POSTA
— Ponno, donne, 8*ecria Dosin.
Mais Piorre avait trop bien cultive riiabitudo de la taquiner pour lui cédor sans conteste : élevant l'enveloppe bien haut, au-dessus do sa tête, il la crojfidt à l'abri des mains aplos qui la convoitaient.... Dosia bondit sur une chaise, lui arracha le papier et redescendit îi terre avant que la princesse ou même Platon, toujours censeur sévère, eussent eu le tempa de se récrier.
— Ma^lemoiselle Dosia Zaptine, lut-elle. Que c'est joli sur une enveloppe ! J'aime à recevoir des lettres, c'est amusant ! Je voudrais en recevoir tous les jours.
— Que faudrait-il vous (5criro ? dit Pierre d'un ton raillf'ur.
— Tout ce que vous voudrez, rien du tout. C'est pour le plaisir de lire mon nom sur l'enveloppe.
— Je to conseille, dit la princesse, do t'adresser des billets à toi-même avec une feuille de papier blanc plic'e en quatre ....
— Oh non î fit Dosia, ce ne serait pas l'imprévu ; et c'est l'imprévu que j'aime, alors même qu'il n'a pas de conséquences.
— Vous aimez beaucoup, je le vois, les choses sans conséquence, grommela Platon dans sa moustache.
Dosia se tourna lentement vers lui d'un air étonné, pm.s soudain, devenue grave, elle posa l'enveloppe sur la table sans l'ouvrir.
— Eli hien! cette curiosité, qu'en faisons-nous? lui dit la princesse avec bonté, voulant pallier ce que les paroles de son frère avaient eu de blessant.
Dosia, les yeux toujours baissés, reprit l'enveloppe, rompit le cachet et sortit du pli une jolie petite carte d'invitation, au nom de mademoiselle Dosia Zaptine.
On s'attendait à une explosion de joie, et la princesse ramenait déjà autour d'elle la dentelle do sa robe, pour la soustraire à l'expansion tempétueuse de sa jeune amie .... Il n'en fut rien. La jeune fille lut jusqu'au bout, retourna la carte pour s'assurer qu'il n'y avait rien derrière, et sans témoigner d'autre émotion la remit dans son enveloppe.
La princesse jeta à son frère un regard qui voulait dire : Tu lui as gâté son plaisir. Platon sentit le reproche mérité.
— Savez- vous patiner, mademoiselle Dosia? dit-il d'une voix grave et moelleuse que ni Pierre ni même sa sœur ne lui avaient connue jusque-là.
La jeune fille leva sur lui ses yeux attristés.
Pierre lui coupa la parole.
— Elle patine, dit-il, comme un patin anglais, première marque. On la dirait née pour cela.
— D'abord vous, riposta prestement Dosia, vous n'en savez rien.
— Je vous demande humblement pardon, ma cousine, je vous ai vue i^atiner, il y a de cela une dizaine d'années ....
13i DOSIA.
— Oh ! fît Dosia avec sa petite moue, c'était sur rétang, avec mes premiers patins, quand j'avais sept ans, cela ne compte pas. Je suis bien plus habile maintenant !
—Alors, fit Pierre avec une grimace, je me demande ce que cela peut bien être I Patinez-vous toujours sur les pieds, ou bien, pour perfectionnement, avez-vous adopte l'habitude américaine de patiner sur le sommet de la iêie?
Dosia elle-même ne put y tenir, Platon riait, la princesse, voyant l'harmonie prête h so rétablir, demanda aussi uno carte d'invitation, qui sortit toute prête et sous ]di de la poche do Mourief.
— Je n'avais osé, dit-il, m'exposcr a un refus. . . .
— Quelle prudence ! dit tranquillement Platon ; tu deviens méconnaissable, mon ami ; ne serais-tu pas malade ?
Il fut convenu que les quatre amis se rendraient à la fête de nuit, et les dames so firent faire des costumes pareils en velours violet, afin de tenir dignement leur rang dans cette solennité.
xvm
Le jour fixé, — c'était en plein janvier, — bien des psires de jolis yeux interrogèrent le thermomètre depuis le midi jusqu'au soir. Ce méchant thermomètre ne voulait pas remonter : il marquait impitoyablement quatorze degrés Réaumur, et, pour une fête en plein air, c'était une température tant soit peu rigoureuse. Les mamans avaient passé la journée à déclarer " qu'on n'irait pas, qu'il y avait folie à risquer ainsi d'attraper une angine ou une fluxion de poitrine pour s'amuser deux heures ; " plus d'un général d'âge mûr, un peu chauve, père de jolis enfants mis à la dernière mode, avait intimé k sa jeune femme l'ordre formel de rester à la maison. '' Quand on est mère da famille, on ne doit pas s'exposer au péril sans nécessité."
Cependant, neuf heures du soir, le thermomètre ayant encore baissé de deux degrés, une procession de voitures et de traîneaux déposa sur le quai Anglais une foule épaisse de jeunes filles et de jeunes femmes accompagnées par les mamans revêches et les généraux d'âge mûr ; et, — 6 prodige ! — ni les mamans ni les généraux n'avaient l'air de céder à la
force : les visages étaient souriants, les mines agréables.
C'est que la famille impériale devait assister à cette fête ; dès lors, il ne faisait plus froid ; un peu plus, chacun eût regretté tout haut que la gelée ne fût pas plus intense.
Comme la princesse et Dosia n'avaient ni mamans ni généraux pour leur ordonner de rester au logis, rien n'avait troublé leur sérénité. Après avoir quitté leur voiture sur le quai Anglais, elles descendirent l'escalier de glace taillée, qu'on avait semé de sable fin, et se trouvèrent sur la Neva, gelée alors à un mètre d'épaisseur.
L'espace réservé pour la glissoire était un rectangle long de cent cinquante mètres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait planté des sapins^ servait de clôture de trois côtés ; le quatrième était formé par une vaste galerie de bois découpé à la manière des isbas russes, élevée de quelques marches. Là étaient le vestiaire et le buffet doucement chauffés par des calorifères. Un boudoir spécial était réservé aux dames ; rien n'y manquait : une table de toilette, chargée de menus ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous côtés, des fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des sièges moelleux, tout, y compris la tiède atmosphère, y donnait l'illusion
d'un salon ordinaire. Une pièce semblable avait été décorée spécialement pour la famille impériale, car plusieurs des grandes-ducliesses avaient promis d'accompagner leurs frères ou leurs époux ce jour-là.
Un pavillon de bois élégamment orné de sapins verts, opposé à la porte d'entrée, et par conséquent à la rive gauclie du fleuve, contenait l'orchestre ; un cordon pressé de globes laiteux formait des festons rattachés à des candélabres chargés de globes semblables, et entourait l'enceinte entière : une triple rangée de verres de couleur l'accompagnait partout, s'accrochant aux découpures du bois, aux angles des constructions, au fronton des portiques ; et deux tours rondes de cinq à six mètres de hauteur, formées de blocs de glace taillés et superposés, servaient de lanternes gigantesques où des soldats préposés à cet office allumaient alternativement des feux de Bengale rouges et verts.
Eien ne peut rendi'e l'effet magique de ces flammes vues par transparence à travers l'épaisseur de la glace ; celle-ci jetait sur la glissoire des irradiations fantastiques ; suivant le caprice du vent, la flamme des torches plantées de distance en distance lançait une longue traînée de fumée ou d'étincelles, et, pardessus tout cela, au moment où la famille impériale s'arrêtait en haut du quai, la lumière électrique projeta son éblouissant éclat sur les toilettes somptueuses et les uniformes charmarrés d'or.
138 DOSLL
L'orchestre eutamait uuo valse ; se tenant par la main, dea couples audacieux se mirent à tournoyer avec grâce, décrivant des cercles plus vastes que ceux de la valse de salon, mais ac:ssi précis. La valse u était qu'un passe-temps préparatoire ; révéuemont de la soirée devait être un quadruple quadrille des Ijinciers, pour lequel do nombreuses répétitions avaient été faites les jours précédents.
Les dames s'étaient arrangées entre elles pour obtenir une harmonie entière dans leurs toilettes ; un quadrille était vêtu de velours blanc, garni d'astrakan d'une blancheur immaculée ; un second avait choisi le velours bleu clair orn»'* de martre zibeline ; le troisième portait un uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure ; le quatrième enfin arborait le velours gios bleu bordé de cjgne.
Les danseurs, tous montés sur leurs patins, accomplissaient leurs évolutions moins vite que sur un parquet, mais avec non moins d*exactitude ; les mouvements de la musique avaient été calculés pour cela ; et chaque accord final ramenait les danseurs à leur place. Dosia, qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle avec des yeux ravis.
— E.st-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas.
— Je croLs bien ! s'écria la jeune fille, c'est inouï ! Je n'ai jamais rien rêvé de pareil .... Cela ne res-
semble à rien de ce que j'ai vu.
— Ou ne peut trouver cela que chez nous, dit Platuu qui s'approchait ; seuls parmi les peuples de l'Europe nous possédons une Neva» pour y bâtir une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dépense, et le grain de folie nécessaire pour en concevoii- l'idée.
Dosia sourit gentiment.
— A votre avis, dit-elle, nous sommes donc un peu fous ?
— Moi aussi, réliqua le sage Sourof en s'inclinant avec gravité. Voyons, mademoiselle Dosia, ne fautil pas être tant soit peu hors de son bon sens pour aller danser la mazurka sur cette glissoire ou l'on peut se casser un membre, ou même la tète, au moindre faux pas ? . . . .
— Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou même la tête sur un beau parquet ciré, en dansant la même mazui'ka aux sons du même orchestre î
Le frère et la sœur se mirent à rire.
— La danse est une oeuvre de perdition, continua Dosia, avec une gravité imperturbable, nous en voyons la preuve tous les jours. C'est pourquoi le comte Platon ne danse pas et ne patine pas non plus.
On ne sait ce que Platon eût trouvé à répondre, car Pierre vint se jeter au travers de la conversation, ce
140 DObiA.
qui rameua une expression pensive sur le visage de son ami.
— Vous n'avez pas froid, mesdames ? demanda-t-iL
On lui repondit bien vite que non.
— C'est que le thermomètre baisse. Nous avons déjà dix-huit degrés ; et, très-probablement, nous en aurons vingt à minuit
— Nous serons parties avant ce momeut-la, dit la princesse.
Ou leur servait en ce moment du thé brûlant et parfumé qui fut le bienvenu.
Quelques amis s'approchèrent ; le quadrille était fini, la foule, bigarrée se dispersait, pendant qu'une autre escouade de musiciens remplaçait les premiers et jouait des morceaux d'un caractère plus sérieux.
Les patineurs portaient tous à la boutonnière une petite lanterne ronde, grande comme un écu de cinq francs ; et c'était plaisir de voir ces lumières semblables à des lucioles parcourir en tous sens la glace polie. Profitant de ce moment d'accalmie, on arrosa d'eau chaude la surface de la glissoire : une légère buée s'éleva, disparut, et la glace plus unie que jamais présenta un miroir sans rayures.
— Il fait bon aujourd'hui, dit un aide de camp, en s'approchant de la princesse pour lui présenter ses hommages ; aussi cette fête est beaucoup plus brilliante que la dernière.
DOSDl. 141
— A quoi l'attribuez-vous? demanda Sophie sans penser à mal.
— A votre présence, certainement, princesse, répondit le galant cavalier.
Dosia pinf;a légèrement le bras de son amie et se détourna pour rire. Le visage de Mourief exprimait une hilarité mal comprimée, et leurs regards s'étant rencontrés, ils eurent quelque peine à ne pas éclater ensemble.
— Sans vouloir décrier les mérites de ma sœur, dit Platon, toujours secourable dans ces moments dangereux, je crois que la température y était pour quelque chose. Quel temps faisait-il alors ?
— Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement vingt-quatre degrés.
— Béaumur ? hasarda Mourief.
— Certainement, Réaumur ! Je ne sais trop pourquoi nous n'avions guère de dames, — on peut dire que ce fut une fête triste !
— Vraiment, répéta Pierre toujours sérieux, je ne sais trop pourquoi !
Dosia, qui avait été ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par la manche, se leva et s'enfuit. Etonné, son cousin la suivit et la retrouva dans le coin de la galerie oii elle riait aux larmes.
— Pourquoi, lui dit-elle entre deux éclats de rire, pourquoi me fais-tu rire comme ça ? la princesse va
encore dire que je suis très-inconvenante, et, Trai, ça n'est pas ma faute.
— C'est qu'il m'amuse avec sa fête triste, ce brave homme.
— Allons, (lit Dosi.i, mets-moi mes patins, je n'ose pas retourner là-bas, je crains de lui pouflfer au nez.
Pierre, à genoux devant sa jolie cousi.ie, eut bientôt fait d'attacher les courroies ; il fut prêt presque en même temps, et tous deux, se tenant par la main, s'élancèrent en longues courbes sur la glace.
— Où donc est Dosia? demanda la princesse.
— La voici qui patine avec M. Mourief, répondit l'aimable aide de camp. Ils sont charmants, ajoutat-il en ajustant son pince-nez d'un air connaisseur. Ils ont l'air fait l'un pour l'autre. N'y a-t-il pas anguille sous roche ? fit le maladroit d'un air fin.
Platon, devenu pâle soudainement, se mordit les lèvres pour retenir une réponse trop vive ; la princesse, qui connaissait son monde, se garda bien de nier d'une fa<,*on positive ; ces négations énergiques ne font ordinairement que transformer de simples suppositions en convictions arrêtées.
— Je ne crois pas, dit-elle, cette idée n'est encore venue à personne, que je sache . . .
Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs ses lourdes galanteries et prit congé de la princesse, laissant derrière lui la blessure empoisonnée d'un doute cmeL
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Que de fois Platon s'était dit que ces deux jeunes gons devaient s'aimer, — peut-être sans le savoir euxm«''mes ; — que de fois il avait pensé que ce serait fort heureux, qu'ainsi l'étourderie de Dosia se trouverait réparée ! . . . . Et l'idée de cette réparation le rendait malheureux, cruel avec lui-même, intolérant avec les autres .... Fallait-il que sa vie fût désormais gâtée par les fantaisies de cette petite fille ?
Et pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, les deux cousins passaient et repaissaient devant lui, comme deux oiseaux qui volent de concert.
— Platon, je suis fatiguée, lui dit Sophie, qui comprenait sa pensée et désirait y mettre un terme.
Il se leva sans mot dire et fit prévenir leur cocher, puis revint vers sa sœur.
— Dosia ! dit doucement celle-ci en se penchant sur la balustrade, au moment où les patineurs passaient près d'elle.
La jeune fille tourna vers la princesse son visage coloré par le froid, l'exercice et le plasir. Quelle vivante image de la gaieté insouciante ! Et Platon qui souflfrait à côté d'elle !
— Je suis fatiguée, veux-tu rentrer?
Sans répliquer, Dosia tourna sur elle-même, s'assit sur le banc de bois qui longeait la galerie et tendit à Pierre son petit pied, afin qu'il la débarrassât des patins.
lu DOSIA.
— Merci, dit-elle, quand il eut fini. L<a bonne soirée ! Je me suis bien amusée !
Sophie et son frore les avaient rejoints ; Dosia remarqua l'expression sérieuse de leurs visages.
— Vous paraissez soufiVauts, dit-vile avec cet intérêt spontané qui la rendait si sympathi(|ue.
— Qu'importe ! gronda Platon, pourvu que vous ;ous amusiez ! . . . .
— Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse, avec douceur, nous avons eu froid.
— Je vous demande pardon, murmura Dosia repentante, je suis une égoïste ....
Les grandes-duchesses se retiraient, et la foule leur faisait cortège, avec des torches, jusqu'à leurs voitures. Nos amis durent attendre quelques minutes. La glissoire presque déserte semblait plus sombre, par contraste avec les flammes de Bengale qui brûlaient en ce moment sur le quai ; Dosia fit un retour mélancolique sur son plaisir si soudainement interrompu.
— Aucune joie ne dure, se dit-elle. Comment se fait-il que je ne fasse de mal à personne et que, pourtant, je mécontente tout le monde ?
Elle revint au logis sans avoir rompu le silence. Le lendemain, elle s^excusa auprès de la princesse de son étourderie, de son manque de souci pour ceux qui étaient si bons envers elle .... C'est avec des larmes brûlantes qu'elle s'accu.sa d'égoisme.
La princesse la consola de son mieux et profita do l'occcasion pour lui faire une petite semonce.
— Sois plus réservée avec ton cousin, lui dit-elle ; tout lo monde n'est pas obligé de savoir que vous êtes camarades d'enfance ; on m'a demandé liier si vous n'étiez pas fiancés . . .
Lo visage de Dosia, devenue pourpre, prit une expression de colère.
— Moi qui le déteste, et lui qui ne peut m© souffrir ! Faut-il être bête ! . . . .
— Tout le monde n'est pas non plus oblige de savoir que vous vous détestez, repartit la princesse en réprimant un sourire. Votre haine mutuelle ne va pas jusqu'à ne pouvoir patiner ensemble.
— Oh ! ma bonne amie . . . . , commençait Dosia confuse.
— Ne le déteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers les autres ; cela suffira.
— Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et ... . M. Platon n'est pas fâché contre moi?
La princesse, interdite à son tour, chercha un instant sa réponse.
— Il ne peut en aucun cas être fâché contre toi ; mais il a peut-être été choqué ....
— Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pénitence ; je ne le ferai plus, jamais ; seulement, dis lui qu'il ne soit pas fâché contre moi!
Platon, informé de ce vœu naïf, n'eut pas le courage de tenir rij^ueur. Quelques paroles affectueuses ramonèrent le jour môme le sourire aux lèvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants.
L'hiver s'avançait ; déjà la série de mariages qui suit toujours les fêtes de Noël était presque close ; le carême était proche, et Dosia, devenue sage, portait des robes à queue.
Cet événement, attendu par elle comuie devant être de beaucoup le phis important de sa vie, l'avait laissée relativement indifférente. Elle s'était bien prise une dizaine de fois à regarder derrière elle les Ilots de sa robe noire faire un remous soyeux sur le tapis, mais elle n'avait pas ressenti ce triomphe, cet orgueil dont elle s'était fait fête si longtemps d'avance.
Bref, la première robe longue de Dosia avait été un désenchantement.
D'autres pensées avaient noyé celle-ci.
— C'est égal, elle était plus amusante auparavant, soupirait un jour Mourief, assis chez la princesse dans un petit fauteuil si bas que la poignée de son sabre lui caressait le menton.
— C'était le bon temps, alors, n'est-ce pas ? lui dit la princesse d'un air moqueur.
Malgré les dénégations passionnées du jeune
l^ DOSLV.
homme, Sophie coutinua, avec uue certaine insistance dans l'accent de sa voix :
— Kegrotteriez-vous de no pas l'avoir épousée?
— Ah ! princesse ! fit Mourief d'un ton de reproche plus sérieux que la question ne semblait le comporter.
Sophie ne se laissa pas fléchir.
— Il en serait peut-être encore temps, continua-telle sans regarder Pierre.
Celui-ci garda le silence : il jouait avec la dragonne de son sabro et le gland d'or tissé battait à coups inégaux le métal du fourreau.
Le silence se prolongeait ; la princesse, devenue soudain nerveuse, froissa légèrement le journal déplié sur la table.
— Eh bien ! fit-elle, voyant que Mourief ne parlerait pas.
— Je croyais, dit celui-ci à voix basse, que c'était bon pour Dosia de taquiner méchamment les pauvres mortels ...
Il toussa pour s'éclaircir le gosier, mais sans y réussir. La princesse baissa la tête. Pierre continua de la même voix enrouée :
— Je ne sais pas pourquoi vous parlez ainsi, je ne Tai pas mérité. Il me semble que je n'ai pu faire croire à i>ersonne que j'aimo Dosia ....
— Pour cela, non ! . . . . dit la princesse en éclatant de rire.
Son rire, nerveux et forcé, s'éteignit soudain. Pierre avait gardé son sérieux ; le gland d'or tintait toujours sur le fourreau d'acier.
— Je ne me marierai pas, continue-t-il, parce que je considère un mariage sans amour comme la faute la plus grave que puisse commettre un homme envers lui-même ....
— Vous êtes sévère, essaya de dire la princesse.
Mais elle ne sentit pas le courage de plaisanter et 86 tut.
— La plus grave et la plus sotte, puisque le châtiment la suit aussitôt et à coup sûr.
— Mais, reprit Sophie en rougissant, vous vous croyez donc pour la vie à l'abri des traits du petit dieu malin ?
Pierre se leva.
— La femme que j'aime, dit-il, est de celles que je ne puis prétendre à épouser ; pourtant, son image me préservera à jamais d'une erreur ou d'une faute. J'aime mieux vivre seul que de profaner ailleurs le cœur que je lui ai donné sans réserve . . et sans espoir.
Pierre s'inclina très-bas devant la princesse interdite, ses éperons sonnèrent, et il fit un pas vers la
porte.
Sophie hésita un instant, puis se leva. D'un geste royal, elle tendit la main au jeune homme. — Celui qui pense ainsi, dit-elle, peut se mépren-
drc bur hi profondeur, sur réternité du seutimont qui l'occupe ....
Pierre lit un mouvement ; elle coutinun tans so troubler :
— Mais s'il ne se trompe pas, s'il a vraiment donn6 son âme sans réserve et sans espoir, il n'est pas do femme au monde qui ne doive être Hère et reconnaiaeante d'un si beau dévouement.
Mourief Ja regardait, stupéfait, ébloui. . . .
— Vous êtes bien jeune pour parler d'éteniité, ditelle avec un demi-sourire qui éclaira comme un rayon de soleil son beau visage sérieux. Mais si les épreuves de la vie ne vous rebutent pas, si vous êtes \Taiment ce que vous paraissez être, vous pouvez aspirer à toutes les femmes.
Elle avait retiré sa main; elle lui fit une inclination de la tête et passa dans son appartement.
Pierre se trouva sur le quai de la cour sans savoir comment il était sorti ; il marchait devant lui, refusant de comprendre, ne voulant pas croire à sou souvenir.
— C'est impossible, se disait-il .... elle n'est paa coquette .... et pourtant ! Mais alors, elle me permettrait?. . . .
Le lendemain soir, Mourief courut chez Sophie. Pourrait-il lui parler en particulier ? Obtiendrait-il une réponse plus nette, un espoir plus positif?
O douleur ! ô désappointement ! Il trouva chez
DOSL\. 151
la princesse une société joyeuse et très-variée.
En même temps que lui entrait un " tapeur " aveugle, conduit par un valet de pied.
Platon vint à lui dans l'anticliambre.
— Qu'est-ce que cela veut dii'e? fit Mourief peu satisfait.
— C'est l'anniversaire de la naissance de ta cousine, répondit Sourof ; je croyais que tu venais lui faire tes compliments.
— Mais pas du tout ! s'écria Pierre. Je n'y pensais pas .... Ce n'est pas pour cela que jo venais ....
— Et pourquoi venais-tu donc? demanda Platon d'un air amusé qui fit rougir le lieutenant.
— Je venais .... je venais faire une visite. Vous allez danser '?
— Mais oui, ne t'en déplaise !
— Eh bien ! je vais chercher un bouquet .... je ne peux pas arriver les mains vides.
La tête fine de Dosia parut entre les deux battants de la porte, et ses yeux brillants de malice se fixèrent sur le visage déconfit de Mourief, qui remettait son manteau.
— Mon cousin a oublié mon anniversaire, dit-elle, et il va me chercher des bonbons. Apportez-moi plutôt des marrons glacés ; je les préfère.
Elle disparut avec son petit rii'e. Platon souriait.
— Te voiLà prévenu, fit-il.
— Des maiTons glacés ? Elle le fait exprès ! Je
suis sûr qu'il n'y en aura plus .... îi neuf heures du soir ! Il va falloir les commander, je ne les aurai pas avant minuit !
L*infortunt' disparut. Au bout de viugt minutes il entra triomphalement, portant des marrons glacrs et un gros bouquet destiné ;i lui faire pardonner son inconcevable négligence.
— Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec beaucoup de grâce. Vous me gâtez. Mais tout le monde me gâte ici ; on a trouvé que ça me rend meilleure. Tout le contraire des autres, n'est-ce pas ?
Pierre, surpris de sa douceur, no savait que répondre.
— Vous m'aviez oubliée, hein? Vous avez la tète .... et ... . l'esprit ailleurs, ajouta la fine mouche. Je me suis aperrue que vous étiez fort préoccupé depuis quelque temps.
— Vous avez fait cette remarque ? grommela Pierre, qui eut bonne envie de la battre.
— Oui .... mais je l'ai gardée pour moi, soyez tranquille. Et même j'ai promis ^ ma chère Sophie que je ne vous taquinerais plus.
— Je ne saurais assez reconnaître cette générosité, dit Pierre en s'inclinant.
— Oh ! fit la malicieuse en hochant la tête, ce n'est pas pour vous .... Elle ne m'en a rien dit ; mais j'ai
remarqué que lorsque je tous taquine, cela lui fait de la peine.
Pierre reçut en plein rasage le regard à la fois malicieux, triomphant et amical, des yeux de Dosia — ces yeux uniques, qui disaient toujours cent choses à la fois. Mais il n'eut pas le temps de la remercier, elle était déjà loin.
On dansait, comme on ne danse qu'à Pétersbourg, avec un entrain, un acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et l'équilibre européen sont bien peu de chose quand on a vingt ans et un bon tapeur.
Yers minuit, la princesse fit servir à souper : c'était la première fois qu'on dansait chez elle, — et probablement la dernière, disait-elle en souriant ; mais Dosia méritait bien une petite sauterie spéciale en l'honneur de ses dix-huit ans.
— Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au milieu de la table du souper, j'ai dix-huit ans ! Il n'y paraît guère, j'en conviens, mais enfin j'ai dixhuit ans tout de même, et je suis devenue si sage que la princesse Sophie a pensé un instant à me mettre sous verre dans un cadre doré, au milieu du salon, comme un modèle permanent destiné à apprendre aux jeunes filles inconigibles qu'il ne faut jamais désespérer de rien. Je deviens une personne sérieuse, et j'ai pris la résolution de me consacrer désormais au bien ....
154 DOSTA.
Des applaudissement discrets, de bonne compagnie, acclamèrent cette péroraison, et Dosia envoya un clin d'oeil éloquent à son cousin, qui la regardait t^abi.
— Au bien général, reprit-elle, — et particulier, — en attendant. Jusqu'ici j'ai été papillon, je deviens désormais ver à soie, toujours au rebours du sens commun,— mais on ne saurait changer son naturel. A ma mét-amorphose !
Au milieu des rires et des protestations, Dosia éleva sa coupe do cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se tourna vers Platon, et son visage prit aussitôt une expression de retenue, presque de timidité. D'un regard, elle sembla lui demander si elle n'avait pas dépassé les bornes. Un sourire du jeune homme la rassura ; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon, où l'on recommença à danser.
Mourief obtint un quadrille de la princesse ; — mais comment causer dans ce dédale de chasses-croisés et de jupes à traîne ! La question qui l'agitait n'était pa« de celles qu'on traite au pied levé. Il se contenta donc d'a<lmirer la taille svelte et élégante, le noble visage de celle qui peut-être serait sa femme. . . A cette idée, le coeur lui battait, il avait peine à continuer avec elle les lieux communs d'une conversation de qua<b'ille .... Et pourtant la main de la princesse,