VITE
Le comte Platon Sourof avait une sœur, la princesse
Sophie Koutsky, aussi raisonnable, aussi sensée que lui-
même, De toute sa vie, elle n’avait fait qu’une folie,
commis qu’une imprudence, celle d’épouser à dix-sept ans
$ un mari malade, qu’elle aimait tendrement, qu’elle avait
soigné avec tout le dévouement possible, et qui l'avait laissée veuve au bout de dix-huit mois.
— Vous ne faites jamais de bêtises, ma chère, lui avait
dit à ce sujet la grande-duchesse N... dont elle était la
30 filleule; mais il paraît que vous avez l'intention de régler d’un seul coup tout votre ape et-tout votre avenir, en fait de folies.
Sophie s'était contentée de sourire et de baiser respectueusement la main de son de deu marraine. Huit jours 15 après, le prince Koutsky, un rayon de bonheur sur son
visage émacié par les fièvres, conduisait à l’église celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de temps qu’ elle devait ncore durer:
— Si Koutsky était riche, passe encore, ! disait un gros 20 général d’artillerie aussi intelligent que ses boulets de
canon. Mais il n’a pas le sou! Que peut-elle aimer dans ce fiévreux ?
— Le sacrifice! lui jeta bien en face une belle enthou-
siaste de vingt ans.
25 Le général s’inclina d’un air aimable et balbutia un compliment; mais il n'avait pas compris, et il n’était pes le seul.
Sophie Koutsky soigna en effet son mari jusqu’au der.
nier moment, le mit de ses mains dans le se prit le
deuil de veuve et continua à vivre aussi calme, aussi raisonnable que jamais.
Ce qu’elle avait recherché dans le mariage était, en effet, cette soif du martyre qui tourmente les grandes âmes. Elle avait aimé Koutsky parce qu’il était malade et condamhé à mourir bientôt; elle avait vu une bonne œuvre à faire en donnant à ce mourant les joies du foyer domestique, d’un intérieur harmonieux,! d’une tendresse infatigable et dévouée.
Si son mari n’eût pas pris les fièvres au Turkestan en servant son pays, elle eût peut-être été moins généreuse; mais dans de tellk$ circonstances il lui semblait payer sa dette à l'humanité et à'son pays tout ensemble.
Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu’elle corbptait faire.
— Vivre un peu pour mon plaisir, répondit-elle,,
En effet, depuis trois ou quatre ans qu ’elle était veuve, on la voyait à peu près partout où une honnête femme peut se montrer seule. Grâce à cette dignité simple, à cette aisance tranquille et calmante, pour ainsi dire, qui lui servait d’égide, sa grande jeunesse n’avait pas été un obstacle à sa liberté.
La famille avait d’abord parlé de la nécessité d’un chaperon; mais la princesse, sans s’en offusquer d’ailleurs, avait repoussé cette idée.
- — Mon chaperon serait ou une vieille femme véritablement digne de respéct, —et en ce cas il me faudrait la «ménager et la soigner, ce qui me couperait les ailes, — ou une demoiselle de compagnie nullement vénérable, que je pourrais traîner partout à ma suite, mais dont la protecinne serait pas sérieuse. Alors, à quoi bon? Laissez-
Je
moi comme je suis, et si je fais quelque sottise, nous en ue
Cette façon sommaire de régler les questions de convenance avait d’abord un peu ému la famille; puis «Sophie
4 était si sage» que les bonnes gens avaient cessé, de s’occuper de ses petites fantaisies innocentes.
Le prince Koutsky n'avait pas laissé grand’chose} à sa veuve; mais Sophie était riche de son chef,* et sa fortune bien ordonnée lui permettait de vivre grandement. Son
10 principal plaisir, en été, consistait à surprendre de temps en temps quelques bonnes amies en venant passer une journée’avec elles, dans les environs, et parfois il lui arrivait de venir jusqu’au camp rendre visite à son frère, qu’elle aimait beaucoup et qui la comprenait mieux que
x5 pas un être au monde.
Deux ou trois jours après l’indiscrétion de Pierre Mourief, la belle princesse Sophie vint voir le comte Sourof. Ses chevaux seuls pouvaient se plaindre de son humeur érrante, car elle leur imposait de longues courses; mais
20 c'étaient de vaillantes bêtes, à la fois belles et solides, et la course de Tsarskoé-Sélo,® où elle habitait pendant l'été, jusqu’au camp de Krasnoé, n'était pas assez longue pour les mettre sur les dents.f
La princesse passa la journée avec son frère, assista
25 aux exercices, dina avec lui dans son isba, et, vers le soir, ja calèche à quatre places’ dont elle se servait dans ces sortes d'occasions s’avança devant la petite M — en bois. Fr,
Mourief passait en ce moment. Ses =
30 l'avaient tenu écarté de cette partie du camp pendant la journée; et, ne connaissant pas la princesse, il ignorait à
qui appartenait ce bel équipaW Une curiosité, provoquée peut-être moins par l’attelage de choix que par la propriétaire de ces biens, lui fit ralentir le pas.’
. Sourof, reconduisant sa sœur,féortit de l’isba.
La beauté et l'expression charmante du visage de la princesse, sa grande tournure, sa distinction exquise frappèrent le j jepue | lieutenant.
Sophie venait s'asseoir dans la cie son frère, appuyé sur la portière, causait avec elle; il aperçut le visage légèrement étonné de Pierre, qui se retournait pour voir encore cette belle personne, et, souriant, il lui fit un signe d'appel. =
Mourief rebroussa chemin et vint se ranger auprès de
: th son ami.
— Ma chère Sophie, dit le comte, tu es la plus sage des femmes: tu seras peut-être bien aise de faire la connaissance du plus fou de nos jeunes braves... Le lieutenant Pierre Mourief, mon ami; la princesse Koutsky, ma sœur.
Pierre s’inclina profondément. La princesse regarda un instant son frère et le néophyte.
— Venez me faire un bout de conduite,? messieurs; vous ne devez pas être gens à redouter deux ou trois verstes de chemin à pied.
Les deux jeunes gens obéirent, et l’attelage partit d’un trot égal et parfait.
he nmenenté
À mme
—S'il n’y a pas d’indiscrétion, monsieur, fit la princesse après les premières panalités inévitables, dites-moi
t i mon frère vous octroie une telle supériorité sur vos camarades de régiment(?
j Pierre se mit à rire.
— Demandez-le-lui, madame, répondit-il. S'il veut vous le dire, je ratifie son jugement.
— On peut tout dire à ma sœur, fit Platon d’un air
$ moitié fier, moitié railleur; ce n’est pas pour rien qu’on
l’a baptisée Sophie.! On aurait aussi bien pu la baptiser Muette, car elle ne répète jamais rien.
Pierre s’inclina respectueusement, sans cesser de sourire.
10 — Fais ce qu’il te plaira, dit-il à son ami; toi aussi, tu es si sage, si sage... Vraiment, madame, ajouta-t-il en se tournant vers la princesse, assise en face de lui, je ne mérite pas de me trouver en si parfaite société, je ne me reconnais pas digne...
15 — Raconte-moi ce qu’il a fait, Platon, dit la princesse à son frère. Tout cela, ce sont des faux-fuyants pour éviter une confession terrible, je le soupçonne. Vous avez tort, monsieur, reprit-elle en s'adressant à Mourief, la confession purifie d'autant mieux que parfois elle suggère un
zo moyen de réparer une erreur.
— Ah! madame, je n’oserai jamais. . |
— Je vais donc parler à ta place, fit Platon, qui avait son idée. Imagine-toi, ma chère sœur, que l’autre jour, pour célébrer dignement le vingt-troisième anniversaire
25 de sa naissance, le lieutenant Mourief, ici présent, s’est grisé. .… |
— Oh! grisé! protesta Pierre. Égayé, tout au plus! —.., En notre compagnie, continua Sourof. Tu peux bien te douter que si j’y assistais, le mal n’était pas grave. 3o Mais il était si gai, qu’il nous a raconté tout au long les
fantaisies d’une jeune fille fort mal élevée et que, pour ma part, sans la connaître, je trouve charmante. Pierre fit une moue significative.
— Voyons, dit Platon, est-elle charmante, ou non? — Charmante, charmante... En théorie, oui... mais... — Elle est fort mal élevée? demanda la princesse. — Horriblement.
— Jolie et de bonne famille?
— Oui, princesse, l’un et l’autre sont incontestables. — C’est Dosia Zaptine! dit la princesse après une seconde de réflexion.
Les deux jeunes gens se mirent à rire. Pierre s’inclina. — Madame, dit-il, je rends hommage à votre sagesse vraiment supérieure. Près de vous, Zadig! n’est qu’un écolier.
— Comment as-tu deviné? dit Platon. Je ne savais pas :
qu’une telle personne existât sous la lune,
— Il n’y à qu’une Dosia au monde, répondit sentencieusement la princesse, et il était réservé à M. Mourief d’être son prophète? Maintenant, messieurs, si vous voulez revenir chez vous avant la retraite, je vous conseille de ne pas perdre de temps, car vos jambes ne valent pas
celles de mes trotteurs. .
Deux minutes après, la calèche de la princesse dispa-
- raissait dans un nuage de poussière, et les jeunes gens
reprenaient le chemin du camp.
— Comment diable Sophie a-t-elle pu reconnaître cette . demoiselle Zaptine? murmura Platon, et d’où la connaît-
elle?
Oh! répondit son camarade par manière de consola- 30
tion, quand on l'a vue une fois, on ne l’oublie plus!... Platon, pourquoi ne m’avais-tu jamais parlé de ta sœur ? — Est-ce qu’on parle de la perfection? répondit Sourof de ce ton moitié railleur, moitié sérieux, qui lui était has bituel. Elle apparaît, et l’on est ébloui, voilà! — C’est vrail répondit Pierre, très sérieux.
Et ils causèrent chevaux jusqu’au moment de se quitter.
Sous ses dehors de gravité, Platon avait été saisi d’un
soudain désir de prendre de plus amples informations sur
10 le compte de Dosia Zaptine, et ce désir devint si vif, qu’il profita du premier jour de liberté pour aller rendre à sa sœur sa visite amicale.
Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois tourné, vêtue de clair,! mais habillée dès
15 le matin, lisant assidûment un gros livre dont elle coupait les feuillets à mesure.? F
Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frère dans l'encadrement de la porte; je pensais à toi.
Platon s’approcha, baisa la belle main blanche qui lui
20 était tendue et exchangea un bon baiser avectsa Sœur; puis il s’assit auprès d’elle.
Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d’eau, était meublé de quelques chaises cannelées; une table d’acajou, assez rococo, en encombrait le milieu;
25 deux fauteuils pour les paresseux, un petit canapé, une glace un peu verdâtre, — comme c’est l'ordinaire dans les maisons de campagne de Tsarskoé-Sélo, — tel était le mobilier de cette retraite modeste, et pourtant tout y
respiraîit une sérénité, une ampleur qui ne venaient certes pas de l’améublement. Peut-être les massifs d’arbustes en
fleur, disposés partout où il s'était trouvé de la place, y
apportaient-ils de la sérénité, — et peut-être était-ce la grâce tranquille de la princesse qui y mettait l’ampleur.
— Prends un fauteuil, dit Sophie à son frère.
— Et toi?
— Moi, j'abhorre les fauteuils; c’est bon pour les paresseux ou pour les voyageurs qui viennent du camp visiter leur sœur chérie. Je n’habite jamais que des chaises.
Platon s’allongea moelleusement dans le fauteuil vert d’eau.
— Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait à cheval une vingtaine de verstes. Qu’estce que tu lisais ?
— L'Zntelligence, de Taine.!
—— En deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m’éblouis par ta raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.
— Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le premier volume à travers la table.
Et elle se remit à couper les pages avec son petit couteau d’ivoire.
— Pourquoi te dépêches-tu tant à ce travail maussade? dit le jeune homme, Rien n’est plus déplaisänt que ce grincement de papier.
— C’est pour avoir fini, mon grand frère, répondit Sophie en riant.
Elle coupa rapidement les dernières pages, puis reposa le volume sur la table.
. — Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu déjeuné?
— Non.
— Veux-tu quelque chose ?
— Quand tu déjeuneras, je t’aiderai vaillamment, mais je puis attendre.
5 La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, pre- nant une tapisserie, revint à sa place. Platon la suivait des yeux.
—Il y a longtemps que je te connais! dit-il en souriant, et tu m’étonnes toujours. Quand est-ce que tu ne
€ fais rien?
— Quand je dors, répondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive parfois de rêver... Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort pressé? de me rendre ma visite ?
19 — Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland du fauteuil.
— Et puis?
Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raïllerie dans ceux de sa sœur.
20 —-Tues sorcière, Sophie! dit-il en se levant,
— Qu'’ai-je deviné, cette fois?
— C’est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien amusant; je n’ai garde de perdre cettechance.
— Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia
25 Zaptine, fit tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prévenu ta demande, et je me suis informée. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes réponses sont prêtes.
Platon, qui se promenait à travers le salon, s'arrêta devant elle et se croisa les mains derrière le dos.
39 —Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacité? lui dit-il d’un ton moitié sérieux, moitié enjoué.
— Dangereuse? Pas pour toi, mon sage frère! réponditelle du même ton.
— Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant son fauteuil et sa gaieté.
— Pose les questions, je répondrai.
— Soit! D'abord, qui est Dosia Zaptine?
— Fédocia Savichna Zaptine est la fille d’un généralmajor en retraite, mott depuis cinq ans. Elle a un nombre considérable de sœurs, je ne sais plus au juste combien... Ù \
— Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon.
— Vraiment? Ça fait le plus grand honneur à ce jeune homme! Je ne croyais pas trouver en lui l’étoffe d’un calculateur. 5
— Oh! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu’à six; et encore quand il s’agit de cotillons.!
— Tu me rassures, répondit la princesse avec son calme habituel. Eh bien! mettons que Dosia ait cinq ou Six sœurs. Sa mère est née Morlof; — bonne noblesse; — la famille n’est pas dépourvue de fortune, et il n’y a pas d'héritier mâle. Est-ce là ce qu’il te fallait en fait de renseignements ?
— À peu près. Seconde question: le portrait que Pierre a tracé d’elle est-il exact ?
— Je te ferai préalablement observer que je ne sais pas quel portrait a tracé M. Pierre, — mais il doit être exact, puisque sur une simple indication j’ai reconnu l'original.
Platon s’inclina en guise d’acquiescement,
— Alors, fit-il après un court silence, elle est très mal
élevée? / (4)
— Absolument! Elle tire pas mal le pistolet;1 c’est son père qui lui a appris ce noble ‘amusement en la faisant tirer pendant un été entier dans une vieille casquette d’uniforme qui leur servait de cible; Dosia pouvait avoir
5 une dizaine d'années. Son professeur est mort, mais la casquette est restée, avec le goût du pistolet. Je me rappelle avoir vu, un certain printemps, Dosia arroser des pois de senteur, — qu'elle avait plantés dans une assiette à soupe, —au moyen de cette casquette-cible, tellement
ro criblée de trous, qu’elle pouvait servir d’arrosoir. Ici Platon ne put conserver son sérieux, et la princesse lui tint compagnie.
— Et le reste? fit-il quand il eut recouvré la parole. Li — Le reste? Il y a à prendre et.à laisser.? J'ai dans 35 l’idée qu’elle sait imparfaitement la géographie: elle m’a adressé sur Baden-Baden® des questions qui m’ont fait . soupçonner qu’elle croyait cette ville située sur les bords , du Niagara. Maintenant, je ne suis pas sûre qu’elle mette le Niagara en Amérique. Blondin# lui a singulièrement 20 brouillé les idées avec ses pérégrinations; Blondin était
son héros à l’époque où la casquette lui servait d’arrosoir,
* Elle rêvait de se promener à cheval sur une corde tendue
en travers du Ladogaf... Elle m’a même demandé âi ce serait très difficile. Je lui ai répondu que le difficile ne
25 serait pas de se promener, mais de décider te chéval.
— Le cheval qui rue?
—/Ah! tu le connais? Oui, le cheval qui rue ou Le un Autre.
— En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a 30 donc renoncé à son projet?
— Après quelques essais infructueux sur une ligne tra
cée par terre, elle a dû renoncer à son rêve, non sans un grand crève-cœur. En histoire, elle est très forte, — elle a dévoré un tas énorme de gros volumes dans la bibliothèque de son père; mais ces lectures n’ont pas modifié ses idées sur la géographie. Elle écrit très correctement les quatre langues, russe, allemande, française, anglaise; — elle joue du piano très bien, quand elle veut, mais elle ne veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et ignore absolument les premiers principes de l’arithmétique. ,
— C’est complet! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espèce de personne est donc sa mère?.
— La femme la plus posée, la plus méthodique, la plus.
sérieuse qui se puisse voir: maigre, maladive, un peu mélancolique, ignorante comme une carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes étrangères, — ce qui explique un peu l'éducation bizarre de Dosia.
— Et les autres sœurs?
— Ce sont de sages personnes, très rangées, pédantes même... Explique qui pourra! ces anomalies. Un farfadet a dû se glisser dans le berceau de Dosia le jour qu’elle est née; en le chérchant bien, on le trouverait peut-être dans ses Di dans les plis de sa robe.
— Et le moral? fit Platon redevenu soucieux.
— Le moral est excellent, il rachète le reste.
Les yeux du jeune officier exprimèrent une série d’interrogations si éloquentès que la princesse se mit à rire.
— Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomnié sa charmante cousine; s’ils se sont querellés, il est certain qu’il n’a pas eu le dessus, car Dosia a un caquet de premier
ordré Mais le moral, je le répète, n’en est pas moins excellent. Cette petite fille a très bon cœur, — non pas ce bon cœur qui consiste à donner à tort et à travers ce qu’on possède; mais elle a le cœur généreux et paye de 5 sa personne! à l’occasion. Je l’ai vue, en temps de fièvre, porter des secours à ses paysans, comme une vaillante qu’elle est. Je l’ai vue se jeter à l’eau pour repêcher un petit marmouset de quatre à cinq ans qui s'était avancé trop loin en prenant un bain, et A le courant emportait: . 10 elle nage comme un poisson, par parenthèse; mais tout 110 habillée, ce n’est pas réjouissant. Elle est bonne, très bonne... aussi bonne qu ‘insupportable, ajouta la prinne cesse en riant.
. — Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes 4 15 de contrastes violents sont également susceptibles de mal et de bien... Mais la morale, qu’en faisons-nous dans tout cela ??
— Dosia est l’honneur inême, répondit la princesse. C’est la vraie fille de son père.
20 Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa phy- " sionomie s'était assombrie. Il garda le silence. — Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit affirmativement la princesse en le regardant, — Oui!... et cela me chagrine, car cette enfant, avec 25 ses défauts, me semble fort intéressante.
Et Platon confià à sa sœur les confidences caractéristiques de Pierre Mourief, — C’est fâcheux, dit la princesse quand son frère eut fini. Mais je ne vois là qu’un enfantillage. . : 32 —Sans doute, reprit Platon. Cependant; pour celui ne l’épousera, cet enfantillage n’est pas sans conséquent
La princesse ne répondit rien. La chose envisagée sous ce jour était en effet sérieuse.
Heureusement, on annonça le déjeuner, et la conversation prit un autre cours.
La journée s’écoula. Le soir venu, au moment où 5 Platon se préparait à monter en selle, sa sœur l’arrêta.
— Es-tu curieux de voir Dosia? lui dit-elle. Platon réfléchit un moment.
— Certainement, répondit-il. Elle me fait l’effet d’un ‘écureuil charmant et un peu farouche. 10
— Bien! Nous aurons des régates dans six semaines, je l’inviterai, — sans sa mère, — et tu la verras dans tout son beau.
Platon prit congé de sa sœur et galopa bientôt vers le camp.
— C’est dommage! se dit-il tout pensif, en secouant la tête.
— C'est dommage! répéta-t-il une seconde fois au bout d’un quart d’heure.
Surpris lui-même de cette persistance d’une même idée, 20 il s’interrogea et s’aperçut qu’il pensait à Dosia Zaptine.
—Y at-il longtemps que tu n’as vu ta sœur? demanda Pierre Mourief à son ami, deux ou trois jours après cette visite.
— Non. Pourquoi? 25
Pierre hésita un moment.
— Tu as dû lui donner une idée bien étrange et peu flatteuse de mon-individu : les quelques mots que tu lui as
dits au sujet de ma cousine Dosia n’ont pas pu lui faire augurer beaucoup! de mon intelligence...
Platon se mit à rire.
—Détrompe-toi, mon cher! ma sœur ne condamne pas les gens pour si peu; je ne crois pas qu’elle ait pris mauvaise opinion de toi.. . D’ailleurs,-rien-n'esf plus facile que de t’en assurer.
— Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d’une rougeur joyeuse.
— En m’accompagnant dimanche. Je dois déjeuner avec elle; nous partifons de bonne heure, avant la chaleur, et tu pourras t ‘exphquer en long et en large sur le chapitre de tes erremients.
Pierre, enchanté, remercia son ami, demanda si la prin-
15 cesse excuserait la poussière du voyage, si ce n’était pas | très impoli, et sur tous ces points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne demandäit que cela.
| Le comte e Sourof était très réservé dans les présenta-
tions qu’il faisait à sa sœur. Jusque-là bien peu de ses camarades avaient été admis à l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette réserve venait d’un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas jque la maison d’une veuve soit pleine de jeunes gens. En i invitant Mourief À l'accompagner, le comte Platon s'était donc départi de ses habitudes; si on l’eût interrogé, ce
sage eût peut-être perdu une parcelle de sa sérénité; il est à craindre qu’il n’eût témoigné une ombre d'humeur à l'intrus qui se mélait de questions si délicates. Au fond, le comte Platon avait engagé Pierre Mourief à déjeuner chez sa sœur parce qu’il s’en remettait à la pénétration de celle-ci pour tirer du jeune officier tous les éclaircisse-
ments désirables au sujet de son escapade avec Dosia Zaptiné}
Dosia était devenue insensiblement le sujet de toutes ses rêveries inconscientes. Les cheveux ébouriffés, les bottines mordorées et les yeux rieurs de cette capricieuse 5 flottaient devant ses yeux comme s’il l’eût connue. Il pensait à elle avec regret, comme à un jeune animal élevé avec soin, avec tendresse, et volé au moment où il commençait à faire honneur à son éducation. Il n’avait jamais vu cette petite fille intraitable, et il la plaignaïit comme 10 s’il l’eût aimée enfant ;! il la plaignait d’avoir, si jeune, un souvenir qu’elle voudrait plus tard pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices.
Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarskoé-Sélo, en calèche, pour éviter la poussière. Pla- 15 de ton se taisa ierre avait peine à l’imiter et se contenait pourtant, de peur de paraître indiscret. Au fond, il grillait d'adresser à son ami les questions les plus diverses sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n’y. put tenir.? 20
— Est-ce que ta sœur est bel esprit? demanda-t-il à Platon. Je suis si ignorant!
—Situ es ignorant, mon bon, répondit tranquillement le jeune officier, fie-toi à ma sœur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te prêtera des livres, ne t’adres- 25 sera pas une question et te renverra penaud, pénétré du désir de t’instruire, — avec un gros bouquin sous le bras. C’est l'usage de la maison. J’y passe’ comme les autres.
Et, soulevant le pan de son grand manteau d’ordonnance, Platon laissa entrevoir le volume de l’/r#//igence,* 30 bien et dûment recouvert d’un journal français{\)
— Elle t'a prêté cela? fit avidement Mourief, montre: le-moi!
— Oh! tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion: tu n’y comprendras rien.”
s Pierre ouvrit en effet le livre à deux ou trois endroits différents et le rendit à son ami avec un visage piteux et défait qui amena un sourire sur les lèvres de Platon.
— Maïs alors, dit le pauvre garçon, la pacs va me trouver horriblement bête ?
à 10 — Oh! que non!! répondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n’être pas une bête, on doive comprendré d’emblée les livres qui exigent des études préparatoires. Vous vous entendrez très bien. Elle n’est pas bas bleu le moins
À du monde; tu verras!
+: La calèche s'arrêta devant le petit perron, et, deux minutes plus tard, Pierre se trouvaît assis en face de son F «ami dans le second faut ert d’eau, causant avec la | princesse comme s’il la Se LME pois. dix ans. Les gros volumes avaient disparu avec Dar avec ile couteau papier, et 20 quelques romans modernes rôdaient seuls sur la table d’a-
cajou rococo. M On déjeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les radis roses, la nappe étincelante, lés bouquets de fleurs qui se cachaient dans tous les coins, les 25 yeux de velours et la robe blanche de la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bien pondéré, où les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans l’art de composer un tableau d’in- 3otérieur avec les objets qui l'environnaient,, C'était peut-
Plone PTT Ses TENINe Gym
AD any ous NRSTMI AU à eleetis
ï DOSIA OT TAN PT MES être ce qui donnait à son logis un charme indicible qu’on ne retrouvait nulle part ailleurs. (Ù
Après une conversation décousue et enjouée sur les mille sujets qui circulent dans un même monde, ! la chaleur du soleil ayant diminué, vers quatre heures, la princesse 5 proposa une promenade dans le parc.
Ils entrèrent par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre I,’ sur laquelle on lit, d’un côté, une inscription en russe en lettres d’or, et de l’autre, en français:
A mes chers compagnons d'armes. Aussitôt, la fraîcheur de 10 la verdure et l'ombre des beaux tilleuls séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l’impression d’une vie nouvelle.”
Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s’enfoncèrent dans les grandes alleés dont le vert foncéchange 15
-avec les heures du jour. Le lac, par che pE brillait comme un bol immense rempli de vif-argent. La coupole dorée du bain turc, qui s’avance en promontoire, apparut un instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l’ombre les environna de nouveau, et ils avancèrent lentement dans 20 les allées sinueuses, si bien sablées qu’elles ont l’air d’un
D Le et PENÉECrS par une verdure si épaisse qu’on funb forêt inviolée. |
Ils trouvèrent un banc et s’assirent dans une sorte de rond-point environné d’une balustrade de pierre, où sans 25 doute l’ancienne cour se réunissait, sous Catherine,f pour deviser ou pour goûter, — mais, de nos jours, désert et presque négligé. Rp
Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique: les . arbres autour paraissaient plus vieux et plus vénérables 3a
qu'ailleurs, et, du reste, les vieilles pierres, quelque part que ce soit, semblent toujours avoir quelque chose à vous conte É:
Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé 5 plus d’une fois à la fantasque Dosia, —en ce moment même peut-être occupée à s’aveugler consciencieusement. les yeux fixés sur le lac Ladoga, — peut-être aussi préparant quelque mystification inénarrable à n’importe quel personnage, — le plus sérieux étant le meilleur en pareil | 10 cas. Mais personne n’avait prononcé son nom. on 2 — Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y at-il loin! d’ici à la maison du garde? — Dix minutes, répondit le comte.
— Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je 15 meurs de soif. À
Mourief se leva, empressé.
— Permettez, princesse, fit-il, j'irai. |
Elle le retint du geste. È
— Non, monsieur, vous êtes mon hôte, dit-elle avec la
20 grâce qui lui était particulière. Mon frère prendra cette peine.
Platon s’éloigna aussitôt à grandes enjambées. Illavait compris que, seule avec le jeune Homme, sa sœur amènerait bien plus facilement les confidences, et qu’à son
25 retour il trouverait Pierre disposé à se confesser sans réserve.
En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d’arbres, lorsque la princesse, souriant à demi, dit
" brusquement au jeune officier:
39 —Que vous a“donc fait votre cousine Dosia, vous ayez si piètre opinion de ses mérites ?
DOSIA 6x
— Ce qu’elle m’a fait, princesse? . s’écria l’infortuné.
Il s'arrêta net, puis reprit après une demi-seconde de réflexion:
— Elle a failli me faire faire une sottise! dont je me serais repenti toute ma vie.
— J'adore les sottises! répondit Sophie avec son sourire engageant. Racontez-moi cela!
En quelques mots Pierre lui raconta l’escapade et le retour de sa cousine sous le toit maternel. La princesse l’écoutait toujours avec un demi-sourire
— Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine, — car dans sa colère il s'était animé, — si elle n'avait pas voulu revenir à la maison, qu’auriez-vous fait ?
— Je l’aurais amenée à ma mère, comme je le lui avais dit. Et quel savon j'aurais reçu! Encore dois-je des remerciements à cette tête folle pour m'avoir épargné cet orage-là.
— Votre famille n’eût pas été satisfaite de ce choix?
— Certes, non! Mais vous, princesse, vous qui la connaissez, à ce que je vois, aimeriez-vous à la voir des vôtres ?
— Oh! moi, dit Sophie, je n’ai pas qualité pour juger ces choses-là! D'abord, je trouve Dosia délicieuse avec tous ses défauts, —et puis, je la mettrais bien vite à la raison si je l'avais seulement un an avec moi; et enfin, je ne l’épouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la question du tout au tout. /
— Je ne l’épouserai pas non plus, Dieu merci! s’écria Pierre en levant les yeux au ciel, dans le transport de sa D 7.
— Mais, dites-moi, monsieur, si votre famille avait re-
fusé son consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine à un degré assez proche pour que le mariage vous soit interdit par l’Église ?1 — J'avais pensé à cela, en effet, répondit le jeune $ homme. Eh bien! j'aurais donné ma démission, et nous nous serions mariés à l'étranger. ILest avec le ciel des accommodements.? PUITS — Vous auriez encouru le risque d’une disgrâce? — Mon Dieu, il l’aurait bien fallu!® Une fois que“ je 10 l'avais enlevée!
— Vous l’auriez épousée malgré tout? :
Pierre regarda la princesse avec quelque surprise. __ — Puisque je l'avais enlevée! répéta-t-il plus lentement. La princesse, baissant les yeux, savoura un moment la <ss joie très délicate et suprême de rencontrer une âme abso- __ \ lumentdroiteet “Re 22 voulut approfondir encore cd cette jouissance.
— Et vous ne l’aimiez pas follement ?
— Franchement, non. Je ne l’aimais pas du tout, je le 20 vois maintenant. Je sens qu’ il faut autre chose que la beauté et l’esprit pour* inspirer un ‘véritable amour, — Ah! vous avez fait cet découverte? dit en souriant la princesse.
Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie 25 n’eut pas l’idée.dé: lui demander depuis quand, car il eût été bien honteux d’avouer que cette conviction datait de l'instant même. | — Vous auriez épousé Dosia sans l'aimer, sachant qu’elle ne pourrait pas vous procurer le vrai bonheur? 32 — Mais, princesse, puisque je l'avais enlevée! répéta Pierre pour la troisième fois.
de.
Sophie tendit la main au jeune officier.
— Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous êtes un preux! mais, ajouta-t-elle en retirant sa main, bénissez le ciel de n’avoir pas poussé l’épreuve jusqu’au bout. Il est heureux pour elle et pour vous qué l'affaire se soit terminée si brusquement, car si elle n’est pas la fenime de vos rêves, vous n’êtes pas hon plus le mari qui lui convient.
— À quel infortuné, à quel condamné à perpétuité destineriez-vous donc k main de cette fantasque jeune personne ? |
— Ah! voilà! fit la princesse avec son sourire énigmatique; je n’en sais s rien, mais, pour guider cette barque indocile, il faudrait un un pilote plus sagè que vous.
Platon arrivait; suivi vi d’ui paysan qui portait dans un panier du lait et des verres. On: se ner et le paysan s’en retourna. :
Au moment où la princesse se levait pour continuer sa promenade: à
— Vous êtes bien sur, dit-elle À Pierre, que le retour de Dosia chez sa mère ne vous a pas laissé de regrets?
— Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et la plus profonde! Je n’ai jamais si bien dormi que cette nuit-là.
— Heureuse prérohs tive d’une bonne conscience! dit la princesse en s ‘adressant à son frère. Tu vois devant toi, Platon, l’homme qui n’a jamais connu le remords! Admire-le!...
Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-être c'était de penser que je l'avais échappé de si près! Grand Dieu! je frémis quand je pense au danger que j'ai couru. /
Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les trois, pour des motifs très différents.
Les deux jeunes gens retournèrent souvent chez la prin-
cesse. Cet intérieur paisible avait pris tout à Coup posses- 5 sion du lieutenant Mourief, au point de lui faire dédaigner ses anciens plaisirs,
Comme le lui avait prédit Sourof, la princesse lui avait prêté des livres, et lhi, qui ne pouvait pas souffrir la lecture, i il y avait pris un plaisir extraordinaire, Charmé de
10 ce changement, sans se rendre compté qu il avait pour cause le plaisir de parler avec la princesse Sophie de
“choses qu’elle aimait et admirait, il s'était dit que sans doute il avait fini de semer sa folle ayoïne et qu’il entrait dans l’ère des occupations plus stables”
15 Pourtant, à bien regarder autour de lui, il s’aperçut que ses camarades, pour la plupart de son âge ou plus âgés, semaient encore leur avoine à- pleines poignées sur tous les chemins imaginables, et un beau matin il s’éveilla en se demandant pourquoi il allait si souvent chez la prin-
20 cesse ARR à | — Jé dois bien l’ennuyer! se dit-il-avec mélancolie,
Et il prit soudainement une résolution énergique, celle de ne plus importuner de sa présence cette généreuse princesse. Le cœur gros de regrets, à cette'décision que
25 personne ne lui demandait, il se préparait à écrire un petit billet bien poli, en renvoyant les livrés prêtés, lorsque la Providence, dispensatrice des biens et des maux, lui rappela que ce jour même était celui des régates, et
qu’il avait promis de passer cette journée chez la princesse avec Platon.
/ —Ce sera pour demain, se dit-il, illuminé d’une joie enfantine. Encore une bonne journée, et, puisqu'elle m’a invité d'elle-même, il est clair qu'aujourd'hui je ne suis 5 pas importun. D'ailleurs, je crois qu’elle aura du monde.
L'infortuné ne croyait pas si bien dire) <— Comme il eñtrait chez la princesse, vers une heure de f l'après-midi, pimpant et tiré à quatre épMgles, il vit venir à sa rencontre son ami Platon, dont la physionomie lui 10 sembla particulièrement narquoise.
— Écoute! lui dit celui-ci avec un mouvement du coin . des lèvres assez inquiétant, jé crois que les grandes joies sont dangereuses. Ma sœur a eu une idée; je ne sais si tu la trouveras bonne... j'ai peur que non. 15 — Parle donc! dit Pierre impatienté. Tu nous tiens
« dans le courant d’air.
— Eh bien! môn ami, voici le fait. Ma sœur aime la concorde et voudrait voir la paix régner sur toute la terre
‘avec uné corne d’abondance dans chaque main. Ne pou- 20 vant réconcilier les empires, — hélas! parfois irréconciliables...
— En af-tù encore pour longtemps? interrompit de nouveau le jeune lieutenant.
= Non, j'ai fini... ma sœur contente ses aspirations 25 pacifiques en réconciliant les particuliers. Elle savait que ta cousine Dosia et toi vous vous êtes séparés sur le pied de guerre, elle a entrepris de vous faire donner la main, et pour ce, elle l’a invitée À assister aux régates.
— Dosia!... Dosia ici! s’écria Mourief en sautant sur 30 son manteau qu’il avait déposé sur un banc.
— Dans ce salon e. Allons, ne fais pas attendre ma sœur. Elle t’a vu passer sous la fenêtre, et doit s’étonner de notre long entretien.
Et le sage Sourof, riant malgré lui, et malgré lui un peu
5 inquiet, entraîna presque de IDE son ami Pierre dans le salon vert d’eau.
Dosia était là, en effet, trônant au beau milieu du canapé, dont sa robe occupait le rêste. Elle se tenäit droite comme un cierge, impassible comme unè statue, et grave
10 comme un bébé qui attend sa soupe.
Quatre ou cinq dames, — bien choisies pour la circonstance, parmi celles qui ont des Yeux pour ne pas voir et . des oreilles pour ne pas entendre, — servaient de cadre à ce joli tableau. Sophie s’entendait à arranger les choses:
15 elle s'était promis de s'amuser e le réncontre des deux f-exfiancés, et elle se tenait parole!
— Oh! princesse, ce n’est pas bien! murmura le jeune lieutenant en baisant la main de Sophie.
— Bah! il fallait bien en arriver là un jour ou l'autre,
20 lui répondit celle-ci de l'air le plus détaché.
C'était rigoureusement vrai. Pierre s’inclina respectueusement devant Dosia, qui lui fit une inclination dé tête à la fois sèche et cérémonieuse. Platon, adossé au chambranle de la porte, les regardait avec un certain malaise.
25 Pierre prit bravement son parti, s’assit sur une chaïse qui se trouvait près de la jeune fille et entama la conversation.
— Vous vous êtes toujours bien portée, cousine, lui ditil, depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir?
3o —Je vous remercie, mon cousin, répondit-elle. J'ai attrapé un rhume.
Elle toussa deux ou trois petites fois, puis continua de feuilleter un album.
— Et mon excellente tante n’a pas été malade? reprit Pierre sur le même ton.
— Non, mon cousin, je vous remercie: pas plus qu’à l'ordinaire.
Pierre ne put y tenir Sa malice naturelle l’étouffait depuis un instant; le cercle bête et compassé qui les entourait lui inspirait la plus véhémente envie de faire quelque sottise; il se pencha un peu vers sa cousine et lui glissa doucement:
— On ne vous a pas mis en pénitence pour votre dernière escapade ?
— Non, mon cousin! Et j'ai gardé mon cheval, et mon chien couche sur le pied de mon lit, et j’ai une chambre à coucher pour moi toute seule!...
— Ça ne m'étonne pas, riposta Pierre, si vous avez pris votre chien pour camarade de chambrée..….
—— Et je fais tout ce que: je veux à présent, conclut-elle avec un regard de colère.
— Ça toujours été un peu votre habitude, répliqua son cousin sans se troubler. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez fait des progrès... Et le piano?
La princesse, qui les étudiait du coin de l'œil, vit que la querelle allait s'engager et se hâta d’appeler Pierre à son côté, pendant que Platon prenait la place restée vacante. Dosia redevint aussitôt grave et posée; la rougeur que la colère avait appelée sur ses joues tomba, et son délicieux visage reprit l'expression de malice enfantine et
téndre qui la rendait si séduisante.
+ __ Là, monsieur Pierre, dit Sophie, qui ne pouvait s’em-
pêcher de rire, attendez que nous ayons pris une tasse de chocolat. Ne renouvelez pas les hostilités avant la fin de l'armistice. Vous aurez le temps de vous quereller; la journée est longue. É 5 —Elleestintolérable avec son aplomb, murmura Pierre encore ému.
-— C'est vous qui avez commencé.
— Je l'avoue. Mais elle n’aura-pas le dernier mot... — N'oubliez pas qu’elle est mon hôte, monsieur Mou- 10 rief. Pour l’amour de moi, soyez patient. à | — Pour l’amour de vous, princesse, je ferai tout ce que vous voudrez! dit spontanément Pierre en levant les yeux vers le beau visage qui se penchaïit vers lui. — Je vous remercie et je compte sur votre parole. 15 , La princesse s’éloigna, et l’on servit le chocolat, après quoi la société se dirigea vers le lac où les régates de-
vaient avoir eu iy
La flottille de Tsarskoé-Sélo est une chose bien curieuse. Elle a son amiral, — non pas un amiral d’eau 20 douce, s’il vous plaît! Ce service est d’ordinaire confié à quelque officier de marine, en récompense d’une action d'éclat où il a été blessé assez grièvement pour être exclu du service actif.
La flotte de Tsarskoé-Sélo se compose de tous les mo- 25 dèles d’embarcations légères employées dans l’étendue de l'empire. On peut, à toute heure du jour, s’embarquer seul sur le navire de son choix, ou se faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout cela gratis; libre au promeneur généreux de récompenser le
matelot qui lui présente la gafle et l’amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs du soleil pendant qu’un dais de toile protège les belles dames ou les élégants officiers.
C'est cette flottille étrange et variée qui devait concourir aux régates. Parmi tant d’embarcations différentes, 5 on avait fini par établir une sorte de classification, tant à la voile qu’à la rame.”
Les grands-ducs étaient les premiers à concourir, à la voile, avec les grandes péniches hardiment cambrées; les simples mortels se contentaient de la rame; de jeunes 10 officiers HE fait inscrire pour les courses en podoscaphe et en périssoire, courses qui offrent toujours un élément comique en raison des accidents inévitables et du maniement bizarre de la pagaie.
Lorsque la société de la princesse arriva au bord du 15 lac, une foule parée, composée de tout ce que Tsarskoé- Sélo et sa voisine Pavlovsk? avaient de plus élégant et de plus riche, se pressait sur les bords de cette immense coupe de cristal.
Pétersbourg et les environs avaient aussi envoyé leur 20 contingent de spectateurs. Les/gens du peuple, peu nombreux, se groupaient instinctivement dans les endroîts
… peu favorisés, d’où l'œil n’embrassait qu’une étroite partie
du parcours, tandis que la noblesse et la haute finance se rapprochaient de l’embarcadèré impérial, où la famille du 25. souverain présidait à à A
Des tapis et des sièges de velours couvraient le large espace dallé de marbre. Sur les marches énormes qui descendaient jusque dans le lac, s'étageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages, des officiers 30 de service, tous en pimpant uniforme, en fraiche toilette
aéfŸLes gros généraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le poids de l’uniforme trop juste et des lourdes épaulettes.
C'était la cour encore, mais en villégiature, ! avec une
5 étiquette bien restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.
La princesse Sophie s'était fait garder quelques places* non loin de l’embarcadère, et ses amis lui formèrent une. garde d'honneur compacte.
10 Le signal fut donné, les gracieuses embarcations s’élancèrent, les voiles de toutes formes découpèrent sur le ciel des courbes élégantes, puis disparurent derrière l’île qui occupe le milieu du lac. On les aperçut à travers une clairière, puis elles disparurent encore.
15 Les yeux se fixèrent avec avidité sur la pointe de l’île où devaient apparaître.les voiles rivales.
Une péniche blanche sortit la première de la verdure et se dirigea wers le rivage; par une manœuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait la barre, vira de bord
20 presque au ras du cap*et obtint une avance considérable sur les autres, qui avaient pris du chine) pour doubler la pointe. |
Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitôt contenu par le respect, et, une demi-minute'après, un
.25 coup de canon, — canon de pothe,f s'entend, —annonça que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares, le prix de sa hardièsse,
La musique militaire exécuta une marche joyeuse, et la seconde course commença.
3o Il faisait beau, trop beau, car le soleil, réverbéré sur le miroir du lac, était aveuglant malgré les ombrelles de soie,
DOSIA 7x
Dosia seule avait l’air de ne pas s’en apercevoir; elle absorbait le.spectacle qui lui était cffert, avec toute l’avidité d’une jeune plante qu’on arrose.
— Je voudrais bien avoir gagné le prix! dit la jeune fille à la princesse, sa voisine. 5 — Pour avoir la coupe d'argent? lui demanda celle-ci. — Non; pour avoir eu à donner ce coup de barre!
C'était un joli coup de barre, droit comme un 11? Ce doit être amusant: il faudra que j'aie une péniche à la campagne. 10
— Pourquoi pas un bateau à vapeur? murmura Pierre à l'oreille de sa cousine.
Celle-ci se retourna, les yeux pleins d’éclairs, et fit un imperceptible mouvement. Certes, trois mois plus tôt, Pierre n'aurait pas évité l’affront d’un soufflet public; — x5 mais Dosia semblait s’être modérée depuis leur dernière et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la peur* et pour un petit mouvement de recul qu’il n'avait pu retenir; —ce que voyant, Dosia se mit à rire, suffisamment vengée. 20
Les régates se succédèrent et finirent par se terminer à la satisfaction générale. Aussitôt, pendant que la famille impériale retournait au palais, le lac se couvrit de promeneurs; les embarcations, délaissées pendant l'été, redevenaient à la mode à partir des régates, et l’on se les 25 serait disputées, sans l'extrême courtoisie de ce monde bien élevé. E
La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui contient une douzaine de personnes; les jeunes gens prirent les rames, la princesse et Dosia 30 les imitèrent, et la joyeuse société se promena bientôt
Pd
à tort et à travers sur les ondes ridées par une aimable brisé)
Dosia se pencha sur son aviron et fit voler la pirogue de façon à rendre sérieuse la tâche de ceux qui la secon-
5 daient.
— Halte! dit-elle au bout d’un moment,
Et les rameurs se reposèrent sur leurs avirons. Le spectacle qui les environnait était réellement unique. Le chemin sablé qui fait le tour du lac fourmillait littéralement
10 de promeneurs. Tous les bancs étaient occupés. Les toilettes les plus diverses, les teintes les plus douces comme les plus éclatantes ressortaient sur la verdure, déjà légèrement touchée par les premières atteintes de l’automne. L'air était incroyablement pur, et pourtant la mélancolie
15 des premiers brouillards se faisait sentir sous la sérénité de ce jour ensoleillé. =
Mais si la princesse et son frère échangèrent un regard où se lisait cette même pensée, Dosia n’était"pas à l’âge où l’on pense à l’automne, ni même au lendemain. Elle
20 regardait la rive, le bain turc près duquel la pirogue pas- : sait lentement, emportée par la vitesse atquisé, les lbuissons de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont de marbre qui plane au-dessus des misères de ce monde avec sa colonnade rosée et ses ba-
25 lustres à jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux, non dépourvu de grandeur, qui caractérise Tsarskoé-Sélo: — elle regardait la foule élégante et distinguée, les saluts échangés, les signes d'amitié, les arrêts pour une courte conversation; —et ses impressions confuses se tradui-
30 sirent en une seule phrase:
— C’est ça le monde? C’est joli, je voudrais bien y aller!
— Il faut d’abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle. :
Il s'attendait à une verte réplique; à son extrême sutprise, Dosia poussa un soupir, — un soupir de regret plutôt que de contrition, mais il ne faut pas tout demahder à la fois, —et reprit son aviron sans répondre. |
| — Est-ce vrai, princesse, dit tout à coup la jeune indisciplinée, sans discontinuer son exercice; est-ce vrai que je suis si mal élevée ?
Elle n’avait pas parlé haut, la princesse était sa voisine, on ne l’ayait pas entendue. Sophie lui répondit sur le même ton:
— Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez: assez mal, à la vérité
— C'est dommage... soupira Dosia. Mais est-ce que ça m'empêchera de m’amuser dans le monde? Vous savez que maman me présente cet hiver?
— Cela vous empêcherait certainement de vous amuser, si vous ne deviez pas changer; mais, soyez sans crainte, d'ici à trois mois vous serez beaucoup plus...
—Convenable! souffla Pierre, qui se mit à ramer avec conviction.
Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin commençait à être inquiet de cette réserve inusitée, quand on aborda.
Le débarquement s’opéra sans encombre. Platon, Fe cendu le premier, offrit la main aux dames et les déposa toutes sur le chemin. Dosia seule était restée en arrière avec Mourief, qui retirait une rame de l’eau, non sans quelque difficulté, car, n’étant pas né amiral,
lui, il la soulevait par le platt au lieu de la retirer par le travers.!
— Savez-vous nager, mon cousin? lui dit-elle tout doucement, en retenant de la main gauche les plis de sa robe.
— Mais oui, ma cousine.
— Eh bien, nagez maintenant! s’écria-t-elle en franchissant d’un bond le bord de la pirogue sans toucher à la main que lui offrait Platon.
Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court après sa queue et repoussa vivement la pirogue loin du rivage.
Pierre avait roulé au fond de la frêle embarcation, et, n’était le mouvement instinctif qui l'avait fait se cramponner au banc, il eût passé par-dessus bord. Sans se troubler, il se releva et chercha les avirons, mais n’en trouva qu’un: les autres avaient été remis au matelot de service et gisaient sur l’embarcadère. —
Il se croisa les bras et regarda dédaigneusement le rivage.
__ Eh bien! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac? Veux-tu une mandoline?
— Envoie-moi plutôt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de détresse son unique aviron.
Dosia, la tête un peu de côté, contemplait son ouvrage avec une satisfaction évidente. La princesse était contrariée; les autres riaient de bon cœur.
Platon regardait Dosia, et la conviction pénétrait en lui, de plus en plus profonde, que Pierre n'avait rien cas ché, et que cette enfant n’était qu’une enfant.
— I] n’est pas possible qu’elle joue ainsi avec un homme
qui aurait fait battre son cœur, se disait-il; ce serait le dernier degré de l’impudence!
Et une satisfaction réelle entra en lui, absorbant peu à peu son mal de tête. À mesure que ses doutes s’évaporaient, sa souffrance diminuait, et il se sentit soudain léger comme une plume.
Il n’y avait aucune barque disponible pour remorquer le promeneur solitaire, qu’un courant presque insensible emportait vers l’île, — déserte, hélas! — lorsque fort heureusement un podoscaphe monté par un de ses camarades de régiment vint le reconnaître.
— Es-tu un navigateur audacieux ou une simple épave? demanda le nouveau venu. |
— Tout ce qu’il y a de plus épave,! mon cher. Ramènemoi au rivage, il y a une récompense.
— Comme pour les chiens perdus, alors? s’écria le joyeux officier. Tiens, prends le bout de mon mouchoir de poche; je te remorque.
Ils arrivèrent ainsi au débarcadère, non sans une série de fausses manœuvres qui firent la joie des assistants.
En touchant le sol, Pierre salua sa cousine avec toute la reconnaissance qui lui était due.
— Bah! lui dit celle-ci en haussant les épaules, qu’estce que cela prouve?
— En effet, répliqua Mourief, je me demande ce que cela prouve!
— Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d’affaire. On se jette à l’eau, on nage d’un bras, et l’on ramène son embarcation.
— Grand merci, cousine! c’est bon pour vous, ces
amusements-là! Je n’ai pas de goût pour les bains forcés, repartit le jeune homme, piqué de ce dédain.
— Voyons, enfants, faites la paix, dit la princesse; faut-il qu’on soit toujours à vous réconcilier ?!
5 —Oh! nous réconcilier! c’est impossible, s’écria Dosia. Nous sommes brouillés de naissance. Nous n’avons jamais pu nous entendre...
Un éclair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre à ceux de sa cousine, qui rougit soudain et se 10 hâta d'ajouter avec l’honnêteté de sa nature hostile au mensonge :
— Nous entendre pour longtemps!
Et Platon sentit son mal de tête revenir avec une nouvelle violence.
15 On avait dîné depuis une heure, et les conversations languissaient; la princesse proposa de retourner au pare, son offre fut acceptée avecempressement. Les dames qui étaient venues de Pétersbourg furent reconduites jusqu’au chemin de fer, et les quatre promeneurs, livrés à leurs
20 propres ressources, se dirigèrent vers les grands tilleuls qui sentent si bon au mois de juillet, et dont l’ombre est si douce les soirs d’été.
Platon marchait devant, à côté de Dosia; celle-ci trouvait toujours moyen de se tenir le plus loin possible de
25 son cousin, que pour l'heure elle détestait cordialement.
— Mademoiselle Théodosie, dit le jeune capitaine, comment trouvez-vous notre Tsarskoé?
— Charmant, répondit la jeune fille; mais, si vous ne voulez pas que je modifie mon opinion, ne m’appelez pas
Théodosie. Ce n’est pas ma faute si j'ai reçu ce vilain nom au baptême, et je ne vois pas pourquoi c’est moi qui serais punie d’une faute qui n’est pas la mienne,
— Ce n’est pas un vilain nom, répliqua poliment Platon.
— C'est un nom de femme de chambre. Enfin je n’y puis rien.! Appelez-moi Dosia.
— Eh bien! mademoiselle Dosia, vous plaiséz-vous ici ?2
La jeune émancipée hésita un instant.
— Oui... non, répondit-elle enfin ; — décidément non: il n’y a pas assez de liberté.
— Et vous voulez aller dans le monde! C’est bien pis!
— Vous croyez? Mais il y a des compensations ?
— Bien peu! vous le verrez vous-même. D'ailleurs, j'ai
tort de vous enlever vos illusions d'avance; vous les per-
drez assez vite quand le moment en sera venu.
— C’est ce que me disait ma gouvernante anglaise... Vous savez que j'ai eu une gouvernante anglaise ?
— Je l’ignorais. Que vous disait cette demoiselle?
— Oh! ma chère miss Bucky! je n’ai jamais rien vu de plus drôle! Imaginez-vous, monsieur Platon, une longue perche, sèche, anguleuse, avec des robes neuves qui avaient l'air d’être vieilles, des cheveux qu’elle faisait onduler dé force et qui désondulaient sur-le-champ, de lonrues oreilles rouges avec de longues boucles d’oreilles en lave du Vésuve, — et de longues dents blanches, encore plus longues que ses boucles d’oreilles. Ma chère miss Bucky, je l’ai adorée!
— Longtemps ?
— Deux étés. Maman la prenait pour l'été. Elle devait 30
ous enseigner l'anglais, pour la conversation, vous savez?
mais comme elle avait pour idée fixe d’apprendre le français au lieu de nous enseigner l’anglais, je lui ai appris la langue des diplomates.
— AÀ:t-elle fait des progrès, au moins?
5 —Immenses, répondit Dosia avec un joli éclat de rire.
— Que lui avez-vous appris spécialement ?
— Des chansons que ma gouvernante française m'avait laissées: le Petit Chaperon rouge, Maître Corbeau, et le Petit Oiseau.— Mais j'avais changé les airs: elle chantait
1o Petit Oiseau sur l'air de Maître Corbeau, avec des yeux levés au ciel et une expression sentimentale... C'était bien amusant!
Dosia fit entendre le petit rire contenu qui était chez elle l’indice d’une joie délirante. ,
15 — Je vois bien ce que miss Bucky a appris chez vous, dit Platon en souriant, maïs je ne saisis pas ce qu’elle vous a enseigné ?
— Oh! reprit Dosia devenue sérieuse, bien des choses} La Ballade de sir Robin Gray;* l’art de faire des paysages
20 avec de la sauce et une estompe..., vous savez? on barbouille tout le papier, et puis on enlève les blancs® avec de la mie de pain. Il n’y a rien de plus drôle. |
— Et puis ? M
— Et puis la morale et la philosophie, et les synonymes
25 anglais. Voilà!
— C'est quelque chose, répondit Platon en s’efforçant de garder son sérieux. Et à votre gouvernante française, que lui devez-vous ?
— Celle-là, répondit Dosia en secouant la tête d’un air
30 capable, c'était une révolutionnaire. Elle m'a enseigné l’histoire, la broderie sur filet, — mais j'aime mieux la ta.
pisserie, c'est plus amusant, — les vers de Victor Hugo‘ et les principes immortels de 89.2 Ça, je l’ai compris tout de suite. Nous avons lu les Girondins$ J'ai pleuré. C'était superbe. Je ne rêvais plus que déesse de la liberté, bonnet rouge et révolution. — Elle faisait aussi très bien les conserves et n’avait pas sa pareille pour amidonner le linge fin. Mais je ne l’ai pas eue très longtemps; maman a prétendu qu’elle me rendait intraitable.
. — Comment cela?
— Vous comprenez que, d’après nos principes, quand maman me défendait quelque chose sans m’expliquer pourquoi, naturellement je faisais ce qu’elle m'avait défendu; de là des orages.
— Et votre gouvernante, que disait-elle alors? fit Platon. | |
— Elle me disait qu’il fallait obéir à maman, que les enfants doivent la soumission absolue à leurs parents et à leurs instituteurs; et quand je lui résistais, elle me mettait en pénitence. Alors je me suis dit qu’il y a évi- : demment principes et principes; il y en a qui sont bons pour les gouvernants et d’autres qui sont meilleurs pour les gouverné, et j'ai pensé que lorsque ce serait À mon tour d’être dans les gouvernants, ce serait beaucoup plus agréable.
— Parfait! conclut Platon.
— Aussi depuis ce temps-là je n’aime pas les théories; sur le papier, ça fait très bien; mais quand on a une élève têtue, il n’y a pas de principes immortels qui tiennent,f on la met en pénitence.
— Bravo! dit Platon; voilà un raisonnement pratique. Avez-vous eu longtemps votre révolutionnaire?
— Deux ans, et je l’ai bien regrettée. C'était pourtant la meilleure de nos gouvernantes. Elle était si bonne quand ses théories lui étaient sorties de la tête! Je crois qu’elle était un peu...
$ Dosia frappa légèrement son joli front du bout de son index et prit un air entendu.
— Mais, reprit-elle avec vivacité, c'était une personne admirable! Elle avait un cœur généreux, une charité sans
bornes; elle donnait tout ce qu’elle possédait à nos pau- .
10 vres paysans, qui n'étaient pourtant ni de son pays ni dans ses principes. Je l’aimais bien mieux que la gouvernante allemande qui lui a succédé.
Platon s’amusait fort de ce bavardage; il se retourna; derrière lui, sa sœur et Pierre marchaïent d’un pas régu-
15 lier, assez rapide, et causaient avec animation. Il revint à Dosia, qui méditait.
— À quoi pensez-vous ? lui dit-il doucement.
— Je pensais à ma gouvernante allemande. Elle était bien drôle, allez! Elle avait sa grande bouche toute pleine
20 de beaux sentiments, à la place des dents qui lui manquaient: Wallenstein,' Die Räuber,' Ich habe genossen das irdische Glück,\ tout y passait. Elle me faisait jouér du Schumann à quatre mains,? ça m'ennuyait horriblement;
—et puis, quand il s’est agi de compter avec maman, 2$ elle s’est montrée aussi intéressée qu’un vieux juif. C’est ça qui m’a fait revenir de la soupe de myosotis!® — Quel est le potage que vous désignez sous ce nom? fit Platon, quelque peu surpris.
— Comment, vous ne savez pas? On voit bien que vous
30 n’avez pas eu de gouvernante allemande! fit Dosia avec
un petit éclat de rire. Les belles paroles, les belles pen-
sées, — les grandes, celles qui viennent du cœur, ajoutat-elle en clignant de l’œil avec une indicible raïllerie, — Véther et les étoiles, et les anges qui emportent les âmes, les désillusions et les enchantements, l’idéal du devoir, le désintéressement des biens de ce monde, l’abnégation du ‘moi,’ et le revoir dans une vie meilleure, et les lotus? au bord du Gange®... Ouf!
Dosia termina cette nomenclature par un soupir et ajouta tranquillement:
— Tout ça, c’est de la soupe de myosotis.
— Je comprends! dit Platon. Vous avez une limpidité d’élocution qui ne laisse pas de place à l’erreur.
Dosia le regarda un instant, prête à se fâcher de la raillerie, puis elle sourit d’un air content.
— La meilleure de toutes, reprit-elle, a été ma gouvernante russe: mais je ne l’ai eue que trois jours. Elle portait les cheveux courts, elle avait des lunettes bleues, et elle était nihiliste. Quand maman a vu apparaître sur la table d’études: «Force et matière»,* vous savez? elle lui a dit tout doucement de sa voix fatiguée:
— Mademoiselle, vous pouvez faire vos malles.
Et les lunettes bleues ont disparu pour jamais de notre horizon.
— Vous avez eu une éducation assez variée, à ce que je vois, dit Platon, non sans quelque pitié pour cette vive intelligence si mal cultivée.
— Oui... mais cela ne m’a pas fait de mal; j’ai appris à juger les choses! ...
Cette idée parut si bizarre au jeune capitaine, que, pris de fou rire, il s’arrêta et s’assit sur un banc. Dosia, peu flattée, mit ses-deux mains mignonnes derrière son dos et
pencha un peu la tête de côté pour lire sur le visage de cet interlocuteur trop gai.
Pierre et Sophie s’approchèrent aussitôt, prêts à partager l’hilarité du jeune homme. Mourief n’eut pas besoin d'explication: l'attitude de sa cousine lui parut suffisamment éloquente.
— Dosia a dit une bêtise! fit-il d’un air charmé. Enfin! j'attendais ça depuis ce matin.
La riposte de Dosia partit comme un coup de pistolet.
— On n'attend pas les tiennes si longtemps!
— Bravo! s’écria Platon, lorsque, non sans peine, il eut repris son sérieux. Tu es touché,’ Pierre.
Celui-ci s’inclinait gravement, chapeau bas.’
— J'ai trouvé mon maître! dit-il à Dosia. Très honorée cousine, à partir de ce jour je dépose les armes devant vous. Je ne suis pas de force.® Vous m’avez trop malmené depuis midi...
— C’est bien! fit Dosia en levant la tête d’un air de reine, Vous avez grandement raison: cette conduite indique chez mon cousin une crainte salutaire, qui est le commencement de la sagesse.
Ils étaient dans un espace découvert, au bord du lac, non loin de l’endroit où ils avaientivu les régates; la lune s'était levée et les éclairait d’une lumière blanche si intense, qu’elle faisait mal aux yeux sur le gravier blanc.
— Quelle belle soirée! murmura la princesse en s’asseyant auprès de son frère.
— Un temps fait à souhait pour les amoureux! répondit Platon. Nous autres profanes, nous devrions rester chez nous, indignes que nous sommes.
Son œil glissait sur Dosia, épiant l’effet de ces paroles.
Mais la jeune fille, le nez en l’air, étudiait sérieusement les taches de la reine des nuits.!
* __Où est le temps, soupira-t-elle, où je croyais à l’homme dans la lune? C'était le bon temps.
— Quel âge pouviez-vous avoir ?
— Neuf ans.
La société se remit à rire; mais Dosia n’était pas d’humeur à s’en formaliser ce jour-là.
— Oui, reprit-elle, c'était le temps où mon père m’apprenait à monter à cheval sur son beau Négro, qu’il avait ramené du Caucase; un cheval qui avait appartenu à une princesse géorgienne,? et qui ramassait un mouchoir jeté à terre sans interrompre son galop! La belle et bonne bête! Je n’ai jamais été si heureuse. Nous nous promenions à cheval le soir, papa et moi, et nous regardions la lune. Papa me disait qu’il y avait une porte, et que de temps en temps l’homme de la lune l’ouvrait pour voir ce . que nous faisions. Mon Dieu! que de fois, en marchant dans nos allées, je suis tombée à quatre pattes pour avoir regardé en l'air!
— Que d’autres ont fait comme vous! dit Platon à demivoix, presque pour lui seul.
Dosia le regarda; son visage enfantin changea d’expression, et elle répondit soudain d’une voix plus grave:
— Il est beau de tomber pour avoir trop regardé le ciel.
Platon, surpris, leva les yeux à son tour; le visage de Dosia, sérieux et doux, lui parut transfiguré.
— Le croyez-vous? dit-il sans élever la voix.
Sa sœur expliquait à Mourief un mécanisme très com-
pliqué de batteuse automobile pour les travaux des 30
champs.
— Mon père me le disait, et j’ai toujours cru aveuglément à ce que me disait mon père, répondit la jeune fille. Il m'a répété cent fois: Ne te laisse jamais décourager par les obstacles; ne t’arrête jamais à une pensée mes-
$ quine; lève toujours les yeux plus haut. .
— Votre père était un homme de bien, répartit Platon.
Dosia posa doucement sa main gantée sur la main du jeune homme et la pressa fortement comme pour lui dire merci. Ils restèrent silencieux pendant un moment.
10 — Je parle bien rarement de mon père, reprit Dosia très bas. A la maison, je n’ose pas... ma mère se met à pleurer... mes sœurs ne s’en soucient pas... J'étais sa Beñjaminet. …
— Nous parlérons de lui tant que vous voudrez, répon-
15 dit Platon. Je serais heureux de connaître un homme de cœur par la trace qu’il a laissée dans la mémoire de son enfant préférée.
Ils s’enfoncèrent dans les souvenirs de Dosia.
Pendant ce temps Pierre était le plus heureux des
20 hommes. Assis auprès de la princesse, il l’écoutait décrire les machines de son exploitation agricole, et le nombre des vis et des boulons prenait pour lui une importance extraordinaire.
Il était pénétré d’admiration pour ces belles vis et ces
25 heureux boulons qui tenaient les pièces ingénieuses de ces superbes machines. Il se sentait fondre de tendresse à l’idée que ces chefs-d’œuvre de l’industrie avaient l’inestimable bonheur de fonctionner sous les yeux de la princesse quand elle allait dans ses domaines; et sou-
30 dain l’idée qu’elle allait partir pour un de ces voyages vint le glacer.
— Partez-vous bientôt? dit-il au milieu de la description d’un système de ventilation perfectionné.
— Dans cinq jours. Je ramènerai votre cousine chez sa mère, et de là, j'irai dans mon bien.
— Pour longtemps? demanda Pierre consterné.
— Pour un mois.
—Un mois? Mon Dieu! que ferais-je pendant ce temps-là?
— Que faisiez-vous au temps chaud?? dit la princesse avec une douce raillerie.
— Dans ce temps-là, répondit Pierre, je ne vous connaissais pas; je n’étais bon à rien.
— Je vous laisserai des livres...
La voix de la princesse avait imperceptiblement baissé pour dire ces mots... Le silence régna un moment sur le banc.
— Il est tard! dit tout à coup la princesse. Allons! messieurs, il est temps de rentrer.
Les jeunes gens accompagnèrent les dames jusqu’au logis de Sophie. On prit gaiement une tasse de thé, et l’on se sépara.
— Platon, dit tout à coup Pierre pendant qu’ils regagnaient la caserne, ta sœur est admirable. Je n’ai jamais vu de femme pareille, si sensée, si pratique et si bonne.
— Il n'y en a qu’une au monde, répondit Platon en souriant, comme il n’y a qu’une Dosia Zaptine. Seulement, ma sœur n’a pas de prophète, ? elle n’a que des adorateurs.
Pierre baissa la tête comme s’il avait reçu une semonce et ne dit plus rien.
Quelques jours après, la dormeuse de la princesse déposait les deux voyageuses sur ce fameux perron où Pierre avait ramené Dosia à sa famille ébahie.
La même famille, parfaitement calme cette fois, leur
5 souhaïta la bienvenue, et la princesse Sophie se trouva, cinq minutes après, assise devant une tasse de thé.
— Vous a-t-elle donné bien du mal? demanda timidement la bonne madame Zaptine, sans désigner autrement sa fille.
10 Celle-ci, dans une tenue irréprochable, dégustait le thé maternel avec une visible satisfaction.
— Mais, chère madame, elle ne m’a pas donné de mal du tout! répondit Sophie.
Une rougeur de plaisir couvrit le visage de Dosia.
15 Mais elle garda le silence.
— Est-il possible? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu’en faire!
Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indisciplinée, et la satisfaction disparut de ses
20 yeux. | :
— Je crois, dit la princesse avec douceur, que le système d'éducation que vous avez employé avec elle, n’était pas tout à fait celui qui lui convenait...
Madame Zaptine leva les yeux et les mains au ciel.
25 —Je n’ai employé aucun système, dit-elle avec douleur. Je n’ai pas cela à me reprocher.
— Précisément, répondit Sophie sans rire; je crois qu’un système bien ordonné, approprié à son caractère et à ses facultés...
— Mon mari avait horreur des systèmes, répondit madame Zaptine en portant son mouchoir à ses yeux. C’est lui qui a commencé l'éducation de cette malheureuse enfant.. Que n’a-t-il vécu pour achever son œuvre ?
La princesse vit que cette oreille-là était inabordable. Dosia n’avait pas l’air content; Sophie se décida à employer les grands moyens.
— Je pars demain, dit-elle; on prétend que la nuit porte conseil:1 chère madame, méditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire et donnez-moi réponse demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour cet hiver? Je me charge d'elle jusqu’au moment où, comme à l'ordinaire, vous viendrez passer trois mois à Pétersbourg. Vous la présenterez alors dans le monde...
Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter par terre, et se précipita au cou de la princesse, pendant qu’un déluge de thé à la crème se répandait sur la table autour de la tasse renversée.
Toutes les sœurs poussèrent une exclamation d’horreur.
— Vous voyez, princesse! dit piteusement madame Zaptine,
Sophie ne put s'empêcher de rire.
— C'est un détail, fit-elle en retenant Dosia et en la faisant s'asseoir près d’elle; nous changerons tout cela. Je n’ai pas la prétention de remplacer une mère de famille émérite... ;
— Moi non plus, murmura madame Zaptine.
— Mais, continua la princesse, je suis sûre que Dosia deviendrait parfaite si vous vouliez bien me la confier. êlle à passé six jours chez moi, et elle n’a rien cassé, rien renversé.
— C'est l'air de notre maison qui l’inspire, dit aigre. ment une sœur aînée.
Dosia était la beauté de la famille, ce qui ne la faisait pas chérir du clan des filles à marier. Elle allait répliquer: «
5 sa bonne amie la princesse posa un doigt sur ses lèvres en la regardant. Dosia sourit et se tut, —ce qui ne l’empêcha pas de tirer un petit bout de langue! à ses sœurs dès que la princesse eut détourné les yeux.
Madame Zaptine passa une nuit sans sommeil. La per-
xo spective de voir Dosia parfaite était bien séduisante, mais : la délicatesse de la bonne dame répugnait à donner à la princesse une tâche qui lui paraissait la plus rude des corvées.
Le matin, elle s’en expliqua avec Sophie, qui calma ses
15 scrupules en lui promettant de lui renvoyer sa fille à la première incartade.
Ce grand point obtenu, la princesse eut encore à négocier avec Dosia. Elle s’efforça de lui inculquer un esprit de concorde et de charité à l’égard de ses sœurs, maïs elle
20 s'arrêta bientôt, et se borna à exiger de Dosia sa parole d’honneur «de ne pas commencer». La jeune indisciplinée promit et tint parole, mais non sans peine. |
L'automne était venu; malgré les efforts des jardiniers,
les feuilles mortes, éparpillées par les vents d'octobre, cou-
25 vraient le lac de taches jaunes et rousses; Tsarskoé-Sélo était presque désert.
À son retour, la princesse fixa ses pénates à Péters-
bourg. Platon trouva un moment pour aller la voir, mais
Mourief n’osa pas accompagner son ami. La liberté, le désæuvrement de la vie d’été avaient pu autoriser de fréquentes entrevues; mais, en ville, la princesse, absorbée par ses relations, ses devoirs mondains, verrait-elle du même œil les visites du jeune officier? ...
S’examinant à la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, bête, ignorant, et se demandait comment une personne aussi distinguée que la princesse Sophie avait pu supporter sa conversation. .
Le régiment reprit enfin ses casernements d’hiver, et
Pierre, revenu au sein de sa famille, après avoir hésité :
pendant quarante-huit heures, franchit pourtant le Rubicon? et se rendit chez la princesse Sophie, par un aprèsmidi pluvieux, afin de la trouver plus sûrement chez elle,
Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigoureusement attaqué, jetait des bouffées de musique dans l'escalier. Pierre se présenta, un peu pâle, le cœur battant très fort. La princesse recevait, — il entra.
Au fond du grand salon, presque entièrement sombre, car on approchait des jours les plus courts de l’année, deux dames jouaient à quatre mains.
Le piano s’arrêta, la princesse se leva et vint au-devant de son visiteur. Celui-ci, plus troublé qu’il ne convient à un officier de cavalerie, — dans la garde encorel!?s’inclina sur la belle main qu’il baisa avec une ardeur comprimée, et se trouva assis auprès de son hôtesse devant une petite table ovale, On apporta une lampe dont l’épais abat-jour rabattait la lumière en un cercle étroit sur la table.
La dame restée au piano n’avait pas bougé. Sa présence embarrassait le jeune homme; il ne savait pas ce qu’il pouvait ou ne pouvait pas dire; trop d'idées confuses se
heurtaient en lui; le besoin de sauver les apparences était ce qui surnageait le mieux dans l’océan de perplexités qui l’envahissait. Il parla, à tort et à travers, de l’Opéra italien, du théâtre Michel, de mademoiselle Delaporte et de madame Pasca, se proclama amoureux d’une étoile de septième grandeur apparue depuis huit jours au ciel du ballet, et que, par parenthèse, il n’avait pas vue.
La princesse, souriant un peu, les mains placidement croisées sur ses genoux, la tête légèrement inclinée en avant, l’écoutait avec bonté, lui tendant la perche lorsqu’elle le voyait prêt à sombrer, et, ô mortification! n’ayant pas l'air de croire un mot de ce qu’il lui disait.
Un silence se fit. Pierre était à bout de ressources. La dame assise au piano derrière lui, qui n’avait pas bougé, semblait la personnification du reproche.
— Est-ce que tu ne vas pas bientôt t’en aller? lui disait cette présence impitoyable.
Le malheureux jeune homme ramena ses éperons sous sa chaise, prêt à partir; — il n’y avait pas six minutes et demie qu’il était entré, il avait dit au moins vingt bêtises, et il le sentait d’une façon abominablemeñt claire...
Une note aiguë du piano grinça tout à coup bruyamment, sous un coup sec du doigt de la dame muette, donnant un /a! fantastique à la troupe de farfadets qui persécutait Mourief.
Le jeune homme sursauta, saisit sa casquette blanche et fit le mouvement de se lever... La princesse, son mouchoir sur la bouche, était prise d’un accès de fou rire: jamais Pierre ne l’avait vue ainsi; — il s'arrêta à moitié
30 fou, halluciné, se demandant si c'était lui ou Sophie qui
perdait la tête.
DOSIA 9x
La dame du piano se leva lentement, émergea de derrière le jeune officier, et vint se planter en face de lui sous la lumière de la lampe. La princesse riait toujours, et deux larmes provoquées par un rire irrésistible coulaient sur ses joues.
— Dosia?... s’écria Mourief absolument terrifié. C’est un rêve!
— Dites un songe, mon cousin!
« Je l'évite partout, partout il me poursuit. »1
— En français, continua-t-elle, ça s'appelle même un cauchemar; mais pas dans les tragédies, parce que le mot n’est pas assez noble. C’est un mot mal vu, un mot plébéien, vous comprenez?
Pierre, ahuri, fit un signe de tête affirmatif,
— Et vous êtes ici? dit-il en essayant de reprendre un peu d’aplomb.
— Mais, comme vous pouvez vous en apercevoir, mon cher cousin.
La princesse avait repris un peu de sangfroid, mais cette réponse la rejeta au fond de son canapé, riant aux larmes et n’essayant plus de se retenir.
— Pour longtemps ?
— Tout l’hiver, mon cousin, pour vous servir! répondit gravement Dosia en ébauchant une révérence à la paysanne.
— Je... je vous en félicite; j'en suis charmé, balbutia Pierre en s’inclinant.
— Ça n’est pas vrai, fit Dosia en secouant sentencieusement la tête et l’index de sa main droite; mais c’est toujours bon à dire. J'excuse votre mensonge en faveur de la politesse de votre intention.
Et elle s’assit en face de lui.
— Rasseyez-vous, monsieur Mourief, dit la princesse, qui
avait enfin recouvré la parole. Il ne faut pas que cette
petite fille puisse se vanter de vous avoir mis en déroute.
5 En effet, Pierre battait en retraite; sur l'invitation de
la princesse il se rassit et recommença à dire des bêtises,
mais, cette fois, absolument sans conviction. Au bout de vingt paroles, il s’arrêta net, piteux et effaré.
— Vous pataugez, mon cousin, c’est incontestable, dit
10 Dosia d’un ton modeste; j’attribue cet événement à la:
joie délirante que vous cause ma présence inattendue, et je me retire.
Elle s'était levée.
__ Vous voudrez bien remarquer, ajouta-t-elle, que je 15 parle un français extrêmement classique, que tout adjectif est accompagné de son substantif, et réciproquement: C'est à la princesse Sophie qu’est dû cet heureux changement. Puisse cette fée bienfaisante, en vous touchant de sa baguette, remettre un peu d'ordre dans vos idées gram- 20 maticales — et autres, — qui me paraissent en avoir singulièrement besoin! Y Elle sortit, non en courant, mais en glissant sur le parquet avec la rapidité silencieuse d’un sylphe. Pierre la suivit des yeux, s’assura que la porte était refermée sur 25 elle et poussa un soupir.
— Chagrin? lui dit doucement la princesse, avec un peu de malice.
—Soulagement! répondit le jeune homme avec élan. Elle me produit un effet très singulier: tant qu’elle est là, 30 il me semble être une cible et avoir en face de moi la compagnie prête à tirer.
— C’est bien un peu cela, repartit la princesse en souriant. Mais pourquoi la taquinez-vous ?
— Ah! cette fois, princesse, je vous prends à témoin que ce n’est pas moi...
Sophie sourit d’un air si plein de bonté, de tendresse maternelle, que Pierre, ébloui, la regarda plus longtemps qu’il ne convenait. Elle n’en parut pas choquée.
— Causons maintenant, reprit-elle. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici ne compte pas. Supposons que vous ne faites que d’entrer.! Avez-vous lu mes livres?
Pierre resta encore une demi-heure chez la princesse, et trouva moyen de faire oublier toutes les bêtises qu’il avait débitées.
Il eut du mérite, car ce n’était pas facile.
Le lendemaïn, en rencontrant son ami Sourof, Pierre Mourief l’arrêta au passage.
— Traître à l'amitié! lui dit-il, moitié sérieux, moitié plaisant, pourquoi m’as-tu caché que Dosia était chez ta sœur ?
. — Nous voulions te réserver le plaisir de la surprise.
Pierre secoua doucement la tête.
— Cela ne t'a pas fait plaisir? fit Platon d’un air innocent.
— Tu sais que nous ne pouvons pas nous souffrir!
— Je voudrais bien en être sûr, grommela le jeune sage.
Mourief le regardait, les yeux ronds d’étonnement.
— C'est donc une vérité d’Évangile? reprit Platon en s’efforçant de sourire.
— Absolument! répondit Pierre avec feu.
—— Allons, tant mieux! vous n’êtes pas faits l’un pour l’autre.
— Oh!non!...soupira Mourief d’un ton apaisé, et j’en bénis le ciel à tous les instants de ma vie.
Mourief, absolument séduit, voyait la princesse presque tous les jours. Dosia ne le gênait plus. Du reste, le plus souvent il était accompagné par Platon dans ses visites du soir, et la jeune fille n’accordait plus à son cousin que des malices passagères, bien que lancées d’une main sûre.
Dosia faisait le thé et ne renversait plus rien. Dans les commencements, il y eut bien quelques petits accidents; mais au bout de quinze jours elle accomplissait ses fonctions en maîtresse de maison émérite.! Les tartines de beurre lui coûtèrent quelques entailles dans ses jolis doigts, puis elle devint aussi habile à cet exercice que la femme de charge elle-même.
Platon faisait beaucoup causer la rebelle devenue soumise. Il la grondaïit, et elle recevait ces admonestations avec la douceur d’une colombe.
Un soir, seul avec elle dans la salle à manger, il la chapitrait d'importance? avec une sorte d’irritation secrète qui lui venait parfois lorsque Dosia, muette et soumise, écoutait ses reproches avec un recueillement tranquille, avec une sorte de joie apaisée; il avait alors envie de la blesser, de la secouer comme un gamin irrévérencieux. Qué pouvait-il reprendre à sa conduite, pourtant? La tenue de la délinquante était irréprochable! Mû par une colère sourde à la vue de ce visage rosé, presque souriante
— Ce n’est pas pour vous faire plaisir que je dis cela! fit-il un peu rudement,.
Le visage de la jeune fille se tourna vers lui, doux et lumineux:
— J'aime quand vous me grondez... dit-elle d’une voix extraordinairement harmonieuse.
— C’est pour cela que vous faites tant de...
Platon s'arrêta; il sentait qu’il allait trop loin, que rien ne justifiait son agression.
— Non... c’est que vos gronderies sont la preuve que vous vous intéressez à moi, reprit Dosia avec une candeur qui désarma le censeur farouche; depuis que j'ai perdu mon père, personne ne m'aime assez pour me gronder... La princesse et vous, seuls, avez ce courage... Je sens ce que vous faites; oh! oui, je le sens... et je vous en remercie.
Elle fondit en larmes et n’acheva pas sa phrase. Un mouvement dans l’air qui l’environnait, un frôlement de soie et le frémissement du rideau qui retombait sur la porte indiquèrent à Platon qu’elle avait disparu.
Le jeune capitaine resta troublé. Certes, il s’intéressait à elle!... Oui, il l’aimait assez pour la vouloir parfaite, pour la corriger... il l’aimait assez pour la vouloir aimée et respectée de tous!
L'ombre de Pierre Mourief parut dans la porte; —elle était déjà dans la pensée de son ami.
La princesse entrait avec lui pour le thé.
Dosia reparut presque aussitôt, et prit sa place devant le plateau chargé de tasses. Ses yeux brillaient d’un feu adouci; une légère teinte de rose plus accentuée sur les pommettes indiquait son émotion récente.
Elle combla la princesse de prévenances et de câlineries pendant le cours de la soirée, évitant même de re-
ei
garder du côté de Platon. Mais celui-ci sentit jusqu’au fond de son âme ces caresses et ces expressions de ten-" dresse reconnaissante qui s’épuraient en passant par sa sœur avant d'arriver jusqu’à lui... Et ce soir-là il fut presque maussade avec Mourief.
— Qu'est-ce que je t’ai fait? lui demanda celui-ci en le quittant dans la rue.
— Tu m'ennuies avec tes questions, répondit Platon. Est-ce qu’on n’a plus le droit d’être de mauvaise hu- 10 meur?.. |
Se repentant aussitôt de sa boutade, il tendit la main au jeune homme. - — Excuse-moi, dit-il; c’est une de mes lunes. Tu sais que je suis quinteux..….
15 — Bon! bon! répondit l’excellent garçon, j'avais peur de t'avoir blessé sans m’en douter...
— Non, sois tranquille; si javais quelque chose à te reprocher...
— Le fait est que tu t’y entends! Cette pauvre Dosia… 20 tu n’y vas pas de main morte à la chapitrer!? Platon lui tourna le dos et partit à grands pas. | Mourief pensa que son ami devenait de plus en plus quinteux; mais puisqu'il était comme cela, il n’y avait rien à faire.
25 Et il alla se coucher.
Ua
— Nous organisons une fête superbe au Patinage anglais, dit un soir Mourief à la princesse: la famille impériale doit s’y rendre, il paraît que ce sera très brillant; n’y viendrez-vous pas?
La princesse sourit.
— J'ai renoncé aux pompes de Satan dit-elle.
— Mais moi, fit Dosia dans le canapé, tout contre sa bonne amie, en se pelotonnant avec une grâce de jeune chat, je n'ai renoncé à rien du tout!
— Au contraire, murmura son cousin.
Elle le menaça du doigt sans mot dire. Il s’inclina en forme d’excuse muette; elle reprit:
— Donc, n'ayant renoncé à rien, je puis aspirer à tout, n'est-il pas vrai?
On souriait autour d’elle; c'était encourageant, elle continua.
— Et je voudrais bien assister à votre fête, messieurs les membres du patinage. Que faut-il faire pour cela?
Pierre tira lentement de sa poche une enveloppe carrée et la passa devant le nez mignon de sa cousine.
— Donne, donne! s’écria Dosia.
Mais Pierre avait trop bien cultivé l'habitude de la taquiner pour lui céder sans conteste: élevant l’enveloppe bien haut, au-dessus de sa tête, il la croyait à-l’abri des mains agiles qui la convoitaient... Dosia bondit sur une chaise, lui arracha le papier et redescendit à terre avant que la princesse ou même Platon, toujours censeur sévère, eussent eu le temps de se récrier:
Mademoiselle Dosia Zaptine, lut-elle. Que c’est joli sur une enveloppe! J'aime à recevoir des lettres, c’est amusant! Je voudrais en recevoir tous les jours.
— Que faudrait-il vous écrire? dit Pierre d’un ton railleur.
— Tout ce que vous voudrez, rien du tout. C’est pour le plaisir de lire mon nom sur l’enveloppe.
98 DOSTA
— Je te conseille, dit la princesse, de t’adresser des billets à toi-même avec une feuille de papier blanc pliée en quatre ...
= Oh! non! fit Dosia, ce ne serait pas l’imprévu; et
s c’est l’imprévu que j'aime, alors même qu’il n’a pas de conséquences.
— Vous aimez beaucoup, je le vois, les choses sans conséquence, grommela Platon dans sa moustache.
Dosia se tourna lentement vers lui d’un air étonné, puis
ro soudain, devenue grave, elle posa l'enveloppe sur la table sans l’ouvrir.
— Eh bien! cette curiosité, qu’en faisons-nous? lui dit la princesse avec bonté, voulant pallier ce que les paroles de son frère avaient eu de blessant.
15 Dosia, les yeux\toujours baissés, reprit l'enveloppe, rompit le cachet et sortit du pli! une jolie petite carte d'invitation, au nom de mademoiselle Dosia Zaptine.
On s'attendait à une explosion de joie, et la princesse ramenait déjà autour d’elle la dentelle de sa robe, pour
20 la soustraire à l’expansiontempêtueuse ?de sa jeune amie. … Il n’en fut rien.® La jeune fille lut jusqu’au bout, retourna la carte pour s’assurer qu’il n’y avait rien derrière, et sans témoigner d'autre émotion la remit dans son enveloppe.
La princesse jeta à son frère un regard qui voulait dire:
25 Tu lui as gâté son plaisir. Platon sentit le reproche mérité.
— Savez-vous patiner, mademoiselle Dosia ? dit-il d’une voix grave et moelleuse que ni Pierre ni même sa sœur né lui avaient connue jusque-là. ;
3o La jeune fille leva sur lui ses yeux attristés,
Pierre lui coupa la parole.
— Elle patine, dit-il, comme un patin anglais, première marque. On la dirait née pour cela.
— D'abord, vous, riposta prestement Dosia, vous n’en savez rien.
— Je vous demande humblement pardon, ma cousine, je vous ai vue patiner, il y a de cela une dizaine d’années…
— Oh! fit Dosia avec sa petite moue, c'était sur l’étang, avec mes premiers patins, quand j'avais sept ans, cela ne compte pas. Je suis bien plus habile maintenant!
La princesse, voyant l’harmonie prête à se rétablir, demanda aussi une carte d'invitation, qui sortit toute prête et sous pli de la poche de Mourief.
— Je n'avais osé, dit-il, m’exposer à un refus...
— Quelle prudence! dit tranquillement Platon; tu deviens méconnaissable, mon ami: ne serais-tu pas malade?
Il fut convenu que les quatre amis se rendraient à la fête de nuit, et les dames se firent faire des costumes pareils en velours violet, afin de tenir dignement leur rang dans cette solennité.
Le jour fixé, — c'était en plein janvier, —bien des paires de jolis yeux interrogèrent le thermomètre depuis le midi jusqu’au soir. Ce méchant thermomètre ne voulait pas remonter: il marquait impitoyablement quatorze degrés Réaumur,! et, pour une fête en plein air, c'était une température tant soit peu rigoureuse.
Cependant, vers neuf heures du soir, le thermomètre ayant encore baissé de deux degrés, une procession de voitures et de traîneaux déposa sur le quai Anglais une
foule épaisse de jeunes filles et de jeunes femmes.
C’est que la famille impériale devait assister à cette fête; dès lors, il ne faisait plus froid; un peu plus, chacun eût regretté tout haut que la gelée ne fût pas plus intense.
Après avoir quitté leur voiture sur le quai Anglais, la princesse et Dosia descendirent l'escalier de glace taillée, qu’on avait semé de sable fin, et se trouvèrent sur la Néva,! gelée alors à un mètre d’épaisseur.
L'espace réservé pour la glissoire était un rectangle long de cent cinquante mètres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait planté des sapins, servait de clôture de troïs côtés; le quatrième était formé par une vaste galerie de bois découpé à la manière des isbas russes, élevée de quelques marches. Là étaient le vestiaire et le buffet doucement chauffés par des calorifères. Un boudoir spécial était réservé aux dames, rien n’y manquait: une table de toilette, chargée de menus ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous côtés, des fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des sièges moelleux, tout, y compris? la tiède atmosphère, y donnait l’illusion d’un salon ordinaire. Une pièce semblable avait été décorée spécialement pour la famille impériale, car plusieurs des grandes-duchesses avaient promis d'accompagner leurs frères ou leurs époux ce jour-là.
Un pavillon de bois élégamment orné de sapins verts, opposé à la porte d'entrée, et par conséquent à la rive gauche du fleuve, contenait l’orchestre; un cordon pressé de globes laiteux formait des festons? rattachés à des candélabres chargés de globes semblables, et entourait l’enceinte entière; une triple rangée de verres de couleur l’accompagnait partout, s’accrochant aux découpures du
bois,! aux angles des constructions, au fronton des portiques; et deux tours rondes de cinq à six mètres de hauteur, formées de blocs de glace taillés et superposés, servaient de lanternes gigantesques où des soldats préposés à cet office? allumaient alternativement des feux de Bengale rouges et verts.
Rien ne peut rendre l'effet magique de ces flammes vues par transparence à travers l'épaisseur de la glace;
celle-ci jetait sur la glissoire des irradiations fantastiques ;#
suivant le caprice du vent, la flamme des torches plantées de distance en distance lançait une longue traînée de fumée ou d’étincelles, et, par-dessus tout cela, au moment où la’ famille impériale s’arrêtait en haut du quai, la Jumière électrique projeta son éblouissant éclat sur les toilettes somptueuses et les uniformes chamarrés d’or. L’orchestre entamait une valse; se tenant par la main, des couples audacieux se mirent à tournoyer avec grâce, décrivant des cercles plus vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi précis. La valse n’était qu’un passetemps préparatoire, l'événement de la soirée devait être un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel de nombreuses répétitions avaient été faites les jours précédents. Les dames s'étaient arrangées entre elles pour obtenir une harmonie entière dans leurs toilettes; un quadrille était vêtu de velours blanc, garni d’astrakan d’une blancheur immaculée; un second avait choisi le velours bleu clair orné de martre zibeline; le troisième portait un uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure; le quatrième enfin arborait le velours gros bleu bordé de cygne. Les danseurs, tous montés sur leurs patins, accomplissaient leurs évolutions moins vite que sur un parquet,
mais avec non moins d’exactitude; les mouvements de la musique avaient été calculés pour cela; et chaque accord final ramenait les danseurs à leur place. Dosia, qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle 5 avec des yeux ravis.
— Es-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas.
— Je crois bien! s’écria la jeune fille, c’est inouï! Je æn’ai jamais rien rêvé de pareil... Cela ne ressemble à 10 rien de ce que j'ai vu.
— On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s’approchait; seuls parmi les peuples de l'Europe nous possédons une Néva pour y bâtir une telle glissoire, assez d’argent pour payer cette dépense, et le graïn de folie nécessaire pour en concevoir l’idée.
mi Ua
Dosia sourit gentiment.
— À votre avis, dit-elle, nous sommes donc un peu fous? — Moi aussi, répliqua le sage Sourof en s’inclinant avec gravité. Voyons, mademoiselle Dosia, ne faut-il pas 20 être tant soit peu hors de son bon sens! pour aller danser la mazurka sur cette glissoire où l’on peut se casser un membre, ou même la tête, au moindre faux pas?.….. — Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou même la tête sur un beau parquet ciré, en 25 dansant la même mazurka aux sons du même orchestre! Le frère et la sœur se mirent à rire.
— La danse est une œuvre de perdition, continua Dosia,
avec une gravité imperturbable, nous en voyons la preuve |
tous les jours. C’est pourquoi le comte Platon ne danse 30 pas et ne patine pas non plus.
On ne sait ce que Platon eût trouvé à répondre, car
Pierre vint se jeter au travers de la conversation, ce qui ramena une expression pensive sur le visage de son ami. — Vous n'avez pas froid, mesdames? dremanda-t:l. On lui répondit bien vite que non.
— C'est que le thermomètre baisse. Nous avons déjà
dix-huit degrés;! et, très probablement, nous en aurons.
vingt? à minuit.
— Nous serons parties avant ce moment-là, dit la princesse.
On leur servait en ce moment du thé brûlant et par-
fumé qui fut le bienvenu.
Quelques amis s’approchèrent; le quadrilie était fini, la foule bigarrée se dispersait, pendant qu’une autre éscouade de musiciens remplaçait les premiers et jouait des morceaux d’un caractère plus sérieux.
Les patineurs portaient tous à la boutonnière une petite lanterne ronde, grande comme un écu de cinq francs; et c'était plaisir de voir ces lumières semblables à des lucioles parcourir en tous sens la glace polie. Profitant de ce moment d’accalmie, on arrosa d’eau chaude la surface de la glissoire: une légère buée s’éleva, disparut, et la glace plus unie que jamais présenta un miroir sans rayures.
— Il fait bon aujourd’hui, dit un aide de camp, en s’approchant de la princesse pour lui présenter ses hommages ; aussi cette fête est beaucoup plus brillante que la dernière.
— A quoi l’attribuez-vous? demanda Sophie sans penser à mal.
— A votre présence, certainement, princesse, répondit le galant cavalier.
Dosia pinça légèrement le bras de son amie et se dé:
tourna pour rire. Le visage de Mourief exprimait une hilarité mal comprimée, et leurs regards s'étant rencontrés, ils eurent quelque peine à ne pas éclater ensemble.
— Sans vouloir décrier les mérites de ma sœur, dit
5 Platon, toujours secourable dans ces moments dangereux, | je crois que la température y était pour quelque chose. Quel temps faisait-il alors ?? |
— Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement
vingt-quatre degrés.5 to — Réaumur? hasarda Mourief.
— Certainement, Réaumur! Je ne sais trop pourquoi nous n’avions guère de dames, — on peut dire que ce fut une fête triste!
— Vraiment, répéta Pierre toujours sérieux, je ne sais
15 trop pourquoi!
Dosia, qui avait ôté ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par la manche, se leva et s'enfuit. Étonné, son cousin la suivit et la retrouva dans le coin de la galérie où elle riait aux larmes. |
20 — Pourquoi, lui dit-elle entre deux éclats de rire, pourquoi me fais-tu rire comme ça? la princesse va encore dire que je suis très inconvenante, et, vrai, ça n’est pas ma faute.
— C'est qu’il m'amuse avec sa fête triste, ce brave
25 homme. ds
— Allons, dit Dosia, mets-moi mes patins, je n’ose pas retourner là-bas, je crains de lui pouffer au nez.f
Pierre, à genoux devant sa jolie cousine, eut bientôt fait d’attacher® les courroies; il fut prêt presque en même
30 temps, et tous deux, se tenant par la main, s’élancèrent en longues courbes sur la glace.
— Où donc est Dosia? demanda la princesse.
— La voici qui patine! avec M. Mourief, répondit V’aimable aide de camp. Ils sont charmants, ajouta-t-il en ajustant son pince-nez d’un air connaisseur. Ils ont Vair faits l’un pour l’autre. N’y a-t-il pas anguille sous roche?? 5 fit le maladroit d’un air fin.
Platon, devenu pâle soudainement, se mordit les lèvres pour retenir une réponse trop vive; la princesse, qui connaissait son monde, se garda bien de nier d’une façon positive; ces négations énergiques ne font ordinairement 10 que transformer de simples suppositions en convictions arrêtées.
— Je ne crois pas, dit-elle, cette idée n’est encore venue à personne, que je sache... j
Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs 15 ses lourdes galanteries et prit congé de la princesse, laissant derrière lui la blessure empoisonnée d’un doute cruel.
Que de fois Platon s'était dit que ces deux jeunes gens devaient s'aimer, — peut-être sans le savoir eux-mêmes; 20 — que de fois il avait pensé que ce serait fort heureux, qu’ainsi l’étourderie de Dosia se trouverait réparée!... Et l’idée de cette réparation le rendait malheureux, cruel avec lui-même, intolérant avec les autres... Fallait-il que sa vie fût désormais gâtée par les fantaisies de cette pe- 25 tite fille ?
Et pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, les deux cousins passaient et repassaient devant lui, comme deux oiseaux qui volent de concert.
— Platon, je suis fatiguée, lui dit Sophie, qui compre- 30 nait sa pensée et désirait y mettre un terme.
Il se leva sans mot dire et fit prévenir leur cocher, puis“ revint vers sa sœur.
— Dosia! dit doucement celle-ci en se penchant sur las balustrade, au moment où les patineurs passaient près
5 d'elle.
La jeune fille tourna vers la princesse son visage coloré par le froid, l’exercice et le plaisir. Quelle vivante image de la gaieté insouciante! Et Platon qui souffrait à côté d’elle!
10 — Je suis fatiguée, veux-tu rentrer?
Sans répliquer, Dosia tourna sur elle-même, ! s’assit sur le banc de bois qui longeait la galerie et tendit à Pierre son petit pied, afin qu’il la débarrassât des patins.
DRE Merci, dit-elle, quand il eut fini. La bonne soirée! 15 Je me suis bien amusée!
Sophie et son frère les avaient rejoints; Dosia remarqua l’expression sérieuse de leurs visages.
— Vous paraissez souffrants, dit-elle avec cet intérêt spontané qui la rendait si sympathique. |
20 Qu'importe! gronda Platon, pourvu que vous vous amusiez!...
— Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse avec douceur, nous avons eu froid.
— Je vous demande pardon, murmura Dosia repen-
25 tante, je suis une égoïste
Le lendemain, elle s'excusa auprès de la princesse de son étourderie, de son manque de souci pour ceux qui étaient si bons envers elle... C’est avec des larmes brûlantes qu’elle s’accusa d’égoïsme.
30 La princesse la consola de son mieux et profita de l’occasion pour lui faire une petite semonce,.
— Sois plus réservée avec ton cousin, lui dit-elle; tout le monde n’est pas obligé de savoir que vous êtes camarades d'enfance; on m’a demandé hier si vous n’étiez pas fiancés...
Le visage de Dosia, devenu pourpre, prit une expression de colère.
— Moi qui le déteste, et lui qui ne peut me souffrir! Faut-il être bêtel!...
— Tout le monde n’est pas non plus obligé de savoir que vous vous détestez, repartit la princesse en réprimant un sourire. Votre haine mutuelle ne va pas jusqu’à ne pouvoir patiner ensemble.
— Oh! ma bonne amie..., commençait Dosia confuse.
— Ne le déteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers les autres; cela suffira.
— Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et... M. Elaton n’est pas fâché contre moi?
La princesse, interdite à son tour, chercha un instant sa réponse.
— 11 ne peut en aucun cas être fâché contre toi; mais il a peut-être été choqué...
— Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pénitence; je ne le ferai plus, jamais; seulement, dis-lui qu’il ne soit pas fâché contre moi!
Platon, informé de ce vœu naïf, n'eut pas le courage de tenir rigueur. Quelques paroles affectueuses ramenèrent le jour même le sourire aux lèvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants.
L'hiver s’avançait; déjà la série de mariages qui suit
toujours les fêtes de Noël était presque close; le carême
était proche, et Dosia, devenue sage, portait des robes à queue.
5 —C'est égal,! elle était plus amusante auparavant, soupirait un jour Mourief, assis chez la princesse dans un
petit fauteuil si bas que la poignée de son sabre lui cares-
sait le menton.
— C'était le bon temps, alors, n'est-ce pas? lui dit la 10 princesse d’un air moqueur.
Malgré les dénégations passionnées du jeune homme, Sophie continua, avec une certaine insistance dans l’accent de sa voix:
— Regretteriez-vous de ne pas l’avoir épousée ?
15 —Ah! princesse! fit Mourief d’un ton de reproche plus sérieux que la question ne semblait le comporter.
Sophie ne se laissa pas fléchir. |
— Il en serait peut-être encore temps, continua-t-elle sans regarder Pierre. |
zo Celui-ci garda le silence: il jouait avec la dragonne de son sabre, et le gland d’or tissé battait à coups inégaux le métal du fourreau.
Le silence se prolongeait; la princesse, devenue soudain nerveuse, froissa légèrement le journal déplié sur la
25 table.
— Eh bien! fit-elle, voyant que Mourief ne parlerait pas.
— Je croyais, dit celui-ci à voix basse, que c’était bon pour Dosia de taquiner méchamment les pauvres mor: Lelsme
Il toussa pour s’éclaircir le gosier, mais sans y réussir. La princesse baïssa la tête. Pierre continua de la même voix enrouée:
— Je ne sais pas pourquoi vous parlez ainsi, je ne lai pas mérité. Il me semble que je n’ai pu faire croire à personne que j'aime Dosia...
— Pour cela, non!... dit la princesse en éclatant de rire.
Son rire, nerveux et forcé, s’éteignit soudain. Pierre avait gardé son sérieux; le gland d’or tintait toujours sur le fourreau d’acier.
— Je ne me marierai pas, continua-t-il, parce que je considère un mariage sans amour comme la faute la plus grave que puisse commettre un homme envers lui-même.
— Vous êtes sévère, essaya de dire la princesse.
Mais elle ne sentit pas le courage de plaisanter et se tut.
— La plus grave et la plus sotte,! puisque le châtiment la suit aussitôt et à coup sûr.
— Mais, reprit Sophie en rougissant, vous vous croyez donc pour la vie à l’abri des traits du petit dieu malin ??
Pierre se leva.
— La femme que j'aime, dit-il, est de celles que je ne puis prétendre à épouser; pourtant, son image me préservera à jamais d’une erreur ou d’une faute. J'aime mieux vivre seul que de profaner ailleurs le cœur que je. lui ai donné sans réserve... et sans espoir.
Pierre s’inclina très bas devant la princesse interdite, ses éperons sonnèrent, et il fit un pas vers la porte.
Sophie hésita un instant, puis se leva. D’un geste royal, elle tendit la main au jeune homme.
— Celui qui pense ainsi, dit-elle, peut se méprendre
sur la profondeur, sur l'éternité du sentiment qui l’oc-. Cupe..e
Pierre fit un mouvement; elle continua sans se troubler:
— Mais s’il ne se trompe pas, s’il a vraiment donné son âme sans réserve et sans espoir, il n’est pas de femme au monde qüi ne doive être fière et reconnaissante d’un si beau dévouement.
Mourief la regardait, stupéfait, ébloui.…
— Vous êtes bien jeune pour parler d’éternité, dit-elle avec un demi-sourire qui éclaira comme un rayon de soleil son beau visage sérieux. Mais si les épreuves de la vie ne vous rebutent pas, si vous êtes vraiment ce que vous paraissez être, vous pouvez aspirer à toutes les femmes.
Elle avait retiré sa main; elle fit une inclination de la tête et passa dans son appartement.
Pierre se trouva sur le quai de la cour sans savoir comment il était sorti; il marchait devant lui,! refusant de comprendre, ne voulant pas croire à son souvenir.
— C’est impossible, se disait-il... elle n’est pas coquette...et pourtant! Mais alors, elle me permettrait ?.
Le lendemain soir, Mourief courut chez Sophie. Pourrait-il lui parler en particulier? Obtiendrait-il une réponse plus nette, un espoir plus positif?
O douleur! ô désappointement! Il trouva chez la princesse une société joyeuse et très variée.
En même temps que lui entrait un «tapeur» aveugle, conduit par un valet de pied.
Platon vint à lui dans l’antichambre. |
— Qu'est-ce que cela veut dire ? fit Mourief peu satisfait,
— C’est l’anniversaire de la naissance de ta cousine,
DOSIA | ae
répondit Sourof; je croyais que tu venais lui faire tes compliments.
— Mais pas du tout! s’écria Pierre. Je n’y pensais pas... Ce n’est pas pour cela que je venais...
— Et pourquoi venais-tu donc? demanda Platon d’un air amusé qui fit rougir le lieutenant.
— Je venais... je venais faire une visite. Vous allez danser?
— Mais oui, ne t'en déplaise! 1!
— Eh bien! je vais chercher un bouquet... je ne peux pas arriver les mains vides.
La tête fine de Dosia parut entre les deux battants de la porte, et ses yeux brillants de malice se fixèrent sur le visage déconfit de Mourief, qui remettait son manteau.
— Mon cousin a oublié mon anniversaire, dit-elle, et il va me chercher des bonbons. Apportez-moi plutôt des marrons glacés; je les préfère.
Elle disparut avec son petit rire. Platon souriait.
— Te voilà prévenu, fit-il.
— Des marrons glacés? Elle le fait exprès! Je suis sûr qu’il n’y en aura plus... à neuf heures du soir! Il va falloir les commander, je ne les aurai pas avant minuit.
L’infortuné disparut. Au bout de vingt minutes, il entra triomphalement, portant des marrons glacés et un gros bouquet destiné à lui faire pardonner son inconcevable négligence.
— Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec beaucoup de grâce. Vous me gâtez. Mais tout le monde me gâte ici; on a trouvé que ça me rend meilleure. Tout le contraire des autres, n’est-ce pas?
Pierre, surpris de sa douceur, ne savait que répondre.
— Vous m’aviez oubliée, hein? Vous avez la tête... et... l’esprit ailleurs, ajouta la fine mouche. Je me suis aperçue que vous étiez fort préoccupé depuis quelque temps.
5 —Vous avez fait cette remarque? grommela Pierre, qui eut bonne envie de la battre.
‘— Oui... mais je l’ai gardée pour moi, soyez tranquille. Et même j'ai promis à ma chère Sophie que je ne vous taquinerais plus.
10 — Je ne saurais assez reconnaître cette générosité, dit Pierre en s’inclinant.
— Oh! fit la malicieuse en hochant la tête, ce n’est pas pour vous... Elle ne m’en a rien dit; mais j'ai remarqué que lorsque je vous taquine, cela lui fait de la peine.
15 Pierre reçut en plein visage le regard à la fois malicieux, triomphant et amical, des yeux de Dosia, — ces yeux uniques, qui disaient toujours cent choses à la fois. Mais il n’eut pas le temps de la remercier, elle était déjà loin.
20 On dansait, comme on ne danse qu’à Pétersbourg, avec un entrain, un acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et l’équilibre européen sont bien peu de chose quand on a vingt ans et un bon tapeur.
Vers minuit, la princesse fit servir à souper: c'était la
25 première fois qu’on dansait chez elle, — et probablement la dernière, disait-elle en souriant; mais Dosia méritait bien une petite sauterie spéciale en l'honneur de ses dixhuit ans.
— Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au mi-
30 lieu de la table du souper, j’ai dix-huit ans! Il n’y paraît guère, j'en conviens, mais enfin j'ai dix-huit ans tout de
même, et je suis devenue si sage que la princesse Sophie a pensé un instant à me mettre sous verre dans un cadre doré, au milieu du salon, comme un modèle permanent destiné à apprendre aux jeunes filles incorrigibles qu’il ne faut jamais désespérer de rien. Je deviens une personne sérieuse, et j’ai pris la résolution de me consacrer désormais au bien...
Des applaudissements discrets, de bonne compagnie, acclamèrent cette péroraison, et Dosia envoya un clin d'œil éloquent à son cousin, qui la regardait ébahi.
— Au bien général, reprit-elle, —et particulier, —en attendant. Jusqu'ici j'ai été papillon, je deviens désormais ver à soie, toujours au rebours du sens commun, } — mais on ne saurait changer son naturel. À ma métamorphose!?
Au milieu des rires et des protestations, Dosia éleva sa coupe de cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se tourna vers Platon, et son visage prit aussitôt une expression de retenue, presque de timi-
} dité. D’un regard, elle sembla lui demander si elle n’avait pas dépassé les bornes. Un sourire du jeune homme la rassura; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon, où l’on recommença à danser.
Mourief obtint un quadrillede la princesse; — mais comment causer dans ce dédale de chassés-croisés.et de jupes à traîne! La question qui l’agitait n’était pas de celles qu’on traite au pied levé. Il se contenta donc d’admirer la taille svelte et élégante, le noble visage de celle qui peut-être serait sa femme... A cette idée, le cœur lui battait, il avait peine à continuer avec elle les lieux communs d’une conversation de quadrille... Et pourtant la
main de la princesse, en se posant dans la sienne, ne lui donnait aucun frisson: sa joie et ses tendresses étaient fort au-dessus de ces émotions terrestres.
Un après-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa sœur et la pria de passer avec lui dans son cabinet de travail, pièce sérieuse et sombre où Dosia ne pénétrait jamais,
+ mm
— Qu’as-tu? lui dit Sophie inquiète; est-il arrivé quel-
que malheur? ;
— Rien qui nous concerne directement, répondit Sourof, mais, si la nouvelle est vraie, elle aura pour résultat de changer nos habitudes...
— N'est-ce que cela? fit Sophie en respirant plus librement.
— Quand je dis nos habitudes... il y a des habitudes de cœur qui sont difficiles à rompre... Au fait, voici ce que c’est. D’après un bruit qui m'est arrivé ce matin, Mourief aurait joué,! avec un personnage peu scrupuleux, dans une maison... une vilaine maison..., —et il aurait perdu,? sur parole, une somme énorme.
Sophie pâlit et s’assit dans un fauteuil; elle prit son mouchoir, le passa deux fois sur ses lèvres, puis croisa ses mains sur ses genoux et réfléchit.
Platon ne s’attendait pas à tant d'émotion; surpris, il s’approcha de sa sœur et lui prit la main. Il allait faire une question que la délicatesse retenait encore sur ses lèvres, lorsauw’elle le prévint.
— Je l’aime! dit-elle simplement en levant ses yeux honnêtes sur le visage ému de son frère.
— Je te demande pardon, ma sœur, répondit Platon, vivement touché de cette franche parole à ce moment difficile. J'aurais dû garder cela pour moi! et m'informer. .
— Qui te l’a dit?
— Le colonel. Il n'aurait pas parlé si la chose eût été douteuse. Il m’a envoyé chercher ce matin et m’a prié, en ma qualité d'ami de Mourief, de faire de mon mieux pour éviter le scandale. La somme est telle, que Pierre ne pourra pas la payer sur-le-champ; il faudrait obtenir du temps. D’un autre côté, le gagnant a été prévenu d’avoir à aller gagner ailleurs... Nous ne pouvons admettre, au régiment, qu'une dette sur parole souffre de difficultés; sans sa bonne conduite, Mourief serait déjà cassé.
— Quand ce malheur est-il arrivé? fit la princesse toute songeuse.
— Il y a déjà quatre ou cinq jours; c'était mercredi, je crois.
— Mercredi? Il a passé la soirée ici; ce serait donc en nous quittant, après minuit... Saistu, Platon, je suis persuadée qu’il y a erreur... C’est impossible!
— J'ai commencé par dire comme toi; mais quand j'ai vu la reconnaissance de la dette, signée de sa main...
Sophie laissa retomber la tête sur le dossier du fauteuil et ferma les yeux avec l'expression pénible de quelqu’un qui voudrait échapper à un rêve douloureux.
— Combien? fit-elle après un silence.
— Quarante-deux mille roubles argent.?
La princesse se leva et se mit à marcher de long en large. Après deux ou trois tours elle prit le bras de son frère, et ils marchèrent ainsi longtemps, cherchant des
idées et ne trouvant rien. À bout de ressources, Sophie s'arrêta.
— Vois-tu, dit-elle à son frère, je ne peux pas croire à toute cette histoire; Pierre n’est pas joueur, — il n’aurait
5 pas joué ce qu’il ne peut pas payer; il n’est pas hypocrite, — il avait hier et avant-hier sa figure des jours précédents.
— Hier il était préoccupé.
— J'en conviens, mais sa préoccupation n’était pas celle d'un homme qui a perdu le quart de sa fortune et qui doit
10 le réaliser dans les vingt-quatre heures... Envoie-le-moi.
— À toi? Que vas-tu faire?
— Savoir la vérité d’abord. Faire ce qu’on pourra ou ce qu’on devra ensuite.
Platon regardait sa sœur d’un air de doute.
15 — Tu m'as parfois appelée Sagesse, continua-t-elle avec un triste sourire; fie-toi à moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois.
Platon embrassa sa sœur et sortit.
Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui
20 dit le brosseur du jeune officier, Pierre était toujours en courses depuis la matinée de la veille. Il l’aperçut enfin dans la grande Morskaia,! filant au trot allongé de son meilleur trotteur. Il l’arrêta et le fit descendre.
— Ma sœur veut te voir, lui dit-il sans ménagement.
25 Mourief pâlit et se troubla visiblement.
— Pourquoi? murmura-t-il.
— Ce n’est pas monaffaire. Vas-y sur-le-champ. GES tu auras fini avec elle, passe chez moi; j'ai à te parler de la part du colonel...
30 Pierre fit un effort et se redressa; son visage n’exprimait plus qu’une résolution inébranlable.
— J'aime mieux cela, dit-il D'ailleurs, j'avais déjà pensé à causer avec toi.
— En quittant ma sœur, viens me trouver; je t'attends chez moi.
— Bien! dit Pierre. A tantôt!
Il toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les épaules, puis rentra chez lui.et se mit à lire le journal.
Mourief gravit tout d’une haleine l’escalier de la princesse. ‘Il était de ceux qui abordent franchement les situations périlleuses.
Il fut introduit dans le cabinet de travail, où il n’était jamais entré. Le jour baissait; une seule lampe éclairait la haute pièce tapissée d’un vert foncé, presque noir à la lumière. La pâleur de la princesse l’émut douloureusement; il n'avait pas supposé qu’elle serait instruite de cette affaire. Mais il n’était plus temps de reculer.
— Asseyez-vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main.
Il obéit.
— J'irai droit au fait, dit-elle. On m’a appris que vous avez perdu au jeu une somme considérable.
Mourief fit un geste d'acquiescement.
— Et que vous ne pouvez pas la payer?
— Permettez, princesse... j'espère d’ici à demain? avoir trouvé les fonds nécessaires, dit Pierre d'une voix parfaitement nette.
—— En êtes-vous sûr ?
— On n’est jamais sûr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis.
— Savez-vous que vous serez cassé si vous échouez?
— C’est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choqua la princesse.
— Cette perspective semble ne vous offrir rien de désagréable, répliqua-t-elle avec hauteur. |
s Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien: N'ayez pas peur! que: Je m’en moque!
Sophie le regarda attentivement.
— Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup de chagrin. .
10 Pierre s’inclina très bas et baisa respectueusement un pli de sa robe.
— J'avais de vous une si haute idée, reprit la jeune femme; je vous estimais si fort au-dessus du commun! Et vous, notre ami, vous vous êtes compromis dans une aven-
15 ture vulgaire, on vous a vu dans une maison...
Elle n’osa trouver d'épithète; — d’ailleurs elle n’en eut pas le temps. Pierre avait bondi sur ses pieds.
— Qui a dit cela? s’écria-t-l. On en a mentil
Sophie respira deux fois avec effort, puis, plus blanche
20 que son col de batiste, elle se laissa aller! dans le fauteuil. Elle avait perdu connaissance.
Pierre lui prit les mains et les réchauffa sous ses Br mais il n'eut pas l’idée d’appeler; même pour porter secours, un tiers eût été de trop. Au bout de quelques
25 secondes, Sophie revint à elle.?
— On a menti, répéta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse. Je n’ai pas eu l’infamie de fréquenter une telle société... après ce que vous savez... ce que je vous ai dit à vous-même... Non, je n’ai pas donné à un homme
30 au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite.
Sophie fit un geste de la main; Pierre saisit cette main au vol!
— Vous n’avez pas joué? dit-elle avidement en se penchant vers lui.
Il passa la main sur son front.
—Ne m'interrogez pas, dit-il avec désespoir. Croyezmoi sur parole! Je ne puis pas répondre.
— Je veux que vous répondiez, fit-elle d’une voix suppliante. Vous n’avez pas joué?
Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin d'empêcher ses regards de répondre pour lui. Elle écarta ses mains et le força à la regarder.
—Cen’est pas vous qui avez joué? fit-elle, transportée, illuminée d’une clarté subite. C’est un autre? Dites? Ce n’est pas vous?
Pierre ne put pas mentir.
— Non, dit-il comme malgré lui, ce n’est pas moi.
— Ah! fit Sophie éperdue, en lui tendant les deux mains, j'en étais sûre.
Pendant un moment ils oublièrent tout danger. Les mains nouées, les regards croisés, ils vécurent ainsi la plus belle minute de leur existence.
—Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s’assit sur le canapé et fit une place près d’ellé pour son ami.
—Je ne puis, fit celui-ci de l’air le plus suppliant. Épargnez-moil! J'ai promis de ne pas dire...
— Mais à moi! Vous n’avez pas promis de ne pas me le dire, à moi! je vous jure de ne le répéter à personne!
— Pas même à Platon?
—Oh! Platon est un autre moi-même!
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— J'ai promis, insista le jeune homme.
— Soit! répondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s’il devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il passé? |
—Avant-hier soir, commença Pierre, je revenais de chez vous, lorsqu'on m’annonça un jeune officier tout nouvellement entré au régiment. Il a seize ans et demi, il arrive d’un corps militaire de province; — Pétersbourg lui a tourné la tête, — ce n’est pas bien surprenant! Donc, mercredi, il a été dans cette maison dont on vous a parlé; il s’est fait plumer jusqu'aux os! et il a perdu plus qu’il ne? peut payer en dix ans. Je m’intéressais à lui; —il est si jeune, et quand on n’a pas de famille pour vous tenir la bride serrée, on est si bête à cet âge-là! Il venait m’apporter une lettre qu’il me priait de faire passer à sa mère … il n’a plus qu’elle. Sa démarche à cette heure indue me parut bien singulière; j'avais entendu dire au régiment qu’un officier —on ne savait lequel — avait perdu une somme absurde... Je l’interrogeai, cet enfant, il fondit en larmes... Bref, j’appris que, dans l’impossibilité de payer sa dette, il allait se brûler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouvé cela tout seul. Quel génie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu’auriezvous fait à ma place?
— Continuez! dit la princesse en souriant.
— Je lui représentai premièrement toute l’insanité de sa conduite; il en convint et m’annonça qu’il allait s’en punir par le moyen le plus radical. Je lui parlai alors de sa mère... J'avais trouvé la corde sensible.
Il est fils unique, adoré, gâté! Jugez-en: sa mère possède un revenu de sept mille roubles, elle lui en envoie six mille
et vit avecle reste! On devrait mettre en prison des mères pareilles, pour les empêcher de gâter leursenfants. Enfin, il pleura comme une jeune génisse... Vous riez? Je ne riais pas, moi! et malgré mon peu d’éloquence, il faut croire que la Providence m’a envoyé une inspiration toute particulière, car j'étais presque aussi ému que lui. Je lui proposai alors de faire des billets... Il n’est pas majeur, limbécile! On a refusé son papier, comme dé juste! Il est allé voir un usurier, qui l’a envoyé promener. Alors...
— Alors, c’est vous qui avez signé? dit la princesse, les yeux noyés de larmes heureuses.
—Mon Dieu, fit Mourief en cherchant à S’excuser, — il le fallait bien... je suis majeur moi!
— Et si vous ne trouvez pas l’argent nécessaire... pour demain, m’avez-vous dit?
— Oui, demain... eh bien! je...je ne sais pas ce que je ferai. Le pis qui puisse arriver serait que mon jeune homme fût cassé... Il 4 repris goût à la vie, il ne se brûlera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que j’ai trouvé, et le créancier sera bien obligé de se contenter de ma signature à longue échéance pour le reste.
—Combien avez-vous trouvé?
— Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine!
— Allons, mon ami, cherchez. le reste! fit la princesse en se levant. Bon courage!
— Vous merenvoyez? dit piteusement Pierre qui n VS pas envie de s’en aller.
— Ne vous souvient-il plus que mon frère vous attend pour vous sermonner ?
—Ah! mon Dieu ! je l’avais oublié! s’écria Mourief en cherchant sa casquette qu’il tenait à la main. J’y cours!
Si vous saviez, princesse, comme il est facile de porter le poids d’une faute qu’on n’a pas commise!... Bien sûr, je ne changerais pas avec mon petit cornette!
Son beau sourire se refléta sur le visage de la princesse.
— Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m’en voulez pas! de vous avoir fait souffrir?
— Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Vous êtes sorti de page,? monsieur Mourief, désormais vous avez prouvé que vous êtes un homme; vous pouvez tout tenter et tout espérer.
— Tout? demanda Pierre qui retenait sa main.
— Tout! répéta-t-elle, le visage couvert de rougeur.
— Eh bien! quand je serai hors de ce pétrin, je vous demanderai quelque chose.
— Demandez-le tout de suite; j’aimerais mieux vous l’accorder pendant qu'aux yeux du monde vous n'êtes pas encore innocent.
Pierre l’attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d’une voix si basse que personne n’a jamais su ce que c'était.
— Oui, dit-elle fermement, et j’en serai fière! |
Il la serra sur son cœur et se rendit chez Platon pour essuyer par procuration la semonce du colonel.
Mourief entra chez son ami, la tête haute et le regard vainqueur, ainsi qu’il sied à un homme heureux. La physionomie de Sourof le ramena au sentiment de la véritable situation.
Les jambes croisées, le visage sévère, Platon représentait dignement l’autorité.
— Tu as joué! fit-il d’un air grave.
Pierre hocha affirmativement la tête. Mentir n’est pas chose si facile pour ceux qui n’en ont pas l’habitude.
— Tu as perdu?
Cette répétition exacte de l’interrogatoire qu’il venait de subir produisit chez Mourief une violente envie de rire aussitôt réprimée. Il réitéra son signe de tête affirmatif.
— Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable.
— Ce dernier point n’est pas encore prouvé, fit Mourief d’un air de bonne humeur. Je tâcherai de faire honneur à ma signature. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles ?
Platon, abasourdi, se leva.
— Moi?
— Oui, toi! Je te les rendrai, tu peux en être sûr. Si tu ne les as pas, mettons que je n’ai rien dit.
— Comment! s’écria Platon tout scandalisé, tu fréquentes des endroits impossibles! où tu compromets notre uniforme; tu y perds en une nuit une somme... ridicule! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai présenté dans ma famille, que j'ai traité comme un... comme un...
— Comme un frère, acheva Mourief, voyant qu’il restait court, — et je te le rends bien?
Absolument démonté par ce sang-froid, Platon prit le parti de se mettre en colère.
— Je te conseille de railler! Et pour combler la mesure, après une aventure comme celle-là, c’est à moi que tu viens demander de te prêter l'argent que tu as si indignement perdu!
— Que veux-tu!5 dit Mourief du ton d’un philosophe
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convaincu, ce n’est pas à mes ennemis, si j'en avais, — ce dont, grâce au ciel, je doute! — que j'irais emprunter des fonds!
Pierre avait dans les yeux une étincelle de joie si fan- 5 tastique, sa physionomie exprimait si peu de repentir, — malgré toute la peine qu’il se donnait pour avoir un air contrit, — que Sourof éclata en reproches amers. Le colonel, l'honneur du régiment, la démission obligatoire, l'exil volontaire en province qui pouvait seul ré- 10 parer ce scandale, la nécessité de payer à quelque prix : que ce fût, — tout cela roula dans un flot d’éloquence et tomba en douche implacable sur la tête de Mourief qui écoutait sans sourciller, d’un air attentif, hochant la tête aux endroits pathétiques.
1$ Quand Sourof s’arrêta pour reprendre haleine, — peutêtre aussi parce qu’il n’avait plus rien à dire, — Pierre se leva, le visage rayonnant des meilleurs sentiments. — Tu es un ami unique au monde, s’écria-t-il; tu m’as parlé comme la voix de ma conscience; je t’en saurai gré? 20 toute ma vie.
— Eh bien! à quoi te décides-tu? demanda Platon, adouci par cette expansion amicale. | — Je vais chercher de l’argent partout où il y en a, puisque tu ne veux pas m'en prêter! répondit le délin- 25 quant d’un air radieux. | La main que Platon tendait généreusement à son camarade déchu retomba à son côté. C'était là le résultat de sa semonce!
Pierre rattachait son sabre.
3o — Que dois-je dire au colonel? fit Sourof d’un air glacial.
— Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tête. Demain, ce sera une affaire arrangée.
Platon garda encore le silence.
— Que dit ma sœur? reprit-il après une longue pause; comment apprécie-t-elle la façon originale dont tu prends les choses?
Pierre, déjà dans l’antichambre, ajustait son manteau sur ses épaules.
— Ah! mon ami, s’écria-t-il Shan je suis le plus heureux des hommes! Il faut que je t'embrasse!
I1 donna une véhémente accolade à Sourof ébahi et disparut, accompagné d’un grand cliquetis de sabre et d’éperons sur les marches de pierre de l’escalier.
Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit le parti d’aller voir la princesse.
Celle-ci le reçut au salon. Elle avait le visage rosé; ses yeux brillaient d’une joie profonde; elle offrait, en un mot, l’image de la félicité.
Dosia, assise au piano, tapait à tour de bras un galop d’Offenbach.!
— Quelle gaieté! fit Platon, qui resta pétrifié au milieu du salon.
— C'est l’air de la maison, monsieur Platon! s’écria Dosia sans s'arrêter; nous sommes gaies ici, très gaies!
Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla s’asseoir près de sa sœur, le plus loin possible du redoutable instrument.
— Tu as vu Mourief? dit-il.
— Oui, mon ami.
— Eh bien! qu'y a-t-il de vrai?
La princesse regarda son frère avec une expression de triomphe et d’orgueil.
— Rien! dit-elle.
— Comment, rien?
— Si,! au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles?
Platon bondit et se mit à marcher à travers le salon.
— C'est une gageure? s’écria-t-il.
Au même moment, Dosia quittait le piano; en se retournant, Sourof la trouva en face de lui. L’air raïlleur et satisfait de la jeune fille acheva de lui faire perdre la tête.
— Voyons, s’écria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se moque-t-on? Si c’est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolongée.
— Qui est-ce qui s’est moqué de vous, monsieur? fit Dosia en ouvrant de grands yeux et en penchant un peu la tête de côté, comme elle le faisait d'habitude quand elle cherchait à s’instruire.
— Vous! s’écria Sourof exaspéré.
La princesse prit le bras de son frère.
— Platon, lui dit-elle, Mourief est un héros! |
— Pour avoir mené cette vie de polichinelle?
— C’est un héros! répéta la princesse sans se laisser décontenancer.
— Il t’a conté quelque bourde, grommela Platon, et tu l’as cru.
La princesse pâlit et retira le bras qu’elle avait passé sous celui de son frère.
— Pierre ne ment jamais, s’écria Dosia qui vint à la rescousse. Je ne puis pas le souffrir, c’est vrai! mais il ne ment jamais.
Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux femmes et tourmentait sa moustache.
— J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d’un air plus sérieux, mais il faut trouver de l’argent. Il faut que cette dette soit intégralement payée demain matin.
— C’est toi qui veux que cette dette-là soit payée? fit Sourof d’un air sombre.
— J'ai compté sur toi: de combien d’argent peux-tu disposer en ma faveur ?
— A toi? tu veux prêter de l’argent à Mourief? S’il l’accepte, il prouvera bien qu’il est le dernier des misérables!
— Que non! on peut tout accepter de sa femme!
— Sa femme!
Sourof, complètement anéanti, se laissa tomber dans un fauteuil. Dosia, la tête toujours un peu de côté, le contemplait avec une certaine inquiétude. Voyant qu’il en réchapperait sans les secours de l’art, elle lui rit au nez, mais si gentiment, que cet acte irrévérencieux put passer pour un sourire.
— Oui! sa femme! dit la princesse en levant la tête. Il n’est pas de cœur plus noble, plus généreux, plus...
— Il n’est pas d'âme plus absurde qu’une belle âmel s’écria Platon en se levant. Cela vous fait rire,-vous? ditil à Dosia qui l’examinait curieusement. C’est drôle, n’estce pas? de voir une femme d’esprit faire une irrémédiable sottisel!
— Ce n'est pas ça que je trouve drôle, riposta vertement Dosia.
Le vieil homme? n’était pas tout à fait mort en elle.
— Et quoi donc?
— Vous!
ur
128 DOSIA Platon regimba.
— Moi! Et pourquoi, s’il vous plaît?
— Parce que vous vous fâchez sans savoir pourquoi,
répliqua la jeune rebelle; il n’y a rien de drôle comme de”
voir un homme d’esprit se battre contre un moulin à vent.1 Mais je ne suis qu’une petite fille, ajouta-t-elle en lui faisant la révérence. — Si tu ne peux pas te mettre d'accord avec lui, dit-elle à la princesse, appelle-moi, je t’apporterai du renfort.
Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais.
— Tu peux confier à Dosia un secret que tu me caches? dit-il à sa sœur d’un ton de reproche.
— Je ne le lui ai pas confié, mais tu sais quelle fine mouche est cette ingénue. Elle a deviné sur-le-champ.
— Qu'est-ce qu’elle a deviné?
— Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie.
— Qui donc l’a faite, si ce n’est lui?
— Il ne te l’a pas dit?
— Tu vois bien que non! Depuis une heure, lui, elle et toi, vous me promenez dans un amphigouri !?
— Eh bien! mon ami, tâche de déployer autant de perspicacité que Dosia, car j'ai promis de ne rien dire.
Au bout d’uné heure, Platon, parfaitement d’accord avec sa sœur, sortait de chez elle, emportant tout ce qu’elle possédait de valeurs. 11 passa chez lui, dépouilla son secrétaire et se rendit sur-le-champ au logis de Mourief.
Celui-ci, très fatigué, attristé par l’insuccès de ses dernières démarches, venait de rentrer chez lui. Couché tout
de son long sur le canapé, il méditait sur la sottise des humains en général et des jeunes cornettes en particulier. L'annonce de la visite de son ami ne lui causa qu’un médiocre plaisir, car il s'attendait à une seconde édition de la semonce.
— Je suis venu voir si je pouvais t’être utile, dit Sourof en franchissant le seuil.
— Je te remercie, dit Mourief un peu embarrassé.
— Je suis fâché d’avoir été si injuste. Tu ne m'en veux pas? dit Platon en tendant les deux mains à son camarade,
— Ah! s’écria celui-ci, elle a parlé!
— Non, mon cher, mais j'ai deviné... Il n’est rien qu’on ne fasse pour son frère, continua-t-il; voici mon portefeuille, je crois que tu y trouveras de quoi terminer cette ennuyeuse affaire.
Pierre sauta au cou de son ami, qui, cette fois, lui rendit son accolade.
— Quelle femme que ta sœur! lui dit-il quand il put parler.
— Je t'avais bien dit, fit Platon avec orgueil, qu’il n’y en avait qu'une au monde.
— Je ne suis pas digne d'elle, murmura Pierre en secouant la tête; je ne sais pas comment elle a pu consentir...
— Il en est quelques-uns de plus mauvais que toi, répondit Sourof; d’ailleurs, je suis enchanté de t'avoir pour beau-frère. Mais occupons-nous d’affaires sérieuses.
Les deux amis réglèrent les comptes, et, quand tout fut arrangé, Platon se leva.
— Je vais chez le colonel, dit-il; je crois que le digne homme sera bien aise de me voir.
— Que vas-tu lui dire? fit Pierre effrayé.
— Je vais lui dire que ta dette sera payée, parbleu!
— Que peux-tu bien avoir dit à Minkof? demanda un
soir la princesse à Dosia qui la regardait se déshabiller 5 en revenant du théâtre.
— Ah! voilà! Que lui ai-je dit? fit la jeune fille d’un air distrait. Et lui, qu'est-ce qu'il t’a dit? reprit-elle avec plus de vivacité.
— Il m'a dit qu’il n’avait rien compris à ce que tu lui
10 avais dit, répliqua la princesse en riant. Si tu trouves que ce n’est pas assez net, ne t’en prends qu’à toi-même.?
Le visage de Dosia s’éclaira; ses dents blanches brillèrent un instant, puis elle redevint sérieuse, ou plutôt distraite. .
15 —Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut être assez malheureux pour avoir envie de m'épouser, fit Dosia après un silence.
— Alors, c'était une vraie demande en mariage?? demanda la princesse en s’efforçant de ne pas rire.
20 — Oui, répondit Dosia. \
— Minkof est riche, il est jeune, bien apparenté, il a une belle place.
— Il est bête comme une oie! murmura Dosia, les yeux levés au plafond.
25 — Pas comme une oie, corrigea la princesse,
— Comme un oison en bas âge, rétorqua Dosia; mais je crois qu’il n’est peut-être pas pire que les autres...
— Celui qu’on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres...
— C’est vrail murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui.
Sophie la regarda non sans quelque surprise. La jeune fille rougit et se mit à jouer avec les flacons de la toilette.
— Que décides-tu à propos de Minkof? demanda la princesse qui avait achevé de natter ses cheveux.
— Je ne sais pas... je demanderai à ton frère ce qu’il en pense, dit Dosia, qui devint toute rouge: il est de bon conseil.
Elle embrassa la princesse et disparut.
Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigarette, lorsqu'il vit apparaître Dosia dans l’écartement des rideaux de la salle à manger. La princesse s’habillait pour sortir: l'heure était bien choisie.
—Mon Dieu! dit Platon en souriant, que vous êtes 1
donc sérieuse, ma cousine!
Depuis les fiançailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins cérémonieusement la jeune fille et l’appelait souvent sa cousine, en plaisantant.
— C’est qu’il s’agit de choses sérieuses! répondit Dosia.
Elle s’assit en face de lui. La table les séparait. Un rayon doré de soleil d'avril glissait à travers la triple armure des rideaux et caressait la jeune fille, s’arrêtant sur une boucle de cheveux, sur un pli de la jupe lilas tendre. .… Elle était elle-même avril tout entier, —pluie et soleil, caprices, promesses, grâce mutine et parfois rebelle... avril qui s’ignore et se laisse mener par le baromètre.
Le baromètre allait être Platon.
— Voyons! dit-il en reposant son verre vide sur la
soucoupe.
Plus d’une fois le jeune homme avait été appelé à décider de graves questions de toilette ou de convenances..… Il s'attendait à quelque ouverture de ce genre.
— Me conseillez-vous de me marier? dit Dosia toute rose et les yeux baissés.
La surprise était forte. Tout aguerri qu’il fût aux fantaisies de mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas songé” à celle-là. Et pourquoi pas? N’était-elle pas en âge de se marier ? | 10 Il reprit son sang-froid, et sans autre signe d’émotior
qu'un peu de rougeur à ses joues ordinairement pâles:
— Cela dépend, répondit-il.
— De quoi? fit Dosia.
— De bien des choses. À qui avez-vous l'intention de.
15 vous marier, s'il n’y a pas d’indiscrétion ?
— Je n’ai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un petit coup sec sur la table avec la cuiller
à thé.
Platon se mordit la lèvre inférieure.
20 —En ce cas pourquoi m'avez-vous fait cette question
sérieuse ? dit-il après un court silence. |
— Parce que je pourrais avoir l'intention de me marier, répondit Dosia en cassant méthodiquement un petit morceau de sucre avec le manche d’un couteau.
25 —Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de débattre l’opportunité de votre résolution.
Dosia coupa court à l'extermination de son morceau de sucre, et regardant Platon du coin de l'œil:
39 —Vous m'avez enseigné vous-même, dit-elle, la nécessité de ne rien résoudre avant d'avoir réfléchi longtemps
un
h l'avance et hors de la pression des circonstances extérieures.
Platon s’inclina sans rien dire, possédé soudain de l'idée assez peu raisonnée de tirer l'oreille à cette excellente écolière qui répétait si bien sa leçon.
—Je suis à vos ordres, dit-il enfin; veuillez vous expliquer.
Dosia se remit à casser du sucre.
—M. Minkof a demandé ma main, dit-elle; ferais-je bien de l’épouser ?
Platon s’absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colère se tourna contre le prétendant.
— Cet imbécile? proféra-t-il sans ménagement aucun.
—Oui, répondit Dosia d’un ton plein d’innocence.
Le sucre grinçait sous le couteau...
— Pour l’amour de Dieu, s’écria Platon, cessez d’écraser du sucre; vous me faites mal aux nerfs!
— Je ne suis pas nerveuse, répondit Dosia d’un air plein de commisération pour les gens nerveux.
Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula sa chaise, abandonnant le sucre à une mouche précoce éclose entre les rideaux.
Mais, en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil, et l'appartement sembla devenir sombre.
— En général, reprit Dosia, se décidant enfin à s’expliquer, croyez-vous que je doive me marier, que je sois assez raisonnable pour entrer en ménage.
Platon ne put s'empêcher de rire.
— Assez raisonnable? dit-il. Cela dépend. Quand vous n’écrasez pas de sucre, vous êtes fort acceptable.
Un sourire furtif glissa sur les lèvres de la malicieuse.
Elle trempa l'extrémité de ses doigts sucrés dans le bol à
rincer les tasses, puis les essuya à son petit mouchoir, et... garda le silence.
Platon se vit obligé de continuer:
— Le mariage, dit-il, est certainement une chose fort sérieuse; chacun y met du sien!... Si le mari est très raisonnable, la-femme l’étant moins... il peut s'établir néanmoins une sorte d'équilibre qui...
Il vit sur le visage de Dosia quelque chose, — je ne sais quoi, — qui l’arrêta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents.
— Alors, il me faut un mari très sage? fit-elle en toute candeur.
Platon, agacé, ne répondit pas.
— À cette condition, continua-t-elle, je puis me marier?
Soudain la vision du mess du camp, le bol de punch, le récit de Pierre, tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit le charme qui l’enlaçait.
— Cela dépend, répondit-il rudement. Chacun se connaît. Faites ce que votre conscience vous conseillera.
Là-dessus, il quitta la salle à manger.
Le rayon d'avril avait disparu, une giboulée battait furieusement les vitres. Dosia resta immobile. La grande pièce était presque obscure; les rideaux interceptaient le peu de lumière que laissaient filtrer les gros nuages noirs poussés par un vent violent. Une larme roula sur la joue de la jeune fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de près.
Le nuage s’envola, portant ailleurs la grêle et la dévas-
3otation; un pâle rayon jaune se glissa obliquement dans la
salle à manger, puis le ciel, redevenu bleu, apparut en haut
je la fenêtre; le soleil d’or mit une paillette à chaque plat l'argent du dressoir, à chaque clou doré de la haute chaise le maroquin où Dosia siégeait; la jeune fille n’avait pas remué.
__ Eh bien! où donc es-tu, Dosia? fit la voix de la princesse; il ne pleut plus, nous sortons.
La jeune fille disparut par une porte au moment où Sophie entrait par l’autre. Une minute après, elle reparut, Coiffée, gantée et voilée et personne ne sut qu’elle avait pleuré.
Le printemps s’avançait. Madame Zaptine réclamait sa fille: Sophie promit de la lui conduire avant la Pentecôte,! c’est-à-dire avant son mariage, car les nouveaux époux se promettaient de voyager pendant la lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis à passer huit jours chez elle avant la noce. Pressée par les instances de Dosia, la princesse y consentit.
— Que veux-tu que je devienne? quand tu ne sera plus 1à? disait tristement la jeune fille.
— Tu reviendras l’hiver prochain, répondait la princesse.
Dosia secouait tristement la tête. Quand on a dix-huit ans, l'hiver prochain est synonyme des calendes grecques.?
Depuis les bourrasques d'avril, elle était devenue toute différente d’elle-même. Si la princesse n’avait pas été absorbée par les préparatifs de son mariage, elle eût certainement remarqué cette métamorphose si rapide et si importante; mais elle n°y songeait guère. Pierre ne voyait que Sophie. Platon ne songeait qu’à lui-même, et, pendant aw’il bataillait avec sa conscience et sa philosophie, la cause de ses soucis dépérissait étrangement.
Le soir de leur arrivée chez madame Zaptine, ils furen tous à la fois frappés de cette vérité, jusque-là méconnue: Le cri de la mère leur ouvrit les yeux.
— Mon Dieul s’écria madame Zaptine, il faut que tw
5 sois bien malade, Dosia, pour avoir maigri comme cela!
Les dix paires d’yeux qui se trouvaient dans la pièce se tournèrent aussitôt vers la jeune fille, qui rougit. L’incarnat de la confusion lui rendit un éclat passager.
— C’est la sagesse, maman! dit-elle d’une voix qui vou-
10 lait être joyeuse, mais qui s’éteignit dans un sanglot.
Elle s'enfuit dans le jardin.
— Elle regrette beaucoup de vous quitter, à ce que je vois, dit la bonne madame Zaptine, cherchant à atténuer ce que sa première remarque pouvait ayoir de désobli-
15 geant pour l'hospitalité de la princesse.
— Oui, répondit celle-ci lentement et en réfléchissant; je ne croyais pas que ce regret fût si vif... Je voudrais bien le lui épargner, et pourtant je ne vois guère...
— Bah! dit une sœur aînée, il faut bien qu’elle s’accou-
20 tume à rester à la maison. Nous n’en sommes pas sorties, nous autres, et cela ne nous empêche pas de nous porter à merveille!1 |
Platon regarda d’une façon peu'sympathique celle qui parlait et lui tourna le dos.
25 — Pauvre petit oiseau! pensa-t-il, la cage va se refermer et lui meurtrir les ailes!
Le lendemain, dès l’aube, Dosia descendit au jardin. Comme tout lui parut changé! C'était pourtant le même jardin; la planche flexible où elle avait séduit son cousin
30 était un peu plus déteinte que l’année précédente, mais les chenilles tombaient avec la même profusion. Dosia
évita la balançoiré et prit à gauche, dans les taillis de lilas en fleur.
De son côté, Platon n’avait guère dormi: il avait passé la nuit à se demander si c'était bien le changement d’air et la vie mondaïine qui avaient amaigri et pâli les joues de mademoiselle Zaptine.
Un secret désir de connaître la topographie du jardin, de s'assurer que Pierre, matériellement au moins, n’avait pas altéré la vérité, poussa Sourof à sortir de sa chambre.
Pierre n’avait pas menti: le tableau de sa folle équipée était fidèle, —en ce qui concernait le cadre; la balançoire, l’escalier périlleux, la pelouse où l’on jouait aux gore/ki,? tout était bien à sa place. La grosse tête noire du chien de Dosia s'était montrée à l'entrée d’une niche dans la cour... Platon s’enfonça au hasard dans le jardin pour boïre jusqu’au bout la coupe d’amertume et trouver le pavillon en ruine où Dosia avait demandé à son cousin de l'enlever.
Il marcha quelques minutes à l’aventure. A travers le jeune feuillage, les paillettes étincelantes de la rivière lui indiquaïent de temps en temps le chemin; au bout d’une longue zilée de tilleuls il vit apparaître le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son but à travers les méandres peu compliqués d’un labyrinthe classique.
Mourief avait décrit exactement jusqu'aux colonnes dépouillées de plâtre où la brique apparaissait comme la rougeur d’une plaie. Sourof entra sous la coupole; les bancs de pierre rongés par la mousse étaient à la place indiquée; une grosse grenouille douairière regarda fixe-
ment Platon, puis sauta de tout son poids dans l’herbe 30
qui envahissait les degrés de ce baroque lieu de repos. .
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Le jeune homme s’assit sur un des bancs humides et réfléchit. é
Tout était donc vrai! Pourquoi Mourief n’avait-il pas eu la charité de se taire? Au moins le supplice du doute et la torture de la méfiance eussent été épargnés à son ami.
— Je devais l'aimer! se dit Platon avec cette sorte de
fatalisme qui est une des originalités du caractère russe. Puisque je devais l’aimer, que! n’ai-je pu l’aimer aveuglément !
Dans l’affaissement complet du désespoir, il laissa aller sa tête sur sa poitrine et resta péniblement absorbé... Un bruit léger attira son attention: de l’autre côté du pavillon, encadrée dans un bosquet de lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et abandonnées? sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe de tête sérieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de feuillage.
Platon n’essaya pas de la rejoindre et resta tristement préoccupé jusqu’au moment où la cloche l’appela pour le déjeuner.
La maison Zaptine était le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu des autels, l’encens qu’on brâûlait pour lui dans cette demeure devait lui être particulièrement agréable, car il y séjournait de préférence.
Pendant deux grandes heures le déjeuner rassembla tour à tour les membres de la famille et les visiteurs. Par
une de ces faveurs spéciales que la Providence met en.
réserve pour les gens indécis, ceux qui avaient quelque chose à se dire ne parvenaient pas à se rencontrer, les uns entrant, les autres sortant toujours mal à propos. On finit pourtant par se réunir au complet, ou à peu près.
—Qu’allez-vous faire aujourd’hui? dit madame Zaptine. Il faudrait aller vous promener.
Une partie de plaisir fut vite organisée. On devait prendre le thé dans la forêt, puis revenir le long de la rivière, alors haute et superbe, qui baignait des prairies magnifiques. Un fourgon partit en avant avec le cuisinier, la ménagère, le buffetier et toutes les friandises imaginables.
Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calèche, les autres en drochki de campagne, — longue machine roulante où l’on ne peut guère tenir en équilibre qu’à condition d’être très tassé, en vertu sans doute de l'attraction moléculaire. Dosia avait voulu monter son cher Bayard, qui, en l’absence de sa jeune maîtresse, s'était encore perfectionné dans l’art de défoncer le tonneau. L’inspection des remises ayant prouvé l’impossibilité absolue de se servir des selles d'homme, mises hors d'usage! par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens? de monter dans les équipages.
Dosia, vêtue d’une longüe amazone en drap bleu foncé, coiffée d’un large feutre Henri IV orné du classique panache bianc,’ maniait sa monture avec une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement à côté de la calèche où sa mère faisait à ses hôtes les honneurs du domaine, mais cette sagesse forcée l’ennuya bientôt; elle cingla d’un coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds,‘ s’enleva, rua, couvrit la calèche de poussière et partit comme une flèche dans la direction de la forêt. On ne vit bientôt plus qu’un tourbillon confus sur la route poudreuse.
— Elle va se casser le cou! s’écria la princesse.
: = AR — Non! soupira mélancoliquement madame Zaptine; c’est toujours comme ça, et il ne lui arrivé jamais rien!
En arrivant sous les ombrages de la haute forêt, lan compagnie trouva le thé préparé dans une clairière. Le
5 gazon, semé de petits œillets roses, offrait le plus moelleux tapis; une grande nappe damassée brillait comme une pièce de satin blanc sur le vert de la pelouse; des” jattes de crème douce, des pyramides de gâteaux, de larges terrines en verré contenant du lait caïllé recouvert
10 de sa crème épaisse et jaune, entourées de glace pilée pour garder plus de fraîcheur, retenaient les coins de la nappe; d’ailleurs, l’air était parfaitement calme et la chaleur fort supportable, même sur la route. Mille fleurettes odorantes se cachaïient dans les taillis, à l’abri des grands
15 parasols de la fougère. En haut, dans les panaches des bouleaux, dans le feuillage bruissant des aunés, un merle jaseur jetait parfois sa fusée moqueuse par-dessus lès gazouillis confus des oiseaux du bois; de loin en loin on entendait l’appel du coucou résonner avec opiniâtreté, 20 forçant l’attention de l’oreille distraïte, pour se taire tout à coup, laissant une sorte de vide dans l’orchestre de la forêt. Dosia vint à la rencontre des équipages. Elle avait mis
pied à terre, Son chapeau à la main, sa traîne sous le bras, eïle marchait aussi à son aise que dans le salon de 25 la princesse; mais son joli visage avait perdu la mutinerie caressante qui semblait demander grâce d'avance pour l’épigramme prête à jaillir. Ses cheveux, toujours rebelies, ne flottaient plus en boucles dans un filet sans cesse débordé, Depuis qu’elle avait dix-huit ans, Dosia nattait
Son opulente chevelure; mais les tresses trop lourdes avaient entraîné le peigne et retombaient bien bas sur sa jupe sans qu’elle en prit souci. C’est ainsi qu’elle apparut à Platon, sérieuse, presque hautaine, triste, avec une nuance d’amertume dans le pli de sa bouche... Non, ce n'était plus Dosia; c'était une femme qui souffrait et qui voulait souffrir en silence.
Cette apparition resta profondément gravée dans le cœur de Sourof. Il sentait que le cerveau de Dosia travaillait. —Qu’allait-il en sortir? Sagesse ou folie? La sagesse mondaïine aurait-elle le dessus? Ou bien une Dosia mouvelle allait-elle se révéler, plus sérieuse et plus digne d’être aimée?
D'un joli mouvement de tête, la jeune fille secoua ses tresses en arrière, et sa gravité parut s'envoler.
On s’assit par terre, et mille folies commencèrent de toutes parts.
Les tasses qui se renversent, les jattes de crème qui ne veulent pas garder l'équilibre, les assiettes passées pleines qui reviennent vides, sans que personne puisse ou veuille dire comment cela s’est fait, toute cette joie folâtre des repas en plein air déborda bientôt autour de la nappe. Les sœurs de Dosia étaient fort aimables en société; elles réservaient tous leurs défauts pour la vie d’intérieur, sous ce prétexte généralement allégué, qu’en famille il n’est pas nécessaire de se gêner.
Dosia donnait le ton à ce tumulte de bonne société; son petit rire argentin retentissait de temps en temps au milieu des groupes, et Platon écoutait avec une joie mêlée d'angoisse ce rire discret, quoique épanoui, — indice d’un esprit libre et gai.
L'esprit détendu,’ il se laissa doucement bercer par cette symphonie joyeuse des rires humains mêlés à la | gaieté printanière de la forêt.
— C’est fini, s’écria Dosia en se renversant dans l’ bb une main sous la tête. Les pieds perdus dans les plis de sa jupe, elle ressemblait ainsi à ces figures d’anges dont le corps se termine en une longue draperie flottante. C’est | fini, Pierre! Maman va me gronder horriblement, mais ça | m’est égal,? tant pis pour les convenances! Je ne puis dire foi à Sophie, que je ne connais bien que depuis un an, et” vous à son mari, que j'ai connu toute ma vie. J'ai fait ce que j'ai pu pour obéir à ces convenances... J'y renonce, c’est trop difficile!
Pendant que les fiancés riaient et que madame Zaptine ébauchait une semonce, Platon se leva brusquement. Quelques-uns étaient déjà debout, car le repas touchait à sa fin.
— À moins que la Sagesse en personne ne s’y oppose, dit Pierre, coupant irrévérencieusement la parole! à sa tante, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.
Les yeux de Sophie errèrent un instant de son frère à Dosia. |
— Je n’y vois point de mal, dit-elle en souriant; mais son regard trahissait une vague inquiétude.
Dosia, toujours étendue, les yeux perdus dans le feuillage, n’avait cessé de rêver; tout à coup, ramenant son regard vers ceux qui l’entouraient, elle saisit le coup d’œil inquiet de Sophie.
D'un bond elle fut sur pied, et, quittant ce groupe, elle fit quelques pas du côté opposé à celui où Platon portait ses méditations, puis s’approcha d’un tronc d’arbre situé
près de la route, à l'extrémité de la clairière. De cette place, elle entrevoyait, au tournant du chemin capricieusement dessiné par la fantaisie des chariots, la masse sombre des équipages et les robes plus claires des chevaux qu'on n’avait pas dételés.
Elle jeta un coup d'œil de ce côté, puis s’adossa tristemént à la vieille écorce rugueuse qui avait reçu les pluies et les neiges de tout un siècle, Elle ne pleura pas... Le matin elle avait dépensé toutes ses larmes; debout, les mains pendantes, elle regardait la terre; une ombre se dessina sur le sentier; elle leva la tête. Platon, revenu devant elle, étudiait sa physionomie mobile. Elle ne parut point surprise de le voir.
— Je voudrais être morte, dit-elle avec douceur, sans autre expression qu’un peu de fatigue; — c’est difficile de vivre!
Frappé au cœur, il garda le silence un instant.
-—La vie est longue, heureusement, commença-t-il avec un vague sourire. On a le temps de changer...
Le regard de Dosia arrêta sa plaisanterie innocente, qui lui parut sonner aussi faux qu’une cloche fêlée.
— C’est trop difficile de vivre! répéta Dosia en secouant tristement la tête. Il faut pourtant tâcher de s’y habituer! Mais c’est ennuyeux!...
Elle se détacha avec effort du tronc qui la soutenait et s'éloigna. Sa jupe froissait les hautes herbes en passant; toute sa figure délicate et fragile s’élançait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui l’environnaient. Platon eut envie de l’atteindre, de l’enlever de terre et de lui dire: — Vis pour moil
—Dosia! cria Mourief de ce ton chantant que les pay-
sans emploient pour s'appeler de loin dans les bois; Dosia, veux-tu que je t’amène ton chevalier français ?1
— Oui, s’il te plaît, répondit-elle.
Platon retomba dans le gouffre de ses perplexités.
5 Pierre amena la pauvre bête, douce comme un mouton
quand Dosia ne s’en mélait pas.
— Veux-tu que je lui? fasse franchir le fossé? dit-il à sa cousine; tu le monteras sur la route.
— Pourquoi? fit Dosia; il est très bien ici.
10 À peine Pierre avait-il eu le temps de vérifier l’étrier que, s’aidant de la main qu’il songeait À péine à lui tendre, la jeune fille était en selle. Il arrangea les plis desa jupe autour de ses pieds mignons, pendant que Platon, en proie à toutes les rages de la jalousie, se demandait s’il
15 fallait ouvrir les yeux À sa sœur.
Mourief tourna vers lui son visage honnête,
— Elle va se casser le cou! dit-il à Platon en clignant de l'œil.
Dosia lui allongea un très léger coup de cravache qui
20 fit tomber sa casquette blanche dans l’herbe, et rit une seconde; puis, rassemblant son cheval sans prévenir personne, elle sauta le fossé, large de quatre piedssret arrêta sur place Bayard frémissant d’un si bel exploit.
— Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-elle en
25 flattant le cou de son cheval. Nous ne périrons pas ensemble, N'est-ce pas, mon ami?
Elle prit doucement les devants sans faire de poussière, pendant que le reste de la société s’entassait dans les équipages.
XXIV Su
Au retour, Dosia ne s’isgla point de la compagnie; trottant paisiblement, tantôt à côté du drochki, tantôt auprès de Ja calèche, elle fit preuve d’une amabilité que sa mère ne lui connaissait pas.
— Comment! chère princesse, disait madame Zaptine émue jusqu'aux larmes, c’est à vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma sauvage Dosia cette aimable jeune fille? |
— Il est bien resté un peu de l’ancienne Dosia au fond, répondait la princesse en soufiant. É
Maïs madame Zaptine n’entendait pas qu’on dépréciât sa fille;2 et l’objet de ses ‘commentaires céntinuait à trotter modestement à l’ anglaise? et à charmer l’assistance par ses réflexions judicieuses, si bien que ses sœurs, stupéfaites de cette nouveauté, publiaient positivement d’eñ
être jalouses.
LeChemin de retour suivait le bord de la rivière. A
quelque distance, sur l'autre rive, un village étageait ses maisons de bois, les unes noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dorées. Le soleil, déjà bas, envoyait au visage des promeneurs des rayons presque horizontaux, et les ombres F ’allongeaient démesärément sur le sol.
La rivière coulait assez vite, bleue et profonde. A pes” que distance devant eux, deux ou trois perchés annonçaient un gué. Beaucoup de rivières, très hautes au printemps, n’ont plus, en été, qu’un filet d’eau: les gués alors sont praticables à pied; mais là saison n'était pas assez avancée pour qu’il en fût ainsi.
| | Un paysan, conduisant une télègue attelée d’un seul cheval, descendit du village sur la rive opposée ses dans l’eau, suivant la ligne Pois problématique indiquée par les perches.
RArELeS équipakes s’arrêtèrent pour voir comment il opérerait ce passage assez périlleux. Le goût des spectacles est si naturel à l’homme, que nul me hait un peu d’émotion pour le compte d'autrui! :
Le cheval du paysan ne témoignait pas d’un empresse:
io ment prodigieux à prendre le bain#froïd que lui préparait
son maître; il ne se ‘décida qu ’âprès avoir bien renâclé
pour protester de son mieux. Voyant qu'il n’était pas
le plus fort, cependant, il avança de quelques pas, puis s’arrêta. Le paysan le laissa souffler un moment.
15 —L'eau esf haute, dit madame Zaptine; ilaura quelque
NT peine à | s'en tirer.
— Le gué est-il dangereux ? demanda Platon.
— Non... Quand on le tient, l’eau ne dépassé guère le
poitrail; mais si on le perd, le lit de la rivière déscend
20 rapidement, et alors il fat nager. - E%
Le paysan s'était remis en route; le cheval avançait avec méfiance, flairant l’eau; la charrette glissa rapide-
ment... L'homme eut de l’eau jusqu’à -mi-corps ; le cheval nspbaié et semblait vouloir se débat re dans son 25 harnais. | Doll à
—— Que Dieu me sauvel° cria le paysan avec SE 7-04 — Il a perdu le gué! s’écria-t-on tout d'une voix. Dosia, les sourcils un peu froncés, les narines dilatées, regardait de tous ses yeux, mais n’avait pas encore dit 30 un mot. ÿ \ D'un geste de chatte, site et rapide, elle ramena sur
le devant de la selle les plis traiînants de sa jupe d’amazone, cingla Bayard de sa cravache et prit le petit galop.
—Dosia! cria sa mère. Où vas-tu?
Une demi-douzaine de cris effarouchés partirent des équipages; les deux’ jeunes gens sautèrent sur la route. Mais Dosia était déjà dans la rivière. Payard connaissait le gué, lui, et n ’vaitigarde de se tromper. Il avançait vaillamment, flairant feau non par crainte, mais par précaution.
Quand Dosia Aut au milieu de la rivière, une toise environ la séparait encore du cheval en détresse qui battait
l’eau de ses ] pieds; la charrette avait presque disparu; le paysan invoqh ait tous lés saints du paradis. La jeune fille hésita un moene puis, esquissant un signe de croix rapide, elle quitta le gné; Bayard prit la nage,?et ils firent tous deux un plo) geon formidable. à
Une d'effrdi retentit sûr le rivage. Les deux jeunes gens avaient jeté bas leûrs uniformes et s’apprêtaient à entrer dans l'eau.
— Ce n'est pas la peinel® cria Dosia. Avec l’aide de Dieu!
Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet affolé,qui obéit, séntant le salut. Bayard, bien dirigé, retrouva le gué, reprit terre, et un instant après, les deux chevaux, la charrette et Dosia elle-même, tout ruisselants, arrivaient au rivage; semblables à la A de Neptune.
Le paysan se confondait en remerciements et en excuses. En
__ Tu mourras de froid, Dosia! criait madame Zaptine. Il faut avoir perdu la têtel5 Cette enfant me fera mourir.
Pendant qu’elle gémissait, Dosia était déjà loiÿBayard