‹ Dosia (volume 3)Chapitre 4 sur 30 · D08IA · texte numérisé non relu

D08IA

k l'avance et hors de la pression des circonstances extérieures.

Platon s'inclina sans rien dire, possédé soudain de l'idée assez peu raisonnée de tirer l'oreille à cette excellente écolièxe qui répétait si bien sa leçon. 5

' — Je suis à vos ordres, dit-U enfin; veuillez vous expliquer.

Dosia se remit à casser du sucre.

— M. Minkof a demandé ma main, dit-elle; £erais-je bien de l'épouser ? 10

Platon s'absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colère se tourna contre le prétendant.

— Cet imbécile? proféra-t-il sans ménagement aucun.

— Oui, répondit Dosia d'un ton plein d'innocence»

Le sucre grinçait sous le couteau. , , 15

— Pour l'amour de Dieu, s'écria Platon, cessez d'écraser du sucre; vous me faites mal aux nerfs! ^

— Je ne suis pas nerveuse, répondit Dosia d'un air plein de commisération pour les gens nerveux.

Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula 20 sa chaise, abandonnant le sucre à une mouche précoce éclose entre les rideaux.

Mais, en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil, et l'appartement sembla devenir sombre.

— En généra], reprit Dosia, se décidant enfin à s'ex- 25 pliquer, croyez-vous que je doive me marier, que je sois assez raisonnable pour entrer en ménage.

Platon ne put s'empêcher de rire.

— Assez raisonnable ? dit-il. Cela dépend. Quand vous n'écrasez pas de sucre, vous êtes fort acceptable. 30

Un sourire furtif glissa sur les lèvres de la malicieuse.

Elle trempa Textremite de ses doigts sucrés dans le bol à rincer les tasses, puis les essuya à son petit mouchoir, et . . . garda le silence.

Platon se vit obligé de continuer:

5 — Le mariage, dit-il, est certainement une chose fort sérieuse ; chacun y met du sien ^ . . . Si le mari est très raisonnable, la femme Tétant moins ... il peut s'établir néanmoins une sorte d'équilibre qui. , .

Il vit sur le visage de Dosia quelque chose, — je ne sais 10 quoi, — qui l'arrêta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents.

— Alors, il me faut un mari très sage ? fit-elle en toute candeur.

Platon, agacé, ne répondit pas.

15 — A cette condition, continua-t-elle, je puis me marier ?

Soudain la vision du mess du camp, le bol de punch, le récit de Pierre, tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit le charme qui l'enlaçait.

— Cela dépend, répondit-il rudement. Chacun se con- 20 naît. Faites ce que votre conscience vous conseillera.

— Là-dessus, il quitta la salle à manger.

Le rayon d'avril avait disparu, une giboulée battait furieusement les vitres. Dosia resta immobile. La grande pièce était presque obscure ; les rideaux interceptaient le 25 peu de lumière que laissaient filtrer les gros nuages noirs poussés par un vent violent. Une larme roula sur la joue de la jeune fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de près.

Le nuage s'envola, portant ailleurs la grêle et la dévas-

3otation; un pâle rayon jaune se glissa obliquement dans la

salle à manger, puis le ciel, redevenu bleu, apparut en haut

de la fenêtre ; le soleil d'or mit une paillette à chaque plat d'argent du dressoir, à chaque clou doré de la haute chaise de maroquin où Dosia siégeait; la jeune fille n'avait pas remué.

— Eh bien ! ob donc es-tu, Dosia ? fit la voix de là prin- 5 cesse; il ne pleut plus, nous sortons.

La jeuQe fille disparut par une porte au moment où Sophie entrait par l'autre. Une minute après, elle reparut, coiffée, gantée et voilée ... et personne ne sut qu'elle avait pleuré. 10

Le printemps s'avançait. Madame Zaptine réclamait sa fille ; Sophie promit de la lui conduire avant la Fentecôte,^ c'est-à-dire avant son mariage, car les nouveaux époux se promettaient de voyager pendant la lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis à passer huit jours 15 chez elle avant la noce. Pressée par les instances de Dosia, la princesse y consentit.

— Que veux-tu que je devienne* quand tu ne sera plus là ? disait tristement la jeune fille.

— Tu reviendras l'hiver prochain, répondait la prin- 20 cesse.

Dosia secouait tristement la tête. Quand on a dix-huit ans, l'hiver prochain est synonyme des calendes grecques.*

Depuis les bourrasques d'avril, elle était devenue toute différente d'elle-même. Si la princesse n'avait pas été ab- 25 sorbée par les préparatifs de son mariage, elle eût certainement remarqué cette métamorphose si rapide et si importante ; mais elle n'y songeait guère. Pierre ne voyait que Sophie. Platon ne songeait qu'à lui-même, et, pendant qu'il bataillait avec sa conscience et sa philosophie, la 30 cause de ses soucis dépérissait étrangement.

Le soir de lear arrivée chez madame Zaptine, ils furent tous à la fois frappés de cette vérité, jusque-là méconnue. Le cri de la mère leur ouvrit les yeux.

— Mon Dieu! s'écria madame Zaptine, il faut que tu 5 sois bien malade, Dosia, pour avoir maigri comme cela !

Les dix paires d'yeux qui se trouvaient dans la pièce se tournèrent aussitôt vers la jeune fille, qui rougit.. L'incarnat de la confusion lui rendit un éclat passager^

~ C'est la sagesse, maman 1 dit-elle d'une vçb^ qui vou- 10 lait être joyeuse, mais qui s'éteignit dans un sanglot.

Elle s'enfuit dans le jardin,

— Elle regrette beaucoup de vous quitter, à ce quç je vois, dit la bonne madame Zaptine, cbercbant à atténuer ce que sa première remarque pouvait avoir de déçobli-

15 géant pour l'hospitalité de la princesse.

-^Oui, répondit celle-ci lentement et en réfléchissant; je ne croyais pas que ce regret fût si viff » ♦ Je voudrais bien le lui épargner, et pourtant je ne vois guère. . *

— Bah ! dit une sœur aînée, il faut bien qu'elle s'accou* «o tume à rester à la maison. Nous n'en sommes pas ^orties,

nous autres, et cela ne nous empêche pas de nous porter

à merveille!-^

Platon regarda d'une façon peu sympathique celle qui

parlait et lui tourna le dos.

25 — Pauvre petit oiseau J pensa-t-il, la cage va se refermer

et lui meurtrir les ailes 1

Le lendemain, dès l'aube, Dosîa descendit au jardin.

Comme tout lui parut changé! C'était pourtant le même

jardin ; la planche flexible où elle avait séduit son cousin 30 était un peu plus déteinte que l'année précédente, mais

les chenilles tombaient avec la même profusion. Dosia

évita la balançoire et prît à gauche, dans les taillis de lilas en fleur.

De son côté, Platon n'avait guère dormi: il avait passé la nuit à se demander si c'était bien le changement d'air et la vie mondaine qui avaient amaigri et pâli les joues 5 de mademoiselle Zaptine.

Un secret désir de connaître la topographie du jardin, de s'assurer que Pierre, matériellement au moins^ n'avait pas altéré la vérité, poussa Sourof à sortir de sa chambre.

Pierre n'avait pas menti: le tableau de sa folié équipée 10 était Adèle, — en ce qui concernait le cadre; la balançoire^ l'escalier périlleux, la pelouse oîi l'on jouait aux gorelki^ tout était bien à sa place. La grosse tête noire du chien de Dosia s'était montrée à l'entrée d'une nichô dans la cour. . . Platon s'enfonça au hasard dans le jardin pour 15 boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en ruine où Dosia avait demandé à son cousin de l'enlever.

Il marcha quelques minutes à l'aventure. A travers le jeune feuillage, les paillettes étincelantes de la rivière lui 20 indiquaient de temps en temps le chemin; au bout d'une longue allée de tilleuls il vit apparaître le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son but à travers les méandres peu compliqués d'un labyrinthe classique.

Mourief avait décrit exactament jusqu'aux colonnes 25 dépouillées de plâtre 011 la brique apparaissait comme la rougeur d'une plaie. Sourof entra sous la coupole; les bancs de pierre rongés par la mousse étaient à la place indiquée; une grosse grenouille douairière regarda fixement Platon, puis sauta de tout son poids dans l'herbe 30 qui envahissait les degrés de ce baroque lieu de repos.

Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et réfléchit.

Tout était donc vrai! Pourquoi Mourief ri'avait-ii pas eu la charité de se taire ? Au moins le supplice du doute et 5 la torture de la méfiance eussent été épargnés à son ami. — Je devais Taimer ! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est une des originalités du caractère russe. Puisque je devais l'aimer, que^ n'ai-je pu Taimer aveuglément!

10 Dans l'affaissement complet du désespoir, il laissa aller sa tête sur sa poitrine et resta péniblement absorbé. . • Un bruit léger attira son attention: de l'autre côté du pavillon, encadrée dans un bosquet de lilas, Dosia le re^ gardait douloureusement, les mains jointes et abandon^

15 nées^ sur sa jobe. Comme il levait les yeux, elle lui ât -un signe de tête sérieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de feuillage.

Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement préoccupé jusqu'au moment oh la cloche l'appela pour le

20 déjeuner.

La maison Zaptine était le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu des autels, l'encens qu'on brûlait pour lui dans cette demeure devait lui être particulièrement agréable, car il y séjournait de préférence.

2$ Pendant deux grandes heures le déjeuner rassembla tour à tour les membres de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spéciales que la Providence met en réserve pour les gens indécis, ceux qui avaient quelque chose à se dire ne parvenaient pas à se rencontrer, les

3P uns entrant, les autres sortant toujours mal à propos. On finit pourtant par se réunir au complet, ou à peu près.

— Qu^allez-vous faire aujourd'hui ? dit madame Zaptine. Il faudrait aller vous promener.

Une partie de plaisir fut vite organisée. On devait prendre le thé dans la forêt, puis revenir le long de la rivière, alors haute et superbe, qui baignait des prairies s magnifiques. Un fourgon partit en avant avec le cuisinier, la ménagère, le buffetier et toutes les friandises imaginables.

Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calèche, les autres en drochki de campagne, — 10 longue machine roulante oh Ton ne peut guère tenir en équilibre qu'à condition d'être très tassé, en vertu sans doute de l'attraction moléculaire. Dosia avait voulu monter ^n cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune maîtresse, s'était encore perfectionné dans l'art de défon- 15 cer le tonneau. L'inspection des* remises ayant prouvé l'impossibilité absolue de se servir des selles d'homme, mises hors d'usage^ par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens^ de monter dans les équipages.

Dosia, vêtue d'une longue amazone en drap bleu foncé, 20 coiffée d'un large feutre Henri IV orné du classique panache blanc,' maniait sa monture avec une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement: à côté de la calèche oti sa mère faisait à ses hôtes les honneurs du domaine, mais cette sagesse forcée l'ennuya 25 bientôt; elle cingla d'un coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds,* s'enleva, rua, couvrit la calèche de poussière et partit comme une flèche dans la direction de la forêt On ne vit bientôt plus qu'un tourbillon confus sur la route poudreuse. 30

— Elle va se casser le cou ! s'écria la princesse.

— Non! soupira mélancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comme ça, et il ne lui arrive jamais rien !

En arrivant sous les ombrages de la haute forêt, la compagnie trouva le thé préparé dans une clairière. Le 5 gazon, semé de petits œillets roses, offrait le plus moelleux tapis; une grande nappe damassée brillait comme une pièce de satin blanc sur le vert de la pelouse; des jattes de crème douce, des pyramides de gâteaux, de larges terrines en verre contenant du lait caillé recouvert

10 de sa crème épaisse et jaune, entourées de glace pilée pour garder plus de fraîcheur, retenaient les coins de la nappe; d'ailleurs, Pair était parfaitement calme et la chaleur fort supportable, même sur la route. Mille fleurettes odorantes se cachaient dans les taillis, à l'abri des' grands

15 parasols de la fougère. En haut, dans les panaches des bouleaux, dans le feuillage bruissant des aunes, un merle jaseur jetait parfois sa fusée moqueuse par-dessus les gazouillis confus des oiseaux du bois; de loin en loin on entendait l'appel du coucou résonner avec opiniâtreté,

20 forçant l'attention de l'oreille distraite, pour se taire tout à

coup, laissant une sorte de vide dans l'orchestre de la forêt.

Dosia vint à la rencontre des équipages. Elle avait mis

pied à terre. Son chapeau à la main, sa traîne sous le

bras, elle marchait aussi à son aise que dans le salon de

25 la princesse; mais son joli visage avait perdu la mutinerie caressante qui semblait demander grâce d'avance pour l'épigramme prête à jaillir. Ses cheveux, toujours rebelles, ne flottaient plus en boucles dans un filet sans cesse débordé. Depuis qu'elle avait dix-huit ans, Dosia nattait

son opulente chevelure; mais les tresses trop lourdes avaient entraîné le peigne et retombaient bien bas sur sa jupe sans qu'elle en prît souci. C'est ainsi qu'elle apparut à Platon, sérieuse, presque hautaine, triste, avec une nuance d'amertume dans le pli de sa bouche. . . Non, ce 5 n'était plus Dosia; c'était une femme qui souffrait et qui voulait souffrir en silence.

Cette apparition resta profondément gravée dans le cœur de Sourof. Il sentait que le cerveau de Dosia travaillait. — Qu'allait-il en sortir ? Sagesse ou folie ? La sa- 10 gesse mondaine aurait-elle le dessus? Ou bien une Dosia nouvelle allait-elle se révéler, plus sérieuse et plus digne d'être aimée?

D'un joli mouvement de tête, la jeune fille secoua ses tresses en arrière, et sa gravité parut s'envoler. 15

On s'assit par terre, et mille folies commencèrent de toutes parts.

Les tasses qui se renversent, les jattes de crème qui ne veulent pas garder l'équilibre, les assiettes passées pleines qui reviennent vides, sans que personne puisse ou veuille 20 dire comment cela s'est fait, toute cette joie folâtre des repas en plein air déborda bientôt autour de la nappe. Les sœurs de Dosia étaient fort aimables en société; elles réservaient tous leurs défauts pour la vie d'intérieur, sous ce prétexte généralement allégué, qu'en famille il n'est pas 25 nécessaire de se gêner.

Dosia donnait le ton à ce tumulte de bonne société; son petit rire argentin retentissait de temps en temps au milieu des groupes, et Platon écoutait avec une joie mêlée d'angoisse ce rire dise ret, quoique épanoui, — indice d'un 30 esprit libre et gai.

L'esprit détendu,^ il se laissa doucement bercer par cette symphonie joyeuae des rires hiunains mélës à I3 gaieté printanière de la forêt.

— C'est fini, s'écria Dosia en se renversant dans l'herbe, 5 une main sous la tête. Les pieds- perdus dans les plis de

sa jupe, elle ressemblait ainsi à ces figures d'anges dont le corps se termine en une longue draperie flottante. C'est fini, Pierre I Maman va me gronder horriblement, mais ça m'est égal,^ tant pis pour les convenances! Je ne puis dire

10 toi à Sophie, que je ne connais bien que depuis un an, et vous à son mari, que j'ai connu toute ma vie. J'ai fait ce que j'ai pu pour obéir à ces convenances. . . J'y renonce, c'est trop difficile!

Pendant que les fiancés riaient et que madame Zaptine

15 ébauchait une semonce, Platon se leva brusquement. Quelques-uns étaient déjà debout, car le repas touchait à sa fin.

— A moins que la Sagesse en personne ne s'y oppose, dit Pierre, coupant irrévérencieusement la parole à sa

20 tante, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.

Les yeux de Sophie errèrent un instant de son frère à Dosia.

— Je n'y vois point de mal, dit-elle en souriant ; mais son regard trahissait une vague inquiétude.

25 Dosia, toujours étendue, lès yeux perdus dans le feuillage, n'avait cessé de rêver; tout à coup, ramenant son regard vers ceux qui l'entouraient, elle saisit le coup d'œil inquiet de Sophie.

D'un bond elle fut sur pied, et, quittant ce groupe, elle

30 fit quelques pas du côté opposé à celui oîi Platon portait ses méditations, puis s'approcha d'un tronc d'arbre situé

près de la route, à l'extrémité de la clairière. De cfette place, elle entrevoyait, au tournant du chemin capricieusement dessiné par la fantaisie des chariots, fa masse sombre des équipages et les robes plus claires des chevaux qu'on n'avait pas dételés. $,

Elle jeta un coup d'œil de ce côté, puis s'adossa tristement à la vieille écorce rugueuse qui avait reçu les pluies et les neiges de tout un siècle. Elle ne pleura pas. . . Le matin elle avait dépensé toutes ses larmes; debout, les mains pendantes, elle regardait la terre; une ombre se 10 dessina sur le sentier; elle leva la tête. Platon, revenu devant elle, étudiait sa physionomie mobile. Elle ne parut point surprise de le voir.

— Je voudrais être morte, dit-elle avec douceur, sans autre expression qu'un peu de fatigue; — ^ c'est difficile de 15 vivre !

Frappé au cœur, il garda le silence un instant.

— La vie est longue, heureusement, commença-t-il avec un vague sourire. On a le temps de changer. . .

Le regard de Dosia arrêta sa plaisanterie innocente, 20 qui lui parut sonner aussi faux qu'une cloche fêlée.

— C'est trop difficile de vivre I répéta Dosia en secouant tristement la tête. Il faut pourtant tâcher de s'y habituer I Mais c'est ennuyeux ! . . .

Elle se détacha avec effort du tronc qui la soutenait 25 et s'éloigna. Sa jupe froissait les hautes herbes en passant; toute sa figure délicate et fragile s'élançait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui l'environnaient. . . Platon eut envie de l'atteindre, de l'enlever de terre et de lui dire : — Vis pour moi ! 30

— Dosia! cria Mourief de ce ton chantant que les pay-

sans emploient pour s'appeler de loin dans les bois; Dosia, venx-tu que je t'amène ton chevalier français?^

— Oui, s'il te plaît, répondit-elle.

Platon retomba dans le gouffre de ses perplexités. 5 Pierre amena la pauvre bête, douce conmie un mouton quand Dosia ne s'en mêlait pas.

— Veux-tu que je lui^ fasse franchir le fossé .^ dit-il à sa cousine; tu le monteras sur la route.

— Pourquoi? fit Dosia; il est très bien ici.

10 A peine Pierre avait-il eu le temps de vérifier l'étrier que, s'aidant de la main qu'il songeait à peine à lui tendre, la jeune fille était en selle. Il arrangea les plis de sa jupe autour de ses pieds mignons, pendant que Platon, en proie à toutes les rages de la jalousie, se demandait s'il 15 fallait ouvrir les yeux à sa sœur.

Mourief tourna vers lui son visage honnête.

— EU© va se casser le coul dit-il à Platon en clignant de l'œil.

Dosia lui allongea un très léger coup de cravache qui 20 fit tomber sa casquette blanche dans l'herbe, et rit une seconde ; puis, rassemblant son cheval sans prévenir personne, elle sauta le fossé, large de quatre pieds, et arrêta sur place Bayard frémissant d'un si bel exploit.

— Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-elle en 25 flattant le cou de son cheval. Nous ne périrons pas ensemble. N'est-ce pas, mon ami?

Elle prit doucement les devants sans faire de poussière, pendant que le reste de la société s'entassait dans les équipages.

Au retour, Dosia ne s'isola point de la compagnie; trottant paisiblement, tantôt à côté du drochki, tantôt auprès de la calèche, elle fit preuve d'une amabilité que sa mère ne lui connaissait pas.

— Comment! chère princesse, disait madame Zaptine 5 émue jusqu'aux larmes, c'est à vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma sauvage Dosia cette aimable jeune fille ?

— Il est bien resté un peu de l'ancienne Dosia au fond, répondait la princesse en souriant. 10

Mais madame Zaptine n'entendait pas qu'on dépréciât sa fille ;^ et l'objet de ses commentaires continuait à trotter modestement à l'anglaise et à charmer l'assistance par ses réflexions judicieuses, si bien que ses sœurs, stupéfaites de cette nouveauté, oubliaient positivement d'en 15 être jalouses.

Le chemin de retour suivait le bord de la rivière. A quelque distance, sur l'autre rive, un village étageait ses maisons de bois, les unes noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dorées. Le soleil, déjà bas, en- 20 voyait au visage des promeneurs des rayons presque horizontaux, et les ombres s'allongeaient démesurément sur le sol.

La rivière coulait assez vite, bleue et profonde. A quelque distance devant eux, deux ou trois perches annon- 25 çaient un gué. Beaucoup de rivières, très hautes au printemps, n'ont plus, en été, qu'un filet d'eau: les gués alors sont praticables à pied; mais la saison n'était pas assez avancée pour qu'il en fût ainsi.

Un paysan, conduisant une télègue attelée d'un seul cheval, descendit du village sur la rive opposée et entra dans Peau, suivant la ligne tant soit peu problématique indiquée par les perches.

5 Les équipages s'arrêtèrent pour voir comment â opérerait ce passage assez périlleux. Le goût des spectacles est si naturel à l'homme, que nul ne hait un peu d'émotion pour le compte d'autrui.^

Le cheval du paysan ne témoignait pas d'un empresse- 10 ment prodigieux à prendre le bain froid que lui préparait son maître; il ne se décida qu'après avoir bien renâclé pour protester de son mieux. Voyant qu'il n'était pas le plus fort, cependant, il avança de quelques pas, puis s'arrêta. Le paysan le laissa souffler un moment 15 — L'eau est haute, dit madame Zaptine ; il aura quelque peine à s'en tirer.

— Le gué est-il dangereux? demanda Platon.

— Non. . . Quand on le tient, l'eau ne dépasse guère le poitrail ; mais si on le perd, le lit de la rivière descend 20 rapidement, et alors il faut nager.

Le paysan s'était remis en route; le cheval avançait avec méfiance, flairant l'eau; la charrette glissa rapidement. . . L'homme eut de l'eau jusqu'à mi-corps ; le cheval nageait et semblait vouloir se débattre dans son 25 harnais.

— Que Dieu me sauve !^ cria le paysan avec angoisse.

— Il a perdu le guél s'écria-t-on tout d'une voix.

Dosia, les sourcils un peu froncés, les narines dilatées, regardait de tous ses yeux, mais n'avait pas encore dit 30 un mot.

"^^ -n geste de chatte, serré et rapide, elle ramena sur

le devant de la selle les plis traînants de sa jupe d'amazone, cingla Bayard de sa cravache et prit le petit galop.

— Dosial cria sa mère. Ob vas-tu?

Une demi-douzaine de cris effarouchés partirent des équipages; les deux jeunes gens sautèrent sur la route, s Mais Dosia était déjà dans la rivière. Bayard connaissait le gué,, lui, et n'avait garde de se tromper.^ Il avançait vaillamment, flairant Tean non par crainte, mais par précaution.

Quand Dosia fut au milieu de la rivière, une toise en- 10 viron la séparait encore du cheval en détresse qui battait Peau de ses pieds; la charrette avait presque disparu; le paysan invoquait tous les saints du paradis. La jeune fille hésita un. moment; puis, esquissant un signe de croix rapide, elle quitta le gué; Bayard prit la nage,* et ils firent 15 tous- deux un plongeon formidable.

Un cri d'effroi retentit sur le rivage. Les deux jeunes gens avaient jeté bas leurs uniformes et s'apprêtaient à entrer dans l'eau.

— Ce n'est pas la peine I* cria Dosia. Avec l'aide de 20 Dieu ! . . .

Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet affolé, qui obéit, sentant le salut.* Bayard, bien dirigé, retrouva le gué, reprit terre, et un instant après, les deux chevaux, la charrette et Dosia elle-même, tout ruisselants, 25 arrivaient au rivage, semblables à la cour de Neptune.

Le paysan se confondait en remerciements et en excuses.

— Tu mourras de froid, Dosia 1 criait madame Zaptine. Il faut avoir perdu la tête ! ^ Cette enfant me fera mourir. . . 30

Pendant qu'elle gémissait, Dosia était déjà loin. Bayard

remportait vers la maison, du plus vigoureux galop qui fût dans ses moyens.

Personne ne souffla mot, durant le trajet, dans les deux équipages. Chacun avait trop à faire avec ses propres 5 pensées. Les cochers n'avaient pas eu besoin d'ordres pour mener leurs équipages ventre à terre,^ tandis que les yeiuf des promeneurs suivaient la trace du passage de Dosia, marquée par un filet d'eau non interrompu dans la poussière, 10 Enfin, les chevaux hors d'haleine s'arrêtèrent devant le perron.

Malgré la hâte générale, Platon fut le premier dans la salle à manger, et le premier objet qui frappa ses yeux fut Dosia, déjà déshabillée et revêtue d'un grand peignoir de 15 flanelle appartenant à sa mère.

Elle était debout, très pâle et tremblant de froid. La masse de ses effets mouillés gisait sur le plancher devant elle.

— Je n'ai pas pris la peine de monter, maman, dit-elle 20 en voyant sa mère: on m'a mis vos habits. Voyez comme

c'est drôle I

Elle riait, mais ses dents claquaient, quoi qu'elle en eût.^

On la coucha sur un canapé; on la roula dans une 25 chaude couverture malgré ses protestations, et le samovar, grâce aux soins des domestiques intelligents, apparut aussitôt. Dès la seconde tasse de thé bouillant, Dosia cessa de trembler, et la couleur revint à ses joues.

Alors madame Zaptine, jusque-là fort inquiète, entama 30 un sermon.

— Maman, dit la jeune fille, en lui coupant peu céré-

monieusement la parole, mon père m'a enseigné qu'il faut toujours secourir son semblable, même au péril de sa vie; or, il n'y avait aucun péril. Bayard connaît le gué comme pas un ; ^ — nous Pavons passé cent fois à nous deux.

— Et la fluxion de poitrine, malheureuse enfant ? 5

— Cela s'attrape aussi au bal, répondit philosophiquement Dosia ; et alors cela ne profite à personne. Maman, s'il vous plaît, donnez-moi encore une tasse de thé.

Il fallut bien terminer là cette semonce. Mais Dosia avait une idée, et elle tenait à la mettre à exécution. 10

— N'est-ce pas, maman, que Bayard s'est bien conduit?

— J'avoue, dit madame Zaptine, que je n'attendais pas cela de lui.

— C'est que vous l'avez toujours méconnu, maman. Il

a sauvé son semblable. Bayard. Aussi, il mérite une ré- 15 compense, n'est-ce pas?

— Certainement; veux-tu que je lui fasse donner double ration d'avoine?

— Un picotin d'honneur? Oui, c'est gentil; je vous remercie pour lui, maman, mais je voudrais autre chose. 20

— Quoi donc ?

— Il ne faut plus qu'il traîne le tonneau, maman 1 C'est un vrai chevalier, vous ne pouvez plus vouloir l'avilir.

Au milieu des rires de la société, madame Zaptine déclara solennellement que Bayard serait désormais dis- 25 pensé du service- domestique. Mais ce n'était pas assez qu'une promesse: il fallut convoquer les cochers et leur intimer l'ordre de ne plus chagriner la bonne bête.

Quand ils furent sortis :

— Je suis très contente, maman, dit Dosia, je vous re- 30 mercie. Il me semble qu'à présent je dormirais bien.

— On va te porter dans ta chambre, fit la mère, pleine de sollicitude.

— Me porter! s'écria Dosia en éclatant de rire, me porter comme une corbeille de linge qui revient de la

5 buanderie!. . . oh! non, j'irai bien sur mes deux pieds! Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la tasse de sa sœur, et se tirant avec une dextérité merveilleuse de son peignoir deux fois' trop long, elle se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, elle se 10 retourna et adressa aux assistants une révérence collective.

— Bonsoir! dit-elle; soupez de bon appétit; moi, je meurs de sommeil.^

Son regard évita celui de Platon qui ne l'avait pas 15 quittée depuis qu'il était entré, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait peine à monter, embarrassée par ses vêtements.

Dosia dormit tout d'une traite;* madame Zaptine eut le cauchemar et Platon ne dormit pas du tout. Le soleil

20 de juin, qui se lève de bonne heure, le trouva assis sur son lit, les yeux ouverts, brisé par une nuit d'insonmie.

Las de son immobilité, il s'habilla et descendit doucement au jardin. Quatre heures sonnaient comme il passait devant le coucou' de la salle à manger. Il enjamba deux

25 ou trois domestiques assoupis sur des nattes dans les corridors, suivant la coutume russe immémoriale, ouvrit la porte, fermée patriarcalement d'un simple loquet, et se trouva sur le perron. Sous ses pieds, l'escalier casse-cou

descendait vers la pelouse; il s'y aventura, le descendit sans encombre et se mit à parcourir le gazon à grands pas.

Tout était humide de rosée; le soleil envoyait des lames d'or à travers les rameaux et dessinait sur le sable des 5. allées les masses capricieuses du feuillage. L'orchestre entier des oiseaux chantait l'aubade à plein gosier; le bétail, déjà réuni dans les pâturages, donnait de la voix dans le lointain comme une basse continue ; parfois une vache laitière, retenue à l'écurie pour les besoins de la lo journée, répondait à cet appel par un mugissement sourd. Une abeille, éveillée de bon matin, frôla la joue de Platon et s'enfonça près de lui dans une grappe d'acacia jaune. . . Mais le jeune homme n'avait guère souci des séductions d'une matinée de printemps! Dans la feuillée lointaine, 15 le coucou venait de répéter dix-huit fois son appel mélancolique: la superstition veut que le nombre des appels du coucou, quand on l'ioterroge, soit le même que celui des

années destinées à l'être auquel on a songé; Dosia ne quittait pas les pensées du jeune officier ;= — et, bien qu'il zo ne fût pas superstitieux, il sentit son cœur se serrer d'une nouvelle angoisse. Devait-elle mourir à dix-huit ans?

Peut-être en ce moment même Dosia se débattait-elle sous l'étreinte de la maladie ? Peut-être la mort qu'elle avait appelée la veille planait-elle à son chevet ? — Et si 25 elle n'aimait pas la vie, cette vie «trop difficile», comme elle l'avait dit, Platon n'en était-il pas la cause? N'étaitce pas lui dont le rigorisme outré, la pédante sagesse avaient attristé ce jeune cœur, jadis débordant de joie et de vie ? Qu'avait-il besoin d'exiger d'elle une perfection 30 irréalisable ?

• — Si elle meurt, se dit-il, que ferai-je ? que sera ma vie ? Quels remords! et quels regrets 1

Ses pas rayaient conduit au petit pavillon moisi. Il s'assit sur le banc et regarda la charmille oli, la veille, 5 Dosia lui était apparue.

— Comment, se dit-il, n'ai-je pas compris alors qu'elle ne tenait pas à la vie? Comment dans ce regard navré n'ai-je pas lu la fatigue de la lutte incessante ? . . .

Il resta longtemps à cette place ; la rivière brillait non 10 loin d'un bleu froid; il sentit passer sur lui le frisson de l'onde glacée tel qu'il avait dû passer la veille sur Dosia pendant qu'elle entrait si courageusement dans l'eau.

Il s'accabla de reproches, tout en continuant à marcher au hasard pendant longtemps. Lassé enfin, il rentra, se 15 jeta sur son lit et s'endormit.

Il se réveilla à huit heures. Un bruit de ruche remplissait la maison sonore,. entièrement construite en bois de sapin. Il se hâta de descendre dans la salle à manger oh. madame Zaptine préparait le café elle-même en l'honneur 20 de ses hôtes.

— Eh bien ! madame, dit-il, prenant à peine le temps de leur souhaiter le bonjour, comment va Do . . . mademoiselle Théodosie ?

— Mademoiselle Théodosie est là, répondit la voix lé- 25 gèrement enrouée de la jeune fille; je me chauffe au solefil

sur le balcon, monsieur Platon.

En trois enjambées il franchit la distance qui le séparait de la porte et se trouva en présence de Dosia. Vêtue de laine blanche, elle s'était pelotonnée dans un grand 30 fauteuil; une ombrelle doublée de rose protégeait sa jolie tête un peu pâle contre les rayons du soleil déjà brûlant.

—Vous ne ressentez aucun mal? dit Platon d'und voix aussi rauque que s'il avait subi Pimmersion de la veille* Il n'osait avancer la main vers celle de la jeune fille.

— Je n'ai rien du toutl^ j'ai dormi comme un loir! Il 5 n'est rien de tel qu'un bain froid pour faire dormir!

— ■' Mais à cette époque de l'année. * *

— Dans quinze jours, tout le monde se baignera par partie de plaisir! J'ai un peu devancé l'usage, voilà tout!

Il n'y a pas là de quoi fouetter le plus petit chat.* 10

Elle se tut et baissa les yeux. Il la regardait comme on regarde un trésor perdu et retrouvé soudain^

— Avez-vous pris votre café? dit-elle pour rompre le iâlence qui se prolongeait

— Non! 15 -*— Faites-vous apporter votre tasse ici, nous déjeunerons ensemble.

Platon obéit L'instant d'après, un petit domestique apportait un guéridon avec le plateau du déjeuner.

La cordialité vient en mangeant. Si cette vérité n'est 20 pas proverbe, elle mérite de le devenir; mieux que tout le reste, le pain et le sel de l'hospitalité établissent promptement la communauté des impressions. Aussi Dosia se mit-elle bientôt à jaser comme autrefois. De temps en temps une ombre passait devant ses yeux, mais elle la 25 chassait d'un geste enfantin, comme on écarte le sommeil en se frottant les paupières.

Quand les tasses furent vides, Dosia émietta sur le balcon le pain qui lui était resté, et les oiseaux arrivèrent de toutes parts pour profiter de cette aubaine. 30

— Ils me connaissent, fit Dosia en se laissant retomber

dans son fauteuil d'un air heureux et fatigué ; ils m'aiment bien.

Elle ferma les yeux sur cette parole. Ses cils noirs portaient une ombre foncée sur ses joues pâles, déjà précé- 5 demment amaigries. Platon éprouva un vague sentiment d'effroi.

Le petit domestique vint chercher le plateau. Mourief,

puis Sophie s'approchèrent tour à tour de Dosia pour

prendre de ses nouvelles.^ Sophie alla rejoindre la famille

10 dans la salle à manger et ferma doucement la porte du

balcon. . .

Platon était seul avec la jeune fille.

— Dosia I dit-il après un moment d'hésitation.

Elle ouvrit les yeux qu'elle avait refermés, et un flot de 15 sang lui monta au visage.

— Dosia! reprit le jeune homme, j'ai été très dur avec vous ... je vous prie de me le pardonner.

Elle étendit sa main comme pour l'empêcher de parler; il prit cette main glacée et la garda dans la sienne.

20 — J'avais dans l'esprit, continua-t-il, un idéal de perfection chimérique; je voulais vous obliger à lui devenir semblable.. . J'ai eu tort: toute créature a ses instincts, ses sentiments, ses impressions qui lui sont propres et qui lui font une originalité; — vous ne pouviez pas. . .

25 — Être pareille à Sophie ? interrompit Dosia avec \m soupir. Oh! non!

Elle retira sa main que Platon essayait timidement de retenir, poussa un second soupir et détourna les yeux.

— Telle que vous êtes, Dosia, reprit Platon, vous êtes 30 bonne et charmante ; vous méritez l'estime et l'affection

de tous ... et vous l'avez.

Un regard interrogateur, habitude de malice ou de coquetterie, glissa entre les paupières de la jeune fille, puis retomba. Elle rougit.

— Je tiens plus à Testime de quelques-uns, dit-elle, qu'a l'estime de tous. 5

— L'un n'empêche pas l'autre, fit Platon. Vous m'avez inspiré un sentiment profond, que j'ignorais avant vous et qui changera ma vie. . .

Il s'interrompit, ému: ses yeux, fixés sur le visage de la jeune fille, en avaient dit plus long que ses paroles.^ 10 Elle se souleva brusquement dans son fauteuil et s'assit toute droite.

— J'ai honte, dit-elle d'une voix basse, mais ferme, j'ai grande honte, monsieur Platon, d'avoir volé une estime que je ne mérite pas. Vous m'aimez pour ma sincérité, 15 pour ma franchise, — car d'autres qualités, je ne m'en vois guère 1 ^ Eh bien, cela aussi est de ma part hypocrisie et mensonge. J'aurais dû vous le dire il y a longtemps, mais vous étiez parfois sévère; je me disais: A quoi bon parler de toi à quelqu'un pour qui tu n'es rien ? . . . J'avais 20 tort, je le vois aujourd'hui.

Platon l'écoutait, indécis. Une lueur de joie indicible filtrait dans son âme, mais il n'osait y croire.

— Vous venez, reprit-elle, de parler de sentiments qui changeront votre vie. Avant qu'il soit trop tard, avant 25 que ces sentiments fassent votre ch^rin comme ils ont fait. . .

Elle se mordit la lèvre, pâlit, puis reprit:

— Je dois vous dire que je ne suis pas ce que vous croyez. L'an dernier, à pareille époque, lasse de la con- 30 trainte dans laquelle j'étais tenue ici, j'ai fait une folie

qui me coûtera le bonheur de ma vie. . . Dans un moment d'exaspération, j'ai prié mon cousin Pierre de m'enlever- II ne m'aimait pas. Je crois bien que je le savais, même alors; mais j'avais menacé. . . peu importe le moyen que 5 j'employai; d'ailleurs, j'étais résolue à tout. Il consentit et m'emmena. Mais nous n'avions pas fait quatre verstes que j'avais compris ma faute.'' Personne n'en avait connaissance, je la regrettais, mon cousin voulut bien me ramener ici, sans me faire les reproches que j'avais mé-

10 rites. Après cela, monsieur, après une faute qui n'a fait tort qu'à moi, puisque Pierre est innocent, je ne suis plus digne de votre estime . . . pardonnez-moi de l'avoir usurpée si longtemps.

Elle se tut, deux grosses larmes roulèrent silencieuse-

15 ment sur la laine blanche de son peignoir. Elle voulut se contraindre, mais elle n'en eut pas la force; ses sanglots éclatèrent douloureux, brisés comme ceux d'une créature désespérée, pour qui la vie n'a plus de ressources, et elle cacha son visage contre le dossier du fauteuil.

20 — Dosia, dit la voix de Platon, si près qu'elle tressaillit; Dosia, vous êtes un ange ... Je le savais 1 Elle frémit de la tête aux pieds. '

— Vous le saviez! Et vous m'aimiez un peu tout de même ?

25 — Non, je ne vous aimais pas, — pas assez, du moinsy — pas comme je vous aime à présent. Je me demandais si vous auriez assez de confiance en moi pour parler . . .

— J'ai voulu le faire cent fois, mais vous étiez si sévère, vous aviez si peu l'air de vous intéresser à moi. . . j'avais

30 si grand'peur^ de vous!

— Et maintenant ?

— Maintenant, fit Dosia en souriant, — ce sourire dans ses yeux mouillés lui donnait une grâce idéale, — j'ai encore un peu peur de vous, mais pas tant! Est-ce que vous m'estimez, vraiment? Ah! j*ai bien souffert de cette estime que je croyais volée ! 5

— Oui, je vous estime quelque peu, répondit Platon en souriant aussi. Vous êtes comme Bayard : vous avez sauvé votre semblable.

— 'Oh! quelle vétille! s'écria Dosia.

— Je n'en ai pas fait autant ! mais comme je suis plus 10 sage que vous, cela rétablit un peu la parité. Vous rappelez-vous ce jour oU nous sommes tombés d'accord qu'il vous faudrait un mari très sage ?

— J'ai bien pleuré ce jour-là! murmura Dosia.

— Vous ne pleurerez plus. Me trouvez-vous assez sage 15 pour être votre mari?

Dosia le regarda, lui tendit les bras, puis, par un mouvement de pudeur virginale, les replia sur sa poitrine et s'affaissa dans le fond du fauteuil, toute pâle, mais sans le quitter des yeux. 20

Il l'enleva et l'entraîna, — la porta presque, — jusque dans la maison.

Madame Zaptine eut alors une belle occasion de lever les bras au ciel à cette apparition incongrue, mais elle la manqua. Sophie la prévînt d'un mot. 25

— Je crois, chère madame, dit-elle tranquillement, que mon frère a quelque chose à vous communiquer.

— Madame, dit Platon, veuillez m'accorder la main de mademoiselle Théodosie.

Nous renonçons à peindre le tumulte qui s'ensuivit. 30 Homère seul ne serait pas inférieur à cette tâche.

Dosia, ressuscitée d'un coup de baguette, monta mettre une robe, et au bout d'un quart d'heure réapparut, coiffée, habillée, — digne, en un mot, de sa nouvelle position de fiancée. On dansa, on joua à colin-maillard ; le vieil orgue 5 de Barbarie qui jouait le Calife de Bagdad et Aliney reine de Golconde^ fut si bien mis à contribution,* que la manivelle en resta'dans la main trop zélée de Mourief ; enfin, on fit tant de bruit et l'on s'amusa si bien que, jusqu'à l'heure du repas, les sœurs de Dosia n'eurent pas le temps 10 de méditer sur la grande injustice que la destinée leur avait faite ce jour-là.

— Nous nous marierons dans huit jours, dit Platon, comme on servait la soupe.

— Comment! comment! cria madame Zaptine, et le 15 trousseau?

— :Ce n'est pas le trousseau que j'épouse; nous aurons le trousseau plus tard. Mais nous nous marierons dans huit jours, en même temps que Sophie. N'est-ce pas, Dosia ?

20 — Certainement, fit celle-ci. J'emmène Bayard.

— Quel bonheur! s'écrièrent les sœurs toutes d'une voix.

— Ne vous réjouissez pas trop, fit Dosia en levant l'index d'un air menaçant; sans quoi je vous laisserais mon chien.

25 On demanda grâce, et il fut convenu que Dosia emmènerait aussi son chien.

En sortant de table, toute la société descendit l'escalier casse-cou, et madame Zaptine, fidèle à une habitude de sa jeunesse, alla s'asseoir sur la balançoire flexible. Depuis

30 trente-huit ans elle venait y faire un peu d'exercice après le dîner pour activer sa digestion.

Elle n'était pas assise depuis une demi-minute que deux de ses filles vinrent Ty rejoindre, puis Dosia, suivie de Platon qui riait, enfin toute la compagnie, à l'exception de Mourief qui, debout, à dix pas, les regardait en fumant sa cigarette. 5

— Vous avez Tair d'un vol d'hirondelles perchées sur un fil télégraphique, dit-il en se délectant à cette vue ; ma tante surtout, par sa diaphanéité.

Madame Zaptine rit de bon cœur; elle était si contente ce jour-là qu'elle avait oublié d'être malade. La balan- 10 çoire se mit en branle. Mourief les regardait sauter d'un air amusé.

— Dis donc, Dosia^ s'écria-t-il, te souviens-tu? l'an dernier. . .

Il s'arrêta vexé, craignant d'avoir fait une sottise. 15

— Oui, je me souviens, répondit Dosia en regardant Platon. Tu n'étais pas aussi aimable qu'aujourd'hui! Al' Ions, viens aussi faire un tour de balançoire.

Pierre jeta sa cigarette, vint s'asseoir près de Sophie et donna une vigoureuse impulsion à la planche lourdement 20 chargée. Au milieu des rires chacun prit le mouvement.

— Vous allez casser la balançoire, criait madame Zaptine en faisant de vains efforts pour s'arrêter.

— Ça ne fait rien,^ ma tante, répondit Mourief. Allons! Hop! hop! en famille! 25

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