‹ DosiaChapitre 5 sur 5 · POSTA · texte numérisé non relu

POSTA

en se posant daus la sieime, ne lui donnait aucun frisson : sa joie et ses tendresses étaient fort aii-deasus de ces émotions terrestres.

Une après-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa sœur et la pria de passer avec lui dans son cabinet de travail, pièce sérieuse et sombre où Dosia ne pénétrait jamais.

— Qu'as-tu ? lui dit Sophie inquiète ; est-il arrivé quelque malheur?

— Rien qui nous concerne directement, répondit Sourof, mais, si la nouvelle est vraie, elle aura pour résultat de changer nos habitudes ....

— N'est-ce que cela? fit Sophie en respirant plus librement

— Quand je dis nos habitudes, ... il y a des habitudes de cœur qui sont difficiles à rompre .... Au fait, voici ce que c'est. D'après un bruit qui m'est arrivé ce matin, Mourief aurait joué, avec un personnage peu scrupuleux, dans une maison .... une vilaine maison .... , — et il aurait perdu, sur parole, une somme énorme.

Sophie pâlit et s'assit dans un fauteuil ; elle prit Bon mouchoir, le passa deux fois sur ses lèvres, puis croisa ses mains sur ses genoux et réfléchit.

Platon ne s'attendait pas à tant d'émotion ; sur-

pris, il s'approcha de sa sœur et lui prit la main. Il allait faire une question que la délicatesse retenait encore sur ses lèvres, lorsqu'elle le prévint.

— Je l'aime ! dit-elle simplement en levant ses yeux honnêtes sur le visage ému de son frère.

— Je te demande pardon, ma sœur, répondit Platon, vivement touché de cette franche parole à ce moment difficile. J'aurais dû garder cela pour moi et m'informer . . .

—Qui te l'a dit ?

— Le colonel. Il n'aurait pas parlé si la chose eût été douteuse. Il m'a envoyé chercher ce matin et m'a prié, en ma qualité d'ami de Mourief de faire de mon mieux pour évUer le scandale. La somme est telle, que Pierre ne pourra pas la payer sur-lechamp ; il faudrait obtenir du temps. D'un autre côté, le gagnant a été prévenu d'avoir à aller gagner ailleurs .... Nous ne pouvons admettre, au régiment, qu'une dette sur parole souffre de difficultés ; sans sa bonne conduite, Mourief serait déjà cassé.

— Quand ce malheur est-il arrivé ? fit la princesse toute songeuse.

— Il y a d»'jà quatre ou cinq jours ; c'était mercredi, je crois.

— Mercredi ? Il a passé la soirée ici ; ce serait donc en nous quittant, après minuit .... Sais-tu,

Platon, je suis persuadée qu'il y a erreur C'est

impossible !

158 DOSTA.

T'ai oommiMict^ par dire comme toi; mais quand j'ai vu la recoimaissance de la dette, signée de sa main ....

Sophie laissa retomber la tête sur le dossier du fauteuil et ferma les yeux avec l'expression pénible de quelqu'un qui voudrait échapper à un rêve douloureux.

— Combien ? fit-elle après un silence.

— Quarante-deux mille roubles argent.

La princesse se leva et se mit à marcher de long en large. Après deux ou trois tours elle prit le bras de son frère, et ils marchèrent ainsi longtemps, cherchant des idées vi ne trouvant rien. A bout do ressources, Sophie s'arrêta.

— Vois-tu, dit-elle à son frère, je ne peux pas croire à toute cette histoire ; Pierre n'est pas joueur, — il n'aurait pas joué ce qu'il ne peut pas payer ; il n'est pas hypocrite, — il avait hier et avant-hier sa figure des jours précédents.

— Hier il était préoccupé.

— J'en conviens, mais sa préoccupation n'était pas celle d'un homme qui a i>erdu le quart de sa fortune et qui doit le réaliser dans les vingt-quatre heures. . . Envoie-le-moi.

— A toi ? Que vas-tu faire ?

— Savoir la vérité d'abord. Faire ce qu'on pourra ou ce qu'on devra ensuite.

Platon regardait sa sœur d'un air de doute.

DOSL\. 159

— Tu m\is parfois appelt'e Saj^esse, continua-t-elle avec un triste sourire ; fie toi à moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois.

Platon embrassa sa sœur et sortit.

Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui dit le brosseur du jeune officier, Pien'e était toujours en courses depuis la matinc'^e de la veille. Il raper';ut enfin dans la grando Morskaïa, filant au trot allongé de son meilleur trotteur. Il l'arrêta et le fit descendre.

— Ma sœur veut te voir, lui dit-il sans ménagement.

Mourief pAlit et se troubla visiblement.

— Pourquoi ? murmura-t-il.

— Ce n'est pas mon affaire. Vas-y sur-le-cliamp. Quand tu auras fini avec elle, passe chez moi ; j'ai à te parler de la part du colonel ....

Pierre fit un effort et se redressa ; son visage n'exprimait plus qu'une résolution inébranlable.

— J'aime mieux cela, dit-il. D'ailleurs, j'avais déjà pensé <à causer avec toi.

— En quittant ma sœur, viens me trouver ; je t'attends chez moi.

— Bien ! dit Pierre. A tantôt !

H toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les épaules, puis rentra chez lui et se mit à lire le journal.

Mourief gravit tout d'une haleine l'escalier de la

princesse. H était de dnix qui abordent franchemont les situations périlleuses.

Il fut intrcnluit dans le cabinet de travail, où il n'était jamais entré. Lo jour baissait ; une seule lampo «'olairait la hauto pièce tapissée d'un vert fonc«'', presque noir îi la lumière. La pâleur de la princesse l'émut douloureusement ; il n'avait pas supposé qu'elle serait instruite de cette affaire. Mais il n'était plus temps de reculer.

— Asseyez- vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main.

Il obéit.

— «J'irai droit au fait, dit elle. On m'a appris que vous avez perdu au jeu une somme considérable.

Mourief fit un geste d'acquiescement.

— Et que vous ne pouvez pas la payer?

— Permettez, princesse .... j'espère d'ici à demain avoir trouvé les fonds nécessaires, dit Pierre d'une voix parfaitement nette.

— En êtes-vous sûr ?

— On n'est jamais sûr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis.

— Savez-vous que vous serez cass^ si vou4 échouez ?

— C'est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choqua la princesse.

— Cette perspective .semble ne vous offrir rien de désagréable, répliqua-t-elle avec hauteur.

DOSIA. IGl

Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien : N'ayez pas peur ! que : Je m'en moque I

Sophie le regarda attentivement.

— Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup de chagrin.

PieiTe s'inclina très-bas et baisa respectueusement un pli de sa robe.

— J'avais de vous une si haute idée, reprit la jeune femme ; je vous estimais si fort au-dessus du commun ! Et vous, notre ami, vous vous êtes compromis dans une aventure vulgaire, on vous a vu dans une maison . . .

Elle n'osa trouver d'épithète ; — d'ailleurs elle n'en eut pas le temps. Pierre avait bondi sur ses pieds.

— Qui a dit cela ? s'écria-t-il. On en a menti !

Sophie respira deux fois avec effort, puis, plus blanche que son col de batiste, elle se laissa aller dans le fauteuil. Elle avait perdu connaissance.

Pierre lui prit les mains et les réchauffa sous ses lèvi'es, mais il n'eut pas l'idée d'appeler ; même pour porter secours, un tiers eût été de trop. Au bout de quelques secondes, Sophie revint à elle.

— On a menti, répéta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse. Je n'ai pas eu l'infamie de fréquenter une telle société .... après ce que vous savez .... ce que je vous ai dit à vous-même ....

Non, je n'ai pas donno h, un homme au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite.

Sophie fit un geste de la main ; Pierre saisit cette main au vol.

— Vous n'avez pas joué ? dit-elle avidement en se penchant vers lui.

Il passa la main sur son front.

— Ne m'interrogez pas, dit-il avec désespoir. Crovez-moi sur parole! Je ne puis pas répondre.

— Je veux que vous répondiez, fit-elle d'une voix suppliante. Vous n'avez pas joué ?

Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin d'empêcher ses regards de répondre pour lui. Elle écarta ses mains et le ioToo. à la regarder.

— Ce n'est pas vous qui avez joué ? fit-elle, transportée, illuminée d'une clarté subite. C'est un autre? Dites ? Ce n'est pas vous ?

Pierre ne put pas mentir.

— Non, dit-il comme malgré lui, ce n'est pas moi.

— Ah ! fit Sophie éperdue, en lui tendant les deux mains, j'en étais sûre.

Pendant un moment ils oublièrent tout danger. Les mains nouées, les regards croisés, ils vécurent ainsi la plus y)elle minute de leur existence.

— Pwacontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canapé et fit une place près d'elle pour son ami.

— Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. Epargnez-moi ! J'ai promis de ne pas dire

— Mais h. moi ! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire, il moi ! je vous jure de ne le répéter à personne !

— Pas même îi Platon ?

— Oli ! Platon est un autre moi-même !

— J'ai promis, insista le jeune homme.

— Soit ! répondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il ost intelligent ; s'il devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il passé?

— Avant-hier soir, commença Pierre, je revenais de chez vous, lorsqu'on m'annonça un jeune officier tout nouvellement entré au régiment. Il a seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de province ; — Pétersbourg lui a tourné la tête, — ce n'est pas bien surprenant ! Donc, mercredi, il a été dans cette maison dont on vous a parlé ; il s'est fait plumer jusqu'aux os et il a perdu plus qu'il ne peut payer * en dix ans. Je m'intéressais cà lui ; — il est si jeune, et (pand on n'a pas de famille pour vous tenir la biide serrée, on est si bête à cet âge-là ! Il venait m' apporter une lettre qu'il me priait do faire passer

à sa mère il n'a plus qu'elle. Sa démarche à

cette heure indue me parut bien singulière ; j'avais entendu dire au régiment qu'un officier — on ne savait lequel — avait perdu une somme absurde .... Je l'interrogeai, cet enfant, il fondit en larmes Bref,

j'appris que, dans l'impossibilité de payer sa dette, il allait se brûler la cervelle en rentrant chez lui. Il

avrtit trouvé cela tout seul. Quel génie! Voyons, princ4}3se, voua qui avez du bon sens, qu'auriez- vous fait ^ ma place ?

— Continuez ! dit la princesse en souriant.

— Je lui représentai premièrement tonte l'insarité do sa conduite; il eu convint et m'annonça qu'il allait s'en punir par le moyen le plus radical. Je lui parlai alors de sa mcro.... J'avais trouvé la corde sensible.

Il est fils unique, adoré, gâté ! Jugez-en : sa mère possède un revenu de sept mille roubles, elle lui en envoie six mille et vit avec le reste ! On devrait mettre en prison des mères pareilles, pour les empêcher de gâter leurs enfants. Enfin, il pleura comme une jeune gt'nisso . . . . Vous riez? Je ne riais pas, moi ! et, malgré mon peu d'éloquence, il Tant croire que la Providence m'a envoyé une inspiration toute particulière, car j'étais presque aussi ému que lui. Je lui proposai alors de faire des billets.... Il n'est pas majeur, l'imbécile! On a refusé son papier, comme de juste. Il est allé voir un usurier, qui l'a envoyé promener. Alors ....

— Alors, c'est vous qui avez signé? dit la princesse, les yeux noyés de larmes heureuses.

— Mon Dieu, fit Mourief on cherchant à s'excuser, — il le fallait bien .... je suis majeur, moi !

— Et si vouî ne trouvez pas l'argent nécessaire .... pour demain, m'avez-vous dit?

— Oui, demain .... eh bien ! je ... . je ne sais pa3 ce que je ferai. Le pis qui puisse arriver serait que mon jeune homme fiit cassé. ... Il a repris gcût à la vie, il ne se brûlera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que j'ai trouvé, et le créancier sera bien obligé de se contenter de ma signature à longue échéance pour le reste.

— Combien avez-vous trouvé ?

— Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine I — Allons, mon ami, cherchez le reste ! fit la princesse en se levant. Bon courage !

— Vous me renvoyez ? dit piteusement Pierre qui n'avait pas envie de s'en aller.

— Ne vous souvient-il plus que mon frère vous attend pour vous sermonner ?

— Ah ! mon Dieu ! je l'avais oublié ! s'écria Mourief en cherchant sa casquette qu'il tenait à la main. J'y cours ! Si vous saviez, princesse, comme il est facile de porter le poids d'une faute qu'on n'a pas commise ! . . . . Bien sûr, je ne changerais pas avec mon petit cornette.

Son beau somire se refléta sur le visage de la princesse.

— Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m'en voulez pa.<5 de vous avoir fait souffrir ?

— Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Yous êtes sorti de page, monsieur Mourief, désor-

mais vous avez prouTe que vous êtes un homme ; vous jx)uvez tout tenter, et tout espérer.

— Tout ? demanda Pierre qui retenait sa main.

— Tout ! répéta-t-elle, le visage couvert de rougeur.

— Eh bien ! quand je serai hors de ce pétrin, je vous demanderai quelque chose.

— Demandez-le tout de suite ; j'aimerais mieux vous l'accorder pendant qu'aux yeux du monde vous n'êtes pas encore innocent.

Pierre l'attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d'une voix si basse que personne n'a jamais su ce que c'était.

— Oui, dit-elle fermement, et j'en serai fièrel

Il la serra sur son cœur et se rendit chez Platon pour essuyer par procuration la semonce du colonel.

XXT

Mourief entra cliez son ami, la tête haute et le regard vainqueur, ainsi qu'il sied à un homme heureux. La physionomie de Sourof le ramena au sentiment de la véritable situation.

Les jambes croisées, le visage sévère, Platon représentait dignement l'autorité.

— ïu as joué ! fit-il d'un air grave.

Pierre hocha affirmativement la tête. Mentir n'est pas chose si facile pour ceux qui n'en ont pas l'habitude.

— Tu as perdu?

Cette répétition exacte de l'interrogatoire qu'il venait de subir produisit chez Mourief ime violente envie de rire aussitôt réprimée. Il réitéra son signe de tête affirmatif.

— Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable.

— Ce dernier point n'est pas encore prouvé, fit Mourief d'un air de bonne humeur. Je tâcherai de faire honneur à ma signature. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles ?

Platou abasourdi se lova.

—Moi ?

— Oui, toi ! Je te les rendrai, tu peux en être sûr^ Si tu ne les as pas, mettons que je n'ai rien dit.

— Comment! s'écria Platon tout scandalisé, tu fréquentes des endroits impossibles où tu compromets notre uniforme ; tu y perds en une nuit une somme .... ridicule ! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai présenté dans ma famille, que j'ai traité comme un .. . . comme un. . . .

— Comme un frère, acheva Mourief, voyant qu'il restait court, — et je te le rends bien !

Absolument démonté par ce sang-froid, Platon prit le parti de se mettre en colère.

— Je te conseille de railler. Et pour combler la mesure, après une aventure comme celle-là, c'est à moi que tu viens demander de te prêter l'argent que tu as si indignement perdu !

— Que veux-tu! dit Mourief du ton d'un philosophe convaincu, ce n'est pas a mes ennemis, si j'en avais, — ce dont, grâce au ciel, je doute! — que j'irais emprunter des fonds !

Pierre avait dans les yeux une étincelle de joie si fantastique, sa physionomie exprimait si peu de repentir,— malgré toute la peine qu'il se donnait pour avoir un air contrit, — que Sourof éclata en reproches amers.

Le colonel, l'honneur du régiment, la démission

obligatoire, l'exil volontaire en province qui pouvait seul réparer ce scandale, la nécessité de payer h quelque prix que ce fût, — tout cela roula dans un flot d'éloquence et tomba en douche implacable sur la tête de Mourief qui écoutait sans sourciller, d'un air attentif, hocliant la tête aux endroits pathétiques.

Quand Sourof s'arrêta pour reprendre haleine, — peut-être aussi parce qu'il n'avait plus rien à dire, — Pierre se leva, le visage rayonnant des meilleurs sentiments.

— Tu es un ami unique au monde, s'écria-t-il ; tu m'as parlé comme la voix de ma conscience; je t'en saurai gré toute ma vie.

— Eh bien ! i\ quoi te décides-tu ? demanda Platon, adouci par cette expansion amicale.

— Je vais chercher de l'argent partout où il y en a, puisque tu ne veux pas m'en prêter ! répondit le délinquant d'un air radieux.

La main que Platon tendait généreusement à son camarade déchu retomba à son côté. C'était là le résultat de sa semonce !

Pierre rattachait son sabre.

— Que dois-je dire au colonel ? fit Sourof d'un air glacial.

— Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tête. Demain, ce sera une affaire arrangée.

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Platon garda encore le silence.

— Que dit ma sœur ? reprit-il après une longue pause ; comment apprécie-t-ello la fiiron originale dont tu prends les choses ?

Pierre, déjà dans l'antichambre, ajustait son manteau sur ses épaules.

— Ah ! mon ami, s'écria-t-il soudain, je suis le plus heureux des hommes ! Il faut que je t'embrasse !

Il donna une véhémente accolade à Sourof (ibiihi et disparut, accompagné d'un giand cliquetis de sabre et d'éperons sur les marches de pierre de l'escalier.

Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit le parti d'aller voir la princesse.

Celle-ci le rerut au salon. Elle avait le visage rosé; ses yeux brillaient d'une joie profonde; elle offrait, en un mot, l'image de la félicité.

Dosia, assise au piano, tapait à tour de bras un galop d'Ofifenbach.

— Quelle gaieté ! fit Platon, qui resta pétrifié au milieu du salon.

— C'est l'air de la maison, monsier Plat<jn ! s'écria Dosia sans s'arrêter ; nous sommes gaies ici, trèsgaies!

Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla 8*a88eoir pn^ de sa sœur, le plus loin possible du redoutable instrument

— Tu as vu Mourief ? dit-iL

— Oui, mon ami.

— Eh bien ! Qu'y a-t-il de \Tai?

La princesse regarda son frère avec une expression de triomphe et d'orgueil.

— Rien ! dit-elle.

— Comment, rien?

— Si, au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles?

Platon bondit et se mit à marcher à travers le salon.

— C'est une gageure ? s'ëcria-t-il.

Au même moment, Dosia quittait le piano ; en se retournant, Sourof la trouva en face de lui. L'air railleur et satisfait de la jeune fille acheva de lui faire perdre la tête.

— Voyons, s'écria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se moque-t-on? Si c'est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolongée. • — Qui est-ce qui s'est moqué de vous, monsieur ? fit Dosia en ouvrant de grands yeux et en penchant un peu la tête de côté, comme elle le faisait d'habitude quand elle cherchait à s'instruire.

— Vous ! s'écria Sourof exaspéré.

La princesse prit le bras de son frère.

— Platon, lui dit-elle, Mourief est un héros I

— Pour avoir mené cette vie de polichinelle?

— C'est un héros ! répéta la princesse sans se laisser décontenancer.

— Il t'a couto quelque bourde, grommolft Platon, efc tu l'as cru.

La princesse pâlit et retira le bras qu'elle avait pass^ sous celui de son frore.

— Pierre ne ment jamais, s'écria Dosia qui vint \ la rescousse. Je ne puis pas le souflfrir, c'est vrai ! mais il ne ment jamais.

Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux femmes et tourmentait sa moustache.

— J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d'un air i)lus sérieux, mais il faut trouver de l'argent Il faut que cette dette soit intégralement payée demain matin.

— C'est toi qui veux que cette dette-là soit payée? fit Sourof d'un air sombre.

— J'ai compté sur toi : de combien d'argent peuxtu disposer en ma faveur?

- -A toi ? tu veux prêter de l'argent à Mourief? S'il l'accepte, il prouvera bien qu'il est le dernier des misérables !

— Quo non ! on peut tout accepter de sa femmel

— Sa femme !

Sourof, complètement anéanti, se laissa tomber dans un fauteuil Dosia, la tête toujours un peu de côté, le contemplait avec une certaine inquiétude. Voyant qu'il en réchapperait sans les secours de

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l'art, elle lui rit au nez, mais si gentiment, que cette acte iiTevérencieux put passer pour un sourire.

— Oui! sa femme! dit la princesse en levant la tête. Il n'est pas de cœur plus noble, plus généreux, plus ....

— Il n'est pas d'âme plus absurde qu'une belle âme ! s'écria Platon en se levant. Cela vous fait rire, vous? dit-il à Dosia qui l'examinait curieusement. C'est drôle, n'est-ce pas, de voir une femme d'esprit faire une irrémédiable sottise !

— Ce n'est pas ra que je trouve drôle, riposta vertement Dosia.

Le vieil homme n'était pas tout à fait mort en elle — Et quoi donc?

— Yous !

Platon regimba.

— Moi? Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que vous vous fâchez sans savoir pourquoi, répliqua la jeune rebelle ; il n'y a rien de drôle comme de voir un homme d'esprit se battre contre un moulin à vent. Mais je ne suis qu'une petite fille, ajouta-t-elle en lui faisant la révérence. — Si tu ne peux pas te mettre d'accord avec lui, dit-elle à la princesse, appelle-moi, je t'apporterai du renfort.

Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais.

— Tu peux confier à Dosia un secret que tu me caches ? dit-il à sa sœur d'un ton de reproche.

— Je ne le lui ai pas confia, mais tn sais quollo fine mouche est cette ingénue. Elle a Jeviué sur-lechamp.

— Qu'est-ce qu'elle a deviné ?

— Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie.

— Qui donc l'a faite, si ce n'est lui ?

— Il ne te Ta pas dit?

— Tu vois bien que non ! Depuis une heure, lui, elle et toi, vous me promenez dans un amphigouri !

— Eh bien 1 mon ami, tâche de déployer autant de j>erspicacité que Dosia, car j'ai promis de ne rien dire.

Au bout d'une heure, Platon, parfaitement d'accord avec sa sœur, sortait de chez elle, emportant tout ce qu'elle possédait de valeurs. Il passa chez lui, dépouilla son secrétaire et se rendit sur-le-champ au logis de Mourief.

Celui-ci, très fatigué, attristé par l'insuccès de ses dernières démarches, venait de rentrer chez lui. Couché tout de son long sur le canapé, il méditait sur la sottise des humains en général et des jeunes cornettes en particulier. L'annonce de la visite de son ami ne lui causa qu'un médiocre plaisir, car il s'attendait à une seconde édition de la semonce.

— Je suis venu voir si je pouvais t'être utile, dit Sourof en franchissant le seuil.

— Je te remercie, dit Mourief un peu embarrassé.

— Je suis fâché d'avoir été si injuste. Tu ne m'en veux pas ? dit Platon en tendant les deux mains à son camarade.

— Ah ! s'écria celui-ci, elle a parle !

— Non, mon cher, mais j'ai deviné .... Il n'est rien qu'on ne fasse pour son frère, continua-t-il ; voici mon portefeuille, je crois que tu y trouveras de quoi terminer cette ennuyeuse affaire.

Pierre sauta au cou de son ami, qui, cette fois, lui rendit son accolade.

— Quelle femme que ta sœur! lui dit-il quand il put parler.

— Je t'avais bien dit, fit Platon avec orgueil, qu'il n'y en avait qu'une au monde.

— Je ne suis pas digne d'elle, murmura Pierre en secouant la tête ; je ne sais pas comment elle a pu consentir ....

— Il en est quelques-uns de plus mauvais que toi répondit Sourof ; d'ailleurs, je suis enchanté de l'avoir pour beau-frère. Mais occupons-nous d'affaires sérieuses.

Les deux amis réglèrent les comptes, et, quand tout fut arrangi'*, Platon se leva.

— Je vais chez le colonel, dit-il ; je crois que le digne homme sera bien aise de me voir. — Que vas-tu lui dire ? fit Pierre efi'rayé. — Je vais lui dire que ta dette sera payée, parbleu !

XXIÎ

— Que peux-tu bieu avoir dit ii Minkof ? dcmaiulrt uu soir la ]>rincesse à Dosia qui la regardait se deshabiller en revenant du théâtre.

— Ah ! voilà ! Que lui ai-je dit ? lit la jeune fille dun air distrait. Et lui, qu'est-ce qu'il t'a dit? reprit-elle avec plus de vivacité.

— Il m*a dit qu'il n'avait rien compris à ce que tu lui avais dit répliqua la princesse en riant. Si tu trouves que ce n'est pas assez net, ne t'en prends qu'à toi-même.

Le visage de Dosia s éclaira ; ses dents blanches brillèrent un instant, puis elle redevint sérieuse, ou plutôt distraite.

— Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut être assez malheureux pour avoir envie de m'épouser, fit Dosia après un silence.

— Alors, c'était une vraie demande en mariage ? demanda la princesse en s'efforçant de ne pas rire.

— Oui, r.'pondit Dosia : s'il l'a pris pour une impertinence, cela veut dire que j'ai compris sa proposition : et s'il l'a pris pour une boutade, c'est que je ne l'ai pas tout à fait comprise. N'est-ce pas clair.

— Paa trop, fit la princesse riant toujours.

— C'est toujours aussi clair que son discours à lui ! "Mademoiselle, les liens du mariage sont aussi sacrés qu'indissolubles. Heureux celui qui trouve dans ce désert du grand monde l'épouse qui doit couronner son foyer et embaumer sa vie ! Si je pouvais être celui-là, je m'estimerais à jamais heureux." — Voyons, Dosia, il ne t'a pas dit cela! s'écria la princesse.

— A peu près ! Si je me trompe, ce n'est pas de beaucoup. Tu vois qu'à une demande aussi amphigourique je ne pouvais pas faire d'autre réponse.

— Mais il m'a demandé si ta mère accueillerait sa

demande ; donc, c'est sérieux. Yeux-tu que j'écrive à ta mère?

Non, non! s'écria Dosia. Ne réveillons pas le chat ....

Chut ! fit la princesse en mettant son doigt sur ses lèvres d'un air de reproche.

— Soit, je n'achèverai pas ! fit Dosia. Je suis bien sage, à présent, tu vois ! Je laisse mes phrases à moitié. Je voulais dire qu'il y a six mois que maman ne m'a grondée, et que cette habitude m'a été trèsdouce à perdre .... Donc, quand je voudrai me marier, avec l'aide de la sage Sophie, mon mentor, je n'aurai pas besoin de maman pour me décider.

— Minkof est riche, il est jeune, bien apparenté, il a une belle place.

— Il est l^ète comme une oie ! murmura Dosia, les yeux levés au pliifoml.

— Pas comme une oie, corrigea la princesse.

— Comme un oison en bas âge, rétonjua Dosia ; mais je crois qu'il n'est peut-ctre pas pire que les autres. . .

— Celui qu'on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres. . .

— C'est vrai ! murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui.

Sopliie la regarda non sans quelque surprise. La jeune tille rougit et se mit à jouer avec les flacons de la toilette.

— Que décides-tu à propos de Minkof ? demanda la princesse qui avait achevé de natter ses cheveux

— Je ne sais pas. . . .je demanderai à ton frère ce qu'il en pense, dit Dosia, qui devint toute rouge : il est de bon conseil.

Elle embrassa la princesse et disparut.

Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigîirette, lorsqu'il vit apparaître Dosia dans l'écartement des rideaux de la salle à manger. La princesse s'habillait j>our sortir: l'heure était bien choisie.

— Mon Dieu ! dit Platon en souriant, que voua êtes donc sérieuse, ma cousine !

Depuis les fiam;ailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins cérémonit-usement la jeune fille et

rappelait souvent sa cousine, en plaisantant.

— C'est qu'il s'agit de choses sérieuses ! répondit Dosia.

Elle s'assit en face de lui. La table les séparait. Un rayon doré de soleil d'avril glissait à travers la triple armure des rideaux et caressait la jeune fille» s'arrêtant sur une boucle de cheveux, sur un pli de la jupe lilas tendre. .. .Elle était elle-même avril tout entier, — pluie et soleil, caprices, promesses, grâce mutine et parfois rebelle .... avril qui s'ignore et se laisse mener par le baromètre.

Le baromètre allait être Platon.

— Voyons ! dit-il en reposant son verre vide sur la soucoupe.

Plus d'une fois le jeune homme avait été appelé à décider de graves questions de toilette ou de con^ venances .... Il s'attendait à quelque ouverture de ce genre.

— Me conseillez- vous de me marier? dit Dosia toute rose et les yeux baissés.

La surprise était forte. Tout aguerri qu'il fût aux fantaisies de mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas songé à celle-là. Et pourquoi pas ? N'était-elle pas en âge de se marier?

Il reprit son sang-froid, et sans autre signe d'émotion qu'un peu de rougeur à ses joues ordinairement pâles :

— Cela dépend, répondit-il.

— De quoi ? fit Dosia,

— Do bien des clioses. A qui avoz-vous l'intention de OU8 marier, s'il n'y a pas d'indiscrétion ?

— Je nai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un petit coup sec sur la table avec la cuiller à tbé.

Platon se mordit la lèvre inférieure.

— Eu ce cas, }>ourquoi m'avez-vous fait cette question sérieuse? dit-il après un court silence.

— Parce que je poun*ais avoir l'intention de me marier, répondit Dosia en cassant méthodiquement un petit morceau do sucre avec le mancbo d'un couteau.

— Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de débattre l'opportunité do votre résolution.

Dosia coupa court à l'extermination do son morœau de sucre, et regardant Platon du coin do l'cjuil :

— Vous m'avez enseigné vou.s-même, dit-elle, la nécessité de ne rien résoudre avant d'avoir réfléchi longtemps à Tavance et hors de la pression des circonstances extérieures.

Platon s'inclina sans rien dire, possédé soudain de l'idée assez peu raisonnée de tirer l'oreille à cette excellente écolière qui repétait si bien sa leçon.

— Je suis à vos ordres dit-il enfin ; veuillez vous expliquer.

Dosia se remit à casser du sucre.

— M. Miukof a demandé ma main, dit-elle ; ferais-jo bien de l'épouser?

Platon s'absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colère se tourna contre le prétendant.

— Cet imbécile? proféra-t-il sans ménagement aucun.

— Oui, répon<lit Dosia d'un ton plein d'innocence.

— Le sucre grinçait sous le couteau ....

— Pour l'amour de Dieu, s'écria Platon, cessez d'écraser du sucre ; vous me faites mal aux nerfs !

— Je ne suis pas nerveuse, répondit Dosia d'un air plein de commisération pour les gens nerveux.

Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula sa chaise, abandonnant le sucre à une mouche précoce éclose entre les rideaux.

Mais, en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil, et l'appartement sembla devenir sombre.

— En général, reprit Dosia, se décidant enfin à s'expliquer, croyez-vous que je doive me marier, que je sois assez rainonnable pour entrer en ménage?

Platon ne put s'empêcher de rire.

— Assez raisonnable ? dit-il. Cela dépend. Quand vous n'écrasez pas de sucre, vous êtes fort acceptable.

Uu souriio furtif glissa sur les lèvres de la malicieuse. Elle trempa l'extrémité de ses doigts sucrés

dans le bol à rincer les tasses, puis les essuya à son petit mouchoir, et. . . .garda le silence.

Platon se vit obligé de continuer.

— Le mariage, dit-il, est certainement une chose fort sérieuse ; chacun y met du sien .... Si le mari est très-raisonnable, la femme l'étant moins .... il peut s'établir néanmoins une sorte d'équilibre quL . .

Il vit sur le visage de Dosia quelque chose, — ^je ne saâs quoi, — ijui l'arrêta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents.

— Alors, il me faut un mari très-sage ? fit-elle en toute candeur.

Platon, agacé, ne répondit pas.

— A cette condition, continua-t-elle, je puis me marier?

Soudain la vision du mess du camp, le bol de punch, le récit de Pierre, tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit le charme qui l'enlaçait.

— Cela dépend, répondit-il rudement. Chacun se connaît Faites ce que votre conscience vous conseillera.

Là-des.su8, il quitta l:i salle à manger.

Le rayon d'avril avait disparu, une giboulée battait furieu.sement les vitres. Dosia resta immobile. La grande pièce était presque obscure ; les rideaux interceptaient le peu de lumière que laissaient filtrer le^ fTTos nuages noirs poussés par un vent violent.

Une Lirmo roula sur la joue de la jeune fille, puis une autre, les gouttes brillantes se suivaient de p^^s, dessinant un filet sombre sur le corsage lilas ....

Le nuage s*envola, portant ailleurs la grèie et la d^^'vastation ; un ptlle rayon jaune se glissa obliquement dans la salle à manger, puis le ciel, redevenu bleu, apparut en haut de la fenêtre : le soleil d'or mit une paillette à chaque plat d'argent du dressoir, à chaque'clou doré de la haute chaise de maroquin où Dosia si('*geait en cassant du sucre .... la mouche revint se poser sur la nappe .... la jeune fille n'avait pas remué.

— Eh bien ! oii donc es-tu, Dosia ? fit la voix de la princesse ; il ne pleut plus, nous sortons.

La jeune fille disparut par une porte au moment où Sophie entrait par l'autre. Une minute après, elle reparut, coiffée, gantée, voilée .... et personne ne sut qu'elle avait pleuré.

Le printemps s*avanf;ait. Madame Zaptine réclamait sa fille ; Sophie promit de la lui conduire avant son mariage, car les nouveaux époux se promettaient de voyager pendant la lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis à passer huit jours chez elle avant la noce. Pressée par les instances de Dosia, la princesse y consentit.

— Que veux-tu que je devienne quand tu ne seras plus là. ? disait tristement la jeune fille.

— Tu reviendras l'hivor prochain, rt^pomlait la princesse.

Dosia secouait tristement la t«te. Quand on a dix-

liuit ans, l'hiver prochain est synonyme des caleuded grecques.

Depuis les bourrasques d'avril, elle rtait devenue

toute dilTi'rento d'elle-même. Si la princesse n'avait

pas cto absorbée par les préparatifs de son mariage,

«lie eût certainement remarqué cette métamorphose

8i rapide et si importante ; mais elle n'y îjongeait

puère. Pierre ne voyait que Sophie. Platon ne

«ongeait qu'à lui-même, et, pendant qu'il bataillait

avec sa conscience et sa philosophie, la cause de ses

soucis dépérissait étrangement

Le soir de leur arrivée chez madame Zaptine, ils furent tous à la fois frappés de cette vérité, jusquelà méconnue. Le cri de la more leur ouvrit les yeux.

— Mon Dieu! s'écria madame Zaptine, il faut que

tu sois bien malade, Dosia, pour avoir maigri comme

cela !

Les dix paires d'yeux qui se trouvaient dans la

pièce se tournèrent aussitôt vers la jeune fille qui

rougit L'incarnat de la confusion lui rendit un éclat

passager.

— C'est la sagesse, maman! dit-elle d'une voix qui voulait être joyeuse, mais qui s'éteignit dans un sanglot.

Elle s'enfuit dans le jardin.

— Elle regrette beaucoup de vous quitter, à ce que jo vois, dit la bonne madame Zaptine, clierchant îi atténuer ce que sa première remarque pouvait avoir de désobligeant pour riio.s])itaiité de la princesse.

— Oui, répondit celle-ci lentement et en réfléchissant, je ne croyais pas que ce regret fût si vif . . . . Jo voudrais bien le lui épargner, et pourtant je no vois guôre ....

— Bah ! dit une sœur aînée, il faut bien qu'elle s'accoutume h. rester h, la maison. Nous n'en sommes pas sorties, nous autres, et cela ne nous empêche pas de nous porter h merveille !

Platon regarda d'une façon peu sympathique celle qui parlait et lui tourna le dos.

— Pauvre petit oiseau ! pensa-t-il, la cage va se refermer et lui meurtrir les ailes !

Le lendemain, dès l'aube, Dosia descendit au jardin. Comme tout lui parut changé ! C'était pourtant le même jardin ; la planche flexible où elle avait séduit son cousin était un peu plus déteinte que l'année précédente, mais les chenilles tombaient avec la même profusion. Dosia é\âta la balançoire et prit à gauche, dans les taillis de lilas en fleur.

De son coté, Platon n'avait guère dormi : il avait passé la nuit à se demander si c'était bien le changement d'air et la vie mondaine qui avaient amaigri et pâli les joues de mademoiselle Zaptine.

Un secret désir de connaître la topographie du

janliu, de s'iissiirer que Pierre, matériellement au moins, n'avait pas altéré la vérité, poussa Sourof à jortir de sa chambre.

Pierre n'avait pas menti ; le tableau de sa folle équipée était fidèle, — en ce qui concernait le cadre ; la balanroire, l'escalier périlleux, la pelouse ou l'oa jouait aux gorelkiy tout était bien à sa place. La grosse tête noire du chien de Dosia s'était montrée a l'entrée d'une niche dans la cour. . . Platon s'enfonr/a au hasard dans le jardin pour boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en ruine oîi Dosia avait demandé }i son cousin de l'enlever.

Il marcha quelques minutes à l'aventure. A travers le jeune feuillage, les paillettes étincolantes de la rivière lui indiquaient de temps en temps le chemin ; au l^out d'une longue allée de tilleuls il vit apparaître le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son but à travers les méandres peu compliqués d'un labyrinthe classique.

Mourief avait décrit exactement jusqu'aux colonnes dépouillées de plâtre oii la brique apparaissait comme la rougeur d'une j)laie. Sourof entra sous la corpole ; les V)ancs de pierre rongés par la mousse étaient à la place in«liquée ; une grosse grenouille douairière regarda fixement Platon, jjuis sauta de tout son poids dans l'herbe qui envahissait les degrés de ce baroque lieu de repos.

Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et réfléchit.

Tout était donc vrai ! Pourquoi Mourief n'avaitil pas eu la charité de se taire ? Au moins le supplice du doute et la torture de la méfiance eussent été épaignés à son ami.

— Je devais l'aimer ! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est une des originalités du caractère russe. Puisque je devais l'aimer, que n'ai-je pu l'aimer aveuglément !

Dans l'aft'aissement complet du désespoir, il laissa aller sa tète sur sa poitrine et resta péniblement absorbé. . . .Un bruit léger attira son attention : do l'autre cùté du pavillon, encadrée dans un bosquet de lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et abandonnées sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe de tête sérieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de feuillage.

Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement préoccupé jusqu'au moment où la cloche l'appela pour le déjeuner.

La maison Zaptine était le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu des autels, l'encens qu'on brûlait pour lui dans cette demeure devait lui être pai-ticulièrement agréable, car il y séjournait de préférence.

Pendant deux grandes heures le déjeuner rassem-

188 DOSU.

blîi tour :\ tour les moiubros de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spc'ciales que la Providence met en réserve pour les gens indécis, ceux qui avaient quelque chose îi se dire ne parvenaient pas à se rencontrer, les uns outrant, les autres sortant toujours mal à propos. On finit pourtant par se réunir au complet, ou à peu près.

— Qu'alloz-vous faire aujourd'hui ? dit madame Zaptine. Il faudrait aller vous promener.

Une partie do plaisir fut vite organisée. On devait prendre le thé dans la forêt, puis revenir le long de la rivière, alors haute et superbe, qui baignait des prairies raa^iifiquos. Un fourgon partit en avant avec le cuisinier, la m«*nagore, le buffetier et toutes les friandises imaginables.

Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les nns en calèche, les autres en drochki de campagne— longue machine roulante ou l'on ne peut guère tenir en équilibre qu'îi condition d'être trèsiass^, en vertu sans doute de l'attraction moléculaire. Dosia avait voulu monter son cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune maîtresse, s'était encore ])erfectionné dans l'art de défoncer le tonneau. L'inspection des remises ayant prouvé l'impossibilité absolue de se servir des selles d'homme, mises hors d'usage par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens de monter dans les équipages.

Dosia, vêtue d'une longue amazone en drap bleu

foncé, coiffée d'un large feutre Henri IV, orné du classique panache blanc, maniait sa montoi'e avec une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement à côté de la calèche où sa mère faisait à ses hôtes les honneurs du domaine, mais cette sagesse forcée l'ennuya bientôt; elle cingla d'un coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds, s'enleva, rua, couvrit la calèche de poussière et partit comme une flèche dans la direction de la forêt. On ne vit bientôt plus qu'un tourbillon confus sur la route poudreuse.

— Elle va se casser le cou ! s'écria la princesse.

— Non ! soupira mélancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comma ya, et il ne lui arrive jamais rien.

XXÎTT

En arrivant sous les ombrages do la haute forêt, la compagnie trouva le thé préparé dans une clairière. Le gazon, semé de petits œillets roses, offrait le plus moelleux tapis ; une grande nappe damassée brillait comme une pièce de satin blanc sur le vert de la pelouse ; des jattes de crème douce, des pyramides de gdteaux, de larges terrines en verre contenant du lait caill»'* recouvert de sa crème épaisse et jaune ,entourées de glace pilée pour garder plus de fraîcheur, retenaient les coins de la nappe ; d'ailleurs, l'air était parfaitement calme et la chaleur fort supj)ortable, même sur la route. Mille fleurettes odorantes se cachaient dans les taillis, h. l'abri des grands parasols de la fougère. En haut, dans les panaches des bouleaux, dans le feuillage bruissant des aunes, un merle jaseur jetait parfois sa fusée moqueuse par-dessus les gazouillis confus des oiseaux du bois; de loin en loin on entendait l'appel du coucou résonner avec opiniâtreté, formant l'attention de l'oreille distraite, pour se taire tout à coup, laissant une sorte de vide dans l'orchestre de la foréi

Dosia vint à la rencontre des équipages. Elle avait mis pied à terre. Son chapeau à la main, sa

DOSL\- 101

traîne sous le bras, elle marchait aussi à son aise que dans le salon de la princesse ; mais son joli visage avait perdu sa mutinerie caressante qui semblait demander grâce d'avance pour Tépigi'amme prête à jaillir. Ses cheveux, toujours rebelles, ne flottaient plus en boucles dans un filet sans cesse débordé. Depuis qu'elle avait dix-huit ans, Dosia nattait son opulente chevelure ; mais les tresses trop lourdes avaient entraîné le peigne et retombaient bien bas sur sa jupe sans qu'elle en prît souci. C'est ainsi qu'elle apparut à Platon, sérieuse, presque hautaine, triste, avec une nuance d'amertume dans le pli de sa bouche .... Non, ce n'était plus Dosia ; c'était une femme qui souffrait et qui voulait souffrir eu silence.

Cette apparition resta profondément gravée dans le cœur de Sourof. Il sentait que le cerveau de Dosia travaillait. — Qu'allait-il en sortir? Sagesse ou folie ? La sagesse mondaine aurait-elle le dessus ? Ou l)ien une Dosia nouvelle allait-elle se révéler, plus sérieuse et plus digne d'être aimée ?

D'un joli mouvement de tête, la jeune fille secoua ses tresses en arrière, et sa gravité parut s'envoler.

On s'assit par terre, et mille folies commencèrent de toutes parts.

Les tasses qui se renversent, les jattes de crème qui ne veulent pas garder l'équilibre, les assiettes passées pleines qui reviennent \'ides, sans que per-

199 DOSLV,

souiio puisse ou veuille dire comment cela s'est f;iit, toute cette joie folâtre des repas en plein air déborda bientôt autour de la nappe. Les sœurs de Dosia étaient fort aimables en sociét<5 ; elles réservaient tous leurs défauts pour la vie d'intérieur, sous ce prétexte généralement allégué, qu'en famille il n'est pas nécessaire de se gêner.

Dosia donnait le ton îi ce tumulte do bonne société ; son petit rire argentin retentissait de temps en temps au milieu des groupes, et Platon écoutait avec une joie mêlée d'angoisse ce rire discret, quoique épanoui, — indice d'un esprit libre et gai.

L'esprit détendu, il se laissa doucement bercer par cette symphonie joyeuse des rires humains mêlés h la gaieté printanière de la forêt

— C'est fini, s'écria Dosia en se renversant dans l'herbe une main sous la tête. Les pieds perdus dans les plis de sa jupe, elle ressemblait ainsi à ces figures d'anges dont le corps se termine en une longue draperie flottante. C'est fini, Pierre ! Maman va me gronder horriblement, mais ça m'est égal, tant pis pour les convenances ! Je ne puis dire toi à Scjphie, que je ne connais bien que depuis un AD, et vous à son mari, que j'ai connu toute ma vie. JTai fait ce que j'ai pu pour obéir à ces convenances J'y renonce, c'est trop difficile !

Pendant que les fiancés riaient et que madame Zaptine ébauchait une semonce, Platon se leva brus-

quement. Quel([iio.s-uiis étaient doj-i debout, car le repas touchait à sa fin.

— A moins que la Sagesse en personne s'y oppose, dit Pierre, coupant irrévérencieusement la parole à sa tante, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.

Les yeux de Sophie errèrent un instant de son frère à Dosia.

— Je n'y vois point de mal, dit-elle en souriant ; mais sou regard trahissait une vague inquiétude.

Dosia, toujours étendue, les yeux perdus dans le feuillage, n'avait cessé de rêver ; tout à coup, ramenant son regard vers ceux qui l'entouraient, elle saisit le coup d'œil inquiet de Sophie.

D'un bond elle fut sur pied, et, quittant ce groupe, elle fit quelques pas du coté opposé à celui où Platon portait ses méditations, puis s'approcha d'un tronc d'arbre situé près de la route, à l'extrémité de la clairière. De cette place, elle entrevoyait, au tournant du chemin capricieusement dessiné par la fantaisie des chariots, la masse sombre des équipages, et les robes plus claires des chevaux qu'on n'avait pas dételés.

Elle jeta un coup d'œil de ce côté, puis s'adossa tristement cà la vieille écorce rugueuse qui avait reçu les pluies et les neiges de tout un siècle. Elle ne pleura pas .... Le matin elle avait dépensé toutes ses larmes; debout, les mains pendantes, elle re-

gardait la terre ; une orabro seilossinasur lo sentier; elle leva la tôto. Platon, revonu devant elle, étudiait sa physionomie mobile. Elle ne parut point surprise de le voir

— Je voudrais itro morte, dit-elle avec douceur, sans autre expression qu'un ]^eu de fat i prn e , — c'est dirticile de vivre !

Frappé au cœur, il garila le silence un instant.

— La vie est longue, heureusement, commença-t-il avec un vague sourire. On a le temps de changer . .

Le regard de Dosiri arrêta sa plaisanterie innocente, qui lui panit sonner aussi faux qu'une cloche fêlée.

— C'est trop difficile de vivre! répéta Dosia en secouant tristement la tête. Il faut pourtant tâcher de s'y habituer ! Mais c'est ennuyeux ! . . . .

Elle se détacha avec efifort du tronc (jui la soutenait et s'éloigna. Sa jupe froissait les hautes herbes en passant ; toute sa figure délicate et fnvgilo s'élançait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui l'environnaient. . . . Platon eut envie de l'atteindre, de l'enlever de terre et de lui dire : — Vis pour moi !

— Dosia ! cria Mourief de ce ton chantant que les paysans emploient pour s'appeler de loin dans les bois ; Dosia, veux-tu que je t'amène ton chevalier franf;ais ?

— Oui, s'il te plait, réjxïndit-elle.

DOSTA. 195

Platon retomba dans le gouffre de ses perplexités.

Pierre amena la pauvre bête, douce comme un mouton quand Dosia ne s'en mêlait pas.

— Yeux-tu que je lui fasse franchir le fosse? dit-il à sa cousine ; tu le monteras sur la route.

— Pourquoi? fit Dosia ; il est très-bien ici.

A peine Pierre avait-il eu le temps de vérifier rétrier que, s'aidant de la main qu'il songeait à peine à lui tendre, la jeune fille était en selle. Il arrangea les plis de sa jupe autour de ses pieds mignons, pendant que Platon, en proie à toutes les rages de la jalousie, se demandait s'il fallait ouvrir les yeux à sa sœur.

Mourief tourna vers lui son visage honnête.

— Elle va se casser le cou ! dit-il à Platon en clignant de l'œil.

Dosia lui allongea un très-léger coup de cravache qui fit t:. mber sa casquette blanche dans l'herbe, et rit une fieconde ; puis, rassemblant son cheval sans préver/ir personne, elle sauta le foss<^, large de quatre pieda, et arrêta sur place Bayard frémissant d'un si bel exploit.

— Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-elle en flattant le cou de son cheval. Nous ne périrons pas ensemble. N'est-ce pas, mon ami ?

Elle prit doucement les devants sans faire de poussière, pendant que le reste de la société s'entassait dans les équipages.

Au retour, Dosia ne s'isola point delà compagnie; trottant paisiblement, tantôt à côté du drochki, tantôt auprès de la calèche, elle fit i)reuve d'une bonne ^râce, d'une amabilité que sa mère ne lui connaissait pas.

— Comment ! chère princesse, disait madame Zaptine émue jusqu'aux larmes, c'est à vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma sauvage Dosia cette aimable jeune fille ?

— Il est bien resté un peu de l'ancienne Dosia au fond, tout au fond, répondait la princesse en sonnant.

Mais madame Zaptine n'entendait pas qu'on dépréciât sa fille ; et l'objet do ses commentaires continuait à trotter modestement à l'anglaise et h. charmer l'assistance par ses réflexions judicieuses, si bien que ses sœurs, stupéfaites de cette nouveauté oubliaient jjositivement d'en être jalouses.

Le chemin de retour suivait le bord de la rivière. A quelque distance, sur l'autre rive, un village étageait ses maisons de bois, les unes noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dorées. Le soleil, déjà bas, envoyait au visage des promeneurs des rayons presque horizontaux, et les

ombres s'allongeaient démesur(''ment sur le sol.

Dosia s'amusait à trotter dans l'ombre des chevaux de la calèche. Tout le monde était un peu fatigué, et les conversations languissaient.

La rivière coulait assez vite, bleue et profonde. A quelque distance devant eux, deux ou trois perches annonçaient un gué. Beaucoup de rivières, trèshautes au printemps, n'ont plus, en été, qu'un filet d'eau : les gués alors sont praticables à pied ; mais la saison n'était pas assez avancée pour qu'il en fût ainsi.

Un paysan, conduisant une télègue attelée d'un seul cheval, descendit du village sur la rive opposée et entra dans l'eau, suivant la ligne tant soit peu problématique indiquée par les perches.

Les équipages s'arrêtèrent pour voir comment il opérerait ce passage assez périlleux. Le goût des spectacles est si natural à l'homme, que nul ne hait un peu d'émotion pour le compte d'autruL

Le cheval du paysan ne témoignait pas d'un empressement prodigieux à prendre le bain froid que lui préparait son maître ; il ne se décida qu'après avoir bien renâclé pour protester de son mieux. Voyant qu'il n'était pas le plus fort, cependant, il avança de quelques pas et puis s'arrêta. Le paysan le laissa souffler un moment.

— L'eau est haute, dit madame Zaptine ; il aura quelque peine à s'en tirer.

— Le pue est-il dniif^t'rt'uxV (Itinjimla riaton.

— Non.... Quand ou le tient, l'eau ne dépasse pnère le poitrail ; mais si on le }>erd, le lit de la rivière descend rapidement, et alors il faut nager.

Le paysan s'était remis en route ; le cheval avan- (,ait avec méfiance, flairant l'eau ; la charrette glissa rapidement. . . . L'homme eut de l'eau jusqu'il micorps ; le cheval nageait et semblait vouloir se dél)attre dans son harnais.

— Que Dieu me sauve ! cria le paysan avec angoisse.

— Il a perdu le gué ! s'écria-t-on tout d'une voix.

Dosia, les sourcils un peu froncés, les narines dilatées, regardait de tous ses yeux, mais n'avait pas encore dit un mot

D'un geste de chatte, serré et rapide, elle ramena sur le devant de la selle les plis traînants de sa jupe d'amazone, cingla Bayard de sa cravache et prit le petit galop.

— Dosia ! cria sa mère. Où vas-tu ?

Une demi-douzaine de cris effarouchés partirent des équipages ; les deux jeunes gens sautèrent sur la route. Mais Dosia était déjà dans la rivière. Bayard connaissait le gué, lui, et n'avait garde de se tromper. Il avançait vaillamment, flairant l'eau non par crainte, mais par précaution.

Quand Dosia fut au milieu de la rivière, une toise envirrm la séparait encore du cheval en détresse

qui battait l'eau de ses pieds; la charrette avait presque disparu ; le paysan invocpiait tous les saints du i)aradis. La jeune fille liésita un moment ; puis, esquissant un signe de croix rapide, elle quitta le gué ; Bajard prit la nage, et ils firent tous deux un plongeon formidable.

Un cri d'eâVoi retentit sur le rivage. Les deux jeunes gens avaient jeté bas leurs uniformes et s'apprêtaient à entrer dans l'eau.

— Ce n'est pas la peine ! cria Dosia. Avec l'aide de Dieu ! . . . .

Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet aifolé, qui obéit, sentant le salut. Bayard, bien dirigé, retrouva le gué, reprit teiTe, et, un instant après, les deux chevaux, la charrette et Dosia elle-même, tout ruisselants, arrivaient au rivage, semblables à la cour de Neptune.

Le paysan se confondait eu remercîments et en excuses.

— Tu mourras de froid, Dosia! criait madame Za2)tine. Il faut avoir perdu la tête ! Cette enfant me fera mourir ....

Pendant qu'elle gémissait, Dosia était déjà loin. Bayard l'emportait vers la maison, du plus vigoureux galop qui fût dans ses moyens.

Personne ne souffla mot, durant le trajet, dans les deux équipages. Chacun avait trop à faire avec ses propres pensées. Les cochers n'avaient pas eu

Wboiu il onlres pour mener leurs équi}>Hge8 ventre à terre, taudi» que les y«'ux des ]>r()ineneur8 suivaient la trace du passage de Dosia, mjirquée jmr \\u filet d'eau non interrompu dans la j>oU8sière.

Entiu, les chevaux hois d'haleine s'arrêtèrent devant le jH^rron.

Malgré la hâte générale, Platon fut le ])remier dans la salle à manger, et le premier objet qui frappa ses yeux fut Dosia, déjà déshabillée et revêtue d'un grand j)eignoir de flanelle appartenant à sa mère.

Elle était debout, très-pâle et tremblant de froid. La masse de ses effets mouillés gisait sur le plancher devant elle.

— Je n'ai })as pris la puine de monter, maman, ditelle en voyant sa mère : on m'a mis vos habits. Voyez comme c'est drôle !

Elle riait, mais ses dents cla<juaient, (juoi quelle eu eût

On la coucha sur un canapé ; on la roula daus une chaude couverture malgré ses protestations, et le samovar, grâce aux soins des domestiques intelligents, appai'ut aussitôt Dès la seconde tasse do thé bouillant, Dosia cessa de trembler, et la couleur revint à ses joues.

Alors madame Zaptine, justjue-là fort inquiète, entama un sermon.

- -Maman, dit la jeune fille, en lui coupant j>< u cérémonieusement la parole, mon pf*re m*a enseigné

DOtSIA- 201

qu'il faut toujours secourir son semblable, même au ])éril lie sa vie ; or, il n'y avait aucuu péril. Bayarcl connaît le gué comme pas un ; — nous l'avons passé cent fois à nous deux.

—l^t la fluxion Je poitrine, malheureuse enfant ?

— Cela s'attrape aussi au bal, répondit ])liilosophi-

(piemeut D<:»sia ; et alors cela ne ])rofite à personne.

Maman, s'il vous plaît, donnez-moi encore une tasse

de thé.

Il fallut bien terminer là cette semonce. Mais Dosia avait une idée, et elle tenait à la mettre à exécution.

— N'est-ce pas, maman, que Bavard s'est bien conduit ?

— J'avoue, dit madame Zaptine, que je n'attendais pas cela de lui.

— C'est que vous l'avez toujours méconnu, maman. Il a sauvé son semblable, Bavard. Aussi, il mérite une récompense, n'est-ce pas ?

— Certainement ; veux-tu que je lui fasse donner double ration d'avoine ?

— Un picotin d'honneur ? Oui, c'est gentil ; je vous remercie pour lui, maman, mais je voudrais autre chose. — Quoi donc?

— Il ne faut plus qu'il traîne le tonneau, maman ! C'est un vrai chevalier, vous ne pouvez })lus vouloir l'avilir.

Ail milieu ilos rires clo la société, mailamo Zaptine lîéclara soleunelleinent que Bavard serait d» 'sonnais disj>en8é du service domestique. Mais ce n'était pas ass«v. d'une j^romesso : il fallut convoquer les cochers et leur intimer l'ordre de ne plus chagriner la bonne bcte.

Quand ils furent sortis :

— Je suis très-contente, maman, dit Dosia, je vous remercie. Il me semble qu'à présent je dormirais bien.

— On va te porter dans ta chambre, fit la mère, pleine de sollicitude.

— Me porter ! s'écria Dosia en éclatant de rire, me porter comme une .corbeille de linge qui revient de la buanderie ! . . . . oli ! non, j'irai bien sur mes deux pietls !

Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la tasse de sa sœur, et se tirant avec une dextérité merveilleuse de son peignoir deux fois trop long, elle se dirigea vers la poi*te. Au moment de sortir, elle se retourna et adressa aux assistants une révérence collective.

— Bonsoir ! dit-elle ; soupez de bon appétit ; iiKji, je meurs de sommeil.

Son regard évita celui de Platon (jui ne l'avait pas quittée depuis qu'il était entré, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait peine à monter, embarrassée par ses vêtements.

Dosia dormit tout cViine traite ; madame Zaptine eut le cauchemar et Platon ne dormit pas du tout. Le soleil de juin, qui se lève de bonne heure, le trouva assis sur son lit, les yeux ouverts, brise par une nuit d'insomnie. Ce qu'il avait pensé, souffert, résolu cette nuit-là eût suffi pour remplir la vie d'un de ces hommes paisibles qui vont du berceau à la tombe sans avoir connu d'autre souci qu'une heure de retard ou la corvée d'un travail supplémentaire.

Las de son immobilité, il s'habilla et descendait doucement au jardin. Quatre heures sonnaient comme il passait devant le coucou de la salle à manger. Il enjamba deux ou trois domestiques assoupis sur des nattes dans les corridors, suivant la coutume russe immémoriale, ouvrit la porte, fermée patriarcalement d'un simple loquet, et se trouva sur le perron. Sous ses pieds, l'escalier casse-cou descendait vers la pelouse ; il s'y aventura, le descendit sans encombre et se mit à parcourir le gazon à grands pas.

Tout était humide de rosée ; le soleil envoyait des lames d'or à travers les rameaux et dessinait sur le sable des allées les masses capricieuses du feuillage.

204 DOîSIA.

L'orohe8tre eutier des oiseaux cliantiiit Taubjule à plein gosier ; le bétnil, drjii réuni dans les pâturages, donnait de la voix dans le lointain tomme uneluisse continue ; parfois une vache laitière^ retenue à l'écurie pour les l>esoin8 de la journ«'e, répondait à cet aj)pel par un mugissement sourd. Une abeille, éveillée de bon matin, frôla la joue de Platon et s'enfon';a près de lui dans une graj)pe d'acacia jaune .... M. lis le jeune homme n'avait guère souci des séductions d'une matinée de ])rintemps ! Dans la feuillée lointaine, le coucou venait de répéter dix-huit fois, son appel mélancolique : la superstition veut que le nombre des appels du coucou, quand on l'interroge, soit le même que celui des années destinées à l'être auquel on a songé ; Dosia ne quittait pas les pensées du jeune officier ; — et, bien qu'il no fût pas superstitieux, il sentit son cœur se serrer d'une nouvelle angoisse. Devait-elle mourir à dix-huit ans ?

Peut-être en ce moment même Dosia se débattaitelle sous l'étreinte de la mahidie ? Peut-être la mort qu'elle avait apj)elée la veille ])lanait-elle à son che- \i'i? — Et si elle n'aiujait j)as la vie, cette vie (trop difficile,; comme elle l'avait dit, Platon n'en était-il ]»as la cause? N'était-ce pas lui dont le rigorisme outré, la j>édante sagess<^ avaient attristé ce jeune cœur, ja^lis débordant de joie et de vie? Qu'avait-il be6c>in d'exiger d'elle une perfection irréalisable ?

— Si elle meurt, se dit-il, que ferai-je? que

sera in:i \'w ! Quels remords ! et quels regrets !

Ses pas l'avaient conduit au petit pavillon moisi. Il s'assit sur le banc et regarda la charmille où, la veille, Dosia lui était apparue.

— Comment, se dit-il, n'ai-jo pas compris alors qu'elle ne tenait pas à la vie ? Comment dans ce regard navré n'ai-je pas lu la fatigue de la lutte incessante ? . . .

Il resta lontemps à cette place ; la rivière brillait non loin d'un bleu froid ; il sentit passer sur lui le frisson de l'onde glacée tel qu'il avait dû passer la veille sur Dosia pendant qu'elle entrait si courageusement dans l'eau.

Il s'accabla do reproches, tout en continuant à marcher au hasard pendant longtemps. Lassé enfin, il rentra, se jeta sur son lit et s'endormit.

Il se réveilla à huit heures. Un bruit de ruche remplissait la maison sonore, entièrement construite en bois de sapin. Il se hâta de descendre dans la salle à manger où madame Zaptine préparait le café elle-même en l'honneur de ses hôtes.

— Eh bien ! madame, dit-il, prenant à peine le temps de leur souhaiter le bonjour, comment va Do .... mademoiselle Théodosie ?

— Mademoiselle Théodosie est là, répondit la voix légèrement enrouée de la jeune fille ; je me chauffe au soleil sur le balcon, monsieur Platon.

En trois enjambées il franchit la distance qui le

séparait de la porte et se trouva en présence de Dosia. Vêtue de laine blanche, elle s'était pelotonnée dans un grand fauteuil ; une ombrelle doublée de rose protégeait so jolie tête un peu pâle contre les rayons du soleil déjà brûlant.

— Vous ne ressentez aucun mal ? dit Platon d'une voix aussi rauque que s'il avait subi l'immersion de la veille. Il n'osait avancer la main vers celle de la jeune fille.

— Je n'ai rien du tout ! j'ai dormi comme un loir ! Il n'est rien de tel qu'un bain froid pour faire dormir !

— Mais à cette époque de l'année ....

— Dans quinze jours, tout le monde se baignera par partie de plaisir ! J'ai un peu devancé l'usage, voilà tout ! Il n'y a pas là de quoi fouetter le plus petit chat.

Elle se tut et baissa les yeux. Il la regardait comme on regarde un trésor perdu et retrouvé soudain.

— Avez-vous pris votre café ? dit-elle pour rompre le silence qui se prolongeait.

—Non !

— Faites-vous apporter votre tasse ici, nous déjeunerons ensemble.

Platon obéit. L'instant d'après, un petit domestique apportait un guéridon avec le plateau du déjeuner.

La cordialité vient en mangeant. Si cette vérité n'est pas proverbe, elle mérite de le devenir ; mieux que tout le reste, le pain et le sel de l'hospitalité établissent promptement la communauté des impressions. Aussi Dosia se mit-elle bientôt à jaser comme autrefois. De temps en temps une ombre passait devant ses yeux, mais elle la chassait d'un geste enfantin, comme on écarte le sommeil en se frottant les paupières.

Quand les tasses furent \ddes, Dosia émietta sur le balcon le pain qui lui était resté, et les oiseaux arrivèrent de toutes parts pour profiter de cette aubaine.

— Ils me connaissent, dit Dosia en se laissant retomber dans son fauteuil d'un air heureux et fatigué; ils m'aiment bien.

Elle fenna les jeux sur cette parole. Ses cils noirs portaient une ombre foncée sur ses joues pâles, déjà précédemment amaigries. Platon éprouva un vague sentiment d'effroi.

Le petit domestique vint chercher le plateau. Mourief, puis Sophie s'approchèrent tour à tour de Dosia pour prendre de ses nouvelles. Sophie alla rejoindre la famille dans la salle à manger et ferma doucement la porte du balcon ....

Platon était seul avec la jeune fille.

— Dosia ! dit-il après un moment d'hésitation.

aas jDuhia.

Elle ouvrit les yeux qu'elle avait refermés, et un flot (le sang lui monta au visaj^e.

— Dosia ! reprit le jeune hommo, j'ai été très-dur avec vous .... je vous prie de me le pardonner.

Elle étendit sa main comme pour l'empêcher de parler ; il prit cette main glacée et la gard.i dans la sienne.

— J'avais dans l'esprit, continua-t-il, un idéal de perfection chimérique ; je voulais vous obliger ti lui devenir semblable .... J'ai eu tort: toute créature a ses instincts, ses sentiments, ses impressions qui lui sont propres et qui lui font une originalité ; — vous ne pouviez pas ....

— Ltre pareille à Sophie ? interrompit Dosia avec un soupir. Oh ! non !

Elle retira sa main que Platon essayait timidement de retenir, poussa un second soupir ^t détourna les yeux-

— Telle que vous êtes, Dosia, reprit Platon, vous êtes bonne et charmante ; vous méritez l'estime et l'affection de tous ... et vous l'avez.

Un regard interrogateur, habitude de malice ou de coquetterie, glissa entre les paupières de la jeune fille, puis retomba. Elle rougit

— Je tiens plus â l'estime de quelques-uns, dit-elle, qu'à l'estime de tous.

— L'un n'empêche pas l'autre, fit Platon. Vous

m'avez inspiré un sentiment profond, que j'ignorais avant vous et qui changera ma vie ....

Il s'interrompit ému : ses yeux, fixés sur le visage de la jeune fille, en avaient dit plus long que ses paroles. Elle se souleva brusquement dans son fauteuil et s'assit toute droite.

— J'ai honte, dit-elle d'une voix basse, mais ferme, j'ai grande honte, monsieur Platon, d'avoir volé une estime que je ne mérite pas. Vous m'aimez pour ma sincérité, pour ma franchise, — car d'autres qualités, je ne m'en vois guère ! Eh bien, cela aussi est de ma part hypocrisie et mensonge. J'aurais dû vous le dire il y a longtemps, mais vous étiez parfois sévère ; je me disais : A quoi bon parler de toi à quelqu'un pour qui tu n'es rien?.... J'avais tort, je le vois aujourd'hui.

Platon l'écoutait ipdécis. Une lueur de joie indicible filtrait dans son âme, mais il n'osait y croire.

— Vous venez, reprit-elle, de parler de sentiments qui changeront votre vie. Avant qu'il soit trop tard, avant que ces sentiments fassent votre chagrin comme ils ont fait ....

Elle se mordit la lèvre, pâlit, puis reprit

— Je dois vous dire que je ne suis pas ce que vous croyez. L'an dernier, à pareille époque, lasse de la contrainte dans laquelle j'étais tenue ici, j'ai fait une folie qui me coûtera le bonheur de ma vie .... Dans un moment d'exaspération, j'ai prié mon cousin

Pierre de m*eiilever. Il ne m'aimait pas. Je crois bieu que je le savais, même alors ; mais j'avais meuacé .... peu importe le moyen que j'employai ; d'ailleui>i, j't'tais résolue à tout. Il consentit et m'emmenft. Mais nous n'avions pas fait quatre verstes que j'avais compris ma faute. Personne n'en avait connaisance, je la regrettais, mon cousin voulut bien me ramener ici, sans me faire les reproches que j'avais mérites. Après cela, monsieur, après une faute qui n'a fait tort qu'à moi, puisque Pierre est innocent, je ne suis ])lus digue do votre estime .... pardonnez-moi de l'avoir usurpée si longtemps.

Elle se tut, deux grosses larmes roulèrent silencieusement sur la laine l)lanche de son peignoir. Elle voulut se contraindre, mais elle n'en eut pas la force ; ses sanglots éclatèrent douloureux, brisés comme ceux d'une créature désespérée, pour qui la vie n'a plus de ressources, et elle cacha son visage contre le dossier du fauteuil.

— Dosia, dit la voix de Platon, si près qu'elle tressaillit ; Dosia, vous êtes un ange .... Je le savais !

Elle frémit de la tête aux pieds.

— Vous le saviez ! Et vous m'aimiez un peu tout de même ?

— Non, je ne vous aimais pas, — pas assez, du moins, — -pas comme je vous aime à présent. Je me demandais si vous auriez assez de confiance en moi pour parler ....

"ai voulu le faire coût fois, mais vous étiez si sévère, vous a^dez si peu l'air de vous intéresser à moi .... j'avais si grand'peur de vous !

— Et maintenant?

— Maintenant, fit Dosia en souriant — ce sourire dans ses yeux mouillés lui donnait une grâce idéale, — j'ai encore un peu peur de vous, mais pas tant ! Est-ce que vous m'estimez ATaiment? Ah ! j'ai bien souffert de cette estime que je croyais volée !

— Oui, je vous estime quelque peu, répondit Platon en souriant aussi. Vous êtes comme Bayard : vous avez sauvé votre semblable.

— Oh ! quelle vétille ! s'écria Dosia.

— Je n'en ai pas fait autant ! mais comme je suis plus sage que vous, cela rétablit un ]^eu la parité. Tous rappelez-vous ce jour oii nous sommes tombés d'accord qu'il vous faudrait un mari très-sage ?

— J'ai bien pleuré ce jour-là 1 murmura Dosia.

— Tous ne pleurerez plus. Me trouvez-vous assez sage pour être votre mari?

Dosia le regarda, lui tendit les bras, puis, par un mouvement de pudeur virginale, les replia sur sa poitrine et s'affaissa dans le fond du fauteuil, toute pâle, mais sans le quitter des yeux.

Il l'enleva et l'entraina, — la porta presque, — jusque dans la maison.

Madame Zaptine eut alors une belle occasion de lever les bras au ciel à cette apparition incongrue.

212 DUSIA.

mais elle la manqua. Sophie la prévint (l'un mot

— Je crois, chère madamo, dit-elle tranquillement, que mon frère a quelque chose ti vous commuui(iuer.

— Madame, dit Platon, veuillez m'accorder la main de mademoiselle Théodosie.

Nous renon(,ous à peindre le tumulte qui s'ensuivit. Homère seul ue serait pas inférieur à cette tâche.

Dosia, ressuscitée d'un coup de baguette, monta mettre une robe, et au bout d'un quart d'heure réapparut, coiflfée, habillée, — digne, en un mot, de sa nouvelle position de fiancée. On dansa, on joua à colin-maillard ; le vieil orgue de Barbarie qui jouait le Caîi/f de Baydad et Alhie, reine de Gdœnde^ fut si bien mis à contribution, que la manivelle en resta dans la main trop zélée de Mourief ; enfin, on fit tant de bruit et l'on s'amusa si bien que, jusqu'à l'heure du repos, les sœurs de Dosia n'eurent pas le temps de méditei sur la grande injustice que la destinée leur avait faite ce jour-là.

— Nous nous marierons dans huit jours, dit Platon, comme on servait la soupe.

— Comment ! comment ! cria madame Zaptine, et le trousseau ?

— Ce n'est pas le trousseau que j'épouse ; nous aurons le trousseau plus tard. Mais nous nous marierons dans huit jours, en même temps que Sophie. N'est-ce pas, Dosia ?

— Certaiuement, fit celle-ci. J'emmèue Bavard.

— Quel bonheur ! s'écrièrent les sœurs toutes d'une voix.

— Ne vous réjouissez pas trop, fit Dosia en levant l'index d'un air mena(;ant ; sans quoi je vous laisserais mon cliien.

On demanda grâce, et il fut convenu que Dosia emmènerait aussi son chien.

En sortant de table, toute la société descendit l'escalier casse-cou, et madame Zaptine, fidèle à une habitude de sa jeunesse, alla s'asseoir sur la balançoire flexible. Depuis trente-huit ans elle venait j faire un peu d'exercice après le dîner pour activer sa digestion.

Elle n'était pas assise depuis une demi-minute que deux de ses filles vinrent l'y rejoindre, puis Dosia, sui^sHie de Platon qui riait, enfin toute la compagnie, à l'exception de Mourief qui, debout, à dix pas, les regardait en fumant sa cigarette.

— Vous avez l'air d'un vol d'hirondelles perchées sur un fil télégraphique, dit-il en se délectant à cette vue ; ma tante surtout, par sa diaphanéité.

Madame Zaptine rit de bon cœur ; elle était si contente ce jour-là qu'elle avait oublié d'être malade. La balançoire se mit en branle. Mourief les regardait sauter d'un air amusé.

— Dis donc, Dosia, s'écria-t-il, te souviens tu ? l'p.n dernier ....

2U DOSL\.

Il n'arrêta vexé, craignant d'avoir fait une sottise.

— Oui, je me souviens, répondit Doaia en regardant Platon. Tu n'étais pas aussi aimable qu'aujourd'hui ! Allons, viens aussi faire un tour de balanroire.

Pierre jeta sa cigarette, vint s'asseoir près de Sophie et donna une vigoureuse impulsion à la jilanche lourdement chargée. Au milieu des rires chacun prit le mouvement.

— Vous allez casser la balançoire, criait madame Zaptine en faisant de vains efforts pour s'arrêter.

— Ça ne fait rien, ma tante, répondit Mourief. Allons ! Hop ! hop ! en famille !

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