Dosia
On finissait de dîner au niess des gardes à cheval. Les jeunes officiers avaient célébré la fête de l'un d'entre eux, et la société était montée à ce joyeux diapason qui suit les bons repas.
Une dernière tournée de vin de Champagne circulait autour de la table. La tente du mess, relevée d un côté, laissait entrer les derniers rayons d'un beau soleil de juin : il pouvait être neuf heures du soir, la poussière, soulevée tout le jour par les pieds des chevaux et de l'infanterie, redescendait lentement sur la terre, faisant un nimbe d'or au camp tout entier.
Vers le petit théâtre d'été, où la jeunesse se désennuie de son exil militaire, roulaient de nombreuses calèches, emportant les officiers mariés avec leurs
femmes ; les petits droclikis, ogoKstes, étroits comme un fourreau d't5p<5e, sur lesquels perche un jeune officier, — voiturant le plus souvent un camarade sur ses genoux, faute de place pour l'assi^oir à son côté, — prenaient les devants et déposaient leur fardeau sur le perron de la salle de spectacle.
C^tte joyeuse file d'équi]>ages roulait incessamment do l'autre côté de la place ; mais la représentation de ce soir-là ne devait pas être embellie par les casquettes blanches à liséré rouge ; MM. les gardes à cheval avaient décidé de clore la soirée au mess. On y était si bien ! De larges potiches de Chine ventrues laissaient échapper des bouquets en feu d'artifice ; des pyramides de fruits s'entassaient dans les coupes de cristal ; les tambours étaient copieusement garnis de bonbons et de fruits confits, — tout officier de dix-huit ans est doublé d'un bébé, amateur de friandises ; — de grands massifs d'arbustes à la sombre verdure cachaient les pieux qui soutenaient la tente .... ; bref, ces jeunes gens, dont beaucoup étaient millionnaires, s'étaient arrangés pour trouver tous les jours au camp un écho de leur riche intérieur citadin, et ils y avaient réussi. D'ailleurs, quand pour un dîner d'amis on se cotise à deux cents francs par tête, c'est bien le moins, qu'on dîne confortablement
— Oii peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? fredonna le héros de la fête, en se laissant aller pares-
seusement sur sa chaise, pemlant qu'on servait le cafo et les cigares.
— Vous êtes ma famille, mes chers amis, ma famille patriotique, ma famille d'ét*', j 'entend, car pour les autres saisons j'ai une autre famille ! continua-t-il en riant de ce rire gras et satisfait qui dénote une petite, toute petite ])oiute.
Les camarades lui répondirent par un chœur d'éclats de rire et d'exclamations joyeuses.
— J'ai même une famille pour chaque saison, reprit Pierre Mourief avec la même bonne humeur. J'ai ma famille de Pétersbourg pour l'hiver ; ma famille de Kazan pour la chasse .... l'automne, veux-je dire ; ma famille du Ladoga pour le printemps ....
— La saison des nids et des amours ! jeta un interlocuteur un peu gai.
Le colonel, qui avait assisté au diner, — il était l'ami de toute cette belle jeunesse, — jugea que le moment était venu de se retirer, et recula son siège. Les vieux officiers, au nombre de quatre ou cinq, l'imitèrent.
— Vous vous en allez, colonel ? s'écria Pierre en s'appuyant des deux mains sur la table. C'est une défection ! le colonel qui fuit devant l'ennemi ! .... Eh ! vous autres, le punch ! . . . . cria-t-il en russe aux soldats de service. Présentons l'ennemi au colonel, il n'osera pas abandonner son drapeau.
-J'ai un rendez-vous d'affaires, dit en souriant le
8 DOblA.
chef ilu ivglmont, vous voudrez bien m'exouser
C'est très sorieux ! ajoutu-t-il iVun ton si grave, que Pierre et les autres officiers n'iusisti'rent pas.
Le cx)loiiel se retira, serrant toutes les mains et répondant à tous les sourires.
— Qu'il est gentil, le colonel ! dit un lieutenant, il s'en va juste à temps pour se faire regretter.
— Parbleu! c'est un homme d'esprit! répondit un capitaine de vingt-cinq ans environ, décoré de la croix de Saint-Georges, et dont la belle ligure offrait un mélange très-pitjuant do gi*avité et de malice. Il a \'u que Pierre allait dire des bêtises, et comme il ne veut pas le mettre aux arrêts pour le jour de sa fête....
— Des bêtises, moi ? Tu ne me connais pas ! riposta Pierre avec une gravité inénarrable.
Tout le mess éclata de lire.
— Des bêtises ! Eôt-ce que c'est une bêtise que d'avoir une famille pour chaque saison ? C'est au contraire le moyen de ne jamais vivre seul. Or, le Seigneur a dit à l'homme (|u'il n'est pas bon d'être seul ....
— Monte sur la table ! cria-t-on de toutes parts. Allons, en chaire ! nous allons avoir un sermon.
— Non, je ne monterai pas, fit Pierre en secouant la tête ; je n'aurais qu'à mettre les pieds dans le punch.
Le punch arrivait flambant, formidable, dans un
énorme bassiu d'argent aux armes du régiment. Les petits bols de même métal, marqués aux mêmes armes, qui remplaçaient les verres, so rangèrent autour de la coupe magistrale, eu corps d'armée bien ordonné.
Pierre prit la grande cuiller et commen(;a à agiter consciencieusement le liquide enflammé.
— Ta famille d'hiver, cela se comprend, dit un oflicier ; la famille de chasse, c'est raisoimable aussi ; mais que diable peux-tu faire de la famille de prûitemps ?
— Est-ce que cela se demande ? fit Pierre avec un •ton de supériorité sans égal.
— Mais encore ? insista un autre.
— Je lui fais la cour ! jeta triomphalement le jeune officier. Il n'y a que des femmes.
Un éclat de rire roula d'un bout à l'autre de la tente et revint sur lui-même comme une balle violemment lancée contre une muraille. Pierre Mourief ne put conserver son sérieux.
— Sur huit verstes carrées de terrain, reprit-il, j'ai dix-neuf cousines. Il y en a cinq dans la maison à gauche de la route, en arrivant ; il y en a trois dans la maison à droite, deux verstes plus loin ; il y en a sept sur la rivière et quatre au bord du lac. Total, dix-neuf. Et vous me demandez à quoi bon ma famille de printemps !
Il haussa les épaules et se remit à faire flamber le punch.
10 DOiSU.
— A laquelle as-tu fait la cour? lui demanda un voisin.
— A toutes ! répontlit Pierre d'un air vainqueur.
D rvOéchit un moment et reprit :
— Non, jo n'ai pas fiiit la cour à l'aînée, parce qu'elle a trente-sept ans, ni à la plus jeune, parc^ qu'elle a dix-sept mois et demi .... Mais j'ai fait la cour à toutes les autres.
— Oh ! si tu comptes les bébés. . . .dit son voisin d'un air dédaigneux.
— Les bébés ? sachez, monsieur, qu'il n'y a pire coquette qu'une petite fille de douze ans ; et comme elle est censée ignorer les vertus féminines, elle vient vous tirer par votre surtout et vous dit : — Eh bien I cousin, vous ne me faites plus de compliments?
— Accordé ! rugit la moitié du mess la plus voisine du punch.
— Mais as-tu réussi près de quelque autre cousine? reprit l'officier à la croix de Saint-Georges, en se rapprochant.
— Réussi ? . . . . Hum ! .... fit Pierre.
Après une seconde do réflexion, il éclata do rire en s*écriant :
— Oh ! que oui, j'ai réussi ! J'en ai enlevé une 1
— Enlevé ?
— Qu'est-ce que tu en as fait ? cria-t-on.
— Ah ! voilà! fit Pierre d'un ton doctoral en croisant les bras sur sa jKjitriue, qu'est-ce que je peux bien en avoir fait ?
Mille suppositions se croisèrent comme des baïonnettes dans l'air saturé d'alcool et d'aromates. Le capitaine Sourof était devenu très sérieux.
— A tjuelle époque as-tu fait cette belle équipée ? demanda-t-il à Pierre.
— Il y a environ six semaines, répondit celui-ci: c'était pendant mon dernier congé.
— Et tu ne nous en as jamais parlé ? Oh ! le cachottier! Oh! le mystérieux! Oh! le mauvais camarade ! crièrent les jeunes fous en frappant dans leurs mains.
— Voulez-vous savoir mon histoire? demanda Pierre Mourief en reposant sa grande cuiller.
Le punch ne flambait plus que faiblement ; les. plantons avaient allumé de nombreux candélabres^ il faisait clair comme en plein jour.
— Oui ! oui ! cria-t-on.
Sourof n'avait pas l'air content.
— Pierre, dit-il à demi-voix, pense un peu à ce que tu vas faire.
— Oh ! monsieur le comte, répondit Pierre avec une gravité d'emprunt, soyez tranquille : on n'offensera pas vos chastes oreilles.
Le comte réprima un geste d'humeur.
— Là ! dit Pierre en posant la main sur le bras du jeune capitaine, tu m'arrêteras si tu trouves que ja vais trop loin.
— Ah ! le bon billet ! s'écria le voisin d'en face.
la DOSIA.
— Pas si mauvais ! fit Pierre d'un air narquois. Vous verrez que c'est lui qui me priera de ooutiuuer. Attention ! je commence.
Le punch circula autour de la table, on alluma des cigares, des cigarettes turques, des paquitos en paille de mais, en un mot tout ce qui peut se fumer sous le ciel, et Pierre commença son récit.
To ne vous dirai point clans quelle maison vivait la cousine que j'ai enlevée, ni combien elle avait de sœurs ; cela pourrait vous mettre sur la voie, et je préfère laisser peser le soupçon sur ces dix-neuf Grâces ou Muses, à votre choix. Je vous dirai seulement que ma cousine .... Palmyre . .- . .
— Palmjre n'est pas un nom russe ! cria une voix.
— Disons Clémentine, alors !
— Clémentine non plus n'est pas russe !
— Raison de plus, riposta Pierre, puisque je ne veux pas vous dire son nom ! Ma cousine Clémentine vient d'avoir dix-sept ans, et c'est la plus mal élevée d'une famille où toutes les demoiselles sont mal élevées. La cause de cette déplorable éducation est assez singulière. Ma tante Eudoxie, — je vous préviens que ce n'est pas son nom, — ma tante eut pour premier enfant une fille admirablement laide. Désolée de voir cette fleur désagréable s'épanouir à son foyer, elle s'appliqua à l'orner de toutes les vertus qui peuvent embellir une femme. Mais ma tante Prascovie ....
— Eudoxie ! fit un cornette.
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— "Vurginie! reprit imperturbablement Mourief. Ma tant^ Virginie n'a ))as la main heureuse. Quand il lui arrive de saler des concombres, elle met généralement trop do sel, et quand ce sont des confitures, ]mrfois elle n'y met pas assez de sucre. Cette fois, elle traita sa fille comme les concombres, mais ^ cette diflférence près que c'est du sucre dont elle mit trop. Bref, pour ]iarler clair, elle éleva si bien sa fille aînée, elle lui inculqua tant de vertus et do i>erfectious, que la chère créature devint intolérable. Sa douceur chrétienne la rendait plus déplaisante que tout le vinaigre d'une conserve .... Excusez, mes amis, ces comparaisons culinaires ; mais si vous saviez quel cult^ on professe pour les conserves chez ma tante Pulchérie ! . . . . Enfin ma cousine première était si parfaite, que ma tante, au désespoir, déclara que son second enfant, qui se fit beaucoup attendre, par parenthèse, s'élèverait tout seul. Ainsi en fut-il. Ma tante reçut du ciel une jolie collection de filles qui se sont élevées chacune à sa guise, et jo vous retends que, dans la collection, il y en a d'assez curieuses.
— Peut-on les voir ? fit un officier.
— Non, mon tendre ami.
— Pour de l'argent ! insista un autre.
— Pas mémo gratis î répliqua Pierre. Or ma cousine Clémentine est la plus mal élevée de toutes, — jugez un j>eu ! Je ne vous citerai qu'un détail, il
DOSL\. 15
vous donnera une idée du reste : lorsque h, table on présente un entremets de son goût, elle fait servir tout le monde ayant elle ; puis, au moment où le domestique lui oftre le plat, elle passe son doigt rose sur l'extréraitc de sa langue de velours et fait le simulacre do décrire un cercle sur le bord du plat avec son doigt mignon. — " A présent, dit-elle, personne ne peut ])lus en vouloir, et tout est pour moi ! "
— Oh ! fit l'assistance scandalisée.
— Et elle mange tout, car c'est une jolie fourchette, je vous en réponds. Voilà donc la cousine que j'ai enlevée. Vous me demanderez peut-être pourquoi, — quand dans la collection de mes cousines il y en a d'autres certainement moins mal élevées, même parmi ses sœurs, — pourquoi j'ai préféré celle-là. Mais c'est qu'elle a un avantage : elle est jolie comme un cœar.
— Blonde ? dit un curieux.
— Châtain clair, avec des yeux bleus et des cila longs comme (;a.
Pierre indiqua son bras jusqu'à la saignée.
— Grande ?
— Toute petite, avec des pieds et des mains imperceptibles, une taille fine, — fine comme un fil ; — et de l'esprit .... oh ! de l'esprit !
— Plus que toi ? fit le comte Sourof, redevenu de belle humeur.
— Les femmes out toujours plus d'esprit que les
hommes ! fit sentoncieusomcut PieiTe Mourief. Il y i\ des liommes qui veulent faire croire le contraire, mais ....
Il passa deux ou trois fois son index devant son nez avec un geste négatif fort éloquent. Tout le mess battit des mains.
— Or, continua le héros, ma cousine adore Téquitatiou. Et de fait, elle a raison, car, à cheval, elle est divine. Elle monte un p^and diable de cheval, haut comme le cheval du colonel, mais plus maigre ; un de ces chevaux secs qui ruent, vous savez ? Celui-là ne dément pas les traditions de sa race : il rue à tout propos et sans propos. Il faut voir alors Clémentine, perchée sur cette machine fantastique, s'incliner gracieusement en avant à chaque ruade ! Pendant que cette bête de l'Apocalypse fait feu des quatre pieds, ma cousine a l'air aussi à son aise que si elle vous offrait une tasse de thé.
— Eh ! c'est une maîtresse femme, ta cousine ! fit observer un officier.
— Oh ! oui, s'écria Pierre, vous le verrez bien. Or, il y a à peu près six semaines, c'était au commencement de mai, j'étais assis sur un de ces bancs qu'on a dans les jardins, vous savez? une très-longue planche posée à ses deux extrémités de fa<,on à fléchir sous le poids du cori:)s ....
— Oui, une balançoire à mouvement vertical.
— .Justement. J'étais assis là-dessus, aidant à ma
digestion par un exercice mesuré, me balançant légèrement de bas en haut et de haut en bas, comme un bonhomme suspendu à un fil de caoutchouc. Il tombait des chenilles d'un gros arbre qui ombrageait cette balançoire, — je les vois encore, — lorsque j'entendis un grand fracas de portes vitrées.
— Oh ! me dis-je, une vitre cassée !
Je prête l'oreille. Non ! la vitre n'était pas cassée. — Sauvé ! merci, mon Dieu ! pensai-je en reprenant ma cigarette.
J'avais à peine proféré cette oraison jaculatoire, que j'aperçus un tourbillon blanc qui dégringolait lo long du perron. Il faut vous dire que ce perron est composé de neuf marches si hautes, qu'on se cogne les genoux contre le menton quand on les monte. Jugez un peu s'il est facile de les descendre ! Le tourbillon blanc arrive sur le gazon, m'aperçoit, s'arrête eÔ'aré, reprend sa course et se jette dans mes bras si fort, que je manque de tomber à la renverse de l'autre côté du banc.
— Oh ! mon cousin, je suis bien malheureuse ! me dit Clémentine en pleurant à chaudes larmes.
Je l'avais reçue dans mes bras, je n'osai l'y retenir: les fenêtres de la maison nous regardaient d'un air furibond. Je l'assis sur le banc auprès de moi et je repris ma place. J'avais perdu ma cigarette dans la bagarre.
— Contez-moi vos peines, ma cousine ! lui dis-je.
Elle ost toujours jolie ; mais, quand elle pleure, elle i\ quelque chose do particulièrement attrayant.
— Maman me fera mourir do chagrin ! me dit-elle en se frottant les yeux de toutes ses forces avec son mouchoir, dont elle avait fait un tout petit tampon, gros comme un dé à coudre. Elle ne veut plus que je monte Bayard !
— Votre grand cheval ? fis-jo un peu interloqué.
— Oui ! mon pauvre Bayard, il m'aime tant ! Il est si doux !
Sur ce point, je n'étais pas de l'avis de Clémentine, mais je gardai un silence prudent.
— Maman lui en veut, je ne sais pas pourquoi .... Pour me contrarier, je crois. Eh bien ! oui, il rue quelquefois ; mais qui est-ce qui est parfait ?
Je m'inclinai devant cette vérité philosophique.
— Hier, il était de mauvaise humeur ; notre juge de paix est venu avec nous à pied jusqu'au bois. . . .
— Je le sais, je vous accompagnais.
— Ah ! ouL Eh bien ! anivé au fossé de sable, Bayard s'est mis à ruer, et le juge de paix a ét^ couvert de poussière. Ah ! ah ! fit Clémentine déjà consolée, en éclatant de rire ; mon Dieu, qu'il était drôle ! En a-t-il mangé, du sable ! Ça l'empêchera de parler à ses pauvres paysans, qu'il malmène ! Et maman est furieuse ! Elle dit que Bayard est une vilaine bête, et qu'il faut lui faire traîner le tonneau ... vous savez, le tonneau pour aller
chercher de l'eau de source, là-bas, dans la vallée ?
— Oui, oui, je sais.
— J'espère bien que lorsqu'on l'attellera il se dépêchera de tout casser et qu'il défoncera le tonneau.
—Ah!
— Maman aura beau dire, Bayard n'est pas une vilaine bête. Et puis, s'il a rué hier, ce n'est pas sa
faute ....
— Ah ! ce n'est pas sa faute ? fis-je en regardant Clémentine à la dérobée.
— Non ! dit-elle bravement, c'est moi qui l'ai fait ruer. Ça m'amuse ; je le lui ai appris.
— Vous avez trouvé un écolier docile, lui dis-je, ne sachant que répondre.
— Oh ! oui, il était peut-être un peu disposé de naissance, mais il est très-obéissant,
— Pour cela ! . . . . ajoutai-je.
Clémentine n'y fit pas attention.
— Je le déteste, ce juge de paix, reprit elle. Savezvous pourquoi ?
— Non, ma cousine.
— Eh bien, c'est un prétendu ! C'est pour cela que maman est si fâchée.
Un petit frisson de jalousie me mordit le cœur. Jusque-là, je n'avais regardé Clémentine que comme une enfant absurde et charmante ; mais l'ombre de ce juge do paix venait de bouleverser mes idées.
— Un prétendu pour vous ? lui dis-je.
— Pour moi, ou pour Sophie, ou pour Lucrèce, ou pour. . . . (Elle nomma encore quelques sœurs.) C'est un prétendu en j^énoral, vous comprenez, mon cousin.
L'idée de ce prétendu "en g(%(^ral" était moins effrayante. Cependant, je ne retrouvai pas ma tranquillité première. Clémentine, tout à fait calmée, avait mis en branle notre balaneoire élastique, et le bout de son pied mignon, effleurant la terre de temps en temps, nous communiquait une impulsion plus vive. Machinalement, je me mis à l'imiter, et pendant un moment nous nous balaneAmes sans mot dire.
— Dites donc, mon cousin ? fit tout à coup Clémentine, est-ce qu'on se marie dans les gardes à cheval ?
— Mais oui, ma cousine, on se marie .... certainement ! Pas beaucoup, mais enfin ....
— TiiH beaucoup ? répéta Clémentine en fixant sur moi ses jolis yeux bleus encore humides de larmes.
— C'est-à-dire qu'il y a beaucoup d'officiers qui ne se marient pas, ou qui quittent le régiment lors de leur mariage ; mais il y a aussi des officiers mariés.
Clémentine continuait à se balancer ; moi aussi Une grosse chenille tomba sur ses cheveux.
— Permettez, ma cousine, lui dis-je ; vous avez une chenille sur la tête.
Elle inclina sa jolie tête vers moi, et je m'efforçai
ie dégager cette sotte chenille des cheveux frisés et rebelles oii elle s'accrochait. Ce n'était pas tâche aisée : la maudite créature rentrait et sortait ses pattes d'une façon si malencontreuse que j'avais gi-and'peur de tirer ces beaux cheveux châtains. Mes mains, d'ailleurs, étaient fort maladroites. Je réussis pourtant.
— Voilà qui est fait, ma cousine, lui dis-je.
Je me sentais fort rouge. Elle n'avait pas bronché.
— Merci ! dit-elle.
Et nous recommençâmes à nous balancer.
Je no sais quel lutin se mêlait de nos affaires ; — une seconde chenille tomba, cette fois sur l'épaule de Clémentine. Je la saisis sans crier gare, et j'eus le temps de sentir la peau tiède et souple sous la mousseline de son corsage.
— Il en pleut donc? dit-elle tranquillement en levant les yeux vers l'arbre.
— Allons-nous-en, lui dis-je, mû par une certaine envie de l'entraîner dans les allées désertes et ombragées du vieux jardin.
— Mais non, dit-elle ; c'est très-amusant de se balancer. S'il tombe des chenilles, vous me les ôterez.
— Je ne demande pas mieux, ma cousine, répondis-je.
En même temps je touchai la terre du pied, et nous voilà repartis. Hop ! hop !
Au bout d'un moment, Clémentine me dit sans lever les yeux :
— Est -il vrai, mou cousin, quo jo sois si moohunto?
— Mais non .... lui répondis-jo. Vous êtes seulement un i>ou. . . . fantasque.
— Maman mo dit que jo suis dotostablo, ci quo personne ne peut m'aimer.
— Oh ! par exemple ! fis-jo avec chaleur.
— Vous m'aimez, vou.s? dit-elle inf^onument, en plongeant ses yeux droit dans les miens.
— Oui, je vous aime ! m'écriai-jo tout éperdu.
Les chenilles, Bayard, h» juge do paix et cette balançoire endiablée m'avaient fait perdre la tête.
— Là ! quand je lo disais ! fit Clémentine triomphante. Eh bien ! mon cousin, épousoz-moi I
Je vous avoue, mes amis, que, quand jo repense à cette matinée, je suis absolument honteux de ma sottise ....
— Il n'y a pas de quoi ! dit tranquillement Sourof.
— Tu trouves, toi ? Eh bien ! je ne suis pas de ton avis, mais j'avais perdu la tête, vous dis-je. . . . — Oui, je t'épouserai, chère enfant ! m'écriai-je en arrêtant si brusquement le mouvement de notre l)alançoire, quo nous faillîmes tomber tous les deux lo nez en avant. Je la retins en passant un bras autour do sa taille ; mais elle se dégagea doucement, posa le pied à terre, et hop ! hop !
— Quand ? me dit-elle.
— Quand tu voudras ! O Clémentine î comment n'ai-je pas compris quo je t'aimais ?
DOSLV. 23
Jo lui en débitai comme ra pendant un quart d'Jieuro. Elle m'écoutait tranquillement et souriait d'un air ravi.
— Nous irons à Pétersbourg, disait-elle.
— Oui, ma chérie et au camp , .
— Au camp? Ce doit être bien amusant I Un ëclat do rire inteiTompit l'orateur.
— Est-ce do moi, messieurs, ou d'elle que voug riez ? fit Pierre en se levant.
Il avait arrosé son récit d'un certain nombre de verres de punch, et ses yeux n'annonçaient pas des dispositions trop pacifiques.
— C'est que je n'entends pas qu'on rie ni de l'un ni de l'autre ! continua-t-iL
Sourof le tira par la manche.
— C'est du camp que nous rions ! lui dit-il. Continue !
— Bon ! fit Mourief. C'est que ce n'est pas risible au moins !
— Non, non, va toujours !
— Eh bien ! messieurs, nous voilà fiancés. Seulement, me dit Clémentine, n'en parle pas à maman : tu sais quel est son esprit de contradiction ; — nous en parlsrons quand il sera temps .... Fort bien ; mais j'avais oublié que mon congé allait finir, et que je partais le surlendemain.
— Vous me croirez si vous voulez, mes cliers amis, continua Pierre après avoir fait circuler le punch autour de la table : la pers^Kictive de ce mariage ne m'effrayait pas du tout
— Parbleu ! une ai joli«^ femme ! fit-on de loin.
— Jolie, oui, mais pas commode .... un peu dans le genre de son cheval, qui ruait d'une façon si obéissante ! Mais dans ce moment-là je n'y pensais pas. D'ailleurs, c'était l'heure du dîner. Clémentine s'envola, je la suivis. Elle grini])ait bien mieux que moi cette esi>èce d'escalier eu casse-cou dont je vous ai parlé, et je ne la retrouvai qu'à table, tirant les oreilles à sa plus jeune sœur, qui poussait des cris de paon. Ma tant<; eut beaucoup de peine h rétablir un semblant de calme dans cet intérieur agité par le vent d'une tempête perpétuelle, — au moral, j'entend. Le silence se fit devant les assiettes pleines de soupe trop grasse, que le cuisinier de ce château fait à la perfection. Ma bonne tante, qui est maigre comme un clou, se délectait
— Oh I la bonne soupe ! disait-elle de temps en temps.
Ma fiancée, d'uu air iniioceut, dégraissait la sienne par petites cuillerées clans l'assiette de son voisin, le prêtre de la paroisse, invité, ce jour-là, à l'occasion de je ne sais quelle fOte. Le brave homme ne s'en apercevait pas, absorbé qu'il était dans l'exj^lication épineuse d'un litige clérical. Nous étouffions tous nos rires. Enliu ma tante s'aperçut du manège de sa fille.
— Oli! fi! l'horreur! s'écria-t-elle.
— J'ai fini, maman ! répondit ma fiancée en se hâtant d'avaler son potage.
Elle posa sa cuiller sur son assiette et promena sur l'assemblée un regard satisfait.
Cette conduite aurait dû me donner à réfléchir. Eh bien! non. Je trouvai Clémentine adorable. Elle ne prenait peut-ôtre pas tout à fait assez au sérieux le changement qui s'était fait dans son existence, mais elle était si bien comme cela !
Après dîner, on joua aux gorelki. Chacun prit sa chacune, et les couples s'alignèrent. Yous connaissez ce jeu : celui qui n'a pas trouvé de partenaire est chargé de donner le signal et de courir après les autres. Je cherchais Clémentine pour lui donner la main, lorsqu'elle apparut, tenant par le collier un énorme chien de Terre-Neuve qu'elle adore, et qui s'appelle Pluton.
— Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bête ? lui dis-je.
— C'est mon cavalier ! répondit-elle en se rangeant avec son chien dans la file des couples.
Plnton s'assit sur sa queue et tira la langue.
— Eh bien, et moi?
— Vous? fit-elle en mo riant au nez. C'est vous qui " brûlerez " !
De fait, jV'tais le dernier, et il n'j^ avait plus de dames. A la grande joie des gens sérieux restés sur le balcon, je pris la tête de la file et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situé derrière moi se sépara, et, passant de chaque côté de ma personne, essaya de se rejointb'e en avant. Je feignis de vouloir saisir la jeune fille, mais sans beaucoup d'enthousiasme, et le couple haletant, réuni de nouveau, retourna à la queue pour attendre son tour. Je fis de même avec plusieurs autres : c'était Clémentine qu'il me fallait, et j'étais curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais attrapée.
Un coup d'oeil furtif m'avertit que c'était à elle de courir. Je frappai dans mes mains : Une, deux, trois ! Une boule noire passa îi ma droite, un nuage blanc à ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au moment oii j'allais l'atteindre ....
— Pille, Pluton ! cria ma fiancée.
Pluton s'accrocha désespérément aux pans de mon surtout d'uniforme.
Je me mis à tournoyer, pensant faire lâcher prise à mon adversaire ; mais celui-ci avait coutume de
DOSIxi. 27
n'obuir qu'à un mot magique dont je n'avais pas le
plus luger souvenir. Moitié riant, moitié facile, je cessai de tournoyer, et je regardai l'assistance. Ils riaient tous à se pâmer.
Les jeunes officiers qui écoutaient ce récit ne se faisaient pas non plus faute de rire. Pierre, trèsvsérieux, reprit son discours après un court silence.
— Clémentine s'était laissée tomber par terre et riait plus que tous les autres ensemble. Entre deux crises, ma tante, qui n'en pouvait plus, lui criait : Fais donc laclier Pluton ! f
— Je ne peux pas ! . . . . répondait ma fiancée en riant de plus belle.
— Eh bien ! lui dis-je, ne vous gênez pas ! Quand vous aurez fini ....
Et je tentai de m'asseoir aussi sur le gazon; mais Pluton, grommelant, me tira si énergiquement, que je fus obligé de rester debout. Enfin Clémentine reprit son sérieux et dit à son chien :
—C'est bon, Pluton !
L'animal, docile, desserra les dents et vint se coucher près d'elle. C'est comme ça qu'elle élevait les bêtes.
Les officiers applaudirent vivement à la péroraison de leur camarade. — Après ? après ? cria-t-on de toutes parts.
Pierre promena sur l'assemblée un regard triomphant et reprit :
— Il u'y eut pas moyen de parler avec elle ce soirlà. D'ailleurs, je lui gardais un peu rancune du ])rooéde de son chien. J'allai donc me coucher en mo promettant de lui faire entendre raison quand elle serait ma femme.
Le lendemain matin, il n'était pas encore sept heures, j'entendis une pluie do sable, mêlé de fin fn*î^vier, tomber contre mes vitres. Je sautai à la fenêtre, je rou\Tis et j'entendis un éclat de rire s'enfuir au loin sous les grandes allées du vieux jardin. Je fus vite habillé et vite arrivé au fond de ce mystérieux fouillis de verdure .... Rien !
Je cherchai dans tous les bosquets, dans toutes les retraites .... Rien !
Et de temps en temps un rire argentin me défiait à travers les charmilles.
Enfin, comme je commençais à avoir envie de retourner h, la maison prendre mon café, — car j'étais à jeun, — ^je vis, entre deux alisiers, le visage mutin de ma jeune fiancée. Je bondis vers elle, et, non sans me i)iquer un peu las doigts, je la saisis par la taille ....
Ah ! mes amis! .... je n'avais pas eu le temps de sentir palpiter son cœur sous ma main, que je reçus .... j'en rougirai jusqu'à mon dernier jour .... je ref'us un maître soufflet!
Pierre, penaud, regarda son auditoire, qui manquait absolument de gravité. Le comte Sourof souriait d'un air content.
DOSL\. 29
— Ali ! ça vous amuse ! reprit le héros de la fête. Eh bien ! moi, ça ne m'amusa pas. Ce n'est pas gentil, lui dis-je ; est-ce qu'un fiancé n'a pas le droit d'attraper sa fiancée quand elle lui fait des niches?
— Non ! me répondit-elle toute rouge de colère ; et, si tu recommences, je le dirai à maman.
— Mais, ma chère, quand nous serons mariés ....
— Eh bien ! fit-elle avec un aplomb qui me renversa, ce n'est pas une raison pour être grossier, quand on est marié ! Jeu de main, jeu de vilain !
Elle me tira la langue, messieurs ; elle me tira positivement la langue et me tourna le dos. Je ne tentai pas de la suivi-e.
J'étais assis depuis cinq minutes dans la salle à manger, devant ma tasse de café à la crème, bien parfumé, et je savourais avec délices les petits pains au beurre tout chauds qu'on ne fait nulle part aussi bien que chez ma tante .... lorque je vis entrer Clémentine. Nous étions les premiers à cette heure matinale.
Fort grave, encore un peu rouge de sa récente colère, elle s'assit à côté de moi, se fit donner une tasse de café et tira à elle le sucrier. La vieille gouvernante à tête de brebis, qui a vainement essayé d'éduquer toute cette bande indisciplinée, poussa un soupir, n'essaya pas de protester et regarda ailleurs. Les doigts de Clémentine fouillaient dans le sucrier d'argent avec de petits tintements très-joyeux ; — elle
avait mis soigneusement les pinces do côté. Dt^lib^rément, elle jota un morceau do sucro dans sa tasse, puis, du môme air tranquille, un autre morceau dans la mienne,
— Mais, cousine, lui dis-jo, mon café est sucré.
— Ça ne fait rien, répondit-elle sans se troubler ; et deux autres morceaux de sucre tombèrent dans mon pauvre CAfé. Elle remplit sa propre tasse jusqu'à la faire déborder, puis t<?ndit le sucrier vide à la gouvernanto. Je commençais à deviner son i)rojet.
— Il n'y en a plus ! dit-elle. Allez en chercher, je vous prie.
La pauvre gouvernante poussa un autre soupir — c'était le fond de sa conversation — et sortit avec les clefs.
— Pierre, dit Clémentine, pardonnez-moi!
Je la regardai : elle avait vraiment l'air sérieux.
— Je ne vous en veux pas, lui répondis-je, à condition que vous ne recommencerez pas.
— Xi vous ^non plus ! lit-elle vivement. Marché fait !
Messieurs, qu'auriez-vous dit à ma place ?
— Marché fait ! rôpondis-je.
Elle frappa joyeusement des mains.
— Ah ! la bonne vie que nous allons mener ! ditelle. Quel dommage que vous partiez demain ! . . . . Mais vous reviendrez bientôt ?
— Certainement î fi«-je avec conviction.
La journée se passa très-aj^ivablemont. Mes mains avaient de temps en temps des velléités soigneusement réprimées de rôder autour de ma cousine; mais, à cela près, tout alla fort bien. Ma tante ne gi'onda sa fille que deux ou trois fois ; ses autres filles, d'ailleurs, ne lui laissèrent pas beaucoup le loisir de s'occuper d'elle. Malgré cela, je ne pus échanger une parole en pai'ticulier avec Clémentine, qui s'arrangeait toujours pour avoir quelqu'un eu tiers dans nos rencontres.
Le lendemain ^tait \o jour de mou départ, D<'d lo matin, aprî^s avoir commandé mes chevaux pour huit heures du soir, je descendis au jardin pour essayer de causer avec ma fiancée, et j'allai me poster sar cette fameuse balançoire témoin de nos serments.
Je me dandinais depuis un quart d'heure, par désœuvrement, lorsqu'elle descendit le terrible ]^erron et vint s'asseoir auprès de moi.
La circonstance était solennelle ; néanmoins, ma jeune fiancée toucha la terre du pied comme A' tée, et hop ! nous voilà en l'air.
— Je pars ce soir, lui dis-je en sautillant en mesure sur la planche.
— Eu effet, répondit-elle sans trop de mélancolie ; et quand re\'iendras-tu ?
— C'est à toi de me le dire, répliquai-jc Tu m'as défendu de parler à ta mère.
— Oui, fit Clémentine d'un air pensif, sans cesser toutefois de nous balancer ; elle ferait de beaux cris si elle savait que je suis fiancée. Il faut attendre que Liouba soit mariée.
DOiSLA.. 33
Je ne pus retenir une exclamation désolée. Liouba ëtait la fille aînée dont les perfections sans nombre avaient poussé ma pauvre tante à la résolution désespérée de laisser ses enfants s'élever eux-mêmes.
— Liouba ! Seigneur Dieu ! Autant vaut parler des calendes grecques.
— Tu crois ? fit Clémentine d'un air soucieux. EL bien ! Lucrèce, au moins ....
Lucrèce avait ^^ngt-trois ans, et son œil gauche regardait son nez depuis le jour de sa naissance.
— Ça n'est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tête.
— Eh bien ! quand tu voudras ! fit ma fiancée avec une résignation sereine. Tout de suite si tu veux !
Je réfléchis et je me dis qu'avant de faire une démarche aussi importante il fallait bien consulter un peu mes parents.
— Non, pas tout de suite, lui répondis-je : on ne traite pas ces choses-là au pied levé. Tu m'écriras, — à la caserne des gardes à cheval, tu sais ?
— Oui, c'est entendu !
— Et tu vas me laisser partir comme ça, sans un pauvre petit baiser ?
Elle me regarda de travers.
— Tu m'embrasseras, dit-elle, quand nous aurons baisé les saintes images.
Cett« allusion à la cérémonie de nos fiançailles ne me causa pas toute la joie que j'étais en droit d'en
31 DOSTA.
attendre. Néanmoins, je ne fis point la grimace, et jo proférai quelques paroles api^ropriées à la circonstance. Clémentine m'écoutait en se balançant, et ce balancement, auquel je participais sans le vouloir, retirait, jo dois l'avouer, un peu de chaleur îi mes protestations. Cependant, grâce aux jolis yeux et aux joues roses do ma cousine, jo sentais renaître mon éloquence, lorsque Clémentine bondit à terre, me laissant sur la balançoire, fort interloqué, jo l'avoue. Je faillis tomber de la secousse, et, pendant que je reprenais pied, elle était déjà loin.
J'entendis, deux minutes après, les gammes chromatiques les plus lamentables rouler d'un bout à l'autre du piano sous les doigts de fer de ma fantasque cousine, et je renonçai à l'espoir d'une conversation plus sérieuse.
Je me trompais cependant : le ciel me réservait une surprise. Une heure avant le dîner, la maison jouissait de la plus douce tranquilité, K ce point que deux ou trois fois la gouvernante inquiète s'était dérangée pour s'assurer qu'il n'était arrivé aucun malheur ; je fumais ma cig^-ette sous la marquise, quand j'entendis des cris aigus retentir à l'étage supérieur.
La gouvernante disparut. La voix de ma tante se fit entendre, dominant le tumulte ))ar im formidable : — C'est trop fort, à la fin, mademoiselle !
Prévoyant une explication de famille, et naturellement doué d'une répugnance instinctive pour ces
sortes de clioscs, je m'éloignai discrètement et jfv m'enfonçai dans les charmilles du vieux jardin.
J'avais fait deux ou trois fois le tour du labvrintlie et je n'avais rencontré que des colimaçons, lorsque j'entendis des pas précipités, des froissements do verdure, et mon nom crié à demi-voix par ma fiancée en personne.
Je m'arrêtai, je criai : — Ici ! . . . . Et, une minute après, Clémenrine, palpitante, se jeta dans mes bras, comme l'avant-veille. Mais, craignant un second soufflet, je m'abstins de la serrer sur mon cœur.
— Emmène-moi ! dit-elle en fondant en larmes.
Je tirai mon mouchoir de poche, — elle avait perdu le sien, — et j'essuyai ses yeux. Peine inutile ! elle avait là deux robinets de fontaine. Quand le mouchoir fut tout à fait mouillé, elle l' étendit sur un buisson pour le faire sécher, et ses larmes s'arrêtèrent d'elles-mêmes.
Nous avions gagné un petit kiosque moisi, qui formait le centre du labyrinthe. C'était une espèce de couvercle porté sur huit colonnes depuis longtemps dévorées par la mousse, t Le plâtre tombé par morceaux laissait voir la brique de cette laide architecture. Une peuplade nombreuse de grenouilles, choquées par notre intrusion dans leur paisible domaine, sautillait çà et là d'un air menaçant.
Clémentine, qui n'aimait pas les grenouilles, s'assit à la turque sur un des lianes de pierre placés entre
lee oolonues et ramassa soignoiisement ses jn]>es autour iVt'llo. Elle avait l'air iVuno petite idole hiniloue bien pentille, — sans multiplication de brasui de tîtes.
— Qu'est-ce qu'il y a ? lui dis-je enfin.
— Il y a que ma mère me fera mourir de chap^in! répondit ma cousine en pleurant à nouveau.
— Je n'ai plus de mouchoir, lui fis-je observer avec douceur.
Elle essuya ses yeux dans un pli de sa robe et reprit son calme.
— .Te suis la plus malheureuse des filles, dit-elle en se croisant les bras.
Comment faisait-elle pour garder l'équilibre, c'est ce que je me demande encore.
— Ma mère a juré de me faire mourir de désespoir!
— Qu'est-ce qu'elle t'a fait, ma pau\Te chérie? lui dis-je en m'asseyant tout près d'elle.
Elle rangea un peu les plis de sa jupe, se recroisa les bras et continua.
— C'est un 83'stème ! Avant-hier, c'était Bayard ; aujourd'hui, c'est Pluton ; demain, ce sera toi probablement ! Tous ceux que j'aime ! s'écria Clémentine en levant ses yeux indignés vers le petit couvercle en briques moisies qui nous abritait
L'association entre Pluton, Bayard et moi ne me flattait que médiocrement ; mais la fin do la phrase était un heureux con*ectif. Je témoignai une sorte
de reconnaissance par un tendre repjard, et Clémentine reprit en hochant la tête avec véhémence :
— Oui ! ce matin, ils n'ont pas eu honte d'atteler Bayard au tonneau ! Mon noble Bayard à ce méprisable tonneau ! Aussi je lui ai fait : Kt ! kt ! et il a tout défoncé. Je te l'avais bien dit I
Je ne pus garder mon sérieux à l'idée de ce spectacle, dont j'avais été privée gi*âce à la fâcheuse nécessité de ranger ma valise. Clémentine, gagnée par mon hilarité, montra ses petites dents blanches dans un éclat do rire muet, puis reprenant sa gravité et son discours :
— J'avais besoin do me venger, dit-elle. Le cocher avait dit qu'on ferait un autre brancard beaucoup plus long et qu'alors Bayard aurait beau ruer, une fois attelé il ne pourrait plus rien casser .... Il n'est
pas bête, le cocher ! fit-elle en se tournant brusquement vers moi.
— Non, il n'est pas bête ! répétai-je d'un air convaincu.
J'étais décidé à dire comme elle.
— Mais il est méchant, reprit ma fiancée, puisqu'il a trouvé moyen do réduire mon brave Bayard au vil métier de porteur d'eau ! Je voulais donc me venger .... Tu sais que je couche dans la chambre de ma sœur Lucrèce ?
— Non, je ne le savais pas.
— Eh bien! c'est la vérité. Or, elle déteste les
38 DOJSIA.
chiens en général, et mon chien Platon eu particulier Alors, pendant ipi'ello faisait la sieste sur son lit, j'ai <5té chercher Pluton, je lui ai mis des chiffons autour des pattes, — il s'est laissé faire : il est si bon ! c'est un afxneau ! . . . .
J'avais bien des raisons pour no pas adorer cet aj^eau-là, mais je les gardai pour moi.
Alors, continua-t-elle, vois -tu d'ici Pluton avec
des bottes fourrées, montant l'escalier ? Je le tenais par le collier et je lui disais à l'oreille : Tout beau ! Il marchait bien doucement, et nous sommes entrés dans la chambre. Je lui ai montré mon lit. Il a tant d'esprit ! il a compris tout de suite, et il a sauté ilcssus. Ma sœm' a un peu remué, mais elle ne s'est pas réveillée. C'est ce que je voulais. J'ai tourné la tète de Pluton du côté de la chambre ; — ça, par exemple, ça n'a pas été facile ; — ^je l'ai couché sur l'oreiller, je lui ai passé une camisole, je lui ai jeté un châle sur le corps, et après avoir démaillotté ses belles grosses pattes noires, je les ai allongées sur le matelas. Jamais tu n'as vu douceur pareille. Ah ! si les gens valaient mon chien, le monde irait bien mieux !
J'acquiesçai d'un signe. Elle continua.
— J'ai donné mes ordres à Pluton et je suis allée m' asseoir près de la fenêtre avec mon ouvrage. Comme Lucrèce ne se réveillait pas, j'ai toussé un peu Elle ou-vTe les veux, se retourne, et tout pW'S
DOSLV. 39
d'elle, couché sur mon lit, à ma place, elle voit la figure noire de Pluton qui la regardait eu tirant la langue. Il avait chaud, tu comprends, sous ce chrde .... Si tu savais comme elle a crié !
Je riais de si bon cœur, que Clémentine devint toute triste.
— Oui, oui, dit-elle, c'est très-di'ôle, mais elle a appelé maman, qui est venue ; on a voulu battre mon Pluton ! Il s'est levé, il a déchiré ma cami.sole, il a grogné, montré les dents, et maman a décidé qu'on l'enverra à la métairie que nous avons à cinquante verstes d'ici .... L'exil ! pauvre Pluton ! . . . . Et moi, que vais-je devenir ? On rosse Bayard, on exile mon chien, et tu t'en vas !
Elle recommença de pleurer, et cette fois je ne lui offris pas de mouchoir : j'étais ému de sa douleur sincère, bien qu'il lut difficile de reconnaître la part qui m'en revenait entre son cheval et son chien.
Elle sauta à bas de son banc, tenant toujours sa robe un peu relevée, de crainte des grenouilles. Ses jolis petits pieds, chaussés d'étroites bottines mordorées, brillaient comme du bronze sur le vieux pavé.
— Emmène-moi ! dit-elle. Je ne veux pas rester
— Mais, ma chérie ! . . . . lui dis-je.
— Emmène-moi ! dit-eUe en frappant de son petit pied doré.
— Je ne puis pas ainsi ....
— Enlève-moi ! on enlève les jeunes filles dans les romans, et on les épouse. Tu nramcneras }i tes parents ; ils me connaissent bien ! Ton pore m'aime beaucoup. Enlève-moi !
— Mais, ma mignonne ....
— Tu no veux p;\s ? C'est donc que tu ne m'aimes pas ! Oh ! le monstre, qui a menti ! IJli bien ! moi, je ne rentrerai pas dans cette méclianto maison, où l'on crie toute la journée, où l'on se dispute, où l'on ne m'aime pas .... je m'en irai !
—Où? lui dis-jo.
Sa colère m'amusait et me touchait à la fois.
Elle me parut tout à coup grandir d'une coudée; ses yeux lancèrent un éclair, un vrai regard de femme, non d'enfant.
— Là ! dit-elle en allongeant le bras vers la rivière qui brillait au soleil, à quelques pas de nous.
Elle avait dit ce mot si sérieusement, que je frissonna L
— Non, ma chérie ! lui dis-je en lui caressant la main bien timidement : non, je ne veux pas.
— Emmène-moi, alors ! fit-elle en se tournant vers moi, toute pâle, les yeux gros de larmes.
Ses lèvres avaient l'expression d'un enfant boudeur qui veut qu'on le caresse et qu'on se réconcile avec lui.
— Eh bien ! oui ! lui dis-je, i\ moitié fou ....
Cette expression caressante, ces jeux pleins de prière m'avaient ensorcelé.
— Merci ! fit-elle on sautant de joie. Ce soir?
— Oui, ce soir à huit heures.
— Je t'attendrai au bout du jardin. Pars comme à l'ordinaire, et au bout du jardin fais arrêter ton tarantass. Je te rejoindrai.
Nous n'étions pas loin de Pétersbourg : quelques heures de poste nous en séparaient. Je me dis que je la mènerais chez ma mère, aussitôt arrivé .... Le sort en était jeté, j'épouserais Clémentine.
Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrêta, prêtant l'oreille : la cloche sonnait le dîner. Elle m'envoya un baiser du bout de ses doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des grenouilles.
Je fis une sotte figure pendant le dîner. Je n'osais affronter les regards do ma tante, qui me comblait d'attentions et de bons morceaux. Elle eut la bonté prévoyante de faire mettre un poulet rôti dans mon tarantass. L'idée de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa fille m'inspirait des remords au point d'arrêter les bouchées dans ma gorge, ce que voyant, ma tante fit joindre au poulet un gros morceau de tarte pour souper.
Le regard de ma fiancée suivit joyeusement la tarte, et, audace insigne ! elle me cligna de l'œil ! Cette jeune fille n'avait pas idée de mes tourments I . . . .
42 DOSLV.
Eufin vint le soir, ot l'heuro du départ. Mon tarantiiss, att4?lo do trois chevaux de poste, arriva tout soimant et grelottant devant le perron. Ma tanto nie bénit ; toutes mes cousines me souhaitèrent un bon voyage, je grimpai dans mon équipage, dont, à la surprise générale, je fis lever la capote, malgré la beauté de la soirée ; je m'assis, et, —fouette cocher I — je laissai derrière moi la demeure hospitalière envers laquelle je me montrais si iugraL
Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou trois officiers, vaincus par le nombre des flacons vides, sommeillaient placidement ; le reste de l'assemblée attendait avec curiosité la fin de son récit.
Le comte Sourof, devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des jeux.
— Je vous ennuie ? fit celui-ci d'un air innocent. -Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.
— Ah ! je t'y prends. Yous êtes témoins, messieurs et amis, que c'est Sourof qui m'a dit de continuer ; je l'avais prédit ! Vous en prenez acte ?
— Oui ! oui ! lui répondit-on de tous côtés.
Le jeune comte sourit.
— Eli bien ! je te le dis une fois de plus, continue ! dit-il de bonne grâce.
Pierre lui fit le salut militaire et reprit son récit après avoir mis sa chaise à l'envers pour s'asseoir à califourchon.
— Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait été ordonné, et je fis an-êter mon équipage. Person-
U DOSLi.
no ! Uu insbmt jo crus quo cette ])ropositioii d'onlèvemeiit n'avait éto qu'une aimable mystification Je ma charmante Mousino, et je ne saurais dire qu'i\ cette idée mon cœur éprouvât une douleur bien vivo ; mais je fxkisais injur»? à Clémentine. Jo la vis accourir dans l'allée, un petit paquet ^ la main : elle ouvrit la porte palissade*» qui dcmnait sur la route, et, d'un saut, bondit dans la calèch€\ Je sautai après eUe.
— Touche ! dis-je ^ mon postillon, Finnois flegmatique qui s'était endoimi sur son siège pendant cette pause.
Quand vous aurez une femme à enlever, mes amis, je vous recommande d-^ prendre un cocher finnois ; ces gens-là dorment toujours, ne tournent pas seulement la tête et ne se rappelant jamais rien. Au fait, vous savez cela aussi bien que moi, et ma recommandation était inutile.
Mon postillon se secoua, secoua aussi les rênes sur le dos de ses bêtes, fit entendre un sifflement mélïmcolique, et nous voilà partis.
Dès que je fus remis " d'une alarme si chaude," je me tournai vers ma fiancée. Elle me mit dans les mains son i>etit paquet
— Tiens, dit-elle, pose ra quelque part.
— Qu'est-ce que c'est? lui demandai jo en palpant des objets ronds ; l'enveloppe était un fin mouchoir de batiste noué aux (piatre coins.
— Ce sout des provisions de bouche pour la route, me répondit-elle.
Je dénouai le mouchoii', curieux de savoir ce que Clémentine appelait des provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noii-, coupée en deux et repliée sur elle-même, avec du sel gris au milieu, — et deux oranges.
La situation était si grave, que cette découverte me laissa sérieux.
— J'ai volé les oranges à la femme de charge, ditelle, et le pain noir à la cousine. Je voulais prendre aussi des confitures, mais je n'ai pas trouvé dans quoi les mettre.
— Ça n'aurait pas été bien commode, lui fis-je observer, et puis nous n'avons pas de pain blanc. — Oh ! fit Clémentine, les confitures, ça se mange sans pain !
Il n'y avait rien à répondre. Aussi je gardai le silence.
Nous roulions, — pas très-vite ; les chevaux qui nous traînaient avaient é\'idemment couru au moins une poste le jour même. Singulier enlèvement 1 Une jeune fille qui emporte pour tout bagage un mouchoir de batiste, — et des chevaux qui ne peuvent pas courir !
— Va donc plus vite ! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le réveiller.
— Ça ne se peut pas. Votre Honneur ! répondit-il
4r. DOSIA.
d'un air ensommeillé, eu se tournant à ilemi vers nous. Le cheval do gaucho a ]>erdu un for, et la jument de brancard boito depuis doux ans. Mauvais chevaux, Votre Honneur, il n'y a rien à faire !
Puisqu'il n'y avait rien îi faire, je me rassis, dépite. Clémentine riait :
— C'est très-amusant î disait-ollo. Comme c'est amusant !
Not4?z qu'il faisait encore très-clair, et que nous croisions à tout moment des paysans qui revenaient du travail. Ils ûtaient leur chapeau et restaient bouche béante à nous regarder sur le bord de la route. Clémentine leur faisait de petits signes de tête fort bienveillants.
— Mais, ma chère, lui dis-je, tu veux donc qu'on coure après nous?
Oh ! il n'y a pas de danger ! fit-elle en secouant la tête. Pourquoi veux-tu que ces gens aillent raconter chez nous que je me promène avec toi sur la route! Et puis, quand ils le diraient on croirait que c'est une de mes folies.
C'était vrai pourtant ! mon excellente tante était si loin de me souix/onner, que lui eût-on dit que je fuyais avec sa fille sur la route do Pétersbourg, elle n'eût pas daigné y attacher d'importance.
Cette pensée m'avait amoindri à mes propres yeux. Nous traversions une forêt peu éloignée do la maison de ma tante ; il n'y avait plus de paysans sur la
route, le soleil était couche', les rossignols chantaient h. plein gosier dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir ; — je me sentis plein d'audace, et je résolus de profiter des avantages que me donnait ma situation.
— Cher ange ! . . . . dis-je à Clémentine en me rapprochant, non sans une infinité de précautions.
Clémentine fouillait dans sa poche avec une inquiétude évidente.
— Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde.
— J'ai oublié mon porte-monnaie ! fit-elle avec désespoir.
— C'est un détail. Combien y avait-il dans ton porte-monnaie ?
— Soixante-quinze kopecks, répondit-elle en tournant vers moi ses grands yeux pleins de trouble.
— Ce n'est pas une foi-tune ; ma mère te donnera un autre porte-monnaie, lui dis-je par manière de consolation.
— C'est ma tante Mouiief qui va être étonnée 1 s'écria Clémentine en frappant des mains. Quelle surprise ! J'adore les surprises.
Ma mère aussi adorait les surprises, mais je n'étais pas sûr que celle que nous lui préparions fût de son goût.
Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai encore un peu de ma jolie fiancée, et je glissai tout
doncomont un bras derrioro elle. Comme elle se tenait droite, elle ne s'en aperçwt pas. J'en profitai pour m'emparer de sa main gauche : elle me laissa faire, parce que je regardais attentivement ses bagues.
— Ma cliore petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux !
— Oh ! oui, ropondit-ello ; tu foras venir Bavard et Pluton, n'est-ce jias? Maman ne te les refusera pas.
Certes non, ma tante no les refuserait pas, et c'est précisément ce qui me chagrinait, car ces deux animaux trop bien dressés m'opposeraient sans aucun doute une rivalité redoutable dans le cœur de ma fiancée. Enfin, je passai outre.
— Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus. . . . Est-ce que tu m'aimes, Clémentine?
— Mais oui ! fit-elle avec une sorte de pitié. Yoilà déjà deux fois que tu me le demandes. Combien de fois faudra-t-il te le dire?
Evidemment, ma cousine et moi, nous n'avions de commun, en ce moment, que les coussins de notre équipage ; nous vivions dans deux mondes complètement étrangers l'un à l'autre.
Je me hasardai à brûler mes vaisseaux. J'enlaçai Clémentine de mon bras di*oit, je l'attirai à moi et j'appliquai un baiser bien senti sur ses cheveux .... Mais, au moment oii mes lèvres touchaient son vi-
sage, sa main droite, restJo libre malheureusement, s'aplatiïîsait sur le mien avec un bruit si retentissant, que le Finnois, réveillé en sursaut, se hâta de faire claquer ses rênes sur le dos de son attelage.
— Clémentine I fis-je irrité, c'est le second !
— Et ce sera comme ça toutes les fois que tu seras impertinent ! me répondit-elle avec la vaillantiso d'un jeune coq déjà expert dans les combats.
— Mais, que diable ! fis-je, fort mécontent, ce n'est pa3 pour autre chose qu'on se marie ! Quand on ne veut pas se laisser embrasser, on ne se fait pas enlever !
Clémentine devint ponceau, — honte ou colère, je n'en sais rien. J'étais extraordinairement monté, et je la resrardais d'un air furieux.
— Ah ! on ne se fait pas enlever ! Ah ! c'est pour m'embrasser que tu m'enlèves ! Eh bien ! attends ! ce ne sera pas long !
Elle avait détaché le tablier du tarantass et se préparait à sauter à terre, au risque de se casser quelque chose : je la retins, non sans peine, et mes mains, nouées autour de sa taille, — non par tendresse je vous le jure, mais pour la protéger, — reçurent plus d'une égi'atignure dans la bagarre. Elle se défendait comme un lionceau en bas âge, mais avec une vigueur surprenante.
A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin.
— Je n'ai que ce que je mérite ! fit-elle d'un air sombre. Mais c'est une indignité ! Un galant homme ne se conduit pas ainsi !
J'avais tiré mon mouchoir et j'étanchais les gouttelettes de sang qui venaient à la surface de mes égratignures.
Je lui montrai la batiste marbrée de petites taches roses.
— Est-ce que tu crois, dis-je, qu'une demoiselle bien élevée se conduit ainsi ?
— C'est bien fait ! répliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours !
— Tous les jours ?
— Toutes les fois que tu seras grossier ! — Alors, ma chère, lui dis-je, ce n'est pas la peine de nous marier! Nous pouvons nous quereller sans cela.
— Bien entendu ! Adieu, je m'en vais. Bon voyage!
Elle allait sauter .... Je la calmai d'un mot.
— Retourne h. la maison, j'ai oublié quoique chose, dis-je à mon Finnois, que tout ce tapage n'avait réveillé qu'à demi.
Il grogna bien un peu, mais la promesse d'un rouble de pourboire donna des ailes à la jument boiteuse, et nous roulâmes bientôt vers la maison do ma tante, tous deux fort bourrus, et chacun dans notre coin.
L'angle du jardin apparut bientôt. J'allais déposer Clémentine où je l'avais prise, elle fit un geste négatif.
— Eh bien ! dit-elle, que penserait-on de moi ? Il faut que tu me remènes au perron.
— Mais on me demandera des explications !
— Dis ce que tu voudras : la vérité, si tu veux ! Elle se rencogna, maussade. Chose très-singulière ! nous n'étions plus fiancés, et nous n'avions pas cessé de nous tutoyer. A vi'ai dire, c'était une habitude de nos jeunes années, que nous avions eu beaucoup de peine à perdre : on n'est pas cousins pour rien.
Le tarantass s'arrêta devant le perron, à l'ébahissement général de toute la maisonnée, accourue au bruit des roues. Ma tante dominait toute la famille de sa haute stature, exhaussée de sa maigreur phénoménale.
— Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce qu'il y a ? s'écria la digne femme bouleversée.
— Ma cousine m'avait fait un bout de conduite, je vous la ramène.
Clémentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour éviter les reproches de sa mère sur son manque de convenance.
— Elle t'a dérangé de ta route, PieiTe, me dit mon excellente tante ; pardonne-lui, c'est une enfant mal élevée.
— Je n'ai rien à lui pardonner, ma tante, répondis-
je de mon mieux : mais il est bieu vrai quo cVîit une cufaiit.
Jo repartis aussitôt, plus loger qu'uue plume, je m'endormis et n'ouvris plus les yeux jusqu'à Petersl>ourp. Vous me demandiez ce quo j'avais fait de ma cousine après l'avoir enlevée? Voilà ce quo j'en ai fait, et si Platon y trouve à redire, je suis prêt à accepter ses reproches.
Platon était le comte Sourof, qu'on plaisantait souvent de ce prénom, si bien d'accord avec sa sagesse et sa philosophie souriante.
— Platon n'y voit rien à redire, répliqua celui-ci, mais ton histoire est excellente, et tu nous as bien amusc's. Je te vote une plume d'honneur.
— Assez bavardé ! Des cartes ! cria un de ceux qui avaient dormi.
On apporta des cartes et des rafraîchissements. Le reste de la soirée s'écoula comme toutes les soirées de ce genre.
Le leudemain était un dimauche. Pierre goûtait encore les douceurs d'un lit peu moelleux, quand le comte Platon entra dans sa cabane et vint s'asseoir auprès de son oreiller.
Le jeune ofilcier bililla deux ou trois fois, s'étira de toutes ses forces et tendit la main à son ami.
— J'ai la tête un peu lourde, lui dit-il, j'aurai trop dormi
— ^Non, fit Platon en souriant, tu as trop bu.
— Moi ? Oli ! peut-on calomnier ainsi un pauvre ofiicier, innocent comme notre mère Eve !
— ^Après le péché ?
— Avant !
— Soit ! mettons que tu n'as pas trop bu ... . tu as trop parlé.
— Hein? fit Pierre en se mettant sur son séant J'ai trop parlé ? Qu'est-ce que j'ai dit ? J'ai dit des bêtises ?
— Pas précisément. Tu as raconté une certaine histoire d'enlèvement qui, si elle est vraie ....
— Ah! s'écria Pierre, j'ai parlé de ma cousine Dosia !
— Tu as parlé d'une cousine Clémentine, tu as eu riiabilotiî Je no pas trahir son vrai nom ; mais, mon pauvre ami, tu as fait do cette jeune fille un portrait si original et si ressemblant, que le moins habile la reconnaîtrait
Pierre, désolé, se balan(,'ait tristement, le visage caché dans ses deux mains.
— Animal ! s'écria-t-il, triple sot 1 Et
qu'est-ce que j'ai bien pu dire?
Platon lui esquissa en quelques mots le récit de la veille.
— Ah ! soupira PieiTe satisfait, je n'ai pas brodé au moins ! Je n'ai dit que l'exacte vérité .... In vino Veritas Et tu m'as laissé aller, toi, la Sagesse?
— Comment veux-tu arrêter un homme un peu gris qui s'amuse à amuser les autres ? Tu as eu un succès fou avec ton histoire ....
Le front de Pierre s éclaircit : on n'est jamais fâché d'apprendre qu'on a eu un succès fou, lors même qu'on ne s'en souvient pas, et lors même qu'on a dû ce succès à des moyens légèrement répréhensibles.
— n faut tâcher de réparer cette étourderie, continua Platon en voyant le bon effet de son discours.
— Oui, mais comment ?
Étant d'accord sur la fin, les deux jeunes gens débattirent les moyens et se séparèrent au bout d'un quart d'heure.
Le soir même, après dîner, au moment où les plus
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pressés allaient déserter lo mess, Platon fit un signe, et Ton apporta un grand bol de punch llambant, — de format beaucoup plus modeste pourtant que celui de la veille.
— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrièrent les officiers.
Quelques-uns, prêts à partir, subissant l'attraction, revinrent sur leurs pas.
— Cela veut dire, messieurs, fit Platon d'un air confus, que j'ai perdu mon pari et que je m'exécute.
— Quel pari?
— Mourief avait parié qu'il inventerait de toutes pièces un petit roman, aussi bien qu'un littérateur à tous crins. J'avais soutenu le contraire. Il nous a amusés et séduits hier soir avec son histoire d'enlèvement. J'ai perdu. Je m'exécute.
— Oh ! séduits, séduits ! s'écria un des jeunes gens en se rapprochant. Tu n'as pas tant perdu ton pari que tu veux bien le dire, car, pour moi, je n'ai pas cru un mot de cette aventure.
— Ni moi ! dit un second.
— Ni moi ! proféra un troisième. C'était trop joli pour être vrai !
Cette dernière réflexion mit du baume sur l'amourpropre de Mourief, qui commençait à s'endolorir.
— Et puis, conclut un quatrième, quel est l'homme assez modeste pour raconter une histoire où il joue
un rôle si peu brillant ? On est plus chatouilleux quand il s'agit de soi-même !
Pierre échangea un sourire avec sou ami.
La conversation, une fois détournée de la véritable piste, s'égara de plus eu plus, et le punch disparut au milieu de la gaieté générale.
L'heure venue, les deux jeunes gens reprirent ensemble le chemin de leurs baraques. L'air était chargé d'une senteur aromatique particulière, celle des bourgeons de peuplier nouvellement éclos. Cette belle nuit de juin, presque sans ombres ne provoquait sans doute pas aux confidences, car ils marchèrent silencieux jusqu'au moment de se séparer.
— Ta cousine Dosia, est-elle vraiment si mal ^evée ? dit tout à coup Platon au moment d'entrer dans sa baraque.
— Ah ! mon cher, je ne sais pas au juste ce que j'ai dit, mais tout cela est fort au-dessous de la vérité : il m'aurait fallu parler vingt-quatre heures sans désemparer ]>our te donner une idée à peu près exacte de cette fantasque demoiselle.
— Fantasque, soit ! fit Platon en souriant ; mais fort originale, et très-vertueuse, à coup sûr, maigre son escapade.
— Originale, certes ; vertueuse, encore plus ! J'ai de bonnes raisons pour m'en souvenir, répondit Pierre en passant légèrement la main sur .sa joue. Tu parles d'or, la Sages.se !
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—Bonsoir, fit Platou eu lui tendant la maiu.
— Bonsoir ! répondit Pierre, qui s'en alla d'un pas agile et souple.
Tlaton le regarda s'éloigner, réfléchit un moment, puis rentra dans sa petite isba et s'endormit sans perdre une minute à de plus longues réflexions.
vn
Le comt« Platon Sourof avait une sœur, la princesse Sophie Koutsky, aussi raisonnable, aussi sensée que lui-même. De toute sa vie, elle n'avait fait qu'une folie, commis qu'une imprudence, celle d'épouser à dix-sept ans un mari malade, qu'elle aimait tendrement, qu'elle avait soigné avec tout le dévouement possible, et qui l'avait laissée veuve au bout de dix-huit mois.
— Vous ne faites jamais de bêtises, ma chère, lui avait dit h. ce sujet la grande-duchesse N . . . . dont elle était la filleule ; mais il paraît que vous avez l'intention de régler d'un seul coup tout votre passé et tout votre avenir, en fait de folies.
Sophie s'était contentc-e de sourire et de baiser respectueusement la main de son auguste marraine. Huit jours après, le prince Koutsky, un rayon de bonheur sur son visage émacié par les fièvres, conduisait à l'église celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de temps qu'elle devait encore durer.
— Si Koutsky était riche, passe encore, disait un gros général d'artillerie aussi inteUigent que ses
boulets de canon. Mais il n'a pas le sou ! Que peutelle aimer clans ce fiévreux ?
— Le sacrifice ! lui jeta bien en face une belle enthousiaste de vingt ans.
Le général s'inclina d'un air aimable et balbutia un compliment; mais il n'avait pas compris, et il n'était pas le seul.
Sophie Koutskj soigna en efiet son mari jusqu'au dernier moment, le mit de ses mains dans le cercueil, prit le deuil de veuve et continua à vivre aussi calme, aussi raisonnable que jamais.
Ce qu'elle avait recherché dans le mariage était, en eflfet, cette soif du martyre qui tourmente les grandes âmes. Elle avait aimé Toutsky parce qu'il était malade et condamné à mourir bientôt ; elle avait vu une bonne œuvre à faire en donnant à ce mourant les joies du foyer domestique, d'un intérieur harmonieux, d'une tendresse infatigable et dévouée.
Si son mari n'eût pas pris les fièvres au Turkestan en servant son pays, elle eût peut-être été moins généreuse ; mais dans de telles circonstances il lui semblait payer sa dette à l'humanité et à son pays tout ensemble.
Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu'elle comptait faire.
— Vivre un peu pour mon plaisir, répondit-elle.
En effet, depuis trois ou quatre ans qu'elle était veuve, on la voyait à peu près partout où une honnête
CO DOSLV.
femme i>eut se montrer seule. Grâce à cette dignité simple, à cette aisance tranquille et calmante, ])our ainsi dire, qui lui servait dogide, sa grande jeunesse n'avait pas ét<.' un obsUicle à sa liberté.
La famille avait d'abord ])arlt' de la nécessite d'un chaperon, mais la princesse, sans s'en offusquer d'ailleurs, avait repoussé cette idée.
— Mon chaperon serait ou une vieille femme véritablement digne de respect, — et en ce cas il me faudrait la ménager et la soigner, ce qui me couperait les ailes, — ou une demoiselle de compagnie nullement vénérable, que je pourrais traîner partout à ma suite, mais dont la protection ne serait pas sérieuse. Alors, à quoi bon ? Laissez-moi comme je suis, et si je fais quelque sottise, nous en reparlerons.
Cetto fa^;on sommaire de régler les questions de convenance avait d'abord un peu ému la famille ; puis " Sophie était si sage " que les bonnes gens avaient cessé de s'occuper de ses petites fantaisies innocentes.
Le prince Koutsky n'avait pas laissé grand' chose à sa veuve ; mais Sophie était riche de son chef, et sa fortune bien ordonnée lui permettait de vivre grandement Son principal plaisir, en été, consistiiit ;\ surprendre de temps en temps quelques bonnes amies en venant passer une journée avec elles, dans les environs, et parfois il lui arrivait de venir juscju'au camp rendre visite à son frère, qu'elle aimait beau-
coup et qui la comprenait mieux que pas un être au monde.
Deux ou trois jours après l'indiscrétion de Pierre Mourief, la belle princesse Sophie vint voir le comte Sourof. Ses chevaux seuls pouvaient se plaindre de son humeur errante, car elle leur imposait de longues courses : Mais c'étaient do vaillantes bêtes, à la fois belles et solides, et la course de Tsarskoé-Sélo, où elle habitait pendant l'été, jusqu'au camp de Krasnoè, n'était pas assez longue pour les mettre sur les dents.
La princesse passa la journée avec son frère, assista aux exercices, dîna avec lui dans son isba, et, vers le soir, la calèche à quatre places dont elle se servait dans ces sortes d'occasions s'avança devant la petite maisonnette en bois.
Mourief passait en ce moment. Ses occupations l'avaient tenu écarté de cette partie du camp pendant la journée ; et, no connaissant pas la princesse, il ignorait à qui appartenait ce bel équipage. Une curiosité, provoquée peut-être moins par l'attelage de choix que par la propriétaire de ces biens, lui fit ralentir le pas.
Sourof, reconduisant sa sœur, sortit de l'isba.
La beauté et l'expression charmante du visage de la princesse, sa grande tournure, sa distinction exquise frappèrent le jeune lieutenant.
Sophie venait de s'asseoir dans la calèche ; son
62 DOSU.
frère, appuyé sur la portière, causait avec elle : il aixîn;ut le visage légèrement étonné de Pierre, qui se retournait pour voir encore cette belle i)ersonne, et, souriant, il lui fit un signe cVapj>el.
Mourief rebroussa chemin et vint se ranger auprès de son ami.
— Ma chère Sophie, dit le comte, tu es la plus sage des femmes : tu seras peut-être bien aise de faire la connaisance du plus fou de nos jeunes braves .... Le lieutenant Pierre Mourief, mon ami ; la princesse Koutsky, ma sœur.
Pierre s'inclina profondément. La princesse regarda un instant son frère et le néophyte.
— Venez me faire un bout de conduite, messieurs ; TOUS ne devez pas être gens à redouter deux ou trois verstes de chemin à pied.
Les deux jeunes gens obéirent, et l'attelage partit d'un trot égal et parfait.
vm
— S'il n'y a pas d'indiscrétion, monsieur, fit la princesse après les premières banalités inévitables, ditesmoi pourquoi mon frère vous octroie une telle supériorité sur vos camarades de régiment ?
Pierre se mit à rire.
— Demandez-le-lui, madame, répondit-il. S'il veut vous le dire, je ratifie son jugement.
— On peut tout dire à ma sœur, fit Platon d'un air moitié fier, moitié railleur ! ce n'est pas pour rien qu'on l'a baptisée Sophie. On aurait aussi bien pu la baptiser Muette, car elle ne répète jamais rien.
Pierre s'inclina respectueusement, sans cesser de sourire.
— Fais ce qu'il te plaira, dit-il à son ami ; toi aussi, tu es si sage, si sage .... Vraiment, madame, ajoutat-il en se tournant vers la princesse, assise en face de lui, je ne mérite pas de me trouver en si parfaite société ; je ne me reconnais pas digne ....
— Raconte-moi ce qu'il a fait, Platon, dit la princesse à son frère. Tout cela, ce sont des faux-fuyants pour éviter une confession terrible, je le soup-
C4 DOSU.
c^onne. Vous avez tort, monsieur, reprit-elle en s'aclressaut à Mourief, la confession purifie d'autant mieux que parfois elle suggi'^re un moyen de réparer tme erreur.
— Ah ! madame, je n'oserai jamais. . . .
— Je vais donc parler à ta place, fit Platon, qui avait son idée. Imagine-toi, ma chère sœur que l'autre jour, pour célébrer dignement le vingt-troisième anniversaire de sa naissance, le lieutenant Mourief, ici présent, s'est grisé ....
— Ohl grisé! protesta Pierre. Egayé, tout au plus !
— .... En notre compagnie, continua Sourof. Tu peux bien te douter que si j'y assistais, le mal n'était pas grave. Mais il était si gai, qu'il nous a raconté tout au long les fantaisies d'une jeune fille fort mal élevée et que, pour ma pai't, sans la connaître, je trouve charmante.
Pierre fit une moue significative.
— Voyons, dit Platon, est-elle charmante, ou non?
— Charmante, charmante .... En théorie, oui .... mais ....
— Elle est fort mal élevée ? demanda la princeese.
— Horriblement.
— Jolie et de bonne famille ?
— Oui, princesse, l'un et l'autre sont incontestables.
— C'est Dosia Zaptine ! dit la princesse après une seconde de réflexion.
DOSLL 65
Les deux jeunes gens se mirent à rire. Pierre s'inclina.
— Madame, dit-il, jo rends hommage à votre sagesse vraiment supérieure. Près de vous, Zadig n'est qu'un écolier.
— Comment as-tu deviné? dit Platon. Je ne savais pas qu'une telle personne existât sous la lune.
— Il n'y a qu'une Dosia au monde, répondit sentencieusement la princesse, et il était réservé à M. Mourief d'être son prophète. Maintenant, messieurs, si vous voulez revenir chez vous avant la retraite, je vous conseille de ne pas perdre de temps, car vos jambes ne valent pas celles de mes trotteurs.
Deux minutes après, la calèche de la princesse disparaissait dans un nuage de poussière, et les jeunes gens reprenaient le chemin du camp.
— Comment diable Sophie a-t-ello pu reconnaître cette demoiselle Zaptine ? murmura Platon, et d'où la connaît-elle ?
— Oh ! répondit son camarade par manière de consolation, quand on l'a vue une fois, on ne l'oublie plus !.. . Platon, pourquoi ne m'avais-tu jamais parlé de ta sœur ?
— Est-ce qu'on parle de la perfection? répondit Sourof de ce ton moitié railleur, moitié sérieux, qui lui était habituel. Elle apparaît, et l'on est ébloui, voilà 1
ijQ DOSIA.
— C'est vrai ! répoudit Pierre, très-sérieux. Et ils causèrent chevaux jusqu'au moment de se quitter.
Sous ses dehors de gravité, Platon avait été saisi d'un soudain désir de prendre de plus amples informations sur le comte de Dosia Zaptine, et ce désir devint si vif, qu'il profita du premier jour de liberté pour aller rendre à sa sœur sa visite amicale.
Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois tourné, vêtue de claii', mais habillée dès le matin, lisant assidûment un gros livre dont elle coupait les feuillets à mesure.
— Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frère dans l'encadrement de la porte ; je pensais à toi.
Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui était tendue, et échangea un bon baiser avec sa sœur ; la princesse ne mettait aucune espèce de poudre de riz, et son frère pouvait l'embrasser sans crainte ; — puis il s'assit auprès d'elle.
Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, était meublé de quelques chaises cannelées ; une table d'acajou, assez rococo, en encombrait le milieu ; deux fauteuils pour les paresseux, un petit canapé, une glace un peu verdâtre, — comme
c'est l'ordluairo dans les maisons do campagne de Tsarskoe-Sélo, — tel était lo mobilier de cette retraite modosto ; et pourtant tout y respirait une S(5rénit(», une ampleur (pii ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-î'tre, les massifs d'arbustes en fleur, disposés partout où il s'était trouvé de la place, y apportaient-ils de la sérénit»', — et peut-être était-ce la grâce tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur.
— Prends un fauteuil, dit Sophie à son frère.
—Et toi?
— Moi, j'abhorre les fauteuils ; c'est bon pour les paresseux ou pour les voyageurs qui viennent du camp visiter leur sœur chérie. Je n'habite jamais que des chaises.
Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau.
— Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait à cheval une vingtaine de verstes. Qu'est-ce que tu lisais?
— Ij ÏTifclUfjcncr, de Taine.
— ^En deux volumes in-octavo ! fit Platon. 0 Sophie ! tu m' éblouis par ta raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.
— Tiens ! fit tranquillement la princesse en ]>oussant le premier volume à travers la table.
Et elle se remit à couper les pages avec son petit couteau d'ivoire.
DOSLV. 69
— Pourquoi te dépêches-tu tant à ce travail maussade ? dit le jeune homme. Rieu n'est plus déplaisant que ce gi-incement de papier.
— C'est pour avoir fini, mon grand frère, répondit Sophie en riant.
Elle coupa rapidement les dernières pages, puis reposa le volume sur la table.
— Enfin ! dit-elle avec satisfaction. As-tu déjeuné ?
— Non.
— Yeux-tu quelque chose ?
— Quamd tu déjeuneras, je t'aiderai vaillamment, mais je puis attendre.
— La princesse sonna, donna quelques ordi'es, puis, prenant une tapisserie, re\int à sa place. Platon la suivait des yeux.
— Il y a longtemps que je te connais, dit-il en souriant, et tu m'étonnes toujours. Quand est-ce que tu ne fais rien ?
— Quand je dors, répondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive parfois de rêver .... Et toi, dismoi un peu pourquoi tu t'es si fort pressé de me rendre ma visite ?
— Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland du fauteuil.
— Et puis ?
Le jeime homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans ceux de sa sœur.
— Tu es sorcière, Sophie ! dit-il en se levant.
70 DOSI.V,
— Qu'fti-je devine, cotte fois ?
C'est toi qui le dinvs. Si tu allais te tromper, ce serait biou amusant ; je n'ai garde de perdre cette chance.
— Tu os venu prendre des renseignements sur Dosia Zaptiue, fit tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prévenu ta demande, et je me suis informée. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes réponses sont prêtes.
Platon, qui se promenait à travers le salon, s'arrêta devant elle et se croisa les mains derrière le dos.
— ÎSais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacité? lui dit-il d'un ton moitié sérieux, moitié enjoué.
— Dangereuse ? Pas pour toi, mon sage fière 1 répondit-elle du même ton.
— Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant sou fauteuil et sa gaieté.
— Pose les questions, je répondraL
— Soit ! D'abord, qui est Dosia Zaptine ?
— Fédocia Savichna Zaptine est la fille d'un généralmajor en retraite, mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considérable de sœurs, je ne sais plus au juste combien ....
— Pierre Mourief en sait mieux le comte, interrompit Platon.
— Vraiment? Ça fait le plus grand honneur à oe jeune homme! Je ne croyais pas trouver en lui l'étoflfe d'un calculateur.
— Oh ! fit Platon avec bonlioraie, il sait compter jusqu'à six ; et encore quand il s'agit de cotillons.
— Tu me rassures, répondit la princesse avec son calme habituel. Eh bien ! mettons que Dosia ait cinq ou six sœurs. Sa mère est née Morlof ; — bonne noblesse — ; la famille n'est pas dépourvue de fortune, et il n'y a pas d'héritier mille. Est-ce là ce qu'il te fallait en fait de renseignements ?
— A peu près. Seconde question : le portrait que Pierre a tracé d'elle est-il exact ?
— Je te ferai préalablement observer que je ne sais pas quel portrait a tracé M. Pierre, — mais il doit être exact, puisque sur une simple indication j'ai reconnu l'original .
Platon s'inclina en guise d'acquiescement.
— Alors, fit-il après un court silence, elle est trèsmal élevée ?
— Absolument ! Elle tire pas mal le pistolet ; c'est son père qui lui a appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un été entier dans une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible ; Dosia pouvait avoir une dizaine d'années. Son professeur est mort, mais la casquette est restée, avec le goût du pistolet. Je me rappelle avoir vu, un certain printemps, Dosia arroser des pois de senteur, — qu'elle avait plantés dans une assiette à soupe, — au moyen de cette casquette-cible, tellement criblée de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir.
Ici Platon uo put oousorver son sérieux, et la prinoesse lui tint compagnie.
— Et le reste? fit-il quand il eut recouvré la parole.
— Le rest€? Il y a ti prendre et à laisser. J'ai dans l'idée qu'elle sait imparfaitement la géogiaphie : elle m'a adressé sur Baden-Baden des questions qui m'ont fait soupçonner qu'elle croyait cette ville située sur les bords du Niagara. Maintenant, je ne suis pas sûre qu'elle mette le Niagara en Amérique. Blondin lui a singulièrement brouillé les idées avec ses pérégrinations ; Blondin était son héros à l'époque où la casquette lui servait d'arrosoir. Elle rêvait de se promener à cheval sur une corde tendue en travers du Ladoga .... Elle m'a même demandé si ce serait très-difficile. Je lui ai répondu que le difficile ne serait pas de se promener, mais de décider le chevaL
— Le cheval qui rue ?
— Ah ! tu le connais ? Oui, le cheval qui rue, ou même un autre.
— En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a donc renoncé à son projet ?
— Après quelques essais infructueux sur une ligne tracée par terre, elle a dû renoncer à son rêve, non sans un (rrand crève-cœur. En histoire, elle est trèsforte. —elle a dévoré un tas énorme de gros volumes dans la bibliothèque de son père ; mais ces lectures
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n'ont pas modifié ses idées sur la géographie. Elle écrit trt's-correctement les quatre langues, russe, allemande, française, anglaise ; — elle joue du piano trèsbien, quand elle veut, mais elle ne veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et ignore absolument les premiers principes de l'arithmétique. — C'est complet ! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espèce de personne est donc sa mère ?
— La femme la plus posée, la plus méthodique, la plus sérieuse qui se puisse voir : maigre, maladive, un peu mélancolique, ignorante comme une carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes étrangères, — ce qui explique un peu l'éducation bizarre de Dosia.
— Et les autres sœurs ?
— Ce sont de sages personnes, très-rangées, pédantes même .... Explique qui pourra ces anomalies. Un farfadet a dû se glisser dans le berceau de Dosia le jour qu'elle est née ; en le cherchant bien, on le trouverait peut-être dans ses tresses ou dans les plis de sa robe.
— Et le moral ? fit Platon redevenu soucieux.
— Le moral est excellent, il rachète le reste.
Les yeux du jeune officier exprimèrent une série d'interrogations si éloquentes que la princesse se mit à rire.
— Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomnié sa charmante cousine ; s'ils se sont querellés, il est cer-
7t DOSIA.
tain 4u'il n a pas ou lo tlossus, car Dosia a un caquet tle premier ordre. Mais le moral, jo lo répète, n'en est pas moius excellent. Cette petite fille a très-bon cœur, — non pas ce bon cœur qui consiste à donner à tort et à travers ce qu'on possède ; mais elle a le cœur généreux et paye de sa personne îi l'occasion. Je l'ai vue, on temps tle lièvre, ])orter des secours à ses paysans, comme une vaillante qu'elle est Je l'ai vue se jeter à l'eau pour repêcher un petit marmouset de quatre li cin([ ans qui s'était avancé trop loin on prenant un bain, et que le courant emportait: elle nage comme un poisson, par parenthèse ; mais tout habillée, ce n'est pas réjouissant. Elle est bonne, très-bonne.... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse en riant.
— Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes de contra;>tes violents sont également susceptibles de mal et do bien .... Mai.s la morale, qu'en faisons-nous dans tout cela ?
— Dosia est l'honneur même, répondit la princesse. C'est la vraie fille de son père.
Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'était assombrie. Il garda lo silence.
— Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit affirmativement la princesse en le regard a lit.
— Oui! ... et cela me chagrine, car cette enfant, ETec ses défauts, me semble fort intéressante ....
Et Platon confia à sa sœur les confidences caractéristiques de Pierre Mourief.
— C'est fâcheux, dit la princesse quand son frère eut fini. Mais jo ne vois là qu'un enfantillage ....
— Sans doute, reprit Platon. Cependant, pour celui qui l'épousera, cet enfantillage n'est pas sans conséquence.
La princesse ne répondit rien. La chose envisagée sous ce jour était en effet sérieuse.
Heureusement, on annonça le déjeuner, et la conversation prit un autre cours.
La journée s'écoula. Le soir venu, au moment ou Platon se préparait à monter en selle, sa sœur l'arrêta
— Es-tu curieux de voir Dosia ? lui dit-elle.
Platon réfléchit un moment,
— Certainement, répondit-il. Elle me fait l'effet d'un écureuil charmant et un peu farouche.
— Bien ! Nous aurons des régates dans six semaines, je l'inviterai, — sans sa mère, — et tu la verras dans tout son beau.
Platon prit congé de sa soeur et galopa bientôt vers le camp.
— C'est dommage ! se dit-il tout pensif en secouant la tête.
— C'est dommage ! répéta-t-il une seconde fois au
bout d'un quart d'heure.
Surpris lui-même de cette persistance d'une même idée, il s'interrogea et s'aperçut qu'il pensait à Do«ia Zaptine.
— Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta sœur? demanda Pierre Mourief à son ami, deux ou trois jours après cette visite.
— Non. Pourquoi ?
Pierre hésita un moment.
— Tu as dû lui donner une idée bien étranj^e et peu flatteuse de mon individu : les quelques mots que tu lui as dits au sujet de ma cousine Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup de mon intelligence ....
Platon se mit li rire.
— Détrompe-toi, mon cher ! ma sœur ne condamne pas les gens pour si peu ; je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi ... . D'ailleurs, rien n'est plus facile que de t'en assurer.
— Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur joyeuse.
— En m'accompagnant dimanche. Je dois déjeuner avec elle ; nous partirons de bonne heure, avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et en large BUT le chapitre de tes errements.
Pierre, enchanté, remercia son ami, demanda si la
princesse excuserait la poussière du voyage, si ce n'était pas très-impoli, et sur tous ces points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne demandait que cela.
Le comte Sourof était très-réservé dans les présentations qu'il faisait à sa sœur. Jusque-là bien peu de ses camarades avaient été admis à l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette réserve venait d'un sentiment naturel des convenances ; il ne sied pas que la maison d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief à l'accompagner, le comte Platon s'était donc départi de ses habitudes ; si on l'eût interrogé, ce sage eût peut-être perdu une parcelle de sa sérénité ; il est à craindre qu'il n'eût témoigné une ombre d'humeur à l'intrus qui se mêlait de questions si délicates. Au fond, le comte Platon avait engagé Pierre Mourief à déjeuner chez sa sœur parce qu'il s'en remettait à la pénétration de celle-ci pour tirer du jeune officier tous les éclaircissements désirables au sujet de son escapade avec Dosia Zaptine.
Dosia était devenue insensiblement le sujet de toutes ses rêveries inconscientes. Les cheveux ébouriffés, les bottines mordorées et les yeux rieurs de cette capricieuse flottaient devant ses yeux comme s*il l'eût connue. Il pensait à elle avec regret, comme à un jeune animal élevé avec soin, avec tendresse, et Tolé au moment où il commençait à faire honneur «à
son éducation. Il n'avait jamais ^•n cette })ctito fiUo intraitable, et il la ]>lai^iiait comme s'il l'eût aimée cnfîiut ; il la plaignait iVavoir, si jeune, nn souvenir qu'elle voudrait ])lus tanl pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrilices . . .
Le dimanche venu, les jeunes g«-'ii>> pi miii la route de Tsarskoé-Sélo, en calocho, jx>ur éviter la poussière. Platon se taisait. Pierre avait peine à l'imiter et 86 contenait ]>ourtant, de i)eur de paraître indiscret Au fond, il grillait d'adresser à sou ami les questions les plus diverses sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir.
— Est-ce que ta sœur est bel esprit ? demauda-t-il à Platon. Je suis si ignorant !
— Si tu es ignorant, mon bon, répondit tranquillement le jeune officier, fie-toi à ma sœur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te prêtera des livres, ne t'a<lressera pas une question et te renverra penaud, pénétré du désir de t'instruire, — avec un gros bouquin sous le bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres.
Et, soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon lai.ssa entrevoir le volume de Vin- UUiffenrrf bien et dûment recouvert d un journal f ranr-ais.
— Elle t' a prêté cela ? fit avidement Mourief ; montre-le-moi !
— Oh î tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion : tu n'y comprendras lien.
DOSL\. 79
Pierre ouvrit eu effet le livre à deux ou trois endroits différents et le rendit à son ami avec uu visage piteux et défait qui amena un sourire sur les lèvres de Platon.
— Mais alors, dit le pauvre garçon, la i)rincesse va me trouver horriblement bete V
— Oli ! que non ! répondit son ami. Elle ne pense pas que, i)Our n'être pas une béte, on doive comprendre d'emblée les livres qui exigent des études préparatoires. Vous vous entendrez très-bien. Elle n'est pas bas bleu le moins du monde ; tu verras !
La calèche s'arrêta devant le petit j^erron, et deux minutes plus tard, Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil vert d'eau, causant avec la princesse comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes avaient disparu avec le couteau à papier, et quelques romans modernes rôdaient seuls sur la table dacajou rococo.
On déjeuna gaiement; la bL'lle argenterie, le fin cristal mousseline, les radis roses, la nappe étincelante, les bouquets de fleurs qui se cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de la princesse Sophie formaient un ensemble haimonieux, bien pondéré, oii les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans l'art de composer un tableau d'intérieur avec les objets qui l'environnaient. C'était peut-être
ce qui donnait à sou logis un charme indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.
Apres une convei-sation décousue et enjouée sur les mille sujets qui circulent dans un même monde, la chaleur du soleil ayant diminué, vers quatre heures, la princesse proposa une promenatle dans le parc.
Ils entreront par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre 1", sur laquelle on lit, d'un côté, une inscription russe en lettres d'or, et de l'autre, en fran(;ais : A mes chers œmpcufnons d'armes. Aussitôt, la fraîcheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l'impression d'une vie nouvelle.
Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncèrent dans les grandes alites dont le vert foncé change avec les heures du jour. Lo lac, par échappées, brillait comme un bol immense rempli de vif-argent. L:i coupole dorée du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l'ombre les environna de nouveau, et ils avancèrent lentement dans les allées sinueuses, si bien sablées qu'elles ont l'air d'un jonjon anglais, et protégées par une verdure si ('paisse qu'on dirait une forêt inviolée.
Ils trouvèrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point environné d'une balustrade do pierre, où sans doute l'ancienn'î cour se réunissait, sous
Catheriue, pour deviser ou pour goûter, — mais, de nos jours, désert et presque négligé.
Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique : les arbres autour paraissaient plus vieux et plus vénérables qu'ailleurs, et, du reste, les vieilles pierres, quelque part que ce soit, semblent toujours avoir quelque chose à vous conter.
Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé plus d'une fois à la fantasque Dosia, — en ce moment même peut-être occupée à s'aveugler consciencieusement, les yeux fixés sur le lac Ladoga, — peut-être aussi préparant quelque mystification in(''narrable à n'importe quel personnage, — le plus sérieux étant le meilleur en pareil cas. Mais persomie n'avait prononcé son nom.
— Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y a-t-il loin d'ici à la maison du garde ?
— Dix minutes, répondit le comte.
— Eh bien ! mon ami, fais-nous apporter du laii Je meurs de soif.
Mourief se leva, empressé.
— Permettez, princesse, fit-il, j'irai.
Elle le retint du geste.
— Non, monsieur, vous êtes mon hôte, dit-elle avec la grâce qui lui était particulière. Mon frère prendra cette peine.
Platon s'éloigna aussitôt à grandes enjambées. Il avait compris que, seule avec le îeune homme, sa