‹ Dorine, Chèvrefeuilles sauvagesChapitre 3 sur 13 · I]4 I-E LILAS · texte numérisé non relu

I]4 I-E LILAS

de temps à autre quelque tablature. Le parquet, ombrageux ou averti par une dénonciation anonyme, le traînait parfois en police correctionnelle et le tribunal lui adjugeait un ou deux mois de prison, pour avoir escroqué l'argent de ses semblables ce à l'aide de manœuvres abusives et de promesses mensongères ». Mais Cudel était philosophe. Il purgeait sa condamnation, puis reparaissait dans son échoppe, martelant d'un air narquois quelque semelle racornie et tapant aussi, moralement, sur ces maudits justiciards qui ne pouvaient laisser en paix le pauvre monde.

Au fond, il se gaussait d'eux et professait une méprisante indifférence pour l'humanité en général. La destinée lui avait fait choir tant de tuiles sur la tête qu'il était maintenant cuirassé d'insouciance. Il l'avait maintes fois prouvé en de pénibles conjonctures. Au temps de sa jeunesse, sa femme — une luronne — l'avait outrageusement trompé, puis s'était enfuie en lui laissant sur les bras une fillette de dix ans. Celle-ci, qui se nommait Manette et dont Cudel s'inquiétait aussi peu que possible, s'était lassée de recevoir au logis plus de torgnoles que de croûtons de pain, et avait chassé de race. A peine nubile, elle vagabondait déjà en forêt, passant ses nuits avec les sabotiers

et les charbonniers, et se donnant du plaisir à bouche-que-veux-tu. Elle avait fini par enjôler un marchand de bois et faisait ménage avec lui.

Quand on en parlait au père Cudel, il haussait les épaules et répondait flegmaciquement : ce II y a au monde deux choses dont il faut soigneusement se méfier : le derrière d'une mule et le devant d'une femme. » Là-dessus, il reprenait son air niais, rentrait en son échoppe et recommençait à taper sur ses semelles en fredonnant une goguenarde chanson paysanne :

Vous autres, bons hommes, Qui pîaute:( des choux

Tous les jours.

Ne prene\ pas d^emme Plus belle que vous; La dondaine, tous les jours.

Moi, j*en ai pris une.

Elle me rend fou

Tous les jours.

EIV s'en va le soir Et ne revient qu*au jour, La dondaine, tous les jours...

Cudel était comme Hamler, a l'homme lui déplaisait et la femme encore plus ». Tout l'intérêt qu'il refusait à ses semblables, il le réservait

pour un arbre. Il n'aimait d'autre créature sur terre que le lilas qu'il avait planté de ses propres mains dans son jardinet et qu'il voyait grandir, verdir, fleuron ner chaque année, aux derniers jours d'avril. Cet arbre lui rappelait sa jeunesse. Il jubilait de le voir se couvrir de fleurs parfumées, où les pinsons venaient chanter. Il était fier de l'admiration qu'il excitait dans le voisinage, et des regards de convoitise que les passants jetaient aux grappes violettes. Il en était jaloux comme d'une maîtresse. Lorsqu'aux environs de Pâques, je mettais le nez à la fenêtre, je voyais, chaque matin, le bonhomme rôder autour de son lilas et surveiller avec sollicitude la croissance des bourgeons précoces, la naissance des boutons couleur de carmin.

Un soir — le 30 avril — l'arbre était feuille et les thyrses nombreux, pleinement développés, prêts à s'épanouir. Cudel, en fermant son volet, songeait : ce Demain, tout sera fleuri », et déjà il se pourléchait à Tidée de contempler, en s'éveillant, l'abondante floraison du lilas. Or, dans la nuit du premier mai, il est d'usage, chez nous, que les garçons aillent planter un mai enrubanné à la porte ou à la fenêtre de leur bonne amie. Ils font preuve, dans le choix de l'arbre destiné à leur

amoureuse, d'un symbolisme naïvement subtil.

Chaque espèce de feuillage a un sens emblématique, le plus souvent très tendre, et parfois aussi un tantinet railleur. Le charme signifie séduction ; le sureau, fierté; l'aubépine, finesse, et la ronce, méchanceté...

Cette nuit du 30 avril, un gas qui était en quête d'un mai peu banal, destiné à décorer la fenêtre de la plus belle fille du village, ne trouva rien de mieux que de jeter son dévolu sur le lilas de Cudel. Tandis que le bonhomme dormait serré, vers une heure du matin, il scia bellement l'arbuste à la base et le planta triomphalement devant la porte de sa blonde.

Dès la fine pointe de l'aube, je fus réveillé par un cri sauvage, partant de la masure d'en face et je courus à ma fenêtre.

Cudel, impatient de voir son lilas en fleurs, avait poussé le volet. N'apercevant rien que la clôture de son jardinet, il s'était d'abord frotté les yeux, croyant à une hallucination ; puis il avait bondi au dehors, et jeté une douloureuse exclamation de rage en constatant que l'arbre venait d'être coupé au ras du sol. Maintenant, vautré à la place où le fût dressait hier encore sa frondaison touffue, il se répandait en véhémentes lamen-

talions : a Ah! les gueux!... Ah! les cosaques!... Faut-il?... Mon lilas, mon pauvre lilas! x>...

Et je vis, de ses yeux aux paupières plissées de rides, tomber de grosses larmes, — les premières depuis de lointaines années. — C'était navrant, ce vieil homme couché à terre et sanglotant sur la souche humide de l'arbre bien- aimé .. Tout à coup, il se releva, empoigna sa gaule et s'encourut à travers le pays, en bramant comme un fou. Il eut beau se démener, il ne put découvrir le voleur. Au soir, il fut pris d'un transport au cerveau, et lui, qui avait guéri tant de.mauvaises fièvres, il ne put venir à bout de celle qui le terrassait. Il traîna quelques semaines et ne survécut guère plus d'un mois à son lilas.

Bon Père, bon Époux...

^^;;^#^ AN s un coin de ma bibliothèque, je possède un Virgile in-32, imprimé en 1764, chez Didot. Ce petit livre, vêtu de rouge et déplorablement rogné par une main profane, porte, sur le papier grenu de la feuille de garde, l'indication suivante, moulée en bâtarde : Ex lihris Joanis "Bapnstœ Sfouner, anno Jyço . et ce fut précisément ce Jean-Baptiste Mounet qui me le donna comme étrennes, un certain jour de l'an. Mounet appartenait à la même administration que mon père et avait cru devoir s'acquitter ainsi de je ne sais quel service rendu. Le

cadeau^ je l'avoue, me parut mince et me causa, alors, une maigre satisfaction. Aujourd'hui, pourtant, je retrouve le bouquin avec plaisir. En le feuilletant, je vois surgir, comme d'une confuse vapeur d'aube, l'anguleuse figure du donateur, qui, à cette époque-là, me paraissait simplement laide, et qui, depuis, reste dans mon souvenir comme une des faces les plus solennellement cyniques que j'aie rencontrées.

Pendant l'enfance, rien n'échappe à notre minutieuse observation. Nous emmagasinons indifféremment dans notre mémoire tout ce que nous voyons et entendons, même sans y rien comprendre. Ces impressions, d'abord demeurées à l'état fragmentaire et énigmatique, s'éclairent peu à peu, quand vient l'âge de raison, et cette lumière donne tout à coup aux détails qui nous avaient semblé le plus insignifiants, un sens grotesque ou tragique.

Au temps où je le connus, Jean-Baptiste Mounet, bien qu'il eût à peine cinquante-six ans, me faisait l'effet d'un ancêtre. Long comme une perche, sec comme une bille de fagot, les cheveux gris coiffés à la Louis-Philippe, les joues et le menton rasés, il avait le nez proéminent, de petits yeux vairons au regard frôleur et des lèvres sen-

suellement lippues; avec cela, le cou engoncé dans sa cravate, la mine à la fois sévère et effrontée, et le ton sentencieux. Ayant étudié pour être prêtre avant la Révolution, il gardait dans le débit je ne sais quoi de pédantesque et de déclamatoire, se servait volontiers du jargon sentimental à la mode vers la fin du dix-huitième siècle et rémaillait de citations latines. Nos familles ayant des relations de voisinage et de camaraderie, il ne manquait pas, dès qu'il m'apercevait, de m'interroger sur Vablaiif absolu et le que retranché^ ce qui me le rendait encore plus antipathique.

Il avait épousé une femme plus âgée que lui, — obèse, vulgaire et bavarde — qui s'obstinait à m'embrasser chaque fois que j'entrais chez elle, et dont le menton barbu me piquait désagréablement. Quand nous lui rendions visite, mon père et moi, nous trouvions rarement M. Mounet au logis et M™® Mounet en profitait pour dauber sur son mari absent et pour narrer longuement de mystérieux griefs, auxquels je ne comprenais goutte. Néanmoins, je ne perdais pas un mot des prolixes confidences de la dame et elles se gravaient dans ma mémoire :

— Monsieur, geignait M™^ Mounet avec des yeux blancs, il est incorrigible... C'est au point

que je ne puis plus conserver de servantes... Pas plus tard qu'hier, je rentrais du marché. J'entends chuchotter dans la chambre où la bonne était en train de nettoyer, et je reconnais la voix du scélérat ; je m'avance sur la pointe des pieds, j'écoute à la porte... Savez- vous les propos édifiants qu'il tenait à cette créature?... ce Voyons, disait-il, ne te désole pas (car il la tutoie, monsieur!); voici cinq francs pour t'acheter un colifichet... Amusons-nous et laisse crier cette vieille sempiternelle... )) La vieille sempiternelle , c'était moi, monsieur... J'ai mis la donzelle à la porte; j'en prendrai une qui sera laide et montée en graine... Je lui en baillerai, moi, des vieilles sempiternelles!...

Plus tard, j'ai compris que Mounet (Jean- Baptiste) était un enragé juponnier; mais à l'époque où ces paroles se tassaient dans mon souvenir, elles étaient de l'hébreu pour moi. Même si j'eusse été moins innocent, il ne me serait jamais venu à l'idée que ce vieillard sécot et solennel pûc songer à la galanterie. Il était si rogue et si pompeux; il mettait si théâtralement la main sur son cœur en parlant a de la vertu des âmes sensibles et des devoirs sacrés du père de famille! »

Il était père, en effet, et père d'une fille aussi charmante que M™^ Mounet était commune et

acariâtre. Laurence Mounet avait vingt-deux ans. Blanche, légèrement grassouillette avec de grands yeux bleus, d'abondants cheveux bruns et de magnifiques épaules, elle mettait une gaieté printanière en cette maison toute résonnante de crîailleries et de jalouses bisbilles. Nous étions très bons amis, elle me gâtait et me choyait, et maintenant que je me rends compte des choses, j'avoue que mon affection pour elle n'était pas exempte d'une certaine exaltation amoureuse. Je dois ajouter qu'elle ne s'en apercevait guère, son cœur étant occupé plus sérieusement ailleurs. Laurence s'ennuyantà lamaison et mal surveillée, s'était passionnément éprise d'un jeune fonctionnaire nommé M. La Bordette, dont M. Mounet encourageait témérairement les visites. De la part de ce diable d'homme, n'y avait-il là qu'une simple imprudence ou bien cette tolérance n'étaitelle pas le résultat d'un détestable calcul? Toujours est-il que les deux jeunes gens, se voyant souvent seuls pendant de longues heures, avaient fini par s'aimer et par se le dire. Longtemps, le père ferma complaisamment les yeux; puis, un jour, quand la faute était déjà irréparable, il se fâcha tout rouge, prit des attitudes indignées et s'en alla clabaudant partout que La Bordette avait

compromis sa fille et qu'il tirerait du séducteur une vengeance éclatante; si bien que le jeune homme, redoutant un scandale qui nuirait à son avenir administratif, sollicita sous main et obtint un changement de résidence.

Jean-Baptiste Mounet, devenu soupçonneux, épiait le jeune fonctionnaire. Il connut Tun des premiers le jour et l'heure de ce clandestin départ, et, un matin, je le vis arriver chez nous, tout fumant d'une vertueuse indignation.

— Mon camarade, s'écria-t-il, je sais que ce misérable La Bordette médite une nouvelle infamie. Non seulement il ne veut rien réparer, mais il complote d'enlever ma fille!... Us partent ce soir pour Paris, en voiture particulière ; jugez de mon désespoir et de mon exaspération!... Le drôle n'échappera pas à la vindicte d'un père de famille outragé dans ce qu'il a de plus cher. J'irai attendre les coupables à huit heures, dans le sentier qui rejoint la grand' route, et de gré ou de force, je leur ferai rebrousser chemin. Je viens vous demander un signalé service: accompagnezmoi ce soir avec deux de nos camarades, afin que vous puissiez, au besoin, témoigner de la rectitude de ma conduite, dans le cas où l'affaire se terminerait violemment...

J'en avais assez entendu et, prenant mes jambes à mon cou, je courus chez Laurence. En me voyant apparaître tout ému et pantelant, elle s'écria :

— Bon Dieul qu'y a-t-il?... Tu as la figure bouleversée !

— Il y a, méchante, répondis-je, que tu veux nous quitter et te sauver ce soir avec M. La Borde tte!...

Et tout d'un trait je lui narrai la visite de son père chez le mien.

— Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans, protesta- t-elle en rougissant.

Puis d'une voix mal assurée, elle ajouta :

— Calme-toi, petit, et surtout garde- toi de conter à d'autres ce que tu as entendu...

Tout en parlant, elle se coiffait à la hâte, s'enveloppait dans un châle et descendant l'escalier quatre à quatre, s'esquivait sans s'occuper de moi...

Je ne sus que plus tard le dénouement de l'aventure.

A huit heures, le père Mounet, escorté de ses trois témoins et armé d'un pistolet, se postait à la croisée des routes et attendait, tapi derrière le poteau indicateur. On entrait en décembre et la

nuit était fort noire. Tout à coup, on aperçut la lueur de deux lanternes et on entendit le roulement d'une voiture. Mounet se précipita au devant du cheval, le prit par le bridon, et reconnaissant Labordette qui conduisait lui-même, le menaça de son pistolet :

— Misérable ! cria-t-il, mets pied à terre ou je te brûle! .. Venez, messieurs, venez vous-mêmes constater Todieux rapt...

Il n'avait pas achevé qu'une forme blanche surgissait du coin où elle s'était pelotonnée et, se jetant en avant, faisait de sa poitrine un rempart à son amoureux :

— Papa, dit M^^^ Mounet d'un ton très posé, tout ce bruit est inutile. Vous savez que j'aime M. La Borde t te et vous m'avez rendu, chez nous, la vie trop insupportable pour que je me soucie d'y retourner... Je vais avoir vingt-trois ans, je suis majeure et responsable de mes actes... Ces messieurs sont témoins que je pars librement... Donc, point d'esclandre... Laissez-moi m'en aller tranquillement... Au fond, vous n'en êtes pas fâché!...

M. Mounet fut tellement ébaubi de cette verte réplique qu'il laissa choir son pistolet et lâcha le bridon. La Bordette en profita pour fouetter son

cheval qui dévala au grand trot, et la voiture disparut dans la nuit, tandis que mon père ramassait le pistolet et constatait qu'il n'était même pas chargé...

Je reste convaincu que le diable d'homme joua à ses collègues une machiavélique comédie. Du reste, l'équipée ne réussit pas à la pauvre Laurence et j'ai su depuis qu'elle avait été atrocement malheureuse. Jean-Baptiste Mounet, débarrassé de sa fille, continua à courir le guilledou et à désoler sa femme. Pourtant, sur ses vieux jours, il rentra dans le giron de la vertu et fit sans doute pénitence, car, dernièrement, en me promenant dans le cimetière, je me heurtai à sa tombe et je lus sur la pierre cette édifiante épitaphe, que je le soupçonne d'avoir, par précaution, rédigée luimême :

a Ici repose Jean-Baptiste Mounet. Bon époux, bon père, il est mort pleuré de tous les siens. — Transiit henefaciendo. »

Réconciliés

'avais au plus une dizaine d'années quand la brouille du ménage La Grêlie scandalisa les gens de Marville. On me croyait alors trop nice et jeunet pour comprendre, de sorte qu'on ne se gênait guère pour en parler devant moi, à voix basse et à mots couverts. Mais les enfants ont loreille fine et l'entendement plus éveillé qu'on ne pense. Je ne saisissais pas nettement le fond de l'affaire, mais j'attrapais de-ci, de-là, des bribes de conversation que j'emmagasinais dans mon cerveau et qui, phis tard, me

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mirent en état d'apprécier en gros et en détail tout le déduit de l'aventure.

Il faut vous dire qu'en ces temps déjà lointains, les chemins de fer n'avaient pas encore répandu chez nous le goût des voyages ; on vivait davantage entre soi, et Ion était beaucoup plus féru qu'à présent de l'orgueil et de l'amour de sa province. En leur qualité de citoyens d'un chef lieu de département, les Marvillois exagéraient jusqu'au fanatisme l'esprit de clocher. Il n'eût pas fallu les pousser très fort pour leur faire avouer que le soleil de Marville chauffait plus dru que le soleil des localités voisines. Les fruits y mûrissaient mieux qu'ailleurs, la longévité y était étonnante et on se flattait d y avoir conservé intactes,, àl'abrides remparts construits par Vauban, toutes les vertus patriarcales de Tâge d'or. On se targuait surtout, à Marville, de maintenir en sa pureté inaltérée le principe de la fidélité conjugale. Nulle part on ne rencontrait de meilleurs ménagés, ni d'époux plus harmonieusement assortis. Si, par hasard, un de ces ergoteurs qui se plaisent à contredire insinuait qu'à Marville on n'était, pas plus qu'ailleurs, à l'épreuve du cocuage, et citait quelques exemples de maris coureurs ou de femmes galantes, on lui fermait le bec en lui

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prouvant que ces mal mariés n'appartenaient pas à la société indigène : c'étaient des ménages de fonctionnaires, venus du dehors et corrompus d'avance par le mauvais air des grandes villes. Mais les ménages des gens du cru, les unions contractées entre Marvillois pur-sang offraient des modèles d'irréprochable fidélité. — Ces ménages-là, monsieur, réalisaient l'idéal prêché par l'apôtre saint Paul : les femmes y étaient soumises à leur mari comme au Seigneur; les maris aimaient leurs femmes, comme Jésus-Christ a aimé son Église ! A Marville, s'il eût fallu citer des noms, on n'aurait eu que l'embarras du choix : les Renaudin, les Dordelu, les La G relie, et tant d'autres!...

M. La Grêlie appartenait à la magistrature et comptait des ancêtres parmi les conseillers de l'ancienne Chambre des Comptes. C'était un petit homme sécot, rageur et de poil roussâtre. M*"^ La Grêlie, vive, mignonne, accorte, avait l'œil espagnol, d'abondants cheveux bruns crépelés, les pieds petits, la taille souple et le buste amoureusement modelé. On lui reprochait, à la vérité, d'aimer la toilette et d'être un tantinet encline à coqueter; mais ces légers défauts, très: '^ excusables chez une jolie femme, n'avaient jamais'. / \ ^ ]

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ennuagé l'horizon conjugal, er, encore que le ciel leur eût refusé des enfants, les époux La Grêlie n'en passaient pas moins pour un ménage modèle.

Tout d'un coup, par un clair matin de juillet, une invraisemblable et horrifique nouvelle courut comme une trombe à travers les hauts et bas quartiers de la ville. — La veille, pendant un bal champêtre donné dans les jardins de la préfecture, M. La Grêlie, ayant gagné une somme rondelette à la bouillotte et s'étant mis en quête de sa femme, l'avait surprise au fond d'une charmille dans les bras d'un jeune et fringant garde général des Forêts. Cette posture ne laissant au petit juge aucun doute sur l'étendue de son infortune, il avait arraché M™^ La Grêlie à son séducteur et, sans même lui laisser le temps de s'accommoder au vestiaire, il avait entraîné dehors Pépouse coupable. Là, en pleine nuit, sur la place déserte, il avait commencé à l'invectiver et à la secouer si violemment, que la malheureuse, épeurée, s'était sauvée par les rues en robe décolletée, perdant en route ses souliers de bal et rentrant au logis, les pieds deschaux, la jupe crottée, les cheveux

^ .; épars...

'l'^} Je vous laisse à penser si les Marvillois furent

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estomaqués et si les langues tournèrent comme roues de moulin. « M°^^ La Grêlie ! est-ce possible!... Une si aimable femme, élevée religieusement et dans de si bons principes!... » Pour l'honneur du pays, quelques-uns essayaient de douter; mais M. La Grêlie lui-même se chargeait de convaincre les plus incrédules. La Fontaine a écrit quelque part :

Que doit faire un mari, quand on aime sa femme ?. . . Rien!...

Le petit juge n'était pas de cet avis. Il ne dérageait pas et cornait son malheur aux oreilles de qui voulait l'ouïr. Il avait relégué sa femme dans une chambre écartée, où elle vivait tristement recluse, et il ne parlait rien moins que de recourir à une séparation judiciaire.

Après la première stupéfaction, les Marvillois se recueillaient, hochaient la tête et déclaraient tout d'une voix que c'était là une fâcheuse affaire, très dommageable au bon renom de leur ville.

Quelques intimes amies se décidaient même à rendre visite à la recluse, moitié par curiosité, moitié par compassion. Ma mère, qui lui était un peu parente, fut au nombre des visiteuses, et je l'entendis, au retour, murmurer à mon père :

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