‹ Dorine, Chèvrefeuilles sauvagesChapitre 2 sur 13 · S ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

S ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

2)-^!, PASSAGE CHOiSÎUL, 2)-^!

Dorine

} RAINÉ par deux chevaux de louage, le break venait de s'engager dans une avenue plantée d'acacias. Il la parcourut lestement avec des tintements de grelots, auxquels se mêlaient des éclats de rire s'échappant de l'intérieur; puis il stoppa devant une large bâtisse neuve d'aspect monastique, dont la blancheur tranchait sur la verdure sombre d'une colline boisée.

— Mesdames, dit Jean de Mérigny en ouvrant la portière, nous voici à Fontgombault.

En.même temps il sautait à terre et aidait galamment deux jeunes femmes à descendre.

Celles-ci, une fois dehors, défripaient leurs robes claires, rétablissaient d'un tour de main l'équilibre de leur coiffure, dérangé par les cahots, tandis que, successivement, les deux derniers occupants du break — l'avocat Guerguigne et Jacques La Chesnaie — apparaissaient sur le marche-pied. L'avocat Guerguigne était un petit homme à la toilette méticuleusement soignée, aux lèvres et au menton rasés, aux favoris teints. La Chesnaie, robuste et svelte encore, portait bravement ses cheveux gris, sa barbe poivre et sel, et ne cherchait en aucune façon à dissimuler ses cinquante-trois ans sonnés. Son visage à l'ovale allongé, ses traits fins mais fanés, avaient une expression de mélancolique désenchantement, qu'accusait davantage la lassitude morne de deux yeux d'un bleu pâle. Dans ce trio masculin, Jacques de Mérigny, blond et rose, la moustache frisée, représentait seul la pleine jeunesse, sous les espèces d'un snob de province, naïvement glorieux de sa bonne mine et de ses vingt-cinq ans. Les deux dames, M°^*^ de Cha-

mard et M°^^ Puy-Chevrier, avaient passé la trentaine. Elles étaient assez jolies, légèrement maquillées; au demeurant, insignifiantes.

Ges visiteurs arrivaient de la Roche-Posay, une petite ville située au confluent de la Creuse et de la Gartempe, où des eaux minérales attirent en été une clientèle de baigneurs tourangeaux, berrichons et poitevins, Onleur avait parlé de la Trappe de Fonrgombault et de la beauté des sites environnants; ils y étaient venus un peu par curiosité, beaucoup par désoeuvrement, et surtout pour dire qu'ils y étaient allés. Ils paraissaient du reste ravis de leur promenade et, encore que pour la plupart ils fussent parfaitement insensibles aux impressions de nature, ils convenaient que la route était a très pittoresque ».

De fait, ce coin de pays qu'arrosent à peu de distance l'une de l'autre les trois rivières de la Creuse, de l'Englin et de la Gartempe, vaut la peine d'être vu et mériterait d'être mieux connu. Les trois vallées, que séparent des plateaux pierreux et sauvages, offrent aux artistes des paysages d'une intimité et d'une grâce charmantes : gorges profondes aux flancs couverts de chênes et de châtaigniers; hauts escarpements de roches sur lesquels des gentilhommières du xvi^ siècle sus-

pendent en encorbellement leurs pignons à toits d'ardoise et leurs tourelles en éteignoir; sinueuses rivières, tantôt bouillonnantes et semées de blocs de rochers, tantôt transparentes et inondées de soleil, tantôt assombries et comme endormies sous les ramures puissantes des châtaigneraies. — On y goûte tout à la fois la fraîcheur des eaux et des bois, la poésie suggestive des vieux manoirs abandonnés, l'âpre sauvagerie des hrandes tapissées d'ajoncs et de bruyères.

Les excursionnistes s'étaient tournés vers la grande bâtisse neuve, dont la porte cintrée laissait voir, dans la pénombre du vestibule, un frère à la tête rasée, vêtu de la cucuUe de laine blanche serrée à la taille par une ceinture de cuir.

— C'est ça l'abbaye? demanda innocemment la brune M°^® de Chamard.

— Non, répondit Jean de Mérigny, l'abbaye est plus loin, derrière ce rideau d'arbres, et vous pouvez apercevoir d'ici le chevet de l'église... Ce bâtiment est l'hôtellerie où les bons pères reçoivent les voyageurs... Au surplus, voici un trappiste qui nous donnera les indications nécessaires.

Le frère, en effet, s'avançait sur le seuil, saluait les touristes et les invitait à entrer. Il les introduisit dans une salle carrelée, dont les murs nus,

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blanchis à la chaux, étaient décorés de quelques images de piété. Une table oblongue, couverte de toile cirée, et des chaises de paille composaient tout le mobilier.

— Nous désirerions, mon frère, visiter la Trappe, dit l'avocat.

— Fort bien... Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vais faire avertir le père Procureur... Je dois prévenir ces dames qu'elles ne pourront pénétrer dans l'enceinte du couvent. Il leur sera seulement permis de visiter notre église, qui date du xv® siècle... Si en attendant vous vouliez vous rafraîchir, nous avons de la crème levée de ce matin et du beurre fraîchement battu...

— Merci, pour le moment, reprit Mérigny, mais au retour, ayez l'obligeance de nous faire préparer une collation... J'accompagnerai ces dames à l'église.

Immédiatement l'avocat Guerguigne déclara également qu'il renonçait à fausser compagnie aux dames. De sorte que Jacques La Chesnaie s'achemina seul vers le porche du monastère, où il trouva le Père Procureur qui se mit à sa disposition. Avec une réserve polie le moine lui montra en détail les cellules, la salle du chapitre, le réfectoire, les cloîtres aménagés pour loger les

enfants de la colonie pénitentiaire, puis ils atteignirent les bords de la Creuse, qui coulait claire et rapide entre les bâtiments abbatiaux et la colline boisée.

— Là, en face, sur la rive gauche, dit le père en étendant vers les bois son bras à la large manche blanche, Gombault, le premier fondateur de l'abbaye, habita un ermitage, près de la source qui a donné son nom à notre maison...

Ce paysage forestier avait un charme si reposant que La Chesnaie exprima le désir de le contempler de plus près. Le père fît signe à un frère qui stationnait près d'une barque et l'invita à passer le voyageur de l'autre côté de l'eau, puis il salua lentement et regagna l'abbaye.

La barque, manœuvrée à l'aide d'une pigouille par le trappiste aux bras robustes, traversa obliquement la rivière et déposa La Chesnaie à quelques toises de la fontaine qui sourdait de terre à la base de deux énormes châtaigniers moussus. Une croix de pierre, exhaussée de deux marches, s'érigeait entre les deux arbres, en mémoire de l'ermite Gombault. Le frère passeur s'était éloigné discrètement et priait, agenouillé au fond de son bateau, en attendant le bon plaisir du visiteur. Celui-ci alla s'asseoir sur les degrés

du calvaire. Adossé au fût de la croix, les jambes pendantes, il savourait avec délice la douceur d'être seul en ce retrait verdoyant. Une fraîcheur apaisante tombait de l'épaisseur des feuillées; la source s'épanchait hors de sa vasque de pierre avec un glouglou flûte et berceur, qui invitait à la méditation.

La Chesnaie voyait dans l'eau sombre se refléter son visage vieilli et fatigué; en même temps, il resongeait à une inscription lue audessus de la cellule d'un des pères : O heata soli- Tudo, sola beadîudo I 11 se rappelait qu'en longeant les cloîtres muets dont les arcades s'ouvraient sur un étroit cimetière, il avait demandé au Père Procureur si parfois il ne regrettait pas le monde dont il s'était volontairement séparé. A quoi le trappiste avait répondu avec un flegmatique sourire : a J'ai vu que dans le monde tout était transitoire, et j'ai appris, ici, que les oeuvres de Dieu seules sont éternelles; c'est pourquoi j'ai dressé ma tente en ce monastère où j'ai goûté la paix véritable et durable... j>

En effet, l'intime recueillement des cellules, la table frugale du réfectoire, la tranquille et austère majesté de la salle capitulaire, avaient laissé à La Chesnaie une impression de sérénité qu'il re-

trouvait sous les châtaigniers ombrageant la source, et qui lui semblait d'autant plus appréciable que, pendant le trajet, il avait été singulièrement énervé par le verbiage insignifiant et les vulgaires plaisanteries de ses compagnons de voyage.

Il se disait que — sans vanité — si peu qu'il valût, il valait mieux que ces snobs prétentieux et ces caillettes provinciales, dont toute la conversation avait roulé sur des commérages ou sur de futiles détails de toilette. Et cependant, à y regarder de près, n'y avait-il pas une mortifiante analogie entre l'étroitesse et le vide de ces intelligences bourgeoises et la stérile existence que lui, La Chesnaie, avait menée jusqu'alors? N'eûtil pas été préférable de goûter cette paix profonde du cloître plutôt que de dissiper en plaisirs amers sa jeunesse, en ambitions inutiles son âge mûr?... De toutes les émotions fugaces et frivoles qui avaient occupé son désœuvrement, que lui restait-il ? A peine un ou deux souvenirs heureux dont l'enchantement même était gâté par la constatation de l'irréparable et de l'irretrouvable!... Oui, ce père de la Trappe était un sage. Il avait raison de ne rien regretter de ce siècle, d'où il était sorti... Et l'Ecclésiaste aussi

avait raison, lorsqu'il s'écriait : <t Quoi de différent entre ce qui a été et ce qui sera; entre ce qu'on a fait et ce qu'on fera?... » Toute l'agitation mondaine s'écoule comme cette source, pensait La Chesnaie, et ne laisse pas de trace- Il en était là de sa méditation, lorsqu'il perçut des bruits de voix féminines sur l'autre rive, et se remémora, non sans ennui, que ses compagnons l'attendaient pour le lunch... Au bout de quelques instants, il s'entendit héler et distingua, sur l'autre rive, le petit Guerguigne qui lui faisait signe.

— Hop ! monsieur La Chesnaie ! criait l'avocat, ces dames s'impatientent! Venez vite nous rejoindre à l'hôtellerie...

Il s'exécuta à regret, redescendit vers la berge, où le frère passeur se leva pour lui donner la main et lui aider à sauter dans la barque. Deux ou trois vigoureux coups de pigouille^ et on atteignit la rive droite.

La Chesnaie trouva ses compagnons attablés dans le réfectoire de l'hôtellerie, en face d'une collation frugale mais appétissante : des cerises fraîchement cueillies, une jatte de crème, un pain de beurre enveloppé de feuilles de vigne et un petit vin blanc de Touraine en composaient le

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menu, que les convives, affamés par le grand air, dégustaient avec des mines gourmandes.

— Je n'ai jamais fait un goûter plus exquis!

déclarait la petite M°*® Puy-Chevrier en passant le fin bout de sa langue sur ses lèvres blanches de crème.

— N'est-ce pas? répliquait avec une pointe d'orgueil le frère cellerier, notre crème et notre beurre sont excellents...

— Collationne-t-on toujours aussi bien chez vous, mon frère? demanda Jean de Mérigny.

— Toujours, repartit le frère avec un sourire épanoui.

— Mazette! Je prendrais volontiers pension à la Trappe.

— Les hôtes que le bon Dieu nous envoie sont les bien reçus... Chaque année, à la belle saison, nous avons plusieurs messieurs qui viennent se reposer ici.

La Chesnaie avait relevé la tête et écoutait le frère avec plus d'attention.

— En sorte, dit -il à son tour, qu'on pourrait sans indiscrétion passer quelques semaines à l'hospice de la Trappe?

— Quelques semaines^ quelques mois, tout le temps qu'on voudrait, naonsieur... Il suffirait

de prévenir le Père Procureur, un jour ou deux à l'avance, et Ton trouverait sa chambre prête...

— Hé ! monsieur La Chesnaie, s'écria M™* de Chamard, auriez-vous l'intention de vous cloîtrer à Fontgombault?...

La Chesnaie ne répondit pas et demeura pensif pendant le reste de la collation; mais quand on se leva pour partir, ce fut lui qui se chargea de payer généreusement l'hospitalité des trappistes, et en prenant congé du frère cellerier :

— Je ne vous dis pas adieu, mon frère, murmura-t-il; peut-être aurai-je le plaisir de vous revoir, ici, à l'automne...

ACQUES La Chesnaie habitait depuis un an, non loin de Poitiers, au bord du Clain, le petit manoir de la Fontenelle, donc il avait hérité à la mort d'un oncle. Il était venu s'y réfugier après une vie passablement accidentée. La Chesnaie était un désenchanté. Fin et délicat lettré, il avait, comme tant d'autres, en sa jeunesse, rêvé la célébrité littéraire. Un volume de vers, publié à vingt-deux ans et remarqué par le public restreint qui s'occupe de poésie, le faisait tout d'abord sortir de l'obscurité. Mis en goût par ce premier sourire de la gloire, qui a, pour les débutants, la grâce et la douceur d'un soleil d'avril, il

se laissait tenter par le théâtre. Mais la carrière théâtrale est féconde en déboires pour les poètes lyriques. Ses pièces n'avaient eu pour la plupart qu'un succès d'estime; une seule, un acte en vers, avait été jouée une trentaine de fois au Gymnase, et cette demi-réussite était un de ses rares bons souvenirs. Parfois, l'hiver, en tisonnant son feu au fond de sa gentilhommière de la Fontenelle, il aimait à se remémorer les incidents des répétitions de ce petit acte, intitulé Le trèfle à quatre feuilles : ses joyeuses surprises à mesure que la pièce, grâce à la mise en scène, prenait du relief et de la couleur; ses émotions d'artiste, ses illusions d'amoureux aussi, car il avait fini par s'éprendre de la principale interprète, à laquelle Le trèfle à quatre feuilles avait dû une grande part de son succès.

Il se revoyait assis près du trou du souffleur, étudiant et admirant le jeu de cette gentille comédienne qui s'appelait Dorine Verneuil. W^^ Dorine, en ce temps-là, comptait à peine vingt-deux ans. C'était une jolie et aimable fille, d'une grâce souple et savoureuse. Svelte, brune, le teint mat sous des cheveux noirs frisottants, elle avait de beaux yeux couleur café, caressants et rêveurs; des lèvres rouges souriantes et une expression de

candeur un peu gobeuse, qui faisait d^elle au théâtre une créature d'exception — une bonne enfant au cœur honnête, à l'imagination enthousiaste, avec cela rangée et ordonnée comme une petite bourgeoise. Il avait conçu pour elle un amour, hélas! platonique, mais délicieux... Oh! ces deux mois de répétitions et de représentations au Gymnase, c'étaient les plus purs, les plus parfumés souvenirs de la jeunesse de Jacques La Chesnaie!...

Ensuite, la série des fours avait recommencé, si bien que Jacques, attristé de Tindifférence du public, fatigué du chanceux métier d'auteur dramatique, s'était laissé peu à peu glisser dans le journalisme. — Après la guerre de 1 870, les électeurs de la Vienne l'avaient envoyé siéger au Palais- Bourbon. La politique, comme le théâtre, l'avait un moment grisé. Il rêvait d'une régénération morale nécessaire et possible; il voulait par ses efforts désintéressés aider au relèvement du pays, troublé et abattu par les cruels souvenirs de la défaite. Mais, à la Chambre, il reconnut que, plus encore qu'au théâtre, tout était factice, plein de menteuses apparences. Les dessous de la scène parlementaire lui apparurent dans leur grotesque laideur; les déclassés et les effrontés y menaient

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un tel tapage qu'ils couvraient la voix des hommes de bonne foi et paralysaient leur bon vouloir. Dégoûté de la cuisine électorale, écœuré par le spectacle des tripotages, des compromissions et des transactions louches, au bout de vingt ans, il était sorti du Corps législatif en un complet désarroi. Il avait vidé jusqu'au fond le breuvage amer des renoncements et ne savait plus où se prendre.

Paris lui faisait horreur, sa santé physique aussi bien que sa santé morale s'y altérait. Il était alors rentré dans son domaine de la Fontenelle comme en un refuge et avait cherché à s'y consoler de ses désappointements, en revenant à la lecture de ses livres favoris. Mais ses livres euxmêmes lui reparlaient trop de ses espoirs trompés; les beaux vers des poètes, leurs superbes envolées lyriques, leurs drames passionnés, lui faisaient sentir plus cruellement encore ses échecs d'autrefois et ses ambitions littéraires déçues.

Pendant ces heures de dépression où l'on semble avoir perdu le goût de vivre, les souvenirs d'une enfance pieuse lui étaient remontés au cerveau et il s'était raccroché aux idées religieuses, comme à une planche de salut. Un matin de juin, il partit pour les bains de la Roche-Posay, qu'un médecin

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lui conseillait comme un remède à raffection du foie dont il souffrait. La vertu des sources minérales le soulageait physiquement, mais le milieu dans lequel il vivait en cette petite ville d'eaux ne remédiait aucunement au trouble de son âme. Là, comme ailleurs, il retrouvait la même activité factice, la même absence de santé morale, le même monde frivole et terre-à-terre, uniquement occupé de pensers étroits et de mesquines jalousies. Craignant de tomber dans la misanthropie et l'hypocondrie, il s'efforçait cependant de se mêler aux distractions de ses voisins de table d'hôte. C'était ainsi qu'il s'associait un jour à quatre d'entre eux pour faire l'excursion de Fontgombault. Mais avant même d'arriver à l'abbaye, le sot verbiage de ses compagnons l'excédait déjà et lui faisait remonter aux lèvres tous ses dégoûts...

Dans ces dispositions d'esprit, il avait savouré avec une douceur non pareille le silence et le calme de la Trappe, enclose dans sa ceinture de bois verdoyants. Le recueillement des salles conventuelles, la sérénité du père Procureur, la simplicité des frères, lui avaient gagné le cœur. Il quittait à regret cette maison vouée au travail et à la prière; pendant le trajet, il demeurait muet,

comme absorbé par une idée fixe, sourd aux quolibets et aux réflexions saugrenues de ses compagnons d'excursion.

Une fois sa cure terminée, quand il réintégra sa demeure de la Fontenelle, il repensa longuement à cette verte solitude de Fonrgombault et il se demanda si, comme le conseillait l'auteur de V Imitation, il ne trouverait pas là, dans la paix et le détachement, les seules occupations qui ne leurrent pas, parce qu'elles sont toutes tournées vers les choses éternelles. Qui le retenait maintenant au milieu des convulsions fiévreuses de ce siècle finissant? Il était seul au monde, sans femme et sans enfants. Ses parents, d'ailleurs éloignés, lui étaient fort indifférents; ses amis l'avaient depuis longtemps oublié; il était las des ambitions et des passions mondaines. Rien ne l'empêchait de suivre la voie nouvelle vers laquelle inclinait son âme et de se réfugier dans cette vie religieuse, oîi d'autres semblaient avoir trouvé le rassérénement et le réconfort. En tout cas, il ne lui en coûterait pas beaucoup de tenter l'expérience et, s'il se reconnaissait impropre à la discipline du couvent, il aurait toujours le loisir de revenir sur ses pas.

Un mois de réflexions et de lectures l'affermit

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dans sa résolution et, vers la fin d'août, il écrivit au père Procureur pour se rappeler à son souvenir et lui demander l'autorisation de passer quelques semaines de retraite dans la maison hospitalière de Fontgombault. La réponse ne se fit pas attendre. Une lettre l'informa que sa chambre était prête, qu'on l'y attendait et qu'il serait le bienvenu.

Ses préparatifs furent vite terminés. Il laissa la garde de la Fontenelle à un vieux domestique. Pour ne pas être troublé dans ses pensées, il prit une voiture de louage et s'achemina vers Fontgombault à petites journées, en passant par Saint- Julien et Chauvigny.

A lourde Victoria qui roukic avec un bruit de ferrailles sur la route de Chauvigny, avait depuis une demi-heure dépassé Maillé, quand elle s'arrêta court à l'entrée d'un village. La Chesnaie, qui somnolait sous la capote, rouvrît brusquement les yeux en entendant le cocher sauter à terre et jurer en son patois poitevin.

— Qu'y a-t-il? demanda nonchalamment le voyageur.

— Il y a, monsieur, que j'ai perdu Técrou d'une de mes roues... Nom de nom de Joui,.. Il va falloir coucher ici... Encore bien heureux si nous y

trouvons un charron capable de remeccre la voiture en état!

La Chesnaie ne put réprimer un grognement de dépit. Pour un vieux garçon de cinquantequatre ans qui aime ses aises, la perspective de coucher dans une hasardeuse auberge est médiocrement réjouissante. Aussi Tinformation du cocher lui causa-t-elle un accès de mauvaise humeur. Il espérait gagner la Trappe de Fontgombault avant la nuit et ce malencontreux incident l'irrita. On a beau s'être exercé à un chrétien renoncement et faire route vers une pieuse retraite, l'homme charnel qui reste en nous supporte mal les petits désagréments de la vie de cous les jours. Néanmoins, au bout de quelques instants, La Chesnaie eut honte de son peu de résignation et son mécontentement achevra de se dissiper à l'aspect du paysage, tout indme et riant, qu'il avait sous les yeux.

La route, avant de pénétrer dans le village, longeait un promontoire bordé de châtaigniers et surplombant au-dessus des rues déclives, ombreuses, égayées de jardinets en terrasses. En face, sur une éminence rocheuse, se dressaient les ruines ébréchées, mais nobles encore, d'un château du XII® siècle. Tout au fond de la vallée

étroite et boisée, une rivière capricieuse serpentait entre des files de peupliers jaunissants. Le disque rouge du soleil s'enfonçait derrière les bois et la pourpre coloration des nuages se reflétait dans l'eau calme, où un pêcheur, manoeuvrant sa barque, allait et venait, occupé à relever des verveux. Sa mince silhouette affairée se détachait en noir sur la vermeille coulée de la rivière.

— Comment appelez-vous ce village? demanda La Chesnaie au cocher.

— Angles... et la rivière que vous voyez, là, au fond, c'est TEnglin.

Angles!... Ces deux syllabes eurent pour Jacques La Chesnaie une résonance quasi familière. Où, et par qui les avait-il déjà entendu prononcer?... Pour sûr, le nom ne lui était pas étranger. Pendant qu'il cheminait sous les châtaigniers, il faisait effort pour se rappeler dans quelles circonstances ce vocable original avait frappé ses oreilles, et était resté blotti dans un coin de sa mémoire.

Chose singulière; ce nom de village s'associait en son esprit avec de confuses impressions de théâtre. Peu à peu, comme une apparition sortant lentement de l'ombre, une image féminine passa dans son souvenir, un joli profil de

comédienne aux yeux bruns, aux cheveux noirs frisottants, et il repensa à Dorine... ce Eh! oui, parbleu!... C'était Dorine qui lui avait parlé la première d'Angles et de l'Englin!.. Elle avait été élevée en Poitou et même cette communauté d'origine avait déterminé entre elle et La Chesnaie une plus cordiale intimité, o A mesure qu'il creusait dans cette direction, ses réminiscences devenaient plus précises. Il se rappelait maintenant qu'avec ses premières économies Dorine avait acheté à Angles une maisonnette, dont elle vantait à ses amis la solitude verdoyante et où elle projetait de se retirer, lorsqu'elle quitterait les planches...

Alors, avec plus de netteté, la séduisante personne de Dorine s'évoquait devant lui. Il la revoyait, au théâtre, adossée à un portant et attendant son entrée en scène, — ou bien, dans sa loge, achevant de s'arranger devant la glace, tandis qu'au fond des couloirs l'avertisseur criait : a En scène, pour le deux! » — A mesure qu'il remuait les cendres du passé, La Chesnaie s'attendrissait et un soupir mélancolique gonflait sa poitrine : <c Comme ces choses de sa jeunesse étaient loin ! Il y avait tantôt vingt-six ans que tout cela était £ni et il ne savait même plus ce

que cette comédienne tant admirée était devenue. » Après la guerre, ils s'étaient perdus de vue. Dorine avait quitté Paris pour faii'e des tournées à l'étranger : même le bruit avait couru dans les coulisses du théâtre, qu'ayant amassé une petite fortune, elle s'était décidée à réaliser son rêve d'existence campagnarde.

Qu'y avait-il de vrai là-dedans?... La Chesnaie ne pouvait s'empêcher d'y songer en traversant les rues en pente du village, entre d'antiques maisons à pignon sculpté, que tapissaient des rosiers. Il se disait qu'il serait curieux que Dorine eût choisi Angles pour y vivre dans la retraite, et qu'il retrouvât au fond de ce pays perdu, où un hasard le forçait à séjourner, la comédienne pour laquelle son cœur avait battu au beau temps de sa jeunesse. Puis, se ressouvenant du but de son voyage, de la résolution qu'il avait prise de renoncer aux vanités du monde et de se tourner vers les choses éternelles, il se reprochait de n'avoir pas encore totalement supprimé en lui l'homme mondain. Que Dorine vécût ou non à Angles, que lui importait désormais?... N'était-il pas plus sage de détourner sa pensée de ces souvenirs profanes? A quoi bon chercher à satisfaire une curiosité frivole?...

Mais il avait beau s'exhorter à une prudente circonspection, toujours la séduisante image de Dorine lui revenait devant les yeux, et de plus en plus il était obsédé par le désir de savoir si la comédienne avait réellement élu domicile à Angles.

Dès qu'il fut installé à Tauberge de la Tromenade, et qu'il eut réparé le désordre de sa toilette, il descendit à la cuisine où l'hôtesse, émoustillée par Taubaine du voyageur d'importance que le hasard lui amenait, s'agitait affairée autour de ses fourneaux. Cette hôtesse, entre deux âges, dodue et accorte, avait une figure avenante et ouverte qui inspirait confiance. Néanmoins La Chesnaie éprouvait un singulier embarras, une sorte de fausse honte, à la mettre au courant de l'objet de sa préoccupation. Ses regards erraient distraitement à travers la cuisine, semblaient inventorier les casseroles et les chaudrons de cuivre qui garnissaient les murailles, puis revenaient se poser timidement sur la figure réjouie de l'hôtelière.

— Voyez-vous beaucoup de voyageurs ? commença-t-il enfin, après quelques minutes d'hésitation.

— Pas trop, monsieur, on ne s'arrête guère chez nous... Angles est un si petit pays!

— Pourtant l'endroit est joli, et votre village paraît bien habité.

— Quant à ça, oui, on y compte quelques maisons bourgeoises assez cossues... Depuis que le chemin de fer va jusqu'au Blanc, il y a des familles qui s'installent chez nous pendant la belle saison... Même, nous avons des gens de Paris qui sont venus s'y établir et qui y vivent hiver comme été.

— Ah !... Parmi ces personnes, ne connaîtriezvous pas une M°^® Dorine?...

Le clair visage de l'hôtelière exprima une totale ignorance mêlée d'étonnement.

— Dorine?... répéta-t-elle en secouant la tête, non, nous n'avons à Angles personne de ce nom-là.

La Chesnaie fut d'abord désappointé, mais tout à coup il réfléchit qu'en se retirant à la campagne, Dorine avait dû très probablement renoncer à son nom de théâtre et reprendre son nom de famille. Il revint donc à la charge en ajoutant que la dame en question s'appelait aussi M™® Verneuil.

— M™^ Verneuil! s'écria l'hôtesse dont la mine s'épanouit, ah ! bonnes gens, pour sûr qu'on la connaît!... Une si mignonne et excellente dame

et si douce aux pauvres!... Voilà tantôt cinq ans qu'elle habite le Prieuré.

— Et ce Prieuré, est-il loin de chez vous? interrogea de nouveau La Chesnaie avec une légère émotion.

— Nenni, c'est à deux pas de l'église... Une antienne maison dont les jardins dévalent jusqu'à la rivière... Et devinant sans doute à la mine du voyageur le secret désir qui le tentait, elle poursuivit : — Du reste, si vous désirez rendre visite à M™^ Verneuil, je vas vous donner quelqu'un pour vous conduire chez elle...

Elle alla vers la porte et héla un gamin qui baguenaudait dans la cour :

— Ho! Landry, cria-t-elle; tu vas mener ce monsieur au Prieuré...

La Chesnaiesortit et suivit son guide. Un sourd battement de cœur l'oppressait: ce Se souviendrat-elle de moi et voudra-t-elle me recevoir? » se demandait-il tout en marchant sur les pavés pointus d'une rue étroite, bordée de vieilles bâtisses rustiques, à travers les vitres desquelles on voyait flamber l'âtre pour le souper du soir. Le crépuscule embrunissait le ciel, quand on passa devant la petite église romane au porche déjà obscur. Le gamin se dirigea vers la droite, puis

dit, en montrant une grille d'où l'on apercevait, au delà d'une cour fleurie de chrysanthèmes, une maison du xviu® siècle à la façade tapissée de glycines :

— Voici le Prieuré, monsieur!...

A Chesnaie s'était arrêté un moment devant la grille pour respirer. Il se décida enfin à agiter la chaîne suspendue à Tun des battants. Une clochette tinta à l'intérieur; presque aussitôt une servante, coiffée du haut bonnet poitevin, accourut et le pria d'entrer.

jy^me Verneuil était chez elle. — Jacques remit sa carte et la servante l'introduisit dans un petit salon du rez-de-chaussée où elle le laissa seul, en l'informant qu'elle allait prévenir sa maîtresse.

Rien qu'en jetant un coup d'œil sur cette pièce élégante et très en ordre, La Chesnaie reconnut

le goût correct et raffiné de Dorine, qui avait toujours été une exquise femme d'intérieur. JJne lampe coiffée d'un large abat-jour répandait une blonde lueur sur le petit salon. Des roses d'automne s'épanouissaient dans des verreries de Galle. Des gravures rares et deux ou trois bons paysages étaient accrochés aux murs tendus d'une étoffe de soie vieux rose. Un feu de bois se consumait quiètement au fond de la cheminée, derrière un écran de cuivre qui laissait transparaître la lueur mourante de la braise. Des écheveaux de laine débordaient du tiroir d'une table à ouvrage et quelques livres coquettement reliés étaient épars sur le bureau de palissandre.

oc Dans quel état vais-je la retrouver? se disait Jacques; bien changée, sans doute, depuis vingtcinq ans? »

Mu par un vague sentiment de coquetterie, il se regardait lui-même dans le miroir pâli d'une glace Louis XV; de nouveau un mélancolique soupir gonflait sa poitrine, tandis qu'il contemplait ses traits tirés, ses yeux cernés et sa barbe grise : a Ah I poursuivait-il mentalement, tu n'es guère brillant non plus, mon pauvre La Chesnaie, et tu pourrais chanter la chanson de Marot :

Pîus ne suis ce que j'ai été Et plus jamais ne saurai Vétre; Mon beau printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre.., »

Il fut interrompu dans sa méditation par une exclamation joyeuse.

— Comment! c'est vous? s'écriait derrière lui une sonore et sympathique voix de contralto.

Il se retourna et vit Dorine qui lui tendait les mains. — Eh ! bien, non, elle n'avait guère changé. A la vérité, un œil de poudre harmonisait la nuance grisonnante de ses cheveux, et de fines rides se plissaient aux coins de la bouche et des paupières; mais elle conservait sa taille souple et svelte, le charme bienveillant de son sourire, la flamme réchauffante de ses profonds yeux bruns. C'était toujours la séduisante et avenante Dorine d'autrefois, avec un rien d'embonpoint de plus, avec l'enveloppante et attrayante grâce que l'âge mûr apporte aux femmes qui ont beaucoup vécu avec leur cœur.

Il saisit, empressé, les deux mains tendues et les baisa; puis comme Dorine s'émerveillait de sa visite, il lui expliqua l'accident heureux qui l'avait obligé de s'arrêter à Angles.

— Quelle bonne surprise, et que je suis con-

tente! répliqua-t-elle en battant des mains, vous savez que je vous retiens à dîner... On va prévenir l'aubergiste de la Tromenade qu'elle n'ait pas à compter sur vous...

Elle quitta le salon pour donner des instructions en conséquence à la cuisinière et à la femme de chambre, puis rentra au bout de quelques minutes, la mine heureuse, fit asseoir son hôte en face d'elle et les questions recommencèrent :

— Où alliez-vous donc, quand votre voiture s'est aimablement disloquée à mia porte?

— A Fontgombault.

— A la Trappe!... Est ce que vous avez l'intention de devenir ermite?

— Ma foi! à peu près, répondit-il.

Il lui confia ses déboires parlementaires, son dégoût de la vie publique et du commerce de ses contemporains :

— Voyez-vous, dit-il, en littérature, je suis un raté; en politique un désenchanté; j'arrive à un âge où l'on se déprend des vanités et des chimères de ce monde, où l'on quitte sans regret les hôtelleries de hasard et les logements mal hantés, et je me tourne vers les idées religieuses, les seules qui ne trompent ni notre cœur, ni notre esprit...

En Tentendant parler d'un ton si amer, Dorme le regardait avec une surprise attristée. Une compassion attendrie mettait des lueurs mouillées dans ses beaux yeux bruns :

— Mon cher La Chesnaie, dit-elle en secouant la tête, vous me faites de la peine !... Je crains fort que vous ne soyez en train d'ajouter une déception à celles que vous collectionnez déjà si soigneusement... Voyez-vous, à nos âges, on ne change pas facilement ses habitudes et vous aurez peut-être grand mal à vous plier à celles de ces pieux solitaires de la Trappe... Aussi bien, si vous êtes devenu dévot à ce point, que ne faitesvous votre salut dans le monde?

— Le monde! s'exclama âpiement Jacques, le monde d'aujourdhui est une planche pourrie sur laquelle on ne peut rien appuyer.

— Vous êtes dur pour ce pauvre monde... Et tout cela, parce qu'il n'a pas répondu à vos exigences... Soyez donc plus philosophe!... Tenez, moi, j'avais rêvé d'être une grande comédienne, et j'ai dû me borner aux rôles de deuxième amoureuse. Ce que voyant, au lieu de me cogner la tête aux murs, j'ai plié bagage, je me suis faite campagnarde et je me console de mes déboires avec mes fleurs, mes bêtes, et aussi avec mes sou-

venirs... au nombre desquels, cher monsieur, vous figurez en bonne place.

Comme La Chesnaie avait fini par sourire, Donne, pour achever de le tirer de ses idées moroses, se mit à lui parler du temps jadis. Le procédé réussit et la conversation prit un tour moins austère. Ensemble ils évoquèrent les années de jeunesse, les heures passées de compagnie au théâtre : le jour, aux répétitions; le soir, dans la loge de Tactrice; — heures lointaines, qui autrefi^is, n'avaient été exemptes ni de troubles ni de tristesses, mais qui, maintenant, contemplées à travers le prisme du souvenir, leur semblaient des heures fiDrtunées... Donne rappela les camarades morts ou disparus, les pièces à succès où elle avait créé des rôles... Puis elle lui expliqua comment, lasse de son existence factice de comédienne, elle avait tout lâché un beau matin pour venir s'enterrer dans ce coin du Poitou...

— Vous savez, murmurait-elle, souriante, j'ai toujours été au fond une petite bourgeoise!...

L'annonce du dîner les surprit au milieu de cette causerie rétrospective. — Un succulent dîner, servi sur une table fleurie, dans la salle à manger aux boiseries peintes en blanc, avec le

pétillement d'un joli feu de souches de hêtre dans la haute cheminée sculptée du Prieur.

Enveloppé de bien-être et de tendres attention?, La Chesnaîe contemplait tout ému cette amie d'autrefois qui rajeunissait aux lumières, car les cheveux poudrés à blanc avivaient ses traits expressifs et lui mettaient une aube de printemps dans les yeux. Il se sentait peu à peu réconforté, rasséréné, reverdi. L'appétit lui revenait, il faisait honneur au menu et considérait maintenant les choses de ce monde avec des yeux plus indulgents. Au dessert, il dégusta et loua un vin de Vouvray mousseux, dont Dorine s'était elle-même versé un doigt :

— Je me suis souvenue, dit-elle, que vous aimiez les vins de Touraine... Vous en dçmandiez toujours, lorsque nous soupions au cabaret avec mes camarades, pendant les répétitions de votre pièce... A votre santé. Seigneur!... Modestie à part, mon Vouvray est bon et vous n'en boirez pas de semblable à la Trappe...

La Trappe!... La Chesnaie n'y pensait guère pour le quart d'heure. Son voyage ne lui apparaissait plus qu'à travers une brume fuyante, comme un de ces rêves confus qu'on ébauche en un demi-sommeil. Il oubliait quasi ses

DORINE 3f

projets de retraite en regardant les yeux de Dorine. Ces limpides prunelles, couleur café, si suavement caressantes, ressuscitaient sa jeunesse et lui versaient un pbiltre qui le grisait à régal des vins de, Touraine. Insensiblement il avait rapproché sa chaise de celle de M™^ Verneuil ;

— Dorine, murmurait-il d'une voix très tendre, vous êtes une magicienne!... Vous avez l'art de me faire perdre la notion du temps... En vous écoutant, il me semble que j'ai encore vingt-cinq ans; je me retrouve à l'époque oii je vous ai rencontrée pour la première fois dans le cabinet de votre directeur... Vous le rappelez-vous? Vous étiez là pour entendre la lecture de ma pièce? Quand ce fut fini, je vis que vos beaux yeux étaient humides; vous me dites que vous étiez enchantée de votre rôle et j'appris de vous que nous étions compatriotes. A la sortie, nous fîmes ensemble un bout de chemin sur le boulevard. C'était un joli soir d'avril, les marronniers étaient déjà en fleurs et, devant l'étalage d'une fleuriste, je vous offris un bouquet de violette... Que ne sommes-nous encore à ce temps-là!... Petite fée, vous avez enchanté ma jeunesse, et vous me la rendez ce soir!...

Donne, le regard brillant, l' écoutait, les coudes sur la table.

— Tant mieux ! répliqua-t-elle avec un espiègle sourire; je suis flattée, sur mes vieux jours, d'avoir gardé un peu de prestige et surtout de me l'entendre dire par vous... Mieux vaut tard que jamais.

— Ah! reprit-il d'une voix légèrement altérée, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis sous le charme!... Savez-vous, Dorine, que dans le temps, j'ai été très amoureux de vous?... Je n'ai pas osé vous l'avouer jadis ; mais tant pis ! ce soir, je me risque...

— Mon cher ami, confidence pour confidence... Je vous trouvais fort de mon goût alors, et je m'attendais un peu à ce que vous me feriez un doigt de cour, mais vous restiez toujours figé devant moi et muet comme un poisson.

— Je craignais d'être blakboulé... Une fois, tandis que vous attendiez derrière le décor votre entrée en scène, vos yeux jetaient dans l'ombre un si brûlant éclat que j'ai bien failli me trahir... Mais, à ce moment la, on prétendait que vous aviez un tendre pour Larrieu et que vous deviez l'épouser... Ma déclaration est demeurée au fond de mon gosier.

— Grosse bêtel... Larrieu m'assommait et si vous aviez seulement dit un mot... Enfin, c'est de l'histoire ancienne, et il n'y a plus à en parler !

— Parlons-en, au contraire, s'écria-t-il en se levant tout échauffé; je vous aime toujours et vous êtes toujours l'ensorcelante Dorine d'autrefois !

En même temps il s'emparait de ses mains et les baisait avec effusion. Dorine, attendrie par l'explosion de cet amour renaissant, en goûta silencieusement, pendant une seconde, la captivante surprise. Mais elle se ressaisit vite et, s'échappant des bras de La Chesnaie avec un éclat de rire :

— Mon ami, vous ne voudriez pas!... Soyez sage; songez que je suis une vieille femme.

— Vous? protesta-t-il très enflammé, vous êtes adorable!

Et comme il lui avait repris les mains et l'attirait à lui, elle se dégagea brusquement et répliqua d'un ton plus sévère :

— Non, je suis tout bonnement une honnête bourgeoise, et je pense que lorsqu'on va vers la cinquantaine, ces faiblesses-là ne sont plus permises. Vous qui n'aimez pas les désillusions, ne vous en mettez pas une de plus sur le cœur...

C'est malsain, et sottise pour sottise, il vaut mieux encore que vous alliez à la Trappe... Me voyezvous, jouant les Diane de Lys, à quaranie-huit ans?

Elle s'efforçait de masquer d'un sourire la dureté de ses paroles. La Chesnaie rougissait et se mordait les lèvres.

— Pardon, balbutia-t-il, je me suis mal expliqué ou vous m'avez mal compris... Ne me faites pas l'injure de croire que j'ai voulu me conduire avec vous comme un fat qui s'imagine être en bonne fortune... Il n'y a pas eu de ma part une impertinente fanraisie, mais un sérieux élan de tendresse... En un mot, Dorine, je suis seul au monde, sans parents et sans amis, et je vous demande de me sauver de ma misérable solitude en acceptant mon nom et ma main.

Elle le regardait affectueusement, touchée de son offre, étonnée aussi de cette aventure inattendue, presque attristée d'avoir à y répondre de tout autre façon que La Chesnaie l'espérait.

— Mon ami, dit-elle, après être demeurée un moment pensive, je vous suis reconnaissante de la marque d'estime et d'affection que vous me donnez, mais permettez-moi de ne pas prendre au sérieux une résolution aussi subite qu'irréfléchie...

— Dorine! interrompic-il, avec l'accent d'un homme offensé de voir sa sincérité mise en suspicion.

— Oh! laissez-moi achever, continua-t-elle, je vous considère comme un parfait galant homme, et je crois que vous vous exécuteriez loyalement; mais peut-être le regretteriez-vous ensuite et, si je m'en apercevais, je serais la plus malheureuse des femmes... Non, non, conclut-elle en riant et en lui donnant le bras pour passer au salon, nous sommes trop vieux tous les deux pour changer notre vie et risquer une pareille aventure...

Quand il vit qu'elle tournait la chose en plaisanterie, il poussa un soupir et s'assit, très mortifié de son refus. La conversation maintenant languissait, malgré les efforts de Dorine pour la ranimer. La Chesnaie était retombé dans ses humeurs noires. A dix heures, il prit congé et son hôtesse le reconduisit jusque dans l'antichambre.

— Adieu ! murmura-t-il d'un ton morne.

— Adieu? répéta- 1- elle, vous comptez donc repartir bientôt?

— Dès demain matin.

— Et vous voulez toujours aller à la Trappe?

— Plus que jamais.

Dorine reprit d'une voix émue :

— Alors, nous ne nous reverrons plus... Merci pour votre chère visite... et embrassons-nous comme de bons vieux amis...

Il la serra violemment contre sa poitrine et ils s'embrassèrent; mais tandis que Dorine posait ses lèvres sur la joue de Jacques La Chesnaie, elle sentit que cette joue était humide et, relevant les yeux, elle s'aperçut qu'il avait les paupières mouillées.

— Adieu ! dit-il précipitamment, et il sortit sans regarder derrière lui.

e lendemain, Jacques La Chesnaie, enfoncé mélancoliquement sous la capote de la Victoria, quittait l'auberge et roulait sur la route de Fontgombault. La matinée ensoleillée était imprégnée d'une pénétrante odeur d'automne; les bois étaient colorés de rouge et de violet et, dans l'air parsemé de fils de la Vierge, des cloches lointaines sonnaient doucement. Comme la voiture descendait la rampe qui mène vers le fond de la vallée, des pas précipités et des huchements retentirent en arrière; le cocher arrêta instinctivement son cheval. Levoyageur se pencha

hors de la capote et vit un jeune drôle en blouse qui accourait vers la victoria.

— C'est-y vous, Monsieur La Chesnaie?

demanda le coureur essoufflé.

Et sur la réponse affirmative de Jacques, le gamin lui tendit une lettre :

— Pour lors, continua-il, voilà un mot d'écrit que M™^ Verneuil vous envoie...

La Chesnaie se précipita sur le billet et le lut avidement. Il était conçu en ces termes :

ce Mon ami, vous êtes parti si triste, hier soir, que vous m'avez navrée. Je me suis reproché ma dureté et je n'en ai pas dormi. Comme la nuit porte conseil, je vous écris dès le marin pour faire amende honorable. Je suis superstitieuse. Si ce billet vous rejoint à temps, ce sera signe que le destin ne veut pas que nous nous séparions... En ce cas, revenez bien vite recevoir les excuses de votre toute dévouée

ce DoRINE. »

— Cocher, s'écria La Chesnaie, rebroussez chemin, nous rentrons à l'auberge!...

Le conducteur obéir, tout en grognant en son par-dedans contre les bourgeois qui ne savent ce

OORINE 43

qu'ils veulent; et ce fut ainsi que La Chesnaie, parti pour se faire ermite, tourna le dos à Tabbaye et revint à Angles — épouser Dorîne Verneuil.

Ghèvrefeuîlles sauvages

N soir, mon ami Jacobus et moi, nous traversions une lande voisine <le la mer, où çà et là des vaches rousses ruminaient couchées dans l'herbe rase. Aucun arbre ne coupait la monotonie du pâtis; mais, par endroits, des ronciers revêtaient le sol de leur rude toison, parmi laquelle s'enchevêtraient à foison les tiges souples des chèvrefeuilles en fleurs. L'air était saturé de leur odeur vanillée.

— J'aime ces chèvrefeuilles sauvages, dit Jacobus en aspirant voluptueusement les senteurs éparses; leurs brins capricieux à la verdure bleuâ-

tre ont des élans et des audaces juvéniles; leurs fleurs en corymbe sont pareilles à des doigts rosés et tendres; leur arôme est à la fois suave et capiteux comme un amour qui commence.

Il y a des odeurs qui ont le don d'évoquer plus particulièrement certaines phases de notre vie. Le parfum des chèvrefeuilles me ramène par enchantement à Tépoque de ma première jeunesse. Il ressuscite pour moi une des heures les plus douces de ma vingtième année.

En ce temps là, je venais de débuter dans l'administration des Domaines et j'y occupais le peu lucratif emploi de surnuméraire. Mes fonctions consistaient surtout à faire des remplacements. Quand un employé obtenait un congé, on me chargeait de gérer son bureau en son absence. Cela s'appelait un intérim et ma situation administrative avait beaucoup d'analogie avec celle d'un oiseau sur la branche; mais j'étais à l'âge où l'orî aime le changement, puis le département poitevin où j'opérais m'offrait des sites aimables et des gîtes amusants, de sorte que ce vagabondage ne me déplaisait pas.

Un jour, au commencement de septembre, je reçus l'ordre de me rendre à Charrouxpour rem-

placer un receveur qui changeait de résidence et partait sans attendre son successeur, oc Veinard ! me dirent les camarades, l'emploi est vacant et tu toucheras tous les appointements... » Pour un surnuméraire qui vivait d'espérance, c'était en effet une bonne aubaine. Mon père en jugea ainsi, sans doute, car au départ il ne me remit que cinquante francs pour mon viatique. Je m'en allai donc vers mon nouveau poste, léger d'argent, mais content tout de même et plein d'entrain. A cette époque, fa viabilité laissait fort à désirer et les moyens de communication étaient peu commodes. Quand la diligence m'eut déposé à Civray, j'appris que le courrier était parti et qu'il me faudrait achever à pied mon voyage. J'étais bon marcheur et trois lieues de pays ne m'effrayaient guère. Je suivis donc allègrement un chemin de traverse qui côtoyait la Charente. Le ciel brouillé de nuages laissait par intervalles filtrer un rais de soleil et les buissons foisonnaient de chèvrefeuilles sauvages. Tout en marchant, je ne résistai pas au plaisir de cueillir les branches les mieux épanouies, et j'arrivai à destination, chargé d'une brassée de fleurs roses ou jaune pâle dont la pénétrante odeur s'exhalait dans l'air attiédi.

Le bureau était installé un peu en dehors du bourg, dans une vieille maison située entre eour et jardin. Lorsque j'y entrai avec ma gerbe, je trouvai le receveur, qui se nommait Davril, très affairé au milieu de ses registres et de ses écritures. Dès que j'eus décliné ma qualité :

— Ah! me dit-il, je vous attendais avec impatience; il faut que je décampe par le courrier de trois heures et je laisse à ma femme le soin de s'occuper de mon déménagement... Je vais vous remettre immédiatement le service.

Le receveur était un petit homme encore jeune, mais d'aspect maladif, chauve, les yeux pâles, un teint de papier mâché. — Après la reddition des comptes, il me tendit fiévreusement une note où des chiffres s'alignaient.

— Ceci, reprit-il, est le détail du mobilier garnissant le bureau, et que doit reprendre le titulaire; mais, comme le temps me presse, je vous serai obligé de m'en régler vous-même le montant... Cent vingt-cinq francs, que mon successeur vous remboursera...

Cent vingt-cinq francs! et j'en avais tout au plus cinquante au fond de mon porte-monnaie... Une sueur froide me montait aux tempes, à la pensée de cette avance de fonds imprévue; en

même temps, une fausse honte m'empêchait d'avouer le piètre état de ma bourse. Je me décidai à refuser net de payer ce mobilier que le futur titulaire me laisserait peut-être pour compte; et, comme il advient presque toujours, quand on est acculé au pied du mur et qu'on n'a pas le choix des arguments, je formulai mon refus avec une maladroite rudesse. Le receveur me parut contrarié. Ses paupières rougies battirent, et il mordit ses lèvres blafardes :

— Je ne comprends pas votre résistance, grommela-t-il ; cela se fait tous les jours entre camarades, et cette pratique n'a jamais donné lieu à la moindre difficulté.

Je trouvais son insistance indélicate, et plus il s'efforçait de me convaincre, plus je m'entêtais dans mon refus maussade. Je m'étonnais que cet employé, dont les appointements annuels dépassaient mille écus, tînt si fort à toucher cent vingtcinq francs. Je ne me doutais pas alors des misères obscures de la vie des petits fonctionnaires; je ne songeais pas que cette somme pouvait être aussi nécessaire au ménage Davril que les cinquante francs dont j'avais besoin pour atteindre la fin du mois. Devant mon obstination têtue, le receveur finit par se résigner. Il consulta sa-

fO CHÈVREFEUILLES SAUVAGES

montre d'un air vexé, prit son chapeau, et nous nous séparâmes froidement.

Resté seul, je travaillai jusqu'à six heures à tout remettre en ordre, puis j'allai dîner à l'auberge et je revins au bureau. A mesure que le crépuscule tombait, je me sentais mal à l'aise. J'étais mécontent de moi et furieux contre M. Davril. L'obligation où ma pauvreté m'avait mis de refuser ce léger service à un collègue, m'humiliait. Au milieu de mes réflexions moroses, une suave odeur me chatouilla agréablement les narines et je me souvins du bouquet de chèvrefeuilles jeté négligemment sur un pupitre. J'allumai la lampe, je dénichai dans un placard un pot de grès où je fis tremper ma gerbe dans de l'eau fraîche; un peu réconforté par la vue des fleurs, je pris un livre et j'essayai de lire près de la fenêtre ouverte sur le jardin assoupi.

J'avais à peine tourné une page, qu'on frappa discrètement à ma porte. « Entrez! » Je vis s'encadrer dans l'entre-bâillement de l'huis une séduisante figure de jeune femme en costume de voyage. La visiteuse inconnue se nomma : c'était M°^^ Davril. Agée de vingt-cinq ans environ, mignonne, élancée, très blanche, avec des cheveux bruns frisottants, elle avait, dans sa svelte

CHÈVREFEUILLES SAUVAGES i; l

personne, quelque chose de la souplesse élégante de mes chèvrefeuilles. L'ovale délicat de son visage était d'un dessin très pur; un sourire légèrement espiègle retroussait les coins de sa bouche, et ses yeux noirs caressants luisaient tendrement dans la pénombre.

— J'ai vu de la lumière chez vous, monsieur, dit-elle en s'excusanr, et je me suis permis d'entrer pour vous remettre les clefs de la maison, car je vais partir tout à l'heure.

Je m'étais levé ; elle posa le trousseau de clefs sur ma table, puis me dévisagea un instant avec une évidente expression de surprise. Son mari m'avait sans doute dépeint comme un rustre mal embouché, et elle paraissait étonnée de se trouver en face d'un jeune garçon plutôt doux et timide, d'aspect mélancolique, avec son teint mat et sa petite moustache naissante. Le bouquet de chèvrefeuilles installé près de moi sembla également la prévenir en ma faveur, car sa figure, d'abord fermée, se détendit et elle sourit en repoussant du geste la chaise que je lui offrais.

— Ce n'est pas la peine, murmura-t-elle.

Elle se recueillit un moment, puis reprit avec

une nuance de reproche :

y2 CHÈVREFEUILLES SAUVAGES

— Vous n'avez pas été gentil, en refusant ce que vous demandait M. Davril... c'était pourtant bien simple!

Elle aussi trouvait que je m'étais mal conduit en cette affaire. Autant le mécontentement de son mari m'avait laissé indiffèrent, autant maintenant les reproches de cette jolie femme m'étaient sensibles. Il m'en coûtait de la voir s'éloigner, emportant l'opinion que j'avais agi comme un pingre et un malotru. Dut mon amour-propre en souffrir, je préférais encore m'humilier devant elle. Je lui jurai qu'il n'y avait eu, de ma part, ni lésinerie, ni mauvais vouloir; j'étais si confus, si navré en lui confessant le triste état de ma bourse, que les larmes m'en venaient aux yeux. A mon émotion, elle comprit que j'étais sincère et elle en fut touchée... Un sourire retroussa l'un des coins de sa bouche, et, effleurant mon bras de sa main, elle reprit :

— Allons, allons, ne vous désolez pas... Plaie d'argent n'est point mortelle et je ne vous en garderai pas rancune...

Tout en parlant, et, sans doute, pour me montrer qu'elle ne m'en voulait plus, elle s'était assise. Sa mignonne tête se penchait vers le bouquet de chèvrefeuilles dont elle respirait l'exquise

CHÈVREFEUILLES SAUVAGES f^

odeur. Ainsi inclinée sur les fleurs et les frôlant de sa joue, elle poursuivit :

— Ainsi, votre famille vous tient serré?... Je connais ça, je n'étais pas gâtée non plus chez mon père et je n'y avais pas toujours mes aises...

Puis, d'une façon un peu décousue et s'interrompant à chaque instant pour éclater de rire, elle me conta ses ennuis de jeune fille et comment elle s'était mariée à M. Davril pour échapper à la vie étroite et maussade qu'elle menait dans sa famille. — Hélas! soupira-t-elle, je ne me doutais pas de ce qu'est l'existence d'une femme d'employé, et j'ai grand'peur d'avoir changé mon cheval borgne contre un aveugle!

Elle riait de nouveau et m'interrogeait curieusement à mon tour sur la façon dont j'avais été élevé, sur mes goûts et mes plaisirs de jeune homme. Tandis qu'elle me questionnait, ses caressants yeux de velours se fixaient sur les miens, ses lèvres s'entr'ouvr aient pour sourire de mes confidences. Cette confiance familière qui s'établissait peu à peu entre nous, ce mystère du têteà-tête dans la nuit tiède de septembre, la magnétique attraction de son regard câlin, le parfum pénétrant des chèvrefeuilles, tout cela me grisait comme une liqueur capiteuse. A un moment où

^4 CHÈVRPFEUILLES SAUVAGES

je lui confessais mon goût pour la poésie, elle dit : oc Je gage que vous êtes amoureux!... » Et j'étais tenté de lui crier en tombant à ses pieds : (c Oui, je le suis... de vous, et j'en perds la tête... » Tout à coup, dans la rue silencieuse, un bruit de roues et de sonnailles retentit, et elle se leva :

— Voici la voiture... Il faut que je m'en aille...

— Si vite!

— Oui... Adieu, monsieur, je regrette que nous soyons obligés de nous quitter si brusquement... Nous serions devenus bons amis.

— Ah ! murmurai-je, la gorge serrée, je vous aime déjà!... Pourquoi partez- vous?...

Je lui avais saisi les mains, comme pour la retenir, et je répétais passionnément :

— Je vous aime!... Je voudrais vous donner toute ma vie!

— Vous êtes fou ! répéta-t-elle avec un léger tremblement dans la voix; tenez, donnez-moi seulement vos chèvrefeuilles... ils me tiendront compagnie pendant la route, et, en les respirant, je penserai à vous...

Elle enleva du pot de grès les fleurs ruisselantes, les entoura de son mouchoir, puis avec une caresse dans ses yeux humides, elle me tendit le front; j'y posai mes lèvres :

CHÈVREFEUILLES SAUVAGES i;^

— Adieu! adieu!... chuchota-t-elle en se sauvant, et elle disparut.

Je restai un moment sur le seuil à écouter le bruit décroissant des grelots de sa voiture, qui fuyait dans la nuit... Nous ne nous sommes plus jamais rencontrés, mais chaque fois que je sens l'odeur des chèvrefeuilles, je revois ses yeux mouillés, son espiègle sourire, sa blanche figure mignonne, et je resavoure ces brèves heures de l'amour à peine ébauché, — les meilleures, car elles ne laissent après elles ni la piqûre des remords, ni l'amertume des désenchantements.

Vacances de Pâques

uiSQUE tout chrétien doit se laver de ses péchés à tout le moins une fois Tan, et puisque le temps pascal est particulièrement consacré à ce nettoyage d'âme, j'ai bonne envie d'en profiter pour faire publiquement l'aveu d'un méfait qui me pèse depuis des années sur la conscience. Non seulement la confession est d'institution divine, mais elle est un des plus impérieux besoins du cœur humain. Nous ne pouvons garder longtemps le secret de nos fautes; une mystérieuse et intime sollicitation nous pousse à nous en décharger dans

Foreille du prochain. Les daines surtout en éprou • vent un merveilleux soulagement,

El je sais même sur ce fait

Bon nombre d'hommes qui sont femmes .. .

A preuve, ce barbier du roi Midas qui, las de porter tout seul le secret qu'il avait surpris, creusa un trou en terre afin d'y crier à son aise : a Le roi Midas a des oreilles d'âne! » Comme cet estimable barbier, je suis las d'enfermer en mon par-dedans ma vieille coulpe plus lourde qu'une pierre, et je me décide à m'en accuser coram populo.

Aussi bien, l'anniversaire du jour où je fus coupable tombe précisément dans cette semaine de Pâques où nous entrons, et la vue des marronniers refleuris me remet plus vivement ma faute en mémoire.

En ce temps-là, bien lointain déjà, j'étais étudiant en droit, mais je préparais ma licence en province, et je n'allais guère à Paris qu'à l'époque de mes inscriptions ou de mes examens. J'avais pour ami un compatriote qui se nommait Etienne Maucourt et qui étudiait la médecine. C'était un brave garçon, exubérant, sanguin, expansif, ayant le cœur sur la main et le cerveau toujours

VACANCES DE PAQUES fÇ

entrepris de quelque aventure amoureuse. Il revint chez nous aux vacances de Pâques, la veille du jour où je devais filer sur Paris pour prendre mon inscription d'avril; A ce moment, il se trouvait fortement épris d'une nouvelle maîtresse et ne pouvait se tenir de nous en parler avec l'enthousiasme des premières heures de la lune de miel. La demoiselle s'appelait Hortense et écait figurante dans un petit théâtre du boulevard. A entendre Maucourt, elle possédait un charme non pareil : jeune, jolie, spirituelle, ayant le diable au corps, très savante aux mignardises d'amour, — et, de plus, elle l'adorait.

— Tiens, me dit-il avec cette belle fatuité du jeune âge, puisque tu pars demain, je te donnerai une lettre pour elle et tu jugeras par toimême combien elle est embobelinante et combien elle m'est attachée.

J'étais alors un jeune coq fort présomptueux, très audacieux en paroles et, au demeurant, très gauche et très sot, quand il fallait en venir au fait.

— Prends garde, répondis-je, si j'allais m'amouracher d'Hortense et lui proposer de te remplacer pendant que tu es en vacances?

— Je t'en défie! s'écria Etienne, tu en serais pour tes frais... Elle m'aime et je suis sûr d'elle.

6o VACANCES DE PAQUES

— Ah! tu m'en défies! répliquai-je piqué au jeu; m'autorises-tu à lui faire la cour? Je parie qu'elle aura vite oublié ses serments de fidélité... Tu sais, les absents ont tort...

— Soit, je tiens le pari et je te donne carte blanche...

Je partis le lendemain, ayant la lettre d'Etienne en poche et, sur le cœur, l'impertinent défi du camarade. Aussi, dès que j'eus signé sur les registres de la Faculté, ma première visite fut-elle pour Hortense.

Elle demeurait rue de Lancry, au fond d'une cour et à un cinquième étage. Après avoir lestement gravi une centaine de marches, je m'arrêtai tout essoufflé et aussi un peu ému, devant une porte à laquelle était fixée la carte de la figurante. Je songeais à mon pari et, au moment d'en arriver à l'exécution, je perdais peu à peu ma belle assurance. Je sonnai néanmoins, avec un léger battement de cœur. Ce fut Hortense qui vint m'ouvrir.

Etienne n'avait pas menti; elle était fort attrayante : brune, bien faite, avec une forêt de cheveux, de hardis yeux noirs et un fin duvet sur la lèvre supérieure. Ses grands yeux me dévisageaient curieusement :

VACANCES DE PAQUES 6l

— Mademoiselle, murmurai-je, je suis un ami d'Etienne Maucourt, et il m'a chargé d'une lettre pour vous.

— Ah! dit-elle en souriant, entrez donc, monsieur!

J'obéis. La petite chambre était modestement meublée : un lit de fer au fond, une table de bois blanc et quatre chaises ; mais tout cela très propre et égayé par un rayon de soleil qui filtrait à travers la mousseline des rideaux. Je remis la lettre à Hortense. Elle la décacheta, la lut avec un gentil sourire aux coins des lèvres, puis la jeta sur la table, où il y avait déjà une collection de billets décachetés et froissés.

— Asseyez-vous, continua Hortense; ainsi, vous venez de quitter Etienne et vous êtes son ami?... Il va bien?... Dans tous les cas, il n'a pas l'air de s'ennuyer... Habitez-vous Paris?... Qu'y faites-vous?

Toutes ces questions, posées à la file et sans lien apparent, chantaient gaiement à mes oreilles, comme un gazouillement de linotte.

— Je suis étudiant en droit, répondis-je.

— Ah!... c'est bien plus joli qu'étudiant en médecine!

Pourquoi était-ce plus joli? A la suite de

quelles opérations mentales en était-elle arrivée à cette opinion?... Je ne m'en rendais pas bien compte, mais il me semblait que cela me mettait en meilleure posture et je lui savais gré de la préférence. Pourtant, j'étais assez embarrassé pour trouver une transition qui me permettrait de pousser ma pointe. A tout hasard, je balbutiai, en regardant les lettres jetées en tas sur la table :

— Vous avez une nombreuse correspondance?

— Oui, répliqua-t-elle, il y a des gens qui ont la rage de me faire des déclarations... Oh!

ajouta-t-elle en fourrageant parmi les billets, ce ne sont pas des secrets, vous pouvez lire...

En même temps, elle m'en tendait une poignée. Usant de la permission, j'en parcourus quelques-uns. Ils se ressemblaient presque tous : — - protestations d'amour, demandes de rendezvous, invitations à souper. — Elle avait l'air d'en tirer vanité et je songeais à part moi, en me rappelant l'outrecuidante confiance d'Etienne :

(( Ah! le bon billet qu'a La Châtre! » Cette lecture m'enlevait mes derniers scrupules. Malgré cela, j'hésitais encore à me lancer en pleine eau, quand on frappa à la porte. C'était la concierge, apportant une robe neuve que la couturière avait

déposée dans sa loge; une claire robe de printemps, fraîche comme une rose de mai.

— Hein? qu'elle est jolie? me dit Hortense en rétendant sur une chaise, je meurs d'envie de l'essayer!

— Pourquoi ne contentez-vous pas votre envie? repris-je dès que la concierge eut disparu; ne faites pas attention à moi, je me tournerai discrètement du côté du mur.

Elle me lança un malicieux coup d'œil en dessous, hésita une seconde à peine, puis donnant un tour de clef:

— Bah! déclara-t-elle, entre amis on ne se gêne pas, et n'êtes- vous pas l'ami d'Etienne?

Prestement, elle déboutonnait son corsage, laissait couler sa jupe et m'apparaissait en jupon court, bras nus, épaules nues... délicieusement affriolante avec sa ronde poitrine, son cou bien attaché, son dos blanc d'un modelé parfait, orné d'un petit signe noir un peu au-dessous de la nuque. Cette fois, il n'y avait plus à barguigner; je me rapprochai d'elle, en murmurant de confuses exclamations admiratives et, comme un fou, je couvris de baisers les bras nus, la nuque pulpeuse, la tête brune qui se rejetait en arrière. Je m'imaginais déjà avoir ville prise; mais tout

d'un coup, elle se débattit et me glissa dans les mains :

— Voulez-vous finir! chuchotait-elle; eh bien ! vous avez une singulière façon de faire les commissions de votre ami!... N'approchez plus, je vous le défends!...

Si j'avais été moins coquebin, j'aurais compris que cette défense était de pure forme et qu'Hortense voulait se réserver l'excuse d'avoir cédé à la force. Mais j'eus la sottise de prendre au sérieux ses protestations et je me reculai fort gauchement, très intimidé et n'osant plus recommencer l'attaque. Pendant ce temps, elle avait revêtu sa robe rose, boutonné son corsage, et son malicieux sourire semblait me narguer. L'occasion était manquée et je me sentais si humilié de ma balourdise, si déferré, qu'après quelques minutes d'une conversation embarrassée, je résolus de prendre congé. Au moment de partir, Hortense me serra la main et l'étreinte se prolongea si tendrement que c'était presque une invite à rester. Mais je ne sus rien comprendre; ma déconvenue m'enlevait toute lucidité, tout sang-froid, et je m'en allai honteux et confus.

Lorsque, huit jours après, je revins dans ma ville natale et que je me retrouvai face à face

avec Etienne Maucourt, il me demanda tout à trac, d'uaton narquois :

— Eh bien ! et Hortense?... L'as-tu vue? Es-tu victorieux?

Si j'avais écouté mon premier mouvement, j'aurais dû lui avouer sincèrement ma mésaventure. Mais j'étais offusqué par ma sotte vanité et puis, au fond, convaincu que si Hortense n'avait pas succombé, cela tenait uniquement à ma gaucherie, je me débarrassai de mes derniers scrupules en me disant que l'intention devait être réputée pour le fait.

— Eh bien ! répliquai-je avec aplomb, tu as perdu ton pari, mon camarade !

— Hein? s'écria-t-il, sceptique, tu te vantes, mon cher!

— Ah ! je me vante?... Et alors je lui contai la scène de l'essayage de la robe, je lui prodiguai les détails les plus persuasifs : l'appétissante rondeur de la poitrine, le signe noir sur le dos blanc, la couleur du corset... Je n'omis qu'un point essentiel... ma piteuse retraite. Bref, je fus si précis et si éloquent, qu'il en demeura penaud et qu'à son retour à Paris, il ne revit plus l'infidèle.

Ils se consolèrent rapidement et facilement, chacun de leur côté, j'aime à le croire. Je n'en

avais pas moins commis une vilaine action. Elle m'a longtemps alourdi la conscience, et je suis aise de profiter de la semaine pascale pour m'en décharger. — Mais avoue-le à ton tour, a hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère », comme disait Baudelaire, n'en as-tu pas de pires à ton passif, et ne sommes-nous pas tous pétris du même limon oii grouillent les péchés?

Herbes fauchées

A Raoul Guiîîard,

ETTE fin de juin, me disait, hier, Tarn Jacobus, cette Saint-Jean d'été, qui arrive avec Tépanouissement des roses, les prés qu'on fauche et les cerisiers rouges de fruits mûrs, est de toutes les saisons la plus chère à mon cœur. J'ai beau vieillir, quand je la vois venir, chaque année, il s'opère en moi une sorte de reverdissement, une fermentation pareille à celle qui se produit dans les futailles de vieux vin, à l'époque où la vigne est en fleur. Ce mois de juin, qui est comme le midi de l'année,

68 HERBfS FAUCHÉES

me redonne la sensation d'une des plus vives et aussi des plus brèves joies de ma dernière année de jeunesse.

En ce temps-là, j'étais allé passer les premiers jours de Tété au bord de l'Aisne, dans un pays uniquement fréquenté par les peintres et pour lequel j'ai une particulière tendresse, d'abord parce que je l'ai quasi découvert, et puis parce qu'il offre dans une parfaite solitude une riche variété de paysages. La rivière sinueuse et transparente coule à travers de molles prairies er, derrière le village, la forêt profonde commence immédiatement ses hautes futaies, ses successions d'étangs endormis et ses allées herbeuses, où foisonnent les plantes amies des ruisseaux et des fontaines.

Aux environs de la Saint-Jean, le hameau vivait en pleine paix. Les paysagistes n'y arrivant guère qu'aux approches de l'automne, l'auberge n'avait d'autre locataire que moi. J'y jouissais seul et tout à mon aise de l'opulente fête de l'été, de la tranquillité verdoyante des futaies et des clairières, où le silence des heures chaudes n'était interrompu que par des roucoulements de ramiers. Je ne rencontrais dans mes flâneries que des paysans affairés à leurs besognes rustiques.

Aucun intrus, aucune apparition de touristes bourgeois ou de rapins en quête d'un motif. — Pourtant, au bout d'une huitaine, je découvris que je n'étais pas le seul promeneur occupé à jouir en ce coin de campagne de la beauté estivale des prés et des bois. Il y avait dans le village un autre visiteur venu de la ville et qui, comme moi, fréquentait familièrement la forer. Je me hâte de dire que ce nouvel hôte n'était pas gênant et que sa présence ne gâtait nullement le paysage — au contraire. C'était une jeune femme de vingt-cinq ans environ, de tournure élégante et d'allure discrète. Je l'aperçus un matin, pour la première fois, au bord d'un étang de la forêt de l'Aiguë, en train de laver une aquarelle. A mon approche, elle leva la tête et je distinguai au passage la courbe d'un cou svelte, un teint blanc, un fin profil et d'abondants cheveux bruns noués en un chignon retombant sur la nuque. Ne voulant pas paraître importun, je fis un détour et je m'enfonçai sous bois.

Le lendemain soir, comme je longeais une avenue forestière, je croisai mon inconnue qui s'en revenait d'un pas allègre, vers le village, tenant d'une main sa boîte à aquarelle. Sous la lumière assourdie par l'entrecroisement des bran-

ches, je pus la contempler à loisir : — elle était élancée et gracile comme une vierge de l'école florentine; son teint, dans le demi-jour vert de la futaie, paraissait plus pâle encore; ses yeux, sous les paupières allongées, laissaient filtrer un mystérieux regard, et sa bouche, très mignonne, avait dans les coins un rien de mélancolie. — Le jour d'après, à la même heure, nous nous rencontrâmes de nouveau et cette fois, poussé par une impertinente curiosité, je rebroussai chemin et j'escortai de loin la promeneuse jusqu'au village. Je sus ainsi qu'elle habitait à l'extrémité du pays une petite maison de paysan. Lorsqu'elle atteignit le seuil de sa porte, elle devina probablement qu'elle était suivie, car elle se retourna, un ironique sourire retroussa les coins de ses lèvres, et elle se hâta de disparaître derrière son huis lestement refermé.

Je la revis le lendemain matin au bord de l'étang et, ma foi, pour le coup, je ne résistai pas à la tentation de lui adresser la parole. Je la saluai et, comme elle me rendait mon salut avec le même sourire moqueur, je l'abordai. Ja la priai humblement de m'excuser si j'avais pu lui paraître indiscret, la veille, en me trouvant par hasard derrière elle, lors de sa rentrée au logis.

— Je vous excuse d'autant plus volontiers, répondit-elle, que c'est grâce à vous, monsieur, que je suis venue dans ce séduisant pays. Vous en parliez si éloquemment dans vos livres, que j'ai eu Tenvie de le voir, et je ne m'en repens pas.

Je me rappelai, en effet, avoir écrit quelques pages enthousiastes sur ce coin forestier. L'étrangère avait ainsi barre sur moi, car elle me connaissait, et je ne savais rien d'elle, sinon qu'on l'appelait dans le village a M™^ Micheline ».

— On nous accuse d'être curieuses, reprit-elle, avouez que vous l'êtes bien plus que nous, vous autres hommes... Votre curiosité, du reste, est trop humaine pour que je vous en tienne rigueur, et je vais tout de suite la satisfaire : je fais de la peinture et, comme j'avais un mois de vacances, j'en ai profité pour visiter ce village perdu en forêt. Vos descriptions m'avaient alléchée... Vous n'avez rien exagéré et ce coin si rustique est vraiment une belle chose. Goûter une joie nouvelle n'est pas fréquent dans la vie et on doit savoir gré aux gens qui vous ont, sans le savoir, procuré ce plaisir...

La glace était rompue et, à partir de cette matinée, nos entretiens sous bois se renouvelèrent

si souvent qu'une bonne camaraderie s'établit entre nous.

^me Micheline avait l'esprit cultivé. Ni prude, ni provocante, elle gardait dans ses épanchements familiers une timidité aimable, tout en montrant une grande indépendance d'humeur et un absolu mépris du qu'en dira-t-on. Si jeune encore, elle professait une philosophie singulièrement désabusée, ce En ce monde, à son avis, les heures de plaisir étaient trop clairsemées pour qu'on ne s'empressât point de les cueillir au vol et d'en épuiser tout le suc. » Elle estimait que tout le passé n'avait pas plus de consistance qu'un rêve et que, l'avenir ne nous appartenant point, c'était perdre son temps que de s'en tourmenter à l'avance. Elle exposait cela avec une enfantine audace, qui mettait une lueur de mélancolie dans ses yeux, tandis que ses lèvres mignonnes souriaient espièglement.

Je ne lui faisais pas la cour et, de son côté, elle ne se livrait à aucun manège de coquetterie; malgré cela, les herbes de la Saint-Jean, éparses dans la forêt, exhalaient probablement une odeur particulièrement amoureuse, car parfois la conversation s'arrêtait; il se faisait entre nous un silence plein de trouble, pendant lequel mes re-

gards se fixaient sur ses paupières mi-closes, et alors je croyais saisir une fuyante expression de tendresse dans ses yeux pleins de mystère.

Un soir, au moment de nous quitter, elle me dit:

— Vous devez vous ennuyer de manger toujours seul; voulez-vous venir, demain, déjeuner ayec moi?

J'acceptai avec joie et, le lendemain, à midi, je heurtai à sa porte que m'ouvrit une servante de quinze ans. Mon hôtesse, avec un accueillant sourire, m'introduisit dans une chambre haute où la nappe était mise près de la croisée voilée de chèvrefeuilles. Le menu était simple : des œufs frais, un poulet froid, de la crème et des fraises. Dès que nous fûmes attablés, Micheline congédia la petite paysanne et nous fîmes notre service nous-mêmes. C'était exquis, cette dînette en tête-à-tête, dans la chambre ombreuse où des gouttes de soleil, filtrant à travers les feuilles, glissaient sur les joues pâles et miroitaient dans les yeux de rêve de la jeune femme. Au milieu d'un bourdonnement d'abeilles, des rumeurs campagnardes entraient par la fenêtre : — bruits de faux qu'on aiguise, cris flûtes de loriots, voix claironnantes de coqs. — Mettant en pratique la

théorie de Micheline, nous savourions si voluptueusement notre bonheur que les heures fuyaient sans que nous y prissions garde. Quand nous quittâmes la table pour nous accouder à la barre de la croisée, le soleil s'inclinait déjà vers les bois. Le paysage entrevu à travers les chèvrefeuilles semblait résumer toutes les féeries de Tété. La rivière scintillait entre les prés à demi fauchés. L'air s'imprégnait des grisantes haleines éparses aux entours : senteurs de vignes fleuries, odeur des tilleuls et des foins coupés. La campagne était comme empourprée de colorations éclatantes : touffes de roses cramoisies, cerisiers chargés de fruits rubiconds, larges taches de coquelicots écarlates, longs carrés de trèfles incarnats, saignant dans le vert foncé des luzernes. On eût dit qu'un rouge désir passait à la surface de la terre. Je me retournai vers Micheline; toutes ces rougeurs semblaient se refléter dans ses prunelles plus luisantes et ses lèvres plus vermeilles :

— Vous aussi, soupirai-je, vous avez Tété dans les yeux!

Je la saisis dans mes bras et, tandis que je baisais ses lèvres palpitantes, je sentis sa bouche d'enfant se poser sur ma joue comme une caressse de fleur mouillée.

HERBES FAUCHÉES 7f

Quelles heures de délice dans là rustique chambre que la tombée du jour obscurcissait peu à peu!... Je me rappelle qu'en serrant Micheline contre mon sein, je balbutiais : a Oh! vous aimer ainsi ce soir, et demain, et toujours!... t>

Elle mit un doigt sur ses lèvres! — ce Chut!

murmura-t-elle, ne gâtons pas notre joie... Parler d'avenir, c'est réveiller le chagrin qui sommeille... »

Je ne la quittai qu'à la nuit close. Le lendemain, dès midi, j'accourais vers la maison. On était en train d'aérer les chambres ouvertes et des objets de literie pendaient aux barreaux des fenêtres. A mon coup de marteau, la petite paysanne parut sur le seuil.

— Madame Micheline?

— Elle est partie, monsieur.

— En forêt?

— Nenni, en chemin de fer... Elle a pris le train ce matin, avec ses bagages...

Et je ne l'ai plus jamais revue. Ces heures trop brèves, savourées un soir d'été, gisaient maintenant dans le passé, comme les jonchées de foin sur le sol de la prairie. Elles ne devaient plus refleurir. Hélas! les enivrements de la jeunesse, la poésie des saisons d'été, les illusions de l'amour.

tout cela... herbes fauchées!... Mais de même que la prairie ne donne tout son parfum que lorsque la faux y a passé, nos joies n'ont leur plus pénétrante saveur que lorsqu'elles sont couchées au fond de notre mémoire :

Nos nieweillenx bouquets doivent, comme le foin, Se faner pour avoir leur plus suave arôme; C'est quand l'enchantement d'avril est déjà loin Que son ressouvenir nous suit et nous embaume.

Les Araignées

ENDANT ces dcmières belles journées de l'automne finissant, Tair est doucement remué par le tournoiement silencieux des feuilles tombantes et par la blanche procession des fils de la Vierge. Ces fils ténus sont, vous le savez sans doute, produits par de minuscules araignées auxquelles ils servent de véhicules durant la brève saison des amours. Ils font si fins, si souples et d'un blanc si argenté qu'en les regardant flotter au soleil, plus d'une femme a dû souhaiter de posséder une fantastique étoffe tissée avec ces écheveaux de fée.

jS ARAIGNÉES

Eh! bien, il paraît que ce souhait est à la veille d'être réalisé. On nous promet pour l'Exposition de 1900 une robe en toile d'araignée.

Ce n'est, du reste, pas la première fois qu'on essaie d'utiliser les propriétés de ces industrieuses (ilandières. Au dix-huitième siècle, un savant, du nom de Lebon, s'était avisé de dévider les cocons épais que certaines araignées filent pour envelopper leurs œufs, et il avait réussi à fabriquer avec cette matière textile une paire de bas de soie. Mais les cocons ne se présentaient pas en assez grand nombre, la mise en oeuvre était trop compliquée pour que l'industrie pût songer à tirer parti de la découverte. Comme on dit vulgairement, le jeu n'en valait pas la chandelle. En cette fin de siècle, on est plus audacieux; au lieu d'expérimenter sur les nids des araignées, on s'est adressé aux araignées elles-mêmes, et on a réussi, dit-on, à les forcer de filer pour le plus grand bénéfice des couturières de l'avenir.

Pour pratiquer en grand l'expérience, on a choisi dans la famille des Tendeuses une espèce très commune qui s'appelle Vépeire diadème et que nous connaissons en France sous le nom de l'araignée à croix papale ou araignée de jardin. Elle est roussâtre, veloutée, avec un abdomen

très volumineux, ovale, arrondi, décoré à la partie supérieure d'une triple croix jaune ou blanche. On la rencontre fréquemment en automne dans nos jardins où elle tisse de larges rosaces verticales. Elle secrète sa soie par quatre mamelons, qui sont eux-mêmes percés d'une multitude de petits trous d'où s'échappent des centaines de fils infiniment ténus et déliés. Ce sont les produits de cette mystérieuse tréfilerie qui forment en s'agglutinant le fil unique, élastique et résistant avec lequel l'araignée ourdit sa toile, et chacune de ces prolifiques filandières est capable, prétend-on, de fournir 4,000 mètres de ce fil en vingt-sept jours. Il y avait là, en effet, de quoi donner des tentatioils aux inventeurs qui rêvent de fabriquer pour igoo la fameuse robe en toile d'araignée. Pauvres épeires diadème, elles vont devenir, elles aussi, les bêtes de somme de l'industrie !... Je les plains de tout mon coeur, car je suis depuis longtemps un observateur sympathique de leur existence besogneuse et tourmentée...

Ces épeires ont des' moeurs très curieuses. Que de fois^ en septembre, le long des treilles du jardin paternel, j'ai passé mes matinées de vacances à étudier les mystères de leur vie in-

8o ARAIGNÉES

time! Elles sont des artistes de tout premier ordre et des dentellières admirables. Leurs toiles en rosace constituent des chefs-d'oeuvre d'architecture aérienne. Elles savent mieux qu'un géomètre insérer des polygones dans un cercle et calculer la distance des rayons qui partent du centre pour aboutir à la circonférence ; et elles savent aussi, comme le plus habile architecte, accommoder la forme de leur frêle construction aux difficultés locales. — Je me levais bien souvent, dès le fin matin, pour assister à l'ingénieuse édification de leur toile.

L'épeire choisissait d'ordinaire un coin exposé au levant et où les mouches fréquentaient de préférence. Posée à l'extrémité d'un pampre, l'abdomen en l'air, elle lançait à l'aventure un premier fil qui finissait par s'accrocher à une branche. Alors, après avoir prudemment agité le fil pour s'assurer s'il était suffisamment solide, elle se hasardait sur ce pont suspendu, le parcourait dans sa longueur, le fixait à la branche par une goutte de matière agglutinante, puis, revenant sur ses pas jusqu'à moitié route, attachait un nouveau fil au premier et se laissait tomber verticalement, en déroulant son peloton jusqu'à une brindille inférieure, où elle consoli-

ARAIGNÉES 8l

dait ce second élément de sa toile. Elle continuait ainsi jusqu'à ce qu'elle eût déterminé un point central, à l'aide de savantes intersections, et jusqu'à ce qu'elle eût fait partir de ce centre aux extrémités des rayons régulièrement divergents. Cette première et délicate charpente une fois parachevée, elle unissait chaque rayon par des fils circulaires et concentriques. Alors, repartant du point central, la tête en bas et l'abdomen relevé, elle filait en spirale, lentement, un nouveau réseau plus serré et plus fin, et ainsi, peu à peu, la toile prenait l'aspect d'une transparente et parfaite rosace de dentelle. A l'une des extrémités supérieures, une feuille de vigne repliée au moyen d'un peu de soie servait d'abri à l'araignée ; deux ou trois fils conducteurs partant du centre de la toile, reliaient en dessous la rosace au réduit où l'épeire restait tapie et l'œil au guet.

La vie quotidienne de l'épeire diadème est faite de labeur, d'attente inquiète et de luttes hasardeuses. Tout le temps, se pose devant elle un terrible dilemme. Pour avoir de quoi manger, il faut fabriquer une toile, et pour trouver la matière qui sécrétera les fils de cette toile, il est nécessaire d'emmagasiner chaque jour une nour-

82 ARAICNÉLS

riture abondante et tonique, extraite de la chair des mouches et moucherons du voisinage. Sans toile, point de mouches, et sans mouches, point de toile. La malheureuse araignée est condamnée continuellement aux angoisses de cette cruelle alternative.

Les jours de beau temps sont pour elle des jours bénis. Les mouches abondent et, en se jouant au soleil, quelqu'une va donner étourdiment de l'aile dans la rosace de Tépeire. Les pattes s'y embarrassent comme en un filet ; la maîtresse du logis, avertie par l'ébranlement des fils qui relient la toile à sa logette, s'élance vivement sur la proie... S'il s'agit d'un gros gibier, comme la guêpe ou l'abeille, elle l'attaque prudemment de loin, en lui lançant des fils qui engluent peu à peu l'insecte et le paralysent. Dès qu'elle le suppose hors d'état de combattre, elle le pince dans ses mandibules, l'enroule dans un épais linceul de so.e, et l'emporte voracement dans son réduit, à moins que, déjà repue, elle ne préfère le suspendre au garde-manger. Parfois, si la proie trop volumineuse — papillon ou bourdon — menace de compromettre la solidité de la toile, la sage épeire se résigne à un sacrifice; elle coupe elle-même les fils qui retiennent le prison-

nier et le projette lentement hors de sa demeure. Mais il y a des jours de chômage : les matinées brumeuses où les mouches se tiennent coitement à récart, les pluvieuses après-midi où Fondée ruisselle et déchire la toile. La triste aragne se tient alors recroquevillée sous sa feuille de vigne et se serre le ventre. En ces jours de famine, je vous prie de croire qu'elle ne songe ni à batifoler, ni à faire l'amour, bien que par la nature même de son sexe elle soit fatalement vouée à l'œuvre de reproduction.

Car j'oubliais de vous dire que ces vaillantes ourdisseuses, ces épeires si artistes, si ingénieusement laborieuses, appartiennent toutes au sexe féminin. Dans cette famille des rendeuseSy le mâle ne fait rien de ses huit pattes. La femelle seule travaille et tient dignement son rang, comme dans ces ménages du commerce parisien où la femme, couturière ou modiste, s'exténue jour et nuit à gagner le pain quotidien et à diriger la maison, tandis que le mari, — trop beau pour rien faire, — passe son temps en noces et en flâneries. — L'épeire mâle est une sorte de gourgandin vagabond ; sa seule fonction est de procréer quand la femelle veut bien le permettre. Il est déguingandé, tout en pattes, le corps dé-

charné et quasi-transparent; — bon coq n'est jamais gras. — Il n'a pas de gîte attitré et vit d'expédients. On le voit, du matin au soir, flâner sur les feuilles et rôder autour des toiles, où il espère que quelque épeire galante lui fera signe de monter. Mais le gaillard est circonspect, et pour cause. En cette aventure, il risque sa peau. Si dame Aragne, préoccupée de sa besogne ou déjà satisfaite, n'est pas d'humeur amoureuse, et si ce grand flandrin à la démarche maladroite se hasarde trop avant sur les échelons de la rosace, la femelle court sus à l'intrus, l'empoigne dans ses tenailles et le dévore. On conçoit, dès lors, les incertitudes, les timides essais et les reculs précipités de ce chercheur d'amour qui, lui, est toujours prêt, mais qui ignore les dispositions de la dame et ne se soucie pas d'être mangé à la croque-au-sel.

J'ai bien souvent observé curieusement le manège de ce mâle maigre et efflanqué, a brûlé de plus de feux qu'il n'en alluma », qui heurtait avec précaution à la porte d'une épeire femelle dodue et bien en point. La plupart du temps, je n'ai été témoin que de la déconvenue de l'amoureux et de sa retraite précipitée. Je commençais à désespérer d'assister aux oaristys des araignées,

ARAIGNÉES 8f

quand, un beau matin, sur une large rosace tendue entre deux rosiers, je vis l'épeire mâle hasarder une ascension. Pendant quelques secondes, il égratigna de ses longues pattes les bords de la toile et examina avec précaution la physionomie de la femelle. Celle-ci, au lieu de se jeter sur lui, se trémoussait coquettement au centre du réseau. Alors, pris d'une folle audace, il gravit Téchelle de soie et s'approcha de la belle, qui l'encourageait par de menus attouchements. Brusquement, sans autres préliminaires, tous deux, suspendus par un fil, s'accouplèrent tendrement, a et l'œuvre de Vénus s'accomplit jusqu'au bout... » Ce ne fut pas long. Quand tout fut fini, Tépeire femelle, ^vec un geste de suprême dédain, se dégagea de cette embrassade amoureuse et renvoya comme une balle, à l'extrémité de la toile, le mâle qui, sans demander son reste, s'en alla mélancoliquement. Quant à elle, ne pensant plus déjà qu'aux besognes sérieuses, elle se mit avec une tranquille sérénité à raccommoder sa rosace endommagée.

La Puce

A mère Mulot — ou plus communément a la Puce » — habitait Chalmessin, un petit village forestier perdu au fond de Tune des combes de la montagne Langroise. Son mari, Mulot, un coupeur au boisy étaic mort, écrasé par un hêtre qu'il abattait et dont il n'avait pas su éviter à temps la chute trop brusque. Il Tavait laissée veuve — sans enfants, heureusement — mais aussi sans un sou. Dans ces pauvres villages nichés au fond de la forêt les mœurs sont restées patriarcales et on ne forme quasi qu'une seule famille. La charité pu-

blique s'était émue ; chacun s'était prêté de bon coeur à secourir la veuve dans la mesure de ses faibles moyens. On l'avait logée dans une masure située à l'orée du bois et on lui procurait des journées. Elle se chauffait en hiver avec les branches mortes ramassées dans les taillis voisins; en été, elle cueillait, selon la saison, des fraises, des framboises sauvages et des champignons, qu'elle allait vendre au bourg prochain. Mais son revenu le plus clair et le plus assuré lui était fourni par les ménages d'une dizaine de paysans aisés, chez lesquels elle faisait les gros ouvrages, comme les lessives, la tonte des moutons, le mondage des étables ou le nettoyage des greniers. Elle gagnait à ces besognes quatre sous par jour, et cinq sous lorsqu'elle veillait. Dans un pays où l'argent est rare, où les produits s'échangent en nature et où les besoins sont des plus restreints, ces quatre ou cinq sous représentaient, pour la mère Mulot, un gain suffisant.

Chalmessin était peuplé d'âmes peu compliquées et la mère Mulot comptait parmi les plus simples et les plus rudimentaires.

Docile, crédule, assez bornée et moutonnière, elle avait, à quarante ans, la confiante ignorance

d'un enfant. Toujours allante, sautillante et rebondissante, longue de taille, courte de jambes, on la surnommait la ce Puce )!>, à cause de son étonnante agilité et aussi sans doute à cause de ses yeux bleus, ronds et saillants, de son profil aplati et proéminent dans la partie inférieure, ce qui lui donnait une vague ressemblance avec cet insecte parasite, fort répandu dans le village.

Au nombre des gens secourables qui employaient le plus souvent la Puce, figuraient les Arbillot, une famille de gros cultivateurs, qui habitait la ferme du Chânois, située à l'entrée de Chalméssin. Le Chânois, ancien manoir du seizième siècle, se distinguait des autres maisons du village par ses tourelles en éteignoir et ses spacieux greniers, installés sous la haute toiture, à l'abri d'une charpente touffue. Les Arbillot y vivaient frugalement et honorablement avec leurs enfants et leurs domestiques; très travailleurs eux-mêmes, il appréciaient l'activité de la Puce, qui ne rechignait jamais devant les plus rudes besognes. Ils la traitaient humainement, la faisaient manger à la table commune et lui donnaient souvent, par dessus le marché, quelques reliefs de légumes et de porc salé à emporter en son logis. Aussi la mère Mulot leur était-elle

dévouée et allait-elle de préférence en journée chez eux.

Un matin qu'on l'avait chargée, au Chânois, de nettoyer à fond l'un des greniers, tandis qu'elle balayait un tas de chiffons et de chenis entassés dans une encoignure, elle entendit quelque chose rouler et tinter sur le plancher. Elle se baissa et découvrit une pièce de monnaie, dont le métal jaune pâle disparaissait par endroits sous une couche de crasse noirâtre. Elle ramassa la pièce, la palpa, et dans sa simplicité, la prit pour un vieux sou. Un moment, elle fut tentée d'empocher sa trouvaille; mais, comme elle était scrupuleusement honnête, elle réfléchit qu'elle n'avait pas le droit de se l'approprier, et, rencontrant dans l'escalier un des petits Arbillot, elle lui donna la pièce.

Le garçon, heureux de l'aubaine, emporta son sou dans la cour et passa une partie de sa journée à le frotter contre sa culotte pour le faire reluire. Cette opération laborieuse réussit d'une façon inespérée. Le vieux sou s'éclaircissait à mesure, laissant transparaître sur l'une des faces un profil masculin d'un relief très pur et prenant un éclat singulier. Le gamin, enchanté de son succès, montra triomphalement au père et à la

mère Arbillot le a sou jaune » trouvé par la Puce, et ceux-ci s'ébaubirent à leur tour. Us n'avaient jamais vu de leur vie une pièce de monnaie si brillante et rendant un son si clair. Après l'avoir considérée, soupesée et grattée, le fermier, flairant quelque agréable surprise, alla consulter le maire, qui était un ancien marchand de bœufs. Celui-ci, à son tour, fit tinter la pièce sur le carreau de sa cuisine, la pesa dans de petites balances de cuivre et finalement déclara que c'était une pièce de vingt francs en or, à l'efliîgie de Napoléon. Il était probable que lors de la campagne de 18 14, le napoléon avait été oublié par un oflScier logé dans la ferme, pendant un passage de troupes. Arbillot pensa s'évanouir de joie. En ce pauvre hameau perdu, à cette époque, on ne savait que par ouï-dire ce que c'était qu'une pièce d'or. Durant le reste de la journée, tout le village défila au Chânois pour contempler le napoléon, que les fermiers exhibaient à distance et surveillaient du coin de l'œil. On ne parlait dans Chalmessin que de la chance des Arbillot. D'aucuns trouvaient même que la Puce avait été bien nice de ne pas garder la pièce au fond de sa poche. La Puce peut-être, en son par-dedans, n'était pas éloignée de penser de

même, mais elle ne soufflait mot et se contentait de pousser de gros soupirs à demi résignés.

Cependant, les Arbiilot avaient, eux aussi, quelques scrupules et estimaient qu'ils devaient, en conscience, récompenser la mère Mulot de son honnêteté. Après s'être longuement consultés, ils décidèrent de lui faire cadeau d'une brebis pleine, que la Puce emmena, tout heureuse et tout aise, dans sa masure à la lisière du bois.

Cette brebis devint l'objet de ses constantes préoccupations. Elle la soignait, la dorlotait comme son propre enfant et la faisait paître le long des talus herbeux. La brebis mit au monde des agneaux qu'elle choya tendrement. Ce fut le commencement d'un troupeau que la Puce mena elle-même sur le pâtis communal. De temps en temps, elle allait vendre, au marché du bourg, un mouton et serrait précieusement son gain au fond d'un vieux bas. L'appétit lui était venu et elle rêvait maintenant d'avoir une vache. Au bout de deux ans, les menues pièces d'argent s'étant suffisamment amassées dans l'encoignure d'armoire où elle les cachait, la Puce résolut de se passer sa fantaisie et, s'adressant aux Arbiilot, elle obtint d'eux, pour un prix doux, une jeune

génisse rousse, bien découplée et bien portante, qu'elle logea dans un appentis adossé à sa masure.

A partir de ce moment, la génisse, qu'elle avait baptisée Roussotte, à cause de sa couleur, fut son unique distraction. Elle se levait dès l'aube pour lui préparer sa nourriture. Dans la belle saison, les frais d'entretien n'étaient pas coûteux. En dépit des gardes, elle lui cueillait en plein taillis une bonne provende de jeunes cépées verdoyantes. Le soir, après ses journées, elle la conduisait en pâture dans le communal. L'hiver, elle se procurait au Chânois le fourrage, les pains de chènevis et les betteraves nécessaires. — Pendant les longues soirées d'été, tandis que Roussotte paissait ou ruminait dans le pâtis, la Puce, allongée parmi les serpolets et la marjolaine, regardait les étoiles scintiller au-dessus des bois et, tout en les contemplant avec un émerveillement toujours nouveau, elle ruminait à son tour un autre rêve qui, depuis quelques mois, poussait dans son cerveau. Elle se souvenait de la pièce d'or qui avait causé tant d'émoi dans Chalmessin et qui avait été l'origine de sa petite fortune, et elle était tourmentée de l'ambition de posséder de l'or à son tour. Alors, elle

se disait que, bien qu'il lui coûtât de se séparer de Roussette, elle pourrait dans un an la vendre contre de beaux louis qui seraient bien à elle. A cette époque, la vache vaudrait quatre-vingts francs au bas mot et, dans son rêve, elle entendait déjà les quatre jaunets tinter à même sa poche.

L'an d'après, la vache était bien en point et la date de la foire annuelle du chef-lieu de canton approchant, elle se décida. Au jour fixé, elle se leva dès le fin matin, fit soigneusement la toilette de Roussotte et partit de son pied leste pour Auberive. Elle arriva vers neuf heures sur le champ de foire avec sa vache et l'installa dans la rangée des bêtes qui attendaient un amateur. Après un bon moment, elle vit rôder autour de Roussotte un grand diable de maquignon en blouse bleue, sec comme un fagot et hâlé comme un bohémien, qui finit par engager la conversation :

— Une jolie taure I commença-t-il d'un air de connaisseur.

— Oui, répondit-elle avec une révérence, jolie et bonne, et donnant chaque jour un plein seau de lait.

— Elle est à vendre? demanda le maquignon,

LA PUCE 9f

après avoir tâté le museau, les pis et les jambes...

— Pour sûr... Mais je ne la vendrai qu'à celui qui me la paiera en or.

— Ha ! ha ! fit; Tamateur, vous aimez les jaunets... Est-ce qu'il vous en est passé beaucoup par les mains?

— Nenni, je n'ai jamais vu de ma vie qu'un louis ..

Et avec cette confiance bavarde des âmes naïves, elle conta à son interlocuteur la trouvaille de la pièce d'or dans le grenier du Chànois et l'ébahissement de tout le village... — Aussi, ajouta-t-elle, je me suis bien promis de n'échanger ma vache que contre de beaux louis comptants.

— Ça se comprend, répliqua l'autre, et combien que vous voudriez vendre votre bête?

— Cent francs.

— C'est beaucoup... quand on veut être payée en or... Mettons quatre-vingts francs; je vous réglerai en doubles louis qui sont encore plus rares que les pièces de vingt francs.

Alléchée, la Puce finit par se résigner et le marché fut conclu à quatre-vingts francs.

— Attendez-moi une minute, dit l'acheteur, je vas vous quérir la somme.

Il revint, en effet, peu après, et mit dans la main de la mère Mulot deux jolies pièces toutes neuves et reluisantes, ayant une dimension double de celle qu'elle avait trouvée au Chânois :

— Voilà deux louis de quarante francs... Êtesvous contente?

La Puce les fourra dans sa poche, puis, avant de quitter la Roussotte, l'embrassa tendrement sur son mufle rose et adressa de longues recommandations à son acheteur :

— Surtout, soignez-la bien! insista-t-elle avec la voix mouillée.

— N'ayez pas peur, elle est entre bonnes mains !

Là-dessus, on se sépara, et la Puce regagna Chalmessin d'un pied léger. Tout en cheminant, elle tâtait au fond de sa poche les deux louis et les palpait avec délices. Sitôt entrée au village, elle courut au Chânois et, triomphante, cria au père Arbillot :

— J'ai vendu la Roussotte, et on me l'a payée en or... Deux doubles louis... Voyez plutôt :

Elle lui tendit les deux pièces qui scintillaient

au soleil,

Arbillot les tourna, les retourna, les Ht sauter dans sa main :

— Ça, des louis d'or? murmura-t-il en haussant les épaules, on vous a volée comme dans un bois, ma pauvre femme!

— C^est-il Dieu possible? s'exclama la Puce.

— Pardine! c'est deux gros sous neufs... Regardez, il y a dessus ce Dix centimes x>, ce qui signifie, en français, oc deux sous ». Celui qui vous a joué ce tour-là est un b... de malin; il a eu votre vache pour quatre sous...

Mais la Puce ne répondait pas... Elle s'était évanouie sur le plancher et on eut grand mal à la faire revenir...

Le coup avait été trop rude; elle ne s'en remit pas. Elle ne fit que languir; elle n'avait plus de forces et demeurait des journées entières, comme abasourdie sur les marches de sa masure. Le mois d'après, elle mourut, et depuis ce temps, les gens de Chalmessin sont devenus méfiants. Vous leur offririez cent francs en or contre cent sous, qu'ils vous chasseraient du pays à coups de fourche.

Fidélité

ERS la fin de mai iSj'ç, on commença à interner, à Tours, les officiers autrichiens faits prisonniers après les premiers combats heureux qui inaugurèrent la campagne d'Italie. Le gouvernement s'était montré aimable en les cantonnant dans ce gras et joyeux pays tourangeau, où la vie est facile, où les habitants sont particulièrement affables. Après Montebello et Palestro, ils arrivèrent au nombre d'une trentaine. Pâles, fatigués de la route, sanglés dans leur uniforme de toile blanche, ils nous parurent d'abord un peu mélancoliques et effarés. Mais l'accueil qu'ils reçurent les eut vite

ICO FIDÉLITÉ

apprivoisés et mis à Taise. L'autorité militaire les traitait avec beaucoup d'égards, lis touchaient demi-solde, avaient pu conserver avec eux leurs ordonnances et on les laissait libres sur parole, à la seule condition de rentrer, chaque soir, en ville. A cette époque, parmi les familles légitimistes de la province, il était de bon ton de bouder l'Empire et de critiquer la politique qui avait amené la guerre d'Italie. Les officiers autrichiens en bénéficiaient et les hobereaux du pays affectaient de les choyer pour faire la nique aux libéraux.

Tous, capitaines, lieutenants ou simples cadets, étaient jeunes, bien tournés et d'agréables manières. La plupart parlaient français. Ils étaient bien reçus partout et, avec une générosité que nos voisins les Prussiens n'ont pas imitée après les défaites de 1870, on s'attachait à leur faire oublier qu'ils étaient vaincus et prisonniers. Quant à moi, ayant un goût fort vif pour la poésie allemande, je m'étais mêlé dès les premiers jours aux jeunes gens qui se piquaient d'accueillir cordialement les oflSciers autrichiens. Nous allions les chercher après dîner à leur pension et nous nous empressions de les initier aux plaisirs de la vie tourangelle.

FIDÉLITÉ lOI

Le mois de juin de cette année 1 8 j'9 fut exceptionnellement beau. Je me promenais souvent avec quelques-uns des prisonniers dans les environs de Tours, sur les levées de la Loire ou du Cher. Ils me savaient gré de parler un peu l'allemand et de les entretenir des choses de leur pays. Parfois, en dépit de mes efforts pour les remonter, je les voyais s'assombrir soudain et tomber en de noirs accès de marasme, quand les journaux apportaient la nouvelle d'une victoire française. Je me souviens toujours qu'un soir, tandis que nous gravissions le coteau de Saint-Cyr, l'un d'eux — un maigre lieutenant aux joues creuses — s'arrêta brusquement à contempler la vallée de la Loire, qui prend au soleil couchant je ne sais quelle molle grâce italienne. Il croisa les bras, renifla l'air embaumé d'ode.ur de chèvrefeuilles, ses yeux devinrent humides, et j'ai encore dans les oreilles l'accent de nostalgique navrement avec lequel il s'écria : Und nun wo ist mein régiment?,.. Où est maintenant mon régiment?...

Pour dissiper ces crises de désespérance, nous emmenions nos hôtes dans une île de la Loire pleine de guinguettes, ou bien dans quelque auberge de Saint-Avertin. Après cinq ou six bou-

teilles de vouvray ou de bourgueil, leur mélancolie s'évaporait; le bouquet des vins de Touraine les ragaillardissait. Us se mettaient à chanter en chœur des lieder de Heine ou de Uhland et passaient soudain de la tristesse à une joie bruyante. Je m'étais surtout lié avec un jeune capitaine, nommé Friedrich de Sonnenberg, qui était originaire de Francfort et cousin éloigné de Goethe. A ce titre, il était un peu poète et très familier avec les lyriques allemands, ce qui établissait entre nous une intimité plus étroite. Quand nous ne nous promenions pas dans la campagne, nous passions volontiers nos soirées à lire Goethe, Henri Heine et principalement Lenau, pour lequel mon ami avait une inclination. Vingt-huit ans, l'œil rêveur, le front enthousiaste, blond avec une moustache rousse et des favoris à l'autrichienne, Friedrich de Sonnemberg était sentimental, mais d'un sentimentalisme assaisonné d'une pointe de sensualité. Quand nous étions suffisamment imprégnés de la sauvage mélancolie des Schilflieder, ou grisés du lyrisme capiteux de Vlntermeno, le capitaine me lisait ses propres vers, qui ne manquaient ni de passion ni de couleur. La plupart, d'une intimité fort tendre, s'adressaient à une certaine a Maran-

nele », donc le poèce paraissait passionnément épris.

— C'est ma petite femme, m'avoua-t-il un soir, en rougissant.

— Vous êtes donc marié ?

— Non, mais c'est tout comme... Je l'épouserai plus tard, quand je serai en retraite.

Alors, pris d'un besoin d'expansion, il me conta que Marannele était d'humble condition et ne possédait pas la dot réglementaire. Pour des raisons de famille et aussi probablement parce que, comme on le chante à TOpéra-Comique.

Dans le service de V Autriche, Le militaire n*est pas riche,

il lui était impossible de songer à un mariage régulier. Mais il adorait tout de même Marannele, et là-bas, à Troppau, où se trouvait le dépôt de son régiment, ils filaient tous deux le parfait amour. Avec un enthousiasme qui rappelait certaines pages de Werther ou de Hermann et Dorothée, il me peignait les délices de leurs soirées d'hiver, en tête à tête : la petite chambre tranquille où la vénérable mutter filait au rouet en contemplant indulgemment leurs caresses; le

poêle de faïence qui ronflait quiètenxent et où rissolaient les pommes de terre du souper, qu'on arrosait d'un clair vin de Hongrie... et Marannele si blonde, si rose avec des yeux bleus comme les lins en fleurs, Marannele si douce, si aimante, si naïve!...

— Ach! soupirait-il, das is a (SMàdell... C'est une bonne petite!... Quand mon régiment est parti pour l'Italie, nous nous sommes juré fidélité jusqu'à la mort, comme le vieux roi de Thulé, et j'ai promis à Marannele, pendant tout le temps que je serais absent, de ne baiser aucune femme sur la bouche...

Ça, c'était bien allemand! Et je ne pouvais m'empêcher d'admirer la candeur de mon brave capitaine. Je la trouvais touchante...

Sonnenberg logeait rue du Grand-Marché, chez un peintre-vitrier qui lui louait une chambre meublée située au-dessus du magasin. Pour monter chez lui, il fallait passer par la boutique, dont la sonnette tintait dès qu'on poussait la porte d'entrée. Un jour, je rencontrai dans l'escalier une jeune femme alerte, coquettement atournée, la taille bien prise, l'œil noir luisant, brune de cheveux et de teint, avec un léger duvet sur la lèvre supérieure — un vrai brugnon de Tours. Elle

FIDÉLITÉ lOf

descendait les marches quatre à quatre; en me frôlant, elle murmura un aimable : a Pardon, monsieur! » puis me regarda sournoisement, de la mine effarouchée d'une chatte qui se sauve après avoir écrémé une jatte de lait, et qui s'en lèche encore les babines.

— Quelle est cette jolie personne qui descendait Tescalier? demandai-je à Sonnenberg.

— La femme de mon propriétaire, M"^^ Luce.

— Ha! ha!

En même temps, je jetais curieusement un regard rapide sur la chambre du capitaine. Tout y était honnêtement en ordre, mais on y respirait une subtile et voluptueuse odeur féminine. Mes yeux se fixèrent sur le guéridon où, dans un vase plein d'eau fraîche, s'épanouissaient des jasmins et des héliotropes, et je réfléchis que cette odeur qui m'avait intrigué s'expliquait tout naturellement par la présence du bouquet.

— Vous avez des fleurs qui embaument, disje à Sonnenberg.

Il rougit faiblement et répondit :

— C'est un cadeau de M"^^ Luce...

— Hum!...

Une autre fois, comme je me rendais chez mon ami le capitaine, je ne sais comment se fit

Io5 FIDÉLITÉ

raflfaire, la sonnette du magasin ne tinta pas; je montai d'un pas plus léger que de coutume et j'entrai tout de go, sans frapper, comme d'habitude. Dès que j'eus ouvert la porte, je regrettai ma précipitation. La jolie vitrière ec Sonnenberg se tenaient non loin l'un de l'autre, avec la contenance de gens qui viennent de se séparer brusquement. Mon ami était très rouge, M™^ Luce avait l'œil allumé et les cheveux ébouriffés; il me sembla que le mobilier lui-même accusait un désordre insuffisamment dissimulé. Je dois ajouter qu'au bout de quelques secondes, néanmoins, la brune vitrière retrouva tout son aplomb. Elle donna de-ci et de-là quelques coups de plumeau, rectifia l'incorrection des coussins du divan, puis s'esquiva en nous tirant sa plus aimable révérence.

Je ne pus me défendre d'un jugement téméraire, et je plaignis intérieurement la pauvre Marannele; mais je me gardai de toute réflexion indiscrète, et feignis de n'avoir rien remarqué. Je pris sur la table un volume de Lenau et le tendis au capitaine, qui, d'une voix rassurée, commença à me lire le poème de éMischka,..

Un mois après, la paix fut signée à Villafranca, et les ofl^ciers étrangers ayant reçu de

l'autorité militaire la nouvelle de leur libération, firent joyeusement leurs préparatifs de départ.

Je reconduisis Friedrich de Sonnenberg jusqu'à la gare, et là, tandis que nous attendions le train de Paris, je me décidai seulement à hasarder une allusion à ses relations avec M^^ Luce.

— o4cA/soupira-t-il, c'est une bien charmante femme !

— Avouez qu'elle a été votre maîtresse?

— Mon Dieu, je l'avoue... Que voulez-vous?

je ne suis pas un ange, et je n'étais pas fâché de savoir combien les Françaises sont aimables...

— Eh bien! et Marannele?... et votre promesse?...

— Oh! je l'ai tenue religieusement, repartit Sonnenberg avec candeur... Ma conscience est en repos : je n'ai jamais embrassé M"^® Luce sur la bouche!

Faustîne

UEL pouvoir magiquement évocateur ont les parfums!... Ce soir, en cheminant à travers des taillis mouillés par une légère averse, je frôle des troènes sauvages dont les panicules blanches avoisinent une cépée de coudriers, et cette agreste odeur soudain me reporte au temps lointain de Douarnenez, à l'époque juvénile où ce coin de Bretagne, privé de chemins de fer et ignoré des touristes, n'avait encore pour hôtes que des artistes et des rêveurs épris de solitude. Je revois les haies fleuries, le petit port.de Tréboul, les tendres nuances

no FAUSTINE

de la mer, les teintes lilas du Méné-Hom et de la montagne de Loc-Ronan, qui bordent l'un des côtés de la baie; puis, au fond, au-dessus des façades blanches de Plô-Mar, le clocher de pierre de Ploaré, élançant sa flèche svelte au-dessus de la bordure en dents de peigne des pins de l'allée Sainte-Croix. Cette verte avenue sinueuse, d'où l'on domine la mer, il me semble y être encore, par une humide soirée pareille à celle-ci...

Les glands mûrs que sèment les chênes Sur Vherhe tombent mollement; Dans Vair pur les cloches lointaines Répandent un apaisement.

Le jour meurt dans V oblique alla, Et la pénétrante senteur Par ce soir d'automne exhalée Me met de V amour plein le cœur. . .

Oui, l'amour aussi était de la partie en ce temps-là! Dans la maison de Plô-Mar qui faisait face à la baie et où nichait une bande de peintres et de poètes, nous étions tous peu ou prou amoureux d'une jeune Parisienne fort indépendante d'allures, qui habitait avec des amis un logis voisin de la plage des Dames. — Vingt ans, ni petite, ni grande, la taille flexible et mince, les hanches rondes, la poitrine joliment modelée, le

COU très blanc, la bouche moqueuse, cette jeune fille avait de magnifiques yeux bruns aux prunelles dures et étincelantes comme le diamant, deux yeux clairs et hardis, doués de cette fascination qu'on attribue à certains ophidiens. Sa figure encadrée de cheveux châtains crépelés rappelait, de profil, le dessin net et pur des médailles grecques. Un seul défaut en déparait la beauté : le menton coupé trop court, presque absent, donnait à sa petite tête je ne sais quoi de vipérin et d'inquiétant.

Elle s'appelait Faustine, comme l'épouse peu recommandable de Marc-Aurèle. Élégante, spirituelle, souple et embobelinante, elle exerçait sur nous tous un irrésistible attrait. Nullement prude, plutôt légèrement garçonnière, elle fréquentait volontiers les artistes. Nous la retrouvions chaque jour au déjeuner de la table d*hôte. Bien souvent, dans l'après-midi, elle se joignait à notre bande et l'accompagnait à Tréboul ou au Riz, quand, sous prétexte de chercher un motif, les peintres poussaient une pointe vers la lande ou le long des plages rocheuses. Elle fleuretait indifféremment avec tous, mais si l'un de ses cavaliers servants s'enhardissait par trop, d'un mot ironique et cinglant elle savait le remiser et le tenir à distance;

de sorte qu'après un mois de cour assidue, aucun de nous n'était plus avancé qu'au premier jour.

De tous nos compagnons un seul, jusque-là, paraissait réfractaire au charme de Faustine. C'était un paysagiste amateur, nommé Le Maroise ; une sorte de beau ténébreux, assez distingué, aux façons indolentes, aux regards ennuyés, au teint pâle et à la barbe noire. On le disait riche et il en abusait pour faire de très médiocre peinture. Marié, du reste, il vivait à Douarnenez avec sa femme, une créature maladive et fanée, plus âgée que lui et n'ayant gardé d'autre reste de beauté que deux yeux inexpressifs aux paupières fripées. Les toilettes voyantes de la dame, sa voix rauque, sa conversation vulgaire, assaisonnée de mots italiens, trahissaient l'ancien modèle, la maîtresse installée à l'atelier un jour de toquade, conservée par habitude et épousée par veulerie. Inquiète et méfiante, elle veillait sur son beau Le Maroise, avec l'arrière-crainte d'être lâchée, comme elle avait été prise, en une heure d'emballement.

Quant à lui, il restait lié au joug et sage, dans un esprit de philosophique résignation et aussi sans doute par peur des scènes domestiques.

Cette dédaigneuse indifférence irrita-t-elle Ihumeur contredisante de Faustine et lui donna-

t-elle le désir de troubler une moutonnière quiétude? Se passionna-t-elle subitement pour Le Maroise et, à force de nous Jouer tous les soirs du Wagner, eu t-elle la fantaisie de devenir l'Yseult dece Tristan à la soyeuse barbe noire?... Toujours est-il que, pendant nos promenades, je constatai que son clair regard s'arrêtait avec complaisance sur le paysagiste. Elle cherchait visiblement à le fasciner avec ses prunelles diamantines. Il n'y a guère d'homme, si indolent et frigide soit-il, qui ne finisse par s'apercevoir des attentions d'une jolie femme et par y être sensible. Le Maroise lui-même, peu à peu suggestionné par ce magnétique regard, se dégourdissait à la longue. Ses yeux endormis s'éclairaient soudain et se tournaient furtivement, langoureusement vers la charmeuse. M"^® Le Maroise, elle aussi, était en proie à une troublante inquiétude. Pressentant la menace d'un danger, elle s'agitait et s'effarouchait comme un pauvre oiseau qui, sans le voir, devine, au-dessus de lui, le vol circulaire d'un tiercelet aux ailes éployées.

Cet amoureux manège de Faustine, cette perverse et sournoise attraction exercée à distance, ne me parurent jamais plus évidents qu'une aprèsmidi de septembre, où nous avions poussé jus-

qu'à la pointe de Laïdé, au sommet de laquelle un menhir se dresse comme un mystérieux berger de granit, gardant les pierres druidiques éparses dans la bruyère. Cette fin de journée d'automne était exquise. Un ciel brouillé de blanc et de bleu mettait alternativement des taches d'or et de violet sombre sur la verte étendue de la lande. A cent mètres au-dessous de nous, la baie, d'un gris laiteux, tantôt s'embrumait, tantôt s'ensoleillait, et l'on voyait, selon les caprices de la lumière, sortir tout à coup de la brume fuyante des barques aux voiles blanches ou orangées. L'air avait des caresses veloutées, une suave odeur de chèvrefeuille nous enveloppait, de subtils elBuves d'amour semblaient s'exhaler de cette solitude fleurie. Faustine, adossée contre le menhir, le coude au genou et le menton dans la main, murmurait un sàne cornouaillais et regardait fixement Le Maroise couché dans l'herbe, en contre-bas. Celui-ci, charmé peu à peu par cette incantation modulée à mi-voix, soulevait la tête, se rapprochait insensiblement et finissait par efileurer de son front soumis les bottines de la chanteuse. Cela dura jusqu'au coucher du soleil Quand nous nous en revînmes, lentement, à travers la lande Saint-Jean, les dernières rougeurs du crépuscule

FAUSTINE llf

empourpraient le bras de mer de Tréboul, où nous attendait le bac de Douarnenez. Au moment où Le Maroise aidait Faustine à monter dans le bateau, je vis très distinctement celle-ci glisser un billet dans la main du paysagiste...

Le surlendemain, l'un de nos compagnons nous dit, au moment où nous faisions un brin de toilette, avant de nous rendre au dîner de la table d'hôte :

— Mes enfants, vous ne verrez plus le Beau Ténébreux ni sa chaste épouse. Ils sont partis cette après-midi pour Pont-Aven... Et savez-vous qui est monté avec eux?... Faustine, avec armes et bagages... Lvgere, vénères!... Oui, mes enfants, l'ensorcelante Faustine nous a lâchés pour le couple Le Maroise !

On se récria, on s'ébaubit, on comnaenta la chose pendant huit jours, puis on n'y pensa plus. Octobre était arrivé, avec ses bourrasques pluvieuses, et la bande regagna Paris. L'an d'après, la guerre de 1870 dispersa notre petit groupe de peintres et de poètes, et chacun tira de son côté. C'est la vie, — la vie parisienne surtout, si pleine de tiraillements, si dévorante, qu'après avoir vécu trois mois dans la plus étroite intimité, on reste des années sans se revoir.

I l6 FAUSTINE

Dix ans se passèrent ; puis un soir, dans un de ces dîners mensuels où les camarades de la même province ou de la même coterie aiment à se retrouver (était-ce aux Gaudes, à la (^Macédoine ou à V Homme qui "Bêche?,., je ne sais plus), je rencontrai un peintre de la bande de Douarnenez. Après l'évocation des beaux jours de flânerie d'autrefois, on parla des camarades perdus de vue, morts ou disparus.

- — Et Faustine, demandai-je, qu'est-elle devenue?...

— Oh ! mon cher, s'écria-t-il, ça été un vrai drame!... Elle s'était insinuée entre les deux Le Maroise et, pendant quelque temps, ils ont fait un équivoque ménage à trois. Puis, un jour, M"^® Le Maroise, l'ancien modèle, est morte presque subitement, et Faustine a épousé le Beau Ténébreux à la barbe noire. Par exemple, elle l'a mené bon train, ça n'a pas traîné... Deux ans après, le beau Le Maroise en était réduit à sa plus simple expression... Il est mort, lui aussi, de consomption, disent les uns; d'une étrange décomposition de sang, affirment les autres. Mais, avant de mourir, il avait par testament légué toute sa fortune à Faustine, qui se trouve maintenant à la tête d'un joli million.

— Et OÙ vit-elle?

— Partout... Elle est devenue cosmopolite. Si vous allez dans le Midi, cet hiver, vous la verrez sans doute à Monte-Carlo, car elle est devenue une enragée joueuse, et ne quitte plus le trenteet-quarante. Il paraît qu'elle est veinarde, et ça ne m'étonne pas... On gagne toujours, dit-on, quand on a de la corde de pendu dans sa poche; à plus forte raison quand on a deux morts sur la conscience...

— Comment! est-ce que vous croyez?

— Mon cher, je crois qu'elle les a tués — au moins moralement... Cette Faustine avait toutes les curiosités et toutes les audaces. Avez-vous remarqué qu'elle ressemblait à certains portraits de a grandes & honnefles dames » du seizième siècle?... Défiez-vous des femmes dont les yeux clairs sont trop brillants, les lèvres trop minces et le menton trop court. Elles n'ont que des caprices et aucun scrupule. La vie d'un homme n'a pas plus d'importance à leurs yeux que celle d'une fleur. Elles la cueillent, la respirent, la jettent au fumier, et s'en vont, le cœur léger.

Partenza

E peintre Urbain Désaubiers était de- ^ puis trois semaines le pensionnaire de

la villa Flora, à San-Remo. Il y était venu pour trois jours et cependant il n'en bougeait plus, bien que ses amis l'attendissent à Villefranche, où il avait son atelier. Il avait vu tout ce qu'il désirait voir : — la vieille ville avec ses étroites ruelles montantes, ses antiques logis en ruine, où de noires arcades s'arrondissent sur des coins de ciel bleu, et où, çà et là, dans l'ombre, les notes éclatantes d'une touffe d'œillets et de géraniums rouges fleurissent aux fenê-

très; les bois d'oliviers d'où pointe une mince aiguille de clocher; — les rampes de la c?Jfadonna délia Guardia, du haut desquelles on domine les découpures de la côte, la Méditerranée bleuissante et les cimes neigeuses des Alpes liguriennes. Et il ne partait pas; il restait, retenu par une attraction beaucoup plus puissante que celle de la mer et des montagnes : les deux grands yeux bruns d'une voyageuse inscrite sur le tableau des pensionnaires, sous le nom de la a signora Menica Bignone. » — Ces deux ensorcelants yeux bruns valaient pour lui les plus admirables paysages de la l^viera. Ils étaient profonds et limpides comme la mer, épanouis et capiteux comme un verger de citronniers, humides et veloutés comme des violettes de Nice. Dès le premier soir, Urbain Désaubiers les avait vus luire en face de lui, à la table d'hôte, et en regagnant sa chambre, il avait constaté que la signora Menica était sa voisine. Il s'était trouvé derrière elle, tandis qu'elle gravissait l'escalier, tenant en main son bougeoir, d'un joli geste qui rappelait la Psyché antique portant sa lampe. Il avait contemplé avec une jouissance d'artiste et de voluptueux sa petite tête grecque au noir chignon retombant sur un cou svelte, la sou-

plesse de son buste, sa démarche nonchalante et rythmée. Quand elle s'était arrêtée sur le palier, pour ouvrir sa porte, il avait entrevu un fin profil de Qiédaille syracusaine et un malicieux regard coulé curieusement de son côté. Dès lors, il s'était promis de séjourner plus longtemps à San-Remo et il tenait sa promesse.

Le meilleur moment de sa journée était l'heure du coucher. Presque toujours, Menica et lui remontaient de compagnie au troisième étage.

Arrivés sur le palier, ils échangeaient un furtif regard et un salut de plus en plus familier. La signora menait une vie pacifique et solitaire. Pourtant, une nuit qu'Urbain avait veillé assez tard, il entendit du bruit sur le palier. On ouvrait la porte de Menica et une voix masculine, une voix de basse chantante résonnait tout à coup dans la chambre de la voisine. Ce fut pour Désaubiers une désillusionnante surprise, un irritant et attirant mystère. Il fit le guet et acquit bientôt la conviction que l'entrée de ce fâcheux visiteur coïncidait avec l'arrivée du dernier train de France. Il repartit assez tard dans la matinée, et son pas lourd faisait crier les marches de l'escalier.

m Elle a un amant, c'est clair! se disait Désau-

biers, vexé; après tout, c'est fort naturel, et j*aurais dû m'y attendre... La place est prise et je n'ai plus qu'à plier bagage... lo

Pourtant, il ne partait pas. Au contraire, poussé par une perverse curiosité, il cherchait plus ardemment une occasion d'entrer en propos avec Menica Bignone. L'air innocent et nullement gêné de la signora, quand elle s'asseyait à table d'hôte, sa candide et quasi virginale physionomie, l'expression ingénue de sa bouche et de ses yeux, quand elle rencontrait le regard admiratif de son voisin; tout cela exaspérait Désaubiers et attisait un secret désir amoureux qui brûlait en lui, sournoisement, comme braise sous la cendre.

Un matin, il constata que le galant de Menica n'était pas, ainsi que d'habitude, rentré par le dernier train. Deux nuits passèrent sans qu'Urbain entendît la grosse voix de basse chantante bourdonner dans la chambre voisine. Peu de jours après, à l'heure du diner, il trouva la jeune femme dans le jardin. Accoudée au mur de la terrasse, elle regardait la mer en croquant des bonbons. Elle releva la tête, reconnut son voisin, sourit et la conversation s'engagea. La signora causait gentiment, familièrement, sans pruderie

ni effronterie. Ses propos n'étaient pas d'une rare distinction, mais ils n'avaient rien de banal ni de bourgeois. Ils étaient relevés par un esprit naturel et coupés par de petites moues d'enfant gâtée. Elle confia à Désaubiers que, lorsqu'il l'avait abordée, elle s'ennuyait et broyait du noir :

— Je suis une drôle de créature, dit-elle, et ne puis supporter la solitude...

Urbain, avec une pointe de raillerie, insinua qu'elle avait mauvaise grâce à se plaindre, puisqu'elle n'était seule que pendant le jour, et il risqua une allusion aux visites nocturnes du monsieur à la voix de basse-taille.

— Ah! s'écria-t-elle candidement, vous avez entendu Beppino?

— Qu'est-ce que Beppino?

— C'est mon bon ami... Il va tous les jours jouer à Monte-Carlo et ne rentre que par le dernier train... Quand il a perdu, il est un peu bruyant... Il faut l'excuser, signor!

— Je ne lui en veux pas... Je l'envie seulement, car il a d'agréables compensations... Il ne doit pas s'ennuyer, lui!... Du reste, voilà deux nuits que je ne l'entends plus.

— Je crois bien, il est à Savone... Il est parti pour six jouîs^poverol.,.

La cloche du diner les interrompit; mais, le soir, ils se retrouvèrent dans Fescalier. Quand ils arrivèrent ensemble sur le palier, tenant chacun son bougeoir, ils se regardèrent silencieusement et ne purent s'empêcher de rire.

— Puisque vous détestez la solitude, signora, proposa Urbain enhardi, voulez- vous venir prendre le thé avec moi?

— Va henel dit Menica sans plus de cérémonie.

Sitôt entrée, elle se pelotonna sur le divan, tandis que le peintre faisait chauffer l'eau. Dès que le thé fut prêt, Urbain revint s'asseoir auprès d'elle et la servit. Menica trempait délicatement ses lèvres dans la tasse et humait le breuvage à petites gorgées. Son fin profil se découpait en clair sur le fond sombre d'une draperie et ses yeux riaient. Elle était si charmante ainsi que le peintre ne put résister à la tentation de passer son bras autour de la taille flexible de sa voisine. Elle le laissait faire.

— Que je suis heureux, soupirait-il, de cette soirée passée avec vous !

— C'est un bonheur que vous auriez pu vous donner plus tôt.

— Je n'osais pas.

— Pourquoi?

— Dame... Beppino?

— Il n'est pas gênant... Il ne rentre qu'après minuit.

— Alors... vous m'aimez un peu?

— Vous me plaisez et je suis bien aise que nous soyons devenus bons camarades...

Encouragé, il la serrait de plus près, si étroitement que leurs têtes se touchaient. Brusquement, il posa ses lèvres sur celles de la jeune femme. Mais elle se dégagea, lui glissa entre les mains et sauta vivement sur le parquet :

— Non, pas cela!... Je vous le défends! déclara-t-elle tout en le regardant d'une façon très tendre.

— Vous voyez bien... Vous ne m'aimez pas!

— Si, je vous aime... Mais il y a Beppino...

— Bah!

— Il est atrocement jaloux et très violent... Si je le trompais, il y aurait une tragédie... Non, non, soyez sage!

Et, comme Urbain faisait mine d'insister, elle prit son bougeoir et se sauva en lui souhaitant bonne nuit.

Le peintre demeura furieux de sa déconvenue : a II n'y a rien à faire avec cette petite coquette! »

se dit-il, et, comme il avait reçu de ses amis une lettre plus pressante, il résolut de retourner à Villefranche.

Le lendemain, quand il descendit pour le déjeuner, Menica se trouvait déjà dans la salle à manger. Il affecta de demander très haut sa note au maître d'hôtel.

— Vous partez? s'écria-t-elle, surprise.

— Oui, mes amis me réclament, répondit-il froidement.

— Vos amis et, aussi, sans doute... vos amies? murmura- t-elle, avec un rire d'ironie au coin des lèvres.

— Peut-être.

■^— Quand partez- vous?

— Demain matin...

Le soir, il remonta de bonne heure dans sa chambre. Il était de fort mauvaise humeur et s'occupait maussadement à remplir sa valise, quand on frappa à la porte, ce Entrez! » — Et il vit s'avancer Menica, svelte et élancée comme un lys dans sa robe de laine blanche. Elle "referma la porte, regarda la malle béante et eut dans ses yeux bleus une lueur mouillée.

— Méchant! soupira-t-elle, vous ne m'aimez plus!...

Déjà, Désaubiers la serrait dans ses bras. Ravi, il couvrait de baisers les cheveux, le cou, les lèvres. Elle ne songeait plus à se défendre et s'abandonnait avec un tendre sourire aux coins de la bouche.

Ce fut une heure délicieuse. Quand ils eurent repris tous deux un peu de sang-froid, Menica, la tête renversée en arrière, dit en souriant malicieusement :

— Eh bien! et votre valise?

— Tasral maintenant, je ne pars plus.

Elle sauta sur ses pieds et s'écria avec effroi :

— Au contraire, il faut partir... Beppino revient après-demain, et s'il se doutait de quelque chose, ce serait affreux.

— Vous l'aimez donc ?

Elle hocha mystérieusement la tête.

— Mais,alors, pourquoi êtes- vous venuece soir? Elle plongea son visage dans la poitrine d'Urbain, le baisa au cou et chuchota :

— Je vous aime bien aussi, et je n'ai pas voulu que vous partiez en croyant que j'étais une méchante et une coquette fille... mais il faut m'oublier, je vous en prie!

En même temps, l'étrange créature rouvrit la porte et s'enfuit.

Le jour d'après, comme Urbain allait monter en wagon, il aperçut Menica sur le trottoir de la station. Il s'élançait vers elle, mais elle l'arrêta net d'un regard et d'un signe de tête. Déjà les employés fermaient brusquement les portières en criant : Parr^n^a/ (départ). Urbain gagna son compartiment et se pencha au dehors. Menica, debout près de la salle d'attente, lui envoyait un baiser du bout des doigts. — a Tartenial songeait-il, tandis que le train filait et que la svelte silhouette s'amincissait dans l'air bleu du matin, partenia, n'est-ce pas le mot qui résume le mieux les incidents de cette fugace vie : un perpétuel départ; un perpétuel adieu aux douces choses un instant savourées, aux coins de pays où nous laissons chaque jour un morceau de notre cœur! »

Quand Désaubiers fut réinstallé à Villefranche, les études en plein air, la compagnie de ses amis et les distractions de la vie niçoise effacèrent à

demi les impressions rapportées de San-Remo.

Deux mois coulèrent, et il avait quasi oublié son aventure, quand, une après-midi de carnaval, traversant la place Masséna, il croisa une voiture découverte occupée par un agent de police sanglé dans son uniforme, une jeune femme évanouie et un homme d'une trentaine d'années, très brun, très pâle, dont les traits exprimaient un singulier mélange de violence et de tendresse : la voiture allait au pas, et Désaubiers put examiner à son aise les étranges voyageurs qu'elle transportait. La jeune femme, toute blanche, les yeux clos, avait le visage noyé dans ses cheveux épars. Urbain fut tout à coup secoué par une véhémente émotion en reconnaissant dans cette jeune figure inanimée Menica Bignone. De temps à autre, l'homme brun se penchait avec angoisse vers la moribonde et effleurait de ses lèvres cette tête déchevelée. Des curieux escortaient le tragique équipage et l'artiste, irrésistiblement entraîné, les suivit jusqu'à un hôtel du quai du Midi, où la voiture s'arrêta.

Tandis qu'on transportait la jeune femme au rez-de-chaussée, et que des agents gardaient leur prisonnier dans le bureau de l'hôtel, Désaubiers se glissa avec deux ou trois autres personnes

dans la chambre oîi gisait Menica Bignone. Autour de lui, on commentait l'événement et on chuchotait que c'était une Italienne assassinée par son amant, dans un accès de jalousie. Il put s'approcher du lit où la pauvre Menica était étendue dans sa robe blanche tachée de sang. A ce moment, elle revenait à elle, ses yeux se rouvraient, et, tout à coup, elle sembla reconnaître le peintre. Ses prunelles brunes se mouillèrent d'une lueur attendrie, ses lèvres frémirent et murmurèrent, d'une voix à peine distincte : Tarreniai Puis ses paupières se voilèrent de nouveau, et ses traits redevinrent immobiles. Saisi de terreur et de pitié, Urbain se penchait vers la mourante, quand il fut brutalement écarté et poussé dehors par les gens de la police qui faisaient évacuer la chambre.

Le Lîlas

ARMi les figures campagnardes du temps de ma prime jeunesse, j'en retrouve une qui est restée bien vivante dans mon souvenir et qui se détache avec un relief très net : celle du savetier Cudel, qui fut mon voisin alors que je vivais en un village perdu au fond des bois. Il habitait en face de mon logis une masure basse et comme écrasée sous sa toiture de lave. — La lave est une pierre grise et dure, qui s'exfolie par tranches et dont les gens de la montagne langroise se servent en guise de tuile. — La façade de cette masure ventrue était percée

Ip LE LILAS

d'une porte et d'une fenêtre unique, que fermait un volet déjeté. Les carreaux verdâtres ne laissaient rien apercevoir de l'intérieur; sur le rebord de l'embrasure, un pied de basilic planté dans un pot ébréché interceptait encore le peu de jour qui filtrait à travers les vitres irisées. En avant, une clôture à claire-voie entourait un étroit jardinet où poussaient des herbes folles et que décorait seul un lilas vigoureux et touffu.

Le savetier Cudel ressemblait assez à sa maisonnette. Petit, trapu et légèrement bedonnant, il frisait la soixantaine. Sa tête grisonnante était coiffée d'un bonnet de coton, dont la pointe surplombait et dont la mèche oscillait ainsi qu'un grelot. Hiver comme été, il était vêtu d'un habitveste de droguet bleu, râpé, élimé, blanchi par l'âge. Sous les paupières aux coins ridés, ses malicieux yeux gris démentaient l'apparente niaiserie de sa bouche constamment entr'ouverte. Un nez en trompe et un menton de polichinelle achevaient de caractériser cette physionomie falote, badaude et narquoise.

Les jours oii le ressemelage ne donnait pas, ce qui advenait souvent en ce village de trois cents âmes, le savetier mettait la clef sous la porte, empoignait un bâton en forme de gaule et s'en

allait trottinant sur les chemins. Le bonhomme Cudel avait deux cordes à son arc : il ne se contentait pas de réparer les vieux souliers, il était aussi un peu sorcier et rebouteux. Je crois même que ce second métier lui rapportait les plus clairs de ses profits. Il visitait à tour de rôle les fermes enclavées dans la forêt. La clientèle ne lui manquait pas. Dès que surgissaient à la lisière du taillis son bonnet de coton et son habit bleuâtre, les gens accouraient sur le seuil et accueillaient le Jeteur de sorts avec un mélange de crainte et de déférence. Cudel prenait son air niais et se faisait longtemps tirer l'oreille avant de donner ses consultations. A la fin, après avoir goûté la potée de la fermière et bu deux ou trois lampées de vin gris, il daignait dire ses secrets et montrer son pouvoir. Il guérissait les vaches de l'enflure et les moutons de la clavelée. Il coupait les mauvaises fièvres, à l'aide d'une patte de crapaud pendue au cou du malade; promettait un mari aux filles, un bon numéro aux garçons; remettait dextrement une foulure ou une entorse ; puis il s'en revenait le soir, au clair de lune, le ventre plein, le cœur léger et la poche garnie de pièces blanches qu'il comptait du doigt tout en cheminant.

A la vérité, sa réputation de sorcier lui attirait

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