OBSEBVÀTIONS 8UB LÀ PLAINTE DE M. DE GOBDAT
a reçu. D'autres, envisageront que Thomme à qm son ennemi veut ôter les armes, ayant tout lieu de croire que sa vie est en danger , le sentiment naturel, la nécessité actuelle de la légitime défense de soy-méme, le forcent et lui permettent d^employer tous les moyens qui sont en sa puissance pour se conserver.
Sous quelque face que l'on envisage l'action du sieur Bellauney, elle est toujours condamnable. Il était Tagresseur : il devait s'arrêter, et ne point aller chés luy chercher un fusil, revenir à la charge et poursuivre son dessein. L'impunité de cette action enhardirait ceux qui, jusqu'à présent, n'ont encore osé attaquer ouvertement la liberté et la vie des citoyens.
L'Officier de Police de Sûreté a décerné un Mandat d'amener; le* sieur Bellauney n'a pu être saisi. Mais ce dernier, un jour de marché au Billot, s'est présenté avec un fusil et des pistolets devant l'officier de Police de Sûreté, qui lui représenta que ce n'était pas ainsi qu'il devait paraître. L'officier n'étant secondé de personnes pour le faire arrêter, luy- assigna un autre jour chés luy. Le sieur Bellauney n'y comparut point.
Le sieur Bellauney n'ayant pu être saisi, et dans les circonstances actuelles oii les pouvoirs ne sont pas en pleine vigueur, surtout dans les campagnes, le seul parti qui reste à prendre, est de mettre les pièces entre les mains du Directeur du Juré, pour, après l'acte d'accusation rédigé conjointement avec le plaignant ou chacun à particulier, obtenir du Juré d'accusation, s'il y a lieu, une ordonnance de prise de corps contre l'accusé ; en vertu de laquelle il sera saisi en quelque lieu qu'il soit trouvé.
Au reste, il faut considérer que la procédure devant l'officier de Police, en matière criminelle, n'est que de pure précaution et nullement de nécessité.
Pour copie conforme à l'Original déposé aux Archives du Calvados,
EuG. GHATEL, Archiviste du départemant du Calvados.
JEAN-LQCIS BELUUNAÏ. 59
Pour apprécier l'intérêt de la lutte entre M. d'Armont et son agresseur, il faut peut-être connaître les lieux et les personnages de la scène. Les Bruyères de Montpinçon sont de vastes landes dans un pays sauvage, accidenté; d'un côté de la route, des escarpements abrupts, de l'autre, des gorges profondes. C'est au milieu de cette contrée déserte, en présence de témoins glacés par la Terreur déjà naissante, que le vieux gentilhomme se trouve aux prises avec le maréchal du Chêne-au-Loup. M. de Corday est un ancien officier, il connaît le maniement des armes, il a peine à résister à la première attaque corps à corps, il y parvient à force de sang-froid et d'énergie, mais il est obligé de se soustraire par la fuite à la menace d'un fusil à deux coups. Malgré la fermeté de son caractère, il n'osa pas rester dans le pays, il dut abandonner son père et sa mère fort âgés, qui habitaient, non loin de là, le château du MesniJ-Imbert ; il les laissa aux soins de Marguerite de Corday, sa sœur, qui n'était pas mariée et vivait avec eux. Quant à lui, il se retira à Caen, où il devait retrouver sa fille Charlotte chez M"*® de Bretheville.
Que devint Bellaunay et qu'était-ce que cet homme?
La poursuite commencée n'eut aucun résultat : à cette époque, nous dit le Juge de paix, « les pouvoirs n'étaient pas en pleine vigueur » et 11 en fournit immédiatement la preuve en nous montrant Bellaunay qui comparaît devant le magistrat, armé d'un fusil et de pistolets. Ce trait de mœurs peut servir à faire apprécier ce qu'était la justice en 4792. Le District blâma de loin le Juge de paix : un mandat d'arrêt fut lancé, mais nul n'osa le mettre à exécution, il resta lettre morte, sans effet. Les temps qui suivirent ne devaient pas être plus favorables à la classe dont M. d'Armont faisait partie. Il fut incarcéré en Tan II comme père d'Émigré, puis proscrit en l'an VI, après le 4 8 fructidor, et il mourut en exil. Bellaunay jouit alors d'une entière impunité ; il se livra librement à une vie de violences et de rapines.
Cependant, plus tard, les choses changèrent de face.
Le 27 floréal an XIII (47 mai J805), M. de la Magdëlaine, préfet de rOme, écrivait à M. Boufifey, sous-préfet de l'arrondissement d'Argentan :
60 JEÀN-LOUIS BELLAUNAT.
c Un avis qui m^est parvenu récemment^ M^^, désigne comme brigand un nommé Bellaunay, forgeron à la forge de Gaumont, . commune de Baint-GervaisHies-Sablons ; le même avis porte qae la maison d'un nommé Lautour, dans la commune du Mesnii-Imbert, sert d'asyle aux brigands et que tous les inconnus s'y retirent.
» Je vous invite à faire surveiller la conduite de ces deux individus, à connaître leurs habitudes et leurs relations, et s'ils se permettent des démarches qui compromettent la sûreté et la liberté publiques à les faire arrêter.
(Bureau de police civile et militaire, n® 428, R« 19, Archives du département de POme)* .
Le 8 frimaire an XIV (29 novembre 4805), Bellaunay est écroué dans la maison de Justice du Calvados, comme faisant partie d une bande de malfaiteurs, sous l'inculpation de vols conmiis dans les campagnes, de nuit^ par ef&action, avec violences et usage d'armes contre les personnes.
L'ordonnance de prise de corps nous montre qu'il s'agit bien du même Jean-Louis Bellaunay, qui avait été en 4792 l'objet de la plainte de M. d'Armont (voyez cette plainte, p. 44 ci-dessus), et nous avons en outre son portrait dans le signalement, qui est ainsi conçu :
Age — 40 ans. Nez acquilain.
Taille — de 5 pieds [^ pouces. Bouche grande.
Cheveux châtains. Menton rond .
Sourcils idem. Visage coloré.
Barbe grise. • Marqué d'une tache de poudre
Yeux bleus. du côté de l'œil droit.
(Registres d'écrou de la maison de Justice de Gaen de 1805, f® 30).
Bellaunay fut traduit devant la cour d'assises du Calvados avec les nommés Jean Loriot, Nicolas Cochon et Michel Lautour. Par arrêt
l. Nous devons la connaissance de cette pièce à M. des Ulis, Archiviste da Département de l'Orne. Nous aurons bien souvent à citer ses utiles et bienveillantes communications dans la suite de ce travail.
JEAN-LOCIS BELLAUNAY. 64
du 3 juillet -1806, les deux premiers furent condamnés à mort et exécutés, Bellaunay et Lautour furent acquittés ; mais la Cour,
« Considérant que l'un (c'était Lautour) a déjà été condamné à 10 ans de fers et 6 heures de poteau, et qu'il est résulté des débats que Pun et Tautre sont d'une immoralité profonde et prévenus de différents délits, qu'ils sont le fléau et la terreur de la contrée, ordonne qu'ils seront renvoyés devant les autorités compétentes pour être instruit conformément à la loi.»
Bellaunay comparut devant le Tribunal correctionnel d'Argentan et fut convaincu de se livrer depuis nombre d'années à toute espèce de brigandages. Il fut condamné pour divers vols à deux ans de prison par jugement du 26 février 4807 (voyez ce jugement et le réquisitoire qui le précède au greffe d'Argentan, à la date susdite).
L'histoire de Bellaunay a frappé les imaginations. Dans le pays, l'opinion générale est qu'il a été condamné à mort et exécuté. Beaucoup de gens prétendaient avoir assisté à la condamnation ou racontaient une foule de détails légendaires; seule, une dame Desclos afQrmait que Bellaunay n'avait pas subi la peine capitale, et c'est sur la foi de ses déclarations* que nous avons poursuivi les recherches
1. La dame Desclos était absente lorsque nous nous rendîmes à Montpinçon. M. Devinas, instituteur de la commune, voulut bien se charger de nous transmettre les souvenirs de cette dame, alors fort âgée : elle était d'accord sur tous les points avec les dépositions de l'information écrite qu'elle ne pouvait connaître. C'est ce qui nous a encouragé à reconstituer le dossier criminel de Bellaunay et nous a permis de rectifier les erreurs obstinées de la tradition. Nous n'avons pu y parvenir que grâce aux facilités qui nous ont été données au greffe de la Cour de Gaen, et à Argentan par M. Bonaire, greffier en chef du tribunal. Trouver aujourd'hui un arrêt de Cour d'assises ou un jugement dont on n'a pas la date est chose possible; mai^ à l'époque intermédiaire où l'ancienne organisation cesse et où la nouvelle n'existe pas encore, on rencontre des obstacles presque insurmontables. Nous n'avons pu en triompher qu'avec le concours obligeant des employés et aussi avec l'aide du registre d'écron conservé à Caen dans la maison de justice. Ce registre, que nous avions consulté dès 1862 dans un tout autre but, a été le fil conducteur de toutes nos recherches.
62 JEAPI*LOiJIS BELLACNAT.
qui nous ont conduit à la vérité judiciaire. Ainsi ramené à ses termes exacts, l'épisode de Bellaunay est encore assez dramatique pour mériter une place dans ce que nous avons appelé le Dossier historique de Charlotte de Corday.