Douce Lumière
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, LE SIXIÈME DE LA HUI- TIÈME série de la collection « Pour mon plaisir », HUIT CENT TRENTE-QUATRE EXEMPLAIRES DONT, DIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS 1APON 1 A 6 ET I à IV J QUATORZE EXEMPLAIRES SUR VELIN D'ABCHËS, NUMÉROTÉS ARCHES I A 8 ET ï â VI ', YINQT EXEMPLAIRES SUR VELIN PUR FIL LA- FUMA, NUMÉROTÉS VELIN PUR FIL 1 A 12 ET I à VIII ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR ALPA NAVAHRE NUMÉROTÉS ALFA 1 A 440 ET EXEM- PLAIRE DE PRESSE I à CCCL.
Alfa Exemplaire de presse CCGXLIX
Depuis son lever, tout comm« les autres jours, elle joue avec son chien. Elle joue à courir dans le verger qui entoure la très vieille maison où, par un clair matin de mai, sa venue au monde apporta aux siens l'angoisse, le deuil et un désespoir sans limite.
Aujourd'hui, elle a sept ans et c'est encore un clair matin de mai. Et si la vieille maison reste grise et triste sous les rayons du frais soleil, le verger brille, embaume et jette au vent les mille et une fleurettes qui se séparent, comme à regret, des fruits naissants.
La fillette court pieds nus, tête nue, bras nus, n'ayant pour tout vêtement qu'une souquenille de grosse toile toute rongée par le bas, et dont les accrocs mal recousus menacent de s'ouvrir, au moindre effort. Elle court le long de la haie d'aubépine taillée
à hauteur d'homme et aussi impénétrable qu'un gros mur. Elle court sous les arbres, les contournant l'un après l'autre et parfois, grimpant sur l'une des grosses branches, elle reste là, perchée, à rire au nez du chien qui s'essoufle en des bonds énormes et pleure de ne pouvoir la rejoindre. Parfois aussi tout en courant elle se baisse pour ramasser une poignée de fleurettes qu'elle lance adroitement dans la gueule de son compagnon, rien que pour le voir éternuer, souffler, et rejeter les fleurettes, puis bondir sur elle, la renverser et la pousser du museau jusqu'à ce qu'elle soit debout pour repartir. Elle joue sans bruit, la bouche seulement ouverte pour des rires muets; car si elle ignore la peur de rester seule dans sa maison isolée, elle craint les gamins qui rôdent dans les champs d'alentour et viennent lui jeter des pierres comme à un vilain animal, A cause d'eux, depuis longtemps déjà elle a pris l'habitude du silence. Il y a encore, derrière la maison, l'entrée du potager qui lui donne des soucis, malgré sa large et forte grille dont les barreaux se terminent en lances pointues comme des fuseaux. Cette entrée-là fait face à une haute et vaste sapinière dont on ne voit pas la fin. Cette grille, elle ne l'a jamais vue
ouverte. Cependant elle n dû s'ouvrir autrefois pour laisser entrer et sortir des charrettes dont on voit encore la trace à deux ornières qui se perdent au loin, entre les sapins. Elle ne joue plus de ce côté depuis qu'elle a vu un homme à besace s'acharner contre la serrure massive et rouillée, et cela sans s'inquiéter des aboiements furieux du cliien qui disaient clairement que personne n'avait le droit d'entrer par là. La serrure avait résisté, mais l'homme était parti avec des jurons et des menaces qui avaient épouvanté l'enfant et la laissaient sous la crainte constante d'elle ne savait quel danger. Et voici qu'à l'instant même où elle y pensait, et sans qu'aucun bruit de la grille ne l'eut avertie, elle apercevait tout à coup, venant du potager, un jeune garçon qui s'avançait en lui souriant comme à un& amie de toujours. Le chien, lancé pour une nouvelle course, s'arrêta net et gronda; mais ii s'apaisa vite; sa petite maîtresse, comme attirée par le sourire joyeux de l'arrivant, marchait lentement à sa rencontre.
— Tu es donc toute seule avec lui? demanda le jeune garçon en désignant le chien.
— Oui, dit la petite, il joue avec moi et il n'est pas méchant.
— J'ai bien vu qu'il n'était pas méchant, reprit le garçon, et j'ai sauté par-dessus la grille pour venir jouer avec vous deux.
Et comme si cela eût été une chose convenue depuis longtemps, les deux enfants se prirent par îa main et se mirent à courir de toutes leurs forces, suivis du chien qui les dépassait, revenait en aboyant, manquait de les faire tomber, et repartait pour revenir encore. A bout de souffle, ils s'arrêtèrent enfin. Assis prés des pommiers dont les fleurs tournoyaient au-dessus de leurs têtes comme de fins papillons, ils jouaient à les attraper. Puis, subitement lassé de ce jeu, le garçon posa des questions précises.
« Pourquoi était-elle seule à la maison?
Comment s'appelait-elle? Et son chien, comment s'appelait-il? Et ses parents, où étaient-ils? »
Les réponses étaient faciles et la petite les faisait au fur et à mesure des demandes.
Elle était seule parce que son grand-père travaillait loin du verger. Elle s'appelait Douce et son chien s'appelait Tou. Elle n'avait pas de parents parce qu'elle était née sans père ni mère.
Et pour s'excuser de n'être pas semblable aux autres enfants, elle ajouta très vite :
— Ton aussi est né sans père ni mère. Je l'ai trouvé dans le bois, sur la mousse, Mère Clarisse a dit qu'il était tout frais naissant et qu'il était mon petit frère puisqu il n'avait pas de parents non plus.
La voix était devenue si grave en disant cela que le garçon n'osa même pas sourire.
Et tous deux, comme à l'annonce d'un malheur, firent silence un long moment.
Puis le garçon parla de lui-même. Il s'appelait Noël Barray. Il était aussi du village de Bléroux, et demeurait avec ses parents dans une ferme, de l'autre côté de la sapinière, une grande ferme où il y avait beaucoup de chevaux, beaucoup de vaches et beaucoup de moutons, il y avait encore Irois chiens, mais c'étaient des chiens méchants qui restaient à l'attache et ne sauraient pas' jouer comme Ton. Et depuis que Luc, son grand frère, était parti pour le régiment, il s'ennuyait à la maison où ne venaient pas de petits camarades; mais maintenant qu'il connaisse^ Douce et son chien, il viendrait chaque jeudi jouer avec eux.
Le soleil était déjà hatil lorsque Noël se souvint qu'il lui fallait être de retour à la ferme pour le repas de midi. Les nouveaux amis l'accompagnèrent jusqu'à la grille du
potager par où il était venu. A. pleines mains, il empoigna les gros barreaux rouilles, se hissa au faîte, enjamba les lances pointues avec adresse, se laissa tomber de haut, et tout courant, s'en fut parmi les grands sapins.
Après son départ Douce resta longtemps à regarder le sous-bois. Quelque chose, venant du plus profond d'elle-même, la ravissait et la peinait tout à la fois.
Elle souriait à ce sous-bois, elle souriait aux flèches d'or que le soleil lançait à travers les branches, elle souriait au ciel bleu, à la clarté vive et au vent frais. Mais soudain son petit visage se crispa et elle se mit à pleurer bruyamment.
Les jeudis qui suivirent, à la grande joie des trois amis, le jeu continua. Dans le verger il n'était plus question de silence ni de rire muet. Noël et Tou menaient au contraire un vrai tapage, et le rire éclatant de Douce ne s'arrêtait guère. Toute crainte s'était éloignée d'elle. Qui donc pourrait lui faire du mal aux côtés du garçon et du chien? Les quelques gamins qui s'approchaient encore pour dire des injures et jeter des pierres n'y revenaient pas, ayant appris qu'il ne faisait pas bon se mesurer avec ce Noël Barray, garçon de dix ans,
leste et fort, qui sautait les barrières en .se jouant et vous rattrapait sans peine quelque avance qu'on eût sur lui.
Aux courses désordonnées s'étaient tout de suite ajoutés les jeux hardis et violents. Douce, légère et souple, suivait avec intérêt tous les mouvements de son camarade.
Et derrière lui, elle faisait des culbutes savantes, franchissait des obstacles, grimpait jusqu'au faite des arbres pour se nicher entre les feuilles ou se balancer entre les hranches. Puis Noël se lassa de tout cela. Il parla de la sapinière voisine où l'espace était grand, où il y avait un ruisseau dans lequel on pouvait se baigner et un étang dans lequel on pouvait pêcher. Douce ne demandait pas mieux que de se baigner dans le ruisseau et que pêcher dans l'étang, mais pour cela il fallait sortir du verger, et son grand-père le lui défendait sévèrement, quoique la barrière fût fermée d'un solide cadenas dont il gardait la clé, Noël, que rien n'embarrassait, trouvait tout simple de faire franchir cette barrière à la fillette, mais elle refusait. Elle pouvait être vue de la route et dénoncée, disait-elle.
Elle craignait fort ce grand-père taciturne qui ne lui adressai! la parole que pour lui défendre une chose ou une autre. Noël ne
comprenait pas cette crainte. Il connaissait bien maintenant le vieil homme que tout le monde, à Bléroux, appelait le père Lumière, et que ses propres parents employaient au jardin, et plaignaient pour le grand malheur qui lui était arrivé. Mais, puisque Douce avait si peur d'être vue, il n'y avait qu'à sortir comme lui, par la grille du potager. Et tout de suite il entraîna la petite tille pour l'escalade. Il fallut y renoncer pour ce jour-là. Douce, n'ayant réussi qu'à élargir les accrocs de sa souquenille et augmenter les éradures de ses jambes et de ses bras. Noël, dépité, ne cessait de dire : « Il te faudrait une culotte. Je t'apporterai une culotte, »
Le désir d'aller dans la sapinière avec son camarade lit que Douce essaya de grimper seule à la grille. La difficulté pour elle était grande cependant. Lorsque Noël apporta la culotte, elle la mit rapidement, rentra sa souquenille dans la ceinture qu'elle serra fortement avec une ficelle.
Puis, échappant à Noël qui voulait la soulever de terre, elle prit, ainsi que lui, les barreaux à pleines mains, se hissa jusqu'aux lances qu'elle évita de justesse et se laissa glisser de l'autre côté, un peu étourdie, un peu tremblante aussi de l'effort.
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mais si iière d'avoir porfaiteinent imité le garçon.
En les voyant s'éloigner, Tou, qui ne pouvait sauter la grille, poussa de véritables clameurs. Noël tirait Douce par la main :
— - Viens! viens! disait-il. Laisse-le! U saura bien nous retrouver!
Et de fait, Tou, qui ne s'inquiétait pas de dénonciation, avait vite compris que, si la grille était trop haute, il lui restait la barrière d'entrée si souvent franchie déjà.
Et peu de temps après, la langue pendante et le souffle court, il rejoignait dans l'eau claire les deux autres qui barbottaient en riant comme de jeunes fous.
Avec les grandes vacances, les journées de baignade, de pêche et de randonnées par les bois se m uitip liaient. Dans cette grande sapinière où les chemins tracés étaient rares, les trois amis eurent la chance de ne pas être vus. A l'heure de midi, assis au bord de l'étang, les provisions posées sur l'herbe, ils faisaient trois parts. Puis, alourdis de chaleur et de fatigue, bercés par le bruit soyeux et continu des grands sapins, étendus côte-à-eôte, insouciants et confiants, Us s'endormaient.
Vers le milieu de septembre, Us durent cesser les jeux et les courses, le père Lu-
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mîère restant à la maison pour la récolte
de son verger et de son potager,
A vivre des journées entières auprès de sa petite fille, le grand-père silencieux s'aperçut vite du changement qui s'était fait en elle pendant ce dernier été. Elle parlait peu, habituée à ne jamais recevoir de réponses à ses questions, mais le regard qu'elle posait sur lui à certains moments montrait une intelligence qui l'étonnait comme une chose tout à fait inattendue. Le nouveau visage de l'enfant ne l'étonnait pas moins. Tout y était clarté, douceur et gaîté. La petite bouche, autrefois serrée comme par une crainte constante, s'ouvrait sans cesse maintenant pour le rire ou le sourire.
Elle s'ouvrait de même pour le chant Ce n'était que des bribes de cantiques entendus à l'église qu'elle chantait, mais d'une voix étendue et si pure qu'elle semblait l'avoir empruntée aux anges du paradis, ainsi que le disait mère Clarisse, la nourrice qui l'avait élevée jusqu'à l'âge de cinq ans. Et surtout, du matin au soir, elle sifflait comme un garçon. Son corps avait changé. Elle n'avait plus ses membres ronds de toute petite, ni cette façon de marcher en sautillant qui lui laissait toujours un pied en l'air. Menue et droite, elle
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avançait d'une allure ferme, et ses moindres gestes étaient sûrs et bien posés. Il y avait encore cette audace qui lui était venue de demander à tout propos, quoique ne recevant pas de réponses: « Grand-père, estce que j'irai bientôt à l'école? » Avec cela elle devenait une vraie petite ménagère, nettoyant la maison, préparant les repas, et toujours prête à aider le vieillard dans ses travaux du dehors. Au verger, tandis qu'il cherchait la meilleure place pour son échelle, elle étreignait l'arbre et se trouvait tout de suite dans les plus hautes branches, réclamant un panier qu'elle accrochait à sa portée et qu'elle emplissait rapidement. La cueillette finie, elle redescendait avec une légèreté d'oiseau. La dernière branche atteinte, elle la suivait, la courbait et se laissait glisser à terre avec une telle souplesse que le père Lumière ne pouvait s'empêcher de l'admirer.
Cependant cette adresse de l'enfant, tout autant que sa gaîté, faisait naître en lui une sourde inquiétude. Ne l'avait-il pas aperçue ces jours derniers accrochée aux lances pointues de la haute grille et se balançant dans le vide, lâchant tantôt une main et tantôt l'autre, au mépris de tout danger?
La manière dont elle était descendue, en se
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voyant surprise, lui avait fait comprendre que ce n'était pas la première fois qu'elle se livrait à ce jeu. Passe encore qu'elle eût appris toute seule à grimper et sauter des obstacles plus hauts qu'elle-même, comme ce gros tas de pierres qui était au fond du jardin, sans jamais hésiter ni trébucher, mais ces airs nouveaux qu'on chantait au village et qu'elle sifflait sans retenue tout le long du jour, où les avait-elle entendus?
Ce n'était pas chez mère Clarisse, qui -vivait seule, et où il la conduisait le dimanche après la messe, ni ici au verger, où jamais ne venait personne. Mère Clarisse, interrogée, n'avait rien remarqué, sinon que la chère petite, qu'elle aimait par-dessus tout, grandissait et embellissait tous les jours.
Elle pensait qu'il serait bon de la mettre à l'école. Elle devait tellement s'ennuyer, lorsqu'elle était seule à la maison. Certes oui, le père Lumière allait mettre à l'école cette gamine qui devenait effrontée autant qu'intelligente. Et le temps venu, Douce, velue comme une écolière, se trouva en face de Mlle Charmes, l'institutrice du village de Bléroux.
Mlle Charmes gardait à quarante ans passés un corps hien fait et de beaux cheveux châtains. Seul son visage était un peu fané
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et comme tourmenté. Il y avait pourtant un sourire facile dans ce visage, mais ce sourire était la plupart du temps si plein d'ironie qu'il valait mieux ne pas le provoquer pour soi-même. Elle avait des gestes autoritaires et précis ; et ses yeux, de la même couleur que ses cheveux, semblaient s'appuyer sur vous, et vous presser comme deux mains.
Elle regarda l'enfant, puis elle dit :
— Elle est grande. Etes-vous sûr, père Lumière, qu'elle n'ait que sept ans?
— Sûr, oui bien sûr! dit le vieux. Sept ans du dernier mai.
Et comme l'institutrice ne paraissait pas convaincue, il reprit, la voix plus dure :
— Le trois mai, au matin les coqs ont chanté sa naissance, et au soir tombant la cloche de l'église a sonné le glas pour son père et sa mère.
Son regard, qu'il tenait fixé sur sa petite fille, devint plus dur encore lorsqu'il ajouta :
— C'est une date que je n'oublierai pas, vous pouvez m'en croire, Mademoiselle.
Et le corps plus tassé, et les pieds plus traînants, le père Lumière s'en retourna vers sa maison.
Pour ce jour de rentrée de classe, il y
avait plusieurs élèves nouvelles. Toutes répondaient avec empressement à l'appel de leur nom. Mais à l'appel d*Eglantine Lumière, personne ne répondit. Il fallut que Mlle Charmes vint prendre Douce à l'épaule pour la conduire à sa place :
— C'est à vous, petitel II faut répondre!
Tout en se laissant conduire, la fillette
avait un air si étonné que la maîtresse, un peu bourrue, lui dit :
— Oui, je sais! Votre nourrice vous appelle Douce, mais ce n'«st pas votre nom.
Vous vous nommez Eglantine, tâchez de ne pas l'oublier 1
Ce nom d'Eglantine, dont il lui fallait se souvenir à l'école, elle devait l'oublier souvent dans le cours de son existence. Lorsqu'elle était obligée de s'en servir, il lui apparaissait comme un titre dont elle se parait à certains moments. Mais pour elle son vrai nom était Douce, et ceux qui vivaient auprès d'elle oubliaient aussi qu'elle pouvait en porter un autre.
Assise au dernier banc de la classe, elle ne fit aucune attention à ce qui se faisait ou se disait sur les autres bancs. Elle entendit (seulement l'ordre de la maîtresse, à l'heure de la récréation :
— Faites jouer les nouvelles!
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Elle se laissa entraîner dans la ronde, mais il lui fut impossible tle sauter. Ses jambes étaient devenues aussi lourdes que sa le te, dans laquelle la voix triste et dure de son grand-père redisait sans cesse : « Au frais matin les coqs ont chanté sa naissance, et, au soir tombant, la cloche de l'église a sonné le glas pour son père et sa mère, » Ses compagnes la tiraient et la poussaient en se moquant de sa maladresse.
Elle n'y était pas sensible. Un étonnement sans bornes était en elle. Ainsi, comme son ami Noël et les autres enfants, elle avait eu un père et une mère, et pour eux le glas avait sonné, comme il sonnait pour tous ceux qui mouraient au village,
La classe finie, sur la route du retour, où elle traînait les pieds presque autant que son grand-père, elle comprenait bien que.
pas plus que lui, elle n'oublierait la date du trois mai avec son frais matin et son soir tombant.
Octobre était bien près de finir lorsque Douce et Noël purent enfin se retrouver. Ce jeudi-là n'avait pas un clair matin; au contraire, le ciel se cachait derrière un épais rideau gris d'où sortait une pluie si fine qu'on avait peine à y croire. Tard dans la matinée, le père Lumière passa le seuil, et
Douce, lui voyant mettre sa pèlerine, essaya rie le retenir r
— H pleut, grand-père! Voyez, tous les arbres pleurent.
C'était vrai, les arbres pleuraient, et leurs larmes, peu nombreuses pourtant, faisaient quand môme du bruit sur les feuilles sèches qui s'amoncelaient à leurs pieds. Le père Lumière s'en allait à regret. Depuis l'entrée de la petite à l'école il ne l'avait plus jamais laissée seule, craignant U ne savait trop quoi; mais aujourd'hui il lui fallait absolument terminer nu travail qui ne pouvait attendre. Douce aussi le voyait partir avec regret. L'idée de passer seule eette journée de pluie lui enlevait toute sa gaîté. En l'accompagnant à la barrière, elle dit encore :
— Il va pleuvoir tout le temps et vous rentrerez mouillél
Sa petite voix inquiète et les yeux suppliants qu'elle levait sur hii eurent raison de son silence.
— Non, non, le brouillard tombe, il fera beau à midi!
Et, comme elle restait sons la pluie, il commanda :
— Rentre, et ne t'ennuie pas! Je serai là de bonne heure!
Eile n'eut pus ie temps île s'ennuyer.
Moins d'un quart d'heure après, Noël arrivait, disant son propre ennui des jeudis passés à guetter du haut d'un arbre le départ du grand -père qui ne s'éloignait jamais, et sa joie de l'avoir vu partir enfin, malgré le mauvais temps. Les arbres avaient pleuré sur lui aussi, car ses vêtements étaient mouillés par place, La joie de Douce n'était pas moins grande. Son intelligence, déjà si vive, s'avivait encore depuis qu'elle allait en classe. Il y avait tant de choses qu'eïte entrevoyait, et ne pouvait comprendre. Mais Noël était grand; il devait tout savoir. Et, heureuse de lui annoncer qu'elle a eu, comme lui, des parents, elle répète les paroles de son grand-père à la maîtresse d'école.
Justement, la veille, on avait parlé de Douce à la ferme des Barray où allait souvent l'institutrice. Noël avait écouté sans en avoir l'air. Et c'est ainsi qu'il pouvait apprendre à sa petite camarade que sa mère était morte en la mettant au monde et que son père, fou de chagrin, s'était sauvé de la maison pour aller se noyer dans l'étang de la sapinière.
Douce lui dit seulement :
— C'était le 3 mai.
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Ils ne dirent plus rien, et pendant un moment il y eut sur eux comme une tristesse qui semblait entrer avec la bruine pnur assombrir encore la pièce, déjà si sombre, où ils se tenaient. Puis Noël parla de Mlle Charmes.
— Elle ne l'aime pas, tu sais? Tu lui fais peur avec tes grands yeux. Et puis elle dit que tu es douce jusqu'à la stupidité. Il paraît que tu ne te plains jamais quand les autres te battent. Et par dessus le marché tu n'es honns à rien, pas même capable de sauter à la corde. Une vraie gnangnan.
Et Noël ajouta avec malice :
— Si elle le voyait sauter la grille, elle ne te trouverait pas si gnangnan!
Les rires revinrent, bruyants et prolongés, comme si la gaîté, lasse d'attendre à la porte, était entrée soudain pour chasser à tout jamais la tristesse.
Noël n'était pas un garçon à rester longtemps au repos. Si la pluie empêchait les courses et les gambades au dehors, elle n'empêcherait pas de remuer au dedans.
Il commença de fureter dans tous les coins,
Ipuis il entra dans toutes les pièces, suivi du chien tout heureux d'en faire autant. Il s'étonnait de la petite quantité de meubles
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— - Chez nous, disait-il. les armoires et les commodes sont en double partout!
Il parlait d'épais rideaux tombant jusqu'au bas des fenêtres et de larges fauteuils où l'on pouvait dormir comme dans un lit.
Ici, il n'y avait aux fenêtres que de tout petits rideaux de calicot, et dans les chambres, sans armoires ni commodes, qu'une ou deux très vieilles chaises de paille et quelques meubles de rebut. Les portes s'ouvraient facilement devant Noël. L'une d'elles cependant résista, quoiqu'elle ne fût fermée qu'au loquet. Il fallut la pousser fortement du genou et de l'épaule avant qu'elle ne s'ouvrit. II n'y avait, de l'autre côté, qu'un escalier presque droit aboutissant à une autre porte.
— C'est le grenier, là-haut demanda le garçon.
Douce l'ignorait. Jamais elle n'avait vu cette porte ouverte, et jamais l'idée de l'ouvrir ne lui était venue. Elle restait surprise et apeurée de cet escalier qu'elle ne connaissait pas. Elle refusait de monter les marches derrière Noël, mais il la tirait par la main, « Viens ! Allons ! Tu n'as pas peur des rats?» Et tous deux entrèrent ensemble dans la pièce dont la porte s'était ouverte sans aucune difficulté. Ce n'était pas le grenier;
ils avaient devant eux une grande chambre, blanchie à la chaux, meublée d'un lit, d'une vaste armoire à ferrures ouvragées, et d'une lourde commode, à dessus de marbre blanc, eontre laquelle s'appuyait un joli berceau d'osier fin. Le berceau, tout comme le lit, était recouvert d'une toile bise qui traînait jusqu'à terre. Et sur le marbre poussiéreux de la commode, au milieu des bibelots dont il était encombré, se haussait un grand cadre doré contenant la photographie en couleurs de deux jeunes mariés, La mariée, très blonde et de petite taille, montrait un visage enfantin. Elle souriait autant avec ses yeux bleus qu'avec ses lèvres roses, tandis que le marié, très jeune aussi, avait un visage pâle, grave et résolu. Une épaisse mèche de ses cheveux, échappée de la masse, retombait sur son front et faisait penser à une aile brisée. Et, sous les sourcils très allongés vers les tempes, on voyait des yeux immenses dont le regard était comme perdu au loin, des yeux qui semblaient pouvoir s'agrandir encore et envahir tout le •visage :
— Le marié a des yeux comme toi 1 dit Noël.
Il mit le cadre dans les mains de Douce,
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— Tiens 1 Vois! C'est peut-être ton père ci ta mère, le jour de leur mariage?
Il «marqua encore deux lignes d'écriture à l'envers du cadre, mais il ne put les déchiffrer, il y avait trop de poussière riessus. Il regarda encore chaque bibelot et disparut à la recherche du grenier. Douce ne le suivit pas. Elle restait sans pensée devant la jolie créature vêtue de blanc qui lui souriait, appuyée au bras de son compagnon dont les prunelles, sombres et très larges, semij) aient regarder une chose visible pour lui seulement.
Le bruit que faisait Noël, en furetant et remuant de la ferraille, la tira de sa contemplation. Elle remit la photographie à sa place, fit plusieurs fois le tour de la pièce, touchant à tout, même à une branche de buis séché, posée sur une petite table, auprès du lit. Puis la fenêtre l'attira. Elle souleva le. rideau et fut tout étonnée de découvrir la sapinière si proche. On la voyait bien, la sapinière. On la voyait sur une grande étendue, et, tout là-bas, les arbres, par places, se mettaient en rang comme les petites filles à l'école, La voix joyeuse de Noël éclata soudain :
— Ahl enfin on voit clair!
Seulement alors, Douce vit que la bruine
avait fondu, et que le soleil s'ouvrait un grand passage à travers les nuages.
Us redescendirent. Ils avaient faim. Midi était loin déjà. Du pain, du fromage et quelques fruits, et tous deux, oubliant le mauvais temps du matin, sautèrent une fois de plus la grille et s'en allèrent vers l'étang. Il était à pleins bords, aujourd'hui, et seuis les grands roseaux des rives se montraient au-dessus de l'eau. Jamais Douce ne l'avait vu si plein, et tout de suite elle pensa qu'il devait être ainsi le jour où son père s'y était noyé. Et tout de suite aussi elle revit le cadre doré et les prunelles sombres du jeune marié.
Le soleil brillait maintenant et faisait briller les gouttes de pluie qui restaient accrochées aux herbes et aux aiguilles de sapins. H y avait dans l'air une douceur, comme au printemps. De temps en temps on entendait un coup de feu au loin. Et Douce, qui s'était tout d'abord inquiétée de la venue d'un chasseur, avait été rassurée par Noël :
— Cette sapinière est à nous. Papa seul a le droit d'y chasser. Il sait que je viens pêcher ici et il prendrait bien garde.
Tout en parlant, il préparait les lignes apportées le matin et déposées dans une
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cachette. Mais Douce n'avait pas envie de pêcher. Tout ce qu'elle avait vu et entendu la laissait étourdie, et elle n'apportait d'al- Lontion a rien.
— Tu tiens ta ligne comme une oie! disait Noël en riant.
Il répétait ainsi les mois que Mlle Charmes avait l'habitude de dire à ses élèves maladroites. A peine si Douce riait. Elle était lasse, si lasse qu'elle quitta bientôt la pêche pour aller s'étendre, à quelques mètres, sous un sapin qui gardait à son pied un rond de terre sèche.
Et ce qui (levait arriver arriva.
Noël, occupé à dégager sa ligne des herbes, n'entendit le pas de son père que lorsqu'il fut tout près de lui. Troublé par cette arrivée, il eut lin regard inquiet vers sa camarade. Mais le père avait déjà vu :
— Qui est cette petite fille? demandat-il.
— C'est la petite Lumière!
— Ah! fit seulement le père.
Il ôta son fusil de l'épaule, le mit en .sûreté et vint s'asseoir auprès de Noël. Il dit son inquiétude à cause de la pluie, et s'étonna que le garçon ne fût pas mouillé.
- Tu n'étais donc pas dehors, ce malin?
- Non! Je suis entré chez le père Lit-
niière pour m'abriter. Douce était toute seule avec son chien. Nous avons joué, et, dès qu'il a fait beau, nous sommes venus ici!
— Mais tu n'avais rien emporté à manger?
D'un léger signe de lêle, le garçon désigna Douce :
— Elle a partagé avec moi!
Le père prit la ligne de la fillette; mais son attention était ailleurs. A tout instant il se retournait pour regarder l'enfant. Elle dormait, ses bras minces repliés sous sa tête. On voyait sa lèvre inférieure qui s'écartait un peu, une lèvre pleine, ronde et rouge comme un petit fruit déjà mûr. Ses cheveux embroussaillés lui recouvraient le front et descendaient jusqu'à ses longues, trop longues paupières, dont les cils bruns faisaient une frange épaisse sur ses joues menues.
Elle s'éveilla soudain, et son regard se posa sur le père de Noël qui lu; fit un signe amical :
— Approche, petite Lumière 1
H rit, et la petite Lumière rit aussi en s'avançant. Puis, sa ligne posée, ie père tira de sa poche des friandises qu'il partagea entre les deux enfants.
Le temps a passé vite. Le rideau gris du
matin se tend de nouveau sous le ciel et le soleil s'efface. Et, tandis que le père range les lignes, Noël et Douce, courant et sautant, regagnent le verger où le chien les attend, dressé de toute sa hauteur contre la grille du potager.
Douce ne devait plus jamais sauter la grille. L'automne, avec ses brouillards et ses pluies, l'hiver, avec sa neige et ses gelées, séparèrent les deux enfants plus sûrement encore que la présence constante au verger du père Lumière.
Qu'il était dur, ce premier hiver à l'école, pour la petite Eglantine! Comme elle souffrait du froid aux pieds pendant les heures de classe, et les gronderies répétées de la maîtresse qui, pour lui faire honte de son peu d'application, la laissait seule sur le dernier banc. Jusqu'à son joli nom d'Eglantine qu'on avait changé en celui de gnangnan. Et les bourrades de ses compagnes, qui reprenaient les mots de Mlle Charmes pendant le jeu! « Tu sautes comme une oie ». Et, pendant l'élude, les pincements sournois de Juliette Force, une grande de dix ans, chargée d'apprendre l'alphabet
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aux dernières venues. Oit! ces pincements qui lui faisaient fermer les yeux sous la douleur, tandis que la méchante disait :
— Mademoiselle, y a gnangnan qui fait semblant de dormir pendant que je lui montre!
Devant la nouvelle réprimande, Eglantine Lumière rouvrait les yeux, et des larmes s'en échappaient sans que son petit visage fit la moindre grimace; mais sa gorge serrée ne pouvait laisser passer les sons, et c'était tout bas, avec une bouche tremblante, qu'elle répétait les mots après celle qui la pinçait à la fin de la leçon, comme elle l'avait pincée au commencement. La classe finie, d'autres tourments l'attendaient sur la route qu'elle suivait en compagnie de filles et garçons regagnant leur demeure. Toutes les malices étaient bonnes à faire à cette gnangnan qui ne se défendait pas et ne se méfiait jamais. On la poussait brusquement dans un fossé vaseux, ou dans un buisson plein d'épines d'où elle sortait salie et déchirée. Quand vint la neige, elle fut toute désignée pour recevoir les boules, qu'on lui jetait de préférence au visage. Elle pensait à Noël. S'il était là, il saurait bien la défendre. Mais la ferme des Barray était peu éloignée du vil-
UOVPCE J.UMIÈKK •[
lage, et Noël n'avail rien à faire sur la rouie gui conduisait au Verger, distant de plus d'un kilomètre. Il y avait bien Marguerite Dupré, une grande qui prenait parfois sa défense, mais alors c'était elle qu'on attaquait, Marguerite Dupré, dont la maison n'était pas très éloignée de celle de la petite, prenait, en même temps qu'elle, le même sentier. Mais, arrivée là, Douce ne craignait plus rien, elle courait plus vite qu'une oie et devançait facilement les méchants. Un jour qu'elle cherchait à gagner rapidement le sentier, une bnnle de neige, chargée d'un caillou, l'avait frappée rudement au menton. Elle avait poussé un cri aigu et s'était affaissée presque évanouie.
Tonte la bande alors avait reculé, prête à désigner le coupable à la mère de Marguerite qui accourait pour secourir l'enfant.
Mais Tou, qui avait entendu le cri, arrivait plus vite encore. Il lécha le petit menton saignant, et, se retournant vers les méchants, il grogna si fort contre eux qu'ils s'enfuirent tous en débandade.
Le lendemain, la mère de Juliette Force vint se plaindre à Mlle Charmes que gnangnan avait fait mordre sa Jîlle par son chien. Inquiète, la maîtresse appela les deux fillettes :
DOUCE LUMlÈBtî 35
— - montre un peu, Juliette, où lu as été mordue?
Juliette fit voir sa main droite, puis la gauche. Elle ne se souvenait plus bien, mais ni l'une ni l'autre de ses mains ne portait trace de morsure.
- Et toi, Lumière, pourquoi lances-tu ton chien sur tes camarades?
La petite, étonnée de la question, ne répondit pas. Et dans le même instant la maîtresse vit le petit menton tuméfié :
— Qu'est-ce que tu as là?
— Rien, fit Douce.
— Où t'es-tu t'ait cela?
— Je ne sais pas.
Marguerite Dupré parla, sans quitter son banc :
— Mademoiselle, c'est un garçon qui lui a jeté une boule de neige. Elle a crié et son chien est venu. Il nous a fait peur, mais il n'a mordu personne. Maman peut le dire!
A partir de ce jour, Mlle Charmes surveilla du coin de l'œil la leçon d'Eglanline. A ses brusques reculs, et à ses violents sursauts elle devina les pincements sournois de Juliette Force. Elle vil les larmes s'échapper du rideau des longues paupières. Et, prêtant l'oreille, elle entendit la
petite voix étranglée qui s'efforçait de répéter les mots qu'il lui fallait retenir.
Et, comme une fois de plus Juliette se plaignait du mauvais vouloir de gnangnan, la maîtresse, d'un ton fâché, dit :
— C'est bon, !aissez-làl Elle sera privée de récréation!
Privée de récréation, où elle recevait plus de bourrades que de gentillesses, c'était plutôt là uue récompense pour la petite. Dès qu'elle fut seule dans la classe, elle commença de jouer au cheval avec son banc, puis, ses sabots rejetés, elle se mit à courir d'un bout à l'autre du banc, se retournant d'un mouvement preste pour repartir de plus belle. Puis, d'un bond elle fut sur la table, marchant sur l'extrême rebord ré serve aux encriers, Cet exercice lui était facile. N'avait-elle pas fait à peu près le même, maintes et maintes fois, sur ie tronc lisse du bouleau que Noël avait jeté pardessus le large fossé qui coupait en deux la sapinière? La première fois qu'elle avait traversé ce pont étroil, ses deux pieds avaient glissé ensemble, et son corps avait heurté rudement les cailloux du fossé. Elle s'en souvenait, et dans la crainte d'une chute, ici, sur le dallage, elle allait doucement; puis elle s' enhardi l, oublia tout dan-
DOUCE I.UMIÊnE 37
ger et commença de marcher en arrière comme en avant. Elle allait, le corps bien droit, les bras en balancier, ses pieds se posant rapides l'un devant l'autre, évitant adroitement les trous noirs des encriers.
Ce fut ainsi que Mlle Charmes l'aperçut.
La surprise autant que la crainte d'effrayer l'enfant, la retint dans l'ouverture de la porte. Elle la vit encore, les poings aux hanches, tourner comme une toupie sur l'étroit espace, avec des sauls e» hauteur, ne touchant la table que de l'extrême pointe de ses pieds.
L'éîonnement de l'institutrice était si grand qu'elle dit sans le vouloir :
— Oh! Cette gnangnan!
Douce l'entendit. D'un saut léger, elle fut à terre, chercha ses sabots, s'assit sur le banc et attendit une nouvelle punition.
Il n'y eut pas de nouvelle punition. La maîtresse s'assit elle-même sur le banc et dit sans colère :
— Pourquoi ne veux-tu pas apprendre à lire?
Douce hésita, baissa la tête et répondit :
— Je ne sais pas.
Mlle Charmes lui prit la main, défit le poignet du lablier, releva la manche audessus du coude, oit se voyaient des taches
bleuâtres, et interrogea, comme à une leçon :
— Qui t'a fait ça?
— Personne.
— Est-ce que tes camarades te pincent?
— Non.
— Pourtant quelqu'un t'a pincé aujourd'hui, les marques sont toutes fraîches?
— Non, personne.
La maîtresse regarda longuement celle qu'elle appelait gnangnan. Après ce qu'elle venait de voir, elle ne savait que penser de ces yeux baissés, de ces lèvres serrées, et de l'ennui profond qui s'étendait comme toujours sur ce petit visage, et le faisait morne jusqu'à l'indifférence. Mais lorsqu'elle se leva pour partir, elle vit nettement frémir les ailes du petit nez. Une pitié lui vint. Elle dit doucement :
— Lorsque tes compagnes te font du mal, il faut me le dire, je les punirai.
La petite baissa un peu plus la tête et rabattit sa manche.
Avant de s'éloigner, Mlle Charmes dit encore :
— A partir de demain, ce sera Marguerite Dupré qui te fera lire!
Cette fois, Douce releva vivement le front et ouvrit tout grands ses trop grands
DOISCF, I.I1MIÈUK 39
veux sur sa maîtresse. Su bouche s'ouvrit aussi pour uu gai sourire, et son visage en fut si éclairé soudain que la maîtresse en resta comme intimidée. Elle s'éloigna cependant, niais ne put s'empêeher de se retourner vers la petite tille qui la suivait du regard, tes lèvres toujours ouvertes. Jamais elle n'avait vu une telle clarté sur un visage d'enfant.
Elle sortit de la classe, toute songeuse, ne sachant pas bien ce qui lui arrivait. Et tout à coup elle comprit qu'elle venait de découvrir 3a nature vraie de sa jeune élève. Et, dans sa nouvelle surprise, au lieu de dire tout baut comme la première fois : u Oli !
cette petite gnangnan » elle dit tout bas, pour elle seule, avec une sorte de respect :
— Oh ! cette petite Lumière.
Et, par son ordre, le jour même, le vilain nom de gnangnan s'effaça pour toujours devant celui d'Eglantine.
La vieille règle usée dont se servait Marguerite Du pré pour faire lire Eglantinc Lumière, devait être une baguette de fée car, peu de temps après, la mauvaise élève n'était plus lu dernière de la classe.
Au début du printemps, il y eut un grand changement au Verger.
Le père Lumière, nbligé de reprendre son travail au loin, et ne voulant plus laisser seule sa petite fille, avait prié mère Clarisse cle revenir comme autrefois dans sa maison. Agée déjà, et gagnant péniblement sa vie à faire des gros travaux dans les fermes avoisinantes, mère Clarisse avait accepté avec joie, heureuse d'un travail sans grande fatigue, plus heureuse encore de retrouver la petite qu'elle avait surnommée Douce, et qu'elle aimait si tendrement.
L'enfant n'en était pas moins heureuse.
Elle n'avait pas osé le montrer devant son grand-père, mais, après son départ, elle s'était livrée à une danse désordonnée, à laquelle s'était mêlé le chien, et qui avait fait rire aux larmes mère Clarisse,
Les escapades du jeudi reprirent. Noël entrait maintenant par la barrière, comme tout le monde. « Papa sait que je joue avec Douce, » disait-il, comme si cela lui donnait le droit d'entrer à sa fantaisie et d'emmener sa camarade où il voulait.
Mère Clarisse recommandait :
— Prenez le chien avec vous, et n'allez pas trop loin!
Ils promettaient, mais à la façon dont ils partaient tous les trois on pouvait croire qu'ils feraient beaucoup de chemin avant de s'arrêter.
Souvent mère Clarisse les accompagnait dans la sapinière. Assise bien à l'aise sur un tas de fougères sèches, elle cousait ou tricotait tandis qu'ils jouaient ou péchaient dans l'étang. A l'heure du goûter, elle emplissait les gobelets des enfants à la toute petite source qui se cachait sous les herbes pour creuser son ruisseau à sa guise. Puis on voyait arriver le père de Noël. Il ne s'arrêtait guère que pour sortir le goûter de sa poche, et faire des recommandations aux enfants; et, tournant le dos, il disparaissait aussi lentement qu'il était venu.
Les grandes vacances apportèrent leur joie de chaque jour. Aux heures de pleine chaleur, lorsque le jeu devenait une fatigue, mère Clarisse racontait des histoires, ou chantait de très vieilles chansons du pays. Sa voix chevrotante et basse n'allait pas loin quand elle disait :
Qu'avez-vous donc In belle?
Qu'avez-vous à chanter?
DOUCE LUMIRRE
Ah! si je chante c'est la tendresse De trop aimer mon aimable berger.
Et la chanson se déroulai!, simple et claire, fraîche et saine comme l'eau du tout petit ruisseau de la source voisine.
Douce écoutait avec ses yeux autant qu'avec ses oreilles, et Noël n'apportait pas moins d'attention. Tous deux, épaule contre épaule, avec le chien couché par moitié sur leurs jambes, ils en oubliaient le jeu et la pêche. Dés que la mère Clarisse avait fini une chanson, vite ils en réclamaient une autre. Ils ne la prenaient pas au dépourvu, elle en savait tant ! Noël réclamait surtout la chanson du roulier :
La grand' route comme un ruban, tout le long se déroule.
Il reprenait au refrain, d'une voix déjà forte :
Entendez-vous l'essieu crier sur le gravier
semblait que c'était lui le roulier, il balançait le torse comme s'il marchait allègrement auprès de Cadet, le beau limonier, et
ses longs Irala-Ui-Ia-la avaient la cadence d'un solide attelage ma reliant au pas, el faisant sonner ses grelots sur la roule.
Lorsqu'il se trouvait seul avec Douce, ii n'oubliait pas de lui parler de MU< Charmes ;
— Quand elle vient che2 nous, elle a toujours quelque chose à dire de toi .' EHe l'aime, maintenant, tu sais? Hier elle a dit que c'était bien ennuyeux que tu ne saches pas te défendre, parce que les gens qui ne se défendent pas sont toujours malheureux dans la vie!
Douce riait, sans souci de ce que pouvait dire d'elle sa maîtresse. Elle lui savait gré seulement de ne plus l'appeler gnangnan, et de l'avoir séparée de Juliette Force. Auprès de Noël, elle ne pensait qu'au jeu.
Agile et légère, elle ne connaissait pas la fatigue. Par contre, elle était imprudente au delà de tout. On eut dit que le danger n'existait pas pour elle. Deux fois déjà, elle s'était engagée dans des fondrières d'où elle ne serait peut-être pas sortie sans le secours de son camarade. Il lui arrivait de grimper à des peupliers si hauts que le garçon tremblait pour elle, et la suppliait de descendre au plus vite. EUe descendait pour ne pas le contrarier; mais toujours elle se rao-
quait de ses craintes, II en était de même pour l'étang autour duquel ils s'amusaient à courir. Rien ne pouvait empêcher Douce de se tenir très au bord. Un jour qu'elle avait buté contre une grosse racine, Noël avait poussé un cri en la saisissant au bras. Et mère Clarisse, tout de suite debout, avait entendu :
— Prends garde! tu pourrais te noyer.
— Mais non! s'il m'arrive de tomber à l'eau je nagerai.
— Tu ne sais pas nager!
— Oh! ce n'est pas difficile, il n'y a qu'à remuer les bras et les jambes.
Ce fut au tour de Noël de rire et de se moquer. Elle le laissait rire. Elle était tellement sûre de ce qu'elle disait! Rien ne lui paraissait impossible. Il lui semblait même qu'elle pourrait voler et planer aussi facilement que ces grands oiseaux dont les ailes lourdes se soulevaient et s'abaissaient lentement et sans bruit- Elle ne tarda pas, du reste à savoir nager aussi bien que le garçon, quoiqu'elle ne voulut jamais se mettre à plat sur l'eau ainsi qu'il le lui conseillait.
— Je n'aime pas que l'eau vienne jusqu'à ma bouche, disait-elle.
Une après-midi que le père s'attardait à
regarder les deux «nfants a» milieu de l'étang, Noël lui cria :
— Dis-lui, papa, qu'elle nage comme une oie, et qu'il faut absolument que l'on voie ses pieds I
— Elle nage plutôt comm-e un cygne I dit en riant le père.
Et de fait, son cou mince et flexible soutenant bien droite sa petite tête, les mouvements souples et lents de ses bras qu'on ne voyait pas beaucoup plus que ses jambes, et son petit jupon de laine grise tout gonflé aux hanches, lui donnaient réellement l'allure de ce bel oiseau nonchalant et fier.
Plusieurs années passèrent sans que rien ne vînt troubler la bonne entente des deux enfants. Tout comme le père de Noè'l à Douce, le père Lumière faisait bonne figure à Noël lorsqu'il le rencontrait au Verger.
Il aimait le regard franc du garçon et son manque de timidité. Il aimait sa bonne humeur toujours présente et la politesse dont il faisait preuve envers les pauvres tout autant qu'envers les riches. Lui qui ne parlait jamais à sa petite fille, il avait toujours
quelque chose à dire à Noël. En ce moment il s'intéressait surtout au départ prochain du garçon pour uoe école d'agriculture en Algérie, d'où il reviendrait beaucoup plus savant que les gens d'ici sur les choses de la terre, et capable de tenir une ferme plus grande encore que celle de ses parents.
Eglantine, à l'école, faisait de rapides progrés et cela sans se donner la moindre peine. Jamais on ne la voyait étudier. Elle lisait sa leçon une fois et ne l'oubliait plus. Elle comprenait avanl qu'on oit fini de lui expliquer, mais il lui fallait toujours aller au fond des choses. Et s'il lui arrivait de lire ou d'entendre un mot qu'elle ne comprenait pas, elle le tournait et retournait dans sa tète jusqu'à ce qu'elle en ait trouvé la signification.
Elle n'avait pas attendu d'être une grande de dix ans pour apprendre à lire aux nouvelles. Celles-ci riaient au lieu de pleurer, comme elle l'avait fait elle-même au temps de Juliette Force. Mlle Charmes la prenait à part pour la gronder : « Elles ne doivent pas rire pendant la leçon, il faut être sévère, il faut vous faire craindre. »
Eglantine ne savait pas se faire craindre. Elle essayait bien de froncer les lèvres et le front, mais cela faisait rire encore plus
fort les autres. C'était elle aussi qui apprenait aux petites les chansonnettes tie classe. M île Charmes écoutait cette voix de fillette, qu'elle ne pouvait comparer à aucune autre, et s'en réjouissait.
Noël, qui continuait de rapporter les propos de la maîtresse, disait :
— Elle n'en revient pas! Elle dit qu'à vingt ans, tu auras la plus jolie voix de France,
L'hiver était moins rude maintenant pour Eglantine Lumière. Vêtue de laine tricotée par mère Clarisse, et ses sabots bien bourrés de paille fraîche, eJle pouvait faire le trajet de l'école par tous les temps sans trop souffrir du froid. El puis, sur la route, c'était à son tour de défendre les petites.
Une pitié saos limite la retenait partout où il y avait du secours à donner. Sa pitié s'étendait aux bêtes. Tant que durait la neige, elle emportait des graines plein ses poches, et les jetait aux oiseaux qui se trouvaient sur son passage. Une bonne partie de son pain y passait de même, II arrivait qu'au repas de midi elle n'en retrouvait plus dans son panier, et qu'il lui fallait manger son fricot tout seul.
Mère Clarisse, en apprenant cela, avait ajouté un autre morceau de pain au fond
du panier; mais ce deuxième s'en allait souvent avec le premier.
Et Noël rapportait encore :
— Elle a dit que tu deviendrais sœur de charité 1
Voici encore un mois de mai. Eglantine Lumière vient d'avoir seize ans, et depuis sa sortie de l'école elle travaille chez le tailleur de Bléroux, où son grand-père l'a placée afin qu'elle pût apprendre à coudre tout en s'occupant du ménage.
Dans cette jeune fille à l'air sage, au visage trop mince et trop pâle, on retrouve l'enfant à la souquenille trouée qui courait pieds nus, tête nue, bras nus, avec son chien Tou et son camarade Noël. Elle ne grimpe plus aux arbres ni ne s'aventure dans les fondrières, mais elle garde dans tous ses mouvements une souplesse et une hardiesse qui étonnent et parfois effrayent les gens de son entourage.
Eglantine n'aime guère ce métier qu'on lui impose. Cependant, la facilité qu'elle a de tout faire sans peine l'empêche d'en désirer un autre. Et puis, dans cette mai-
oouce LUMièna 4
son, elle ne s'ennuie pas. Le tailleur et sa femme sont aimables el gais, et les enfants, joyeux et tapageurs, font sans cesse la guerre au silence. Il y a encore le frère du tailleur, Louis Pied Bot, jeune homme de vingt-cinq ans, de caractère doux, et que son infirmité rend timide. C'est avec lui qu'elle coud finement les doublures de soie et fait les boutonnières perlées. C'est aussi avec lui qu'elle chante à l'église le dimanche. Leurs deux voix s'accordent parfaitement, et rajeunissent celle du vieil harmonium, ainsi que le dit en riant Mlle Charmes. Comme elle l'a fait autrefois pour Louis Pied Bot, Mlle Charmes enseigne la musique à Eglantine Lumière. Au grand-père venu s'en assurer, et l'interdire, elle a répondu de son ton autoritaire ;
— Pourquoi cesser? A cette élève-là, on peut tout enseigner.
Elle reproche seulement à la jeune fille une timidité excessive qui l'amoindrit aux yeux des autres, dit-elle, et surtout l'empêche de donner toute sa voix qu'elle devine puissante et splendidc. Elle l'encourage aussi :
— Soyez sans crainte, Eglantine. Personne ici ne chante comme vous!
Justement, parce que sa voix ne ressem-
DOUCE Ml M [EUE 51
hle ]>as à celle de ses compagnes, Eglantine en a honte, comme elle a honte de ses goûts différents, comme elle a honte de son désir de tout connaître, et comme elle a honte de sn beauté naissante. Cette timidité, qu'un lui reproche, s'efface pourtant lorsqu'elle fait seulement de la musique. Elle aime ce vieil harmonium, qui geint du dos et des pédales, et dont les touches capricieuses résistent ou s'enfoncent brusquement sous le doigt. Par les soirs d'été, sa journée finie, elle se rend à l'église pour le seul plaisir de faire résonner l'instrument.
Dans la chapelle de la "Vierge, où se trouve l'harmonium, il fait sombre. A peine si elle distingue la grande Vierge blanche entourée de lourds flambeaux et de vases dans lesquels s'épanouissent des fleurs en papier d'or et d'argent. Ce que voit Eglantine, ce qui relient toujours son attention, c'est un vitrail aux couleurs vives, placé très haut, et sur lequel le couchant s'arrête longtemps, comme pour mieux le reconnaître. Dans ce vitrail, il y a de hauts palmiers sous un ciel très bleu, et, dans le lointain, sur un chemin de sable brillant, un petit âne s'en va portant Marie et son enfant. Un peu à l'écart, Joseph, tout vêtu de blanc, marche le front baissé et les épau-
les basses. Tout est si net sous les derniers rayons du jour qu'Eglantine croit réellement voir le palmier remuer et le petit âne s'éloigner. A cause de ce vitrail, elle chante parfois en sourdine la nativité de Jésus et sa détresse, la surprise des bergers que les anges appellent à l'adoration du nouveau-né, et l'émerveillement de la bergère qui revient de la crèche du petit roi, et dît aux autres :
// 7i 'a ni langes ni drapeaux
El dans cet étal misérable
On ne peut voir rien de plus beau.
Toujours à cause des palmiers et du ciel bleu, elle chante aussi la très vieille complainte de Joseph vendu par ses frères.
EUe dit la haute peine de Jacob lorsque ses fils lui apportent la robe déchirée de son enfant préféré :
Oh! Jose.ph, oh! mon aimable
Fils affable Les bêtes t'ont dévoré.
Je perds avec toi V envie
d'être en vie...
A cette heure où les gens sont rentrés
DoiicK njMiiiniî 53
pour ]e repas du soir, certaine (l'être seule à entendre sa voix, elle peut moduler à son gré la joie la plus vive ou la douleur la plus profonde.
Chaque soir mère Clarisse attend Eglantine auprès de la table où fume la soupière et où se gonfle le gros pain bis, entre le fromage et les fruits. Tou, devenu vieux et patient, attend sa maîtresse à l'entrée du Verger et l'annonce par un aboiement qui ressemble à un rire.
Le père Lumière mange à son heure, sans uu mot, seul au bout de la table.
Pour rentrer plus vite, Eglantine prend le chemin de la sapinière. Un chemin fait de sable gris, et si fin que les pieds n'y laissent pas de trace. Elle ne prend la route que lorsque Louis Pied Bot demande à faire un bout de promenade avec elle pour délasser ses jambes si longtemps croisées sur l'établi. Ce bout de promenade va toujours jusqu'à la maison de Marguerite Dupré. La jeune fille, debout sur le seuil, les regarde venir. On dirait qu'elle les attend. Dès qu'ils sont proches, elle vient à eux pour parler et rire un instant, puis elle rentre, tandis que Louis Pied Bot, le visage pensif, s'en retourne lentement vers la maison de son frère.
Aujourd'hui, malgré ce beau soir de mai, Louis Pied Bot ne parle pas de promenade.
II sait que Noël Barray est revenu ce matin d'Algérie, où il vient de passer sa dernière année d'école. Il l'annonce à Eglantine dont le visage prend aussitôt ce rayonnement qui lui fait un teint de fleur et lui met au front comme un reflet de soleil. Elle sait que NoëS va la guetter dans la sapinière. Eile sait qu'il îa prendra par la taiîle et la fera tourner en une danse folle, puis qu'il lui saisira solidement la maiu et la fera courir, jusqu'au Verger, ainsi qu'il l'a fait la seule fois de sa venue en vacances.
Cette année, Noël a dix-neuf ans; mais l'idée ne vient pas à Eglantine qu'il est maintenant un jeune homme, ainsi qu'elle est elle-même une jeune fille. Son travail rangé, elle quitte l'atelier et s'engage d'un pas vif dans le chemin où elle voit tout d'abord le chien qui vient à sa rencontre.
Il est tout frétillant de joie, il mordille sa robe, et elle comprend qu'il lui dit :
— Noël est là! Je l'ai vu! Dépêche-toi!
Ah! oui, elle se dépêche, et ses grands yeux s'ouvrent plus grands encore pour fouiller le sous-bois, à la recherche de l'arrivant. Elle l'aperçoit enfin, il vient de la direction de l'étang. Elle court, pour arri-
ver plus vite à lui. Mais brusquement eJJe ralentit, e Ce jeune homme à la poitrine large, au beau visage orné d'une moustache soyeuse et fournie, est-ce là Noël? n Noël a ralenti du même mouvement.
« Cette jeune fille à l'allure distinguée, au b nste plein, au visage délicat sous ses cheveux si nuancés, est-ce bien Douce? »
Mais oui, mais oui, semble dire le vieux chien en allant de l'un à l'autre, 11 aboie impatiemment comme s'il leur disait :
— Qu'attendez-vous pour tourner et courir?
lit dos qu'ils se sont rejoints, il tourne lui-même et saute lourdement.
Les jeunes gens rient, et malgré la gêne qui les sépare, ils ne songent pas à tourner ni à courir. Ils marchent au contraire gravement, n'osant ni parler ni se regarder.
Tou a enfin compris que l'heure est au calme, il se glisse entre eux dans l'espace libre cl marche sagement.
C'est Eglantine qui parle la première :
— Vous veniez de l'étang, l'avez-vous trouvé changé?
— Non!
Et Noël ajoute aussitôt :
- C'est à cette époque de l'année qu'il est le plus beaul
Peu à peu la parole leur revient. Noël s'informe de ce qui s'est passé à Bléroux pendant son absence, et la jeune fille le renseigne. Lorsqu'ils sont en vue de la grille du potager, Egîantine s'arrête, et Noël comprend qu'il ne doit pas l'accompagner plus loin. Cependant il ne se décide pas à s'en aller. Il caresse Tou qui se dresse vers lui et semble l'engager à sauter la grille. Il s'adosse à mi sapin, puis à un autre, et de nouveau il parie : il travaillera ici, avec son frère, jusqu'à son départ pour le régiment, et au retour son père lui achètera une ferme dans les environs. Et alors...
Sans doute...
Il n'achève pas. Les grands yeux au regard absent lui montrent clairement qu'Eglantine n'entend plus rien de ce qu'il clit. Dans le silence qui se prolonge, elle lui tend la main pour un adieu, II la prend, cette main, et la garde dans la sienne pendant qu'il dit encore :
<— J'irai tous les dimanches pêcher dans l'étang. N'y viendrez- vous pas, Egîantine?
L'air toujours absorbée, elle répond de façon vague. Elle ne sait. Elle n'est pas libre de son temps. Tout est changé. Et tout à coup elle rit et dit :
DOUCE lAÏMIÊHE 57
- Comme c'est bête de ne plus être le petit garçon et la petite fille qui se disaient « tu » !
Les grands yeux sont redevenus expressifs, et Noël voit revenir sur les joues pâles les couleurs vives que le jeu y mettait autrefois.
On ne parla que de Noël, ce soir-là, au Verger. A peine si Eglantine l'avait regardé, et cependant elle parlait de son visage, de ses cheveux et de ses vêtements comme si elle eût passé une journée entière auprès de lui. Elle ne savait pas si elle était joyeuse de ce retour. La rencontre dans le bois avait été si différente de ce qu'elle attendait! Mais elle n'oublia pas de dire que Noël irait inus les dimanches pêcher dans l'étang.
— Nous irons le surprendre! dit mère Clarisse qui ne savait pourquoi des roses fleurissaient, se flétrissaient et renaissaienl sur le visage de Douce. Oui, elle irait à l'étang. Elle était curieuse de voir le jeune homme qu'était devenu ce gamin de Noël, qu'on n'avait pas revu depuis plus de deux ans. Elle n'eut pas à se déranger pour cela.
Le lendemain même, vers le soir, elle le vit entrer au Verger. Il venait, dit- il, annoncer son retour, avec l'espoir de retrouver dans
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la maison les amitiés qu'il y avait laissées. Ils parlèrent d'Eglantine en attendant le grand-père qui n'était pas encore rentré.
Noël s'informait des relations de la jeune fille à Bléroux, de ses goûts et de ses amusements préférés.
Ses relations? Elle avait Louis Pied Bot et Marguerite Dupré. Ses amusements ? Elle passait beaucoup de temps chez Mlle Charmes qui l'aimait, 3a faisait chanter et tenir l'harmonium à l'église. Eglantîne adorait la musique. C'était un goût qu'elle avait comme ça. On ne savait pas d'où cela pouvait lui venir, personne dans sa famille n'avait jamais chanté de cette voix jolie qu'elle avait apporlée en naissant. Même quand elle pleurait, étant toute petite, c'était si doux à entendre. Et puis, aussi, elle devenait savante. Mlle Charmes lui prêtait des livres et lui faisait réciter des vers. Ici, à la maison, elle était toujours la même, affectueuse et gaie, bonne à tons, aux bêtes comme aux gens, un peu triste seulement, lorsque son grand-père se détournait d'elle avec trop de mauvaise humeur. Pourtant elle évitait de lui parler pour ne pas le tourmenter. Elle évitait même de se trouver sur son passage fan( elle avait le désir de se faire oublier.
Mère Clarisse n'en finissait plus de parler de l'enfant qu'elle avait emportée, un jour, de celte maison où (e malheur était entré en même temps qu'elle. Une petite fille si paticnle qu'on ne l'entendait jamais se plaindre, contente de tout, souriant à tous.
Noël aurait bien voulu en entendre davantage, mais le père Lumière rentrait, après avoir longuement frotté ses sabots sur le seuil. Il se montra tout heureux de revoir le petit Barray, ainsi qu'il continuait à l'appeler, El après une demi-heure de causerie ils trinquèrent d'un verre de bon cidre et se séparèrent en vieux amis.
Noël, ainsi qu'il l'avait dit, allait pêcher dans l'étang tous les dimanches. Et le mois n'était pas encore écoulé qu'Eglantine passait de longues heures auprès de lui, accompagnée de mère Clarisse. Tout était redevenu comme autrefois. Les jeunes gens reprenaient l'habitude de se baigner dans l'étang, tout comme ils avaient repris leur tutoiement familier, et mère Clarisse ses chansons.
Mère Clarisse avait tout de suite compris que l'amour remplaçait déjà la camaraderie. Cel amour, elle le voyait grandir avec une telle rapidité qu'elle en prenait
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peur. Elle ne doutait pas cependant que sa chère Douce serait un jour la femme de Noël, ainsi que lui-même t'affirmait de toute sa foi et de toute sa volonté. Eglanline s'inquiétait du vouloir de son grandpère, lorsque ce moment-là serait venu. Et Noël se rebiffait contre cette haine d'un grand-père pour sa petite fille. Iî n'en admettait pas la raison. Et pour la combattre, il voulut connaître tous les détails du malheur passé. Mère Clarisse pensait comme lui : « quand on connaît bien le passé, disait-elle, on dirige mieux le présent. » Eglantine excusait celte haine, ayant fini par se croire vraiment coupable d'être née. Que de fois elle était entrée seule dans cette chambre du haut, où Noël l'avait conduite le premier, et que le père Lumière habitait maintenant, sans y avoir rien changé, à part le berceau qu'il avait enlevé et mis dans le coin le plus sombre du grenier. Que de fois elle avait regardé le portrait de ses parents dans leurs beaux hahits de jeunes mariés. Et toujours, sans pouvoir s'en empêcher, elle prenait dans ses mains le cadre doré pour lire au dos ces deux lignes que Noël n'avait pu déchiffrer sous la poussière :
Marc Lumière, mort à vingt-deux ans.
DOUCE LvminiE 61
Eglantine, sa femme, morte à dix-neuf ans.
Le cadre bien essuyé et remis en place, elle regardait encore son père et sa mère.
Elle ne savait quelle ombre les enveloppait et les séparait d'elle, comme s'ils avaient voulu vivre et mourir pour eux deux seulement.
— Pourtant, dit mère Clarisse, ils se faisaient une si grande joie de ta venue au monde! Et déjà, pour toi, ton père avait choisi le joli nom de ta mère.
Et mère Clarisse dit le chagrin de Jeanne, la grand'mère, qui n'avait pu surmonter sa peine et s'était éteinte juste un mois après ses enfants. Elle dit le terrible emportement du père Lumière, qui, ce jour-là, s'était rué sur le berceau où dormait l'innocente, et sa frayeur, à elle, pauvre femme, devant ce fou furieux qu'elle avait osé braver en se saisissant de l'enfant et se sauvant comme une voleuse à travers la sapinière. Elle dit encore le morne désespoir de cet homme devenu vieux en quelques jours, et qui avait cessé tout travail et laissé son bien à l'abandon pendant cinq années durant, vivant on ne savait comment, enfermé tout seul dans sa maison.
L'apaisement venu enfin, il s'était trouvé
en face de dettes aussi embrouillées qu'accumulées. Trop faible pour lutter contre gui que ce soit, il avait payé sans marchander, mais pour cela iî lui avait fallu vendre aux Barruy sa grande sapinière, et les deux meilleures terres qu'il possédait, y compris tout le mobilier si bien fourni du Verger.
Après un silence, mère Clarisse ajouta :
— Et maintenant Douce n'a plus d'héritage 1
Elle avait dit cela avec un soupir de regret, comme si elle annonçait un nouveau malheur. Et voilà qu'au lieu de s'attrister, les jeunes gens se mirent à rire :
— Plus d'héritage! répéta Noël en se moquant.
Et les yeux fixés sur ceux de mère Clarisse, il affirma, une fois de plus, son désir et sa volonté de s'unir à Eglantine Lumière, pour laquelle il avait un amour si profond qu'il sentait bien que rien jamais ne pourrait le détruire.
Mère Clarisse, qui restait songeuse, dit lentement :
— Demain n'est pas fait comme aujourd'hui!
Et, comme Eglantine et Noël riaient de nouveau, elle reprit confiance et mêla son rire au leur.
Ton, couché comme autrefois sur les jambes des jeunes ^cns, riait à sa manière.
Il aboyait à petits coups, joyeusement, et sa langue passait rapide sur l'une ou J'aulre main des deux amis. Ce fut de lui qu'on parla ensuite. .Justement, ce matin même, il s'était fait à la patte une mauvaise coupure en longeant un chemin tout encombré de tessons, Eglantine lui avait fait un solide pansement, mais il souffrait pour marcher et il avait bien fallu ie porter un peu pour arriver à l'étang. Noël le taquinait comme il eut taquiné un enfant.
— Tu n'as pas honte, pour un bobo à la patte, de te faire porter par ta maîtresse?
Mère Clarisse le défendit :
— C'est qu'il n'est plus jeune! Il a onze ans passés. Douce le sait bien, puisque c'est elle-même qui l'a trouvé dans la mousse, le jour de sa rentré* chez son grand-père.
Après la vente de son bien, le père Lumière avait repris sa petite-fille, ne sachant pas comment il pourrait, dorénavant, payer pour la faire garder. Malgré les supplications de mère Clarisse, et malgré les pleurs de l'enfant, il avait exigé son retour immédiat et définitif au Verger. Toutes deux y revenaient par la sapinière, ainsi qu'elles en étaient parties. Et c*est en courant de-ci
de-là que l'enfant avait ramassé ce petit chien qui tenait tout entier dans ses menottes de cinq ans, et qu'elle serrait fortement contre elle, prête à pleurer si on le lui enlevait. Et mère Clarisse, toute à sa désolation, avait seulement dit :
— Garde-le, va! Ce sera ton petit frère, puisque, comme toi, il n'a ni père ni mère.
Eglantine n'avait rien oublié de son retour au Verger. Elle revoyait ce petit chien, rond comme une boule de soie noire, qui gémissait d'une voix si fluette qu'on l'entendait à peine, et qui lui suçait les doigts, le nez, le menton et tout ce qu'il pouvait attraper d'elle. Tout le jour elle l'avait gardé dans la poche de son tablier, lui parlant et le caressant. Puis, la nuit tombée, une grande chienne était entrée dans la maison. Elle avait flairé le petit par tout le corps, et, du bout des dents, l'avait enlevé aux mains de Douce pour l'allaiter.
Elle était revenue le lendemain et beaucoup d'autres jours encore. « Ouste!
Ouste! » faisait le père Lumière pour la chasser, mais elle entrait quand même, et elle allait droit à Douce qui lui donnait aussitôt le petit chien. Brusquement elle cessa de venir et la petite boule noire recommença de gémir. Douce, alors, eut
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ridée île lui tremper le museau dans le bol de lait que son grand-père lui donnait chaque soir pour son souper. Aussitôt il avait tappé, lappé, faisant rejaillir le lait de tous ci» les, enfonçant son museau jusqu'au fond du bol et se retirant pour se lécher et recommencer. Après quelques essais, il sut boire proprement, et bientôt il trouva du pain émietté dans son lait. Mais Tou n'aimait pas encore la mie de pain. Il la léchait, la pressait contre le bol pour en extraire tout le liquide et c'était Douce qui mangeait le reste. Il n'avait pas tardé non plus à prendre sa part des haricots de midi avec de petites bouchées trempées dans le jus.
Douce pouvait se nourrir d'un tas de choses du jardin, au cours de la journée, de carottes crues, de navets frais, qu'elle arrachait à l'insu de son grand-père, et de fruits tombés, mais à ce petit chien il ne fallait que du pain mouillé. Jamais elle ne se séparait de lui. La nuit il dormait au creux de son bras replié. Ah! oui, il avait bien été le petit frère avec lequel on partage tout.
Un temps était venu pourtant, où il avait trouvé chaque jour son écuelle pleine de soupe, dehors, auprès du seuil.
Tou écoutait parler sa maîtresse, remuant une oreille de temps en temps
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comme pour approuver ses parafes. Elle lui passait la main sur le museau, à rebrousse poil, selon sou habitude, et chaque fois sa main rencontrait la langue chaude et caressante du chien. Cependant ce jr était pas celui qui était là qu'elle voyait. Et ses yeux, largement ouverts dans son visage mince, montrèrent Un regard comme perdu lorsqu'elle dit :
— Petite boule noire, cher petit frère Tou, comme vous avez mis longtemps à grandir avec si peu de nourriture. Mais, grand Dieu! comme vous m'aimiez I Et comme je vous aimais!
Ah! la bonne causerie de ce beau dimanche de juin. Ce qui venait d'être dit rapprochait encore ces êtres qui s'aimaient jusqu'à l'extrême. Ils firent silence. Et dans le propre silence des choses, ce fut comme s'ils étaient séparés du monde entier.
Auprès d'eux les roseaux de l'étang se frôlaient à peine. Et au-dessus d'eux, le bruissement des grands sapins, aussi léger qu'un froissement de plumes d'oiseaux, descendait sur leurs têtes comme une lente et large bénédiction.
Bientôt les dimanches ne suffirent plus aux jeunes gens et ils se retrouvèrent le soir dans la sapinière. Mère Clarisse aurait bien voulu empêcher cela, mais au premier mot le visage d'Eglantine avait montré une telle consternation qu'elle n'avait pas osé insister. Cependant, elle exigeait que la jeune JSUe ne s'éloignât pas du Verger, le grand-père pouvant remarquer son absence, Noël, souvent, venait tard, retenu par les travaux de la ferme. Il apportait avec lui l'odeur de la terre chaude et du foin coupé.
Et Douce, dont l'odorat était sûr, devinait toujours à quels travaux il avait passé son temps. Par les soirs obscurs, il faisait eutendre un doux roucoulement pour avertir de sa venue. Leurs entretiens étaient courts. Et s'ils menaçaient de se prolonger, Tou venait leur rappeler la prudence.
Dans ce pays de bois et d'eau qu'est la Sologne, les soirs se moquent de la chaleur du jour. Et, le soleil parti, une telle fraîcheur monte de la terre qu'il est parfois nécessaire de se couvrir. Pour l'avoir négligé, le père Lumière tomba gravement malade. Après une semaine de forte fièvre, le médecin déclara qu'il n'y aurait pas de guérison, le cœur du vieil homme étant usé.
Eglantine offrit aussitôt ses soins. Elle se tenait à l'écart, presque dans l'ombre, évitant le plus possible d'être vue par le malade pour ne pas le mécontenter. II ne la voyait guère tant sa fièvre était violente.
Même lorsqu'elle lui soutenait la tète pour le faire boire, ses yeux ne regardaient que le cadre doré des jeunes mariés. Dans son délire, il les appelait, leur parlait, comme s'ils eussent été en vie. Sa voix s'adoucissait encore lorsqu'il s'adressait à Jeanne, sa femme, et il avait ,pour lui parler, des mots tendres qui étonnaient profondément Eglantine, Le mal s'aggrava, et les jeunes gens durent cesser de se voir.
Aujourd'hui le médecin avait recommandé une surveillance de toutes les mi-
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mites; la fièvre étant tombée subitement, une faiblesse pouvait emporter rapidement le malade. Ce soir, cependant, il était calme. Eglantine écoutait sa respiration redevenue à peu près normale. Malgré cela une crainte affreuse la laissait debout, adossée à la fenêtre, son regard constamment fixé sur son grand-père qui paraissait dormir. Non, il ne dormait pas, mais comme il gardait le souvenir de ceux qu'il avait vus dans sa fièvre, il en voulait à Eglantine d'être là, et de mêler sa forme réelle à leur ombre. Et pour ne plus la voir, il tenait obstinément ses yeux fermés.
Dans le silence qui s'étend autour du Verger, le père Lumière s'étonne de ce roucoulement qu'il entend au loin. Pourtant le soleil est couché. Quelque ramier désacouplé qui se désole, sans doute, et qui, dans sa tristesse, ne voit pas venir la nuit. Il écoute. On dirait que le roucoulement se rapproche. D'où vient-il donc? Ahl oui, de la sapinière. Cette sapinière où il n'a jamais remis les pieds depuis la mort de son fils. Il écoute encore le roucoulement qui
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se répète à intervalles réguliers. Et voilà que, dans son cerveau affaibli, cela prend un son de voix humaine et forme des mots.
« Je t'attends, je t'attends. » C'est lui qu'on appelle. Qui donc l'attend? Il sait qu'il est très malade et qu'il peut mourir de cette maladie. N ! a-t-il pas entendu mère Clarisse dire à la petite « à la moindre syncope, fais moi signe. » La mort ne lui fait pas peur, au contraire, là seulement il sera en paix auprès de Jeanne et de Marc qui n'ont pas cessé de vivre profondément en lui. Ce sont eux qui t'appellent, ce sont eux qui l'aUonn'ent. Dans sa pensée reconnaissante une louange monte vers Dieu qu'il avait oublié. « Gloire à Celui qui peut tout, » La voix du ramier se rapproche et se fait suppliante :
— Oh! viens, oh! viens!
Le malade ne doute plus. C'est Jeanne, si bonne, si dévouée, qui vient le chercher.
Elle est là, tout près, si près qu'il ouvre les yeux afin de voir le cher fantôme. Mais ce n'est pas Jeanne qu'il voit, c'est Eglantine, Eglantine qui lui tourne le dos maintenant, quoique toujours debout devant la fenêtre.
Elle soulève du coude le rideau, tandis que sa tête aux lourds cheveux fait doucement:
« Non, non, non, non. » A qui donc fait-elle
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ce signe'/ II veut se soulever, mais an numvcment qu'il fait, le rideau retombe et sa petite-fille revient vers lui. Il referme les yeux alors et feint le sommeil. Elle recule sans brtiil, et quoique ic jour ne soit prn encore éteint, elle allume la tampe tandis qu'un long et douloureux roucoulement s'éloigne. Le père Lumière songe, malgré les battements désordonnés de son cœur « ainsi c'était pour elle, cet appel! Un amoureux, bien sûr. Je t'attends, je t'attends. Avait-elle donc l'habitude de sortir le soir avec un garçon? » La fille de son fils était-elle une dévergondée? Ce n'était pas assez qu'elle ait causé la perte de trois vies, il fallait encore qu'elle enlaidisse la fin de celui qui avait déjà tant souffert à cause d'elle. Mère Clarisse lui reprochait de ne jamais adresser la parole à cette gamine. Eh bien! il allait lui parler, pour la première et dernière fois. Il allait lui demander compte de cet appel qui ne craignait pas de se faire entendre si près de la maison. Et si elle était coupable, il la flétrirait de telle sorte qu'elle n'oublierait jamais ses paroles. Une colère monte en lui. Son cœur lui bat jusque dans la gorge et l'étouffé. « Ahl misérable fille! » Les yeux pleins de rancune, il la cherche dans
la pièce où rien ne bouge. Elle est assise sous la lampe, le corps immobile et affaissé. Ses mains, jointes sons le menton, soutiennent sa tête qui incline à gauche et remue comme pour continuer de dire non.
Son visage est d'une pâleur intense, ses lèvres sont ouvertes comme si une plainte allait s'en échapper, et de ses longues paupières abaissées coulent des larmes qui font penser à une grosse pluie d'orage.
D'un seul coup, toute la colère du grandpère s'en va. Ce visage douloureux lui en rappelle un autre, en un jour de profonde détresse. Son fils, son Marc chéri avait eu exactement cette expression à la mort de sa femme. Ses mains, jointes sous le menton, sa tête inclinée qui faisait non, non, pour dire que l'affreuse chose ne pouvait pas être, et ses larmes lourdes et pressées qui tombaient sur ses mains et roulaient sur les poignets qu'elles inondaient. Ne retrouvait-il pas encore ce front uni et presque plat, à moitié recouvert par des cheveux bruns aux reflets dorés qui brillaient davantage aux tempes. Oh ! cette ressemblance, il l'apercevait seulement aujourd'hui. Et sa tête remua aussi : « Non!
non! « Cette petite n'était pas une dévergondée. Un garçon l'aimait, il l'appelait, il
IX il 'ci. I.1IM1KI1K
l'attendait, et à cause de son malade, elle
disait, non, non, Depuis une quinzaine elle le saignait avec un dévouement absolu, ni.' prenant de repos que dans ce mauvais fauteuil d'osier qu'on avait monté du jardin.
Et toujours il la regardait, et son cœur qui cognait dans sa gorge lui semblait plus gros encore, tant il était plein de pitié pour la petite-fille qu'il reconnaissait enfin. Il la vit passer son mouchoir sur son visage et sur ses mains mouillées, il la vit tendre très attentivement l'oreille de son côté, puis il la vit baisser la lampe en veilleuse et s'enfoncer dans le mauvais fauteuil, le corps abandonné et les bras tombant.
Un long temps passa. Eglantine s'était endormie. Le père Lumière entendait sa
» respiration égale et inconsciente. C'était lui maintenant qui veillait sur ce sommeil de jeune fille, II évitait le plus petit mouvement, sachant qu'elle serait debout au moindre froissement des couvertures.
C'était à son tour de rester les yeux grands ouverts.
De loul son courage, il regardait dans le passé. Il revoyait les sourires heureux de sa femme et de. son fils. Il entendait la voix enfantine de sa bru lorsqu'elle disait :
« moi, c'est un garçon que je veux! » et la
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voix toujours un peu grave de Marc :
« moi, c'est une fille 1 » Il évoquait l'affreux drame, et l'horrible vie qu'il avait menée si longtemps. Puis il y avait eu le retour de la petite porte-malheur, ainsi qu'il la nommait en lui-même. Et son tout jeune chien dont il n'avait pas osé la séparer.
Que de fois, au matin, il avait trouvé l'enfant et le chien dormant nez contre nez et les membres mêlés, Et encore, un peu plus lard, le développement subit de cette intelligence qui l'avait alarmé, comme une chose qui n'aurait pas dû être. Et sa propre indifférence devant laquelle la jeune fille, pas plus que l'enfant, n'avait montré d'impatience ni de révolte. Et voici que celïe qu'il n'a jamais appelée sa petite-fille allait à l'amour. Et sans ce roucoulement de ce soir rien ne l'en aurait averti. Un remords lui venait. Une angoisse le prenait.
Et si celui-là était un malhonnête homme?
Et s'il faisait de la fille de Marc une créature perdue? Ahl Comme il se sentait coupable soudainement. Et, s'il était vrai que l'on retrouve les siens dans une autre vie, que dirait-il à son fils, s'il lui demandait compte du bonheur de son enfant sur la terre? Dans le clair de lune qui entrait par la fenêtre, et faisait tort à la veilleuse, il
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In regardait. In fille de Marc, il la regardait de tous ses yeux.
Les heures passaient. Minuit déjà s'était enfui, sonné deux fois à l'horloge d'en bas.
Dans cette nuit limpide aucun bru:t ne venait du verger, pas même un froissement de feuilles. Au loin seulement un chien aboyait. Il aboyait sans méchanceté, avec un léger hurlement d'ennui. Peut-être voulait-il faire peur à la lune dont l'éclat trop vif l'empêchait de dormir.
Et soudain, dans le silence d'alentour, monta de nouveau un faible et très doux roucoulement. Le père Lumière prêta l'oreille, croyant s'être trompé. Non, il ne s'était pas trompé, car Eglantine avait entendu aussi malgré son sommeil; et déjà elle se redressait, le visage tourné vers le lit. Elle se mit debout, frissonna de tout son corps, s'appuya un instant à la commode.
Et, lentement, silencieusement, le malade la vit venir à lui. Elle se pencha sur lui. si près rru'il sentît son souffle sur sa joue.
Oh! ce souffle frais rie jeune fille, comme il regrette d'en avoir privé si longtemps son vieux visage. Tranquillisée, Eglantine s'en va vers la fenêtre dont elle soulève le rideau. Et cette fois Je père Lumière voit bien que la tète aux lourds cheveux ne dit
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pas non. Du même pas silencieux, Douce gagne la porte, l'ouvre et la referme sur elle, avec une telle adresse que si le vieillard ne l'avait pas vue, il n'aurait pu croire qu'elle était sortie.
L'oreille au guet, le père Lumière entend un frottement rude contre du fer. Cela vient de la grille du potager, il en est sûr. Tremblant et sans forces, il s'en va soulever le rideau à son tour, et, par l'ouverture, il voit un jeune homme descendre le long des barreaux, s'y adosser, et ouvrir les bras dans un élan fou de tout son être. Et tout aussitôt il voit sa petite-fille se jeter éperdument dans les bras tendus. Pas de baisers d'amour, comme il s'y attendait, seulement une légère caresse sur le front, et des larmes que le garçon essuie avec précaution. Tout de suite Eglantine parle, el à la façon dont le jeune homme l'écoute, le malade comprend que ce qu'elle dit est grave. Le chien est vite auprès d'eux. Sans quêter la moindre caresse, il s'aplatit à leurs pieds, le museau allongé sur ses pattes, épiant le silence ainsi qu'un fidèle gardien du bonheur. Et tous trois, immobiles et inquiets, sont baignés par le clair de lune comme par une eau pure. Puis Eglantine cherche à se dégager des bras qui la
retiennent. Elle veut retourner là-haut sans tarder. Et comme le garçon, en signe de regret, renverse tout à coup la tête, le père Lumière reconnaît Noël Barray. Une joie intense l'envahit alors. Noël et Douce, Douce et Noël, voilà ce qu'il pourra (lire à son fils, s'il le revoit. Son cœur a cessé de cogner, et ses jambes fléchissent à peine.
Il va regagner son lit. Mais avant il remonte la flamme de la lampe. Il faut qu'il fasse clair, très clair dans la chambre pour ce qui lui reste à dire avant de mourir. Au lieu de s'étendre, il reste assis, appuyé à l'oreiller, en attendant celle qu'il nomme maintenant sa douce petife-filie. Elle rentre et s'affole de le retrouver ainsi. A peine si elle le reconnaît, tant le regard qu'il pose sur elle contient de tendresse. Il l'attire à lui, et avec un sourire qu'elle ne lui a jamais vu, il dit précipitamment :
— Va chercher Noël!
Elle rougit, hésite, ne sait que dire, mais il la presse :
— Va vitel Ne le laisse pas partir. Je ne lui veux pas de mal.
L'instant d'après, ils sont là tous deux.
Le père Lumière les regarde longuement, de ses yeux où brille une immense gratitude, puis il dit à Noël :
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— Puisque tu l'aimes, prends-Ià pour femme.
Devant l'air interdit du garçon, il ajoute la voix plus forte :
— Embrasse-la, va, je te la donne.
Et tandis que les jeunes gens, un peu craintifs, se rapprochent l'un de l'autre, le père Lumière tourne la tête vers le cadre doré que la lampe éclaire de toute sa flamme.
Il eut encore une semaine de vie. Noël, pour lui donner plus de joie, avait tout de suite mis l'anneau de mariage au doigt de sa fiancée. Le soir, après son travail, il montait dans la chambre et s'asseyait auprès d'Eglantine, sur le bras du vieux fau* teuil. Personne ne disait rien, mais le visage flétri du mourant montrait un ravissement qui augmentait celui des jeunes gens.
Maintenant l'été brûle, les soirées même sont chaudes. Et sur le seuil de la maison Ëglantine et Noël s'attardent et forment des projets d'avenir. Dès que Noël aura vingt ans, ce qui arrivera dans quelques mois, il fera part de ses fiançailles à ses parents. Il ne doute pas que la jeune fille ne soit la bienvenue à la ferme. Luc, son frère, qui a pour lui une tendresse profonde, lui facilitera la tâche auprès de leur mère, la seule qui pourrait faire des objections, parce qu'elle désire, pour chacun de ses fils, une fille de riches fermiers ainsi qu'elle Test elle-même.
Et Noël rit en ajoutant :
— Quant à mon père, il t'aime déjà, tu le sais bien.
Mère Clarisse laisse les fiancés à leur rêve, et s'en va dormir. Elle se fait vieille, le Verger lut donne beaucoup de travail, et
ses jambes, vite lasses, ont grand besoin de repos.
Les jeunes gens ne vont plus guère dans la sapinière, le dimanche. Ils aiment à revoir les bois où ils se cachaient étant enfants. Et s'ils n'ont plus l'envie de grimper et sauter, ils sont heureux de s'asseoir sur les feuilles sèches qui, au moindre de leur mouvement, font un grand bruit de soie froissée.
Eglantine, sur la demande de Noël, ciiante ou dit les beaux vers appris par Mlle Charmes. Noël s'émerveille autant de sa mémoire que de sa voix :
— Comment peux- tu retenir tant de choses?
Et dès qu'elle fait silence il reprend son rêve de bonheur à venir.
Par les longues veillées d'hiver, lorsque le vent souffle en furie, que la neige envahit la cour de la ferme et couvre le toit des étables, ils auront une pièce bien chauffée où ils se tiendront. Eglantine, à son choix, aura un piano ou un harmonium.
Elle chantera et fera de la musique. Il ne la verra pas, le soir venu, dormir sur sa chaise en attendant l'heure du coucher, ainsi que le fait sa mère. Eglantine sera dans la maison comme une plante mer-
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veilleuse dont les fleurs ont un éclat que rien ne peut ternir. Et sa pensée lui montre certaine plante d'Algérie, plante droite et tiue aux fleurs splendides et sans cesse renouvelées.
Aujourd'hui, en ce plein août, parce que la chaleur les accable, ils s'étendent et s'endorment paisiblement au bord d'un épais taillis, face à une clairière où les chênes, les bouleaux et les sapins vivent en bon voisinage. Ils l'aiment, cette clairière dont tous les arbres leur sont familiers. Il n'en est pas un sur lequel ils n'aient grimpé autrefois. Peut-être, dans leur léger sommeil, rêvent-Us qu'ils sont redevenus enfants et qu'ils jouent à cache-cache dans les plus hautes branches.
Des pas, qui se hâtent et résonnent sur la terre dure d'un chemin proche, les réveillent; des gens parient d'un orage qui se prépare, et qu'il ne fera pas hon attendre sur la route. Noël, redressé, cherche d'où vient la menace, mais elle est encore loin, sans doute, car au-dessus d'eux le ciel est pur, et autour d'eux rien n'annonce l'orage. Rien, sinon une chaleur lourde qui les alanguit et leur ôte l'envie de parler.
Du temps passe pendant lequel il ne leur est plus possible de dormir. Et tou-
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jours, sur le chemin dur, des pas qui se hâtent comme pour fuir un danger.
Dans le taillis, ainsi que dans la clairière, pas une feuille ne bouge, pas un oiseau ne pépie. De temps en temps seulement, un ramier qui s'ennuie passe d'un arbre à l'autre avec un rapide battement d'ailes. Puis les rayons blanc et or, qui éclairaient si magnifiquement les arbres, disparaissent un à un et brusquement le bois tout entier s'assombrit.
— L'orage approche, dit Noël, qui s'essuie le front, le nez levé vers de gros nuages noirs qui s'amoncellent avec rapidité. Il parle de prudence, il parle même d'une petite maison, au bord de la route, ou il est grand temps d'aller s'abriter, car avec un ciel de cette couleur, il faut compter sur la grêle avant peu. Eglantine, ainsi qu'elle le faisait autrefois, se moque de sa crainte. Un abri? Ils en ont un sous ce grand chêne, si large de branches et si épais de feuillage qu'il pourrait abriter tous les gens de Bléroux. Elle sait cependant que la foudre frappe de préférence les grands arbres, mais sa pensée ne s'y arrête pas. Elle garde cette insouciance d'elle-même, et ce mépris du danger qu'elle a toujours montré. Et puis, elle aime le
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bruit de L'orage au milieu des bois. D'un mot elle retient Noël qui veut se mettre debout :
— Ecoute I
Un long frémissement passe dans les feuilles et, à sa suite, les arbres oscillent, Ils oscillent quelques instants, et les voilà qui se penchent et se redressent comme s'ils se faisaient des révérences. Les vieux eh en es agitent leurs branches et semblent faire des signes aux bouleaux qui rebroussent leurs feuilles et font penser à des jeunes filles s'abritant sous leur jupe retournée. Et soudain, sans plus de préparation, c'est l'ouragan, avec son tonnerre, sa grêle et ses éclairs. Tous ces arbres, qui avaient l'air, l'instant d'avant, de se balancer par jeu, se courbent et veulent fuir maintenant. Us s'agitent de façon désordonnée et bruissent comme si chaque feuille avait une bouche pour crier sa peur. Et comme pris de folie devant leur impuissance à fuir, ils se frappent les uns ies autres avec rage. Parmi les sifflements et les coups, mi entend des déchirures e!
des craquements, ainsi que le feraient des os brisés et jetés à terre avec force. De gros oiseaux poussent des cris terrifiés et des plaintes aiguës sortent des nids. Dans ce
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tourbillon <îe menace et de crainte, le taillis lui-même se courbe et frappe la terre. Il frappe les deux amis aussi, et les chasse vers la maison de la roule. Serrés l'un contre l'autre, ils vont face à la tempête, cinglés en plein visage par les éclairs autant que par le vent qui les repousse, et les force d'avancer lentement, cassés en deux.
Ils arrivent enfin; la femme qui les reçoit rit de les voir si mouillés. Quoiqu'ils soient devenus grands, elle reconnaît bien, ditelle, le frère et la sœur qui couraient les bois de ce côté, quelques années plus tôt.
Elle fait une grande flamme au foyer pour les sécher. Ils prendront bien aussi un peu de lait chaud pour empêcher le froid d'entrer dans leur poitrine. Elle est heureuse de les servir. Ils sont si jeunes. Elle aimerait qu'on fasse de même pour ses propres enfanls, s'il leur arrivait pareille aventure. Elle étale et secoue les lourds cheveux d'Eglantine. Elle hume le myslérieux parfum qui s'en échappe et s'accentue chaque fois que l'humidité les touche. Toute petite déjà, sa tignasse ébouriffée dégageait ce même parfum, sans que personne ne sache d'où il lui venait, ni à quel autre il s'appareillait.
La grosse pluie ne cesse pas. On dirait
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que l'orage tourne en rond el qu'il ne peut s'éloigner. Il se fait tard, la femtnc offre un peu plus de nourriture, et toujours, elle rit du visage consterné d'Eglantine gui s'épouvante d'être à cette heure tardive à plus d'une heure de marche du Verger.
La nuit s'est faite tout entière sans qu'il y ait le moindre changement. La femme offre alors, au frère et à la sœur, la chambre de ses garçons, partis au loin faire la moisson. Elle leur montre deux lits, séparés par une fenêtre, où ils pourront dormir un peu. L'orage finira bien par se calmer, et alors, au petit jour, et même avant s'ils le désirent, car i] y aura de la lune par ciel découvert, ils pourront retourner chez leurs parents. Elle leur indique une porte de sortie par où il leur sera facile de quitter la maison sans réveiller personne.
Elle rit de nouveau, leur souhaite bonne nuit et s'en va.
Longtemps ils restent dans la chambre sans bouger. Assis sur l'un des lits, ils n'osent ni parler ni se coneber. Noël, qui soutient dans ses bras la tête de sa fiancée, respire sans se lasser le parfum singulier qu'il essaie une fois de plus d'assimiler à certaine plante. Et tout à coup il se souvient de ce qu'en a dit son père, un jour
que Douce et lui sortaient de l'étang :
« C'est sûrement le parfum des fées de Bléroux. »
Ce rappel de leur enfance les fait rire et leur apporte un peu de hardiesse. Eglantine s'approche de la fenêtre pour s'assurer du mauvais temps, lorsqu'un hrusque froufrou la fait reculer. Elle cherche d'où vient le bruit, et voit une petite chose noire accrochée au h as du rideau. Noël, intrigué, approche la lampe, et Douce veut saisir la petite chose noire qui lui échappe, touche le parquet, volète maladroitement, et s'élève jusqu'au plafond qu'elle heurte de ses ailes. Noël crie :
— ■ C'est une hirondelle*.
Et il s'efforce de la chasser vers la fenêtre qu'Eglautine vient d'ouvrir. La jolie petite bête se cogne encore aux quatre coins de la pièce, frôle la lampe, et, pendant un éclair qui illumine tout, elle disparaît dans la nuit aussi noire que ses ailes.
La fenêtre refermée, Noël, tout ému, dit avec joie :
— Une hirondelle dans la maison, c'est toujours signe de bonheur.
Le visage rayonnant, Eglantine vient à lui. Et le même geste affectueux leur fait tendre leurs mains qui s'unissent.
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Au petit jour, ainsi que l'avait prévu la femme, le ciel élait pur, mais il n'était pas plus pur que le front d'Eglautine, ni plus beau que le visage de Noël, tout paré d'amour et d'espoir.
Les jeunes gens ont quitté silencieusement la maison hospitalière, et maintenant, dans le matin tout rafraîchi, ils vont à grands pas sur la terre mouillée. Noël tient si étroitement sa fiancée qu'elle semble faire partie de lui-même. Ni l'un ni l'autre ne parle, leur poitrine respire librement et leur regard se pose en paix sur toute chose.
A l'amour violent et profond de Noël se mêle une reconnaissance infinie pour celte qui n'a même pas eu un geste de défense lorsqu'il l'a prise. Pendant un instant, il a pu croire son désir partagé ; mais il a vite compris qu'Eglantinc n'était pas femme encore. Elle avait donné son corps au premier appel, comme elle avait donné son âme au premier sourire.
Mère Clarisse, inquiète, les attend devant la barrière. Elle les voit venir dans le soleil levant. Un soleil presque blanc, comme recouvert de rosée, et dont les rayons se
posent sur leurs jeunes têtes ainsi qu'une fraîche couronne. Mais dès qu'ils sont près d'elle, au regard ardent de Noël, au visage éclatant d'Eglantine, elle comprend, et détourne son propre visage. La jeune fille entre la première dans la maison, remet tout de suite à son doigt l'anneau d'or, tandis que Noël, la voix un peu basse, dit à la vieille amie :
— Regardez-nous ! Ne soyez pas fâchée.
Nous sommes mariés, à la vie, à la mort,
II ôte à Eglantine l'anneau, le passe à son propre doigt, puis le jette sur la table comme un objet que Ton dédaigne, et, la voix plus basse encore, il ajoute :
— L'anneau qui nous enserre est plus fort que tous les anneaux d'or du monde.
Novembre est venu. Noël a parlé de son amour à ses parents, et avoué ses fiançailles acceptées par le père Lumière, quelques jours avant sa mort. Il a dit aussi son désir de se marier avant de partir au régiment.
Ainsi sa femme sera sous la protection des siens, au cas où mère Clarisse, de plus en plus souffrante, viendrait à lui manquer.
Son père a écouté sans mot dire, mais sa mère s'est moquée. Elle a ri aux éclats avant de dire :
— Tu parleras mariage à ton retour du régiment!
Et tous les jours, ensuite, elle n'a cessé de rire et se moquer,
A Luc, ce grand frère qu'il aime, Noël a dit toute la vérité, le priant de se joindre à lui pour obtenir le consentement de leur mère. Mais Luc, le sourcil froncé, a parlé raison :
— ■ Celte petite Lumière n'a pas de bien.
Et puis elle est si jeune!
Qui sait ce qui peut arriver en l'absence de Noël? Non, Luc ne fera rien pour hâter le mariage. Il aime trop son frère pour l'aider dans cette affaire qui lui paraît pleine de risques. Il est tout à fait de l'avis de leur mère, il faut attendre.
Eglantine n'attache aucune importance à cela. Ce n'est pas elle qui est pressée. Elle est la femme chérie de Noël. Qu'est-ce qu'un mariage reconnu par la famille pourrait y changer.
Ch«z les Barray la bonne entente s'efface. Quelque chose d'agressif rôde dans la maison, quelque chose qui heurte et blesse Noël à tout moment. Il ne peut plus sortir sans que sa mère lui fasse le reproche d'aller chez sa Lumière. Des mots malsonnants sont dits à l'adresse de cette Lumière. Luc, lui-même, est sombre, et parle à peine à son frère. Par ces journées d'hiver, qui rapprochent et retiennent la famille au foyer, la vie devient de plus en plus difficile. Et pour éviter des ennuis à celle qu'il nomme sa femme, Noël décide
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de retourner en Algérie pour y travailler jusqu'au printemps.
Après son départ, Eglantine reprend ses anciennes habitudes du dimanche. Accompagnée de Marguerite Dupré, elle passe son temps chez la maîtresse d'école à chanter et faire de la musique. Aujourd'hui, dès son arrivée, Mlle Charmes lui a dit :
— Croyez-moi, Eglantine, jamais vous n'entrerez comme bru dans la maison des Barray. Tachez de le faire comprendre à Noël.
Eglantine la regarde, l'air tranquille, tandis qu'elle ajoute avec plus de force :
— Ni sa mère, ni son frère ne le souffriront. Ces deux-là ne font qu'un par l'entêtement, le mépris des pauvres et l'amour de l'argent. Et ce n'est pas vous, pauvre Douce, qui les ferez changer!
Eglantine sourit. Les faire changer? Elle n'y songe pas. Elle aime Noël, c'est tout.
Marguerite Dupré sourit comme elle, tandis que le regard de ses doux yeux bruns s'en va vers la fenêtre d'où l'on voit la maison où travaille et demeure Louis Pied Bot,
Mlle Charmes se met au piano. Elle a sur le visage comme un reflet d'ennui. Les doigts sur le clavier, elle chante à mivoix :
L'amour ne fait pas le bonheur C'est bien soiweni tout le contraire
Elle arrête sa chanson pour reprendre, vers Eglantine :
— Vous voilà engagée dans un mauvais chemin, avec cet le famille. Tout votre avenir est menacé. Cela vous serait-il si difficile de renoncer à Noël? Ses parents vous prennent pour une intrigante et finiront par vous haïr. Pensez-y!
Le ton est si sérieux qu'Eglantine demande :
— Pourquoi me haïr?
■*— Parce que vous n'êtes pas riche et que Noël vous aime.
Le sourire d'Eglantine renaît en répondant :
— Eux non plus ne sont pas riches, puisqu'ils travaillent tout le jour comme des pauvres. Qu'nnt-ils de plus que moi?
— Mais ils ont de la terre, beaucoup de ferre et vous n'en avez pas.
Eglantine ne trouva rien à dire, et c'est Marguerite qui répond à sa place :
— Puisqu'ils en ont beaucoup, qu'ont-ils besoin d'en rechercher d'autre?
La voix de Mlle Charmes se fait nette comme a l'école :
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— Tous ceux qui possèdent de la terre veulent en posséder davantage. Apprenez cela, Marguerite Dupré.
Eglantine cependant assure que Noël n'en désire pas tau t. Mais Mlle Charmes lui coupe la parole :
— Noël a vingt ans. Il ne voit que l'amour. Mais après quelques années de mariage, vous entendrez ses reproches sur votre pauvreté.
Elle soupire, comme s'il s'agissait d'ellemême, avant d'achever :
— Si vous aviez seulement un peu d'argent !
Elle se remet au piano pour continuer sa chanson qui parle de doux aveux, de rêves d'espoir et d'ineffables tendresses. Marguerite écoute, le regard vers la fenêtre.
Mais Eglantine, qui tient ses paupières baissées, les relève seulement à la fin du couplet :
Puis un jour l'espérance même
De votre cœur s'envolera,..
Un peu songeuses, les deux jeunes filles retournent citiez elles par la route. Et la rencontre imprévue de Louis Pied Bot ramène la joie sur leur visage. Louis aussi, tout en marchant, parle, a Eglantine. d'un ton sérieux. Des mots à son sujet ont été
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prononces devant lui, ce matin même. Il aime Lien cette petite camarade qui travaille auprès de lui. Il sait son insouciance de la méchanceté d'autrui, et il tient à la mettre en garde. On la croit cupide et envieuse. On la sait intelligente aussi, et on ne doute pas qu'elle oblige Noël à ce mariage.
Eglantine rit de tout son cœur, et devant celte gaieté, Louis Pied Bot oublie les mauvaises paroles et rit comme elle.
Lentement, très lentement, ils vont tous trois jusqu'à la maison de Marguerite. Louis donne une poignée de mains aux deux amies avant de les quitter, mais ce n'est pas la main d'Eglantine qu'il retient le plus longtemps.
Au début du printemps, lorsque Noël revînt d'Algérie et qu'il déclara que ses sentiments n'avaient pas changé, la mésentente s'aggrava dans la famille. Le père, consulté à part, répondit seulement :
— Je ne peux pas donner tort à ta mère.
Luc, avec des mots qu'il essaya d'adoucir, chercha à faire comprendre à son frère que la vie est dure à ceux qui ne possèdent
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rien. Leurs parents ont mis tout leur avoir dans celle ferme de Bléroux. De plus, il n'y a pas de place pour deux ménages. Il faudra dune que Noël s'établisse ailleurs. Et qui fera l'apport pour cette autre ferme, si ce n'est une fille de riche fermier? II y en a plus d'une, dans les environs, qui serait hère d'entrer dans la famille Barray. Qu'at-elle donc, cette Eglantine Lumière, pour le retenir ainsi? Que Noël prenne garde, il y a des liens qui deviennent vite odieux.
Qu'il abandonne son idée de mariage avec celte petite. Qu'il n'attende pas, oh! qu'il n'attende pas qu'elle soit devenue une femme jalouse et tenace qu'il trouvera toujours devant ses pas, et qui brisera tous ses espoirs de bonheur.
Luc prend les mains de son jeune frère comme pour l'imprégner de ses craintes.
Les siennes sont glacées, et sur son visage, ordinairement dur et audacieux, Noël aperçoit quelque chose de haineux mêlé à une réelle désespérance. Est-il possible qu'il soit la cause d'un tel désarroi ? Il voudrait donner de l'espoir à ce frère qu'il aime, il voudrait le tranquilliser, mais après un silence, lorsque Luc demande, comme s'il commandait :
— Abandonneras-tu Eglantine Lumière?
Il serre davantage les grandes mains froides et répond sans détourner les yeux :
— Non.
Ils se quittent. Après quelques pas ils se retournent et font, l'un, vers l'autre, le même geste de fatalité.
Pour ne pas aggraver le mal qu'il sentait sourdre autour de lui, Noël a pris du travail chez un oncle, frère de son père et fermier dans un village, non loin de Bléroux. Il revient chez ses parents le samedi soir, mais ses dimanches, comme par le passé, appartiennent à Egiantine. Il faut les voir partir dès le matin à travers champs
iet bois. Mère Clarisse bourre leurs poches de pain et de fruits, sachant bien que, dans leur félicité, ils oublieront l'heure du repas. Pour la remercier Egiantine, redevenue gamine, tourne autour d'elle en chantant ce qu'elle leur a chanté tant de fois
Berger, mon doux berger Qu'aurons-nous à souper?
Un pâté d'alouettes Du vin de nos coteaux Un morceau de galette Caché sous mon manteau.
Ils ont délaissé l'étang pour la rivière
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qu'ils longent interminablement Aux heures chaudes, assis clans l'herbe, te dos appuyé contre un saule, ils reprennent leurs projets d'avenir. C'est surfout Noël qui parle. Ils s'uniront, quoiqu'il arrive, dés son retour du régiment. Luc sera marié, sans doute, à ce moment. Et comme il n'y a pas de place pour deux ménages, ainsi qu'il le lui a dit, il prendra une autre ferme qu'il aménagera avec une partie du bétail dont celle-ci regorge. Luc est bon et juste, et ne demandera qu'à partager. Et, s'il survenait un empêchement à ces arrangements prévus, ils auront l'Algérie, ce beau pays, où. il a laissé de vrais amis qui lut trouveront facilement une ferme à diriger. Eglantine écoule, acquiesce. Elle fera ce que Noël voudra. Que lui importe l'endroit, pourvu qu'elle vive auprès de lui.
A leurs pieds, cette rivière, qui fuit presque sans bruit, absorbe leur attention el les oblige à de longues minutes de silence.
De temps en temps un poisson saute hors de l'eau, comme pour s'assurer qu'ils sont toujours là. Aussitôt un martin-pêeheur, lancé comme une flèche, frôle la berge de ses ailes bleues, et le poisson n'a pas toujours le temps de gagner le fond de la rivière.
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Là aussi, Eglantine chante de cette voix qui fait dire à Noël que le ciel descend pour lui sur la terre, et où il retrouve, dit-il, le vent, la pluie et le soleil. Elle s'amuse à reproduire les bruits qu'elle imite avec une perfection déconcertante. Pour elle, tout est musique, aussi bien ce qu'elle voit que ce qu'elle entend. Les phrases les plus simples se rangent dans sa tête comme pour former des sons. A l'étonnement de Noël, la première fois qu'ils étaient venus à la rivière, elle avait dit tout de suite, en regardant la longue file de saules qui se faisaient face :
A les voir tout tordus se pencher sur la rive Avec leur tête nue ou chargée de rameaux On dirait des vieillards à l'oreille attentive Ecoutant le secret que murmure les eaux.
Il y a encore cette clarté qui rayonne par moments sur son visage et qui se fait plus vive lorsque la nuit les surprend dans les bois. Ce menu visage clair, Noël le regarde à la dérobée et ne sait que penser; mais il sent bien que son amour en augmente, et dans son ccenr, c'est comme une épaisse fumée d'encens qui monte vers celle qui lui donne un si parfait bonheur.
Les près sont fauchés, les blés sont coupés, et par toule la campagne s'étend un silence plein de sécurité. Eglanlinc et Noël vont de taillis en taillis, prenant tous ies chemins qui se présentent, sans se demander où ils mènent. Ils traversent des sapinières touffues, des clairières de vieux chênes, et des boulaies pleines de ronces et de mousse où. leurs pieds s'enfoncent comme dans d'épais tapis. Ils jouent à cache-cache comme des enfants, se balancent aux branches et sautent dans tous les ruisseaux. Ils sont ivres de l'air des bois, ivres de Liberté, ivres de leur amour.
Un jour qu'ils se reposaient auprès d'une propriété inconnue, une fillette à la voix aigre chanta tout à coup derrière le mur :
La fille d'un riche marchand On dit qu'elle se marie Chantait le Rossignotet
Tous deux, en même temps, avaient éloigné de leur bouche Je fruit dans lequel ils mordaient, Noël revoyait la face tourmentée rie son frère, et la jeune fille crovait eu-
tendre les paroles de Mlle Charmes : « Os ont de la lerre, beaucoup de terre ». Attristée un peu, elle répéta tout haut ces paroles en ajoutant :
— Et moi je ne suis pas la fille d'un riche marchand,
Noël la serra contre lui.
— Ils ont de la terre? Qu'ils la gardent!
Moi j'ai ma femme et j'y tiens.
Le front un peu plissé il reprend :
— Et puis, vivant loin d'eux, ne suis-je pas aussi pauvre que toi?
Rasséréné il se lève d'un bond, et chante avec entrain la chanson du mendiant des routes :
Je n'ai qu'une chemise, Je ta lave souvent La pluie fait la lessive Et je ta sèche au vent.
Eglantine s'est mise debout aussi pour chanter avec lui. Et à l'idée d'une si grande pauvreté, tous deux rient à en perdre haleine.
Au moment où ils allaient gagner le bois du gros orage, ainsi qu'ils le nommaient, ils virent au loin sur la route, Luc qui marchait la tête basse et les mains derrière le
oavm himiêhe loi
(Jus, ainsi qu'un homme 1res las et décourage. Aussitôt ils courent à lui, l'entourent, les mains nouées pour la ronde, en poursuivant leur chanson :
Si le Roi de Pologne Savait la vie des gueux Il quitterait sa couronne Pour aller avec eux!
Luc essaya de défaire la ronde, mais eux l'entraînent jusqu'au bois, et, avant qu'il ne soit revenu de son étonnement, Eglantine et Noël sont installés sur la même branche de leur chêne préféré.
Ce fut une après-midi de jeux et de rires comme Lue n'en avait jamais connue. Son air soucieux et dur s'était changé en quelque chose d'indulgent et même de confiant.
Il regardait les deux autres avec des yeux qui disaient son désir d'être comme eux.
Et, vers le soir, lorsqu'il les quitta, il rapprocha les deux têtes joue contre joue et" mit un baiser à droite et à gauche, comme s'il n'embrassait qu'un seul visage.
Par la suite, Eglantine le trouva souvent sur son passage. Il lui souriait affectueusement et l'accompagnait même pendant quelques minutes dans la sapinière. Et
toujours il promettait son appui lorsque Noëi serait de retour de son service militaire.
Eglantine trouvait aussi La Plate sur son chemin. La Pîate a dépassé la quarantaine. C'est une femme grande et maigre qui a toujours vécu à la ferme des Barray.
Autoritaire et revêche, elle a ï'œil à tout et morigène tout le monde. En ce moment elle a réellement l'air de surveiller Luc, ce qui donne une grande envie de rire à Eglantine, qui n'ose pas en faire la remarque. Ce soir, Luc prend le bras de la jeune fille, et l'entraîne au plus vile. Et soudain, la mâchoire grinçante, il parle. II parle de choses qu'Eglantine ne comprend pas très bien.
Elle arrête sa marche précipitée. Elle s'assied même sur un tronc d'arbre pour lui permettre de s'expliquer plus clairement.
Il s'assied auprès d'elle. Il est essoufflé et inquiet. Il s'excuse de lui parler d'une vilaine histoire, mais à qui donc pourrait-il confier son tourment si ce n'est à la future femme de son frère qui peut tout entendre puisqu'elle est intelligente. Personne ne sait rien et Eglantine gardera le secret, ainsi qu'il le lui demande. Cette Plate, qui rôde là-bas et ne les quitte pas des yeux, elle a fait de lui sa chose, alors qu'il n'avait
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pas encore seine uns. El depuis, elle le tient. Elle ne le lâchera pas. Et pourtant, il y a dans le pays une jeune fille qui lui pi ail, dont les parents ont du bien et avec laquelle il serait heureux de se marier.
Comme si la Plate se doutait qu'il est question d'elle, elle passe et repasse là-bas. Les fortes dents de Luc se montrent et le font pareil à un mauvais chien qui va mordre. Il fait peur à Eglantine. Elle éprouve auprès de lui ce recul qu'elle a éprouvé dès leur première rencontre. Mais elle a pour lui une grande pitié. Elle saura bien le consoler. Et puis à ]e voir souvent en sa compagnie, la Plate prendra peut-être honte el le laissera se marier avec la jeune fille dont il parle.
Un plus gros ennui altendail Eglantine au Verger. Tou n'était pas à la barrière comme d'habitude. A son appel il répondit par un aboiement du côté du potager. Elle y court, pressentant elle ne sait quel malheur. Et là, elle trouve mère Clarisse malade et tassée dans le vieux fauteuil d'osier. A peine si elle peut parler. Cela lui a pris tandis qu'elle sarclait, et depuis elle garde une grande faibtesse et des vertiges qui l'empêchent do rester debout.
Eglantine a cessé son travail pour la soi-
gner. Le soir seulement, elle va jusqu'à Bléroux pour les provisions. Elle entre chez le tailleur donner des nouvelles, et s'en revient en courant par la sapinière, où elle rencontre Luc qui se montre aimable et veut toujours la retenir. Elle est heureuse de le voir ainsi. Cependant elle ne peut s'empêcher de regarder son front coupé de lignes bizarres et inquiétantes qui lui donnent l'air d'un animal farouche et têtu. Et puis il a toujours ses dents de chien en colère, et ce mauvais regard qui fouille le bois au loin. Malgré cela Eglantine lui sourit en lui donnant, au passage, une affectueuse poignée de mains.
Noël a passé deux dimanches au Verger pendant lesquels il a beaucoup parlé du bon vouloir de Luc. Eglantine ne doute pas non plus qu'il sera leur allié. Et, forte du secret qu'il lui a confié, et forte de la sympathie qu'il lui témoigne, elle assure qu'elle ne tardera pas à le chérir comme un véritable frère.
Mère Clarisse a l'air de se remettre. Elle
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va et vien l dans In maison et commence à faire quelques pas nu dehors. Aussi conseille-t-ellc à Eglanline de profiter du prochain dimanche pour aller courir les hois.
Ils ue rentreront pas tard, voilà tout. Eglantine ne demande pas mieux. L'automne est déjà là, et dorénavant il ne faudra plus trop compter sur le beau temps. Et si Luc voulait venir avec eux, cette promenade de toute une journée pourrait lui faire oublier un peu son ennui. Le soir même, elle file à Bléroux avec l'espoir de le rencontrer pour lui parler du projet. Au retour elle l'aperçoit, un peu en avant d'elle. Il va d'un pas rapide, ainsi qu'un homme pressé. On dirait qu'il se rend au Verger. Sans doute ne sait-il pas qu'elle le suit. Elle court après lui, l'appelle à haute voix. H se retourne et l'attend. A l'idée de lui faire une bonne surprise, elle a un visage ravi et tout fleuri de roses.
Et, impétueuse comme toujours dans ses élans affectueux, elle se jette à son cou pour l'embrasser. Elle ne sait alors ce qui lui arrive. Deux bras forts enserrent sa taille.
Un souffle de bête ronfle à son oreille, et elle se sent brutalement jetée à terre. Une terreur la gagne. Luc est devenu fou.
Dans celle sapinière, où personne ne