‹ Dosia (volume 3)Chapitre 3 sur 30 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

Her fertile imagination is ever busy, suggesting some new and unexpected prank, which she carries out, to her own unbounded amusement and to the horror of certain relatives and friends. In spite of her original behavior, however, her youth, beauty, and arch grace sustain the interest and sympathy of the reader. At heart she is sincere, unselfish, and capable of high courage and self-sacrifice. A brief and childish escapade of hers, related at the beginning of the story, is later the cause of doubt and sorrow to herself and others. While associated with friends of greater seriousness and maturity, the development of her character is skillfully portrayed. Under certain trying circumstances, the nobler elements of her nature appear, and by an act of heroism she wins the admiration of all. The other leading personages of the story all have their own well marked individuality and share in the interest of the reader, but this interest consists largely in their relations to Dosia.

Dosia is not a difficult book and may easily be read at the beginning of the second, or even towards the close of the first year of college French, or a little later in the work of high schools. It is unexceptionable in character and may be recommended as a desirable class text. In the Notes, special passages are translated, points of syntax explained, and brief comments given upon the subject matter. From the Vocabulary, some of the most common words — certain pronouns, prepositions, conjunctions, etc. — have been omitted. On the other hand, irregular verb forms are given and referred to the proper infinitives. The definitions are sufficiently numerous and varied to meet all requirements of the text, and the more common idioms are placed under their appropriate key-words.

Columbus, Ohio, October, 1909.

C'était au camp de Krasnoé-Sélo,^ à quelques kilomètres de Pétersbourg.

On finissait de dîner au mess des gardes à cheval. Les jeunes officiers avaient célébré la fête de l'un d'entre eux, et la société était montée à ce joyeux diapason^ qui suit S les bons repas.

Une dernière tournée de vin de Champagne circulait autour de la table. La tente du mess, relevée d'un côté, laissait entrer les derniers rayons d'un beau soleil de juin : il pouvait être neuf heures du soir ; la poussière, soulevée lo tout le jour par les pieds des chevaux et de l'infanterie, redescendait lentement sur la terre, faisant un nimbe d'or au camp tout entier.

Vers le petit théâtre d'été, où la jeunesse se désennuie de son exil militaire, roulaient de nombreuses calèches, 15 emportant les officiers mariés avec leurs femmes ; les petits drochkis, égoïstes, étroits comme un fourreau d'épée, sur lesquels perche un jeune officier, — voiturant le plus souvent un camarade sur ses genoux, faute de place pour l'asseoir à son côté, — prenaient les devants et déposaient 20 leur fardeau sur le perron de la salle de spectacle.

Cette joyeuse file d'équipages roulait incessamment de

l'autre côté de la place ; mais la représentation de ce soir-là ne devait pas être^ embellie par les casquettes blanches à liséré rouge: MM. les gardes à cheval avaient décidé de clore la soirée au mess. On y était si bien ! De larges poti- 5 ches de Chine ventrues laissaient échapper des bouquets en feu d'artifice;* des pyramides de fruits s'entassaient dans les coupes de cristal; les tambours étaient copieusement garnis de bonbons et de fruits confits, — tout officier de dix-huit ans est doublé d'un bébé, amateur de friandi-

10 ses;* — de grands massifs d'arbustes à la sombre verdure cachaient les pieux qui soutenaient la tente ... ; bref, ces jeunes gens, dont beaucoup étaient millionnaires, s'étaient arrangés pour trouver tous les jours au camp un écho de leur riche intérieur citadin, et ils y avaient réussi. D'ail-

15 leurs, quand pour un dîner d'amis on se cotise à deux cents francs par tête, c'est bien le moins qu'on dîne confortablement. *

— Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?* fredonna le héros de la fête, en se laissant aller • paresseuse-

20 ment sur sa chaise, pendant qu'on servait le café et les cigares.

Vous êtes ma famille, mes chers amis, ma famille patriotique, ma famille d'été, s'entend, car pour les a'utres saisons j'ai une autre famille! continua-t-il en riant de ce 25 rire gras et satisfait qui dénote une petite, toute petite pointe.

Les camarades lui répondirent par un chœur d'éclats de rire et d'exclamations joyeuses.

— J'ai même une famille pour chaque saison, reprit 30 Pierre Mourief avec la même bonne humeur. J'ai ma famille de Pétersbourg pour l'hiver; ma famille de Kazan ^

pour la chasse . . . Tautomne, veux-je dire ; ma famille du Ladoga* pour le printemps. . .

— La saison des nids et des amours ! jeta un interlocuteur un peu gai.

Le colonel, qui avait assisté au dîner, — ^ il était Tami s de toute cette belle jeunesse, — jugea que le moment était venu de se retirer, et recula son siège. Les vieux officiers, au nombre de quatre ou cinq, Timitèrent.

— Vous vous en allez, colonel ? s'écria Pierre en s'appuyant des deux mains sur la table. C'est une défection! lo le colonel qui fuit devant Tennemi I . . . £h ! vous autres,

le punch ! . . . cria-t-il en russe aux soldats de service. Présentons Tennemi au colonel, il n'osera pas abandonner son drapeau.

— J'ai un rendez-vous d'affaires,^ dit en souriant le chef 15 du régiment, vous voudrez bien m'excuser* . . . C'est très sérieux! ajouta-t-il d'un ton si grave, que Pierre et les autres officiers n'insistèrent pas.

Le colonel se retira, serrant toutes les mains et répondant à tous les sourires. 20

— Qu'il est gentil, le colonel ! dit un lieutenant, il s'en va juste à temps pour se faire regretter.

— Parbleu 1 c'est un homme d'esprit I répondit un capitaine de vingt-cinq ans environ, décoré de la croix de Saint-Ceorges,* et dont la belle figure offrait un mélange 25 très piquant de gravité et de malice. Il a vu que Pierre allait dire des bêtises, et comme il ne veut pas le mettre aux arrêts pour le jour de sa fête . . .

— Des bêtises, moi? Tu ne me connais pas! riposta Pierre avec une gravité inénarrable. 30

Tout le mess éclata de rire.

— Des bêtises ! Est-ce que c'est une bêtise que d'avoir une famille pour chaque saison? C'est au contraire le moyen de ne jamais vivre seul. Or, le Seigneur a dit à l'homme qu'il n'est pas bon d'être seul. . .

S — Monte sur la table ! cria-t-on de toutes parts. Allons, en chaire! nous allons avoir un sermon.

— Non, je ne monterai pas, fit Pierre en secouant la tête; je n'aurais qu'à mettre les pieds dans le punch.^

Le punch arrivait flambant, formidable, dans un énorme

lo bassin d'argent aux armes du régiment. Les'petits bols de

même métal, marqués aux mêmes armes, qui remplaçaient

les verres, se rangèrent autour de la coupe magistrale, en

corps d'armée bien ordonné.

Pierre prit la grande cuiller et commença à agiter con- 15 sciencieusement le liquide enflammé.

— Ta famille d'hiver, cela se comprend, dit un officier; la famille de chasse, c'est raisonnable aussi; mais que diable peux-tu faire de ta famille de printemps ?

— Est-ce que cela se demande?^ fit Pierre avec un ton 20 de supériorité sans égal.

— Mais encore ? insista un autre.

— Je lui fais la cour! jeta triomphalement le jeune officier. Il n'y a que des femmes.

Un éclat de rire roula d'un bout à l'autre de la tente et 25 revint sur lui-même comme une balle violemment lancée contre une muraille. Pierre Mourief ne put conserver son sérieux.

— Sur huit verstes carrées* de terrain, reprit-il, j'ai dixneuf cousines. Il y en a cinq dans la maison à gauche de la

30 route, en arrivant ; il y en a trois dans la maison à droite, deux verstes plus loin ; il y en a sept sur la rivière et quatre

au bord du lac. Total, dix-neuf. Et vous me demandez à quoi bon ma famille de printemps!

Il haussa les épaules et se remit à faire flamber le punch.^

— A laquelle as-tu fait la cour ? lui demanda un voisin.

— A toutes ! répondit Pierre d'un air vainqueur. 5 Il réfléchit un moment et reprit:

— Non, je n'ai pas fait la cour à l'aînée, parce qu'elle a trente-sept ans, ni à la plus jeune, parce qu'elle a dix-sept mois et demi. . . Mais j'ai fait la cour à toutes les autres.

— Oh ! si tu comptes les bébés ... dit son voisin d'un 10 air dédaigneux.

— Les bébés.? sachez, monsieur, qu'il n'y a pire coquette qu'une petite fille de douze ans; et comme elle est censée ignorer les vertus féminines, elle vient vous tirer par votre surtout et vous dit: — £h bien! cousin, vous ne me faites 15 plus de compliments?

— Accordé ! rugit la moitié du mess la plus voisine du punch.

— Mais as-tu réussi près de quelque autre cousine ? reprit l'ofïicier à la croix de Saint-Georges, en se rappro- 30 chant.

— Réussi ? . . . Hum ! . . . fit Pierre.

Après une seconde de réflexion, il éclata de rire en s'écriant:

— Oh! que oui, j'ai réussi! J'en ai enlevé une! 25

— Enlevé?

Le capitaine Sourof était devenu très sérieux.

— A quelle époque as-tu fait cette belle équipée? demanda-t-il à Pierre.

— Il y a environ six semaines,^ répondit celui-ci: c'était 30 pendant mon dernier congé.

— Et tu ne nous en as jamais parlé ? Oh ! le cachottier ! Oh! le mystérieux! Oh! le mauvais camarade! crièrent les jeunes fous en frappant dans leurs mains.

— Voulez-vous savoir mon histoire? demanda Pierre 5 Mourief en reposant sa grande cuiller.

Le punch ne flambait plus que faiblement ; les plantons avaient allumé de nombreux candélabres, il faisait clair comme en plein jour.

— Oui! oui! cria-t-on.

10 Sourof n'avait pas l'air content.

— Pierre, dit-il à demi-voix, pense un peu à ce que tu vas faire.

— Oh! monsieur le comte, répondit Pierre avec une gravité d'emprunt, soyez tranquille: on n'offensera pas

15 vos chastes oreilles.

Le comte réprima un geste d'humeur.

— Là ! dit Pierre en posant la main sur le bras du jeune capitaine, tu m'arrêteras si tu trouves que je vais trop loin.

— Ah! le bon billet!^ s'écria le voisin d'en face.

20 — Pas si mauvais! fit Pierre d'un air narquois. Vous verrez que c'est lui qui me priera de continuer. Attention ! je commence.

Le punch circula autour de la table, on alluma des cigares, des cigarettes turques, des paquitos en paille de

25 maïs, en un mot tout ce qui peut se fumer sous le ciel, et Pierre commença son récit.

— Je ne vous dirai point dans quelle maison vivait la cousine que j'ai enlevée, ni combien elle avait de sœurs;

cela pourrait vous mettre sur la voie, et je préfère laisser peser le soupçon sur ces dix-neuf Grâces ou Muses, à votre choix. Je vous dirai seulement que ma cousine . . . Palmyre . . .

— Palmyre n'est pas un nom russe ! cria une voix. S

— Disons Clémentine, alors !

— Clémentine non plus n'est pas russe 1

— Raison de plus,^ riposta Pierre, puisque je ne veux pas vous dire son nom! Ma cousine Clémentine vient d'avoir dix-sept ans,^ et c'est là plus mal élevée d'une fa- lo mille où toutes les demoiselles sont mal élevées. La cause de cette déplorable éducation est assez singulière. Ma tante Eudoxie, — je vous préviens que ce n'est pas son nom, — ma tante eut pour premier enfant une fille admirablement laide. Désolée de voir cette fleur désagréable 15 s'épanouir à son foyer,' elle s'appliqua à l'orner de toutes les vertus qui peuvent embellir une femme. Mais ma tante Prascovie . . .

— Eudoxie ! fit un cornette.

— Virginie! reprit imperturbablement Mourief. Ma 20 tante Virginie n'a pas la main heureuse.* Quand il lui arrive de saler des concombres, elle met généralement trop de sel, et quand ce sont des confitures, parfois elle n'y met pas assez de sucre. Cette fois, elle traita sa fille comme les concombres, mais à cette différence près* que 25 c'est du sucre dont elle mit trop. Bref, pour parler clair, elle éleva si bien sa fille aînée, elle lui inculqua tant de vertus et de perfections, que la chère créature devint intolérable. Sa douceur chrétienne la rendait plus déplaisante que tout le vinaigre d'une conserve... Excusez, 30 mes amis, ces comparaisons culinaires; mais si vous sa-

viez quel culte on professe pour les conserves chez ma tante Pulchérie ! . . . Enfin ma cousine première était si parfaite, que ma tante, au désespoir, déclara que son second enfant, qui se fit beaucoup attendre,^ par parenthèse, S s'élèverait tout seul. Ainsi en fut-il. Ma tante reçut du ciel une jolie collection de filles qui se sont élevées chacune à sa guise, et je vous réponds que, dans la collection, il y en a d'assez curieuses.

— Peut-on les voir ? fit un officier.

10 — Non, mon tendre ami.

— Pour de l'argent I insista un autre.

— Pas même gratis 1 répliqua Pierre. Or ma cousine Clémentine est la plus mal élevée de toutes, — jugez un peu!* Je ne vous citerai qu'un détail, il vous donnera une

15 idée du reste: lorsque à table on présente un entremets de son goût, elle fait servir tout le monde avant elle; puis, au moment oli le domestique lui offre le plat, elle passe son doigt rose sur l'extrémité de sa langue de velours et fait le simulacre de décrire un cercle sur le bord du plat

20 avec son doigt mignon. — «A présent, dit-elle, personne ne peut plus en vouloir, et tout est pour moil»

— Oh ! fit l'assistance scandalisée.

— Et elle mange tout, car c'est une jolie fourchette,* je vous en réponds. Voilà donc la cousine que j'ai enle-

25 vée. Vous me demanderez peut-être pourquoi, — quand dans la collection de mes cousines il y en a d'autres certainement moins mal élevées, même parmi ses sœurs, — pourquoi j'ai préféré celle-là. Mais c'est qu'elle a un avantage: elle est jolie comme un cœur.

30 — Blonde ? dit un curieux.

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— Châtain clair, avec des yeux bleus et des cils longs comme ça.

Pierre indiqua son bras jusqu'à la saignée.

— Grande ?

— Toute petite, avec des pieds et des mains impercep- 5 tibles, une taille fine, — fine comme un fil; — et de l'esprit ... oh ! de Tesprit !

— Plus que toi } fit le comte Sourof, redevenu de belle humeur.

— Les femmes ont toujours plus d'esprit que les hom- 10 mes! fit sentencieusement Pierre Mourief. Il y a des hommes qui veulent faire croire le contraire, mais . . .

Il passa deux ou trois fois son index devant son nez avec un geste négatif fort éloquent. Tout le mess battit des mains. 15

— Or, continua le héros, ma cousine adore l'équitation. Et de fait, elle a raison, car, à cheval, elle est divine. Elle monte un grand diable de cheval, haut comme le cheval du colonel, mais plus maigre; un de ces chevaux secs qui ruent, vous savez ? Celui-là ne dément pas les traditions 20 de sa race : il rue à tout propos et sans propos.^ Il faut voir^ alors Clémentine, perchée sur cette machine fantastique, s'incliner gracieusement en avant à chaque ruade I Pendant que cette bête de l'Apocalypse* fait feu des quatre pieds,* ma cousine a l'air aussi à son aise que si elle vous 25 offrait une tasse de thé.

— Eh 1 c'est une maîtresse femme,* ta cousine ! fit observer un officier.

— Oh ! oui, s'écria Pierre, vous le verrez bien. Or, il y a

à peu près six semaines, c'était au commencement de mai, 30

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j'étais assis sur un de ces bancs qu'on a dans les jardins, vous savez ? une très longue planche posée à ses deux extrémités de façon à fléchir sous le poids du corps. . .

— Oui, une balançoire à mouvement vertical

5 . — Justement. J'étais assis là-dessus, aidant à ma digestion par un exercice mesuré, me balançant légèrement de bas en haut^ et de haut en bas, comme un bonhomme^ suspendu à un fil de caoutchouc. Il tombait des chenilles d'un gros arbre qui ombrageait cette balançoire, — je les 10 vois encore, — lorsque j'entendis un grand fracas de portes vitrées.

— Oh ! me dis-je, une vitre cassée I

Je prête l'oreille. Non ! la vitre n'était pas cassée. — Sauvé ! merci, mon Dieu ! pensai-je en reprenant ma ciga-

15 rette.

J'avais à peine proféré cette oraison jaculatoire, que j'aperçus un tourbillon blanc qui dégringolait le long du perron. Il faut vous dire que ce perron est composé de neuf marches si hautes, qu'on se cogne les genoux contre

20 le menton quand on les monte. Jugez un peu s'il est facUe de les descendre ! Le tourbillon blanc arrive sur le gazon, m'aperçoit, s'arrête effaré, reprend sa course et se jette dans mes bras si fort, que je manque de tomber à la renverse* de l'autre côté du banc.

25 — Oh! mon cousin, je suis bien malheureuse! me dit Clémentine en pleurant à chaudes larmes.

Je l'avais reçue dans mes bras, je n'osai l'y retenir: les fenêtres de la maison nous regardaient d'un air furibond. Je l'assis sur le banc auprès de moi et je repris ma place.

30 J'avais perdu ma cigarette dans la bagarre.

— Contez-moi vos peines, ma cousine ! lui dis-je.

Elle est toujours jolie; mais, quand elle pleure, elle a quelque chose de particulièrement attrayant.

— Maman me fera mourir de chagrin ! me dit-elle en se frottant les yeux de toutes ses forces avec son mouchoir, dont elle avait fait un tout petit tampon, gros comme un 5 dé à coudre. Elle ne veut plus que je monte Bayard!

— Votre grand cheval? fis-je un peu interloqué.

— Oui! mon pauvre Bayard, il m'aime tant! Il est si doux!

Sur ce point, je n'étais pas de Tavis^de Clémentine, mais 10 je gardai un silence prudent

— Maman lui en veut,^ je ne sais pas pourquoi. . . Pour me contrarier, je crois. Eh bien! oui, il rue quelquefois; mais qui est-ce qui est parfait ?

Je m'inclinai devant cette vérité philosophique, 15

— Hier, il était de mauvaise humeur; notre juge de paix est venu avec nous à pied jusqu'au bois . . .

— Je le sais, je vous accompagnais.

— Ah ! oui. Eh bien ! arrivé au fossé de sable. Bayard s'est mis à ruer, et le juge de paix a été couvert de poui^ so sière. Ah! ah! fit Clémentine déjà consolée, en éclatant de rire; mon Dieu, qu'il était drôle I^ En a-t-il mangé, du sable!' Ça l'empêchera de parler à ses pauvres paysans, qu'il malmène ! Et maman est furieuse ! Elle dit que Bayard est une vilaine bête, et qu'il faut lui faire traîner le ton- 25 neau . . . vous savez, le tonneau pour aller chercher de l'eau de source, là-bas, dans la vallée ?

— Oui, oui, je sais.

— J'espère bien que lorsqu'on l'attellera il se dépêchera de tout casser et qu'il défoncera le tonneau. 30

— Ah!

— Maman aura beau dire,^ Bayard n*est pas une vilaine bête. Et puis, s'il a rué hier, ce n'est pas sa faute ...

— Ah ! ce n'est pas sa faute ? fis-je en regardant Clémentine à la dérobée.

5 — Non I dit-elle bravement, c'est moi qui l'ai fait ruer. Ça m'amuse; je le lui ai appris.

— Vous avez trouvé un écolier docile, lui dis-je, ne sachant que répondre.

— Oh! oui, il était peut-être un peu disposé de naislo sance, mais il est très obéissant.

— Pour cela ! * . . . ajoutai-je.

Clémentine n'y fit pas attention.

— Je le déteste, ce juge de paix, reprit-elle. Savez-vous pourquoi ?

15 — Non, ma cousine.

— Eh bien, c'est un prétendu I C'est pour cela que maman est si fâchée.

Un petit frisson de jalousie me mordit le cœur. Jusquelà, je n'avais regardé Clémentine que comme une enfant 20 absurde et charmante; mais l'ombre de ce juge de paix venait de bouleverser mes idées.

— Un prétendu pour vous ? lui dis-je.

— Pour moi, ou pour Sophie, ou pour Lucrèce, ou pour. . . ( Elle nomma encore quelques sœurs. ) C'est un prétendu

25 en général, vous comprenez, mon cousin.

L'idée de ce prétendu «en général» était moins effrayante. Cependant, je ne retrouvai pas ma tranquillité première. Clémentine, tout à fait calmée, avait mis en branle notre balançoire élastique, et le bout de son pied

30 mignon, effleurant la terre de temps en temps, nous communiquait une impulsion plus vive. Machinalement, je

me mis à l'imiter, et pendant un moment nous nous balançâmes sans mot dire.

— Dites donc, mon cousin ? fit tout à coup Clémentine, est-ce qu'on se marie dans les gardes à cheval ?^

— Mais oui, ma cousine, on se marie . . . certainement ! 5 Pas beaucoup, mais enfin . . .

— Pas beaucoup ? répéta Clémentine en fixant sur moi ses jolis yeux bleus encore humides de larmes.

— C'est-à-dire qu'il y a beaucoup d'officiers qui ne se marient pas, ou qui quittent le régiment lors de leur ma- 10 riage ; mais il y a aussi des officiers mariés.

Clémentine continuait à se balancer; moi aussi. Une grosse chenille tomba sur ses cheveux.

— Permettez, ma cousine, lui dis-je; vous avez une chenille sur la tête. 15

Elle inclina sa jolie tête vers moi, et je m'efforçai de dégager cette sotte chenille des cheveux frisés et rebelle^ où elle s'accrochait. Ce n'était pas tâche aisée : la maudite créature rentrait et sortait ses pattes d'une façon si malencontreuse^ que j'avais grand'peur de tirer ces beaux 20 cheveux châtains. Mes mains, d'ailleurs, étaient fort maladroites. Je réussis pourtant.

— Voilà qui est fait,' ma cousine, lui dis-je.

Je me sentais fort rouge. Elle n'avait pas bronché.

— Merci ! dit-elle. 25 Et nous recommençâmes à nous balancer.

Je ne sais quel lutin se mêlait de nos affaires; — une seconde chenille tomba, cette fois sur l'épaule de Clémentine. Je la saisis sans crier gare.

— Il en pleut donc?* dit-elle tranquillement en levant 30 les yeux vers l'arbre.

— AUons-nous-en, lui dis-je, mû par une certaine envie de l'entraîner dans les allées désertes et ombragées du vieux jardin.

— Mais non, dit-elle ; c'est très amusant de se balancer* 5 S'il tombe des chenilles, vous me les ôterez.

— Je ne demande pas mieux, ma cousine, répondis-je. En même temps je touchai la terre du pied, et nous

voilà repartis. Hop! hop!

Au bout d'un moment, Clémentine me dit sans lever 10 les yeux:

— Est-il vrai, mon cousin, que je sois si méchante f

— Mais non ... lui répondis-je. Vous êtes seulement un peu . . . fantasque.

— Maman me dit que je suis détestable, et que per- 15 sonne ne peut m'aimer.

— Oh! par exemple!^ fis-je avec chaleur.

— Vous m'aimez, vous ? dit-elle ingénument, en plongeant ses yeux droit dans les miens.

— Oui, je vous aime ! m'écriai-je tout éperdu.

20 Les chenilles. Bayard, le juge de paix et cette balançoire endiablée m'avaient fait perdre la tête.

— Là ! quand je le disais ! * fit Clémentine triomphante. •Eh bien ! mon cousin, épousez-moi !

Je vous avoue, mes amis, que, quand je repense à cette 25 matinée, je suis absolument honteux de ma sottise. . .

— Il n'y a pas de quoi ! • dit tranquillement Sourof.

— Tu trouves,* toi ? Eh bien ! je ne suis pas de ton avis, mais j'avais perdu la tête, vous dis-je. . . — Oui, je t'épouserai, chère enfant! m'écriai-je en arrêtant si brusquement

30 le mouvement de notre balançoire, que nous faillîmes tomber tous les deux le nez en avant.* Je la retins en •

passant un bras autour de sa taille; mais elle se dégagea doucement, posa le pied à terre, et hop! hop!

— Quand ? me dit-elle.

— Quand tu voudras! O Clémentine! comment n'ai-je pas compris que je t'aimais? 5

Je lui en débitai comme ça pendant un quart d'heure. Elle m'écoutait tranquillement et souriait d'un air ravL

— Nous irons à Pétersbourg, disait-elle.

— Oui, ma chérie, et au camp. . .

— Au camp ? Ce doit être bien amusant ! 10 Un éclat de rire interrompit l'orateur.

— Est-ce de moi, messieurs, ou d'elle que vous riez ? fit Pierre en se levant.

Il avait arrosé son récit d'un certain nombre de verres de punch, et ses yeux n'annonçaient pas des dispositions 15 trop pacifiques.

— C'est que je n'entends pas qu'on rie ni de l'un ni de l'autre! continua-t-il.

Sourof le tira par la manche.

— C'est du camp que nous rions I lui dit-il. Continue I 20

— Bon! fit Mourief. C'est que ce n'est pas risible au moins !

— Non, non, va toujours 1 ^

— Eh bien ! messieurs, nous voilà fiancés. Seulement, me dit Clémentine, n'en parle pas à maman : tu sais quel 25 est son esprit de contradiction ; — nous en parlerons quand il sera temps. . . Fort bien ; mais j'avais oublié que mon congé allait finir, et que je partais le surlendemain.

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— Vous me croirez si vous voulez, mes chers amis, continua Pierre après avoir fait circuler le punch autour de la table: la perspective de ce mariage ne m'effrayait pas du tout.

5 — Parbleu ! une si jolie femme ! fit-on de loin.

— Jolie, oui, mais pas commode ... un peu dans le genre de son cheval, qui ruait d'une façon si obéissante ! Mais dans ce moment-là je n'y pensais pas. D'ailleurs, c'était l'heure du dîner. Clémentine s'envola, je la suivis.

10 Elle grimpait bien mieux que moi cette espèce d'escalier en casse-cou dont je vous ai parlé, et je ne la retrouvai qu'à table, tirant les oreilles à sa plus jeune sœur, qui poussait des cris de paon.^ Ma tante eut beaucoup de peine à rétablir un semblant de calme dans cet intérieur

15 agité par le vent d'une tempête perpétuelle, — au moral, s'entend.* Le silence se fit devant les assiettes pleines de soupe trop grasse, que le cuisinier de ce château fait à la perfection. Ma bonne tante, qui est maigre comme un clou, se délectait.

20 — Oh ! la bonne soupe ! disait-elle de temps en temps.

Ma fiancée, d'un air innocent, dégraissait la sienne par

petites cuillerées dans l'assiette de son voisin, le prêtre

de la paroisse, invité, ce jour-là, à l'occasion de je ne sais

quelle fête. Le brave homme ne s'en apercevait pas, ab-

25 sorbe qu'il était dans l'explication épineuse d'un litige clérical. Nous étouffions tous nos rires. Enfin ma tante s'aperçut du manège de sa fille.

— Oh! fi! l'horreur! s'écria-t-elle.

— J'ai fini, maman! répondit ma fiancée en se hâtant d'avaler son potage.

Elle posa sa cuiller sur son assiette et promena sur rassemblée un regard satisfait.

Cette conduite aurait dû me donner à réfléchir.^ Eh s bien! non. Je trouvai Clémentine adorable. Elle ne prenait peut-être pas tout à fait assez au sérieux le changement qui s'était f^it dans son existence, mais elle était si bien comme cela!

Après dîner, on joua aux gorelki. Chacun prit sa cha- 10 cune,^ et les couples s'alignèrent. Vous connaissez ce jeu: celui qui n'a pas trouvé de partenaire est chargé de donner le signal et de courir après les autres. Je cherchais Clémentine pour lui donner la main, lorsqu'elle apparut, tenant par le collier un énorme chien de Terre-Neuve 15 qu'elle adore, et qui s'appelle Pluton.

— Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bête ? lui dis-je.

— C'est mon cavalier! répondit-elle en se rangeant avec son chien dans la file des couples. 20

Pluton s'assit sur sa queue et tira la langue.

— Eh bien, et moi ?

— Vous ? fit-elle en me riant au nez. C'est vous qui « brûlerez » ! •

De fait, j'étais le dernier, et il n'y avait plus de dames. 25 A la grande joie des gens sérieux restés sur le balcon, je pris la tête de la file et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situé derrière moi se sépara, et, passant de chaque côté de ma personne, essaya de se rejoindre en avant. Je feignis de vouloir saisir la 30 jeune fille, mais sans beaucoup d'enthousiasme, et le cou-

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pie haletant, réuni de nouveau, retourna à la queue pour attendre son tour. Je fis de même avec plusieurs autres: c'était Clémentine qu'il me fallait, et j'étais curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais attrapée. S Un coup d'œil furtif m'avertit que c'était à elle de courir.^ Je frappai dans mes mains: Une, deux, trois! Une boule noire passa à ma droite, un nuage blanc à ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au moment où j'allais l'atteindre ...

10 — Pille, Pluton ! cria ma fiancée.

Plutoii s'accrocha désespérément aux pans de mon surtout d'uniforme.

Je me mis à tournoyer, pensant faire lâcher prise à mon adversaire; mais celui-ci avait coutume de n'obéir

15 qu'à un mot magique dont je n'avais pas le plus léger souvenir. Moitié riant, moitié fâché, je cessai de tournoyer, et je regardai l'assistance. Ils riaient tous à se pâmer.*

Les jeunes officiers qui écoutaient ce récit ne se fai-

20 saient pas non plus faute de rire.' Pierre, très sérieux, reprit son discours après un court silence.

— Clémentine s'était laissée tomber par terre et riait plus que tous les autres ensemble. Entre deux crises, ma tante, qui n'en pouvait plus,* lui criait: Fais donc lâcher

25 Pluton!

— Je ne peux pas ! . . . répondait ma fiancée en riant de plus belle.

— Eh bien ! lui dis-je, ne vous gênez pas ! Quand vous aurez fini. . .

30 Et je tentai de m'asseoir aussi sur le gazon ; mais Pluton, grommelant, me tira si énergiquement, que je fus

DOSI A 19

obligé de rester debout. Ëniin Clémentine reprit son sé> rieux et dit à son chien :

— C'est bon, Pluton 1

L'animal, docile, desserra les dents et vint se coucher près d'elle. C'est comme ça qu'elle élevait les bêtes. 5

Les officiers applaudirent vivement à la péroraison de leur camarade. — Après? après? cria-t-on de toutes parts.

Pierre promena sur l'assemblée un regard triomphant et reprit:

— Il n'y eut pas moyen de parler avec elle ce soir-là. 10 D'ailleurs, je lui gardais un peu rancune du procédé de son chien. J'allai donc me coucher en me promettant de lui faire entendre raison quand elle serait ma femme.

Le lendemain matin, il n'était pas ericore sept heures, j'entendis une pluie de sable, mêlé de fin gravier, tom- 15 ber contre mes vitres. Je sautai à la fenêtre, je l'ouvris et j'entendis un éclat de rire s'enfuir au loin sous les grandes allées du vieux jardin. Je fus vite habillé et vite arrivé au fond de ce mystérieux fouillis de verdure. . . Rien 1 20

Je cherchai dans tous les bosquets, dans toutes les retraites. . . Rienl

Et de temps en temps un rire argentin me défiait à travers les charmilles.

Enfin, comme je commençais à avoir envie de retour- 25 ner à la maison prendre mon café — car j'étais à jeun, — je vis, entre deux alisiers, le visage mutin de ma jeune fiancée. Je bondis vers elle, et, non sans me piquer un peu les doigts, je la saisis par la taille. . .

Ah I mes amis ! . . . je n'avais pas eu le temps de sentir 30 palpiter son cœur sous ma main, que je reçus ... j'en

rougirai jusqu'à mon dernier jour ... je reçus un maître soufflet 1

Pierre, penaud, regarda son auditoire, qui manquait absolument de gravité. Le comte Sourof souriait d'un air S content.

— Ah! ça vous amuse! reprit le héros de la fête. Eh bien! moi, ça ne m'amusa pas. Ce n'est pas gentil, lui dis-je; est-ce qu'un fiancé n'a pas le droit d'attraper sa fiancée quand elle lui fait des niches?

10 — Non ! me répondit-elle toute rouge de colère ; et, si tu recommences, je le dirai à maman.

— Mais, ma chère, quand nous serons mariés. . .

— Eh bien \ fit-elle avec un aplomb qui me renversa, ce n'est pas une raison pour être grossier, quand on est

15 marié! Jeu de main, jeu de vilain!

Elle me tira la langue, messieurs ; elle me tira positivement la langue et me tourna le dos. Je ne tentai pas de la suivre.

J'étais assis depuis cinq minutes dans la salle à manger,

20 devant ma tasse de café à la crème, bien parfumé, et je savourais avec délices les petits pains au beurre tout chauds qu'on ne fait nulle part aussi bien que chez ma tante . . . lorsque je vis entrer Clémentine. Nous étions les premiers à cette heure matinale.

25 Fort grave, encore un peu rouge de sa récente colère, elle s'assit à côté de moi, se fit donner une tasse de café et tira à elle le sucrier. La vieille gouvernante à tête de brebis,^ qui a vainement essayé d'éduquer toute cette bande indisciplinée, poussa un soupir, n'essaya pas de

30 protester et regarda ailleurs. Les doigts de Clémentine fouillaient dans le sucrier d'argent avec de petits tinte-

ments très joyeux; — elle avait mis soigneusement les pinces de côté. Délibérément, elle jeta un morceau de sucre dans sa tasse, puis, du même air tranquille, un autre morceau dans la mienne.

— Mais, cousine, lui dis-je, mon café est sucré. s

— Ça ne fait rien, répondit-elle sans se troubler; et deux autres morceaux de sucre tombèrent dans mon pauvre café. Elle remplit sa propre tasse jusqu*à la faire déborder, puis tendit le sucrier vide à la gouvernante. Je commençais à deviner son projet. lo

— Il n'y en a plus! dit-elle. Allez en chercher, je vous prie.

La pauvre gouvernante poussa un autre soupir — c'était le fond de sa conversation — et sortit avec les clefs.

— Pierre, dit Clémentine, pardonnez-moi ! 15 Je la regardai: elle avait vraiment Tair sérieux.

— Je ne vous en veux pas,^ lui répondis-je, à condition que vous ne recommencerez pas.

— Ni vous non plusl fit-elle vivement. Marché faitl Messieurs, qu'auriez- vous dit à ma place.?' 20

— Marché fait ! répohdis-je.

Elle frappa joyeusement des mains.

— Ah! la bonne vie que nous allons mener! dit-elle. Quel dommage que vous partiez demain ! . . . Mais vous reviendrez bientôt ? 25

— Certainement ! fis-je avec conviction.

La journée se passa très agréablement. Mes mains avaient de temps en temps des velléités soigneusement réprimées de rôder autour de ma cousine; mais, à cela près, tout alla fort bien. Ma tante ne gronda sa fille que 30 deux ou trois fois; ses autres filles, d'ailleurs, ne lui lais-

sèrent pas beaucoup le loisir de s'occuper d'elle. Malg^ré cela, je ne pus échanger une parole en particulier avec Clémentine, qui s'arrangeait toujours pour avoir quelqu'un en tiers* dans nos rencontres.

5 Le lendemain était le jour de mon départ Dès le matin, après avoir commandé mes chevaux pour huit heures du soir, je descendis au jardin pour essayer de causer avec ma fiancée, et j'allai me poster sur cette fameuse balançoire témoin de nos serments.

10 Je me dandinais depuis un quart d'heure, par désœuvrement, lorsqu'elle descendit le terrible perron et vint s'asseoir auprès de moi.

La circonstance était solennelle ; néanmoins, ma jeune fiancée toucha la terre du pied comme Antée,^ et hop!

15 nous voilà en l'air.

— Je pars ce soir, lui dis-je en sautillant en mesure sur la planche.

— En effet, répondit-elle sans trop de mélancolie; et quand reviendras-tu?

20 — C'est à toi de me le dire, répliquai-je. Tu m'as défendu de parler à ta mère.

— Oui, fit Clémentine d'un air pensif, sans cesser toutefois de nous balancer ; elle ferait de beaux cris si elle savait que je suis fiancée. Il faut attendre que Liouba soit

25 mariée.

Je ne pus retenir une exclamation désolée. Liouba étai^ la fille aînée dont les perfections sans nombre avaient poussé ma pauvre tante à la résolution désespérée de laisser ses enfants s'élever eux-mêmes.

— Liouba 1 Seigneur Dieu ) Autant vaut parler des car landes grecques.^

— Tu crois ? fit Clémentine d'un air soucieux. Eh bien ! Lucrèce, au moins. . .

Lucrèce avait vingt-trois ans» et son œil gauche regar- 5 dait son nez depuis le jour de sa naissance.

— Ça n'est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tête.

— £h bieni quand tu voudras) fit ma fiancée avec une résignation sereine. Tout de suite si tu veux 1 10

Je réfléchis et je me dis qu'avant de faire une démarche aussi importante il fallait bien consulter un peu mes parents.

— Non, pas toute de suite, lui répondis-je: on ne traite pas ces choses-là au pied levé. Tu m'écriras, — à la ca- 15 serne des gardes à cheval, tu sais?

— Oui, c'est entendu !

— Et tu vas me laisser partir comme ça, sans un pauvre petit baiser ?

Elle me regarda de travers. 20

— Tu m'embrasseras, dit-elle, quand nous aurons baisé les saintes images.

Cette allusion à la cérémonie de nos fiançailles ne me causa pas toute la joie que j'étais en droit d'en attendre. Néanmoins, je ne fis point la grimace, et je proférai quel- 25 ques paroles appropriées à la circonstance. Clémentine m'écoutait en se balançant, et ce balancement, auquel je participais sans le vouloir, retirait, je dois l'avouer, un peu de chaleur à mes protestations. Cependant, grâce aux jolis yeux et aux joues roses de ma cousine, je sentais 30 renaître mon éloquence, lorsque Clémentine bondit à

terre, me laissant sur la balançoire, fort interloqué, je Pavoue. Je faillis tomber de la secousse, et, pendant que je reprenais pied, elle était déjà loin.

J'entendis, deux minutes après, les gammes chromatid 5 ques les plus lamentables rouler d'un bout à l'autre du piano sous les doigts de fer de ma fantasque cousine, et je renonçai à l'espoir d'une conversation plus sérieuse. Je me trompais cependant: le ciel me réservait une surprise. Une heure avant le diner, la maison jouissait 10 de la plus douce tranquillité, à ce point que deux ou trois fois la gouvernante inquiète s'était dérangée pour s'assurer qu'il n'était arrivé aucun malheur; je fumais ma cigarette sous la marquise, quand j'entendis des cris aigus retentir à l'étage supérieure.

15 La gouvernante disparut. La voix de ma tante se fit entendre, dominant le tumulte par un formidable: — C'est trop fort, à la fin, mademoiselle !

Prévoyant une explication de famille, et naturellement doué d'une répugnance instinctive pour ces sortes de 20 choses, je m'éloignai discrètement et je m'enfonçai dans les charmilles du vieux jardin.

J'avais fait deux ou trois fois le tour du labyrinthe et je n'avais rencontré que des colimaçons, lorsque j'entendis des pas précipités, des froissements de verdure, et 2$ mon nom crié à demi- voix par ma fiancée en personne. Je m'arrêtai, je criai: — Ici! . . . Et, une minute après, Clémentine, palpitante, se jeta dans mes bras, comme l'avant-veille. Mais, craignant un second soufflet, je m'abstins de la serrer sur mon cœur.

30 — Emmène-moi ! dit-elle en fondant en larmes.

Je tirai mon mouchoir de poche, — elle avait perdu le

sien, — et j'essuyai ses yeux. Peine inutile! elle avait là deux robinets de fontaine.' Quand le mouchoir fut tout à fait mouillé, elle retendit sur un buisson pour le faire sécher, et ses larmes s'arrêtèrent d'elles-mêmes.

Nous avions gagné un petit kiosque moisi, qui formait 5 le centre du labyrinthe. C'était une espèce de couvercle porté sur huit colonnes depuis longtemps dévorées par la mousse. Le plâtre tombé par morceaux laissait voir la brique de cette laide architecture. Une peuplade nombreuse de grenouilles, choquées par notre intrusion dans 10 leur paisible domaine, sautillait çà et là d'un air menaçant.

Clémentine, qui n'aimait pas les grenouilles, s'assit à la turque^ sur un des bancs de pierre placés entre les colonnes et ramassa soigneusement ses jupes autour d'elle. 15 Elle avait l'air d'une petite idole hindoue bien gentille, — <• sans multiplication de bras ni de têtes.

— Qu'est-ce qu'il y a?* lui dis-je enfin.

-II y a que ma mère me fera mourir de chagrin 1 répondit ma cousine en pleurant à nouveau. 20

— Je n'ai plus de mouchoir, lui fis-je observer avec douceur.

Elle essuya ses yeux dans un pli de sa robe et reprit son calme.

— Je suis la plus malheureuse des filles, dit-elle en se 25 croisant les bras.

Comment faisait-elle pour garder l'équilibre, c'est ce que je me demande encore.

— Ma mère a juré de me faire mourir de désespoir!

— Qu'est-ce qu'elle t'a fait, ma pauvre chérie ? lui dis- 30 je en m'asseyant tout près d'elle.

Elle rangea un peu les plis de sa jupe, se recroisa les bras et continua.

— C'est un système! Avant-hier, c'était Bayard; aujourd'hui, c'est Pluton; demain, ce sera toi, probable-

5 ment! Tous ceux que j'aime! s'écria Clémentine en levant ses yeux indignés vers le petit couvercle en briques moisies qui nous abritait.

L'association entre Pluton, Bayard et moi ne me flattait que médiocrement; mais la fin de la phrase était un 10 heureux correctif. Je témoignai une sorte de reconnaissance par un tendre regard, et Clémentine reprit en hochant la tête avec véhémence:

— Oui! ce matin, ils n'ont pas eu honte d'attfeler Bayard au tonneau! Mon noble Bayard à ce méprisable

15 tonneau! Aussi je lui ai fait: Kt! kt! et il a tout défoncé.

Je te l'avais bien dit !

Je ne pus garder mon sérieux à l'idée de ce spectacle,

dont j'avais été privé grâce à la fâcheuse nécessité de

ranger ma valise.^ Clémentine, gagnée par mon hilarité, 20 montra ses petites dents blanches dans un éclat de rire

muet, puis reprenant sa gravité et son discours:

— J'avais besoin de me venger, dit-elle. Le cocher avait dit qu'on ferait un autre brancard beaucoup plus long, et qu'alors Bayard aurait beau ruer,^ une fois

25 attelé, il ne pourrait plus rien casser. . . Il n'est pas bête, le cocher! fit-elle en se tournant brusquement vers moi.

— Non, il n'est pas bête ! répétai-je d'un air convaincu. J'étais décidé à dire comme elle."

— Mais il est méchant, reprit ma fiancée, puisqu'il a 30 trouvé moyen de réduire mon brave Bayard au vil métier

de porteur d'eau I Je voulais donc me venger. . . Tu sais que je couche dans la chambre de ma sœur Lucrèce ?

— Non, je ne le savais pas.

— Eh bien ! c'est la vérité. Or, elle déteste les chiens en général, et mon chien Pluton en particulier. Alors, 5 pendant qu'elle faisait la sieste sur so^ lit, j'ai été chercher Pluton, je lui ai mis des chiffons autour des pattes, — il s'est laissé faire '} il est si bon ! c'est un agneau ! . . .

J'avais bien des raisons pour ne pas adorer cet agneau- Ikf mais je les gardai pour moi. 10

— Alors, continua-t-elle, vois-tu d'ici Pluton avec des bottes fourrées, montant l'escalier? Je le tenais par le collier et je lui disais à l'oreille: Tout beau!^ Il marchait bien doucement, et nous sommes entrés dans la chambre. Je lui ai montré mon lit* Il a tant d'esprit! il a compris 15 tout de suite, et il a sauté dessus. Ma soeur a un peu remué, mais elle ne s'est pas réveillée. C'est ce que je voulais. J'ai tourné la tête de Pluton du côté de la chambre; — ça, par exemple, ça n'a pas été facile; — je l'ai couché sur l'oreiller, je lui ai passé une camisole, je lui 20 ai jeté un châle sur le corps, et après avoir démailloté ses belles grosses pattes noires, je les ai allongées sur le matelas. Jamais tu n'as vu douceur pareille. Ah! si les gens valaient mon chien, le monde irait bien mieux!

J'acquiesçai d'un signe. Elle continua. 25

— J'ai donné mes ordres à Pluton et je suis allée m'asseoir près de la fenêtre avec mon ouvrage. Comme Lucrèce ne se réveillait pas, j'ai toussé un peu. . . Elle ouvre les yeux, se retourne, et tout près d'elle, couché sur mon lit, à ma place, elle voit la figuje noire de Pluton 30

qui la regardait en tirant la langue. Il avait chaud, tu comprends, sous ce châle. . . Si tu savais comme elle a crié!

Je riais de si bon cœur, que Clémentine devint toute 5 triste.

— Oui, oui, dit-^Ue, c'est très drôle, mais elle a appelé maman, qui est venue ; on a voulu battre mon Pluton ! Il s'est levé, il a déchiré ma camisole, il a grogné, montré les dents, et maman a décidé qu'on l'enverra à la métairie

10 que nous avons à cinquante verstes^ d'ici. . . L'exil! pauvre Pluton ! . . . Et moi, que vais-je devenir ? On rosse Bayard, on exile mon chien, et tu t'en vas!

Elle recommença de pleurer, et cette fois je ne lui offris pas de mouchoir: j'étais ému de sa douleur sincère,

15 bien qu'il fût difficile de reconnaître la part qui m'en revenait' entre son cheval et son chien.

Elle sauta à bas de son banc, tenant toujours sa robe un peu relevée, de crainte des grenouilles. Ses jolis petits pieds, chaussés d'étroites bottines mordorées, brillaient

20 comme du bronze sur le vieux pavé.

— Emmène-moi ! dit-elle. Je ne veux pas rester ici !

— Mais, ma chérie ! . . . lui dis-je.

— Emmène-moi ! dit-elle en frappant de son petit pied doré.

25 — Je ne puis pas ainsi. . .

— Enlève-moi! on enlève les jeunes filles dans les romans, et on les épouse. Tu m'amèneras à tes parents; ils me connaissent bien! Ton père m'aime beaucoup. Enlève-moi!

30 — Mais, ma mignonne. . .

— Tu ne veux pas? C'est donc que tu ne m'aimes pas!

Oh! le monstre, qui a menti! Eh bien! moi, je ne rentrerai pas dans cette méchante maison oîi Ton crie toute la journée, oli Ton se dispute, oîi l'on ne m'aime pas . . . je m'en irai!

— Oîi ? lui dis-je. 5 Sa colère m'amusait et me touchait à la fois.

Elle me parut tout à coup grandir d'une coudée; ses yeux lancèrent un éclair, un vrai regard de femme, non d'enfant.

— Là! dit-elle en allongeant le bras vers la rivière qui 10 brillait au soleil, à quelques pas de nous.

Elle avait dit ce mot si sérieusement, que je frissonnai.

— Non, ma chérie ! lui dis-je en lui carressant la main bien timidement: non, je ne veux pas.

— Emmène-moi, alors! fit-elle en se tournant vers moi, 15 toute pâle, les yeux gros de larmes.

Ses lèvres avaient l'expression d'un enfant boudeur qui veut qu'on le caresse et qu'on se réconcilie avec lui.

— Eh bien ! oui ! lui dis-je, à moitié fou. . .

Cette expression caressante, ces yeux pleins de prière 20 m'avaient ensorcelé.

— Merci! fit-elle en sautant de joie. Ce soir.?

— Oui, ce soir à huit heures.

— Je t'attendrai au bout du jardin. Pars comme à l'ordinaire, et au bout du jardin fais arrêter ton tarantass. 25 Je te rejoindrai.

Nous n'étions pas loin de Pétersbourg: quelques heures de poste nous en séparaient. Je me dis que je la mènerais chez ma mère, aussitôt arrivé. . . Le sort en était jeté, j'épouserais Clémentine. 30

Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrêta, prê-

tant Toreille; la cloche sonnait le dîner. Elle m'envoya un baiser du bout de ses doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des grenouilles.

Je fis une sotte figure pendant le dîner. Je n'osais 5 affronter les regards de ma tante, qui me comblait d'attentions et de bons morceaux. Elle eut la bonté prévoyante de faire mettre un poulet rôti dans mon tarantass. L'idée de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa fille m'inspirait des remords au point d'arrêter

10 les bouchées dans ma gorge, ce que voyant, ma tante fit

joindre au poulet un gros morceau de tarte pour souper.

Le regard de ma fiancée suivit joyeusement la tarte, et,

audace insigne! elle me cligna de l'œil I Cette jeune fille

n'avait pas idée de mes tourments ! . . . Enfin vint le soir,

15 et l'heure du départ. Mon tarantass, attelé de trois chevaux de poste, arriva tout sonnant et grelottant devant le perron. Ma tante me bénit; toutes mes cousines me souhaitèrent un bon voyage, je grimpai dans mon équipage, dont, à la surprise générale, je fis lever la capote,

20 malgré la beauté de la soirée; je m'assis, et, — fouette cocher ! — je laissai derrière moi la demeure hospitalière envers laquelle je me montrais si ingrat

Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou trois officiers, vaincus par le nombre 25 des flacons vidés, sommeillaient placidement ; le reste de l'assemblée attendait avec curiosité la fin de son récit.

Le comte Sourof, devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des yeux.

— Je vous ennuie ? fit celui-ci d'un air innocent

— Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.

— Ah I je t'y prends. Vous êtes témoins, messieurs et amis, que c'est Sourof qui m'a dit de continuer; je l'avab prédit ! Vous en prenez acte ? 5

— Oui! oui! lui répondit-on de tous côtés. Le jeune comte sourit.

— Eh bien ! je te le dis une fois de plus, continue ! ditil de bonne grâce.

Pierre lui fit le salut militaire et reprit son récit après lo avoir mis sa chaise à l'envers pour s'asseoir à califourchon.^

— Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait été ordonné, et je fis arrêter mon équipage. Personnel Un instant je crus que cette proposition d'enlèvement 15 n'avait été qu'une aimable mystification de ma charmante cousine, et je ne saurais dire qu'à cette idée mon cœur éprouvât une douleur bien vive ; mais je faisais injure à Clémentine. Je la vis accourir dans l'allée, un petit paquet

à la main: elle ouvrit la porte palissadée^ qui donnait sur 20 la route, et, d'un saut, bondit dans la calèche. Je sautai après elle.

— Touche ! dis-je à mon postillon. Finnois flegmatique qui s'était endormi sur son siège pendant cette pause.

Quand vous aurez une femme à enlever, mes amis, je 25 vous recommande de prendre un cocher finnois; ces gens-là dorment toujours, ne tournent pas seulement la tête et ne se rappellent jamais rien. Au fait, vous savez cela aussi bien que moi, et ma recommandation était inutile. 30

Mon postillon se secoua, secoua aussi les rênes sur le

dos de ses bêtes, fit entendre un sifflement mélancolique, et nous voilà partis.

Dès que je fus remis c d'une alarme si chaude»,^ je me tournai vers ma fiancée. Elle me mit dans les mains son 5 petit paquet. ^.

— Tiens, dit-elle, pose ça quelque part.

— Qu'est-ce que c'est? lui demandai-je en palpant des objets ronds; l'enveloppe était un fin mouchoir de batiste noué aux quatre coins.

10 — Ce sont des provisions de bouche pour la route, me répondit-elle.

Je dénouai le mouchoir, curieux de savoir ce que Clémentine appelait des provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noir, coupée en deux et repliée 15 sur elle-même, avec du sel gris au milieu, — et deux oranges.

La situation était si grave, que cette découverte me laissa sérieux.

— J'ai volé les oranges à la femme de charge, dit-elle, 20 et le pain noir à la cuisine. Je voulais prendre aussi des

confitures, mais je n'ai pas trouvé dans quoi les mettre.

— Ça n'aurait pas été bien commode, lui fis-je observer, et puis nous n'avons pas de pain blanc.

— Oh I fit Clémentine, les confitures, ça se mange sans 25 pain!

Il n'y avait rien à répondre. Aussi je gardai le silence.

Nous roulions, — pas très vite; les chevaux qui nous

traînaient avaient évidemment couru au moins une poste

le jour même. Singulier enlèvement! Une jeune fille qui

30 emporte pour tout bagage^ un mouchoir de batiste, —

et des chevaux qui ne peuvent pas courir!

— Va donc plus vite ! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le réveiller.

— Ça ne se peut pas,^ Votre Honneur I répondit-il d'un air ensommeillé, en se tournant à demi vers nous. Le cheval de gauche a perdu un fer, et la jument de bran- s card boite depuis deux. ans. Mauvais chevaux, Votre Honneur, il n'y a rien à faire !

Puisqu'il n'y avait rien à faire, je me rassis, dépité. Clémentine riait:

— C'est très amusant! disait-elle. Comme c'est amu- lo santi

Notez qu'il faisait encore très clair, et que nous croisions à tout moment des paysans qui revenaient du travail. Ils ôtaient leur chapeau et restaient bouche béante à nous regarder sur le bord de la route. Clémentine leur 15 faisait de petits signes de tête fort bienveillants.

— Mais, ma chère, lui dis-je, tu veux donc qu'on coure après nous?

— Ohl il n'y a pas de danger 1 fit-elle en secouant la tête. Pourquoi veux-tu^ que ces gens aillent raconter chez 20 nous que je me promène avec toi sur la route ? Et puis, quand ils le diraient, on croirait que c'est une de mes folies.

C'était vrai pourtant ! mon excellente tante était si loin de me soupçonner, que, lui eût-on dit que je fuyais avec 25 sa fille sur la route de Pétersbourg, elle n'eût pas daigné y attacher d'importance.

Cette pensée m'avait amoindri à mes propres yeux. Nous traversions une forêt peu éloignée de la maison de ma tante; il n'y avait plus de paysans sur la route, le 30 soleil était couché, les rossignols chantaient à plein gosier

dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir; — je me sentis plein d'audace, et je résolus de profiter des avantages que me donnait ma situation.

— Cher ange ! . . . dis-je à Clémentine en me rappro- 5 chant, non sans une infinité de précautions.

Clémentine fouillait dans sa poche avec une inquiétude évidente.

— Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde.

10 — J'ai oublié mon porte-monnaie 1 fit-elle avec désespoir.

— C'est un détail. Combien y avait-il dans ton portemonnaie ?

— Soixante-quinze kopecks,^ répondit-elle en tournant 15 vers moi ses grands yeux pleins de trouble.

— Ce n'est pas une fortune; ma mère te donnera un autre porte-monnaie, lui dis-je par manière de consolation.

— C'est ma tante Mourief qui va être étonnée ! s'écria Clémentine en frappant des mains. Quelle surprise!

20 J'adore les surprises.

Ma mère aussi adorait les surprises, mais je n'étais pas sûr que celle que nous lui préparions fût de son goût.

Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai

25 encore un peu de ma jolie fiancée, et je glissai tout doucement un bras derrière elle. Comme elle se tenait droite, elle ne s'en aperçut pas. J'en profitai pour m'emparer de sa main gauche: elle me laissa faire, parce que je regardais attentivement ses bagues.

30 — Ma chère petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux!

— Oh ! oui, répondit-elle, tu feras venir Bayard et Pluton, n*est-ce pas ? Maman ne te les refusera pas.

Certes non, ma tante ne les refuserait pas, et c*est précisément ce qui me chagrinait, car ces deux animaux trop bien dressés m'opposeraient sans aucun doute une rivalité s redoutable dans le cœur de ma fiancée. Enfin, je passai outre.

— Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus. . . Est-ce que tu m'aimes, Clémentine ?

— Mais oui ! fit-elle avec une sorte de pitié. Voilà déjà lo deux fois que tu me le demandes. Combien de fois faudrat-il te le dire ?

Évidemment, ma cousine et moi, nous n'avions de commun, en ce moment, que les coussins de notre équipage; nous vivions dans deux mondes complètement 15 étrangers Tun à l'autre.

Je me hasardai à brûler mes vaisseaux.^ J'enlaçai Clémentine de mon bras droit, je l'attirai à moi et j'appliquai un baiser bien senti sur ses cheveux. . . Mais, au moment où mes lèvres touchaient son visage, sa main droite, res- 20 tée libre malheureusement, s'aplatissait sur le mien avec un bruit si retentissant,^ que le Finnois, réveillé en sursaut, se hâta de faire claquer ses rênes sur le dos de son attelage.

— Clémentine! fis-je irrité, c'est le second I 25

— Et ce sera comme ça toutes les fois que tu seras impertinent 1 me répondit-elle avec la vaillantise d'un jeune coq déjà expert dans les combats.

— Mais, que diable ! fis-je, fort mécontent, ce n'est pas pour autre chose qu'on se marie! Quand on ne veut pas 30 se laisser embrasser, on ne se fait pas enlever !

Clémentine devint ponceau, — honte ou colère, je n'en sais rien. J'étais.extraordihairement monté, et je la regardais d'un air furieux.

— Ah ! on ne se fait pas enlever ! Ah ! c'est pour m'ein- 5 brasser que tu m'enlèves 1 £h bienl attends! ce ne sera

pas long!

Elle avait détaché le tablier du tarantass et se préparait

à sauter à terre, au risque de se casser quelque chose : je

la retins, non sans peine, et mes mains, nouées autour de 10 sa taille, — non par tendresse, je vous le jure, mais pour

la protéger, — reçurent plus d'une égratignure dans la

bagarre. Elle se défendait comme un lionceau en bas

âge, mais avec une vigueur surprenante.

A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin. 15 — Je n'ai que ce que je mérite! fit-elle d'un air sombre.

Mais c'est une indignité! Un galant homme ne se conduit

pas ainsi!

J'avais tiré mon mouchoir et j'étanchais les gouttelettes

de sang qui venaient à la surface de mes égratignures. 20 Je lui montrai la batiste marbrée de petites taches roses.

— Est-ce que tu crois, dis-je, qu'une demoiselle bien élevée se conduit ainsi?

— C'est bien fait ! répliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours !

25 — Tous les jours !

— Toutes les fois que tu seras grossier !

— Alors, ma chère, lui dis-je, ce n'est pas la peine de nous marier! Nous pouvons nous quereller sans cela.

— Bien entendu! Adieu, je m'en vais. Bon voyagé! 30 Elle allait sauter. . . Je la calmai d'un mot.

— Retourne à la maison, j'ai oublié quelque chose, dis-

je à mon Finnois, que tout ce tapage n'avait réveillé qu'à demi.

Il grogna bien un peu, mais la promesse d'un rouble^ de pourboire donna des ailes à la jument boiteuse, et nous roulâmes bientôt vers la maison de ma tante, tous deux 5 fort bourrus, et chacun dans notre coin.

L'angle du jardin apparut bientôt. J'allais déposer Clémentine oU. je l'avais prise ; elle fit un geste négatif.

— Eh bien! dit-elle, que penserait-on de moi? Il faut que tu me ramènes au perron. 10

— Mais on me deniandera des explications I

— Dis ce que tu voudras : la vérité, si tu veux I

Elle se rencogna, maussade. Chose très singulière! nous n'étions plus fiancés, et nous n'avions pas cessé de nous tutoyer. A vrai dire, c'était une habitude de nos 15 jeunes années, que nous avions eu beaucoup de peine à perdre: on n'est pas cousins pour rien.

Le tarantass s'arrêta devant le perron, à l'ébahissement général de toute la maisonnée, accourue au bruit des roues. Ma tante dominait toute la famille de sa haute 20 stature, exhaussée de sa maigreur phénoménale.

— Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce qu'il y a ? s'écria la digne femme bouleversée.

— Ma cousine m'avait fait un bout de conduite,^ je vous la ramène. 25

Clémentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour éviter les reproches de sa mère sur son manque de convenance.

— Elle t'a dérangé de ta route, Pierre, me dit mon excellente tante ; pardonne-lui, c'est une enfant mal élevée. 30

— Je n'ai rien à lui pardonner, ma tante, répondis-je

de mon mieux: mais il est bien vrai que c'est une enfant.

Je repartis aussitôt, plus léger qu'une plume, je m'endormis et n'ouvris plus les yeux jusqu'à Pétersbourg. Vous 5 me demandiez ce que j'avais fait de ma cousine après l'avoir enlevée? Voilà ce que j'en ai fait, et si Platon y trouve à redire, je suis prêt à accepter ses reproches.

Platon était le comte Sourof, qu'on plaisantait souvent de ce prénom, si bien d'accord avec sa sagesse et sa 10 philosophie souriante.

— Platon n'y voit rien à redire, répliqua celui-ci, mais ton histoire est excellente, et tu nous as bien amusés. Je te vote une plume d'honneur.

— Assez bavardé! Des cartes! cria un de ceux qui 15 avaient dormi.

On apporta des cartes et des rafraîchissements. Le reste de la soirée s'écoula comme toutes les soirées de ce genre.

Le lendemain était un dimanche. Pierre goûtait encore 20 les douceurs d'un lit peu moelleux, quand le comte Platon entra dans sa cabane et vint s'asseoir auprès de son oreiller.

Le jeune officier bâilla deux ou trois fois, s'étira de toutes ses forces et tendit la main à son ami. 25 — J'ai la tête un peu lourde, lui dit-il, j'aurai trop dormi. ^

— Non, fit Platon en souriant, tu as trop bu.

— Moi ? Oh I peut-on calomnier ainsi un pauvre officier, innocent comme notre mère Eve !

— Après le péché ?

— Avant !

— Soit ! mettons* que tu n'as pas trop bu ... tu as trop parlé.

— Hein? fit Pierre en se mettant sur son séant. J'ai s trop parlé? Qu'est-ce que j'ai dit? J'ai dit des bêtises?

— Pas précisément. Tu as raconté une certaine histoire d'enlèvement qui, si elle est vraie. . .

— Ahl s'écria Pierre, j'ai parlé de ma cousine Dosia!

— Tu as parlé d'une cousine Clémentine, tu as eu lo l'habilité de ne pas trahir son vrai nom ; mais, mon pauvre ami, tu as fait de cette jeune fille un portrait si original et si ressemblant, que le moins habile la reconnaîtrait.

Pierre, désolé, se balançait tristement, le visage caché 15 dans ses deux mains.

— Animal! s'écria-t-il, triple sot!... Et... qu'est-ce que j'ai bien pu dire?

Platon lui esquissa en quelques mots le récit de la veille.

— Ah! soupira Pierre satisfait, je n'ai pas brodé au 20 moins! Je n'ai dit que l'exacte vérité. . . In vino veritas\ . . Et tu m'as laissé aller, toi, la Sagesse ?

— Comment veux-tu arrêter un homme un peu gris qui s'amuse à amuser les autres ? Tu as eu un succès fou avec ton histoire. . . 25

Le front de Pierre s'éclaircit: on n'est jamais fâché d'apprendre qu'on a eu un succès fou, lors même qu'on ne s'en souvient pas, et lors même qu'on a dû ce succès à des moyens légèrement répréhensibles.

— Il faut tâcher de réparer cette étourderie, continua 30 Platon en voyant le bon effet de son discours.

— Oui, mais comment ? \ Étant d'accord sur la fin, les deux jeunes gens débattirent les moyens et se séparèrent au bout d'un quart d'heure.

5 Le soir même, après dîner, au moment oU les plus pressés allaient déserter le mess, Platon fit un signe, et

l'on apporta un grand bol de punch flambant, de

format beaucoup plus modeste pourtant que celui de la veille.

10 — Qu'est-ce que cela veut dire ? s'écrièrent les officiers. Quelques-uns, prêts à partir, subissant l'attraction, revinrent sur leurs pas.

— Cela veut dire, messieurs, fit Platon d'un air confus, que j'ai perdu mon pari et que je m'exécute.*

15 — Quel pari?

— Mouriëf avait parié qu'il inventerait de toutes pièces^ un petit roman, aussi bien qu'un littérateur à tous crins.* J'avais soutenu le contraire. Il nous a amusés et séduits hier soir avec son histoire d'enlèvement. J'ai

20 perdu. Je m'exécute.

— Oh! séduits, séduits! s'écria un des jeunes gens en se rapprochant. Tu n'as pas tant perdu ton pari que tu veux bien le dire, car, pour moi, je n'ai pas cru un mot de cette aventure.

25 — Ni moi! dit un second.

— Ni moi ! proféra un troisième. C'était trop joli pour être vrai !

Cette dernière réflexion mit du baume sur l'amourpropre de Mourief, qui commençait à s'endolorir. 30 — Et puis, conclut un quatrième, quel est l'homme assez modeste pour raconter une histoire oli il joue un

rôle si peu brillant? On est plus chatouilleux quand il s'agit de soi-même!

Pierre échangea un sourire avec son ami.

La conversation, une fois détournée de la véritable piste, s'égara de plus en plus, et le punch disparut au 5 milieu de^ la gaieté générale.

L'heure venue, les deux jeunes gens reprirent ensemble le chemin de leurs baraques. L'air était chargé d'une senteur aromatique, particulière, celle des bourgeons de peuplier nouvellement éclos. Cette belle nuit de juin, 10 presque sans ombres, ne provoquait sans doute pas aux confidences, car ils marchèrent silencieux jusqu'au moment de se séparer.

— Ta cousine Dosia est-elle vraiment si mal élevée? dit tout à coup Platon au moment d'entrer dans sa ba- 15 raque.

— Ah ! mon cher, je ne sais pas au juste ce que j'ai dit, mais tout cela est fort au-dessous de la vérité: il m'aurait fallu parler vingt-quatre heures sans désemparer pour te donner une idée à peu près exacte de cette fantasque 20 demoiselle.

— Bonsoir, fit Platon en lui tendant la main.

— Bonsoir ! répondit Pierre, qui s'en alla d'un pas agile et souple.

Platon le regarda s'éloigner, réfléchit un moment, puis 25 rentra dans sa petite isba et s'endormit sans perdre une minute à de plus longues réflexions.

Le comte Platon Sourof avait une sœur, la princesse Sophie Koutsky, aussi raisonnable, aussi sensée que luimême. De toute sa vie, elle n'avait fait qu'une folie, commis qu'une imprudence, celle d'épouser à dix-sept ans 5 un mari malade, qu'elle aimait tendrement, qu'elle avait soigné avec tout le dévouement possible, et. qui l'avait laissée veuve au bout de dix-huit mois.

— Vous ne faites jamais de bêtises, ma chère, lui avait dit à ce sujet la grande-duchesse N. . . dont elle était la

10 filleule ; mais il paraît que vous avez l'intention de réguler d'un seul coup tout votre passé et tout votre avenir, en fait de folies.

Sophie s'était contentée de sourire et de baiser respectueusement la main de son auguste marraine. Huit jours

15 après, le prince Koutsky, un rayon de bonheur sur son visage émacié par les fièvres, conduisait à l'église celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de temps qu'elle devait encore durer.

— Si Koutsky était riche, passe encore,^ disait un gros 20 général d'artillerie aussi intelligent que ses boulets de

canon. Mais il n'a pas le soul Que peut-elle aimer dans ce fiévreux?

— Le sacrifice 1 lui jeta bien en face une belle enthousiaste de vingt ans.

25 Le général s'inclina d'un air aimable et balbutia un compliment ; mais il n'avait pas compris, et il n'était pas le seul.

Sophie Koutsky soigna en effet son mari jusqu'au dernier moment, le mit de ses mains dans le cercueil, prit le

deuil de veuve et continua à vivre aussi calme, aussi raisonnable que j&mais.

Ce qu'elle avait recherché dans le mariage était, en effet, cette soif du martyre qui tourmente les grandes âmes. Elle avait aimé Koutsky parce qu'il était malade 5 et condamné à mourir bientôt ; elle avait vu une bonne œuvre à faire en donnant à ce mourant les joies du foyer domestique, d'un intérieur harmonieux,^ d'une tendresse infatigable et dévouée.

Si son mari n'eût pas pris les fièvres au Turkestan en 10 servant son pays, elle eût peut-être été moins généreuse ; mais dans de telles circonstances il lui semblait payer sa dette à l'humanité et à son pays tout ensemble.

Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu'elle comptait faire. 15

— Vivre un peu pour mon plaisir, répondit-elle.

En effet, depuis trois ou quatre ans qu'elle était veuve, on la voyait à peu près partout oh une honnête femme peut se montrer seule. Grâce à cette dignité simple, à cette aisance tranquille et calmante, pour ainsi dire, qui 20 lui servait d'égide, sa grande jeunesse n'avait pas été un obstacle à sa liberté.

La famille avait d'abord parlé de la nécessité d'un chaperon ; mais la princesse, sans s'en offusquer d'ailleurs, avait repoussé cette idée. 25

— Mon chaperon serait ou une vieille femme véritablement digne de respect, — et en ce cas il me faudrait la ménager et la soigner, ce qui me couperait les ailes, — ou une demoiselle de compagnie nullement vénérable, que je pourrais traîner partout à ma suite, mais dont la protec- 30 tion ne serait pas sérieuse. Alors, à quoi bon? Laissez-

moi comme je suis, et si je fais quelque sottise, nous en reparlerons.

Cette façon sommaire de régler les questions de convenance avait d'abord un peu ému la famille; puis f Sophie

5 était si sage» que les bonnes gens avaient cessé de s'occuper de ses petites fantaisies innocentes.

Le prince Koutsky n'avait pas laissé grand'chose^ à sa veuve; mais Sophie était riche de son chef,' et sa fortune bien ordonnée lui permettait de vivre grandement. Son

lo principal plaisir, en été, consistait à surprendre de temps en temps quelques bonnes amies en venant passer une journée avec elles, dans les environs, et parfois il lui arrivait de venir jusqu'au camp rendre visite à son frère, qu'elle aimait beaucoup et qui la comprenait mieux que

15 pas un être au monde.

Deux ou trois jours après l'indiscrétion de Pierre Mourief, la belle princesse Sophie vint voir le comte Sourof. Ses chevaux seuls pouvaient se plaindre de son humeur errante, car elle leur imposait de longues courses; mais

20 c'étaient de vaillantes bêtes, à la fois belles et solides, et la course de Tsarskoé-Sélo,' oh elle habitait pendant l'été, jusqu'au camp de Krasnoé,* n'était pas assez longue pour les mettre sur les dents.*

La princesse passa la journée avec son frère, assista

25 aux exercices,® dîna avec lui dans son isba, et, vers le soir, la calèche à quatre places'' dont elle se servait dans ces sortes d'occasions s'avança devant la petite maisonnette en bois.

Mourief passait en ce moment. Ses occupations

30 l'avaient tenu écarté de cette partie du camp pendant la journée ; et, ne connaissant pas la princesse, il ignorait à

qui appartenait ce bel équipage. Une curiosité, provoquée peut-être moins par l'attelage de choix que par la propriétaire de ces biens, lui fit ralentir Je pas.^

Sourof, reconduisant sa sœur, sortit de Tisba.

La beauté et l'expression charmante du visage de la s princesse, sa grande tournure, sa distinction exquise frappèrent le jeune lieutenant.

Sophie venait de s'asseoir dans la calèche; son frère, appuyé sur la portière, causait avec elle; il aperçut le visage légèrement étonné de Pierre, qui se retournait pour lo voir encore cette belle personne, et, souriant, il lui fit un signe d'appel.

Mourief rebroussa chemin et vint se ranger auprès de son ami.

— Ma chère Sophie, dit le comte, tu es la plus sage des 15 femmes: tu seras peut-être bien aise de faire la connaissance du plus fou de nos jeunes braves. . . Le lieutenant Pierre Mourief, mon ami ; la princesse Koutsky, ma sœur.

Pierre s'inclina profondément. La princesse regarda un instant son frère et le néophyte. 20

— Venez me faire un bout de conduite,^ messieurs; vous ne devez pas être gens à redouter deux ou trois verstes de chemin à pied.

Les deux jeunes gens obéirent, et l'attelage partit d'un trot égal et parfait. 25

— S'il n'y a pas d'indiscrétion, monsieur, fit la princesse après les premières banalités inévitables, dites-moi pourquoi mon frère vous octroie une telle supériorité sur vos camarades de régiment.

Pierre se mit à rire.

— Demandez-le-lui, madame, répondit-il. S'il veut vous le dire, je ratifie son jugement.

— On peut tout dire à ma sœur, fit Platon d'un air S moitié fier, moitié railleur; ce n'est pas pour rien qu'on

l'a baptisée Sophie.^ On aurait aussi bien pu la baptiser Muette, car elle ne répète jamais rien.

Pierre s'inclina respectueusement, sans cesser de sourire.

10 — Fais ce qu'il te plaira, dit-il à son ami ; toi aussi, tu es si sage, si sage. . . Vraiment, madame, ajouta-t-il en se tournant vers la princesse, assise en face de lui, je ne mérite pas de me trouver en si parfaite société, je ne me reconnais pas digne. . .

15 — Raconte-moi ce qu'il a fait, Platon, dit la princesse à son frère. Tout cela, ce sont des faux-fuyants pour éviter une confession terrible, je le soupçonne. Vous avez tort, monsieur, reprit-elle en s'adressant à Mourief, la confession purifie d'autant mieux que parfois elle suggère un

20 moyen de réparer une erreur.

— Ah I madame, je n'oserai jamais. . .

— Je vais donc parler à ta place, fit Platon, qui avait son idée. Imagine-toi, ma chère sœur, que l'autre jour, pour célébrer dignement le vingt-troisième anniversaire

25 de sa naissance, le lieutenant Mourief, ici présent, s'est grisé. . .

— Oh ! grisé ! protesta Pierre. Égayé, tout au plus ! — ... En notre compagnie, continua Sourof. Tu peux

bien te douter que si j'y assistais, le mal n'était pas grave. 30 Mais il était si gai, qu'il nous a raconté tout au long les

fantaisies d'une jeune fille fort mal élevée et que, pour ma part, sans la connaître, je trouve charmante. Pierre fit une moue significative.

— Voyons, dit Platon, est-elle charmante, ou non ?

— Charmante, charmante. . . En théorie, oui . . . mais. . . 5

— Elle est fort mal élevée ? demanda la princesse.

— Horriblement.

- — Jolie et de bonne famille ?

— Oui, princesse, l'un et l'autre sont incontestables.

— C'est Dosia Zaptine! dit la princesse après une 10 seconde de réflexion.

Les deux jeunes gens se mirent à rire. Pierre s'inclina.

— Madame, dit-il, je rends hommage à votre sagesse vraiment supérieure. Près de vous, Zadig^ n'est qu'un écolier. 15

— Comment as-tu deviné ? dit Platon. Je ne savais pas qu'une telle personne existât sous la lune.

— Il n'y a qu'une Dosia au monde, répondit sentencieusement la princesse, et il était réservé à M. Mourief d'être son prophète.^ Maintenant, messieurs, si vous vou- 20 lez revenir chez vous avant la retraite, je vous conseille de ne pas perdre de temps, car vos jambes ne valent pas celles de mes trotteurs.

Deux minutes après, la calèche de la princesse disparaissait dans un nuage de poussière, et les jeunes gens 25 reprenaient le chemin du camp.

■ — Comment diable Sophie a-t-elle pu reconnaître cette demoiselle Zaptine ? murmura Platon, et d'oii la connaîtelle?

— Oh ! répondit son camarade par manière de consola- 30

tion, quand on Ta vue une fois, on ne l'oublie plus ! . . . Platon, pourquoi ne m'avais-tu jamais parlé de ta sœur ?

— Est-ce qu'on parle de la perfection ? répondit Sourof de ce ton moitié railleur, moitié sérieux, qui lui était ha-

5 bitueL Elle apparaît, et l'on est ébloui, voilà!

— C'est vrai 1 répondit Pierre, très sérieux.

Et ils causèrent chevaux jusqu'au moment de se quitter.

Sous ses dehors de gravité, Platon avait été saisi d'un

soudain désir de prendre de plus amples informations sur

10 le compte de Dosia Zaptine, et ce désir devint si vif, qu'il

profita du premier jour de liberté pour aller rendre à sa

sœur sa visite amicale.

Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois tourné, vêtue de clair,^ mais habillée dès 15 le matin, lisant assidûment un gros livre dont elle coupait les feuillets à mesure.^

— Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frère dans l'encadrement de la porte; je pensais à toi.

Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui 20 était tendue et exchangea un bon baiser avec sa sœur; puis il s'assit auprès d'elle.

Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, était meublé de quelques chaises cannelées; une table d'acajou, assez rococo, en encombrait le milieu; 25 deux fauteuils pour les paresseux, un petit canapé, une glace un peu verdâtre, — comme c'est l'ordinaire dans les maisons de campagne de Tsarskoé-Sélo, — tel était le mobilier de cette retraite modeste, et pourtant tout y

respirait une sérénité, une ampleur qui ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-être les massifs d'arbustes en fleur, disposés partout où il s'était trouvé de la place, y apportaient-ils de la sérénité, — et peut-être était-ce la grâce tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur, s

— Prends un fauteuil, dit Sophie à son frère.

— Et toi ?

— Moi, j'abhorre les fauteuils; c'est bon pour les paresseux ou pour les voyageurs qui viennent du camp visiter leur sœur chérie. Je n'habite jamais que des chaises. lo

Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau.

— Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait à cheval une vingtaine de verstes. Qu'estce que tu lisais ? 15

— \J Intelligence^ de Taine.^

— En deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m'éblouis par ta raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.

— Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le 20 premier volume à travers la table.

Et elle se remit à couper les pages avec son petit couteau d'ivoire.

— Pourquoi te dépêches-tu tant à ce travail maussade ? dit le jeune homme. Rien n'est plus déplaisant que ce 25 grincement de papier.

— C'est pour avoir fini, mon grand frère, répondit Sophie en riant.

Elle coupa rapidement les dernières pages, puis reposa le volume sur la table. 30

— Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu déjeuné?

— Non.

— Veux-tu quelque chose ?

— Quand tu déjeuneras, je t'aiderai vaillamment, mais je puis attendre.

5 La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, prenant une tapisserie, revint à sa place. Platon la suivait des yeux.

— Il y a longtemps que je te connais,* dit-il en souriant, et tu m'étonnes toujours. Quand est-ce que tu ne 10 fais rien?

— Quand je dors, répondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive parfois de rêver. . . Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort pressé' de me rendre ma visite ?

15 — Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland du fauteuil.

— Et puis ?

Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans ceux de sa sœur.

20 — Tu es sorcière, Sophie I dit-il en se levant.

— Qu'ai-je deviné, cette fois ?

— C'est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien amusant; je n'ai garde de perdre cette chance.

— Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia 25 Zaptine, fit tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai

prévenu ta demande, et je me suis informée. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes réponses sont prêtes.

Platon, qui se promenait à travers le salon, s'arrêta devant elle et se croisa les mains derrière le dos. 30 — Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacité? lui dit-il d'un ton moitié sérieux, moitié enjoué.

— Dangereuse ? Pas pour toi, mon sage frère I réponditelle du même ton.

— Eh bien I que vas-tu me dire ? fit-il en reprenant son fauteuil et sa gaieté.

— Pose les questions, je répondrai. S

— Soit! D'abord, qui est Dosia Zaptine?

— Fédocia Savichna Zaptine est la fille d'un généralmajor en retraite, mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considérable de sœurs, je ne sais plus au juste combien. . . 10

— Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon.

— Vraiment ? Ça fait le plus grand honneur à ce jeune homme! Je ne croyais pas trouver en lui l'étoffe d'un calculateur. 15

— Oh ! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu'à six; et encore quand il s'agit de cotillons.^

— Tu me rassures, répondit la princesse avec son calme habituel. Eh bien! mettons que Dosia ait cinq ou six sœurs. Sa mère est née Morlof ; — bonne noblesse; — 20 la famille n'est pas dépourvue de fortune, et il n'y a pas d'héritier mâle. Est-ce là ce qu'il te fallait en fait de renseignements ?

— A peu près. Seconde question: le portrait que Pierre

a tracé d'elle est-il exact? 25

— Je te ferai préalablement observer que je ne sais pas quel portrait a tracé M. Pierre, — mais il doit être exact, puisque sur une simple indication j'ai reconnu l'originaL

Platon s'inclina en guise d'acquiescement.

— Alors, fit-il après un court silence, elle est très mal 30 élevée ?

— Absolument ! Elle tire pas mal le pistolet ; ^ c'est son père qui lui a appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un été entier dans une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible ; Dosia pouvait avoir

5 une dizaine d'années. Son professeur est mort, mais la casquette est restée, avec le goût du pistolet. Je me rappelle avoir vu, un certain printemps, Dosia arroser des pois de senteur, — qu'elle avait plantés dans une assiette à soupe, — au moyen de cette casquette-cible, tellement 10 criblée de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir.

Ici Platon ne put conserver son sérieux, et la princesse lui tint compagnie.

— Et le reste ? fit-il quand il eut recouvré la parole.

— Le reste? Il y a à prendre et à laisser. J'ai dans 15 l'idée qu'elle sait imparfaitement la géographie: elle m'a

adressé sur Baden-Baden^ des questions qui m'ont fait soupçonner qu'elle croyait cette ville située sur les bords du Niagara. Maintenant, je ne suis pas sûre qu'elle mette le Niagara en Amérique. Blondin* lui a singulièrement

20 brouillé les idées avec ses pérégrinations; Blondin était son héros à l'époque oU la casquette lui servait d'arrosoir. Elle rêvait de se promener à cheval sur une corde tendue en travers du Ladoga*. . . Elle m'a même demandé si ce serait très difficile. Je lui ai répondu que le difficile ne

25 serait pas de se promener, mais de décider le cheval.

— Le cheval qui rue?

— Ah ! tu le connais ? Oui, le cheval qui rue ou même un autre,

— En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a 30 donc renoncé à son projet?

— Après quelques essais infructueux sur une ligne tra-

cée par terre, elle a dû renoncer à son rêve, non sans un grand crève-cœur. En histoire, elle est très forte, — elle a dévoré un tas énorme de gros volumes dans la bibliothèque de son père; mais ces lectures n'ont pas modifié ses idées sur la géographie. Elle écrit très correctement s les quatre langues, russe, allemande, française, anglaise; — elle joue du piano très bien, quand elle veut, mais elle ne veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et ignore absolument les premiers principes de l'arithmétique. lo

— C'est complet I dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espèce de personne est donc sa mère ?

— La femme la plus posée, la plus méthodique, la plus sérieuse qui se puisse voir: maigre, maladive, un peu mélancolique, ignorante comme une carpe et pleine de foi 15 dans la perfection des gouvernantes étrangères, — ce qui explique un peu l'éducation bizarre de Dosia.

— Et les autres sœurs ?

— Ce sont de sages personnes, très rangées, pédantes même. . . Explique qui pourra^ ces anomalies. Un farfadet 20 a dû se glisser dans le berceau de Dosia le jour qu'elle est née; en le cherchant bien, on le trouverait peut-être dans ses tresses ou dans les plis de sa robe.

— Et le moral ? fit Platon redevenu soucieux.

— Le moral est excellent, il rachète le reste. 25 Les yeux du jeune officier exprimèrent une série

d'interrogations si éloquentes que la princesse se mit à rire.

— Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomnié sa charmante cousine; s'ils se sont querellés, il est certain qu'il 30 n'a pas eu le dessus, car Dosia a un caquet de premier

ordre. Mais le moral, je le répète, n'en est pas moins excellent. Cette petite fille a très bon cœur, — non pas ce bon cœur qui consiste à donner à tort et à travers ce qu'on possède; mais elle a le cœur généreux et paye de S sa personne^ à l'occasion. Je l'ai vue, en temps de fièvre, porter des secours à ses paysans, comme une vaillante qu'elle est. Je l'ai vue se jeter à l'eau pour repêcher un petit marmouset de quatre à cinq ans qui s'était avancé trop loin en prenant un bain, et que le courant emportait: 10 elle nage comme un poisson, par parenthèse; mais tout habillée, ce n'est pas réjouissant. Elle est bonne, très bonne... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse en riant.

— Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes 15 de contrastes violents sont également susceptibles de mal

et de bien. . . Mais la morale, qu'en faisons-nous dans tout cela ?

— Dosia est l'honneur même, répondit la princesse. C'est la vraie fille de son père.

20 Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'était assombrie. Il garda le silence.

— Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit affirmativement la princesse en le regardant.

— Oui ! . . . et cela me chagrine, car cette enfant, avec 25 ses défauts, me semble fort intéressante.

Et Platon confia à sa sœur les confidences caractéristiques de Pierre Mourief.

— C'est fâcheux, dit la princesse quand son frère eut fini. Mais je ne vois là qu'un enfantillage. . .

30 — Sans doute, reprit Platon. Cependant, pour celui qui l'épousera, cet enfantillage n'est pas sans conséquence.

I^a princesse ne répondît rien. La chose envisagée sous ce jour était en effet sérieuse.

Heureusement, on annonça le déjeuner, et la conversatiop prit un autre cours.

X.a journée s'écoula. Le soir venu, au moment oh s Platon se préparait à monter en selle, sa sœur l'arrêta.

— - Es-tu curieux de voir Dosia ? lui dit-elle. Platon réfléchit un moment.

— Certainement, répondit-il. Elle me fait l'effet d'un écureuil charmant et un peu farouche. lo

— Bien! Nous aurons des régates dans six semaines, je l'inviterai, — sans sa mère, — et tu la verras dans tout son beau.

Platon prit congé de sa sœur et galopa bientôt vers le camp. 15

— C'est dommage ! se dit-il tout pensif, en secouant la tête.

— C'est dommage ! répéta-t-il une seconde fois au bout d'un quart d'heure.

Surpris lui-même de cette persistance d'une même idée, 20 il s'interrogea et s'aperçut qu'il pensait à Dosia Zaptine.

— Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta scetir? demanda Pierre Mourief à son ami, deux ou trcMS jours après cette visite.

— Non. Pourquoi? 25 Pierre hésita un moment.

— Tu as dû lui donner une idée bien étrange et peu flatteuse de mon individu : les quelques mots que tu lui as

dits au sujet de ma cousine Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup^ de mon intelligence. . .

Platon se mit à rire.

— Détrompe-toi, mon cherl ma sœur ne condamne pas 5 les gens pour si peu; je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi. . . D'ailleurs, rien n'est plus facile que de t'en assurer.

— Comment cela ? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur joyeuse.

10 — £n m'accompagnant dimanche. Je dois déjeuner avec elle; nous partirons de bonne heure, avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et en large sur le chapitre de tes errements.

Pierre, enchanté, remercia son ami, demanda si la prin-

15 cesse excuserait la poussière du voyage, si ce n'était pas très impoli, et sur tous ces points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne demandait que cela.

Le comte Sourof était très réservé dans les présentations qu'il faisait à sa sœur. Jusque-là bien peu de ses

20 camarades avaient été admis à l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette réserve venait d'un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas que la maison d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief à l'accompagner, le comte Platon s'était

25 donc départi de ses habitudes; si on l'eût interrogé, ce sage eût peut-être perdu une parcelle de sa sérénité; il est à craindre qu'il n'eût témoigné une ombre d'humeur à l'intrus qui se mêlait de questions si délicates. Au fond, le comte Platon avait engagé Pierre Mourief à déjeuner

30 chez sa sœur parce qu'il s'en remettait à la pénétration de celle-ci pour tirer du jeune officier tous les éclairasse-

ments désirables au sujet de son escapade avec Dosia Zaptîne.

Dosia était devenue insensiblement le sujet de toutes ses rêveries inconscientes. Les cheveux ébouriffés, les bottines mordorées et les yeux rieurs de cette capricieuse s flottaient devant ses yeux comme s'il Teût connue. Il pensait à elle avec regret, comme à un jeune animal élevé avec soin, avec tendresse, et volé au moment oîi il commençait à faire honneur à son éducation. Il n'avait jamais vu cette petite fille intraitable, et il la plaignait comme lo s'il Peut aimée enfant;^ il la plaignait d'avoir, si jeune, un souvenir qu'elle voudrait plus tard pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices. . .

Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarskoé-Sélo, en calfeche, pour éviter la poussière. Pla- 15 ton se taisait. Pierre avait peine à l'imiter et se contenait pourtant, de peur de paraître indiscret. Au fond, il grillait d'adresser à son ami les questions les plus diverses sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir.^ 20

— Est-ce que ta sœur est bel esprit? demanda-t-il à Platon. Je suis si ignorant I

— Si tu es ignorant, mon bon, répondit tranquillement le jeune officier, fie-toi à ma sœur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te prêtera des livres, ne t'adres- 25 sera pas une question et te renverra penaud, pénétré du désir de t'instruire, — avec un gros bouquin sous le bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe' comme les autres.

Et, soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa entrevoir le volume de V InteUigence^^ 30 bien et dûment recouvert d'un journal français.

— Elle t'a prêté cela? fit avidement Mourief, montrele-moi !

— Oh ! tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion : tu n'y comprendras rien.

5 Pierre ouvrit en effet le livre à deux ou trois endroits différents et le rendit à son ami avec un visage piteux et défait qui amena un sourire sur les lèvres de Platon.

— Mais alors, dit le pauvre garçon, la princesse va me trouver horriblement bête ?

10 --^ Oh 1 que non I répondit son amL Elle ne pense pas que, pour n'être pas une bête, on doive comprendre d'emblée les livres qui exigent des études préparatoires. Vous vous entendrez très bien. Elle n'est pas bas bleu le moins du monde; tu verras!

15 La calèche s'arrêta devant le petit perron, et, deux minutes plus tard, Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil vert d'eau, causant avec la princesse comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes avaient disparu avec le couteau à papier, et

20 quelques romans modernes rôdaient seuls sur la table d'acajou rococo.

On déjeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les radis roses, la nappe étincelante, les bouquets de fleurs qui se cachaient dans tous les coins, les

25 yeux de velours et la robe blanche de la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bien pondéré, oh les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans l'art de composer un tableau d'in-

30 térieur avec les objets qui l'environnaient. C'était peut-

être ce qui donnait à son logis un charme indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.

Après une conversation décousue et enjouée sur les mille sujets qui circulent dans un même monde,^ la chaleur du soleil ayant diminué, vers quatre heures, la princesse $ proposa une promenade dans le parc.

Ils entrèrent par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre I<^,^ sur laquelle on lit, d'un côté, une inscription en russe en lettres d'or, et de l'autre, en français: A mes chers compagnons d* armes. Aussitôt, la fraîcheur de lo la verdure et Tombre des beaux tilleuls séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l'impression d'une vie nouvelle.

Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncèrent dans les grandes allées dont le vert foncé change 15 avec les heures du jour. Le lac, par échappées, brillait comme un bol immense rempli de vif-argent. La coupole dorée du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l'ombre les environna de nouveau, et ils avancèrent lentement dans 20 les allées sinueuses, si bien sablées qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protégées par une verdure si épaisse qu'on dirait une forêt inviolée.

Ils trouvèrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point environné d'une balustrade de pierre, 011 sans 25 doute l'ancienne cour se réunissait, sous Catherine,* pour deviser ou pour goûter, — mais, de nos jours, désert et presque négligé.

Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique: les arbres autour paraissaient plus vieux et plus vénérables 30

qu'ailleurs, et, du reste, les vieilles pierres, quelque part que ce soit, semblent toujours avoir quelque chose à vous conter.

Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé 5 plus d'une fois à la fantasque Dosia, — en ce moment même peut-être occupée à s'aveugler consciencieusement les yeux fixés sur le lac Ladoga, — peut-être aussi préparant quelque mystification inénarrable à n'importe quel personnage, — le plus sérieux étant le meilleur en pareil 10 cas. Mais personne n'avait prononcé son nom.

— Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y a-t-il loin^ d'ici à la maison du garde?

— Dix minutes, répondit le comte.

— Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je 15 meurs de soif.

Mourief se leva, empressé.

— Permettez, princesse, fit-il, j'irai.

Elle le retint du geste.

— Non, monsieur, vous êtes mon hôte, dit-elle avec la 20 grâce qui lui était particulière. Mon frère prendra cette

peine.

Platon s'éloigna aussitôt à grandes enjambées. Il avait compris que, seule avec le jeune homme, sa sœur amènerait bien plus facilement les confidences, et qu'à son

25 retour il trouverait Pierre disposé à se confesser sans réserve.

En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres, lorsque la princesse, souriant à demi, dit brusquement au jeune officier:

30 — Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si piètre opinion de ses mérites ?

DOSIA 6l

— Ce qu'elle m'a fait, princesse ? . . . s'écria l'infortuné. Il s'arrêta, net, puis reprit après une demi-seconde de

réflexion :

— £lle a failli me faire faire une sottise^ dont je me serais repenti toute ma vie. 5

— J'adore les sottises 1 répondit Sophie avec son sourire engageant. Racontez-moi celai

En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa cousine sous le toit maternel. La princesse l'écoutait tpujours avec un demi-sourire. 10

— Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine, — car dans sa colère il s'était animé, — si elle n'avait pas voulu revenir à la maison, qu'auriez-vous fait ?

— Je l'aurais amenée à ma mère, comme je le lui avais dit. Et quel savon j'aurais reçu! Encore dois-je des re- 15 merciements à cette tête folle pour m'avoir épargné cet orage-là.

— Votre famille n'eût pas été satisfaite de ce choix?

— Certes, non I Mais vous, princesse, vous qui la connaissez, à ce que je vois, aimeriez-vous à la voir des 20 vôtres ?

— Ohl moi, dit Sophie, je n'ai pas qualité pour juger ces choses-là I D'abord, je trouve Dosia délicieuse avec tous ses défauts, — et puis, je la mettrais bien vite à la raison si je l'avais seulement un an avec moi; et enfin, je 25 ne l'épouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la question du tout au tout.

— Je ne l'épouserai pas non plus. Dieu merci ! s'écria Pierre en .levant les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance. 30

— Mais, dites-moi, monsieur, si votre famille avait re-

fusé son consentement ? Il me semble que Dosia est votre cousine à un degré assez proche pour que le mariage vous soit interdit par TÊglise?* \

— J'avais pensé à cela, en effet, répondit le jeune 5 homme. Eh bien! j'aurais donné ma démission, et nous

nous serions mariés à l'étranger. Il est avec le ciel des accommodements.*

— Vous auriez encouru le risque d'une disgrâce ? -^Mon Dieu, il l'aurait bien fallu!* Une fois que* je

10 l'avais enlevée!

— Vous l'auriez épousée malgré tout?

Pierre regarda la princesse avec quelque surprise. — Puisque je l'avais enlevée ! répéta-t-il plus lentement. La princesse, baissant les yeux, savoura un moment la

15 joie très délicate et suprême de rencontrer une âme absolument droite et honnête. Elle voulut approfondir encore cette jouissance.

— Et vous ne l'aimiez pas follement ?

— Franchement, non. Je ne l'aimais pas du tout, je le 20 vois maintenant. Je sens qu'il faut autre chose que la

beauté et l'esprit pour inspirer un véritable amour.

— Ah ! vous avez fait cette découverte ? dit en souriant la princesse.

Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie 25 n'eut pas l'idée de lui demander depuis quand, car il eût été bien honteux d'avouer que cette conviction datait de l'instant même.

— Vous auriez épousé Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle ne pourrait pas vous procurer le vrai bonheur?

30 — Mais, princesse, puisque je l'avais enlevée! répéta Pierre pour la troisième fois.

Sophie tendît la main au jeune officier.

— Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous êtes un preux! mais, ajouta-t-elle en retirant sa main, bénissez le ciel de n'avoir pas poussé Pépreuve jusqu'au bout II est heureux pour elle et pour vous que l'affaire se soit terminée si 5 brusquement, car si elle n'est pas la femme de vos rêves, vous n'êtes pas non plus le mari qui lui convient.

— A quel infortuné, à quel condamné à perpétuité destineriez-vous donc la main de cette fantasque jeune personne? 10

— Ah ! voilà ! fit la princesse avec son sourire énigmatique; je n'en sais rien, mais, pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus sage que vous.

Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et des verres. On se rafraîchit, et le paysan 15 s'en retourna.

Au moment où la princesse se levait pour continuer sa promenade :

- — Vous êtes bien sur, dit-elle à Pierre, que le retour de Dosia chez sa mère ne vous a pas laissé de regrets ? 20

— Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et la plus profonde ! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-là.

— Heureuse prérogative d'une bonne conscience! dit

la princesse en s'adressant à son frère. Tu vois devant 25 toi, Platon, l'homme qui n'a jamais connu le remords! Admire-le I . . .

— Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-être c'était de penser que je l'avais échappé de si près!^ Grand Dieu! je frémis quand je pense au danger 30 que j'ai couru.

lis reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents \ tous les trois, pour des motifs très différents.

Les deux jeunes gens retournèrent souvent chez la princesse. Cet intérieur paisible avait pris tout à coup posses-

5 sion du lieutenant Mourief, au point de lui faire dédaigner ses anciens plaisirs.

Comme le lui avait prédit Sourof, la princesse lui avait prêté des livres, et lui, qui ne pouvait pas souffrir la lecture, il y avait pris un plaisir extraordinaire. Charmé de

lo ce changement, sans se rendre compte qi^'il avait pour cause le plaisir de parler avec la princesse Sophie de choses qu'elle aimait et admirait, il s'était dit que sans doute il avait fini de semer sa folle avoine et qu'il entrait dans l'ère des occupations plus stables.

15 Pourtant, à bien regarder autour de lui, il s'aperçut que ses camarades, pour la plupart de son âge ou plus âgés, semaient encore leur avoine à pleines poignées sur tous les chemins imaginables, et un beau matin il s'éveilla en se demandant pourquoi il allait si souvent chez la prin-

20 cesse Koutsky.

— Je dois bien l'ennuyer! se dit-il avec mélancolie. Et il prit soudainement une résolution énergique, celle de ne plus importuner de sa présence cette généreuse princesse. Le cœur gros de regrets, à cette décision que

25 personne ne lui demandait, il se préparait à écrire un petit billet bien poli, en renvoyant les livres prêtés, lorsque la Providence, dispensatrice des biens et des maux, lui rappela que ce jour même était celui des régates, et

qu'il avait promis de passer cette journée chez la princesse avec Platon.

— Ce sera pour demain, se dit-il, illuminé d'une joie enfantine. Encore une bonne journée, et, puisqu'elle m'a invité d'elle-même, il est clair qu'aujourd'hui je ne suis 5 pas importun. D'ailleurs, je crois qu'elle aura du monde.

L'infortuné ne croyait pas si bien dire.^ Comme il entrait chez la princesse, vers une heure de l'après-midi, pimpant et tiré à quatre épingles, il vit venir à sa rencontre son ami Platon, dont la physionomie lui 10 sembla particulièrement narquoise.

— Écoute ! lui dit celui-ci avec un mouvement du coin des lèvres assez inquiétant, je crois que les grandes joies sont dangereuses. Ma sœur a eu une idée; je ne sais si tu la trouveras bonne ... j'ai peur que non. 15

— Parle donc! dit Pierre impatienté. Tu nous tiens dans le courant d'air.

— £h bien! mon ami, voici le fait. Ma sœur aime la concorde et voudrait voir la paix régner sur toute la terre avec une corne d'abondance dans chaque main. Ne pou- 20 vant réconcilier les empires, — hélas! parfois irréconciliables. . .

— En as-tu encore pour longtemps?^ interrompit de nouveau le jeune lieutenant.

— Non, j'ai fini . . . ma sœur contente ses aspirations 25 pacifiques en réconciliant les particuliers. Elle savait que ta cousine Dosia et toi vous vous êtes séparés sur le pied de guerre, elle a entrepris de vous faire donner la main,

et pour ce, elle l'a invitée à assister aux régates.

— Dosia ! . . . Dosia ici ! s'écria Mourief en sautant sur 30 son manteau qu'il avait déposé sur un banc.

— Dans ce salon même. Allons, ne fais pas attendre ma sœur. Elle t'a vu passer sous la fenêtre, et doit s'étonner de notre long entretien.

Et le sage Sourof, riant malgré lui, et malgré lui un peu 5 inquiet, entraîna presque de force son ami Pierre dans le salon vert d'eau.

Dosia était là, en effet, trônant au beau milieu du canapé, dont sa robe occupait le reste. Elle se tenait droite comme un cierge, impassible comme une statue, et grave 10 comme un bébé qui attend sa soupe.

Quatre ou cinq dames, — bien choisies pour la circonstance, parmi celles qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre, — servaient de cadre à ce joli tableau. Sophie s'entendait à arranger les choses; 15 elle s'était promis de s'amuser de la rencontre des deux ex-fiancés, et elle se tenait parole.

— Oh ! princesse, ce n'est pas bien ! murmura le jeune lieutenant en baisant la main de Sophie.

— Bah ! il fallait bien en arriver là un jour ou l'autre, 20 lui répondit celle-ci de l'air le plus détaché.

C'était rigoureusement vrai. Pierre s'inclina respectueusement devant Dosia, qui lui fit une inclination de tête à la fois sèche et cérémonieuse. Platon, adossé au chambranle de la porte, les regardait avec un certain malaise. 25 Pierre prit bravement son parti, s'assit sur une chaise qui se trouvait près de la jeune fille et entama la conversation.

— Vous vous êtes toujours bien portée, cousine, lui ditil, depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir?

30 — Je vous remercie, mon cousin, répondit-elle. J'ai attrapé un rhume.

Elle toussa deux ou trois petites fois, puis continua de feuilleter un album.

— Et mon excellente tante n'a pas été malade ? reprit Pierre sur le même ton.

— Non, mon cousin, je vous remercie: pas plus qu'à s l'ordinaire.

Pierre ne put y tenir.^ Sa malice naturelle Tétouffait depuis un instant; le cercle bête et compassé qui les entourait lui inspirait la plus véhémente envie de faire quelque sottise; il se pencha un peu vers sa cousine et lui 10 glissa doucement:

— On ne vous a pas mis en pénitence pour votre dernière escapade ?

— Non, mon cousin! Et j'ai gardé mon cheval, et mon chien couche sur le pied de mon lit, et j'ai une chambre 15 à coucher pour moi toute seule ! . . .

— Ça ne m'étonne pas, riposta Pierre, si vous avez pris votre chien pour camarade de chambrée. . .

— Et je fais tout ce que je veux à présent, conclut-elle avec un regard de colère. 20

— C'a toujours été un peu votre habitude, répliqua son cousin sans se troubler. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez fait des progrès. . . Et le piano ?

La princesse, qui les étudiait du coin de l'œil, vit que la querelle allait s'engager et se hâta d'appeler Pierre à 25 son côté, pendant que Platon prenait la place restée vacante. Dosia redevint aussitôt grave et posée ; la rougeur que la colère avait appelée sur ses joues tomba, et son délicieux visage reprit l'expression de malice enfantine et tendre qui la rendait si séduisante. 30

— Là, monsieur Pierre, dit Sophie, qui ne pouvait s'em-

pêcher de rire, attendez que nous ayons pris une tasse de chocolat. Ne renouvelez pas les hostilités avant la fin de l'armistice. Vous aurez le temps de vous quereller; la journée est longue.

5 — Elle est intolérable avec son aplomb, murmura Pierre encore ému.

— C'est vous qui avez commencé.

— Je l'avoue. Mais elle n'aura pas le dernier mot

— N'oubliez pas qu'elle est mon hôte, monsieur Mou- 10 rief. Pour l'amour de moi, soyez patient.

— Pour l'amour de vous, princesse, je ferai tout ce que vous voudrez ! dit spontanément Pierre en levant les yeux vers le beau visage qui se penchait vers lui.

— Je vous remercie et je compte sur votre parole.

15 La princesse s'éloigna, et l'on servit le chocolat, après quoi la société se dirigea vers le lac oU les régates devaient avoir lieu.

La flottille de Tsarskoé-Sélo est une chose bien curieuse. Elle a son amiral, — non pas un amiral d'eau

20 douce, s'il vous plaît 1 Ce service est d'ordinaire confié à quelque officier de marine, en récompense d'une action d'éclat où il a été blessé assez grièvement pour être exclu du service actif.

La flotte de Tsarskoé-Sélo se compose de tous les mo-

25 dèles d'embarcations légères employées dans l'étendue de l'empire. On peut, à toute heure du jour, s'embarquer seul sur le navire de son choix, ou se faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout cela gratis; libre au promeneur généreux de récompenser le

matelot qui lui présente la gaffe et l'amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs du soleil pendant qu'un dais de toile protège les belles dames ou les élégants officiers.

C'est cette flottille étrange et variée qui devait concourir aux régates. Parmi tant d'embarcations différentes, 5 on avait fini par établir une sorte de classification, tant à la voile qu'à la rame. ^

Les grands-ducs étaient les premiers à concourir, à la voile, avec les grandes péniches hardiment cambrées ; les simples mortels se contentaient de la rame; de jeunes 10 officiers s'étaient fait inscrire pour les courses en podoscaphe et en périssoire, courses qui offrent toujours un élément comique en raison des accidents inévitables et du maniement bizarre de la pagaie.

Lorsque la société de la princesse arriva au bord du 15 lac, une foule parée, composée de tout ce que Tsarskoé- Sélo et sa voisine Pavlovsk avaient de plus élégant et de plus riche, se pressait sur les bords de cette immense coupe de cristal.

Pétersbourg et les environs avaient aussi envoyé leur 20 contingent de spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient instinctivement dans les endroits peu favorisés, d'oli l'œil n'embrassait qu'une étroite partie du parcours, tandis que la noblesse et la haute finance se rapprochaient de l'embarcadère impérial, oli la famille du 25 souverain présidait à ces jeux.

Des tapis et des sièges de velours couvraient le large espace dallé de marbre. Sur les marches énormes qui descendaient jusque dans le lac, s'étageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages, des officiers 30 de service, tous en pimpant uniforme, en fraîche toilette

d'été. Les gros généraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le poids de Tuniforme trop juste et des lourdes epaulettes.

C'était la cour encore, mais en villégiature,^ avec une 5 étiquette bien restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.

La princesse Sophie s'était fait garder quelques places* non loin de l'embarcadère, et ses amis lui formèrent une garde d'honneur compacte.

10 Le signal fut donné, les gracieuses embarcations s'élancèrent, les voiles de toutes formes découpèrent sur le ciel des courbes élégantes, puis disparurent derrière l'île qui occupe le milieu du lac. On les aperçut à travers une clairière, puis elles disparurent encore.

15 Les yeux se fixèrent avec avidité sur la pointe de l'île oh devaient apparaître les voiles rivales.

Une péniche blanche sortit la première de la verdure et se dirigea vers le rivage; par une manœuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait la barre, vira de bord

20 presque au ras du cap' et obtint une avance considérable . sur les autres, qui avaient pris du champ ^ pour doubler la pointe.

Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitôt contenu par le respect, et, une demi-minute après, un

25 coup de canon, — canon de poche,* s'entend, — annonça que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares, le prix de sa hardiesse.

La musique militaire exécuta une marche joyeuse, et la seconde course commença.

30 II faisait beau, trop beau, car le soleil, réverbéré sur le miroir du lac, était aveuglant malgré les ombrelles de soie.

Dosîa seule avait Pair de ne pas s*en apercevoir; elle absorbait le spectacle qui lui était offert, avec toute Tavidité d'une jeune plante qu'on arrose.

— Je voudrais bien avoir gagné le prix I dit la jeune fille à la princesse, sa voisine. S . — Pour avoir la coupe d'argent ? lui demanda celle-ci.

— Non; pour avoir eu à donner ce coup de barre! C'était un joli coup de barre, droit comme un I !^ Ce doit être amusant: il faudra que j'aie une péniche à la campagne. 10

— Pourquoi pas un bateau à vapeur? murmura Pierre à l'oreille de sa cousine.

Celle-ci se retourna, les yeux pleins d'éclairs, et fit un imperceptible mouvement. Certes, trois mois plus tôt, Pierre n'aurait pas évité l'affront d'un soufflet public; — 15 mais Dosia semblait s'être modérée depuis leur dernière et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la peur^ et pour un petit mouvement de recul qu'il n'avait pu retenir; — ce que voyant, Dosia se mit à rire, suffisamment vengée. 20

Les régates se succédèrent et finirent par se terminer à la satisfaction générale. Aussitôt, pendant que la famille impériale retournait au palais, le lac se couvrit de promeneurs ; les embarcations, délaissées pendant l'été, redevenaient à la mode à partir des régates, et Ton se les 25 serait disputées, sans l'extrême courtoisie de ce monde bien élevé.

La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui contient une douzaine de personnes ; les jeunes gens prirent les rames, la princesse et Dosia 30 les imitèrent, et la joyeuse société se promena bientôt

à tort et à travers sur les ondes ridées par une aimable brise.

Dosia se pencha sur son aviron et fit voler la pirogue de façon à rendre sérieuse la tâche de ceux qui la secon- 5 daient.

— Halte I dit-elle au bout d'un moment.

Et les rameurs se reposèrent sur leurs avirons. L,e spectacle qui les environnait était réellement unique. Le chemin sablé qui fait le tour du làc fourmillait littéralement

lo de promeneurs. Tous les bancs étaient occupées. Les toilettes les plus diverses, les teintes les plus douces comme les plus éclatantes ressortaient sur la verdure, déjà légèrement touchée par les premières atteintes de Tautomme. L'air était incroyablement pur, et pourtant la mélancolie

15 des premiers brouillards se faisait sentir sous la sérénité de ce jour ensoleillé.

Mais si la princesse et son frère échangèrent un regard oh se lisait cette même pensée, Dosia n'était pas à l'âge oh Ton pense à l'automne, ni même au lendemain. Elle

20 regardait la rive, le bain turc près duquel la pirogue passait lentement, emportée par la vitesse acquise, les buissons de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont de marbre qui plane au-dessus des misères de ce monde avec sa colonnade rosée et ses ba-

25 lustres à jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux, non dépourvu de grandeur, qui caractérise Tsarskoé-Sélo; — elle regardait la foule élégante et distinguée, les saluts échangés, les signes d'amitié, les arrêts pour une courte conversation; — et ses impressions confuses se tradui-

30 sirent en une seule phrase:

— C'est ça le monde ? C'est joli, je voudrais bien y aller !

— Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.

Il s'attendait à une verte réplique; à son extrême surprise, Dosia poussa un soupir, — un soupir de regret plu- s tôt que de contrition, mais il ne faut pas tout demander à la fois, — et reprit son aviron sans répondre.

— Est-ce vrai, princesse, dit tout à coup la jeune indisciplinée, sans discontinuer son exercice; est-ce vrai que

je suis si mal élevée? ^ lo

Elle n'avait pas parlé haut, la princesse était sa voisine, on ne l'avait pas entendue. Sophie lui répondit sur le même ton :

— Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez : assez mal, à la vérité. 15*

— C'est dommage . . . soupira Dosia. Mais est-ce que ça m'empêchera de m'amuser dans le monde ? Vous savez que maman me présente cet hiver?

— Cela vous empêcherait certainement de vous amuser,

si vous ne deviez pas changer; mais, soyez sans crainte, 20 d'ici à trois mois vous serez beaucoup plus. . .

— Convenable ! souffla Pierre, qui se mit à ramer avec conviction.

Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin commençait à être inquiet de cette réserve inusitée, 25 quand on aborda.

Le débarquement s'opéra sans encombre. Platon, descendu le premier, offrit la main aux dames et les déposa toutes sur le chemin. Dosia seule était restée en arrière avec Mourief, qui retirait une rame de l'eau, 30 non sans quelque difficulté, car, n'étant pas né amiral.

lui, il la soulevait par le plat^ au lieu de la retirer par le travers.*

— Savez-vous nager, mon cousin ? lui dit-elle tout doucement, en retenant de la main gauche les plis de sa robe.

5 — Mais oui, ma cousine.

— Eh bien, nagez maintenant! s'écria-t-elle en franchissant d'un bond le bord de la pirogue sans toucher à la main que lui offrait Platon.

Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court lo après sa queue et repoussa vivement la pirogue loin du rivage.

Pierre avait roulé au fond de la frêle embarcation, et, n'était le mouvement instinctif qui Pavait fait se cramponner au banc, il eût passé par-dessus bord. Sans se • 15 troubler, il se releva et chercha les avirons, mais n'en trouva qu'un: les autres avaient été remis au matelot de service et gisaient sur l'embarcadère.

Il se croisa les bras et regarda dédaigneusement le rivage.

20 — Eh bien ! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac ? Veux-tu une mandoline ?

— Envoie-moi plutôt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de détresse son unique aviron.

Dosia, la tête un peu de côté, contemplait son ouvrage 25 avec une satisfaction évidente. La princesse était contrariée; les autres riaient de bon cœur.

Platon regardait Dosia, et la conviction pénétrait en lui, de plus en plus profonde, que Pierre n'avait rien caché, et que cette enfant n'était qu'une enfant. 30 — Il n'est pas possible qu'elle joue ainsi avec un homme

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qui aurait fait battre son cœur, se disait-il ; ce serait le dernier degré de l'impudence!

Et une satisfaction réelle entra en lui, absorbant peu à peu son mal de tête. A mesure que ses doutes s'évaporaient, sa souffrance diminuait, et il se sentit soudain léger 5 comme une plume.

Il n'y avait aucune barque disponible pour remorquer le promeneur solitaire, qu'un courant presque insensible emportait vers l'île, — déserte, hélas ! — lorsque fort heureusement un podoscaphe monté par un de ses camarades 10 de régiment vint le reconnaître.

— Es-tu un navigateur audacieux on une simple épave? demanda le nouveau veniL

— Tout ce qu'il y a de plus épave,^ mon cher. Ramènemoi au rivage, il y a une récompense. 15

— Comme pour les chiens perdus, alors ? s'écria le joyeux officier. Tiens, prends le bout de mon mouchoir de poche ; je te remorque.

Ils arrivèrent ainsi au débarcadère, non sans une série de fausses manœuvres qui firent la joie des assistants. 20

En touchant le sol, Pierre salua sa cousine avec toute la reconnaissance qui lui était due.

— Bah ! lui dit celle-ci en haussant les épaules, qu'estce que cela prouve?

— En effet, répliqua Mourief, je me demande ce que 25 cela prouve!

— Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d'affaire. On se jette à l'eau, on nage d'un bras, et l'on ramène son embarcation.

— Grand merci, cousine ! c'est bon pour vous, ces 30

amusements-là 1 Je n'ai pas de goût pour les bains forcés, repartit le jeune homme, piqué de ce dédain.

— Voyons, enfants, faites la paix, dit la princesse; faut-il qu'on soit toujours à vous réconcilier?^

5 — Oh ! nous réconcilier I c'est impossible, s'écria Dosia. Nous sommes brouillés de naissance. Nous n'avons jamais pu nous entendre . . .

Un éclair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre à ceux de sa cousine, qui rougit soudain et se lo hâta d'ajouter avec l'honnêteté de sa nature hostile au mensonge :

— Nous entendre pour longtemps!

Et Platon sentit son mal de tête revenir avec une nouvelle violence.

1$ On avait dîné depuis une heure, et les conversations languissaient; la princesse proposa de retourner au parc, son offre fut acceptée avec empressement. Les dames qui étaient venues de Pétersbourg furent reconduites jusqu'au chemin de fer, et les quatre promeneurs, livrés à leurs

20 propres ressources, se dirigèrent vers les grands tilleuls qui sentent si bon au mois de juillet, et dont l'ombre est si douce les soirs d'été.

Platon marchait devant, à côté de Dosia ; celle-ci trouvait toujours moyen de se tenir le plus loin possible de

2$ son cousin, que pour l'heure elle détestait cordialement.

— Mademoiselle Théodosie, dit le jeune capitaine, comment trouvez-vous notre Tsarskoé?

— Charmant, répondit la jeune fille ; mais, si vous ne voulez pas que je modifie mon opinion, ne m'appelez pas

Théodosie. Ce n*est pas ma faute si j'ai reçu ce vilain nom au baptême, et je ne vois pas pourquoi c'est moi qui serais punie d'une faute qui n'est pas la mienne.

— Ce n'est pas un vilain nom, répliqua poliment Platon. S

— C'est un nom de feuime de chambre. Enfin je n'y puis rien.^ Appelez-moi Dosia.

— Eh bien ! mademoiselle Dosia, vous plaisez-vous ici ?' La jeune émancipée hésita un instant.

— Oui . » . non, répondit-elle enfin ; — décidément non : lo il n'y a pas assez de liberté.

— Et vous voulez aller dans le monde ! C'est bien pis I

— Vous croyez ? Mais il y a des compensations ?

— Bien peu! vous le verrez vous-même. D'ailleurs, j'ai tort de vous enlever vos illusions d'avance; vous les per- 15 drez assez vite quand le moment en sera venu.

— C'est ce que me disait ma gouvernante anglaise . . . Vous savez que j'ai eu une gouvernante anglaise?

— Je l'ignorais. Que vous disait cette demoiselle?

— Oh! ma chère miss Bucky! je n'ai jamais rien vu de 20 plus drôle ! Imaginez- vous, monsieur Platon, une longue perche, sèche, anguleuse, avec des robes neuves qui avaient l'air d'être vieilles, des cheveux qu'elle faisait onduler de force et qui désondulaient sur-le-champ, de longues oreilles rouges avec de longues boucles d'oreilles en 25 lave du Vésuve, — et de longues dents blanches, encore plus longues que ses boucles d'oreilles. Ma chère miss Bucky, je l'ai adorée!

— Longtemps ?

— Deux étés. Maman la prenait pour l'été. Elle devait 30 nous enseigner l'anglais, pour la conversation, vous savez ?

mais comme elle avait pour idée fixe d'apprendre le français au lieu de nous enseigner l'anglais, je lui ai appris la langue des diplomates.

— A-t-elle fait des progrès, au moins ?

S — Immenses, répondit Dosia avec un joli éclat de rire.

— Que lui avez-vous appris spécialement ?

— Des chansons que ma gouvernante française m'avait laissées: le Petit Chaperon rouge^ Maître Corbeau^ et le Petit Oiseau. — Mais j'avais changé les airs: elle chantait

lo Petit Oiseau sur l'air de Maître Corbeau^ avec des yeux

levés au ciel et une expression sentimentale. . . C'était

bien amusant!

Dosia fit entendre le petit rire contenu qui était chez

elle l'indice d'une joie délirante.

15 — Je vois bien ce que miss Bucky a appris chez vous,

dit Platon en souriant, mais je ne saisis pas ce qu'elle

vous a enseigné?

— Oh ! reprit Dosia devenue sérieuse, bien des choses î La Ballade de sir Robin Gray,^ l'art de faire des paysages

20 avec de la sauce et une estompe . . ., vous savez ? on barbouille tout le papier, et puis on enlève les blancs' avec de la mie de pain. Il n'y a rien de plus drôle.

— Et puis ?

— Et puis la morale et la philosophie, et les synon3anes 25 anglais. Voilà!

— C'est quelque chose, répondit Platon en s'efforçant de garder son sérieux. Et à votre gouvernante française, que lui devez-vous?

— Celle-là, répondit Dosia en secouant la tête d'un air 30 capable, c'était une révolutionnaire. Elle m'a enseigné

l'histoire, la broderie sur filet, — mais j'aime mieux la ta-

pisserie, c'est plus amusant, — les vers de Victor Hugo^ et les principes immortels de 89.^ Ça, je Pai compris tout de suite. Nous avons lu les Girondins.^ J'ai pleuré. C'était superbe. Je ne rêvais plus que déesse de la liberté, bonnet rouge* et révolution. — Elle faisait aussi très bien les s conserves et n'avait pas sa pareille pour amidonner le linge fin. Mais je ne l'ai pas eue très longtemps; maman a prétendu qu'elle me rendait intraitable.

— Comment cela ?

— Vous comprenez que, d'après nos principes, quand 10 maman me défendait quelque chose sans m'expliquer pourquoi, naturellement je faisais ce qu'elle m'avait défendu; de là des orages.

— Et votre gouvernante, que disait-elle alors ? fit Platon. 15

— Elle me disait qu'il fallait obéir à maman, que les enfants doivent la soumission absolue à leurs parents et à leurs instituteurs; et quand je lui résistais, elle me mettait en pénitence. Alors je. me suis dit qu'il y a évidemment principes et principes ; il y en a qui sont bons 20 pour les gouvernants et d'autres qui sont meilleurs pour les- gouvernés, et j'ai pensé que lorsque ce serait à mon tour d'être dans les gouvernants, ce serait beaucoup plus agréable.

— Parfait! conclut Platon. 25

— Aussi depuis ce temps-là je n'aime pas les théories; sur le papier, ça fait très bien ; mais quand on a une élève têtue, il n'y a pas de principes immortels qui tiennent,* on la met en pénitence.

— Bravo ! dit Platon ; voilà un raisonnement pratique. 30 Avez-vous eu longtemps votre révolutionnaire?

So DOSIA

— Deux ans, et je l'ai bien regrettée. C'était pourtant la meilleure àe nos gouvernantes. Elle était si bonne quand ses théories lui étaient sorties de la tête ! Je crois qu'elle était un peu. . .

5 Dosia frappa légèrement son joli front du bout de son index et prit un air entendu.

— Mais, reprit-elle avec vivacité, c'était une personne admirable ! Elle avait un cœur généreux, une charité sans bornes; elle donnait tout ce qu'elle possédait à nos pau-

lo vres paysans, qui n'étaient pourtant ni de son pays ni dans ses principes. Je l'aimais bien mieux que la gouvernante allemande qui lui a succédé.

Platon s'amusait fort de ce bavardage ; il se retourna ; derrière lui, sa sœur et Pierre marchaient d'un pas régu-

15 lier, assez rapide, et causaient avec animation. Il revint à Dosia, qui méditait.

— A quoi pensez-vous ? lui dit-il doucement.

— Je pensais à ma gouvernante allemande. Elle était bien drôle, allez ! Elle avait sa grande bouche toute pleine

2o de beaux sentiments, à la place des dents qui lui manquaient: Wallenstein^ Die Ràuber^ Ich hahe genossen das irdische Glûck^ tout y passait. Elle me faisait jouer du Schumann à quatre mains,^ ça m'ennuyait horriblement; — et puis, quand il s'est agi de compter avec maman,

25 elle s'est montrée aussi intéressée qu'un vieux juif. C'est ça qui m'a fait revenir de la soupe de myosotis!'

— r Quel est le potage que vous désignez sous ce nom ? fit Platon, quelque peu surpris.

— Comment, vous ne savez pas ? On voit bien que vous 30 îi'avçz pas eu de gouvernante allemande ! fit Dosia avec

un petit éclat de rire. Les belles paroles, les belles pen-

DOSIA 8l

sees, — les grandes, celles qui viennent du cœur, ajoutât-elle en clignant de Toeil avec une indicible raillerie, — réther et les étoiles, et les anges qui emportent les âmes, les désillusions et les enchantements, l'idéal du devoir, le désintéressement des biens de ce monde, l'abnégation du 5 moi^ et le revoir dans une vie meilleure, et les lotus* au bord du Gange*. .. Oufl

Dosia termina cette nomenclature par un soupir et ajouta tranquillement:

— Tout ça, c'est de la soupe de myosotis. 10

— Je comprends I dit Platon. Vous avez une limpidité d'élocution qui ne laisse pas de place à Terreur.

Dosia le regarda un instant, prête à se fâcher de la raillerie, puis elle sourit d'un air content.

— La meilleure de toutes, reprit-elle, a été ma gouver- 15 nante russe: mais je ne l'ai eue que trois jours. Elle portait les cheveux courts, elle avait des lunettes bleues, et elle était nihiliste. Quand maman a vu apparaître sur la table d'études: t Force et matière»,* vous savez? elle lui

a dit tout doucement de sa voix fatiguée : 20

— Mademoiselle, vous pouvez faire vos malles.

Et les lunettes bleues ont disparu pour jamais de notre horizon.

— Vous avez eu une éducation assez variée, à ce que

je vois, dit Platon, non sans quelque pitié pour cette vive 25 intelligence si mal cultivée.

— Oui . . . mais cela ne m'a pas fait de mal; j'ai appris à juger les choses ! . . .

Cette idée parut si bizarre au jeune capitaine, que, pris de fou rire, il s'arrêta et s'assit sur un banc. Dosia, peu 30 flattée, mit ses deux mains mignonnes derrière son dos et

pencha un peu la tête de côté pour lire sur le visag^e de cet interlocuteur trop gai.

Pierre et Sophie s'approchèrent aussitôt, prêts à partager rhilarité du jeune homme. Mourief n'eut pas besoin 5 d'explication: l'attitude de sa cousine lui parut suffisamment éloquente.

— Dosia a dit une bêtise ! fit-il d'un air charmé. Enfin ! j'attendais ça depuis ce matin.

La riposte de Dosia partit comme un coup de pistolet. 10 — On n'attend pas les tiennes si longtemps !

— Bravo ! s'écria* Platon, lorsque, non sans peine, il eut repris son sérieux. Tu es touché,^ Pierre.

Celui-ci s'inclinait gravement, chapeau bas.*

— J'ai trouvé mon maître I dit-il à Dosia. Très honorée 15 cousine, à partir de ce jour je dépose les armes devant

vous. Je ne suis pas de force.' Vous m'avez trop malmené depuis midi. . .

— C'est bien! fit Dosia en levant la tête d'un air de reine. Vous avez grandement raison: cette conduite in-

20 dique chez mon cousin une crainte salutaire, qui est le commencement de la sagesse.*

Ils étaient dans un espace découvert, au bord du lac, non loin de Tendroit ou ils avaient vu les régates; la lune s'était levée et les éclairait d'une lumière blanche si in-

25 tense, qu'elle faisait mal aux yeux sur le gravier blanc.

— Quelle belle soirée ! murmura la princesse en s'asseyant auprès de son frère.

— Un temps fait à souhait^ pour les amoureux! répondit Platon. Nous autres profanes, nous devrions rester

30 chez nous, indignes que nous sommes.

Son œil glissait sur Dosia, épiant l'effet de ces paroles.

Mais la jeune fille, le nez en Pair, étudiait sérieusement les taches de la reine des nuits.*

— Oîi est le temps, soupira-t-elle, oli je croyais à l'homme dans la lune ? C'était le bon temps.

— Quel âge pouviez-vous avoir ^ 5

— Neuf ans.

La société se remit à rire ; mais Dosia n'était pas d'humeur à s'en formaliser ce jour-là.

— Oui, reprit-elle, c'était le temps oîi mon père m'apprenait à monter à cheval sur son beau Négro, qu'il avait 10 ramené du Caucase; un cheval qui avait appartenu à une princesse géorgienne,* et qui ramassait un mouchoir jeté

à terre sans interrompre son galop! La belle et bonne bête! Je n'ai jamais été si heureuse. Nous nous promenions à cheval le soir, papa et moi, et nous regardions la 15 lune. Papa me disait qu'il y avait une porte, et que de temps en temps l'homme de la lune l'ouvrait pour voir ce que nous faisions. Mon Dieu! que de fois, en marchant dans nos allées, je suis tombée à quatre pattes pour avoir regardé en l'air! 20

— Que d'autres ont fait comme vous ! dit Platon à demivoix, presque pour lui seul.

Dosia le regarda; son visage enfantin changea d'expression, et elle répondit soudain d'une voix plus grave:

— Il est beau de tomber pour avoir trop regardé le ciel. 25 Platon, surpris, leva les yeux à son tour; le visage de

Dosia, sérieux et doux, lui parut transfiguré.

— Le croyez-vous ? dit-il sans élever la voix.

Sa sœur expliquait à Mourief un mécanisme très compliqué de batteuse automobile pour les travaux des 30 champs.

— Mon père me le disait, et j'ai toujours cru aveuglément à ce que me disait mon père, répondit la jeune fille. Il m'a répété cent fois: Ne te laisse jamais décourager par les obstacles; ne t'arrête jamais à une pensée mes-

5 quine ; lève toujours les yeux plus haut. . .

— Votre père était un homme de bien, repartît Platon. Dosia posa doucement sa main gantée sur la main du

jeune homme et la pressa fortement comme pour lui dire merci. Ils restèrent silencieux pendant un moment. 10 — Je parle bien rarement de mon père, reprit Dosia très bas. A la maison, je n'ose pas . . . ma mère se met à pleurer . . . mes sœurs ne s'en soucient pas . . . J'étais sa Benjamine ^ ..

— Nous parlerons de lui tant que vous voudrez, répon- 15 dit Platon. Je serais heureux de connaître un homme de

cœur par la trace qu'il a laissée dans la mémoire de son enfant préférée.

Ils s'enfoncèrent dans les souvenirs de Dosia. Pendant ce temps Pierre était le plus heureux des

20 hommes. Assis auprès de la princesse, il l'écoutait décrire les machines de son exploitation agricole, et le nombre des vis et des boulons prenait pour lui une importance extraordinaire.

Il était pénétré d'admiration pour ces belles vis et ces

25 heureux boulons qui tenaient les pièces ingénieuses de ces superbes machines. Il se sentait fondre de tendresse à l'idée que ces chefs-d'œuvre de l'industrie avaient Tinestimable bonheur de fonctionner sous les yeux de la princesse quand elle allait dans ses domaines; et sou-

30 dain l'idée qu'elle allait partir pour un de ces voyages vint le glacer.

— Partez-vous bientôt ? dit-il au milieu de la description d'un système de ventilation perfectionné.

— Dans cinq jours. Je ramènerai votre cousine chez sa mère, et de là, j'irai dans mon bien.

— Pour longtemps ? demanda Pierre consterné. 5

— Pour un mois.

— Un mois ? Mon Dieu ! que ferais-je pendant ce temps-là ?

— Que faisiez-vous au temps chaud ?^ dit la princesse avec une douce raillerie. 10

— Dans ce temps-là, répondit Pierre, je ne vous connaissais pas; je n'étais bon à rien.

— Je vous laisserai des livres ...

La voix de la princesse avait imperceptiblement baissé pour dire ces mots ... Le silence régna un moment sur 15 le banc.

— Il est tard ! dit tout à coup la princesse. Allons ! messieurs, il est temps de rentrer.

Les jeunes gens accompagnèrent les dames jusqu'au logis de Sophie. On prit gaiement une tasse de thé, et 20 l'on se sépara.

— Platon, dit tout à coup Pierre pendant qu'ils regagnaient la caserne, ta sœur est admirable. Je n'ai jamais vu de femme pareille, si sensée, si pratique et si bonne.

— Il n'y en a qu'une au monde, répondit Platon en 25 souriant, comme il n'y a qu'une Dosia Zaptitie. Seulement, ma sœur n'a pas de prophète,* elle n'a que des adorateurs.

Pierre baissa la tête comme s'il avait reçu une semonce et ne dit plus rien. 30

Quelques jours après, la dormeuse de la Princesse déposait les deux voyageuses sur ce fameux perron où Pierre avait ramené Dosia à sa famille ébahie.

La même famille, parfaitement calme cette fois, leur 5 souhaita la bienvenue, et la princesse Sophie se trouva, cinq minutes après, assise devant une tasse de thé.

— Vous a-t-elle donné bien du mal ? demanda timidement la bonne madame Zaptine, sans désigner autrement sa fille.

10 Celle-ci, dans une tenue irréprochable, dégustait le thé maternel ayec une visible satisfaction.

— Mais, chère madame, elle ne m'a pas donné de mal du tout! répondit Sophie.

Une rougeur de plaisir couvrit le visage de Dosia. 15 Mais elle garda le silence.

— Est-il possible ? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu'en faire !

Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indisciplinée, et la satisfaction disparut de ses 20 yeux.

— Je crois, dit la princesse avec douceur, que le système d'éducation que vous avez employé avec elle, n'était pas tout à fait celui qui lui convenait. . .

Madame Zaptine leva les yeux et les mains au cieL 25 — Je n'ai employé aucun système, dit-elle avec douleur. Je n'ai pas cela à me reprocher.

— Précisément, répondit Sophie sans rire ; je crois qu'un système bien ordonné, approprié à son caractère et à ses facultés . . .

— Man mari avait horreur des systèmes, répandit madame Zaptine en portant son mouchoir à ses yeux. C'est lui qui a commencé l'éducation de cette malheureuse enfant . . . Que n'a-t-il vécu pour achever son œuvre ?

l,a princesse vit que cette oreille-là était inabordable. 5 Oosia n'avait pas l'air content; Sophie se décida à employer les grands moyens.

— Je pars demain, dit-elle ; on prétend que la nuit porte conseil:^ chère madame, méditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire et donnez-moi réponse 10 demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour cet hiver? Je me charge d'elle jusqu'au moment où, comme

à l'ordinaire, vous viendrez passer trois mois à Pétersbourg. Vous la présenterez alors dans le monde . . .

Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter 15 par terre, et se précipita au coup de la princesse, pendant qu'un déluge de thé à la crème se répandait sur la table autour de la tasse renversée.

Toutes les sœurs poussèrent une exclamation d'horreur.

— Vous voyez, princesse! dit piteusement madame 20 Zaptine.

Sophie ne put s'empêcher de rire.

— C'est un détail, fit-elle en retenant Dosia et en la faisant s'asseoir près d'elle; nous changerons tout cela.

Je n'ai pas la prétention de remplacer une mère de fa- 25 mille émérite . . .

— Moi non plus, murmura madame Zaptine.

— Mais, continua la princesse, je suis sûre que Dosia deviendrait parfaite si vous vouliez bien me la confier. £lle a passé six jours chez moi, et elle n'a rien cassé, 30 rien renversé.

— C'est l'air de notre maison qui l'inspire, dit aigprement une sœur aînée.

Dosia était la beauté de la famille, ce qui ne la faisait pas chérir du clan des filles à marier. Elle allait répliquer : 5 sa bonne amie la princesse posa un doigt sur ses lèvres en la regardant. Dosia sourit et se tut, — ce qui ne l'empêcha pas de tirer un petit bout de langue^ à ses sœurs dès que la princesse eut détourné les yeux.

Madame Zaptine passa une nuit sans sommeil. La per-

10 spective de voir Dosia parfaite était bien séduisante, mais

la délicatesse de la bonne dame répugnait à donner à la

princesse une tâche qui lui paraissait la plus rude des

corvées.

Le matin, elle s'en expliqua avec Sophie, qui calma ses 15 scrupules en lui promettant de lui renvoyer sa fille à la première incartade.

Ce grand point obtenu, la princesse eut encore à négocier avec Dosia. Elle s'efforça de lui inculquer un esprit de concorde et de charité à l'égard de ses sœurs, mais elle 20 s'arrêta bientôt, et se borna à exiger de Dosia sa parole d'honneur c de ne pas commencer» . La jeune indisciplinée promit et tint parole, mais non sans peine.

L'automne était venu ; malgré les efforts des jardiniers, les feuilles mortes, éparpillées par les vents d'octobre, cou- 25 vraient le lac de taches jaunes et rousses; Tsarskoé-Sélo était presque désert.

A son retour, la princesse fixa ses pénates à Pétersbourg. Platon trouva un moment pour aller la voir, mais

Mourief n'osa pas accompagner son ami. La liberté, le désœuvrement do la vie d'été avaient pu autoriser de fréquentes entrevues; mais, en ville, la princesse, absorbée par ses relations, ses devoirs moiidàins, verrait-elle du même œil les visites du jeune officier? « . . 5

S'examinant à la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, bête, ignorant, et se demandait comment une personne aussi distinguée que la princesse Sophie avait pu supporter sa conversation.

Le régiment reprit enfin ses casernements d'hiver, et 10 Pierre, revenu au sein de sa famille, après avoir hésité pendant quarante-huit heures, franchit pourtant le Rubicon^ et se rendit chez la princesse Sophie, par un aptesmidi pluvieux, afin de la trouver plus sûrement chez elle*

Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigou- 15 reusement attaqué, jetait des bouifées de musique dans l'escalier. Pierre se présenta, un peu pâle, le cœur battant très fort. La princesse recevait, — il entra.

Au fond du grand salon, presque entièrement sombre, car on approchait des jours les plus courts de l'année, 20 deux dames jouaient à quatre mains.

Le piano s'arrêta, la princesse se leva et vint au-devant de son visiteur. Celui-ci, plus troublé qu'il ne convient à un officier de cavalerie, — dans la garde encore!^-— s'inclina sur la belle main qu'il baisa avec une ardeur comprimée, 25 et se trouva assis auprès de son hôtesse devant une petite table ovale. On apporta une lampe dont l'épais abat-jour rabattait la lumière en un cercle étroit sur la table.

La dame restée au piano n'avait pas bougé. Sa présence embarrassait le jeune homme; il ne savait pas ce qu'il 30 pouvait ou ne pouvait pas dire ; trop d'idées confuses se

heurtaient en lui; le besoin de sauver les apparences était ce qui surnageait le mieux dans l'océan de perplexités qui l'envahissait. Il parla, à tort et à travers, de l'Opéra italien, du théâtre Michel, de mademoiselle Delaporte et de 5 madame Pasca, se proclama amoureux d'une étoile de septième grandeur apparue depuis huit jours au ciel du ballet, et que, par parenthèse, il n'avait pas vue.

La princesse, souriant un peu, les mains placidement croisées sur ses genoux, la tête légèrement inclinée en lo avant, l'écontait avec bonté, lui tendant la perche lorsqu'elle le voyait prêt à sombrer, et, ô mortification ! n'ayant pas l'air de croire un mot de ce qu'il lui disait.

Un silence se fit. Pierre était à bout de ressources. La dame assise au piano derrière lui, qui n'avait pas bougé, 15 semblait la personnification du reproche.

— Est-ce que tu ne vas pas bientôt t'en aller? lui disait cette présence impitoyable.

Le malheureux jeune homme ramena ses éperons sous sa chaise, prêt à partir; — il n'y avait pas six minutes et 20 demie qu'il était entré, il avait dit au moins vingt bêtises, et il le sentait d'une façon abominablement claire ; . .

Une note aiguë du piano grinça tout à coup bruyamment, sous un coup sec du doigt de la dame muette,, donnant un la^ fantastique à la troupe de farfadets qui 25 persécutait Mourief.

Le jeune homme sursauta, saisit sa casquette blanche et fit le mouvement de se lever. . . La princesse, son mouchoir sur la bouche, était prise d'un accès de fou rire: jamais Pierre ne l'avait vue ainsi; — il s'arrêta à moitié 30 fou, halluciné, se demandant si c'était lui ou Sophie qui perdait la tête.

La dame du piano se leva lentement, émergea de derrière le jeune officier, et vint se planter en face de lui sous la lumière de la lampe. La princesse riait toujours, et deux larmes provoquées par un rire irrésistible coulaient sur ses joues. S

— Dosia ? . . . s'écria Mourief absolument terrifié. C'est un rêve!

— Dites un songe, mon cousin !

« Je rëvite partout, partout il me poursuit. » ^

— En français, continua-t-elle, ça s'appelle même un 10 cauchemar; mais pas dans les tragédies, parce que le mot n'est pas assez noble. C'est un mot mal vu, un mot plébéien, vous comprenez ?

Pierre, ahuri, fit un signe de tête affirmatif.

— Et vous êtes ici? dit-il en essayant de reprendre un 15 peu d'aplomb.

— Mais, comme vous pouvez vous en apercevoir, mon cher cousin.

La princesse avait repris un peu de sangfroid, mais cette réponse la rejeta au fond de son canapé, riant aux 20 larmes et n'essayant plus de se retenir.

— Pour longtemps ?

— Tout l'hiver, mon cousin, pour vous servir! répondit gravement Dosia en ébauchant une révérence à la paysanne. 25

— Je ... je vous en félicite; j'en suis charmé, balbutia Pierre en s'inclinant.

— Ça n'est pas vrai, fit Dosia en secouant sentencieusement la tête et l'index de sa main droite; mais c'est toujours bon à dire. J'excuse votre mensonge en faveur 30 de la politesse de votre intention.

Et elle s'assît en face de lui.

— Rasseyez-vous, monsieur Mourief, dit la princesse, qui avait enfin recouvré la parole. Il ne faut pas que cette petite fille puisse se vanter de vous avoir mis en déroute.

S En effet, Pierre battait en retraite; sur Tinvitation de la princesse il se rassit et recommença à dire des bêtises, mais, cette fois, absolument sans conviction. Au bout de .vingt paroles, il s'arrêta net, piteux et effaré.

— Vous pataugez, mon cousin, c'est incontestable, dit 10 Dosia d'un ton modeste; j'attribue cet événement à la

joie délirante que vous cause ma présence inattendue, et je me retire.

Elle s'était levée.

— Vous voudrez bien remarquer, ajouta-t-elle, que je 15 parle un français extrêmement classique, que tout adjectif

est accompagné de son substantif, et réciproquement. C'est à la princesse Sophie qu'est dû cet heureux changement. Puisse cette fée bienfaisante, en vous touchant de sa baguette, remettre un peu d'ordre dans vos idées gram-

20 maticales — et autres, — qui me paraissent en avoir singulièrement besoin!

Elle sortit, non en courant, mais en glissant sur le parquet avec la rapidité silencieuse d'un sylphe. Pierre la suivit des yeux, s'assura que la porte était refermée sur

25 elle et poussa un soupir.

— Chagrin ? lui dit doucement la princesse, avec un peu de malice.

— Soulagement! répondit le jeune homme avec élan. Elle me produit un effet très singulier : tant qu'elle est là,

30 il me semble être une cible et avoir en face de moi la compagnie prête à tirer.

— C'est bien un peu cela, repartit la princesse en souriant. Mais pourquoi la taquinez-vous?

— Ah! cette fois, princesse, je vous prends à témoin que ce n'est pas moi. . .

Sophie sourit d'un air si plein de bonté, de tendresse s maternelle, que Pierre, ébloui, la regarda plus longtemps qu'il ne convenait. Elle n'en parut pas choquée.

— Causons maintenant, reprit-elle. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici ne compte pas. Supposons que vous ne faites que d'entrer.^ Avez-vous lu mes livres ? lo

Pierre resta encore une demi-heure chez la princesse, et trouva moyen de faire oublier toutes les bêtises qu'il avait débitées.

Il eut du mérite, car ce n'était pas facile.

Le lendemain, en rencontrant son ami Sourof, Pierre 15 Mourief l'arrêta au passage.

— Traître à l'amitié! lui dit-il, moitié sérieux, moitié plaisant, pourquoi m'as-tu caché que Dosia était chez ta sœur?

— Nous voulions te réserver le plaisir de la surprise. 20 Pierre secoua doucement la tête.

— Cela ne t'a pas fait plaisir ? fit Platon d'un air innocent.

— Tu sais que nous ne pouvons pas nous souffrir !

— Je voudrais bien en être sûr, grommela le jeune sage. 25 Mourief le regardait, les yeux ronds d'étonnement.

— C'est donc une vérité d'Évangile? reprit Platon en s'efforçant de sourire.

— Absolument ! répondit Pierre avec feu.

— Allons, tant mieux! vous n'êtes pas faits l'un pour 30 l'autre.

— Ohl non! . . . soupira Mourief d'un ton apaisé, et j'en bénis le ciel à tous les instants de ma vie.

Mourief, absolument séduit, voyait la princesse presque tous les jours. Dosia ne le gênait plus. Du reste, le plus 5 souvent il était accompagné par Platon dans ses visites du soir, et la jeune fille n'accordait plus à son cousin que des malices passagères, bien que lancées d'une main sûre. Dosia faisait le thé et ne renversait plus rien. Dans les commencements, il y eut bien quelques petits accidents;

10 mais au bout de quinze jours elle accomplissait ses fonctions en maîtresse de maison émérite.^ Les tartines de beurre lui coûtèrent quelques entailles dans ses jolis doigts, puis elle devint aussi habile à cet exercice que la femme de charge elle-même.

15 Platon faisait beaucoup causer la rebelle devenue soumise. Il la grondait, et elle recevait ces admonestations avec la douceur d'une colombe.

Un soir, seul avec elle dans la salle à manger, il la chapitrait d'importance^ avec une sorte d'irritation secrète

20 qui lui venait parfois lorsque Dosia, muette et soumise, écoutait ses reproches avec un recueillement tranquille, avec une sorte de joie apaisée ; il avait alors envie de la blesser, de la secouer comme un gamin irrévérencieux. Que pouvait-il reprendre à sa conduite, pourtant? La

25 tenue de la délinquante était irréprochable ! Mû par une colère sourde à la vue de ce visage rosé, presque souriant: — Ce n'est pas pour vous faire plaisir que je dis cela! fit-il un peu rudement.

Le visage de la jeune fille se tourna vers lui, doux et lumineux:

— J'aime quand vous me grondez . . . dit-elle d'une voix eztraordinairement harmonieuse.

— C'est pour cela que vous faites tant de. . . 5 Platon s'arrêta; il sentait qu'il allait trop loin, que rien

ne justifiait son agression.

— Non . . . c'est que vos gronderies sont la preuve que vous vous intéressez à moi, reprit Dosia avec une candeur qui désarma le censeur farouche; depuis que j'ai perdu 10

' mon père, personne ne m'aime assez pour me gronder. . . La princesse et vous, seuls, avez ce courage. . . Je sens ce que vous faites; oh! oui, je le sens. . . et je vous en remercie.

Elle fondit en larmes et n'acheva pas sa phrase. Un 15 mouvement dans l'air qui l'environnait, un frôlement de soie et le frémissement du rideau qui retombait sur la porte indiquèrent à Platon qu'elle avait disparu.

Le jeune capitaine resta troublé. Certes, il s'intéressait à elle ! . . . Oui, il l'aimait assez pour la vouloir parfaite, 20 pour la corriger ... il l'aimait assez pour la vouloir aimée et respectée de tous!

L'ombre de Pierre Mourief parut dans la porte; — elle était déjà dans la pensée de son ami.

La princesse entrait avec lui pour le thé. 25

Dosia reparut presque aussitôt, et prit sa place devant le plateau chargé de tasses. Ses yeux brillaient d'un feu adouci; une légère teinte de rose plus accentuée sur les pommettes indiquait son émotion récente.

Elle combla la princesse de prévenances et de câline- 30 ries pendant le cours de la soirée, évitant même de re-

garder du côté de Platon. Mais celui-ci sentit jusqu'au fond de son âme ces caresses et ces expressions de tendresse reconnaissante qui s'épuraient en passant par sa sœur avant d'arriver jusqu'à lui... £t ce soir-là il fut 5 presque maussade avec Mourief.

— Qu'est-ce que je t'ai fait ? lui demanda celui-ci en le quittant dans la rue.

— Tu m'ennuies avec tes questions, répondit Platon. Est-ce qu'on n'a plus le droit d'être de mauvaise hu-

10 meur?. . .

Se repentant aussitôt de sa boutade, il tendit la main au jeune homme.

— Excuse-moi, dit<-il; c'est une de mes lunes. Tu sais que je suis quinteux. . .

15 — Bon! bon! répondit l'excellent garçon, j'avais peur de t'a voir blessé sans m'en douter. . .

— Non, sois tranquille; si j'avais quelque chose à te reprocher. . .

— Le fait est que tu t'y entends! Cette pauvre Dosia.. . 20 tu n'y vas pas de main morte à la chapitrer!^

Platon lui tourna le dos et partit à grands pas.

Mourief pensa que son ami devenait de plus en plus quinteux; mais puisqu'il était comme cela, il n'y avait rien à faire.

25 Et il alla se coucher.

— Nous organisons une fête superbe au Patinage anglais, dit un soir Mourief à la princesse: la famille impériale doit s'y rendre, il parait que ce sera très brillant; n'y viendrez-vous pas?

La princesse sourit.

— J'ai renoncé aux pompes de Satan,^ dit-elle. . .

— Mais moi, fit Dosia dans le canapé, tout contre sa bonne amie, en se pelotonnant avec une grâce de jeune chat, je n'ai renoncé à rien du tout ! S

— Au contraire, murmura son cousin.

Elle le menaça du doigt sans mot dire. Il s'inclina en forme d'excuse muette; elle reprit:

— Donc, n'ayant renoncé à rien, je puis aspirer à tout, n'est-il pas vrai ? lo

On souriait autour d'elle; c'était encourageant, elle continua.

— Et je voudrais bien assister à votre fête, messieurs les membres du patinage. Que faut-il faire pour cela?

Pierre tira lentement de sa poche une enveloppe carrée 15 et la passa devant le nez mignon de sa cousine.

— Donne, donne! s'écria Dosia.

Mais Pierre avait trop bien cultivé l'habitude de la taquiner pour lui céder sans conteste: élevant l'enveloppe bien haut, au-dessus de sa tête, il la croyait à l'abri des 20 mains agiles qui la convoitaient . , . Dosia bondit sur une chaise, lui arracha le papier et redescendit à terre avant que la princesse ou même Platon, toujours censeur sévère, eussent eu le temps de se récrier.

— Mademoiselle Dosia Zaptine, lut-elle. Que c'est joli 25 sur une enveloppe! J'aime à recevoir des lettres, c'est amusant! Je voudrais en recevoir tous les jours.

— Que faudrait-il vous écrire ? dit Pierre d'un ton railleur.

— Tout ce que vous voudrez, rien du tout. C'est pour 30 le plaisir de lire mon nom sur l'enveloppe.

— Je te conseille, dit la .princesse, de t'adresser des billets à toi-même avec une feuille de papier blanc pliée en quatre . . .

— Oh! non! fit Dosia, ce ne serait pas Timprévii; et 5 c'est l'imprévu que j'aime, alors même qu'il n'a pas de

conséquences.

— Vous aimez beaucoup, je le vois, les choses sans conséquence, grommela Platon dans sa moustache.

Dosia se tourna lentement vers lui d'un air étonné, puis 10 soudain, devenue grave, elle posa l'enveloppe sur la table sans l'ouvrir.

— Eh bien! cette curiosité, qu'en faisons-nous? lui dit la princesse avec bonté, voulant pallier ce que les paroles de son frère avaient eu de blessant.

15 Dosia, les yeux toujours baissés, reprit l'enveloppe, rompit le cachet et sortit du pli^ une jolie petite carte d'invitation, au nom de mademoiselle Dosia Zaptine.

On s'attendait à une explosion de joie, et la princesse ramenait déjà autour d'elle la dentelle de sa robe, pour

20 la soustraire à l'expansion tempétueuse^ de sa jeune amie. ..

Il n'en fut rien.' La jeune fille lut jusqu'au bout, retourna

la carte pour s'assurer qu'il n'y avait rien derrière, et sans

témoigner d'autre émotion la remit dans son enveloppe.

La princesse jeta à son frère un regard qui voulait dire:

25 Tu lui as gâté son plaisir. Platon sentit le reproche mérité.

— Savez-vous patiner, mademoiselle Dosia ? dit-il d'une voix grave et moelleuse que ni Pierre ni même sa sœur ne lui avaient connue jusque-là.

30 La jeune fille leva sur lui ses yeux attristés. Pierre lui coupa la parole.

— Elle patine, dit-il, comme un patin anglais, première narque. On la dirait née pour cela.

— D'abord, vous, riposta prestement Dosia, vous n'en savez rien.

— Je vous demande humblement pardon, ma cousine, 5 je vous ai vue patiner, il y a<ie cela une dizaine d'années. ..

— Oh ! fit Dosia avec sa petite moue, c'était sur l'étang, avec mes premiers patins, quand j'avais sept ans, cela ne compte pas. Je suis bien plus habile maintenant !

La princesse, voyant l'harmonie prête à se rétablir, lo demanda aussi une carte d'invitation, qui sortit toute prête et sous pli de la poche de Mourief.

— Je n'avais osé, dit-il, m'exposer à un refus. . .

— Quelle prudence I dit tranquillement Platon ; tu deviens méconnaissable, mon ami: ne serais-tu pas malade? 15

Il fut convenu que les quatre amis se rendraient à la fête de nuit, et les dames se firent faire des costumes pareils en velours violet, afin de tenir dignement leur rang dans cette solennité.

Le jour fixé, — c'était en plein janvier, — bien des paires 20 de jolis yeux interrogèrent le thermomètre depuis le midi jusqu'au soir. Ce méchant thermomètre ne voulait pas remonter: il marquait impitoyablement quatorze degrés Reaumur,^ et, pour une fête en plein air, c'était une température tant soit peu rigoureuse. 25

Cependant, vers neuf heures du soir, le thermomètre ayant encore baissé de deux degrés, une procession de voitures et de traîneaux déposa sur le quai Anglais une foule épaisse de jeunes filles et de jeunes femmes.

lOO DOS I A

C'est que la famille impériale devait assister à cette fête ; dès lors, il ne faisait plus froid ; un peu plus, chacun eût regretté tout haut que la gelée ne fût pas plus intense. Après avoir quitté leur voiture sur le quai Angolais, la 5 princesse et Dosia descendirent l'escalier de glace taillée, qu'on avait semé de sable fin, et se trouvèrent sur la Néva,^ gelée alors à un mètre d'épaisseur.

L'espace réservé pour la glissoire était un rectangle long de cent cinquante mètres environ sur soixante-quinze

10 de largeur. Une muraille de blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait planté des sapins, servait de clôture de trois côtés; le quatrième était formé par une vaste galerie de bois découpé à la manière des isbas russes, élevée de quelques marches. Là étaient le vestiaire et le

15 buffet doucement chauffés par des calorifères. Un boudoir spécial était réservé aux dames, rien n'y manquait: une table de toilette, chargée de menus ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous côtés, des fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge,

20 des sièges moelleux, tout, y compris^ la tiède atmosphère, y donnait l'illusion d'un salon ordinaire. Une pièce semblable avait été décorée spécialement pour la famille impériale, car plusieurs des grandes-duchesses avaient promis d'accompagner leurs frères ou leurs époux ce jour-là.

25 Un pavillon de bois élégamment orné de sapins verts, opposé à la porte d'entrée, et par conséquent à la rive gauche du fleuve, contenait l'orchestre; un cordon pressé de globes laiteux formait des festons'* rattachés à des candélabres chargés de globes semblables, et entourait l'en-

30 ceinte entière; une triple rangée de verres de couleur l'accompagnait partout, s'accrochant aux découpures du

DOSIA lOI

bois,* aux angles des constructions, au fronton des portiques ; et deux tours rondes de cinq à six mètres de hauteur, formées de blocs de glace taillés et superposés, servaient de lanternes gigantesques oli des soldats préposés à cet office* allumaient alternativement des feux de 5 Bengale rouges et verts.

Rien ne peut rendre TefFet magique de ces flammes vues par transparence à travers l'épaisseur de la glace ; celle-ci jetait sur la glissoire des irradiations fantastiques ; suivant le caprice du vent, la flamme des torches plan- 10 tées de distance en distance lançait une longue traînée de fumée ou d'étincelles, et, par-dessus tout cela, au moment oh. la famille impériale s'arrêtait en haut du quai, la lumière électrique projeta son éblouissant éclat sur les toilettes somptueuses et les uniformes chamarrés d'or. 15

L'orchestre entamait une valse ; se tenant par la main, des couples audacieux se mirent à tournoyer avec grâce, décrivant des cercles plus vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi précis. La valse n'était qu'un passetemps préparatoire, l'événement de la soirée devait être 20 un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel de nombreuses répétitions avaient été faites les jours précédents. Les dames s'étaient arrangées entre elles pour obtenir une harmonie entière dans leurs toilettes; un quadrille était vêtu de velours blanc, garni d'astrakan d'une blan- 25 cheur immaculée; un second avait choisi le velours bleu clair orné de martre zibeline ; le troisième portait un uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure ; le quatrième enfin arborait le velours gros bleu bordé de cygne.

Les danseurs, tous montés sur leurs patins, accomplis- 30 saient leurs évolutions moins vite que sur un parquet,

mais avec non moins d'exactitude ; les mouvements de la musique avaient été calculés pour cela; et chaque accord final ramenait les danseurs à leur place. Dosia, qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle 5 avec des yeux ravis.

— £s-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas,

— Je crois bien! s'écria la jeune fille, c'est inouï! Je n'ai jamais rien rêvé de pareil. . . Cela ne ressemble à

10 rien de ce que j'ai vu.

— On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s'approchait ; seuls parmi les peuples de l'Europe nous possédons une Neva pour y bâtir une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dépense, et le grain de folie

15 nécessaire pour en concevoir l'idée.

Dosia sourit gentiment.

— A votre avis, dit-elle, nous sommes donc un peu fous?

— Moi aussi, répliqua le sage Sourof en s'inclinant avec gravité. Voyons, mademoiselle Dosia, ne faut-il pas

to être tant soit peu hors de son bon sens^ pour aller danser la mazurka sur cette glissoire où l'on peut se casser un membre, ou même la tête, au moindre faux pas ? . . .

— Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou même la tête sur un beau parquet ciré, en

25 dansant la même mazurka aux sons du même orchestre! Le frère et la sœur se mirent à rire.

— La danse est une œuvre de perdition, continua Dosia, avec une gravité imperturbable, nous en voyons la preuve tous les jours. C'est pourquoi le comte Platon ne danse

30 pas et ne patine pas non plus.

On ne sait ce que Platon eût trouvé à répondre, car

Pierre vint se jeter au travers de la conversation, ce qui ramena une expression pensive sur le visage de son ami.

— Vous n*avez pas froid, mesdames ? demanda-t-il. On lui répondit bien vite que non.

— C'est que le thermomètre baisse. Nous avons déjà 5 dix-huit degrés;^ et, très probablement, nous en aurons vingt* à minuit.

— Nous serons parties avant ce moment-là, dit la princesse.

On leur servait en ce moment du thé brûlant et par- 10 fumé qui fut le bienvenu.

Quelques amis s'approchèrent; le quadrille était fini, la foule bigarrée se dispersait, pendant qu'une autre escouade de musiciens remplaçait les premiers et jouait des morceaux d'un caractère plus sérieux. 15

Les patineurs portaient tous à la boutonnière une petite lanterne ronde, grande comme un écu de cinq francs; et c'était plaisir de voir ces lumières semblables à des lucioles parcourir en tous sens la glace polie. Profitant de ce moment d'accalmie^ on arrosa d'eau chaude la surface de 20 la glissoire : une légère buée s'éleva, disparut, et la glace plus unie que jamais présenta un miroir sans rayures.

— Il fait bon aujourd'hui, dit un aide de camp, en s'approchant de la princesse pour lui présenter ses hommages; aussi cette fête est beaucoup plus brillante que la 25 dernière.

— A quoi l'attribuez- vous ? demanda Sophie sans penser à mal.

— A votre présence, certainement, princesse, répondit

le galant cavalier. 30

Dosia pinça légèrement le bras de son amie et se dé-

tourna pour rire. Le visage de Mourief exprimait une hilarité mal comprimée, et leurs regards s'étant rencontrés, ils eurent quelque peine à ne pas éclater ensemble.

— Sans vouloir décrier les mérites de ma sœur, dit 5 Platon, toujours secourable dans ces moments dangereux,

je crois que la température y était pour quelque chose. ^ Quel temps faisait-il alors?*

— Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement vingt-quatre degrés.'

10 — Reaumur? hasarda Mourief.

— Certainement, Reaumur! Je ne sais trop pourquoi nous n'avions guère de dames, — on peut dire que ce fut une fête triste!

— Vraiment, répéta Pierre toujours sérieux, je ne sais 15 trop pourquoi!

Dosia, qui avait ôté ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par la manche, se leva et s'enfuit. Étonné, son cousin la suivit et la retrouva dans le coin de la galerie 011 elle riait aux larmes.

20 — Pourquoi, lui dit-elle entre deux éclats de rire, pourquoi me fais-tu rire comme ça? la princesse va encore dire que je suis très inconvenante, et, vrai, ça n'est pas ma faute.

— C'est qu'il m'amuse avec sa fête triste, ce brave 25 homme.

— Allons, dit Dosia, mets-moi mes patins, je n'ose pas retourner là-bas, je crains de lui pouffer au nez.*

Pierre, à genoux devant sa jolie cousine, eut bientôt fait d'attacher* les courroies; il fut prêt presque en même 30 temps, et tous deux, se tenant par la main, s'élancèrent en longues courbes sur la glace.

— OU donc est Dosia ? demanda la princesse.

— La voici qui patine avec M. Mourief, répondit Taimable aide de camp. Ils sont charmants, ajouta-t-il en ajustant son pince-nez d^un air connaisseur. Ils ont l'air faits Tun pour l'autre. N'y a-t-il pas anguille sous roche?* 5 fit le maladroit d'un air fin.

Platon, devenu pâle soudainement, se mordit les lèvres pour retenir une réponse trop vive; la princesse, qui connaissait son monde, se garda bien de nier d'une façon positive ; ces négations énergiques ne font ordinairement 10 que transformer de simples suppositions en convictions arrêtées.

— Je ne crois pas, dit-elle, cette idée n'est encore venue à personne, que je sache. . .

Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs 15 ses lourdes galanteries et prit congé de la princesse, laissant derrière lui la blessure empoisonnée d'un doute cruel.

Que de fois Platon s'était dit que ces deux jeunes gens devaient s'aimer, — peut-être sans le savoir eux-mêmes; 20 — que' de fois il avait pensé que ce serait fort heureux, qu'ainsi l'étourderie de Dosia se trouverait réparée ! . . . Et l'idée de cette réparation le rendait malheureux, cruel avec lui-même, intolérant avec les autres. . . Fallait-il que sa vie fût désormais gâtée par les fantaisies de cette pe- 25 tite fille ?

Et pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, les deux cousins passaient et repassaient devant lui, comme deux oiseaux qui volent de concert.

— Platon, je suis fatiguée, lui dit Sophie, qui compre- 30 nait sa pensée et désirait y mettre un terme.

Io6 DOSIA

Il se leva sans mot dire et fit prévenir leur cocher, puis revint vers sa sœur.

— Dosia ! dit doucement celle-ci en se penchant sur la balustrade, au moment oli les patineurs passaient près

S d'elle.

La jeune fille tourna vers la princesse son visage coloré par le froid, l'exercice et le plaisir. Quelle vivante image de la gaieté insouciante! Et Platon qui souffrait à côté d'elle!

lo — Je suis fatiguée, veux-tu rentrer ?

Sans répliquer, Dosia tourna sur elle-même,^ s'assit sur le banc de bois qui longeait la galerie et tendit à Pierre son petit pied, afin qu'il la débarrassât des patins.

— Merci, dit-elle, quand il eut fini. La bonne soirée ! 15 Je me suis bien amusée!

Sophie et son frère les avaient rejoints ; Dosia remarqua l'expression sérieuse de leurs visages.

— Vous paraissez souffrants, dit-elle avec cet intérêt spontané qui la rendait si sympathique.

20 — Qu'importe! gronda Platon, pourvu que vous vous amusiez ! . . .

— Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse avec douceur, nous avons eu froid.

— Je vous demande pardon, murmura Dosia repen- 25 tante, je suis une égoïste . . .

Le lendemain, elle s'excusa auprès de la princesse de son étourderie, de son manque de souci pour ceux qui étaient si bons envers elle. . . C'est avec des larmes brûlantes qu'elle s'accusa d'égoïsme.

30 La princesse la consola de son mieux et profita de l'occasion pour lui faire une petite semonce.

— Sois plus réservée avec ton cousin, lui dit-elle ; tout le monde n'est pas obligé de savoir que vous êtes camarades d'enfance; on m'a demandé hier si vous n'étiez pas fiancés. . .

Le visage de Dosia, devenu pourpre, prit une expression s de colère.

— Moi qui le déteste, et lui qui ne peut me souffrir! Faut-il être bête!^..

— Tout le monde n'est pas non plus obligé de savoir que vous vous détestez, repartit la princesse en réprimant 10 un sourire. Votre haine mutuelle ne va pas jusqu'à ne pouvoir patiner ensemble.

— Oh ! ma bonne amie . . . , commençait Dosia confuse.

— Ne le déteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers les autres; cela suffira. 15

— Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et . . . M. Platon n'est pas fâché contre moi ?

La princesse, interdite à son tour, chercha un instant sa réponse.

— Il ne peut en aucun cas être fâché contre toi ; mais 20 il a peut-être été choqué. . .

— Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pénitence; je ne le ferai plus, jamais; seulement, dis-lui qu'il ne soit pas fâché contre moi !

Platon, informé de ce vœu naïf, n'eut pas le courage 25 de tenir rigueur. Quelques paroles affectueuses ramenèrent le jour même le sourire aux lèvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants.

L'hiver s'avançait; déjà la série de mariages qui suit toujours les fêtes de Noël était presque close ; le carême était proche, et Dosia, devenue sage, portait des robes à queue.

5 — C'est égal,^ elle était plus amusante auparavant, soupirait un jour Mourief, assis chez la princesse dans un petit fauteuil si bas que la poignée de son sabre lui caressait le menton.

— C'était le bon temps, alors, n'est-ce pas? lui dit la lo princesse d'un air moqueur.

Malgré les dénégations passionnées du jeune homme, Sophie continua, avec une certaine insistance dans l'accent de sa voix:

— Regretteriez-vous de ne pas l'avoir épousée ?

15 — Ah I princesse ! fit Mourief d'un ton de reproche plus sérieux que la question ne semblait le comporter. Sophie ne se laissa pas fléchir.

— Il en serait peut-être encore temps, continua-t-elle sans regarder Pierre.

20 Celui-ci garda le silence: il jouait avec la dragonne de son sabre, et le gland d'or tissé battait à coups inégaux le métal du fourreau.

Le silence se prolongeait; la princesse, devenue soudain nerveuse, froissa légèrement le journal déplié sur la

25 table.

— Eh bien ! fit-elle, voyant que Mourief ne parlerait pas.

— Je croyais, dit celui-ci à voix basse, que c'était bon pour Dosia de taquiner méchamment les pauvres mortels. . .

Il toussa pour s'éclaircir le gosier, mais sans y réussir. La princesse baissa la tête. Pierre continua de la même voix enrouée:

— Je ne sais pas pourquoi vous parlez ainsi, je ne l'ai pas mérité. Il me semble que je n'ai pu faire croire à per- s sonne que j'aime Dosia. . .

— Pour cela, non ! . . . dit la princesse en éclatant de rire.

Son rire, nerveux et forcé, s'éteignit soudain. Pierre avait gardé son sérieux; le gland d'or tintait toujours sur 10 le fourreau d'acier.

— Je ne me marierai pas, continua-t-il, parce que je considère un mariage sans amour comme la faute la plus grave que puisse commettre un homme envers lui-même. . .

— Vous êtes sévère, essaya de dire la princesse. 15 Mais elle ne sentit pas le courage de plaisanter et se tut.

— La plus grave et la plus sotte,^ puisque le châtiment la suit aussitôt et à coup sûr.

— Mais, reprit Sophie en rougissant, vous vous croyez donc pour la vie à l'abri des traits du petit dieu malin?* 20

Pierre se leva.

— La femme que j'aime, dit-il, est de celles que je rie puis prétendre à épouser; pourtant, son image me préservera à jamais d'une erreur ou d'une faute. J'aime mieux vivre seul que de profaner ailleurs le cœur que je lui ai 25 donné sans réserve ... et sans espoir.

Pierre s'inclina très bas devant la princesse interdite, ses éperons sonnèrent, et il fit un pas vers la porte.

Sophie hésita un instant, puis se leva. D'un geste royal, elle tendit la main au jeune homme. 30

— Celui qui pense ainsi, dit-elle, peut se méprendre

no DOSI A

sur la profondeur, sur Teternite du sentiment qui l'occupe ...

Pierre fut un mouvement; elle continua sans se troubler:

5 — Mais s'il ne se trompe pas, s'il a vraiment donné son âme sans réserve et sans espoir, il n'est pas de femme au monde qui ne doive être fière et reconnaissante d'un si beau dévouement.

Mourief la regardait, stupéfait, ébloui . . . lo — Vous êtes bien jeune pour parler d'éternité, dit-elle avec un demi-sourire qui éclaira comme un rayon de soleil son beau visage sérieux. Mais si les épreuves de la vie ne vous rebutent pas, si vou,s êtes vraiment ce que vous paraissez être, vous pouvez aspirer à toutes les femmes. 15 Elle avait retiré sa main; elle fit une inclination de la tête et passa dans son appartement.

Pierre se trouva sur le quai de la cour sans savoir comment il était sorti; il marchait devant lui,^ refusant de comprendre, ne voulant pas croire à son souvenir. 20 — C'est impossible, se disait-il . . . elle n'est pas coquette ... et pourtant ! Mais alors, elle me permettrait ? . . . ' Le lendemain soir, Mourief courut chez Sophie. Pourrait-il lui parler en particulier ? Obtiendrait-il une réponse plus nette, un espoir plus positif?

25 O douleur! ô désappointement! Il trouva chez la princesse une société joyeuse et très variée.

En même temps que lui entrait un t tapeur» aveugle, conduit par un valet de pied.

Platon vint à lui dans l'antichambre.

30 — Qu'est-ce que cela veut dire ? fit Mourief peu satisfait. — C'est l'anniversaire de la naissance de ta cousine,

répondit Sourof ; je croyais que tu venais lui faire tes compliments.

— Mais pas du tout! s'écria Pierre. Je n'y pensais pas. . . Ce n'est pas pour cela que je venais. . .

— Et pourquoi venais-tu donc ? demanda Platon d'un 5 air amusé qui fît rougir le lieutenant.

— Je venais... je venais faire une visite. Vous allez danser?

— Mais oui, ne t'en déplaise !

— Eh bienl je vais chercher un bouquet. . . je ne peux 10 pas arriver les mains vides.

La tête fine de Dosia parut entre les deux battants de la porte, et ses yeux brillants de malice se fixèrent sur le visage déconfît de Mourief, qui remettait son manteau.

— Mon cousin a oublié mon anniversaire, dit-elle, et 15 il va me chercher des bonbons. Apportez-moi plutôt des marrons glacés; je les préfère.

Elle disparut avec son petit rire. Platon souriait.

— Te voilà prévenu, fit-il.

— Des marrons glacés ? Elle le fait exprès I Je suis sûr 20 qu'il n'y en aura plus ... à neuf heures du soir ! Il va falloir les commander, je ne les aurai pas avant minuit.

L'infortuné disparut. Au bout de vingt minutes, il entra trioiçphalement, portant des marrons glacés et un gros bouquet destiné à lui faire pardonner son inconcevable 25 négligence.

— Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec beaucoup de grâce. Vous me gâtez. Mais tout le monde me gâte ici; on a trouvé que ça me rend meilleure. Tout le contraire des autres, n'est-ce pas? 30

Pierre, surpris de sa douceur, ne savait que répondre.

— Vous m'aviez oubliée, hein ? Vous avez la tête . . . et . . . Pesprit ailleurs, ajouta la fine mouche.^ Je me suis aperçue que vous étiez fort préoccupé depuis quelque temps.

S ' — Vous avez fait cette remarque? grommela Pierre, qui eut bonne envie de la battre.

— Oui. . . mais je Tai gardée pour moi, soyez tranquille. Et même j'ai promis à ma chère Sophie que je ne vous taquinerais plus.

lo — Je ne saurais assez reconnaître cette générosité, dit Pierre en s'inclinant.

— Oh ! fit la malicieuse en hochant la tête, ce n*est pas pour vous. • . Elle ne m'en a rien dit; mais j'ai remarqué que lorsque je vous taquine, cela lui fait de la peine.

15 Pierre reçut en plein visage le regard à la fois malicieux, triomphant et amical, des yeux de Dosia, — ces yeux uniques, qui disaient toujours cent choses à la fois. Mais il n'eut pas le temps de la remercier, elle était déjà loin.

20 On dansait, comme on ne danse qu'à Pétersbourg, avec un entrain, un acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et l'équilibre européen sont bien peu de chose quand on a vingt ans et un bon tapeur.

Vers minuit, la princesse fit servir à souper: c'était la

25 première fois qu'on dansait chez elle, — et probablement la dernière, disait-elle en souriant; mais Dosia méritait bien une petite sauterie «péciale en l'honneur de ses dixhuit ans.

— Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au mi- 30 lieu de la table du souper, j'ai dix-huit ans! Il n'y paraît

guère, j'en conviens, mais enfin j'ai dix-huit ans tout de

ir

même, et je suis devenue si sage que la princesse Sophie a pensé un instant à me mettre^sous verre dans un cadre doré, au milieu du salon, comme un modèle permanent destiné à apprendre aux jeunes filles incorrigibles qu'il ne faut jamais désespérer de rien. Je deviens une personne s sérieuse, et j'ai pris la résolution de me consacrer désormais au bien . . .

Des applaudissements discrets, de bonne compagnie, acclamèrent cette pérofaison, et Dosia envoya un clin d'œil éloquent à son cousin, qui la regardait ébahi. 10

— Au bien général, reprit-elle, — et particulier, — en attendant Jusqu'ici j'ai été papillon, je deviens désormais ver à soie, toujours au rebours du sens commun,^ — mais on ne saurait changer son naturel. A ma métamorphose 1* 15

Au milieu des rires et des protestations, Dosia éleva sa coupe de cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se tourna vers Platon, et son visage prit aussitôt une expression de retenue, presque de timidité. D'un regard, elle sembla lui demander si elle n'avait 20 pas dépassé les bornes. Un sourire du jeune homme la rassura; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon, oh l'on recommença à danser.

Mourief obtint un quadrille de la princesse ; — mais comment causer dans ce dédale de chasses-croisés et de 25 jupes à traîne! La question qui l'agitait n'était pas de celles qu'on traite au pied levé.' Il se contenta donc d'admirer la taille svelte et élégante, le noble visage de celle qui peut-être serait sa femme. . . A cette idée, le cœur lui battait, il avait peine à continuer avec elle les lieux com- 30 muns d'une conversation de quadrille. . . Et pourtant la

main de la princesse, en se posant dans la sienne, ne lui donnait aucun frisson: 39, joie et ses tendresses étaient fort au-dessus de ces émotions terrestres.

Un après-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa sœur 5 et la pria de passer avec lui dans son cabinet de travail, pièce sérieuse et sombre oli Dosîa ne pénétrait jamais.

— Qu'as-tu? lui dit Sophie inquiète; est-il arrivé quelque malheur ?

— Rien qui nous concerne directement, répondit Sou- 10 rof, mais, si la nouvelle est vraie, elle aura pour résultat

de changer nos habitudes. . .

— N'est-ce que cela ? fit Sophie en respirant plus librement.

— Quand je dis nos habitudes ... il y a des habitudes 15 de cœur qui sont difficiles à rompre. . . Au fait, voici ce

que c'est. D'après un bruit qui m'est arrivé ce matin,

Mourief aurait joué,^ avec un personnage peu scrupuleux,

dans une maison . . . une vilaine maison . . . , — et il aurait

perdu,* sur parole, une somme énorme.

20 Sophie pâlit et s'assit dans un fauteuil; elle prit son

mouchoir, le passa deux fois sur ses lèvres, puis croisa ses

mains sur ses genoux et réfléchit.

Platon ne s'attendait pas à tant d'émotion; surpris, il

s'approcha de sa sœur et lui prit la main. Il allait faire 25 une question que la délicatesse retenait encore sur ses

lèvres, lorsqu'elle le prévint.

Je l'aime! dit-elle simplement en levant ses yeux

honnêtes sur le visage ému de son frère.

— Je te demande pardon, ma sœur, répondit Platon, vivement touché de cette franche parole à ce moment difficile. J'aurais dû garder cela pour moi^ et m'inf ormer. . .

— Qui te l'a dit ? S

— Le colonel. Il n'aurait pas parlé si la chose eût été douteuse. Il m'a envoyé chercher ce matin et m'a prié, en ma qualité d'ami de Mourief, de faire de mon mieux pour éviter le scandale. La somme est telle, que Pierre ne pourra pas la payer sur-le-champ; il faudrait obtenir du 10 temps. D'un autre côté, le gagnant a été prévenu d'avoir

à aller gagner ailleurs . . . Nous ne pouvons admettre, au régiment, qu'une dette sur parole souffre de difficultés; sans sa bonne conduite, Mourief serait déjà cassé.

— Quand ce malheur est-il arrivé ^ fit la princesse toute 15 songeuse.

Il y a déjà quatre ou cinq jours; c'était mercredi, je crois.

— Mercredi ? Il a passé la soirée ici ; ce serait donc en nous quittant, après minuit. . . Sais-tu, Platon, je suis 20 persuadée qu'il y a erreur. . . C'est impossible!

— J'ai commencé par dire comme toi; mais quand j'ai vu la reconnaissance de la dette, signée de sa main. . .

Sophie laissa retomber la tête sur le dossier du fauteuil et ferma les yeux avec l'expression pénible de quelqu'un 25 qui voudrait échapper à un rêve douloureux.

— Combien ? fit-elle après un silence.

— Quarante-deux mille roubles argent.^

La princesse se leva et se mit à marcher de long en large. Après deux ou trois tours elle prit le bras de son 30 frère, et ils marchèrent ainsi longtemps, cherchant des

Il6 DOSIA

idées et ne trouvant rien. A bout de ressources, Sophie s'arrêta.

— Vois-tu, dit-elle à son frère, je ne peux pas croire à toute cette histoire ; Pierre n*est pas joueur, — il n'aurait

S pas joué ce qu'il ne peut pas payer ; il n'est pas hypocrite, — il avait hier et avant-hier sa figure des jours précédents.

— Hier il était préoccupé.

— J'en conviens, mais sa préoccupation n'était pas celle d'un homme qui a perdu le quart de sa fortune et qui doit

10 le réaliser dans les vingt-quatre heures. . . Envoie-le-moi.

— A toi ? Que vas-tu faire ?

— Savoir la vérité d'abord. Faire ce qu'on pourra ou ce qu'on devra ensuite.

Platon regardait sa sœur d'un air de doute.

15 — Tu m'as parfois appelée Sagesse, continua-t-elle avec un triste sourire; fie-toi à moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois.

Platon embrassa sa sœur et sortit.

Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui

20 dit le brosseur du jeune officier, Pierre était toujours en

courses depuis la matinée de la veille. Il lîaperçut enfin

dans la grande Morskaïa, filant au trot allongé de son

meilleur trotteur. Il l'arrêta et le fit descendre.

— Ma sœur veut te voir, lui dit-il sans ménagement 25 Mourief pâlit et se troubla visiblement.

— Pourquoi ? murmura-t-il.

— Ce n'est pas mon affaire. Vas-y sur-le-champ. Quand tu auras fini avec elle, passe chez moi; j'ai à te parler de la part du colonel . . .

30 Pierre fit un effort et se redressa ; son visage n'exprimait plus qu'une résolution inébranlable.

— J'aime mieux cela, dit-il. D'ailleurs, j'avais déjà pensé à causer avec toi.

— En quittant ma sœur, viens me trouver; je t'attends chez moi.

— Bien! dit Pierre. A tantôt! 5

— Il toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les épaules, puis rentra chez lui et se mit à lire le journal.

Mourief gravit tout d'une haleine^ l'escalier de la princesse. Il était de ceux qui abordent franchement les xo situations périlleuses.

Il fut introduit dans le cabinet de travail, oîi il n'était jamais entré. Le jour baissait; une seule lampe éclairait la haute pièce tapissée d'un vert foncé, presque noir à la lumière. La pâleur de la princesse l'émut douloureuse- 15 ment; il n'avait pas supposé qu'elle serait instruite de cette affaire. Mais il n'était plus temps de reculer.

— Asseyez-vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main.

Il obéit. 20

— J'irai droit au fait, dit-elle. On m'a appris que vous avez perdu au jeu une somme considérable.

Mourief fit un geste d'acquiescement

— Et que vous ne pouvez pas la payer ^

— Permettez, princesse... j'espère d'ici à demain* 25 avoir trouvé les fonds nécessaires, dit Pierre d'une voix parfaitement nette.

— En êtes-vous sûr ?

— On n'est jamais sûr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis. 30

— Savez-vous que vous serez cassé si vous échouez ?

Il8 DOSIA

— C'est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choqua la princesse.

— Cette perspective semble ne vous offrir rien de désagréable, répliqua-t-elle avec hauteur.

S Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien : N'ayez pas peur ! que : Je m'en moque I Sophie le regarda attentivement.

— Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup de chagrin.

lo Pierre s'inclina très bas et baisa respectueusement un pli de sa robe.

— J'avais de vous une si haute idée, reprit la jeune femme; je vous estimais si fort au-dessus du commun! Et vous, notre ami, vous vous êtes compromis dans une aven-

1$ ture vulgaire, on vous a vu dans une maison . . .

Elle n'osa trouver d'épithète ; — d'ailleurs elle n'en eut pas le temps. Pierre avait bondi sur ses pieds.

— Qui a dit cela ? s'écria-t-il. On en a menti ! Sophie respira deux fois avec effort, puis, plus blanche

20 que son col de batiste, elle se laissa aller ^ dans le fauteuil. Elle avait perdu connaissance.

Pierre lui prit les mains et les réchauffa sous ses lèvres, mais il n'eut pas l'idée d'appeler; même pour porter secours, un tiers eût été de trop. Au bout de quelques

25 secondes, Sophie revint à elle.^

— On a menti, répéta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse. Je n'ai pas eu l'infamie de fréquenter une telle société . . . après ce que vous savez ... ce que je vous ai dit à vous-même . . . Non, je n'ai pas donné à un homme

30 au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite.

Sophie fît un geste d6 la main ; Pierre saisit cette main au vol.^

— Vous n'avez pas joué? dit-elle avidement en se penchant vers luL

Il passa la main sur son front. 5

— Ne m'interrogez pas, dit-il avec désespoir. Croyezmoi sur parole ! Je ne puis pas répondre.

— Je veux que vous répondiez, fit-elle d'une voix suppliante. Vous n'avez pas joué ?

Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin .10 d'empêcher ses regards de répondre pour lui. Elle écarta ses mains et le força à la regarder.

— Ce n'est pas vous qui avez joué? fit-elle, transportée, illuminée d'une clarté subite. C'est un autre ? Dites ? Ce n'est pas vous ? 15

Pierre ne put pas mentir.

^ — Non, dit-il comme malgré lui, ce n'est pas moi.

— Ahl fit Sophie éperdue, en lui tendant les deux mains, j'en étais sûre.

Pendant un moment ils oublièrent tout danger. Les 20 mains nouées, les regards croisés, ils vécurent ainsi la plus belle minute de leur existence.

— Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canapé et fit une place près d'elle pour son ami.

— Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. 25 Épargnez-moi! J'ai promis de ne pas dire...

— Mais à moi! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire, à moi ! je vous jure de ne le répéter à personne I

— Pas même à Platon?

— Oh! Platon est un autre moi-même 1 30

— J'ai promis, insista le jeune homme, — Soit! répondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s'il devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il passé?

5 — Avant-hier soir, commença Pierre, je revenais de chez vous, lorsqu'on m'annonça' un jeune officier tout nouvellement entré au régiment. Il a seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de province; — Pétersbourg lui a tourné la tête, — ce n'est pas bien surprenant I Donc,

lo mercredi, il a été dans cette maison dont on vous a parlé; il s'est fait plumer jusqu'aux os^ et il a perdu plus qu'il ne^ peut payer en dix ans. Je m'intéressais à lui; — il est si jeune, et quand on n'a pas de famille pour vous tenir la bride serrée, on est si bête à cet âge-là 1 II venait m'ap-

15 porter une lettre qu'il me priait de faire passer à sa mère . . . il n'a plus qu'elle. Sa démarche à cette heure indue me parut bien singulière; j'avais entendu dire au régiment qu'un officier — on ne savait lequel — avait perdu une somme absurde. . . Je l'interrogeai, cet enfant, il fondit

20 en larmes. . . Bref, j'appris que, dans l'impossibilité de payer sa dette, il allait se brûler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouvé cela tout seul. Quel génie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu'auriezvous fait à ma place ?

2$ — Continuez ! dit la princesse en souriant.

— Je lui représentai premièrement toute l'insanité de sa conduite ; il en convint et m'annonça qu'il allait s'en punir par le moyen le plus radical. Je lui parlai alors de sa mère. . . J'avais trouvé la corde sensible.

30 II est fils unique, adoré, gâté I Jugez-en : sa mère possède un revenu de sept mille roubles, elle lui en envoie six mille

et vit avec le reste 1 On devrait mettre en prison des mères pareilles, pour les empêcher de gâter leurs enfants. Enfin, il pleura comme une jeune génisse... Vous riez? Je ne riais pas, moi! et malgré mon peu d'éloquence, il faut croire que la Providence m*a envoyé une inspiration toute ^ particulière, car j'étais presque aussi ému que lui. Je lui proposai alors de faire des billets. . . Il n'est pas majeur, l'imbécile ! On a refusé son papier, comme de juste.^ Il est allé voir un usurier, qui l'a envoyé promener. Alors. . .

— Alors, c'est vous qui avez signé ? dit la princesse, les lo yeux noyés de larmes heureuses.

-^ Mon Dieu, fit Mourief en cherchant à s'excuser, — il le fallait bien ... je suis majeur moil

— Et si vous ne trouvez pas l'argent nécessaire . . . pour demain, m'avez-vous dit? 15

'-^Oui, demain ... eh bien ! je ... je ne sais pas ce que je ferai. Le pis qui puisse arriver serait que mon jeune homme fût cassé. . . Il a repris goût à la vie, il ne se brû* Lera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que j*ai trouvé, et le créancier sera bien obligé de se contenter de ma signa* 20 ture à longue échéance pour le reste.

—Combien avez-vous trouvé?

— Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine!

— Allons, mon ami, cherchez le reste! fit la princesse en se levant. Bon courage! 25

-T^ Vous me renvoyez ? dit piteusement Pierre qui n'avait pas envie de s'en aller.

—Ne vous souvient-il plus que mon frère vous attend pour vous sermonner ?

— Ah! mon Dieu ! je l'avais oublié! s'écria Mourief en 30 cherchant sa casquette qu'il tenait à la main. J'y cours!

Si VOUS saviez, princesse, comme il est facile de porter le poids d'une faute qu'on n'a pas commise! . . . Bien sûr, je ne changerais pas avec mon petit cornette !

Son beau sourire se refléta sur le visage de la princesse. 5 — Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m'en voulez pas^ de vous avoir fait souffrir?

— Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Vous êtes sorti de page,^ monsieur Mourief, désormais vous avez prouvé que vous êtes un homme ; vous pouvez tout tenter

10 et tout espérer.

— Tout ? demanda Pierre qui retenait sa main.

— Tout ! répéta-t-elle, le visage couvert de rougeur.

— Eh bien ! quand je serai hors de ce pétrin, je vous demanderai quelque chose.

15 — Demandez-le tout de suite ; j 'aimerais mieux vous l'accorder pendant qu'aux yeux du monde vous n'êtes pas encore innocent.

Pierre l'attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d'une voix si basse que personne n'a jamais su ce 2o que c'était.

^Oui, dit-elle fermement, et j'en serai fière! Il la serra sur son cœur et se rendit chez Platon pour essuyer par procuration la semonce du colonel.

Mourief entra chez son ami, la tête haute et le regard 25 vainqueur, ainsi qu'il sied à un homme heureux. La phy. sionomie de Sourof le ramena au sentiment de la véritable situation.

Les jambes croisées, le visage sévère, Platon représentait dignement l'autorité.

— Tu as joué! fit-il d'un air grave.

Pierre hocha affirmativement la tête. Mentir n'est pas chose si facile pour ceux qui n'en ont pas l'habitude.

— Tu as perdu ?

Cette répétition exacte de l'interrogatoire qu'il venait s de subir produisit chez Mourief une violente envie de rire aussitôt réprimée. Il réitéra son signe de tête affirmatif.

- — Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable.

— Ce dernier point n'est pas encore prouvé, fit Mourief 10 d'un air de bonne humeur. Je tâcherai de faire honneur

à ma signature. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles ?

Platon, abasourdi, se leva.

— Moi } 15

— Oui, toi ! Je te les rendrai, tu peux en être sûr. Si tu ne les as pas, mettons que je n'ai rien dit.

— Comment! s'écria Platon tout scandalisé, tu fréquentes des endroits impossibles^ oh tu compromets notre uniforme ; tu y perds en une nuit une somme ... 20 ridicule! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai présenté dans ma famille, que j'ai traité comme un . . . comme un . . .

— Comme un frère, acheva Mourief, voyant qu'il restait court, — et je te le rends bien ! ^

Absolument démonté par ce sang-froid, Platon prit le 25 parti de se mettre en colère.

— Je te conseille de railler ! Et pour combler la mesure, après une aventure comme celle-là, c'est à moi que tu viens demander de te prêter l'argent que tu as si indignement perdu ! 30

— Que veux-tu!' dit Mourief du ton d'un philosophe

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convaincu, ce n'est pas à mes ennemis, si j'en arais, — ce dont, grâce au ciel, je doute! — que j'irais etoprunter des fonds!

Pierre avait dans les yeux une étincelle de joie si fan- 5 tastique, sa physionomie exprimait si peu de repentir, — malgré toute la peine qu'il se donnait pour avoir un air contrit, — que Sourof éclata en reproches amers.

Le colonel, l'honneur du régiment, la démission obligatoire, l'exil volontaire en province qui pouvait seul ré-

10 parer ce scandale, la nécessité de payer à quelque prix que ce fût, — tout cela roula dans un flot d'éloquence et tomba en douche implacable sur la tête de Mourief qui écoutait sans sourciller, d'un air attentif, hochant la tête aux endroits pathétiques.

15 Quand Sourof s'arrêta pour reprendre haleine, — peutêtre aussi parce qu'il n'avait plus rien à dire, — Pierre se leva, le visage rayonnant des meilleurs sentiments.

— Tu es un ami unique au monde, s'écria-t-il; tu m'as parlé comme la voix de ma conscience; je t'en saurai gré^

ao toute ma vie.

— £h bien! à quoi te décides-tu? demanda Platon, adouci par cette expansion amicale.

— Je vais chercher de l'argent partout oîi il y en a, puisque tu ne veux pas m'en prêter! répondit le délin-

25 quant d'un air radieux.

La main que Platon tendait généreusement à son camarade déchu retomba à son côté. C'était là le résultat de sa semonce !

Pierre rattachait son sabre.

30 — Que dois-je dire au colonel ? fit Sourof d'un air glacial.

— Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tête. Demain, ce sera une affaire arrangée.

Platon garda encore le silence.

— Que dit ma sœur ? reprit-il après une longue pause ; comment apprécie-t-elle la façon originale dont tu prends s les choses?

Pierre, déjà dans l'antichambre, ajustait son manteau sur ses épaules.

— Ah ! mon ami, s'écria-t-il soudain, je suis le plus heureux des hommes ! Il faut que je t'embrasse î 10

Il donna une véhémente accolade à Sourof ébahi et disparut, accompagné d'un grand cliquetis de sabre et d'éperons sur les marches de pierre de l'escalier.

Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit le parti d'aller voir la princesse. 15

Celle-ci le reçut au salon. Elle avait le visage rosé; ses yeux brillaient d'une joie profonde ; elle offrait, en un mot, l'image de la félicité.

Dosia, assise au piano, tapait à tour de bras un galop d'Offenbach.^ 20

— Quelle gaieté I fit Platon, qui resta pétrifié au milieu du salon.

— C'est l'air de la maison, monsieur Platon! s'écria Dosia sans s'arrêter; nous sommes gaies ici, très gaies!

Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla s'as- 2S seoir près de sa sœur, le plus loin possible du redoutable instrument.

— Tu as vu Mourief ? dit-il.

— Oui, mon amL

— Eh bien î qu'y a-t-il de vrai ? 30

La princesse regarda son frère avec une expression de triomphe et d'orgueil.

— Rien! dit-elle.

— Comment, rien?

5 — Si,^ au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles ?

Platon bondit et se mit à marcher à travers le salon.

— C'est une gageure ? s'écria-t-il.

Au même moment, Dosia quittait le piano; en se re-

10 tournant, Sourof la trouva en face de lui. L'air railleur et

satisfait de la jeune fille acheva de lui faire perdre la tête.

— Voyons, s'écria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se moque-t-on ? Si c'est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolongée.

15 — Qui est-ce qui s'est moqué de vous, monsieur? fit Dosia en ouvrant de grands yeux et en penchant un peu la tête de côté, comme elle le faisait d'habitude quand elle cherchait à s'instruire.

— Vous I s'écria Sourof exaspéré.

20 La princesse prit le bras de son frère.

— Platon, lui dit-elle, Mourief est un héros !

— Pour avoir mené cette vie de polichinelle ?

— C'est un héros! répéta la princesse sans se laisser décontenancer.

2$ — Il t'a conté quelque bourde, grommela Platon, et tu l'as cru.

La princesse pâlit et retira le bras qu'elle avait passé sous celui de son frère.

— Pierre né ment jamais, s'écria Dosia qui vint à la 30 rescousse. Je ne puis pas le souffrir, c'est vrail mais il ne

ment jamais.

Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux femmes et tourmentait sa moustache.

— J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d'un air plus sérieux, mais il faut trouver de l'argent. Il faut que cette dette soit intégralement payée demain matin. 5

— C'est toi qui veux que cette dette-là soit payée? fit Sourof d'un air sombre.

— J'ai compté sur toi: de combien d'argent peux-tu disposer en ma faveur ?

— A toi ? tu veux prêter de l'argent à Mourief ? S'il l'ac- 10 z:epte, il prouvera bien qu'il est le dernier des misérables !

— Que non!^ on peut tout accepter de sa femme!

— Sa femme !

Sourof, complètement anéanti, se laissa tomber dans un fauteuil. Dosia, la tête toujours un peu de côté, le con- 15 templait avec une certaine inquiétude. Voyant qu'il en réchapperait sans les secours de l'art, elle lui rit au nez, mais si gentiment, que cet acte irrévérencieux put passer pour un sourire.

— Oui I sa femme I dit la princesse en levant la tête. Il 20 n'est pas de cœur plus noble, plus généreux, plus. . .

— Il n'est pas d'âme plus absurde qu'une belle âme! s'écria Platon en se levant. Cela vous fait rire, vous ? ditil à Dosia qui l'examinait curieusement. C'est drôle, n'estce pas? de voir une femme d'esprit faire une irrémédiable 25 sottise I

— Ce n'est pas ça que je trouve drôle, riposta vertement Dosia.

Le vieil homme ^ n'était pas tout à fait mort en elle.

— Et quoi donc? 30

— Vous !

Platon regimba.

— Moil Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que vous Vous fâchez sans savoir pourquoi, répliqua la jeune rebelle; il n'y a rien de drôle comme de

5 voir un homme d'esprit se battre contre un moulin à vent^^ Mais je tie suis qu'une petite fille, ajouta-t-elle en lui faisant la révérence. — Si tu ne peux pas te mettre d'accord avec lui, dit-elle à la princesse, appelle-moi, je t'apporterai du renfort.

10 Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais.

— Tu peux confier à Dosia un secret que tu me caches ? dit-il à sa sœur d'un ton de reproche.

•'—Je ne le lui ai pas confié, mais tu sais quelle fine 15 mouche est cette ingénue. Elle a deviné sur-le-champ. -— Qu'est-ce qu'elle a deviné ?

— Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie.

— Qui donc l'a faite, si ce n'est lui ?

20 — 11 ne te l'a pas dit ?

— Tu vois bien que non ! Depuis une heure, lui, elle et toi, vous me promenez dans un amphigouri!^

— Eh bien I mon ami, tâche de déployer autant de perspicacité que Dosia, car j'ai promis de ne rien dire.

2$ Au bout d'une heure, Platon, parfaitement d'accord avec sa sœur, sortait de chez elle, emportant tout ce qu'elle possédait de valeurs. Il passa chez lui, dépouilla son secrétaire et se rendit sur-le-champ au logis de Mourief.

30 Celui-ci, très fatigué, attristé par l'insuccès de ses dernières démarches, venait de rentrer chez lui. Couché tout

de son long sur le canapé, il mëditait sur la sottise des humains en général et des jeunes cornettes en particulier. L'annonce de la visite de son ami ne lui causa qu'un médiocre plaisir, car il s'attendait à une seconde édition de la semonce. 5

— Je suis venu voir si je pouvais t'être utile, dit Sourof en franchissant le seuil.

— Je te remercie, dit Mourief un peu embarrassé.

— Je suis fâché d'avoir été si injuste. Tu ne m'en veux pas ? dit Platon en tendant les deux mains à son camarade. 10

— Ahl s'écria celui-ci, elle a parlé!

— Non, mon cher, mais j'ai deviné. . , Il n'est rien qu'on ne fasse pour son frère, continua-t-il ; voici mon portefeuille, je crois que tu y trouveras de quoi terminer cette ennuyeuse affaire* 15

Pierre sauta au cou de son ami, qui, cette fois, lui rendit son accolade.

''^Quelle femme que ta soeur I lui dit-il quand il put parler.

— Je t'avais bien dit, fit Platon avec orgueil, qu'il n'y 20 en avait qu'une au monde.

— Je ne suis pas digne d'elle, murmura Pierre en secouant la tête; je ne sais pas comment elle a pu consentir . . .

-^ Il en est quelques-uns de plus mauvais que toi, ré- 25 pondit Sourof; d'ailleurs, je suis enchanté de t'avoir pour beau-frère. Mais occupons-nous d'affaires sérieuses.

Les deux amis réglèrent les comptes, et, quand tout fut arrangé, Platon se leva.

— Je vais chez le colonel, dit-il ; je crois que le digne 30 homme sera bien aise de me voir.

— Que vas-tu lui dire ? fit Pierre effrayé.

— Je vais lui dire que ta dette sera payée, parbleu!

— Que peux-tu bien avoir dit à Minkof? demanda un soir la princesse à Dosia qui la regardait se déshabiller

5 en revenant du théâtre.

— Ah! voilà! Que lui ai-je dit? fit la jeune fille d'un air distrait. Et lui, qu'est-ce qu'il 't*a dit? reprit-elle avec plus de vivacité.

— Il m'a dit qu'il n'avait rien compris à ce que tu lui 10 avais dit, répliqua la princesse en riant. Si tu trouves que

ce n'est pas assez net, ne t'en prends qu'à toi-même.^

Le visage de Dosia s'éclaira; ses dents blanches brillèrent un instant, puis elle redevint sérieuse, ou plutôt distraite.

15 — Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut être assez malheureux pour avoir envie de m'épouser, fit Dosia après un silence.

— Alors, c'était une vraie demande en mariage?^ demanda la princesse en s'efforçant de ne pas rire.

20 — Oui, répondit Dosia.

-^-Minkof est riche, il est jeune, bien apparenté, il a une belle place.

— Il est bête comme une oie 1 murmura Dosia, les yeux levés au plafond.

25 — Pas comme une oie, corrigea la princesse.

— Comme un oison en bas âge, rétorqua Dosia; mais je crois qu'il n'est peut-être pas pire que les autres. . .

— Celui qu'on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres. . .

— C'est vrai I murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui. Sophie la regarda non sans quelque surprise. La jeune

fille rougit et se mit à jouer avec les flacons de la toilette.

— Que décides-tu à propos de Minkof? demanda la 5 princesse qui avait achevé de natter ses cheveux.

— Je ne sais pas. . . je demanderai à ton frère ce qu'il en pense, dit Dosia, qui devint toute rouge: il est de bon conseil.

Elle embrassa la princesse et disparut. 10

Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigarette, lorsqu'il vit apparaître Dosia dans Técartement des rideaux de la salle à manger. La princesse s'habillait pour sortir: l'heure était bien choisie.

— Mon Dieul dit Platon en souriant, que vous êtes 15 donc sérieuse, ma cousine 1

Depuis les fiançailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins cérémonieusement la jeune fille et l'appelait souvent sa cousine, en plaisantant.

— C'est qu'il s'agit de choses sérieuses I répondit Dosia. 20 Elle s'assit en face de lui. La table les séparait. Un

rayon doré de soleil d'avril glissait à travers la triple armure des rideaux et caressait la jeune fille, s'arrêtant sur une boucle de cheveux, sur un pli de la jupe lilas tendre. . . Elle était elle-même avril tout entier, — pluie 25 et soleil, caprices, promesses, grâce mutine et parfois rebelle . . . avril qui s'ignore et se laisse mener par le baromètre.

Le baromètre allait être Platon.

—Voyons! dit il en reposant son verre vide sur la 30 soucoupe.

Plus d'une fois le jeune homme avait été appelé à décider de graves questions de toilette ou de convenances. • . Il s'attendait à quelque ouverture de ce genre.

— Me conseillez-vous de me marier? dit Dôsia toute 5 rose et les yeux baissés.

La surprise était forte. Tout aguerri qu'il fût aux fantaisies de mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas songé à celle-là. Et pourquoi pas ? N'était-elle pas en âge de se marier ?

10 II reprit son sang-froid, et sans autre signe d'émotion qu'un peu de rougeur à ses joues ordinairement pâles :

— Cela dépend, répondit-iL

—De quoi? fit Dosia.

— De bien des choses. A qui avez-vous l'intention de IS vous marier, s'il n'y a pas d'indiscrétion?

— Je n'ai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un petit coup sec sur la table avec la cuiller à thé.

Platon se mordit la lèvre inférieure.

20 —En ce cas pourquoi m'avez-vous fait cette question sérieuse ? dit-il après un court silence.

— Parce que je pourrais avoir l'intention de me marier, répondit Dosia en cassant méthodiquement un petit morceau de sucre avec le manche d'un couteau.

2$ — Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de débattre l'opportunité de votre résolution.

Dosia coupa court à l'extermination de son morceau de sucre, et regardant Platon du coin de l'œil: 30 — Vous m'avez enseigné vous-même, dit-elle, la nécessité de ne rien résoudre avant d'avoir réfléchi longtemps

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