‹ DosiaChapitre 2 sur 5 · D08IA · texte numérisé non relu

D08IA

sœur amcuerait bien i>lus fiicilomeut les confidences, et qu'à sou retour il trouverait Pierre disposé à se confesser sans réserve.

En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres, lorquo la princesse, souriant i\ demi, dit brusquement au jeune officier :

— Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si piètre opinion de ses mérites?

— Ce qu'elle m'a faiit, princesse ? . . . . s'écria l'infortuné.

Il s'arrêta net, puis reprit après une demi-seconde de réflexion :

— Elle a failli me faire faire une sottise dont je me serais rei>enti toute ma vie.

— J'a<lore les sottises ! répondit Soj)hie avec son sourire engageant. Kacontez-moi cela !

En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa cousine sous le toit maternel. La princesse l'écoutait toujours avec un demi-sourire.

— Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit baleine, — car dans sa colère il s'était animé, — si elle n'avait pas voulu revenir à la maison, qu'auriez-vous fait ?

— Je l'aurais amenée à ma mère, comme je le lui avais dit. Et quel savon j'aurais re';u ! Encore doisje des remerciments ti cette tête folle pour m'avoir épargné cet orage-là.

— Votre famille n'eût pas été satisfaite de ce choix?

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— Certes, nou! Mais vous, priucesse, vous qui la coiijiaissez, à ce que je vois, aimeriez-vous à la voir des vôtres ?

— Oh ! moi, clit SopLde, je n'ai pas qualité pour juger ces choses-là ! D'abord, je trouve Dosia délicieuse avec tous ses défauts, — et puis, j(3 la mettrais bien vite à la raison si je l'avais seulement un an avec moi ; et enlin, je ne l'épouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la question du tout au tout.

— Je ne l'épouserai pas non plus, Dieu merci! s'écria Pierre en levant les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance.

Mais, dites-moi, monsieur, si votre famille avait refusé son consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine à un degré assez proche pour que le mariage vous soit interdit par l'Eglise V

— J'avais pensé à cela, en eliet, répondit le jeune homme. En bien ! j'aurais donné ma démission, et nous nous serions mariés à l'étranger. Il est avec le ciel des accommodements.

— Vous auriez encouru le risque d'une disgrâce ?

— Mon Dieu, il l'aurait bien fallu ! Une fois que je l'avais enlevée !

— V'ous l'auriez épousée malgré tout'?

Pierre regarda la princesse avec quelque surprise.

— Puisque je l'avais enlevée ! répéta-t-il plus lentement.

La princesse, baissant les yeux, savoura un mo-

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meut la joie tivs -délie; to et suprême de rencontrer une âme absolument droite et honnête. Elle voulut approfondir encore cette jouissance.

— Et vous ne l'aimiez pas follement ?

— Franchement, non. Jo no l'aimais pas du tout, je le vois maintenant. Jo sens (ju'il faut autre chose que la beauté et l'esprit pour inspirer un véritablo amour.

— Ah ! vous avez fait cette découverte ? dit en souriant la princesse.

Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie n'eut pas l'idco do lui demander depuis quand, car il eût été bien honteux d'avouer que cette conviction datait de l'instant même.

— Vous auriez épousé Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle no pourrait pas vous procurer le vrai bonheur ?

— Mais, princesse, puisque jo l'avais enlevée! répéta PieiTo pour la troisième fois.

Sophie tendit la main au jeune officier.

— Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous êtes un preux î mais, ajouta-t-elle en retirant sa main, bénissez le ciel de n'avoir pas poussé l'épreuve jusqu'au bout II est heureux pour elle et pour vous que l'affaire se soit terminée si brusquement, car si elle n'est pas la femme de vos rêves, vous n'êtes pas non plus le mari qui lui convient.

— A quel infortuné, à quel condamné à perpétuité

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destineriez-vous donc la maiu do cette fantasque jeune personne ?

— Ah ! voilà ! fit la princesse avec son sourire énigmatique ; jo n'en sais rien, mais, pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus sage que vous.

Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et des verres. On se rafraîchit, et le paysan s'en retourna.

Au moment où la princesse se levait pour continuer sa promenade :

— Vous êtes bien sûr, dit-elle à Pierre, que le retour de Dosia chez sa mère ne vous a pas laisse de regrets ?

— Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et la plus profonde ! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-là.

— Heureuse prérogative d'une bonne conscience ! dit la princesse en s' adressant à son frère. Tu vois dôvant toi, Platon, l'homme qui n'a jamais connu le remords ! Admire-le ! . . . .

— Ah ! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-être c'était de penser que je l'avais échappé de si près ! Grand Dieu ! je frémis quand je pense au danger que j'ai couru.

Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les trois, pour des motifs très-différents. I f« contentement le plus sérieux était celui de Sophie.

Su DOSIA.

La i)nucesse, eu efiet, passait sa vie a chercher de belles âmes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, il se chantait dans son cœur un concert à ravir les anges du paradis. Ce jour-l?i, le concert fut particulièrement brillant.

On no sait quelles paroles mystérieuses échangèrent Sophie et son frère dans un aparté, mais, tout le long de la route, en revenant au camp, Platon ne fit que fredonner des airs d'opéra. Pierre Mourief ne dit pas un mot et fuma huit cigarettes.

Les deux jeunes gens retournèrent souvent chez la princesse. Cet intérieur paisible avait pris tout à coup possession du lieutenant Mourief, au point de lui faire dédaigner ses anciens plaisirs.

Le théâtre seul l'amusait encore, mais il était devenu plus difficile sur le choix du répertoire, et un beau jour il s'aperçut que le ballet l'ennuyait.

Heureusement les grandes manœuvres eurent lieu, et le camp fut levé, — ce qui rétablit Pierre dans son assiette ordinaire, grâce à une semaine de fatigues bien conditionnées. Pendant huit jours il ne fit que dormir, manger, prendre l'air, tomber de sommeil, et ainsi de suite. Après quoi il se retrouva en possession de toutes ses facultés.

Comme le lui avait prédit Sourof, la princesse lui avait prêté des livres, et lui, qui ne pouvait pas souffrir la lecture, il y avait pris un plaisir extraordinaire. Charmé de ce changement, sans se rendre compte qu'il avait pour cause le plaisir de parler avec la princesse Sophie de choses qu'elle aimait et admirait, il s'était dit que sans doute il avait fini do

semer sa folle avoine et qu'il entrait dans l'ère clea occupations plus stables.

Pourtant, à bien rcgartlor autour de lui, il s'aperçut que ses camarades, pour la ]dupart de son fige ou plus âgés, semaient encore leur avoine à pleines poignées sur tous les chemins imaginables, et un beau matin il s'éveilla en se demandant pourquoi il allait si souvent chez la princesse Koutsky.

—Je dois bien l'ennuyer! se dit-il avec mélancolie.

Et il prit soudainement une résolution énergique, celle de ne plus importuner de sa présence cette généreuse princesse. Le cœur gros de regrets, à cette décision que personne ne lui demandait, il se préparait à écrire un petit billet bien poli, en renvoyant les livres prêtés, lorsque la Providence, dispensatrice des biens et des maux, lui rappela que ce jour même était celui des régates, et qu'il avait promis de passer cette journée chez la princesse avec Platon.

— Ce sera pour demain, se dit-il, illuminé d'une joie enfantine. Encore une bonne journée, et, puisqu'elle m'a invité d'elle-même, il est clair qu'aujourd'hui je ne suis pas importun. D'ailleurs, je crois qu'elle aura du monde.

L'infortuné ne croyait pas si bien dire.

Comme il entrait chez la princesse, vers une heure de rapr«-s-midi, pimpant et tiré à quatre épingles, il vit venir à sa rencontre son ami Platon, dont la physionomie lui sembla particulièrement narquoise.

— Ecoute ! lui dit celui-ci avec uu mouvement du coin des lèvres assez inquiétant. Je crois que les grandes joies sont dangereuses. Ma sœur a eu une idée ; je no sais si tu la trouveras bonne .... j'ai peur que non.

— Parle donc! dit Pierre impatienté. Tu nous tiens dans le courant d'air.

— Eh bien ! mon ami, voici le fait. Ma sœur aime la concorde et voudrait voir la paix régner sur toute la terre avec une corne d'abondance dans chaque main. Ne pouvant réconcilier les empires, — hélas I parfois irréconciliables ....

— En as-tu encore pour longtemps? interrompit de nouveau le jeune lieutenant.

— Non, j'ai fini .... ma sœur contente ses aspirations pacifiques en réconciliant les particuliers. Elle savait que ta cousine Dosia et toi vous vous fîtes séparés sur le pied de guerre, elle a entrepris de vous faire donner la main, et pour ce, elle l'a invitée à assister aux régates.

— Dosia !.. . Dosia ici ! s'écria Mourief en sautant sur son manteau qu'il avait déposé sur un banc.

— Dans ce salon même. Allons, ne fais pas attendre ma sœur. Elle t'a vu passer sous la fenêtre, et doit s'étonner de notre long entretien.

Et le sage Sourof, riant malgré lui, et malgré lui un peu inquiet, entraîna presque de force son ami Pierre dans le salon vert d'eau.

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Dosia était là, en eûet, trônant au boau milieu du canapé, dont sa robe occupait le reste. EU»» se tenait droite comme un cier^^e, impassible comme une ?tatue, et grave comme un bébé qui attend sa soupe.

Quatre ou cinq dames, — bien choisies pour la circonstance, parmi celles qui ont des yeux ])our ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre, — servaient de cadre ^ ce joli tableau. Sophie s'entendait à arranger les choses : elle s'était promis de s'amuser de la rencontre des deux ex-fiancés, et elle se tenait parole.

— Oh ! princesse, ce n'est pas bien ! murmura le jeune lieutenant en baisant la main de Sophie.

— Bah ! il fallait bien en arriver là un jour ou l'autre, lui réf>ondit celle-ci de l'air le plus détaché.

C'était rigoureusement vrai. Pierre s'inclina respectueusement devant Dosia, qui lui fit une inclination de tête à la fois sèche et cérémonieuse. Platon, adossé au chambranle de la porte, les regardait avec on certain malaise.

Pierre prit bravement son parti, s'assit sur une chaise qui se trouvait près de la jeune fille et entama la conversation.

— Vous vous êtes toujours bien portée, cousine, lui dit-il, depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir?

— Je vous remercie, mon cousin, répondit-elle. J'ai attrapé un rhume.

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Elle toussa deux ou trois petites fois, puis continua de feuilleter un album.

— Et mon excellente tante n'a pas été malade? reprit Pierre sur le même ton.

— Non, mon cousin, je vous remercie : pas plus qu'à l'ordinaire.

Pierre ne put y tenir. Sa malice naturelle l'étouffait depuis un instant ; le cercle bête et compassé qui les entourait lui inspirait la plus véhémente envie de faire quelque sottise ; il se pencha un peu vers sa cousine et lui glissa doucement :

— On ne vous a pas mise en pénitence pour votre dernière escapade ?

— Non, mon cousin ! Et j'ai gardé mon cheval, et mon chien couche sur le pied de mon lit, et j'ai une chambre à coucher pour moi toute seule ! . . . .

— Ça ne m'étonne pas, riposta Pierre, si vous avez pris votre chien pour camarade de chambrée ....

— Et je fais tout ce que je veux à présent ! conclutelle avec un regard de colère.

— C'a toujours été un peu votre habitude, répliqua son cousin sans se troubler. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez fait des progrès .... Et le piano ?

La princesse, qui les étudiait du coin de l'œil, vit que la querelle allait s'engager et se hâta d'appeler Pierre à son côté, pendant que Platon prenait la place restée vacante. Dosia redevint aussitôt grave

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et pos<5e ; la rougeur que la col^ro avait appelée Bnr SOS joues tomba, et sou délicieux visage reprit l'expression lie malice enfantine et tendre qui la rendait si séduisante.

— Là, monsieur Pierre, dit Sophie, qui ne pouvait 8'em]>êclicr de rire, attendez que nous ayons pris une tasse do chocolat. No renouvelez pas les hostilités avant la fin do l'armistice. Vous aurez le temps de vous quereller ; la journée est longue.

— Elle est intolérable avec son aplomb, murmura Pierre encore ému.

— C'est vous qui avez commencé.

— Je l'avoue. Mais elle n'aura jias le dernier mot. . . .

— N'oubliez pas qu'elle est mou hôte, monsieur Mourief. Pour l'amour de moi, soyez ])atient.

— Pour l'amour de vous, princesse, je forai tout ce que vous voudi'oz! dit spontanément Pierre en levant les yeux vers le beau visage qui se penchait vei*8 lui.

— Je vous remercie et je compte sur votre parole.

La princesse s'éloigna, et l'on servit le chocolat, après quoi la société se dirigea vers le lac oîi les régates devaient avoir lieu.

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La flottille de Tsarskoé-Sélo est nue chose biei) curieuse. Elle a son amiral, — non pas un amiral d'eau douce, s'il vous plaît ! Ce service est d'ordinaire confie à quelque officier de marine, en récompense d'une action d'éclat oii il a été blessé assez gi'icvement pour être exclu du service actif.

La flotte de Tsarskoé-Sélo se compose de tous les modèles d'embarcations légères employées dans l'étendue de l'empire. Tout s'y trouve, depuis la périssoire en acajou, le podoscaplie élégant, depuis la i^éniclie réglementaire, le youyou, la simple barque plate où les mamans ne craignent pas de s'embarquer, jusqu'à la barque des Esquimaux, en peau de veau marin, jusqu'à la jonque chinoise, qui s'aventure dans les eaux de l'Amour, jusqu'à l'embarcation kamtchadale, étroite et baroque, jusqu'à la longue pirogue, maintenue en équilibre par des perches transversales. Les modèles originaux, amenés à grands frais des plus lointaines extrémités de l'empire, sont conservés dans une sorte de musée auquel a été assignée pour demeure une espèce de château

assez laid, en briques brunes, flanqué de deux pseudotours rondes ; mais les copies de ces modèles sont à la disj^osition des amateurs. On peut, h. toute heure du jour, s'embarquer seul sur le na'S'iro de son choix, ou se faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout cela gratis; libre au promeneur généreux de récompenser le matelot qui lui présente la gaffe et l'amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs du soleil pendant qu'un dais de toile prot<^ge les belles dames ou les élégants officiers.

C'est cette flottille étrange et variée qui devait concourir aux régates. Parmi tant d'embarcations différentes, on avait fini par établir une sorte de classification, tant à la voile qu'à la rame.

Les grands-ducs étaient les premiers à concourir, à la voile, avec les grandes péniches hardiment cambrées ; les simples mortels se contentaient de la rame ; de jeunes officiers s'étaient fait inscrire pour les courses en podoscaphe et en périssoire, courses qui offrent toujours un élément comique en raison des accidents inévitables et du maniement bizarre de la pagaie.

Lorsque la soci<*té de la princesse arriva au bord du lac, une foule parée, composée de tout ce que Tsarskoé-Sélo et sa voisine Pavlovsk avaient de plus élégant et de plus riche, se pressait sur les bords de cette immense coupe de cristal.

Pétersbourg et les environs avaient aussi envoyé

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leur contingent de spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient instinctivement dans les endroits peu favorisés, d'où l'œil n'embrassait qu'une étroite partie du parcours, tandis que la noblesse et la haute finance se rapprocliaient de l'embarcadère impérial, où la famille du souverain présidait à ces jeux.

Des tapis et des sièges de velours couvraient le large espace dallé de marbre. Sur les marches énormes qui descendaient jusque dans le lac, s'étageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages, des officiers de service, tous en pimpant uniforme, en fraîche toilette d'été. Les gros généraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le poids de l'uniforme trop juste et des lourdes épaulettes.

C'était la cour encore, mais en villégiature, avec une étiquette bien restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.

La princesse Sophie s'était fait garder quelques places non loin de l'embarcadère, et ses amis lui formèrent une garde d'honneur compacte.

Le signal fut donné, les gracieuses embarcations s'élancèrent, les voiles de toutes formes découpèrent sur le ciel des courbes élégantes, puis disparurent derrière l'île qui occupe le milieu du lat.. On les aperçut à travers une clairière, puis elles disparurent encore.

Les yeux se fixèrent avec avidité sur la pointe de

rile oii devaient ap]mraîtro les voiles rivales.

l'ne pt'uii'be blanche sortit la i)romièro de la verdure et se dirigea vers le rivage ; par une manœuvre audacieuse, le grand-duc A .... , qui tenait la barre, vira de bord presque au ras du cap et obtint une avance considérable sur les autres, qui avaient pris du champ pour doubler la pointe.

Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitôt contenu par le respect, et, une demi-minute après, un coup do canon, — canon de poche, s'entend, — annonça que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares, le prix do sa hardiesse.

— Ce n'est pas étonnant, grogna un pessimiste, quand on est né grand amiral do Rus-sio ....

— Encore faut-il le devenir, répondit un optimiste.

La musique militaire exécuta une marche joyeuse, et la .seconde course commenta.

Il faisait beau, trop beau, car le soleil, réverbéré sur le miroir du lac, était aveuglant malgré les ombrelles de soie. Dosia seule avait l'air de ne pas s'en apercevoir ; elle absorbait le spectacle qui lui était offert, avec toute l'avidité d'une jeune })lante qu'on arrose.

— Je voudrais bien avoir gagné le prix ! dit la jeune fille à la princesse, sa voisine.

— Pour avoir la coupe d'argent? lui demanda celle-ci.

— Non ; pour avoir eu à donner ce coup de barre I

C'était un joli coup do bane, droit comme uu I ! Ce doit être amusaut : il faudra que j'aie une péniclio à la campafiçne.

— Pourquoi pas un bateau à Tapeur? murmura Pierre à l'oreille de sa cousine.

Celle-ci se retourna, les yeux pleins d'éclairs, et fit un imperceptible mouvement. Certes, trois mois plus tôt, Pierre n'aurait pas évité l'affront d'un soufflet public ; — mais Dosia semblait s'être modérée depuis leur dernière et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la peur, et pour un petit mouvement de recul qu'il n'avait pu retenir ; — ce que voyant, Dosia se mit à rire, sulHsamment vengée.

Les régates se succédèrent et finirent par se terminer à la satisfaction générale. Aussitôt, pendant que la famille impériale retournait au palais, le lac se couvrit de promeneurs ; les embarcations, délaissées pendant l'étr, redevenaient à la mode à partir des régates, et l'on se les serait disputées, sans l'extrême courtoisie de ce monde bien élevé.

La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui contient une douzaine de personnes ; les jeunes gens prirent les rames, la princesse et Dosia les imitèrent, et la joyeuse société se promena bientôt à tort et à travers sur les ondes ridées par une aimable brise.

— Mon Dieu, Pierre, que tu rames mal ! s'écria Dosia impatientée.

S'apercevant que, fidMo à sou habitude d'enfanœ, elle avait tutoyé sou cousin, elle se troubla légèrement

— Que vous ramez donc mal, mou cousin ! repritelle en contralto, avec une gravité qui fit rire toute l'assistance. Très chère et très honorée cousine, répartit Pierre, tout le monde n'a pas, comme vous, des dis|x)sition8 aussi brillantes que naturelles pour les exercices spéciaux aux jeunes garçons.

Dosia le regarda do travers, et, remettant la pirogue dans sa route d'un vigoureux coup de rame ;

— C'est vrai, dit-elle, j'aurais dû être un garçon ! Comme c'aurait été amusant ! (^uaud je penso qu'on m'aurait ordonné tout ce qu'on mo défend ! Ça n'est pourtant pas juste !

L'hilarité reprit de plus belle. Malgré un grand mal de tête qu'il avait attrapé à regarder le soleil sur le lac, Platon lui-même ne put réprimer un sourire. Dosia se pencha sur son aviron et lit voler la pirogue de façon à rendre sérieuse la tâche de ceux qui la secondaient.

— Halte î dit-elle au bout d'un moment

Et les rameurs se posèrent sur leurs avirons. Lo spectacle qui les environnait était réellement unique. Le chemin sablé qui fait le tour du lac fourmillait littéralement de promeneurs. Tous les bancs étaient occupés. Les toilettes les plus diverses, les teintes les plus douces comme les plus éclatantes ressor-

taient sur la verdure, déjà légèrement touchée par les premières atteintes de l'automne. L'air était incroyablement pur, et pourtant la mélancolie des premiers brouillards se faisait sentir sous la sérénité de ce jour ensoleillé.

Mais si la princesse et son frère échangèrent un regard où se lisait cette même pensée, Dosia n'était pas à l'âge oii l'on pense à l'automne, ni même au lendemain. Elle regardait la rive, le bain turc près duquel la pirogue passait lentement, emportée par la vitesse acquise, les buissons de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont de marbre qui plane au-dessus des misères de ce monde avec sa colonnade rosée et ses balustres à jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux, non dépourvu de grandeur, qui caractérise Tsarskoé-Sélo ; — elle regardait la foule élégante et distinguée, les saints échangés, les signes d'amitié, les arrêts pour une courte conversation ; — et ses impressions confuses se traduisirent en une seule phrase :

— C'est ça le monde ? c'est joli, je voudrais bien y aller !

— Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.

H s'attendait à une verte réplique ; à son extrême surprise, Dosia poussa un soupir, — un soupir de regret plutôt que de contrition, mais il ne faut pas tout

tlomanJrr ^ la fois, — et reprit sou aviron sans répondre.

— Est-ce vrai, ]irincesse, dit tout à coup la jeune indisciplinée, sans discontinuer son exercice ; est-ce vrai que je suis si mal élevéi' ?

Elle n'avait pas parlé haut, l;i princesse était sa voisine, on ne l'avait pas entendue. Sophie lui répondit sur le même ton :

— Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez : assez mal, à la vérité.

— C'est dommage . . . soupira Dosia. Mais est-ce que ra m*empcchera de m'amuser dans le monde? Vous savez que maman me présente cet hiver ?

— Cela vous empêcherait certainement de vous amuser, si vous ne deviez pas changer ; mais, soyez sans crainte, d'ici à trois mois vous serez beaucoup plus ....

— Convenable! souilla Piene, qui se mit à ramer avec conviction.

Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin commenr;ait à être inquiet de cette réserve inusitée, quand on aborda.

Le débarquement s'opéra sans encombre. Platon, descendu le premier, ofTrit la main aux dames et les déposa toutes sur le chemin. Dosia seule était restée en arrière avec Mourief, qui retirait une rame de l'eau, non sans quelque difficulté, car, n'étant pas né amiral, lui, il la soulevait par le plat au lieu de la

retirer par le travers.

— Savez-vous nagiT, mon cousin ? lui clit-elle tout doucement, en retenant de la maîn gauche les plis de sa rube.

— Mais oui, ma cousine.

— Eli bien, nagez maintenant ! s'écria-t-elle en franchissant d'un bond le bord de la pirogue sans toucher à la main que lui ojBfrait Platon.

Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court après sa queue et repoussa vivement la ph'ogiie loin du rivage.

Pierre avait roulé au fond de la frcle embarcation, et, si ce n'était le mouvement instinctif qui l'avait fait se cramponner au banc, il eût passé par-dessus bord. Sans se troubler, il se releva et chercha les avirons, mais n'en trouva qu'un : les autres avaient été remis au matelot de service et gisaient sur l'embarcadère.

Il se croisa les bras et regarda dédaigneusement le rivage.

— Eh bien ! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac ? Veux-tu une mandoline ?

— Envoie-moi plutôt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de détresse son unique a\dron.

Dosia, la tête un peu de côté, contemplait son ouvrage avec une satisfaction évidente. La princesse était contrariée ; les autres riaient de bon cœur.

Platon regardait Dosia, et la conviction pénétrait en lui, de plus en plus profonde, que Pierre n'avait

rien cache, et que cette enfaut n'était qu'une enfant.

— Il n'est pas possible qu'elle joue ainsi avec un homme qui aurait fait battre son cœur, se disait-il ; ce serait le dernier degré de l'impudence !

Et une Riitisfaction réelle entra en lui, absorbant peu à peu son mal de tête. A mesure que ses doutes 8*évaporaient, sa souffrance diminuait, et il se sentit soudain léger comme une plume.

Il n'y avait aucune barque disponible pour remorquer le })romeneur solitaire, qu'un courant presque insensible emportiiit vers l'île, — déserte, hélas! — lorsque fort heureusement un podoscaphe monté par un de ses camarades de régiment vint le reconnaître.

— Es-tu un navigateur audacieux ou une simple épave ? demanda le nouveau venu.

— Tout ce qu'il y a de plus épave, mon cher. Ramène-moi au rivage, il y a une récompense.

— Comme pour les chiens perdus, alors ? s'écria le joyeux officier. Tiens, prends le bout de mon mouchoir de poche ; je te remorque.

Ils arrivèrent ainsi au débarcadère, non sans une série de fausses manœuvres qui firent la joie des assistants.

En touchant le sol, Pierre salua sa cousine avec toute la reconnaissance qui lui était due.

— Bah! lui dit celle-ci en haussant les épaules, qu'est-ce que cela prouve ?

— En effet, répliqua Mouriof, je me demande ce que cela prouve !

— Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d'aftaire. On se jette à Teau, on nage d'un bras, et l'on ramène son embarcation.

— Grand merci, cousine ! c'est bon pour vous, ces amusements-là ! Je n'ai pas de goût pour les bains forcés, repartit le jeune homme, piqué de ce dédain.

— Voyons, enfants, faites la paix, dit la princesse ; faut-il qu'on soit toujours à vous réconcilier?

— Oli ! nous réconcilier ! c'est impossible, s'écria Dosia. Nous sommes brouillés de naissance. Nous n'avons jamais pu nous entendre ....

Un éclair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre à ceux de sa cousine, qui rougit soudain et se hâta d'ajouter avec l'honnêteté de sa nature hostile au mensonge :

— Nous entendre pour longtemps !

Et Platon sentit son mal de tête revenir avec une nouvelle violence.

xiu

Ou avait dluu depuis uiio lieuro, et les conversatious languissaient ; la j**incesso proposa do retourner au parc, sou offre fut acce}»tée avec empressement. Les dames qui étaient venues de Pétersbourg furent reconduites jusqu'au chemin de fer, et les quatre promené uis, livrés à leurs propres ressouices, se dirigèrent vers les grands tilleuls qui sentent si bon au mois de juillet, et dont l'ombre est si douce les soirs d'été.

Platon marchait devant, à côté do Dosia ; celle-ci trouvait toujours moyen de se tenir le plus loin possible de sou cousin, que pour 1 heure elle détestait cordialement

— Mademoiselle Théodosie, dit le jeune capitaine, comment trouvez-vous notre Tsarskoé ?

— Charmant, répondit la jeune fille ; mais, si vous ne voulez pas que je modifie mon opinion, ne m'appelez pas Théodosie. Ce n'est pas ma faute si j'ai reçu ce vilain nom au baptême, et je ne vois pas pourquoi c'est moi qui serais punie d'une faute qui n*est pas la mienne.

— Ce n'est pas un vilain nom, répliqua poliment Platon.

— C'est un nom de femme de chambre. Enfin je n'y puis rien. Appelez-moi Dosia.

— Eh bien ! mademoiselle Dosia, vous plaisez-vous ici?

La jeune émancipée hésita un instant.

— Oui .... non, répondit-elle enfin ; — décidément non : il n'y a pas assez de liberté.

— Et vous voulez aller dans le monde ! C'est bien pis!

— Vous croyez ? Mais il y a des compensations ?

— Bien pou ! vous le verrez vous-même. D'ailleurs, j'ai tort de vous enlever vos illusions d'avance; TOUS les perdrez assez vite quand le moment en sera venu.

— C'est ce que me disait ma gouvernante anglaise . . . Vous savez que j'ai eu une gouvernante anglaise ?

— Je l'ignorais. Que vous disait cette demoiselle ?

— Oh ! ma chère miss Bucky ! je n'ai jamais rien vu de plus drôle ! Imaginez-vous, monsieur Platon, une longue perche, sèche, anguleuse, avec des robes neuves qui avaient l'air d'être vieilles, des cheveux qu'elle faisait onduler de force et qui désondulaient sur-le-champ, de longues oreilles rouges avec de longues boucles d'oreilles en lave du Vésuve, — et de longues dents blanches, encore plus longues que ses

boucles tVoreillos. Ma ohtTe miss Bucky, jo l'ai a^lorée !

— Longtemps?

— Deux éU^H. Mamau la prenait pour l'été. Elle devait nous enseigner l'anglais, pour la conversation, vous savez? mais comme elle avait pour idée fixe d'apprendre lo français nu lieu de nous enseigner l'anglais, je lui ai appris la langue des diplomates.

— A-t-elle fait des progrès, au moins?

— Immenses, repondit Dosia avec un joli éclat de rire.

— Que lui avez-vous appris spécialement ?

— Des chansons, que ma gouvernante fran(;ai8e m'avait laissées : le Petit Chajieron ronge, Maître Corbeau et lo Petit Oiseau. — Mais j'avais change les airs : elle chantait Petit Oiseau sur l'air do Maître Corbeau, avec des yeux levés au ciel et une expression sentimentale .... C'était bien amusant !

Dosia fit entendre le petit rire contenu qui était chez elle l'indice d'une joie délirante.

— Je vois bien ce que miss Bucky a appris chez vous, dit Platon en souriant, mais je ne saisis pas ce qu'elle vous a enseigné ?

— Oh î reprit Dosia devenue sérieuse, bien des choses! La Ballade de sir Robin Gray, l'art de faire des paysages avec de la sauce et une estompe . . . , vous savez ? on barbouille tout le papier,

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ei puis ou enlève les blancs avec de la mie de pain. Il n'y a rien de plus drôle.

— Et puis?

— Kt i)uis la morale et la philosophie, et les synunvmes anglais. Voilà. !

— C'est quelque chose, répondit Platon en s'efforçant de garder son sérieux. Et à votre gouvernante française, que lui devez-vous ?

— Celle-là, répondit Dosia en secouant la tête d'un air capable, c'était une révolutionnaire. Elle m'a enseigné l'histoire, la broderie sur filet, — mais j'aime mieux la tapisserie, c'est plus amusant, — les vers de Victor Hugo et les principes immortels de 89. Ça, je l'ai compris tout de suite. Nous avons lu les Girondins. J'ai pleuré. C'était superbe. Je ne rêvais plus que déesse de la liberté, bonnet rouge et révolution. — Elle faisait aussi très-bien les conserves et n'avait pas sa pareille pour amidonner le linge fin. Mais je ne l'ai pas eue très-longtemps ; maman a prétendu qu'elle me rendait intraitable.

— Comment cela?

— Vous comprenez que, d'après nos principes, quand maman me défendait quelque chose sans m'expliquer pourquoi, naturellement je faisais ce qu'elle m'avait défendu ; de là des orages.

— Et votre gouvernante, que disait-elle alors ? fit Platon.

— Elle me disait qu'il fallait obéir à maman, que

les enfants doivent la so.u mission absolue à leurs parents et à leurs instituteurs ; et quand je lui résistais, elle me mettait en pénitence. Alors je me suis dit qu'il y a évidemment principes et principes ; il y en a qui sont bons pour les gouvernants et d'autres qui sont meilleurs pour les gouvernés, et j'ai pensé que lorsque ce serait à mon tour d'être dans les gouvernants, ce serait beaucoup plus agréable. — Parfait ! conclut Piaton.

— Aussi depuis ce temps-là je n'aime pas les théories ; sur le papier, ça fait très-bien, mais quand on a une élève têtue, il n'y a pas de principes immortels qui tiennent, on la met en pénitence.

— Bravo ! dit Platon ; voilà un raisonnement pratique. Avez- vous eu longtemps votre révolutionnaire?

— Deux ans, et je l'ai bien regrettée. C'était pourtant la meilleure de nos gouvernantes. Elle était si bonne quand ses théories lui étaient sorties de la tête! Je crois qu'elle était un peu ....

Dosia fi-appa légèrement son joli front du bout de son index et prit un air entendu.

— Mais, reprit-elle avec vivacité, c'était une personne admirable ! Elle avait un cœur généreux, une charit-é sans bornes ; elle donnait tout ce qu'elle possédait à nos pauvres paysans, qui n'étaient pourtant ni de son pays ni dans ses principes. Je l'aimais

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bien mieux que la gouvernaute allemande qui lui a succédé.

Platon s'amusait fort de ce bavardage ; il se retourna ; derrière lui, sa sœur et PieiTe marchaient d'un pas régulier, assez rapide, et causaient avec animation. Il revint à Dosia, qui méditait.

— A quoi pensez-vous ? lui dit-il doucement.

— Je pensais à ma gouvernante allemande. Elle était bien drôle, allez ! Elle avait sa grande bouche toute pleine de beaux sentiments, à la place des dents qui lui manquaient : JVallenstein, Die Rœher, Ich habe genossen das erdische Gliich ; tout y passait. Elle me faisait jouer du Schumann à quatre mains, ça m'ennuyait horriblement ; — et puis, quand il s'est agi de compter avec maman, elle s'est montrée aussi intéressée qu'un vieux juif. C'est ça qui m'a fait revenir de la soupe de myosotis !

— Quel est le potage que vous désignez sous ce nom ? fit Platon quelque peu surpris.

— Comment, vous ne savez pas ? On voit bien que vous n'avez pas eu de gouvernante allemande ! fit Dosia avec un petit éclat de rire. Les belles paroles, les belles pensées, — les grandes, celles qui viennent du cœur, ajouta-t-elle en clignant de l'œil avec une indicible raillerie, — l'éther et les étoiles, et les anges qui emportent les âmes, les désillusions et les enchantements, l'idéal du devoir, le désintéressement des biens de ce monde, l'abnégation du moi, et le

revoir daus une vie meillouro, et lea lotus au bord du Ganj^o... . Ouf!!

Dosia tormina cette nomenclature par un soupir et ajouta tranquillement :

— Tout (,'a, c'est de la soupe de myosotis.

— Je comprends! dit Platon. Vous avez une limpidité d'élocution qui ne laisse pas de place à l'erreur.

Dosia le regarda un instant, prête à se fâcher de la raillerie, puis elle sourit d'un air content.

— La meilleure de toutes, reprit-elle, a été ma gouvernante russe : mais je ne l'ai eue que trois jours. Elle portait les cheveux courts, elle avait des lunettes bleues, et elle était nihiliste. Quand maman a vu apparaître sur la table d'études : *' Force et matière," vous savez ? elle lui a dit tout doucement de sa voix fatiguée :

— Mademoiselle, vous pouvez faire vos malles.

Et les lunettes bleues ont disparu pour jamais de notre horizon.

— Vous avez eu une éducation assez variée, à ce que je vois, dit Platon, non sans quelque pitié pour cette vive intelligence si mal cultivée.

— Oui .... mais cela ne m'a pas fait de mal ; j'ai appris à juger les choses ! . . . .

Cette idée parut si bizarre au jeune capitaine, que, pris de fou rire, il s'arrêta et s'assit sur un banc Dosia, peu flattée, mit ses deux mains mignonnes

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