L AMENDE HONORABLE
coulée de la Loire sur laquelle glissaient les voiles carrées des chalands...
— Mon père, murmura M°^^ Êparvier en se tournant vers le curé, je sens que je vais mourir et je veux auparavant demander pardon de mes fautes à Dieu et aux hommes... Je désire, comme au temps de la primitive Église, confesser publiquement mes faiblesses... Car j'ai péché gravement, mon père, j'ai vilainement trompé le monde qui me croyait honnête, et mon mari qui me croyait fidèle...
— Ma fille! interrompit le curé inquiet...
— Elle a le délire! protesta Êparvier scandalisé.
— Non ! reprit-elle, laissez-moi achever... Pendant plus d'une année j'ai eu un amant et je me suis donnée à lui corps et âme...
Le curé joignait les mains, le nez du notaire de la rue du Chapeau-des-Violettes s'allongeait visiblement; le docteur, le commis ne savaient quelle contenance tenir; les domestiques se pinçaient les lèvres pour ne pas rire. Quant au mari, il était suffoqué d'humiliation et de colère; ses yeux gris sortaient de leur orbite; il étranglait er, de peur d'une apoplexie, dénouait fébrilement sa cravate.
i^B l'amende honorable
— Malheureuse! s'ezclama-t-il, comment pareille abomination a-t-elle pu se passer à mon insu?... Je ne quittais la maison que pour mon greffe!...
L'ombre d'un sourire ironique et méprisant effleura les lèvres violacées de M™^ Èparvier : puis elle continua, impitoyable :
— C'était après la guerre... En juillet 1871, un régiment vint tenir garnison à Anizay. Il était baraqué de l'autre côté de la Loire, en face de notre jardin. Parmi les officiers, j'avais remarqué un jeune capitaine qui passait chaque jour devant chez nous en revenant de sa pension. Lui aussi s'était aperçu que je m'intéressais à lui. Il osa m' écrire pour m' avouer son amour... Une aprèsmidi, me sachant seule à la maison, — cela m'arrivait souvent — il s'introduisit chez moi et je consentis à le recevoir. Mes yeux et mon coeur l'aimaient déjà, sa présence acheva de me séduire... A partir de ce jour-là, il revint souvent. Il traversait la Loire en barque, et nous nous voyions dans le kiosque qui est au bout du jardin. Cela dura un an, jusqu'au départ du régiment... Depuis, j'ai appris que le capitaine était mort au Tonkin... Voilà mon péché et, de plus, je m'accuse d'en avoir longtemps savouré le sou-
l'amende honorable 249
venir avec une criminelle douceur. Aujourd'hui, je déteste ma faute... J'en demande pardon à Dieu; à vous, mon père et à vous aussi, monsieur Êparvier... Ne me laissez point partir sans être pardonnée...
— Jamais! clama le greffier exaspéré.
Là-dessus, elle s'évanouit. Le prêtre et le docteur s'empressèrent à son chevet. On parvint à la ranimer et de nouveau ses lèvres pâles s'entr'ouvrirent :
— Pardon! supplia-t-elle.
Le greffier, désireux de clore cette scène scandaleuse, avait ouvert la porte et, d'un geste énergique, renvoyé tous les assistants. Il resta seul avec le curé, qui psalmodiait au chevet de la moribonde les paroles sacramentelles de l'absolution.
— Monsieur, dit le prêtre, Dieu lui-même a pardonné... Devant ce solennel repentir, vous ne devez pas rester implacable...
Alors, moitié grommelant, moitié sanglotant, le greffier courba la tête.
— Soit, je lui pardonne... Qu'elle meure en paix!...
Mais maintenant on eût dit que M"^® Êparvier se raccrochait à la vie. Ses joues s'étaient rosées;
2fO L AMENDE HONORABLE
ses remerciements s'élançaient vers son mari avec plus de force. Comme on approchait de minuit, soit que tant d'émotions eussent provoqué une crise salutaire, soit que sa confession Teût soulagée, elle déclara que l'appétit lui revenait; elle demanda un bouillon, but un doigt de bordeaux, grignota un biscuit et s'endormit paisiblement...
Le plus étonnant, c'est qu'au lieu de mourir, elle se rétablit. Ce fut M. Êparvier qui s'en alla. L'aveu de sa femme et l'humiliation d'une aventure qui courait les rues, lui avaient asséné un coup.
Il fut emporté à la fin de Tannée par une congestion au cerveau.
— Les voies de la Providence sont impénétrables! dit le curé de Saint-Wulfram au docteur Mahoudeau, qui déclarait y perdre son latin.
M™^ Eparvier vit encore; elle est devenue fort dévote, et ses bonnes œuvres font l'édification d'Anizay-sur-Loire.
Œuvres pies
ES intérêts du fisc ne furent jamais défendus par un agent aussi zélé que M. Agrappart, receveur des domaines à Vivey, chez lequel je faisais mon stage au temps lointain de ma dix-huitième année. M. Agrappart était un employé de la vieille école, nourri de la moelle des traditions administratives, connaissant toutes les roueries de la procédure domaniale et se décarcassant pour faire rentrer l'argent des redevables dans les caisses de l'Etat, comme s'il se fût agi de ses propres créances. Dès qu'il était question d'amener à jubé un con-
tribuable récalcitrant, il apportait à cette besogne un flair, une âpreté et une ingéniosité qui remplissaient d'admiration ses chefs et ses collègues.
Pourtant, il existait à Vivey un certain Eustache Mairel, débiteur envers le Trésor d'une cinquantaine de francs pour délit de pêche, qui se riait des poursuites et dont on n'avait jamais pu tirer sou ni maille. C'était un assez peu recommandable garnement, rôdeur de rivière, tendeur de collets, encore vert malgré ses cinquante ans sonnés et vivant en concubinage avec une fille de Santenoge, nommée la Mirguette. Pour narguer le fisc et faire la nique aux huissiers, Mairel avait mis son mobilier au nom de la Mirguette, de sorte que lorsqu'on arrivait chez lui pour le saisir, le diable d'homme produisait une revendication de sa maîtresse et l'huissier s'en retournait bredouille, après avoir rédigé un procès-verbal de carence. Les significations, commandements, dénonciations de saisie s'accumulaient dans le dossier, les frais inutilement exposés dépassaient déjà le principal, et on s'était résigné à surseoir, tandis que Mairel segaudissait en son par-dedans de la déconvenue des justiciards.
Ce qui exaspérait surtout M. Agrappart, c'est
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que son client était logé dans une dépendance de l'ancienne abbaye, appartenant actuellement au Domaine, et qu'en sa qualité de locataire de TÈtat, le délinquant mettait une ironique ponctualité à payer son terme. Le jour de l'échéance, il arrivait dès le matin au bureau, plein de déférence et la mine obséquieuse. Saluant très bas, il alignait, en soupirant, sur la table, les quarante francs du terme et, patelinement,avec un sourire finaud qui plissait de petites rides sqs yeux fûtes, il ne manquait pas d'ajouter :
— C'est-y ben votre compte, monsieur Agrappart?
— Oui, répondait le receveur en bougonnant, il paraît que vous avez su trouver de l'argent, aujourd'hui?
— Faut ben, Monsieur le contrôleur, faut ben..., sans quoi vous me bouteriez hors de ma petite locature.
— Puisque vous êtes en fonds, père Mairel, pourquoi ne payez-vous pas aussi votre amende?
— Impossible, monsieur Agrappart... Personnellement, je n'ai pas un rouge liard. Aussi vrai que je suis honnête homme et que je m'appelle Mairel, cet argent-là est celui de la Mirguette.., La pauvre créature Ta gagné à la sueur de son
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front. Quant à moi, je n'ai rien, rien, rien!... Et là- oîi il n'y a rien, le roi perd ses droits... N'est-ce pas donc, monsieur Agrappart?...
Là-dessus, Eustache Mairel riait à la muette, clignait de l'œil en empochant son reçu, puis se retirait en redoublant ses salutations obséquieuses. Et, le soir, à l'heure de sa promenade hygiénique, lorsque M. Agrappart passait devant le logis du délinquant, il entendait un cliquetis de verres et de vaisselle ; en même temps, une savoureuse odeur de matelote arrivait par la fenêtre jusqu'à ses narines.
— Ah! le gredin, pensait-il, il se régale d'une meurette et rigole avec sa drôlesse, tandis que le Trésor est frustré!... Il se gausse de moi, je le parierais... Il faudra pourtant que je trouve un moyen de pincer ce paroissien-là!...
La résistance obsdnée d'Eustache Mairel et la certitude d'être joué sous jambes par le vagabond, donnaient de désagréables cauchemars au contrôleur. Il en rêvait toute la nuit, et, tout le jour, il se creusait la tête à chercher un biais pour que satisfaction restât à la loi. — Après de longues et laborieuses réflexions, un beau marin, M. Agrappart se frotta les mains et eut un chatouillement de joie intérieure :
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— De ce coup-ci, je crois que je le tiens, le peut mêitml
Agrappart était intimement lié avec le curé de Vivey, l'abbé Dormoy. Chaque jour, en été, ils se promenaient de compagnie au bord de la rivière et, soit à l'aller, soit au retour, longeaient le logis de Mairel. Basse, trapue, écrasée sous son toit de lave, la masure saillait comme une excroissance, à l'angle du mur de l'Abbatiale. Du dehors, on percevait les rires ou les bisbilles du faux ménage.
— Avouez, mon cher curé, dit, un soir, Agrappart, que ce Mairel et sa Mirguette, accouplés ainsi que deux bêtes, au mépris de la morale et de la religion, sont un spectacle peu édifiant pour la paroisse!
— Hé! oui, hé! oui, soupira l'abbé, j'en conviens et je le déplore comme vous...
Ce fut désormais le thème de leur conversation quotidienne. En passant devant le taudis de Mairel, M. Agrappart ne manquait jamais de se récrier sur le scandale causé par ces deux créatures qui vivaient en concubinage et se moquaient du qu'en dira-t-on; tant qu'à la fin, ses pudibondes lamentations tracassèrent la conscience du scrupuleux curé.
— Eh! s'exclama-t-il un peu agacé, croyezvous que je n'aie pas tenté déjà de ramener ces brebis égarées?... J'y ai perdu mon latin, et mes sermons n'ont pu triompher de Tendurcissement de leur cœur.
— N'existe-t-il pas une Société religieuse qui s'occupe de marier ces païens-là ?
— Oui, la Société de Saint-François Régis...
Elle facilite aux couples irréguliers les formalités préalables, en se chargeant de tous les frais... Même, après la cérémonie, elle leur donne une petite dot. Malheureusement, nous n'avons ici aucun membre de cette pieuse association.
— En êtes-vous sûr? répliqua Agrappart; j'avais ouï dire que M^^ de Poinsenot patronnait cette œuvre... Or, la comtesse est votre paroissienne pendant la belle saison. Si vous lui en touchiez un mot, elle s'emploierait certainement à faire cesser le scandale.
Le curé en tomba d'accord et promit de mettre la comtesse au courant de la situation, dès qu'elle viendrait à Vivey, à l'époque des vacances.
^me Je Poinsenot était dévote, riche et généreuse. Elle s'occupait volontiers d' œuvres pies. Dès que l'abbé lui eut exposé ses scrupules et
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ses vœux, elle mit sa bourse à sa disposition et le chargea de négocier avec le faux ménage, afin de régulariser une. situation qui était un outrage aux bonnes mœurs, et un si mauvais exemple pour les gens du pays. Le curé s'empressa de porter à Eustache Mairel et à la Mirguette les bienveillantes propositions de M"^® de Poinsenot. Il tombait à pic. A ce moment, l'argent devenait rare dans la poche du délinquant — si rare que Mairel, peu de jours avant, avait signifié à la Mirguette qu'on supprimerait à l'avenir le vin sucré et la rôtie du déjeuner. En fait, la Mirguette souffrait seule du jeûne imposé par Eustache; quant à ce dernier, il continuait à s'administrer en catimini sa ration de vin cuit. La donzelle venait justement de s'apercevoir de cette tricherie et criait comme une agace, lorsque le curé entra.
L'abbé commença par démontrer aux deux associés l'indécence et l'immoralité de leur situation ; il les exhorta à sortir du bourbier où ils se complaisaient, et termina en laissant entrevoir les généreuses intentions de la comtesse. Ce dernier argument parut triompher des répugnances de Mairel. Il se répandit d'abord en geigneries sur la dureté des temps; puis, après une
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feinte résistance et de dolentes récriminadons, il eut l'adresse de se faire offrir une dot de cinq cents francs et stipula que la somme serait versée, non à lui, mais à la Mirguette, à Tissue de la cérémonie nuptiale.
Le curé le loua fort de son désintéressement, et, battant le fer pendant qu'il était chaud, procéda sans désemparer à la publicadon des bans. Quinze jours après, Mairel et Mirguette, nippés à neuf par la comtesse, furent mariés à la mairie et à l'église, où leur tenue édifia toute la paroisse.
Le lendemain de la cérémonie, tandis que les nouveaux époux étaient en train de se chamailler sur l'emploi de la dot due à la libéralité de j^me jg Poinsenot, on heurta vivement à leur volet et, la porte une fois ouverte, ils virent entrer l'huissier Cornefer escorté de M. Agrappart.
Le receveur exultait. Comme il avait d'avance joué toute la gamme de la procédure fiscale, il ne restait plus qu'à procéder à la saisie, et il en avertit son débiteur récalcitrant.
— Ah! mes bons messieurs, geignit patelinement Mairel, vous en serez encore cette fois pour vos pas et démarches. Je ne possède pas tant seulement ce qui ferait mau dans un oeil... Tout ce
qui est ici appartient à la Mirguette... Vous le savez ben !
— Minute! répliqua Agrappart, n'êtes-vous pas mariés ?
— Oui, monsieur le contrôleur, mariés depuis hier.
— Et vous n'avez pas fait de contrat de mariage?
— Un contrat?... Sûr que non!... A quoi sert? Les pauvres comme nous n'ont pas besoin de contrat, mon brave monsieur!
— En ce cas, s'écria Agrappart triomphant, tout ce qui est ici, objets mobiliers et argent comptant, appartient à la communauté... Vous en avez la moitié, père Mairel, et nous allons saisir votre part, afin que le Trésoir soit remboursé de ce qui lui est dû en principal et frais, oc Veuillez instrumenter, maître Cornefer. »
Eustache Mairel demeurait consterné. Lui qui avait tant de bons tours dans son sac, n'avait pas prévu celui-là!,.. Après avoir juré, récriminé et maudit sa malechance, il comprit que M. Agrappart ne se laisserait pas fléchir et qu'il fallait fouiller au boursicot. Avec des pleurs et des grincements de dents, il se résigna à écorner les cinq cents francs de la comtesse.
Cette manœuvre, à l'aide de laquelle il contraignit Mairel à rendre gorge, fut considérée comme le plus bel exploit de M. Agrappart. Souvent il en faisait le récit aux surnuméraires ébaubis, comme un soldat raconte ses campagnes. — oc Ce jour-là, disait-il, j'ai fait coup triple, j'ai suscité la charité de la comtesse, j'ai vengé la morale et j'ai rempli la caisse du Trésor... C'est mon œuvre pie, à moi; elle me comptera sur cette terre et aussi en paradis. »
La succession Bonnet
E très proche anniversaire du Deux- Décembre me replonge en plein dans les souvenirs de ma prime jeunesse. Il évoque du fond de ma mémoire une aventure qui, à cette époque, et bien qu^elle ne touchât en rien à la politique, révolutionna ma petite ville. C'était pendant l'hiver de i8j'i-i8j'2. Un matin, la feuille locale annonça la présence m dans nos murs » d'un personnage dont l'apparition piqua fortement la curiosité publique, surtout après que le journal eut indiqué sommairement le but de sa visite. Le nouveau venu portait un nom célèbre,
un peu écrasant même, car, pour en soutenir le poids, il ne possédait à son actif qu'une dizaine de vaudevilles à demi-oubliés, une réputation de faiseur de calembours et le mérite assez mince d'avoir longtemps parcouru le monde. Sexagénaire robuste, à la physionomie malicieuse, c'était un vieillard encore très vert et alerte, bien qu'il fût affligé d'une cécité quasi complète. Une mission du gouvernement de Louis-Philippe lui avait permis de visiter Tlnde, l'archipel de la Sonde et une partie de l'Océanie; mais dans sa course à travers les Océans, il n'avait guère recueilli que des impressions vaudevillesques; la seule découverte qu'il rapportât appartenait elle-même bien plus à la fantaisie théâtrale qu'à la réalité, et cependant elle allait mettre en émoi tout ce coin de province, où il apparaissait comme un personnage de féerie.
Pendant un séjour dans l'île de Java, il avait appris qu'un certain Claude Bonnet, originaire du Barrois, avait émigré à Batavia avant 1789, qu'il y était devenu colossalement riche et y était décédé, laissant une fortune de vingt-quatre millions, accaparée par le gouvernement hollandais, à défaut d'héritiers connus. Piloté par un homme d'affaires, le vaudevilliste voyageur débarquait-
dans ma pedce ville précisément pour communiquer cette bonne nouvelle aux hoirs présumés du millionnaire de Java. Bientôt, la merveilleuse histoire se répandit à B... et aux environs avec la rapiditéd'uneétincelle électrique. Tousles Bonnet du pays — et Dieu sait s'ils pullulaient — en reçurent une formidable secousse. Le souvenir de Claude Bonnet, enterré au fond de la mémoire de quelques vieillards, ressuscitait tout à coup avec une vitalité prodigieuse. Cet enfant perdu, qui, jadis peut-être, avait quitté sa ville natale en secouant la poussière de ses souliers, était en train dy devenir un héros légendaire.
Les histoires de successions inespérées et de trésors mystérieux ont toujours eu le don de passionner la foule. Les esprits les plus rétifs aux spéculations raisonnables croient d'enthousiasme aux fortunes toutes faites, qui tombent du ciel comme une manne miraculeuse. Tous les Bonnet, grands et petits, répondirent à la convocation du providentiel révélateur. On s'assembla chez un notaire de l'endroit et il fut convenu qu'on se cotiserait pour réunir la somme nécessaire aux premiers frais de l'instance en revendication.
En attendant l'encaissement des fonds et la régularisation de ses pouvoirs, le vaudevilliste
aveugle s'était logé chez un des principaux héritiers en expectative, — un petit chapelier dont la boutique s'ouvrait en face du Café de la Comédie. — • Ce chapelier avait une fille de dix-huit ans, nommée Hortense; une blonde bien en point, blanche, appétissante, aux yeux bleus à fleur de tête, mais très lumineux et peu timides, à la bouche souriante et à la langue bien pendue. Elle servait de conductrice au voyageur et le guidait dans ses visites chez les nombreux représentants de la succession Bonnet. Tout en déambulant par la ville au bras d'Hortense, ce vaudevilliste remarqual'espritdéluréjlamémoireheureuse, l'aplomb et surtout la voix sonore et mordante de la jeune fille. Il avait, lui aussi, l'enthousiasme facile et il déclara qu'Hortense possédait un remarquable talent de comédienne. Il n'eut pas de peine à faire passer sa conviction dans l'âme ambitieuse de son Antigone, qui se sentait un goût fort vif pour le théâtre. Il catéchisa également le chapelier et s'offrit à faire entrer la jeune personne au Conservatoire.
Tandis qu'il enflammait avec de belles phrases l'imagination de ses hôtes, les affaires de la fameuse succession marchaient à souhait. Après avoir fouillé dans leurs bas de laine ou hypothé-
que leurs vignes, les futurs héritiers étaient parvenus à réunir une somme assez ronde, à l'aide de laquelle on devait livrer le premier assaut au gouvernement hollandais. Avant le départ de leur mandataire, tous les Bonnet, emportés par un beau sentiment de gratitude, fouillèrent de nouveau à Tescarcelle et commandèrent en son honneur un dîner de cinquante couverts à l'hôtel du Grand Cerf. Au dessert, le vaudevilliste remercia chaudement ses commettants, exposa son plan d'attaque; puis, levant son verre où moussait le Champagne, il but à la mémoire du nabab Claude Bonnet et au jour très prochain où les millions de Batavia, augmentés des intérêts moratoires, ruisselleraient dans les coffres des héritiers. Alors, ce fut du délire. On trinquait avec frénésie. Tous ces pauvres diables : vignerons, tisserands ou petits boutiquiers, qui n'avaient de leur vie vu mille francs alignés tout d'une file, semblaient jongler déjà avec les millions. Ils sirotaient leur vin comme s'il eût été de l'or potable ; devant leurs yeux éberlusés passaient des visions de magnificences orientales. On n'entendait se croiser que des mots reluisants et dorés; les garçons de service eux-mêmes étaient ébaubis par cette imaginaire richesse et la convoitise dilatait
leurs pupilles. Â la fin, on sortit de table, et chacun rentra dans son logis, en rêvant d'une pluie d'or qui tombait du ciel en de sonores bassins d'argent.
Le lendemain, le vaudevilliste partit pour Paris, emmenant avec lui son Antigone, dont il garantissait la fortune théâtrale.
Si ses promesses, relativement à la succession Bonnet, demeurèrent illusoires et si le gouvernement hollandais resta sourd à ses sommations, il faut lui rendre cette justice que, du moins, il tint parole en ce qui concernait l'avenir d'Hortense. Il lui donna un bon professeur de diction et, à la rentrée, la fît admettre au Conservatoire, où elle travailla sérieusement. Le vieil aveugle la tenait serré et la surveillait avec une sollicitude toute paternelle. Parfois Hortense, qui s'ennuyait au logis, s'avisait d'y recevoir la visite de jeunes gens qu'elle présentait à son... protecteur comme des cousins du Barrois, frais débarqués de leur province. Mais l'aveugle était malin comme un singe. Il faisait jaser les prétendus cousins et, si d'aventure ils n'avaient pas l'accent lorrain, il les flanquait honteusement à la porte.
Grâce à ses soins, Hortense sortit du Conservatoire avec un second prix et fut engagée à
rOdéon. Elle y débuta dans Temploi des soubrettes. Avec son aplomb, sa voix mordante, sa verte allure et son minois fripon, elle y eut un joli succès. Pendant les dernières années du second Empire, elle jouissait d'une honorable notoriété et elle était fort recherchée dans les salons où Ton disait des vers. Je la rencontrai, un soir, chez une vieille femme de lettres et je demandai à lui être présenté. J'arrivais alors de ma province et j'en rapportais une fleur de gaucherie qui m'exposait à commettre d'odieuses gaffes. Après avoir salué Hortense, je lui décochai mon plus aimable sourire et dis d'^n air triomphant :
— Nous sommes compatriotes, mademoiselle, et j'ai eu le plaisir de vous connaître tout enfant...
Elle me toisa d'un regard effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut qu'après réflexion que je compris ma sottise : l'Antigone du vieux vaudevilliste ne se souciait pas qu'on lui rappelât qu'elle était la fille du petit chapelier, dont la boutique s'ouvrait en face du Café de la Comédie...
Hélas! comme tout cela est loin, maintenant!
Le vaudevilliste voyageur dort au Père-Lachaise. Hortense à la frimousse friponne et à l'éblouis-
sanc sourire est morte, elle aussi, quelque temps après la guerre de 1 870. Le souvenir de toutes ces choses s'est lui-même assoupi. Tout au plus demeure-t-il éveillé dans le cerveau de quelque vieux vigneron barrois, qui, du fond de son fauteuil d'octogénaire, s'entête en son espérance, et rêve encore aux millions de la succession Bonnet.
Illusions perdues
ouR nous autres, campagnards, et comme compensation des journées de brume morfondante, Tarrière-saison tient en réserve toute une série de joyeuses fêtes carillonnées : — Sainte-Cécile, Sainte-Catherine, Sainte-Barbe et Saint-Nicolas. Du temps de mon enfance, la Sainte-Catherine, fête des demoiselles, était l'occasion de galantes réjouissances. Les filles festinaient ensemble et donnaient un bal que les garçons leur rendaient à la Saint-Nicolas. Pendant la semaine qui précédait le 25 novembre, les petites filles choisissaient leur plus jolie cama-
rade pour la costumer en c sainte-Catherine 9. On l'habillait de blanc, on lui mettait des fleurs au front et au corsage ; chaque soir, on promenait de porte en porte la fillette ainsi atournée, et on criait aux gens par le trou de la serrure : a Voulezvous voir la sainte-Catherine ?» La réponse était presque toujours affirmative. Alors, la troupe des meneuses poussait dans la chambre la mignonne sainte de douze ans, aux joyes envermeillées par la bise, aux cheveux enguirlandés de roses, et celleci chantait d'une voix claire une sorte de complainte sans rime ni raison, dont les images naïvement colorées étaient puissamment suggestives :
Sainte Catherine Couronnée d'épines.
Aux pieds de Jésus;
Jésus la regardant, Lui disait : Sainte Catherine, Sainte Catherine!
J'étais là-haut dans un beau petit bois.
J'ai trouvé une serpe qui m'a coupé les doigts; Je me suis mise à trembler En voyant mon sang couler,
A l'arbre d'or Mon cœur est tout en or. Et à ma tête est un clair diamant.
C'est mon amant qui m'en fait à présent...
La complainte, qui était naturellement suivie d'une quête, agissait comme une sorte d'incantation sur nos cerveaux d'enfants. Cette brève apparition, toute blanche et toute fleurie, en pleine saison d'hiver, laissait, dans chaque intérieur bourgeois, un éblouissement de féerie, un subtil parfum de légende. Elle infiltrait dans les âmes les plus prosaïques un clair filet de poésie. Hélas! tout se perd. Il paraît que, depuis de longues années, les saintes Catherines couronnées de roses ne vont plus heurter aux portes de ma petite ville, et la cantilène résonnante de mots étranges et de vers dorés ne se réveille que dans la mémoire de quelques vieilles aïeules. Cette poésie élémentaire ne sème plus ces légères graines dans les cerveaux enfandns d'aujourd'hui ; aussi la population actuelle est-elle plus que jamais réfractaire à toute fantaisie, plus que jamais fermée aux joies de l'Art et de l'Idéal.
J'ignore même si, là-bas, on célèbre encore le jour de saint Nicolas, patron des garçons. Jadis, pour nous autres enfants du Barrois et de la Lorraine, cette fête jouait un aussi grand rôle que la Noël dans les festivités domestiques des Allemands et des Anglais. Pendant la nuit du <f au 6 décembre, le saint évêque descendait par
la cheminée, comme un simple ramoneur, et déposait de mirifiques surprises dans les souliers ou les sabots rangés depuis la veille au soir autour des chenets. Dès que la tardive et froide lumière du matin blanchissait à travers les volets, on courait pieds nus, vers Tâtre noir, et on poussait des cris de jeunes moineaux à la vue des souliers bourrés de joujoux et de friandises. Parfois aussi, on y apercevait une verge de brins de bouleau, destinée à châtier de précoces méfaits; mais, en général, le saint se montrait miséricordieux et libéral.
Comment ce saint Nicolas, évêque de Myre en Lycie et persécuté sous Dioclétien, était-il devenu le patron des garçons? Nous supposions, avec la chanson populaire, qu'il devait ce titre au miracle opéré par lui chez un boucher de son pays, lorsqu'il avait ressuscité trois petits enfants.
Découpés en menus morceaux.
Mis au saloir comme pourceaux,
par ce charcutier peu délicat. Peu nous importait, du reste! nous n'y entendions pas malice et nous croyions fermement à la visite du saint, chevauchant son âne gris, aux paniers remplis de bonnes choses. Parfois même, la nuit, nous nous éveillions,
le cœur battant, et nous prêtions l'oreille, croyant entendre le piétinement de Tâne au sommet de la cheminée.
Ma foi persista entière jusqu'à la septième année. Mais un 6 décembre, au matin, quand je fouillai dans mon soulier, — au lieu des cadeaux ordinaires, je palpai au fond de l'empeigne, un rouleau de gros sous. Cette prosaïque découverte me laissa tout déconvenu et rêveur. Un doute commença de me travailler l'esprit. Comment saint Nicolas, qui habitait le paradis où notre billon n'a pas cours, avait-il pu se procurer cette pile de patards? Plus je roulais ce problème dans mon cerveau et plus je devenais sceptique. Ces sous tachés de vert-de-gris et déformés par un long usage n^avaient rien de surnaturel et me paraissaient bien plutôt de provenance terrestre. Le soupçon s'insinua si bien en moi que je résolus d'interroger ma mère. Pressée de questions, elle finit par avouer sa supercherie. N'ayant pas eu le temps, la veille, d'aller chez le marchand de joujoux, elle m'avait donné l'équivalent en monnaie de billon.
Ainsi saint Nicolas n^y était pour rien, et les surprises déposées dans mes souliers venaient tout bonnement de chez l'épicier du coin!.,. Je
me sentis à la fois marri de ma désillusion, et honteux de ma crédulité. Cet imprudent aveu maternel fit pénétrer le doute dans mon âme, et une fois entré à l'état de germe minuscule, il y exerça d'incalculables ravages. Sully Prudhomme nous a avoué que la contemplation de la constellation de la Grande Ourse, aux sept clous d'or, fit naître ses premiers doutes :
. . . C'est toi qui, la première, Mas fait examiner mes prières du soir. . .
La pile de gros sous, trouvée au fond de mon soulier, le matin de la Saint-Nicolas, fut ma Grande Ourse. Elle enfonça en mon cœur l'initiale et cruelle épine du scepticisme. Avec l'implacable logique des enfants, je passai dès lors en revue toutes les affirmations que j'avais acceptées comme articles de foi. Si la merveilleuse descente de saint Nicolas par le tuyau de notre cheminée était une fable inventée pour tromper les marmots, ne pouvait-on pas en dire autant des récits miraculeux de mon catéchisme ? Quel degré de certitude différenciait le miracle de la légende? Où finissait la fiction, où commençait la vérité, et à quels signes la reconnaître ?
Ce meurtrier travail du doute s'opéra très len-
ILLUSIONS PERDUES 27f
tement, presque insidieusement, mais rien n'en arrêta plus la marche progressive. On prétend qu'une simple feuille sèche, tombée sur de la glace, suffit pour y creuser un trou et la perforer à la longue. Il en est de même du vase mystique de la foi : le plus léger choc peut y déterminer une irrémédiable fêlure. Pour moi, hélas! l'incroyance date du jour où j'ai perdu mes illusions sur saint Nicolas.
Une famille d'Artistes
L y eut, au seizième siècle, dans mon pays meusien, un grand artiste : Ligier Richier, qui sculpta le Sépulcre de l'église de Saint-Mihiel, et peupla la Lorraine de bas-reliefs et de statues En retrouvant partout, dans les châteaux comme dans les moindres villages, de curieux morceaux de sculpture attribués à Richier, on se demandait comment un seul homme avait pu suffire à cette abondante production. On sait maintenant, grâce à la découverte de documents nouveaux, que « le maître imagier y> de Saint-Mihiel était aidé dans son
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travail par ses deux frères, Jean et Claude, et par son fils Gérard. Pendant de longues années de compagnonnage, cette famille répandit dans le Barrois et la Lorraine des œuvres d'une exécution remarquable et d'un sentiment exquis.
Au moyen âge et à la Renaissance, ces familles d'artistes n'étaient pas rares. Sous la direction du père, les enfants s'initiaient de bonne heure aux détails matériels de leur art, et après un consciencieux apprentissage du métier, ils collaboraient à leur tour aux chefs-d'œuvre du maître. Il y avait quelque chose de touchant dans ce culte fervent du Beau, pratiqué avec amour et abnégation par tous les membres de la communauté.
Aujourd'hui, cette familiale collaboration est de moins en moins fréquente. Dès qu'un artiste est « arrivé », s'il a des enfants, il s'empresse de les caser dans l'administration ou la politique, à moins que ceux-ci ne se contentent tout simplement de faire la fête et de manger le magot paternel avec des filles. Ainsi se perdent les grandes traditions d'art et jusqu'à cette science du métier qui fait les œuvres robustes et durables.
J'ai cependant trouvé, à une lieue de Paris, dans mon petit pays de Bourg-la-Reine, une famille qui garde les patriarcales tradidons du
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seizième siècle, et dont tous les membres, depuis la femme jusqu'au plus jeune des enfants, se dévouent et collaborent au travail du père, qui est de nos plus géniaux et de nos plus habiles céramistes.
Tous les amateurs de céramique connaissent le nom de Dalpayrat. Le musée du Luxembourg et les musées d'Angleterre possèdent de lui des pièces d'une savoureuse originalité. Il a su donner à la matière résistante du grès une souplesse et une grâce incomparables; il l'a revêtue de couleurs opulentes, ayant le chatoiement des pierreries et le solide éclat des métaux précieux. Ses grès flammés sont une caresse et une joie pour TœiL Le vert profond de Témeraude, le bleu du lapis, le rouge saignant du rubis, la pourpre couleur de vin des grenats, se fondent amoureusement et chantent sur les fantasques rondeurs bossuées des potiches, sur le col allongé des buires, sur les flancs sveltes et la gorge pure des amphores. Grâce à une expérience consommée et à une maîtrise qui tient de la magie, Dalpayrat sort presque toujours vainqueur des terribles luttes mystérieuses du céramiste avec les substances réfractaires, avec la terre et les émaux, avec les caprices de la cuisson et les hasards du feu.
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Malheureusement, ces belles pièces dont s'enorgueillissent les collectionneurs ne s'obtiennent qu'à grands frais; elles reviennent cher et ne peuvent être achetées que par de riches amateurs. Pour pouvoir, sans se ruiner, demeurer un servant fidèle de l'art très noble de la céramique, Dalpayrat a songé à demander des ressources à une autre branche de la même industrie. A côté des fours où il crée ses admirables grès flammés, il vient d'en construire un autre plus vaste, destiné à la fabrication de services de faïence semblables à ceux du vieux Nevers. Il veut y cuire des pièces qui, tout en conservant un caractère et une valeur artistiques, seront néanmoins d'un bon marché relatif et répandront un peu partout le goût des belles choses. De là, sortiront par larges fournées ces jolies vaisselles naïvement décorées d'insectes, de fleurs sauvages,de devises et de médaillons, qui faisaient la joie de nos pères, et qui réjouiront également les yeux de nos contemporains, par la grâce ingénue du décor, par la vivacité harmonieuse des colorations.
Le nouveau four est achevé. On le baptisait samedi dernier; j'étais invité à la cérémonie et je n'ai eu garde d'y manquer.
Dans un vaste atelier aux piliers tapissés de
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verdure, éclairé par des lustres enguirlandés de feuillage, le four s'élevait haut comme une tour, — à la fois élégant et solide dans son appareil de briques posées sur champ et cerclées de fer. — 11 a été édifié en entier par un des fils de Dalpayrat, qui a voulu se charger seul du travail. Dans cette heureuse famille d'artistes, tout le monde met la main à la pâte, et le plus jeune des enfants, un garçonnet de dix ans, pétrit déjà la terre et s'initie à l'application des émaux. — Au long des parois de brique, des girandoles de verres de couleur mettaient une rose illumination, et pareillement, la cavité intérieure était semée de rouges points lumineux qui donnaient je ne sais quoi de mystérieusement religieux à cette construction, où des milliers de pièces d'argile viendront s'entasser et où se jouera le drame de la cuisson, plein d'anxieuses péripéties.
Tout autour, parmi les branches vertes, s'arrondissait en fer à cheval la table fleurie où s'asseyaient, avec le parrain et la marraine, la famille, les amis et les ouvriers du maître céramiste. Sur la nappe blanche s'alignaient les assiettes fabriquées à la maison, fidèlement copiées sur les vieilles faïences de Nevers, et dont les gais motifs contribuaient à la commune joie. Un menu
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copieux et excellent les garnissait à mesure et, pour achever de mettre les convives en liesse, de clairs vins de la Franche-Comté pétillaient dans les verres. De temps à autre, une musique d'instruments de cuivre jouait discrètement des marches et des valses. C'était une surprise ménagée par les fils de notre hôte; car ces enfants Dalpayrac ne font pas seulement de la céramique, ils sont très musiciens et ont organisé avec leurs ouvriers une petite fanfare.
Tandis que les cuivres résonnaient sous les voûtes de l'atelier, tandis que la rose illumination du four se reflétait dans le vitrage de la cloison et, ainsi prolongée, donnait l'illusion d'une fête fantastique célébrée au dehors, parmi la silencieuse obscurité du jardin, j'écoutais Dalpayrat conter à sa voisine les détails de sa vie de travailleur et d'artiste. — Parti à vingt ans de Limoges, il parcourait tout le Midi pour gagner le pain quotidien et faire l'apprentissage de son art. Chemin faisant, il rencontrait une bonne femme qui l'épousait et, coup sur coup, le rendait père de six enfants. On s'était enfin établi à Menton et on y avait installé une fabrique de céramique. Les affaires marchaient à souhait et on se voyait déjà haut la côte, quand le tremblement de terre de
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1887 v^"^ effondrer les ateliers, démolir les fours et mettre en miettes les pièces en magasin.
C'était la ruine. Mais ce Limousin, résistant et alerte ne se décourageait pas. 11 avait l'énergique patience de l'araignée qui recommence vingt fois sa toile. On émigra à Bourg-la-Reine, on se remit à l'œuvre avec l'aide d'une associée, aussi intelligente et courageuse que le maître céramiste. De nouveau, les fours chauffèrent et il en sortit ces magnifiques grès flammés qui font l'émerveillement des connaisseurs.
Dalpayrat a créé de belles oeuvres, la réputation lui est venue. Il a restauré ici l'industrie de la céramique; il y a fondé une maison où tous, enfants, associés, ouvriers, travaillent de tout cœur, ayant foi dans le patron et le secondant avec amour.
On l'a bien vu au dessert, quand l'un des ouvriers s'est levé et, simplement, sans phrases, en un discours ému, a remercié le maître au nom de tous ses camarades et a salué le four ce où l'on allait fabriquer avec ferveur les nouvelles faïences que se disputeraient des amateurs nombreux ». Il y avait dans ce milieu si uni, si dévoué à l'œuvre commune, une atmosphère de cordialité et de bonne humeur où l'âme s'élargissait. Pen-
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dantque h éMarseillaise sonnait dans les bouches des cuivres, et que les convives trinquaient à l'heureuse chance du nouveau four, aux succès croissants du maître, je me sentais délicieusement remué et je me disais à part moi : — il n'y a rien de tel encore que l'amour de l'art et la ténacité dans l'effort, pour faire de braves gens!
Impressions de Printemps
SUli VM ^AI% T>E 'BOUIIIIÉE
Faube du mois de juin, Paris a de radieuses matinées et d'exquis réveils.
Lorsque j'y arrive de bonne heure, les rues sont encore plongées dans une obscurité relative; mais le ciel est bleu, lairest tiède, le soleil flambe au sommet des toits, et à l'ouverture de chaque voie transversale, de longues traînées lumineuses raient d'une bande claire la chaussée plus sombre, de manière à faire ressortir davantage l'ombre fraîche qui emplit l'intérieur des boutiques. Dans cette ombre veloutée, les étalages des fruitiers mettent des colorations savou-
reuses. Des panerées de cerises mûres y montrent leur rougeur empourprée à côté du rouge cramoisi des fraises tassées en des corbeilles d'osier; le jaune d'or des oranges jette çà et là une note éclatante au milieu des cressons verts et des asperges violettes, couchées sur un lit d'herbe. Le long du trottoir, des femmes poussent des voitures à bras chargées de fleurs : roses de mai, chèvre-feuilles, muguets laiteux, œillets panachés. Une pénétrante odeur de printemps s'exhale de ces floraisons amoncelées. Haut dans le ciel, les martinets tournoient et mêlent leurs cris aigus aux voix chantantes des marchandes des quatre saisons, tandis que, sous une porte cochère, un orgue de Barbarie accompagne de sa musique nasillarde les gaietés de la rue.
L'orgue joue un vieil air de bourrée limousine :
Baissei'Vous, montagnes, Leve:(-vous vallons !
M'empêche:^ de voir Ma mie Jeanneton...
Et cet air à la fois vif et mélancolique réveille en ma mémoire un autre chant populaire, dont les métaphores sont tout aussi hardies, une chan-
son de mon pays lorrain, qui célèbre les impatiences d'un amoureux à la veille de ses noces :
...Je croyais qu'il était jour.
Aussitôt je me leva, y mis la tête à la fenêtre, C'était la lune qu'était là.
— Belle lune, ô belle lune, Que n'avances-tu d'un pas I Si j'avais mon arbalète, Je te jetterais à bas, . .
La chanson lorraine est plus énergique et moins délicate que la chanson limousine, mais elles sont toutes deux aussi passionnées. Les chants primitifs obéissent aux mêmes lois d'évolution et de lente transformation que les animaux et les plantes. Us subissent l'influence des milieux, s'altérant, se nuançant, se compliquant, selon qu'ils reçoivent plus ou moins de culture. Nos orchidées d'Europe n'ont ni les couleurs éclatantes ni les dimensions des orchidées de l'Amérique du Sud; mais, au fond, elles sont sœurs et offrent à l'analyse les mêmes caractères essentiels. Tel détail de coloration, presque effacé dans le Nord, s'exagère et prend plus d'intensité sous le soleil des tropiques. On observe de semblables modifications dans les chants populaires de nos provin-
ces de France : la donnée première est identique, mais le vêtement de la chanson change suivant les mœurs et le climat. Ces variantes sont des renseignements précieux à noter, parce qu'elles correspondent presque toujours au caractère du pays où elles se produisent. Dans les provinces où le paysan a Tesprit religieux et enclin à la rêverie, les chansons populaires ont un accent autrement tendre et mélancolique que dans nos régions de l'Est, où la race, plus positive et plus active, a la plaisanterie rude et l'amour moins poétique. Mais, de même qu'on préfère les plats de son pays aux cuisines les plus raffinées, si sauvages qu'elles soient les chansons de notre province sonnent doucement à nos oreilles. C'est pourquoi, par cette bleue matinée de mai, je me suis surpris fredonnant cet air évoqué par un orgue de la rue, cet air rustique de chez nous, qui me revient tout imprégné de l'odeur des serpolets de la friche natale.