EXÉCUTION DE CHARLOTTE DE CORDAY
Nous empruntons à un ouvrage allemand qui fut écrit en 1793, peu de jours après la mort de Charlotte de Corday, le récit de l'exécution, fait, dit l'auteur, d'après la relation de témoins oculaires. Il peut sembler étrange, au premier abord, de chercher à l'étranger des détails sur un événement appartenant à notre histoire. Mais il faut songer qu'en 1793 il y aurait eu impossibilité de publier en France ce qui au contraire pouvait s'imprimer en Allemagne. Nous montrerons d'ailleurs ultérieurement que le biographe allemand, le premier qu'ait eu Charlotte, était généralement très-bien informé et très-exact.
c( Une foule innombrable de peuple attendait dans la Cour du Palais de Justice, où se pressaient des troupes de femmes, disons mieux, de Furies populaires, qui à la vue de la condamnée, éclatèrent en applaudissements sauvages et en ignobles imprécations. La jeune fille resta impassible sous les outrages : l'immortalité rayonnait de ses yeux, sur son visage régnaient la plus noble sérénité , le calme de la vertu , la conscience d'une grande action accomplie, et la compassion pour le peuple même qui la maudissait. Avant de monter dans la charrette, elle remercia celui qui avait été chargé de couper sa longue chevelure; elle portait sur sa tête un bonnet blanc, sur ses habits la chemise rouge des Assassins.
« Le cortège mît une longue heure à traverser les rues de Paris que remplissait une foule immense de spectateurs. Il ne manquait pas de gens qui cherchaient à porter la populace à des excès contre la condamnée (1). Mais il était facile de voir que la grandeur de son attitude inspirait une sorte de respect pour sa personne. Elle regardait avec une ineffable douceur les flots de la multitude» et lorsque la populace en délire ou des groupes de furies déguisées en femmes Taccueillaîent par des clameurs, un regard de ses beaux yeux suffisait souvent pour leur imposer silence. Le sourire était le seul signe qui révélât au dehors ses impressions.
(( En approchant de Téchafaud elle parut arriver au terme d'un voyage fatigant, — elle était seule, — elle monta sans appui les degrés du sanglant appareil, conservant toujours les couleurs d'une jeune fille satisfaite. Seulement, lorsque son col fut mis à découvert devant la foule, un fard plus intense vint colorer ses joues virginales. Elle enleva ellemême son bonnet et son fichu (2). Sa noble tête, ses épaules nues, le regard tranquille qu'elle jeta autour d'elle, produi-
(1) Cette circonstance, qui n*est rapportée dans aucun des écrivains français contemporains, est de la plus entière exactitude. Nous publierons des pièces authentiques qui prouvent que Pache fut informé d'un projet formé pour massacrer Charlotte avant qu'elle parvînt à Téchafaud, et que le maire de Paris dut prendre des mesures afin de prévenir Texécution de ce dessein. Clause avait donc été très -bien renseigné sur ce point comme sur presque tous les autres.
(2) Les condamnés à mort avaient les mains liées. Ce détail n'est donc pas exact. Dans l'Année des Dames 7iationales, Restif de la Bretonne a publié, à propos de Charlotte de Corday, un article accompagné d'une gravure qui représente Charlotte sur Téchafaud. Si l'article est détestable, le dessin est fait avec soin : il montre Charlotte les mains attachées derrière le dos ; c'est aussi dans cette attitude qu'elle est représentée dans une gravure aux trois couleurs qui se voit au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Impérialet
sirent la plus profonde impression. Déjà à demi transfigurée, elle semblait un ange de lumière. Elle salua avec un air affable le peuple qui environnait Téchafaud» et elle s'approcha alors de la machine de mort et de son propre mouvement plaça sa tête à l'endroit voulu. La planche sembla s'abaisser plus lentement que de coutume. Un silence solennel régnait. Le fer fatal tomba et trancha la plus belle des têtes....
ce Le valet du bourreau montra ce chef sanglant au peuple* On lisait encore distinctement sur les traits du visage les traces du sourire. Mais le misérable fut assez vil pour frapper cette tête de la main. Un murmure général confirma cet adage : « La loi punit et ne se venge pas. » Samson lui-même fut indigné, et le tribunal de police infligea à l'infâme Legros la peine due à sa basse action.
«c Quelques cris fort rares : Vive la Nation ! Vive la République ! se firent entendre.
<c Une pareille élévation était nouvelle ! On se retira emportant le souvenir de tant de courage et de beauté. Les partisans les plus zélés de la Montagne reconnaissent à cette femme extraordinaire une fermeté, une constance et une présence d'esprit dont peu d'hommes seraient capables.
a Ainsi finit Marie Corday, la sublime fille de Caen ; l'immortalité, l'admiration des siècles lui sont assurées ; et le peuple bon, mais abusé, qui la maudit aujourd'hui, pourrait bien un jour porter des fleurs sur sa tombe ! »
Korday. — Ein Versuch, von Klause. 26 October 1793. (S. 189~192.)Altona.
Nous terminerons en reproduisant ici les dernières lignes . que Charlotte de Corday écrivit, et qu'elle avait commencées lorsque le bourreau se présenta dans la prison pour la conduire au supplice. Elle demanda la permission de finir cette lettre et de la cacheter.
• Le citoyen Doulcet de Pontécoulant est un lâche davoir refusé de me défendre, lorsque la chose était si facile, celui qui la fait sen est acquité avec toute la dignité possible je lui en conserve ma reconnaissance jusqu'au dernier moment.
« Marie de Corday. »
M. Louis Dubois dit très-bien (Essai historique sur C. de Corday y p. 129) : Une méprise rendit l'héroïne injuste, ainsi que le prouvent, en l'excusant elle et M. de Pontécoulant, les lettres suivantes :
Lettre de Gustave Doulcet de Pontécoulant au Président du THbunst
Révolutionnaire du samedi 20 juillet.
« Citoyen Président,
« Veuillez m'apprendre si la lettre ci-jointe, que je reçois seulement aujourd'hui samedi et décachetée, est de Marie Corday, et s'il est vrai qu'elle m'ait demandé pour défenseur. Je n'en avais jusqu'à ce moment aucune connaissance.
«( Gustave Doulcet. >»
Répome de Montani à M, de Ponticoulant.
Tribunal criminel établi à Paris, au Palais, par la loi du iOmars 1793,
Van W de la République.
président pv tribumai..
« Citoyen Représentant,
« La lettre que vous m*avez envoyé est véritablement de Marie Corday, elle vous avait demandé pour son défenseur, l'accusateur public vous avait écrit. Le gendarme n'ayant su vous trouver, rapporta la lettre , l'accusateur public vient de me la remettre, je vous l'envoie, voilà l'exacte vérité.
« Salut et fraternité ,