DOUCE LU M] HUE
passe, elle n'espère aucun secours; mais elle se souvient qu'elle a un corps souple.
Sans beaucoup de peine, elle échappe aux bras de fer, et la voilà debout. Luc est debout en même temps qu'elle. Et dans son regard, et dans la façon dont il étend la main pour la saisir de nouveau, elle comprend ce qu'il veut d'elle. Déjà il la tient solidement au poignet. Sa peur augmente, et lui ote ses forces. Une défaillance, qu'elle cherche à vaincre, lui fait plier les genoux et lui rend la vue moins nette. Eperdue, la voix faussée, elle crie cette menace :
— Je le dirai à Noël!
Et soudain, à côté de la face dure et crispée de Luc, elle voit celle de la Plate, ricaneuse, autoritaire, avec des yeux tout chargés de haine. Elle croit rêver. De sa main libre, elle s'accroche à un petit arbuste.
Mais déjà Luc desserre les doigts et lâche son poignet. Les faces mauvaises se détournent d'elle, et deux voix de colère se heurlent et s'éloignent.
Lorsque mère Clarisse vil revenir sa Douce chérie avec un visage éteint et des yeux agrandis de crainte, elle crut à un accident :
— Non, c'est Luc! répondit la jeune fille.
Et, tremblante encore du péril couru, elle
dit tout. Presque nussi tremblante qu'elle, mère Clarisse conseilla <ie ne rien dire à Noël :
— Cela pourrait détruire -votre grand bonheur!
Eglantine ne le croyait pas. Etait-ce sa faute? Et puis, maintenant qu'elle était dans sa maison, à l'abri de toute surprise, elle ne voyait plus la chose aussi grave. Elle saurait bien excuser Luc auprès de Noël.
Il avait eu un moment de folie, elle en était sûre. Est-ce qu'un homme qui a toute sa raison peut montrer un visage aussi bestial? Et déjà elle riait et disait :
— Jamais plus je ne l'embrasserai! Ii m'a fait trop peur!
Elle prit la route, le lendemain, pour aller à Bléroux; et cette fois ce fut le hasard qui la mit en présence de Luc. Il rentrait à la ferme, avec un cheval de labour qu'il tenait par la bride. Elle attendit de le croiser pour lui sourire en signe de pardon. Hais ce qu'elle vît sur sa figure l'empêcha de sourire.
Luc, toutes dents dehors, les yeux furieux, lui dit sans s'arrêter :
— Moi aussi, je le dirai h NoëJ! Soyez tranquille!
La Plate, qu'elle rencontra peu après.
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avait dans le regard plus de moquerie que de haine.
Pour ce dimanche, qui devait être un jour de fête, Noël ne vint pas au Verger comme à son habitude. EglaïUine l'attendit sans trop d'inquiétude. Cependant lorsque le soleil commença de descendre, une angoisse lui serra la poil ri ne. Mère Clarisse la devina, cette angoisse, et puisqu'elle était assez forte pour rester seule, elle obligea la jeune fille de sortir un peu. Elle pensait qu'une visite à Marguerite Dupré donnerait du contentement aux deux amies. Mais ce ne fut pas ce chemin là que prit Eglantinc, ce fut celui de l'étang. Ce chemin, elle le prenait chaque fois qu'un souci la tourmentait. Cet étang, pour elle, était un être mystérieux, solitaire et sage, qui vivait de silence, de vent, de pluie et de chauds rayons de soleil qui, à l'heure du midi, le pénétraient jusqu'au fond.
Lorsqu'elle l'avait contemplé un long moment et qu'elle en avait fait plusieurs fois le tour, elle regagnait son logis le cœur apaisé et la pensée sereine.
Aujourd'hui, l'étang semble dormir, il n'y a pas de vent pour en friser la surface, pas de pluie pour en troubler la limpidité. Et à cette heure les rayons du soleil passent bien
au-dessus de lui. Eglanline va en faire le tour lorsqu'elle aperçoit Noël, Il est là couché au bord de l'eau, dans un endroit où jamais il ne s'était arrêté. Il se lève à l'approche de la jeune fille, et le regard qu'il fixe sur elle est plus sombre qu'une mauvaise nuée. Elle ne sait quelle force la relient tout à coup sur place. Et comme dans un éclair, sur ce visage qu'elle aime, elle retrouve, pour la première l'ois, les sourcils en accent circonflexe de Luc, et les plis profonds qui sortent de ces sourcils même et montent en éventail jusqu'au faîte du front.
C'est lui qui avance, et sa voix n'est pas moins étrange que son regard lorsqu'il demande :
— Est-ce vrai, Eglantine, que tu ne m'aimes pas?
Elle rougit de façon violente, et tout son corps tremble lorsqu'il ajoute :
— Esl-ee vrai que tu t'es donnée à mon frère ?
Elle ne peut répondre. La gorge s'est desséchée et son cœur veut s'échapper. Il attend, la regardant toujours. Elle fait un gros effort et répond enfin :
■ — C'est un mensonge!
Il reprend, les yeux moins sombres :
— Pourtant, tu ne peux nier que tu as
couru après lui! Quelqu'un l'a vue. On t'a même entendu l'appeler.
Elle ne songe pas à nier cela. Elle est toute vérité. En cet instant, la brutalité gui a suivi son appel s'efface de sa mémoire.
Elle ne se souvient plus que du mouvement joyeux qui l'a poussée vers Lue, et elle ne trouve rien à dire pour expliquer ce mouvement, Quelque chose aussi la soulève bien au-dessus de la sapinière. Ce mensonge de Lue, elle le voit de haut. C'est une boue malpropre dans laquelle il ne lui est pas
I permis de poser les pieds. Et le regard vague, elle redit seulement :
— Luc a menti!
Xoël lui secoue le bras impatiemment :
— Mais dis quelque chose de sensé, au moins! Mon frère n'a aucun intérêt à mentir. I! m'aime, lui ! Il m'a affirmé que tu étais allée à lui la première. Dis que tu le préfères à moi!
Il lui fait mal, à lui secouer ainsi le bras. Elle ne se plaint pas. Elle recule seulement et s'embarrasse les pieds dans la fougère qui se courbe et s'étale devant elle comme un frais tapis. Il la saisit aux épaules, qui tiennent tout entières dans ses mains, et qu'il pourrait broyer sans grand'peine. Il essaye de captn- en regard qui erre comme
la recherche d'un secours. Et soudain, us un grondement de désespoir, il ornne :
— Parle, Eglautinel Il faut que tu parles!
Je t'aime, moi, comprends-tu? Je t'aime assez pour te donner à mon frère si tu l'aimes. Mais parle 1 Ne reste pas avec ces yeux égarés.
Elle ploie sous la pression des mains, ses paupières s'abaissent à demi, et un pli de souffrance se forme au coin de sa bouche qui ne peut s'ouvrir. Il la courbe sur son bras, lui renverse la tête pour tâcher de voir ce qui se passe sous les longues paupières. Et la voix soudainement changée, il supplie :
— Parle, ma très douce! De toi je peux tout entendre. A toi je peux tout pardon-
er.
Le pli de souffrance s'efface un peu, les
lèvres d'Eglantine s'entr'ouvrent. Va-t-elle
arler enfin? Noë! écoute de toute son âme
elle voix affaiblie qui répète seulement :
— Luc a menti!
Il l'entoure, la serre violemment contre son cœur. Elle se croit sauvée et tend sa bouche. Mais ce n'est qu'un baiser sur le front qu'elle reçoit, un baiser fait de pitié, et suivi d'une smirde plainte. Puis, sans un
DOUCE LUM1LUG
mol, Noël la prend par la main et la conduit jusqu'au Verger. Elle est comme raidie et lointaine. Cependant, lorsqu'il va ïa quitter, elle se ressaisit :
— Ecoute Noël, je vais te dire :
Il espère encore. Mais les mots ne sortent pas. Les yeux d'Eglantine s'égarent de nouveau, et elle ne sait que redire :
— Luc a menti!
Mère Clarisse ne devait rien connaître de ce qui s'était passé à l'étang. Eglantine l'avait retrouvée dans le mauvais fauteuil, étouffant et se plaignant d'un violent mat de tête. La nuit avait été plus mauvaise encore. Et moins d'une semaine après, celle qui avait servi de mère à Eglantine Lumière n'était plus de ce monde. La peine que la jeune fille en ressentit l'empêcha de s'enfoncer trop profondément dans l'autre peine. Mère Clarisse, en plus de l'affection dévouée qu'elle avait portée à l'orpheline, avait été l'amie sûre, celle qui conseille au lieu de gronder. Elle avait partagé ses rires d'enfant et ses soucis de jeune fille. Et voilà qu'elle était partie. Elle s'en était allée, sans souffrances vives, le corps devenu insensible et inerte, ses yeux seuls remuant et suivant tous les mouvements de celle qui continuait à lui être si douce. De temps en
DOC CE LUMJKKE
temps, la parole lui revenait et c'était pour lui dire :
— Douce Lumière! Douce Lumière!
Elle disait cela d'une voix presque éteinte, mais Eglantine l'entendait aussi clairement que si elle l'eût crié. Et chaque fois, elle s'approchait du lit et répondait par un tendre sourire aux yeux qui offraient tout ce qui restait en eux de tendresse.
Et maintenant qu'Eglaniine est seule dans sa maison, sa pensée revient tout entière à Noël. Deux semaines ont passé sans qu'il soit revenu au Verger. Elle sait, par Louis Pied Bot, qu'il n'est pas allé davantage chez ses parents. Pas un seul instant elle ne pense qu'il peut l'abandonner. Il était en colère l'autre jour, mais Luc ne pourra pas soutenir longtemps son mensonge. Le mensonge ne peut rien contre la vérité. Que Noël revienne. Elle parlera, cette fois. Il comprendra, et tout redeviendra clair.
Malgré cet espoir, ses jours sont sans gaieté, et ses nuits sans sommeil. De plus, la nuit elle a peur, une peur qui la laisse grelottante et lui ôte la faculté de raisonner. Tau, parfois relève la tête et grogne sourdement. Il a même aboyé furieusement, l'autre nuit, en se dressant vers la fenêtre,
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comme s'il y avait eu quelqu'un derrière.
L'idée lui vient de transporter son lit dans la chambre de ses parents. Elle l'installe a l'endroit où était le berceau. Là, si près du grenier, les rats font du tapage, jouant et se poursuivant avec des petits cris; mais de ceux-là elle sait qu'elle n'a rien à craindre, pas plus que des araignées aux longues pat les qui sortent elle ne sait d'où, attirées par la lueur de la veilleuse. A les voir aller et venir sur le mur, elle se sent moins seule. L'une d'elle, couleur de sable, très grosse et à pattes courtes, loge dans l'encoignure de la porte comme pour en surveiller l'entrée.
Lorsqu'au matin Eglantine ouvre cette porte, elle prend bien garde de la déranger. Son logis, de même couleur qu'elle, est fait d'un tube ouvert par en bas et pourvu d'une large fenêtre placée bien au milieu.
Et, directement sous cette fenêtre, ainsi qu'un jardin devant une maison, l'araignée a tendu une toile spacieuse et solide qu'elle entretient avec soin, et sur laquelle elle semhle cultiver des mouches. La présence d'Eglantinc ne la gêne guère. Si elle lui parle, elle reste immobile à sa fenêtre, faisant seulement bouger ses gros yeux qui semblent voir partout à la fois. Elle s'absente parfois pendant plusieurs jours. Au
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retour elle fait montre d'une grande activité, nettoyant à fond sa toile, et en réparant soigneusement les déchirures, ainsi qu'une ion ne ménagère qui remet tout en ordre après un voyage. Tou aussi s'en approche, il aboie à petits coups contre elle, comme pour rire. Elle ne se sauve pas, elle sait bien qu'il s'amuse.
En ce troisième dimanche que Noël fait défaut, Eglantine retourne à l'étang. Tou l'accompagne, et rien qu'à la façon dont il muse en route, elle sait que Noël n'est pas là. Arrivée, elle s'émerveille comme tonjours. Jamais l'étang n'est le même. Pour l'instant il semble jouer avec le vent qui le ride au passage en courant du jonc à l'osier. Il garde vers les bords quelques petites places unies et bleues qui lui font comme des yeux gais. Et lorsqu'on son milieu il partage en deux les rides qui le masquent, il a l'air de rire au vent, rien que pour lui montrer la fraîcheur et la pureté de sa bouche.
Eglantine en fait plusieurs fois le tour avant d'aller s'asseoir à sa place habituelle. Toute resserrée sur son tas de fougère, elle attend. Elle attend ainsi jusqu'à la nuit,
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puis, comprenant que Noël ne viendra pas, t i Ite cède à son chagrin. Cependant, tandis que ses larmes coulent, !a voix de mère Clarisse chantonne à son oreille :
Berger, mon doux berger, Où irons-nous promener Par les bois, pur la plaine, Autour du grand château Mets ta cape de laine Et viens dans mon bateau.
C'est à cette même place que mère Clarisse chantait autrefois pour les deux enfants. Ce souvenir arrête les larmes d'Eglantin-e. Elle espère mie autre chanson, mais c'est toujours la même qui revient, comme revient le même bruissement de l'arbre qui l'abrite, comme revient îe même souffle de vent qui la touche au visage, avant d'aller jouer et glisser sur l'eau.
Malgré sa certitude de ne pas voir Noël, elle ne songe pas à regagner sa maison. Son regard ne quitte plus l'étang qui fait une tache claire dans l'ombre. Elle le voit se hausser peu à peu, comme s'il voulait déborder et envahir la sapinière; puis elle comprend que c'est seulement une épaisse vapeur qui monte et le recouvre tout entier.
Mais parce que cette vapeur bouge et se déplace, Egïantine en prend de l'effroi. Elle a beau se dire que c'est encore le vent qui siffle si bizarrement dans les joncs et les osiers, tantôf ici et tantôt là, elle ne parvient pas à surmonter son effroi. Et voici qu'autour d'elle d'autres bruits s'élèvent, des frôlemenls dans les fougères, des courses subites et brèves, des cris aigus qui la font sursauter d'angoisse. Ces bruits, elle les a déjà entendus. Elle n'ignore pas qui les produit. Mais alors elle était avec Noël. Elle voudrait partir, la nuit n'est pas si noire qu'elle ne puisse se diriger entre les arbres. Mais elle est paralysée par la peur. Cette peur, qu'elle croyait avoir laissé au Verger, l'a suivie jusqu'ici et lui serre la nuque comme des doigts durs et froids. Pour lui échapper, elle essaye de penser à Noël, elle essaye de penser à mère Clarisse, mais à peine évoqués ces deux-là s'enfuient, comme pris de peur eux-mêmes.
Longtemps, longtemps, elle tressaille et frémit. Puis le vent cesse de siffler dans les joncs et les osiers, la couverture blanche de l'étang reste immobile et bien bordée, et le silence n'est plus troublé que par le doux balancement des branches qui l'abritent et la bercent lentement. Rassurée un peu, mais
nom*; h MiKiii; ITÏt
toujours incapable do bouger, Eglantine prend son chien à pleins bras et essaye de dormir. Elle y parvient, mais son sommeil est si craintif qu'il lui fait ouvrir les yeux à tout moments. Et chaque fois, à travers la cime des grands arbres elle aperçoit un ciel tout chargé d'étoiles. Sa tranquillité s'en accroît. Une lourdeur l'envahit qui fait sa pensée incertaine. Cependant elle sait qu'elle dort très haut dans l'espace, sous une couverture de dentelle sombre, toute brodée de fleurs d'or très brillantes. Là où elle est, la nuit ne peut l'atteindre puisqu'autour d'elle des milliers et ries milliers de lampes scintillent. Et puis ce souffle chaud sur sa joue, c'est le souffle de Noël.
Il dort auprès d'elle, et leurs bras sont liés de telle sorte que leur réveil seul pourra les délier. Et calme, au-dessus de toute crainte, Eglantine s'enfonce dans un sommeil sur lequel s'étend jusqu'au matin le silence le plus profond...
Soudain Eglantine entend au loin une voix joyeuse et forte qui lance avec autorité :
— Je viens vers vous!
Plus proche, plus faible aussi, une autre voix répond :
— Que voulez-vous?
Le silence, dérangé pour une minute, retombe lourdement. Et bientôt, de divers côtés, d'autres voix fortes ou faibles claironnent joyeusement :
— Je viens vers vousl
— Que voulez-vous?
Puis c'est un bruit monotone et assourdi qui se rapproche. On dirait le roulement léger d'un tambour d'enfant qui ne peut plus s'arrêter.
Ramplanplan, ramplanplan, ramplanpîan.
Cela s'approche si près que Tou fait un mouvement qui l'arrache des bras d'Eglantine et la réveille. Le haut toit, fait d'une dentelle sombre qu'elle aperçoit tout d'abord, ne l'étonné pas. Elle se croit toujours dans l'espace. Il faut le froid et l'humidité dont ses vêtements sont imprégnés pour la tirer entièrement du sommeil. Elle sait alors que les appels joyeux viennent des coqs d'alentour annonçant la venue du soleil, et que le roulement de tambour vient des pintades cherchant la vie auprès de l'étang, et qui, parce que le chien les inquiète font sans arrêt :
DOUCIÏ LUMIÈRE 121
Crac-et-rac, crac-et-rac, crac-et-rac.
En celle fin d'octobre, il fait beau comme au printemps. Louis Pied Bnt a repris ses promenades avec Eglantine jusqu'à la maison de Marguerite Dupré. Tou les accompagne, car depuis la mort de mère Clarisse il passe ses journées chez le tailleur où il fait la joie des enfants. Ce soir Louis Pied Bot parle de Noël, qui est revenu chez ses parents en attendant son départ pour l'Algérie, où il doit aller faire son service militaire. Aussi, lorsque, en le quittant, Eglanline aperçoit un homme couché sous le grand sapin qui touche au jardin des Dupré, se dirige- t-elle aussitôt vers lui. Non, ce c'est pas Noël, c'est Luc. Elle le reconnaît, avant même d'être auprès de lui. Il est là, couché sur le dos, les bras en croix, le col de sa chemise largement ouvert et montrant sa poitrine. Ses lèvres sont serrées sur ses dents, et les plis qui encadrent son front semblent plus creux encore. II paraît souffrir et attendre un secours qui ne vient pas,
Eglantine se penche sur lui et demande, presque suppliante :
— Luc, ne direz-vous pas la vérité à Noël?
11 la regarde de ses yeux de glace et répond :
— Plutôt que de me faire haïr de mon frère, j'aimerais mieux le savoir mort.
Eglantine frissonne profondement. Mort, Noël? Le temps d'une seconde, elle le voit étendu, sans vie, et c'est une violence inconnue d'elle qui la fait se pencher davantage sur Luc. Elle regarde fixement son col ouvert tandis qu'une fureur gronde en elle.
C'est lui qui mourra)
Si elle avait une arme, elle le frapperait tout de suite. Elle l'ôterait de son chemin comme elle ôte le fumier qui se forme chaque hiver devant sa maison. Mais juste à ce moment une aiguille de sapin sèche et fourchue tomhe d'aplomh et reste fichée dans l'ouverture du col de Luc, Et Douce, se baisse tout à fait, retire l'aiguille sèche, la jette au loin et s'éloigne.
Ce matin Eglantine est comme étourdie de peine. Noël n'est pas venu au Verger pendant son séjour à Bléroux, et elle sait qu'il doit partir aujourd'hui même, quinze novembre. Toute la nuit elle a espéré, prêtant l'oreille aux bruits du dehors, mais elle n'entendait que le raffut des rats dans le grenier proche. A quoi pouvaient-ils doue jouer? Aux boules, on aurait dit. Et ces cris, qui éclataient comme des rires ! Jamais non plus elle n'avait vu tant d'araignées.
Elles se groupaient, comme pour parler en secret, puis se séparaient et disparaissaient pour revenir plus nombreuses encore. Tout en pensant à ces choses, Eglantine s'apprête pour aller à son travail. Elle est sans courage et sans force. Elle tourne dans la chambre, regarde chaque objet comme si elle le retrouvait après une longue absence. Elle touche tous les bibelots qui sont sur la commode, et retourne le cadre pour lire ce
DOUCE LliMIKKK
qui est écrit derrière. Elle cherche une chose qui lui manque et ne sait pas laquelle. Elle entre même dans le grenier. Le bruit qu'elle a entendu l'intrigue. Que pouvaientils bien rouler ainsi ces rats ? Elle ne voit rien par terre. Tout est rangé, sans doute, et mis en place pour les jeux de la nuit profil aine. Elle dérange des caisses, et arrive à son berceau que rien ne protège. Elle ne l'a jamais bien vu, ce berceau. Elle sait seulement qu'il est d'osier clair. Une curiosité lui vient de mieux le connaître.
Lorsqu'elle le touche pour l'amener au jour, un rat énorme en sort, qui saute tranquillement à terre, et reste à quelques pas.
C'est une mère, une bête jeune et magnifique an poil lisse et presque doré. Eglantine ne pense plus à déranger le berceau.
Elle écarte seulement le tas de paille bâchée, d'où la bête est sortie, et sous laquelle s'agitent quatre petits au museau gourmand et au poil doré connue celui de leur mère. Elle les recouvre soigneusement, et dit tout haut :
— Ce berceau ne servir a-t-il donc qu'aux rats?
A peine si elle-même y a dormi. Chez mère Clarisse, son berceau fut fait de deux chaises bordées de planches.
DOUCE I.UMIÉniv 125
Revenue dans la chambre, Eglanline s'aperçoit que l'araignée couleur de sable n'est plus dans sa maison, (-'est vrai, elle était partie ces temps derniers, Eglantine l'avait oubliée; mais, après tant de jours, elle pense bien qu'elle ne la reverra plus. Il lui en vient une tristesse, comme de la perte d'une compagne. Dans l'encoignure, le tube est affaissé, la toile est déchirée, et le tout ne forme plus qu'une chose légère qui se soulève et s'agite au moindre souffle comme un signe d'adieu.
Dehors le ciel est pur et annonce une journée de gel. Hier déjà le froic! était vif comme en hiver. A tourner sans but dans la maison, Eglantine s'est mise en retard pour son travail, et maintenant elle se hâte. Mais Tou, au lieu du chemin habituel, prend celui de l'étang. Il va, le nez levé, comme tiré en avant. Il essaye môme de courir.
Eglantine sait ce que cela veut dire. Elle 3e suit, le cœur tout en désordre, et autant que lui incapable de courir. Une gaieté soudaine lui vient et lui l'ail tout oublier. Elle ne sait même plus qu'elle esl dans la sapinière. Elle ni arche dans un chemin large et clair où nul obstacle ne lui cache le but qui est plus brillant que le soleil matinal. Mais alors, pourquoi donc ces larmes chaudes qui mis-
sellent sans arrêt sur son visage? Elle est sans chagrin pourtant. De plus, mère Clarisse doit l'accompagner, puisqu'elle entend sa voix chevrotante :
Qu'avez-vous donc la belle
Qu'avez-voas à pleurer?
Ah! Si je pleure,
C'est la tendresse
De trop aimer
Mon aimable berger.
Noël est là. Il la regarde venir. Eglantîne voit qu'il est sans colère. Elle voit aussi ses joues creuses, ses yeux bizarrement agrandis, ses prunelles déteintes, et cette pose rigide qui le rend si lointain. D'un seul coup sa gaieté s'envole, et c'est avec une sorte d'épouvante qu'elle s'arrête devant lui. Mais ses jambes sont faibles, et il lui faut s'appuyer au vieux saule qui lui tend son dos bossu et rugueux.
Noël se rapproche et dit tout de suite r
— Je t'aimais trop, vois-tu!
Sa voix affaiblie et sans nuance augmente l'épouvante d'Eglantine.
Il reprend :
— Toutes ces vilaines choses que l'on m'a rapportées sur toi, je les aurais ou-
«OlICtî LUMIÈBE 127
bHécs — les gens sont si méchants I — mais cela, je ne le peux pas.
II répète plus b;is :
— Non, je ne [e peux pas,
Tou se glisse entre eux, il touche leurs vêlements d'une patte maladroite et g émit doucement. Un autre gémissement sort du vieux saule, un gémissement rude et sourd, et c'est comme s'il disait à Tou :
— Eioigne-toi, vieux chien! Ta place, entre ces deux-là, est prise par Je mensonge. Les chiens ne connaissent pas le mensonge.
Ils ne savent pas qu'il est plus fort que la vérité. Ne le vois-tu pas tourner autour des deux que tu aimes, et les enserrer dans un filet aux mailles si fortes que ni l'un ni l'autre ne pourra les rompre? Et toi, vieux chien, prends garde! Parce que tu aimes trop, le mal le guette. I] ne faut pas aimer trop, Prends garde! je te dis, voici que le mal vient à £oi.
Noël dit encore :
— Je n'ai pas pu partir sans te revoir.
Il lui met la main sur la tête, respire péniblement et répète comme pour lui seul :
— Sans le revoir.
Brusquement elle s'accroche à lui et parle enfin :
— Ecoule, écoute je vais te dire!
Mais les larmes lui ôleut la parole. Elle tord, elle ploie son jeune corps. Elle veut retenir Noël qui cherche à se dégager :
— Ecoute, écoute, Luc a menti!
Les larmes l'étouffent. Accrochée des deux mains aux vêtements de Noël, son visage tendu vers lui, elle implore, elle supplie de toute la détresse de ses trop grands yeux :
— Ecoute, écoute, Noëîl Tendrement, longuement, comme l'autre
fois, elle reçoit un baiser sur le front. Et Noël s'enfuit tandis qu'à travers les grands sapins, une voix pure et désolée le poursuit :
— Ecoute, écoute...
Noël est parti, parti pour la vie. Son intuition de toutes choses le dit clairement à Eglantine. Le corps infléchi comme si elle allait tomher, elle regarde une forme presque indécise déjà et qui décroît rapidement.
Une affreuse douleur lui broie la nuque et le front. Toujours penchée, elle ne voit plus la forme rapide, mais elle entend ie craquement des branchettes foulées. Cela
résonne comme de légers cris dans l'air de ce matin glacé. Puis plus rien.
Autour d'elle, un calme se fait, comme si la sapinière s'arrêtait de vivre dans la crainte de la voir mourir.
La douleur de sa tète augmente. C'est une langue de feu qui va de sa n tique à son front en léchant ses joues qu'elle rougit jusqu'à la brûlure. Cette langue de feu, elle la voit s'étirer. Est-ce qu'elle ne va pas s'éteindre? Non, elle grandit au contraire, et touche, les yeux qu'elle va brûler. Mais l'éiang est là, miroitant au pied du vieux saule. Et tout de suite Eglantine plonge.
Elle n'a que ce moyen de faire cesser le feu qui s'est allumé dans sa ièt<î. Remontée à la surface, elle nage, le feu est moins vif. Deux plongées eneore, et le feu est éteint. Elle nage de nouveau, et sa pensée, qui s'était éloignée, revient tranquillement reprendre sa place.
Noël est parti. Que faire sans lui? Il serait bon de mourir, aujourd'hui, dans cette eau froide et de dormir pour toujours, étendue parmi ces herbes qui se courbent devant elle. Mais comment pourrait-elle mourir ici? Les herbes elles-mêmes ne sauraient la retenir. Noël ne lui a-t-iî pas appris à les maîtriser? Noël, toujours Noël!
uiir-in: LUMIÈRE g
OOrCE LUMIÈRE
Jamais plus l'étang ne les verra nager côte à côte, leurs mains se touchant. Que de fois ils en ont fait ainsi le tour. Elle ferme les yeux, avec l'espoir de toucher une main chaude et ferme. Mais ce qu'elle touche est dur et froid. Ce sont des petits glaçons qui se forment un peu partout et qu'elle disperse au passage. Oui, il ferait bon mourir aujourd'hui. Elle ouvre ses grands yeux.
Elle veut regarder la mort en face. Son imagination, jamais à court, la lui montre venant à elle, vêtue d'un ample manteau de velours blanc et riant de toutes ses dents.
Voici l'endroit où son père s'est noyé.
Elle regarde l'inextricable fouillis de roseaux entremêlés. Ahl II avait bien choisi sa place! Et, pour la première fois, elle parle à ce père qu'elle n"a pas connu :
— ■ Ecoutez, écoutez père! Recevez-moi.
Ainsi que vous, je ne veux pas vivre.
Et les yeux fermés, les bras repliés et les pieds joints, elle se laisse couler.
Mais quelqu'un l'a saisie à l'épaule et la ramène à la surface. C'est sûrement son père qui ne veut pas d'elle. Il est heureux auprès de sa femme. Ne l'a-t-il pas déjà préférée à son enfant? Allons, elle nagera encore, elle nagera jusqu'à ce que le froid de l'eau ait gagné son cœur. D'une brasse, elle
douce r.UMiÈïu: 131
s'éloigne de ces roseaux où personne ne l'attend, lorsqu'un fort clapotement attire son attention. Une chose noire se débat juste à l'endroit qu'elle vient de quitter.
Un cri angoissé court sur l'étang.
— Oh! Tou qui se noie!
Elle sait maintenant qui l'a saisie à l*épaule. Celui-là seul l'aime, et voilà que les herbes l'ont happé et veulent le garder.
Elle plonge, l'arrache aux herbes et regagne avec lui le bord. Le vieux chien tremble affreusement. A peine s'il peut se tenir sur ses pattes. Eglantine presse l'épaisse toison noire pour en faire couler l'eau; puis elle encourage son chien à la marche :
— Viens vite, il fait froid et la maison est loin!
Elle l'entraîne par le collier, le soulève à moitié pour l'aider à courir, mais il tousse et s'arrête à tout instant pour rejeter la gorgée d'eau qui l'étouffé. Elle le gourmande un peu :
— Vite, vite mon chien 1 Tu vas prendre froid. Vite, allons! Vois, la moitié du chemin est déjà faite.
Tou le sait que la moitié du chemin est déjà faite. Il aperçoit là-bas la grille du potager. II sait aussi qu'il lui faudra passer devant, puisqu'on ne peut pas l'ouvrir, et
prendre à gauche ce mauvais sentier plein de ronces qui longe la haie d'aubépine et tourne dans le chemin pierreux qui mène à la barrière d'entrée. Pourra-t-îl aller jusque-là? Il n'en peut pins. Il tremble trop.
— Vite, vite mon chien I Ne t'arrête pas!
Non, jamais il n'arrivera, malgré l'aide de sa gentille maîtresse. A bout de forces, il trébuche soudain et tombe sur le flanc.
Eglantine s'arrête pour tordre le bas de sa jupe que l'eau alourdit, et qui entrave sa marche. Puis, dans un gros effort, elle soulève son chien et l'emporte dans ses bras. Qu'il est lourd, qu'il est lourd, le cher Toul Pourra-t-elle le porter jusqu'au Verger? Elle aussi voit la grille tout éclairée de soleil et qui semble lui crier « Courage ».
Elle va avec la conviction que si elle s'arrête encore c'en est fait de son chien. Elle va, elle va, son souffle se raccourcit et se fait bruyant. L'eau restée dans ses cheveux lui coule sur le front, mouille ses paupières et obscurcit sa vue. Elle va. Mais mon Dieu qu'il est lourd, son chien.
Pour voir ce qui peut faire tort à son prochain, il y aura toujours des yeux ouverts, même dans la nuit la plus sombre.
Mais dans ce matin clair, personne ne verra cette frêle jeune fille, épuisée d'angoisse et
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de chagrin, porter dans ses bras !e seul ami qui lui reste et qui va mourir.
Ton a houle d'être ainsi porté. Il ferme les yeux, sans doute, pour ne plus voir que le frais visage qu'il chérit est devenu couleur de feu. Il secoue ses oreilles, sans doute pour en faire tomber le bruit de cette respiration courte et sifflante qui sort de cette jolie houche ouverte.
Qu'il est lourd, qu'il est lourd, aujourd'hui, le petit frère!
Eglanline arrive enfin, dépose son fardeau près du foyer où finit de brûler une souche. Elle jette sur cette souche des branches de sapin qui pétillent et font une llanune odorante et claire. Une épaisse huée s'élève tout de suite de la toison noire, et bientôt le chien tout entier fume comme s'il allait lui-même flamber. Eglantine le bouchonne, le sèche avec des torchons rugueux.
Elle le tourne et retourne comme elle ferait d'un tout petit enfant. Elle frotte, à en enlever le poil, ses pattes de derrière, raides et droites qui font penser à deux mâts qu'une tempête couche et redresse, tandis que les pattes de devant s'abaissent et se heurtent comme des mains mortes. Ton, incapable de faire un mouvement de luimême, la regarde. Elle sait ce que veut dire
ce regard-là. Ne l'a-t-elle pas vu à mère Clarisse, à l'heure de son départ définitif '! Elle espère quand même, et offre à son chien du lait chaud plein son écuelle.
Non, Tou ne boira pas le lait. Il étouffe et il tremble plus encore que lorsque sa fourrure était mouillée. Il a eu trop froid. L'eau de l'étang l'a glacé au dedans comme au dehors. Eglantine le supplie en vain. Elle lui caresse le museau, lui essuie les yeux d'où semblent couler des larmes. Elle évite ce regard qui suit tous ses gestes. Elle pense seulement à retenir la vie qui veut s'échapper, de son chien. Son appel habituel monte comme une prière :
— Ecoute! écoute!
Tou a encore la force de lécher la main qui reste à sa portée. Il cesse peu à peu de trembler et l'espoir revient à Eglantine. Penchée sur lui, elle crie presque :
■ — Ecoute, écoute petit frère)
Il essaye de relever la tête, fait un mouvement comme s'il allait se mettre debout, et retombe lourdement, les yeux à jamais fermés sur le visage de celle qu'il a tant aimée.
C'est au tour d'Eglantine de trembler. Ses mains, devenues maladroites, cherchent la place du cœur de cet ami si cher.
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Agenouillée, elle écoute et palpe; mais ce beau cœur de chien est devenu muet comme les yeux de bonté sont devenus aveugles.
Le front bas, elle le regarde, maintenant.
Assise sur ses talons, les mains pendantes et ouvertes, comme pour montrer qu'elle n'a plus rien à donner puisqu'on lui a tout pris, elle reste là, immobile. Ses paupières seulement battent parce que ses tempes s'échauffent, comme si dans sa tête le feu allait renaître. Elle ne s'aperçoit pas que ses vêtements fument, comme a fumé la fourrure de Tou. Elle ne voit pas la buée qui l'entoure, monte et s'étend dans la pièce ainsi qu'un nuage gris. Elle ne sait pas que sa chevelure mouillée exhale avec force son parfum mystérieux, ce parfum des fées de Bléroux. Elle n'a d'attention que pour un bruit étrange qui lui paraît tantôt près et tantôt loin. On dirait un grelot fêlé qui sonne quelque part, dans la maison.
Cela cogne parfois très fort à ses oreilles et s'arrête brusquement. A chaque arrêt, il lui semble que sa poitrine se vide de son coeur et de tout ce qui fait son souffle. Sa bouche alors s'ouvre comme pour une nausée et son corps vacille ; puis le grelot revient et tout recommence.
Le jour s'en est allé, le feu s'est éteint, la souche n'est plus qu'un petit tas de cendres fines et blanches que des vents-coulis soulèvent et emportent vers le haut de la cheminée. Eglantine, avec une lenteur qui ne lui est pas coutumière, se redresse. Elle repousse les lourds chenets de fer et s'étend sur la plaque du foyer restée chaude. Et là, le visage tourné vers son chien, le c«eur fermé au regret comme à l'espoir, le corps brisé et la pensée inerte, elle replie un coude sous sa tête et s'endort enfin.
Au jour elle est debout, avec ira visage rigide où se marque, au front lisse, nn pli qui rapproche les fins sourcils. Elle a, de plus, un regard tourné en dedans, que rien ne détourne, pas même le museau de Tou tendu comme pour quêter une dernière caresse.
Ce qu'elle voit, c'est sa douleur, une douleur qui ne l'a pas quittée un instant, même pendant son sommeil. Cette douleur, elle le sait, la suivra partout et ne finira qu'avec sa propre vie. Elle ose la regarder en face, ainsi qu'elle a regardé la mort du milieu de l'étang. Oh! comme la mort était
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plus belle dans son m a nteau de velours blanc.
Elle rallume le feu, prend un peu de nourriture, et la bêche en main commence de creuser la fosse où dormira pour toujours l'ami fidèle. Sa place est auprès de la barrière d'entrée, l'endroit où il se plaisait à rester de longues heures au soleil, depuis qu'il était vieux. La tombe fermée et encadrée de quelques pierres, elle plante au beau milieu, un jeune sapin qui poussait tout seul au bord de la baie d'aubépine.
Dans cette seule journée d'hier, Eglantine a vécu un temps considérable. Elle se sent vieille, très vieille, avec une lassitude qui l'empêche de fixer sa pensée sur des choses nécessaires et qu'il faut faire sans tarder. Ah! oui, elle se souvient. C'est aujourd'hui le mariage d'une cousine des Barray, et il lui faut aller sans faute chanter à la messe qui doit être une grand'messe.
Cette vieillesse, qui l'accahle, fait de nouveau s'égarer sa pensée. Des choses et des choses tournent et roulent dans sa tête sans qu'elle puisse les mettre en ordre. Hier se mêle à demain, et tous les projets d'avenir que Noël a faits s'enfoncent dans le passé comme s'ils avaient été réellement vécus.
Ah! comme il y a longtemps que Noël et Ton ne sont plus là. Si longtemps qu'elle ne sait plus, car dans sa mémoire il y a déjà sur eux comme un voile d'oubli. Mais qu'at-elle donc fait depuis? Rien, il lui semble.
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Elle s'en inquiète. Des réminiscences de contes de fées lui reviennent. Aurait-elle dormi ainsi que la lieile au Bois, pendant des semaines, des mois, des années? Cependant elie se souvient que la plaque du foyer, malgré sa bonne chaleur, n'a cessé de lui meurtrir les côtes, et qu'elle n'a pas trouvé ià un sommeil très profond. Troublée, elle sort du Verger pour voir si quelque chose a changé au loin. Et, tout aussitôt, elle aperçoit Marguerite, déjà parée, qui lui fait signe de se hâter pour la messe. Elle se moque un peu d'elle-même et rentre vile pour mettre sa robe des dimanches.
Dans la sapinière les arbres bruissent fortement dans l'air froid, et des cris d'oiseaux viennent de l'étang. Elle a envie d'aller voir les canards aux riches couleurs qui ne font que passer. Ils n'étaient pas là hier, et n'y seront plus demain. Mais eile entend sonner le premier avertissement de la messe, et elle repousse son désir, ainsi qu'elle ferait de cailloux encombrant son chemin.
Devant la maison de la mariée, des couples en grande toilette sont entourés de tous les gamins du village. Des hommes rient, parient haut et disent des plaisanteries aux jeunes tilles en âge d'être mariées.
Luc, monté sur une échelle, dispose audessus de la porte de grandes initiales garnies de roses et de jasmin. C'est joli, ces lettres fleuries, Eglantine s'arrête pour les regarder. Aussitôt, du haut de son échelle, Luc, moqueur et dur, lui lance par-dessus l'épaule :
— Ce n'est pas de sitôt que vos initiales seront en fleurs comme celles-ci, hein?
Eglantine Lumière!
Elle s'éloigne sans répondre. Les rires qu'elle entend la blessent. Elle ressent davantage la raideur de ses membres. C'est sa vieillesse sans doute qui lui rend la tête si faible et les reins si douloureux. Pourquoi Luc se moque-t-il?
A l'église elle trouve Mlle Charmes faisant des recommandations à une dizaine de petites filles groupées devant l'harmonium. Toutes ont regardé la jeune fille à son entrée, et Mlle Charmes est venue à elle, l'air inquiet, demandant :
— Pourrez-vous chanter, Eglantine?
Mais oui, elle pourra chanter. Elle
s'étonne de tous ces regards fixés sur elle.
Jusqu'à Louis Pied Bot qui a l'air de ne pas la reconnaître. Elle prend sa place habituelle, à droite de l'instrument, s'y accoude, et, son cahier en mains, elle attend les pre-
miers accords du chaul triomphal qui doit saluer les jeunes époux à leur entrée.
lis viennent, ces accords, en même temps que le bruit îles pas mesurés sur les marches de l'église. EL la voix d'Eglantine s'élève. Elle vs'élève, pure, vaste et si dominante que, une à une, les peîifes filles se taisent. Louis Pied Rot se tait aussi; et il ne reste plus pour accompagner cette voix de miracle, que les sons grêles et comme étouffés de l'harmonium.
Egiantine, qui n'a jamais donné que la moitié de sa voix, la donne aujourd'hui tout entière. Des gens chuchotent, se retournent et cherchent à voir la chanteuse qui se trouve cachée par un pilier. Elle n'entend ni ne sait rien. Sait-elle seulement qu'elle chante? Mlle Charmes la voit de profil. Elle admire cette pâleur qui s'éclaire graduellement et va devenir cette sorte de nacre qu'elle connaît bien, et qui va s'étendre sur tout ce visage qui n'a pas encore dix-huit ans.
La messe se poursuit, fervente et solennelle, Louis Pied Bot a repris de l'assurance, les petites filles l'ont suivi, et leurs voix réunies font encore valoir celle d'Eglantine. Appuyée à l'harmonium plus qu'elle ne le devrait, elle semble toujours
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absente. Les longues franges de ses paupières, remontées vers le front, agrandissent encore ses yeux dont le regard ne quitte guère le haut vitrail où Joseph et Marie s'en vont sous les grands palmiers.
Elle songe qu'il y a bien longtemps, elle était aussi avec Noël dans ce pays de ciel bleu. Cette femme, assise sur te petit âne gris, c'est elle-même. Et cet homme, qui marche tête baissée et les épaules lasses, c'est Noël.
Mlle Charmes n'est pas surprise de cette voix qu'Eglantine livre enfin. Ne Pavait-elle pas entendue déjà, quelques jours après la mort de mère Clarisse? Ce soir-là, se croyant seule à l'église, la Jeune fille avait fait résonner les mauvaises noies de l'harmonium pour un Requiem. Certes, sa voix n'avait pas eu l'ampleur d'aujourd'hui, mais elle était si nuancée et disait si clairement sa peine, que Mlle Charmes était restée dans l'ombre, sans oser révéler sa présence. Maintenant elle comprenait qu'une vocation entraînait Eglantine Lumière, qu'elle était faite pour chanter, et qu'elle chanterait quoi qu'il arrive.
Et dans le retroussîs méprisant de sa lèvre, on aurait pu lire, à coup sûr :
« Noël Barray, vous n'êtes qu'un sot! »
Des jours et des jours viennent de passer. L'année nouvelle est déjà commencée, et Eglantine se prépare à quitter Bléroux.
Au retour de la messe de mariage, sur la route où elle traînait les pieds autant qu'autrefois son grand-père, elle avait dit à Marguerite Dupré la mort de son chien et avoué sa terreur de passer la nuit seui«, au Verger. Les parents de Marguerite, heureux d'obliger leur jeune voisine, s'étaient empressés de lui offrir une chambre en attendant qu'elle se fût procuré un autre chien. Après quelques jours, ils avaient dû la garder tout à fait. La faiblesse dont elle se plaignait s'était aggravée au point qu'il ne lui était plus possible de marcher, même en traînant les pieds. De plus, son estomac refusait toute nourri' .-re, et le sommeil l'avait abandonnée. Grâce aux soins dévoués de Marguerite et de sa mère elle avait cependant assez vite retrouvé ses forces. Et si, le dimanche, elle ne faisait plus enten-
dre sa voix aux offices, elle avait repris ses affectueuses visites à Mlle Charmes,
Depuis plus de vingt ans, qu'elle enseigne à Bléroux, Mlle Charmes sait bien des choses sur les gens. Elle a des yeux qui voient très clair et des oreilles qui n'entendent pas moins. Aujourd'hui, pour des raisons qu'elle ne dit pas, elle s'informe des projets d'avenir d'Eglantine Lumière. La jeune fille n'a aucun projet. Elle continuera de travailler chez le tailleur, et s'occupera du Verger, ainsi que le faisait mère Clarisse. Et cela jusqu'à la fin de sa vie, puisque Noël est parti pour toujours.
Mlle Charmes interroge avec détours et précautions :
— Dites-moi, Eglantine, vous connaissez le secret de Luc?
La jeune fille fait oui de la tète.
— Avez- vous confié ce secret à Noël?
Eglantine rougit, comme prise en faute.
Non, elle ne l'a pas confié.
Mlle Charmes a un mouvement de révolte :
— Comment! Mais c'est la Plaie qui vous
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rêt, que Luc a dit comme elle! N'avez-vous pas comprit qu'il ne permettra jamais qu'on enlève tle la ferme une seule tête de bétail?
Egiantine La regarde tranquillement :
Si, elle a compris cela depuis longtemps.
— Et vous ne l'avez pas fait comprendre à Noël?
Egiantine fait non de la tête.
Mlle Charmes prend un ton de reproche:
— Voyons, Egiantine, vous n'avez que ce moyen pour vous défendre. Il vous faut l'employer. Une simple allusion par lettre mettra Noël sur ses gardes, et dans quelques mois, il aura dégagé la vérité du mensonge.
Egiantine relève ses longues paupières pour répondre :
— Noël aurait trop de chagrin s'il devait mépriser son frère.
Elle ajoute, la voix plus ferme :
— Et puis, j'ai promis à Luc.
Mlle Charmes lève les liras comme devant une chose inimaginable :
— D'où sortez-vous donc, Egiantine?
Vous êtes d'un modèle inconnu parmi nous.
Elle regarde une fois de plus la jeune fille dont le visage a perdu tout éclat depuis le départ de Noël. Elle regarde inten-
ttOUCE M; M 1ÈRE Ifl
sèment ce visage où la douleur et le sacrifice s 1 unisse ut étroitement. Et, la lèvre retroussée avec une pitié faite d'étonnemcnl et d'un peu de mépris, elle dit, l'air résigné :
— Non, vraiment, vous n'êtes pas de ce monde-ci.
Et comme si elle se sentait responsable de cette créature sans défense et si en dehors des choses de la vie, elle l'engage vivement à quitter le pays :
— Il faut partir, Eglanline. II faut partir, pauvre Douce. Peut-être, ailleurs, rencontrerez-vous des êtres semblables à vousmême.
La chaise rapprochée, elle parle longuement :
— Des (ailleurs? il y en a dans toutes les villes. Le Verger? les parents de Marguerite Dupré s'en chargeront. Ils sont honnêtes et serviables. Et puis Marguerite deviendra sûrement la femme de Louis Pied Bot qui l'aime.
Ces deux-là sont de vrais amis sur lesquels Eglantine peut compter. Quant à elle, Mlle Charmes, elle a une vieille, très vieille cousine à Paris, qui recevra la jeune fille en attendant qu'elle ait trouvé du travail et un logis.
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Dans les grands yeux, dont le regard est devenu incertain, Mlle Charmes aperçoit l'épouvante de ce départ. Elle quitte sa chaise pour en affirmer avec plus de force la nécessité.
Elle marche dans la pièce, et son pas énergique accompagne ses paroles :
— Il faut partir, Eglantine Lumière !
Cens qui vous ont fait du mal sont plus forts que vous. Ils vous détestent, et, de plus, ils ont peur de vous!
Elle Tit soudain, et son rire est inquiétant comme un éclat de colère; puis cela devient un ricanement lorsqu'elle poursuit:
— Ils sont là toute une famille à l'abri du besoin. Ils ont des terres, des bois, des prés, ils ont du blé plein leur grenier, de la paille et du foin plein leur grange. Us ont vingt chevaux à l'écurie, cinquante vaches à l'étàble et cinq cents moutons dans la bergerie. Pour garder tout cela, ils ont des chiens féroces. Et cependant, voyezles, ils tremblent à l'idée qu'une jeune alouette, qui ne pense qu'à chanter au plus haut de l'air, pourrait leur prendre quelques grains de mil pour se nourrir!
Elle rit encore, durement, insolemment, comme si elle jetait à la figure de quelqu'un une rancune longtemps dissimulée.
Marguerite et Louis, arrivés ensemble, restaient dans l'ouverture de la porte sans oser entrer, ne sachant de quoi il s'agissait, et tout surpris de la violence de Mlle Charmes, Elle les voit, les fait entrer, les conduit devant Eglantine, et, la voix plus calme ;
— Dites-lui, vous deux, qu'il faut absolument qu'elle parte! Faites-lui comprendre qu'il n'y a plus de place pour elle à Bléroux!
Marguerite Dupré voudrait garder son amie auprès d'elle, mais Louis Pied Bol conseille aussi le départ. A son tour, il parle. Il parle doucement, affectueusement, et ce qu'il dit ramène à lui un regard qui s'éclaire, prend confiance, et cède enfin.
Un grand soupir de contentement s'échappe de la poitrine de Mlle Charmes.
Elle relève orgueilleusement la tête. Et, avec un geste de dédain vers la ferme, elle dit :
■ — Ils l'ont mesurée à leur aune! mais elle a une autre mesure.
Les adieux à ceux qu'elle aime ont été faits la veille. Le tailleur et son frère ont
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porté à la gare, une petite malle. Et ce matin, par un vent humide qui ronfle, tourne cl soulève les cailloux de la route, Eglantiue Lumière s'en va. Elle part de Bléroux seule, et la tête haute, ainsi que le lui a conseillé Mlle Charmes. Des gens sortent de leur maison pour lui souhaiter bon voyage. A peine si elle les entend. Elle a pour chacun d'eux le même sourire qui remercie, et le même mot qui laisse prévoir son retour. En approchant de ta ferme elle aperçoit Luc qui se hâte de rentrer comme pour l'éviter. Devant la porte il ne reste que la Plate. Qu'elle est grande, et maigre, et hardie! Sur son visage Eglantine ht sa ruse et sa ténacité. Que Luc doit être malheureux sous sa domination. Cette pensée ne l'attriste pas. Où eut-elle pris de la pitié pour ce méchant, qui lui avait fait à l'âme une plaie si envenimée qu'elle ne devait jamais guérir. Et ce fut comme si elle rendait un soufflet lorsqu'elle dit en elle-même :
« Oh! Luc, vous non plus n'êtes pas près de voir vos initiales fleuries! Celle qui est là, et qui guette mon départ, ne lâchera pas de sitôt la corde qu'elle vous a mis au pied. s Elle avance sans cesser de regarder la Plate qui la dévisage de ses yeux trop noirs, et qui répond à son sourire par un
rire qui élargit encore une bouche dé surèe où il manque des dcnls,
A peine passée Eglantine l'excuse :
— Ah! celle-là aussi aime trop, sans doute, il faut lui pardonner.
Et sans plus regarder en arrière elle prend le tournant qui mène à la gare. De ce côté, elle est sûre de ne rencontrer personne, puisqu'il n'y a pas de maison. Elle s'arrête sur le pont pour regarder la rivière dont on ne voit plus les rives et qui est devenue aussi large qu'un fleuve. Cette rivière, elle l'a vue plus large encore, et si haute qu'elle effaçait les saules. Mais jamais elle ne l'a vue si embourbée. Elle songe à certains hivers tout blancs où l'eau durcie par le gel faisait sa joie et celte de tous les enfants de Bléroux. Aujourd'hui l'hiver est sans neige, ni glace, fait seulement de vent et de nuages sombres se chevauchant et roulant si bas qu'ils semblent prêts à se mêler à la plaine bourbeuse.
Des rafales rebroussent la nappe d'eau sale, et tentent d'entraver sa course. Elle reflue sous ia violence de l'attaque. Elle se hausse, lutte et tourbillonne. Et, redevenue la plus forte, elle passe, tumultueuse, et plus rapide encore, pressée, dirait-on, de dégager ces prés où poussera bientôt une
herbe haute, ver le et toute lied ri p. Eglantine les revoit, ces prés parsemés de mille fleurs dès que revient le printemps. Elle sait (pie !a rivière redeviendra étroite et claire, que le ciel reviendra s'y mirer, que le soleil y fera briller les cailloux autant que le ventre blanc des petits poissons. Mais elle sait aussi qu'elle ne reverra jamais plus cela. Elle sait que dans sa vie à venir rien ne refleurira, et que toujours passeront sur son cœur des vagues de boue plus épaisses et plus froides encore que celles qui roulent et se heurtent à ses pieds. Accablée, toute à l'angoisse de ce départ, elle quitte enfin le pont.
Et voici que dans cette avenue, où d'énormes platanes jouent avec le vent, et où elle espérait bien ne rencontrer personne, elle voit venir à elle le père de Noël, Il lui prend les mains, les garde sans prononcer une parole. Elle n'emportera pas le son de sa voix, mais toujours, toujours elle se souviendra du regard fait de pitié, de douceur et de regret qu'il attache sur elle.
Une bourrasque, venue d'en haut, fond sur eux, les désunit, les force de se courber, tandis qu'autour d'eux les dernières feuilles s'échappent des arbres et volent en toos sens comme des oiseaux fous.
Cinq années ont passé depuis la vcni d'Eglantine à Paris. Elle a maintenant vingt-trois ans. Elle travaille chez un grand tailleur de l'avenue de l'Opéra et habite un tout petit logement, au troisième et dernier étage d'une maison peu importante, dans une rue étroite et toute proche de l'Eglise Saint-Jaeques-du-Haut-Pas.
C'est dans ce même petit logement que la très vieille cousine de Mlle Charmes l'a accueillie, aimée et gardée auprès d'elle, beaucoup plus longtemps qu'il n'était nécessaire. Avertie des dons précieux de la jeune fille, elle avait mis tout de suite son piano à sa disposition, un piano dont elle ne se servait plus depuis elle ne savait quand, et qui avait fait dire à Eglantine qu'il était le cousin germain de l'harmonium de Bléroux. Mais si, à son grand contentement, Eglantine pouvait faire de la
musique autant qu'elle te désirait; elle s'était vile aperçue qu'elle ne pouvait plus eh un 1er, Sa voix devenait sourde et voilée, et après quelques mois elle s'effaça tout à fa il.
Tout d'abord elle n'en eut pas fie chagrin. A part ses heures de musique et les bonnes causeries de sa vieille amie, elle vivait rlans une sorte de langueur qui la laissait sans ennui comme sans désir d'aucune sorte. Parfois, devant cette indifférence d'elle-même et des autres, elle se demandait si elle était vraiment vivante. Elle s'arrêtait peu à cette pensée. Vivante ou morte, pour elle n'était-ce pas la même chose, puisque le seul être qui pouvait animer sa vie s'était séparé d'elle à .jamais.
Sa santé restait médiocre. A la moindre fatigue elle ressentait cet accablement qu'elle appelait sa vieillesse. Et toujours, elle retrouvait l'impression d'avoir vécu une très longue vie pendant la journée du départ de Noël et de la mort de son chien.
De plus, habituée au grand air, elle supportait mai l'air raréfié de cet atelier de tailleur où vivaient une trentaine d'ouvrières, dans la poussière constante des étoffes et la buée des fers chauds écrasant tout le jour des coutures et des plis mouillés. II
y avait encore les journées sombres d'hiver, où il fallait travailler sous l'éclairage trop vif des lampes. Sa vue, si perçante et si sûre, se brouillait alors, et ses yeux lui faisaient mal comme d'avoir pleuré. Mais, par-dessus tout, il y avait les matins, où, mal réveillée parce que le sommeil s'était fait attendre, elle allait à son travail moitié endormie encore, marchant de travers sur le trottoir, heurtant les passants et se cognant aux becs de gaz, ce qui la réveillait brutalement, et manquait de la jeter à terre. Il lui arriva même d'entrer dans un tas de sable au milieu duquel un homme remuait de la chaux vive. L'homme, d'un revers de main, l'avait écartée et poussée rapidement au bord du trottoir où le ruisseau coulait en plein à cette heure. Il l'avait aidée à laver ses souliers couverts de chaux. Et, l'air moqueur autant que bougon, il l'avait regardée en dessous pour lui dire :
— Vous ne voyez donc pas clair?
Le récit de cette étourderie avait longtemps retenu le rire de la vieille cousine de Mlle Charmes. La journée finie, Eglantinc retrouvait la rapidité de son pas souple pour rentrer au logis où l'attendait une compagne affectueuse et gaie, et un instru-
nient de musique qui lui faisait oublier son mal.
Après trois années d'entente parfaite, la vieille femme était devenue subitement impotente. Et sa famille, en l'enlevant à Eglantine, avait enlevé du même coup le piano, et tout ce qui garnissait le logement. De ce jour, dans la grande ville où tant de gens la coudoyaient, Eglantine Lumière était restée seule, seule, seule.
Aujourd'hui, c'est dimanche. Et comme beaucoup d'ouvrières parisiennes, Eglantine fait la grasse matinée. Elle ne peut dormir cependant. Un bruyant va-et-vient dans l'escalier lui apprend que de nouveaux voisins emménagent à la place des anciens, partis depuis pas mal de temps déjà.
Ces nouveaux voisins lui donnent de l'inquiétude. Comment sont-ils? Les anciens, des gens d'âge mûr, n'étaient guère gênants. Leur porte, toute prêche de la sienne, s'ouvrait et se fermait sans bruit, et la mince cloison qui séparait les deux logements ne laissait passer que de légers heurts de meubles et des mots assourdis. Lorsqu'elle ren-
contrait le couple, l'homme levait poliment son chapeau et la femme avait un mouvement de tête aimable. Jamais elle ne leur avait parlé. Elle ignorait même leur nom.
Malgré cela, elle se sentait en sécurité auprès d'eux, comme s'ils eussent été des amis. Comment seront les autres?
Le bruit augmente sur le palier et se Tépand dans le logement. Des clincs font vibrer la cloison. Les déménageurs se hèlent, plaisantent et rient, tandis qu'une voix calme, au timbre agréable, les guide et tes encourage.
Eglantîne s'amuse à reconnaître les bruits : des chaises que l'on traîne, une table que l'on pousse, une armoire que Von cale et un buffet dont on rajuste les tiroirs. Cela dure toute la matinée. Puis, des remerciements sont échangés, et les déménageurs s'en vont. C'est fini. Cependant Eglantîne écoule encore, elle n'a pas entendu la porte voisine se fermer. Elle a entendu au contraire une fenêtre s'ouvrir et la voix calme parler à quelqu'un dans la rue. Non, ce n'est pas fini. Voici que des pas pesants el mal assurés montent l'escalier. Voici que sur le palier on dépose un meuble qui doit être très lourd. Il y a un temps de repos, pendant lequel un homme souffle bruyam-
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ment, puis le meuble commence à rouler.
Il roule lentement, fait trépider le parquet, recule, avance, et enfin se fixe. Il y a alors des piétinements, des froissements de toile, des chutes de courroies, puis le claquement léger d'uiieouverelequel*o]isoulève;et, tout de suite, une gamme rapide et sonore traverse le mur et fait se dresser Eglantine qui reconnaît ie son d'un harmonium.
Quelques accords suivent la gamme. Un tapotement fait résonner avec insistance une note grave. Et, le couvercle rahattu, la voix calme s'anime, comme satisfaite. Cette fois, derrière les déménageurs, la porte s'est fermée.
Midi vient de sonner par la ville. Malgré cela Egîantine reste assise sur son lit, toute son attention fixée sur le logement d'àeôté. Ce qu'elle entend maintenant c'est un pas incertain et lent qui va d'une pièce à l'autre. C'est un ronronnement, comme pourrait en faire la voix basse d'un homme discutant avec lui-même. C'est encore un arrêt brusque, avec la pointe d'un pied qui frappe nerveusement le parquet. Ce pas devient vif, un tabouret fait une glissade, et de nouveau ce sont des gammes, des gammes et encore des gammes, si légères, si rapides, qu'elles ne semblent pas le fait
de doigts humains. Enfin le prélude d'un chant triste, et c'est le silence.
De sa séparation avec la vieille cousine de Mlle Charmes, Eglantine a gardé un ennui sans bornes. L'impossibilité de faire de la musique, jointe à la perte d'une société aimable, est une peine qui s'appuie à l'ancienne pour l'augmenter et faire, d'une jeune fille intelligente et tendre, une créature solitaire et ne vivant que de mauvais souvenirs. Lorsqu'à l'atelier ses compagnes racontent leurs sorties du dimanche, les promenades en bandes joyeuses par la campagne où l'on s'amuse tant, où l'on respire de l'air pur pour toute la semaine, et où l'on a l'espoir de rencontrer celui qui deviendra le compagnon de sa vie, si elle les écoute avec plaisir, elle ne les envie pas. Pour son dimanche elle a le patronage d'en face, de l'autre côté de la rue, large, carré, planté d'acacias grêies et de marronniers touffus, où des gamins viennent courir et crier. Elle passe des heures à sa fenêtre lorsqu'au printemps les marronniers haussent leurs chandelles roses, et que les acacias laissent pendre leurs grappes, comme pour les offrir aux enfants. Mais ce qu'elle aime surtout c'est son jardin secret. Un jardin où elle peut
outrer de jour comme de nuit, ainsi que fêtes et dimanches, sans risquer, jamais, d'y rencontrer personne. Uni jardin de souffrances dans lequel elle se plaît à cultiver des larmes chaudes, des regrets amers, des appels éperdus et des désespoirs sans limite. Elle y cultive encore une pensée active qui s'égare jusqu'à l'angoisse, un cœur tout broyé qui ne veut pas cesser de battre, et une âme désolée qui rôde et crie miséricorde.
Lorsqu'elle sort de ce jardin, ce qui domine en elle c'est le goût du néant.
Et voici qu'en ce beau dimanche de printemps un espoir renaît en elle. Peut-être lui sera-t-il possible de se lier avec ses nouveaux voisins. Cet homme qui touche de l'harmonium avec une telle perfection ne doit plus être un jeune homme. Il est sûrement marié. Il a sans doute des enfants.
Dans quelques heures, demain au plus tard, la famille sera au complet. Une famille de musiciens, certainement. Et même, si elle ne peut entrer chez ces gens, ses soirées seront désormais sans ennui. Et aussi ses dimanches. Elle n'aura plus besoin pour entendre de la musique d'aller dans les squares. Ce sont là des endroits où elle ne se plaît guère, il y a trop de
monde. Dans cette foule élégante et bavarde, elle se sent toute dépaysée. Ici, elle sera seule, rien ne la détournera de cet agrément qu'elle préfère à tout autre.
L'harmonium du voisin sera pour elle ce que disait autrefois Mlle Charmes de son piano « un compagnon fidèle qui chasse les heures pénihles » .
Et parce que sa jeune âme avide de rêve vient d'évoquer le passé, et parce que son jeune cœur a besoin de tendresse, elle suit sa pensée qui l'entraîne à Bléroux où elle retrouve un paradis dans lequel elle entre d'un seul élan. Que Paris est loin, malgré ses églises sonnant les vêpres à toute volée !
Que le patronage est loin malgré ses cris d'enfants, ses marronniers aux chandelles roses et ses acacias aux grappes lourdes, fraîches et parfumées comme des fruits mûrs et délicats.
Dans ce paradis de Bléroux elle n'est pas .seule. Sous des pommiers en fleurs, un jeune garçon au beau visage vient à sa rencontre. Un chien à l'épaisse et soj-euse toison noire tourne, saute et {'accable de caresses. Accompagnée de ces deux-là, elle part à l'aventure. Ah! ces taillis touffus et comme gonflés de silence. Ces sapinières
an doux Lapis de moussu el au sable brillant. Ces grands chênes aux branches abaissées comme pour une invite à y grimper.
Kt enfin ces bouleaux, si coquets dans leur jolie robe claire qui se retourne au moindre vent, comme pour montrer qu'en dessous tout est plus clair encore. Ce paradis de Bléroux est plein de ruisseaux à l'eau vive el pure. Il a un ciel d'un bleu frais où le vent, par malice, souffle de place en place un petit nuage transparent. Et dans la clarté, et dans la paix de tout cela, elle entend le rire franc, joyeux et confiant de celui qu'elle aime et qu'elle aimera jusqu'à la fin de sa vie.
Ce soir comme harassée de grand air et de mouvement, le coeur en paix et la pensée sereine, elle retrouvera son lit avec joie et dormira jusqu'au matin.
Pendant plus d'une quinzaine, Eglantine a prêté l'oreille à son voisinage, avec l'espoir d'entendre, en même temps que l'harmonium, une voix de femme on d'enfant; puis elle a compris qu'il n'y avait ni femme, ni enfant chez son voisin. L'instru-
DDL'Cli Le.UJÈHE U
ment lui-même reste muet. Et une fois de plus l'ennui pour elle reprend la place de l'espoir. Derrière la cloison il n'y a qu'un homme qu'elle ne connaît pas, mais qu'elle entend rentrer chaque soir à des heures différentes. Il marche en frottant ses pieds au parquet. Il marche longtemps comme un homme qui craint le manque de sommeil et n'est pas pressé de se coucher. Tard, très tard, eniin, un craquement spécial apprend à Eglantine qu'il s'étend pour dormir. Et à son tour, de toute sa volonté, elle appelle, pour elle-même, le sommeil.
Sans amie vraie, Eglantine a cependant à l'atelier une bonne camarade qui l'oblige à la gaieté et la sépare un peu de l'ennui qui fait son front si lourd et sa bouche si fermée. C'est une jolie blonde bavarde et vive, sur laquelle la mauvaise humeur n'a aucune prise. Dans ïes disputes entre ouvrières, comme dans les reproches des patrons, elle trouve toujours à dire des choses drôles qui détournent la méchanceté, l'inquiétude ou la colère. Les deux jeunes filles
consent souvent après le même vêtement, ce qui les rapproche et permet à la jolie Monde de faire des confidences, que seule Eglantine entend. C'est toujours d'amour qu'il s'agît, mais d'amours si légères, si futiles et si vite évanouies qu'Eglantîne n'en retient que le côté amusant et qu'elle en rit, même quand il arrive à l'autre d'en pleurer.
Cette fois-ci, c'est sérieux car le mariage est proche. Et la jolie blonde répète :
— II n'est pas beau, mais c'est un garçon remuant !
Parce qu'Eglantîne rit, tout bas elle ajoute :
— Je n'aimerais pas un mari tranquille, vous savez!
Le jour du mariage, bien avant l'heure de la mairie, Eglantine la trouva toute habillée, disposant elle-même son voile qu'elle faisait decendre très bas sur son visage.
— C'est pour avoir l'air timide! dit-elle.
Et, sons le tulle, Eglantine voyait scintiller ses beaux yeux pleins de malice.
Lorsqu'elle eût assujetti des fleurs d'oranger à sa ceinture et mis ses gants, elle commença de tourner dans la pièce en chantonnant; puis elle déplaça les vases qui ornaient la cheminée, dérangea des
chaises, ouvrit des tiroirs, et, malgré sa mère qui la suppliait de rester tranquille, elle recommença de tourner dans la pièce en chantant et faisant des gamhades qui entortillaient de façon comique la longue traîne de sa rohe dans laquelle ses pieds s'embarrassaient et menaçaient de tout déchirer. A l'arrivée du fiancé, elle prit instantanément l'air d'une petite fille timide et sage, et elle lui dit d'une voix triste :
— Je commençais à m'ennuyer, moi, sous ma moustiquaire!
A cause d'elle, ce jour-là, Eglantine oublia de souffrir.
Depuis bien des semaines, Eglantine ne prête pins l'oreille vers l'harmonium. Elle commence même d'oublier ce voisin qu'elle ne connaît pas et que sans doute elle ne connaîtra jamais. Cependant, ce soir, tard dans la nuit, elle l'entend soudain parler.
Il parle haut et par saccades comme cpielqu'un qui se fâche. N'est-il donc plus seul?
Bientôt, derrière la cloison montent des plaintes coupées de silence, et des appels où elle croit distinguer un nom, à travers des supplications de malade qui demande
ttOVC.B LUMIÈRE 16,5
à boire, Inquiitc, elle colle son oreille au mur.
t ','(.' .si bien un malade qui geint, et toujours un nom rcvieuf, qu'elle ne peut préciser. Elle hausse la voix et demande si on a besoin de ses soins; mais il n'y a de réponse que les mêmes plaintes el les mêmes appels. Effrayée un peu, elle va vers la porte du voisin. La clé est à la serrure. Et, comme on ne répond pas, elle entre et se dirige vers la personne, qui continue de parler haut. Un homme, presqu'un jeune homme encore, s'agite sur son lit, toutes ses couvertures à terre. Il cligne les yeux devant la petite lampe qu'Eglantine avance vers lui. Il fait effort pour se lever et retombe, tandis qu'une de ses mains cherche à atteindre la jeune fille. Elle a peur de cette main, aux doigts exagérément déliés. Elle se tient à distance et regarde ce visage rouge, cette Louche qui respire avec peine, et surtout ce regard qui vacille et ne se pose sur rien. Vite, elle s'en va proparer une boisson, aide à boire le malheureux dont la tête lui semble plus pesante qu'une masse de roc. L'homme boit lentement, les yeux Termes, et, entre chaque gorgée, il implore :
— Christine! ma petite Christine!
De nouveau il étend la main; puis il reste tranquille, comme endormi. Au matin, Eglantine informe la gardienne de la maison. Et c'est ainsi qu'elle apprend que son voisin se nomme Jacques Hermont, qu'il est organiste, et que Christine est sa petite fille, âgée de quatre ans, qu'il fait élever dans une pension du quartier. En fin de journée, rentrant de son travail, elle apprend que Jacques Hermont, par ordre du médecin, a été transporté à l'hôpital où il lui faudra rester pas mal de temps pour guérir sa mauvaise fièvre. C'est ïà qu'elle devait le revoir une semaine plus tard, sur l'insistance d'une jeune femme aussi éblouissante de toilette que de beauté, qui était entrée un soir chez elle en disant :
— Je suis Tensia Hermont.
Devant l'air étonne d'Eglantine elle s'était expliquée rapidement et clairement.
Elle était la femme de l'organiste. Elle savait comment la jeune fille s'était dévouée, et elle venait la prier de se dévouer encore en allant auprès du malade, car, pour elle, l'hôpital était un endroit affreux où jamais elle ne pourrait mettre les pieds.
Mais, parce que son mari était malade, fallait-il donc qu'elle soit privée de sa petite, que les dames de la pension refusaient de
DOUCE LUMJÈHE 167
lui laisser voir quand elle n'était pas accompagnée par le père. Un mot de lui sut'tirait pour tout arranger. Ce n'était pas lui, elle le savait bien, qui empêcherait sa femme de voir leur petite Christine. Tout en l ecoatau t. Eglanline songeait qu'elle ne connaissait pas plus Jacques Hermont qu'il ne la connaissait lui-même. Qu'iraiteile faire auprès de lui? II s'étonnerait de celte visite qui lui serait sans doute désagréable. Mais la jolie Tensia, prévoyant un refus dans ie mouvement fie tête d'Eglantine, se désolait. Elle tendit une photographie montrant l'enfant et ses parents, et toute suppliante elle dit :
— Tenez, portez-lui cecil II comprendra et vous en sera reconnaissant.
Elle s'inquiète du regard de la jeune fille qui tient la photographie comme si elle allait la rendre. « II ne faut pas mal la juger, elle aime bien son mari malgré les apparences. Seulement, elle ne peut pas vivre dans la pauvreté. Il lui faut le luxe et le bruit, et c'est pour devenir actrice qu'elle a abandonné son foyer. »
Eglantine alors promet de faire ce qu'on lui demande.
Satisfaite enfin, Tensia Hermont retourne vers la cheminée, cherchant une
glace; mais Eglantine ne possède qu'un tout petit miroir où elle voit tout juste son visage.
— Comment faites-vous pour vous coiffer? demande la h elle jeune femme.
Eglantine se met à rire. Elle n'a pas besoin de glace pour se coiffer, un peigne lui suffit. Et, comme chaque fois qu'elle rit, son visage se transfigure, Tensia qui la regarde lui dit :
— Pourtant, vous êtes belle aussi! Ne le savez-vous pas?
Tant que dura la maladie de Jacques Henri ont, Eglantine, chaque dimanche, accompagna la jeune mère auprès de la petite Christine. Les dames de la pension permettaient même des après-midi de sortie pour l'enfant qui se plaisait à courir dans les larges allées du jardin du Luxembourg.
Tensia parlait beaucoup. Elle avait de grands espoirs et le désir d'un avenir brillant pour sa fille. Parfois elle mêlait à ses projets un nom qui n'était pas celui de Jacques. Et, comme pour effacer ce nom, elle disait longuement sa répugnance de la pauvreté.
Christine promettait d'êlre aussi jolie que sa mère. Son petit visage avait les mêmes traits. Mais son regard était tout
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autre. Celui de Tensia se posait sur les gens comme pour saisir et garder d'eux quelque chose, alors que celui de l'enfant avait toujours l'air d'une offrande.
Eglanline cessa ses visites à la pension dès que Jacques Hermont pût reprendre ies siennes. Mais l'hiver arrivait, et les promenades n'étaient pas toujours possibles; il amenait alors sa (iUc dans le logement.
Tandis qu'elle jouait, perdue au milieu des joujoux qui encombraient la pièce, il faisait de la musique. Et pour toute une aprèsmidi, un bien-être s'installait au coeur d'Eglantine. Toujours timide et craintive, elle comprenait que, malgré son désir, elle n'oserait jamais sa il ici ter la permission de toucher à l'harmonium de Jacques Hermont. Qu'était son petit savoir auprès de celui de cet artiste? Elle trouvait jolie la musique légère qu'il jouait pour plaire à Tensia, mais elle lui préférait de beaucoup îes longues sonorités du plain-chant qu'il reprenait après son départ. A l'entendre, elle retrouvait ce goût de chanter qui s'attachait à elle comme une chose indispensable à sa vie. Et puis elle savait bien que c'était celte musique-là, et rien que cellelà, qu'elle aurait chantée si la voix ne lui avait pas t'ait défaut. Pendant les premiers
six mois de sa présence à Paris, forte de l'assurance que lui avait donnée Mlle Charmes, elle s'était rendue chaque dimanche aux offices de l'une ou l'autre de ces églises vastes et sonores où des chœurs d'enfants la ravissaient et où la yoîx des grandes orgues la pénétrait et l'appesantissait d'une si étrange faiblesse que des larmes s'échappaient de ses yeux 'sans qu'elle puisse les retenir. Ah! pouvoir un jour mêler son chant au chant des grandes orgnesl Sa voix perdue, elle avait continué d'aller dans les églises où son oreille s'affinait, mais son espoir d'y chanter s'était enfui très rapidement. D'avoir maintenant auprès d'elle un organiste, dont elle était capable d'apprécier le talent, lui faisait oublier ses regrets. C'était comme une consolation que Jacques Hermont lui apportait. Bouche fermée, elle suivait les sons, les reconnaissait et les modulait. Mais un jour, sans qu'elle y prit garde, sa bouche s'ouvrit toute grande pour suivre un miserere qu'elle aimait, et que l'organiste jouait souvent. Pendant quelques minutes ce fut dans son logement comme un chant échappé des régions inconnues.
A cause de cette voix sans faiblesse ni fêlure, l'instrument d'à-côté s'arrêta. Et
Jacques Ilcrmonl demanda à travers la
— Est-ce vous, mademoiselle Lumière, qui chantez ainsi?
Eglanline ne repond il pas tout de suite.
Etonnée, troublée, redoutant une moquerie, elle voulut s'excuser, mais une volonté plus forte que la sienne lui souffla cette réponse:
— Reprenez voir le miserere.
Cette fois toute timidité, comme toute crainte, disparaît. Cette voix qu'elle entend et qu'elle suit, est bien ceJle dont Mademoiselle Charmes faisait si grand cas, celle que Noël aimait par-dessus tout, la même qui avait enchanté si longtemps mère Clarisse, celle enfin qu'en un jour rie riouleur, pour célébrer l'amour de deux êtres qui unissaient leurs vies, elle avait lancée comme un appel vers elle ne savait quel désert lointain.
L'instant d'après, Jacques' Hermont est chez elle. Il la regarde comme quelqu'un que l'on voit pour la première fois. II est vrai qu'elle n'a pas son visage ordinaire.
Dans sa surprise, il lui parle un peu brusquement :
— Qu'avez-vous à faire chez un tailleur avec une pareille voix?
Arrêté devant elle, près de la porte restée
ouverte, il la regarde encore et questionne plus doucement :
— Y a-t-il longtemps que vous chantez?
En quelques mots, Eglantine dit les espoirs de Mlle Charmes à son sujet, ses leçons, ses conseils et son amitié dévouée.
Elle dit sa voix perdue dès son arrivée à Paris et sa surprise de la retrouver aujourd'hui. Sans plus rien demander, Jacques lui prend la main et l'entraîne jusqu'à l'harmonium. Elle tâtonne sur le clavier, retrouve peu à peu de l'assurance, et, malgré ses indécisions et ses manques, elle comprend que sa voix a conserve toute son ampleur, ses nuances et ses vibrations pures.
Sous la direction de Jacques Hermont, il ne fallut pas beaucoup plus d'un an à Eglantine Lumière pour devenir une chanteuse d'église recherchée parmi les meilleures chanteuses de Paris,
Mlle Charmes, dans son contentement de la réussite de son ancienne élève, voulut s'assurer par elle-même de la qualité de
cette voix qu'elle n'avait pas oubliée. Assise à La meilleure place, clans le petit salon de l'organiste, elle écoute chanter Eglantine. Elle l'écoute et la regarde. En même temps que la voix magnifique, elle retrouve le visage aux yeux trop grands, ce visage éclairé par un rayon mystérieux qui veille à l'entour et empêche les ombres de s'y poser.
Mlle Charmes ne doit rester que quelques heures à Paris. A peiue si elle parle de Bléroux; un peu seulement du bonheur de Marguerite et Louis Pied Bol qui eu sont à leur quatrième enfant, et qui n'oublient pas leur amie absente; de Noël, elle ne sait rien, pas même s'il est en Algérie. El soudain, elle interroge d'un ton brusque :
— Eles-vous sûre qu'il soit intelligent?
Eglantine rougit. Cette question ne s'était
.jamais présentée à son esprit. Elle répondit simplement :
— Je l'aime.
Heureuse de revoir Mlle Charmes, plus heureuse encore de lui entendre prononcer le nom de Noël, elle sourit. Elle rit même, et l'éclat de ses fines dents augmente tellement la clarté de son visage qu'au moment de la quitter Mlle Charmes lève le doigt pour lui dire, en riant elle-même :
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— Douce, prenez garde à votre beauté.
Restée seule, les mains au clavier de l'harmonium, à la voix duquel elle unit sa voix, les yeux largement ouverts et le regard perdu an loin, Eglantine laisse passer les heures et oublie le monde.
Reculez un peu, jardin de souffrance!
Effacez-vous, paradis de Bléroux! La musique apporte à Eglantine Lumière des ailes qui la soulèvent et l'emportent vers des paradis nouveaux, toujours plus hauts, toujours plus beaux.
Auprès de la fragile petite fille qu'est Christine, il y a maintenant deux anges gardiens, ainsi qu'elle-même a dénommé Egïantine et son père. L'organiste ne quitte l'enfant qu'à ses heures de travail, et Egïantine lui donne tous les soins qui peuvent lui faire recouvrer la santé qu'elle a perdue par la faute de sa mère. Entre ces trois êtres, à défaut de gaieté, l'entente est parfaite. Christine rend à Egïantine une tendresse toute pareille à celle qu'elle en reçoit. Et Jacques Hermont a pour sa voisine une amitié confiante et sans réserve.
Il n'avait pas mis longtemps à deviner que cette jeune fille, triste et secrète, était, ainsi que lui-même, marquée d'une peine d'amour. Il n'avait en rien provoqué ses confidences, et les siennes avaient été courtes.
Le jour où Tensia leur avait annoncé son
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départ pour l'étranger avec une troupe de comédiens, il avait seulement dit :
« Son cœur n'est pas mauvais, mais elle n'aime rien de ce qui est simple. »
Ce jour de départ, qui datait de plusieurs années déjà, Eglantine s'en souvenait comme d'hier. Tensia avait dit et fait mille folies. L'harmonium avait résonné sous ses doigts pour des airs de danse endiablés.
Puis, malgré le temps froid et contre la volonté de son mari, elle avait enlevé la robe de laine de la petite Christine pour lui en mettre une de mousseline brodée qui la laissait presque nue. Et, l'enfant dans les bras, elle avait ri sans mesure et dansé sans retenue, en chantant son refrain habituel :
Versez, versez jusqu'à l'ivresse dans la coupe du plaisir.
Arrêtée subitement au milieu d'un tournoiement fou, elle avait déposé la petite dans les bras de son père tout en disant :
a Mon pauvre Jacques, je suis désolée de te faire souffrir. » Et elle s'était échappée, comme on s'enfuit.
Jacques avait tout de suite échangé la robe de mousseline pour celle de laine, mais il était trop tard, l'enfant avait pris froid.
DOUCE I.CMÏÈRE 177
Elle était restée longtemps très malade, et, depuis, les soins les plus suivis lui étaient nécessaires. De plus, son petit corps se développait mal, son épaule droite avait une déviation qui creusait encore sa frêle poitrine, déjà si creuse.
Ce soir, tandis qu'elle dort dans la pièce à côté, Eglantine et Jacques parlent du prochain retour de Tensia. La nouvelle leur en est venue ce matin même. Tensia, qui ignore l'état maladif de son enfant, parle longuement d'étoffes merveilleuses rapportées spécialement pour elle et qui vont la vêtir comme une petite princesse. Pour ellemême, elle parle d'un très beau cheval, comme on en voit peu à Paris, et qui la promènera chaque jour dans les allées du bois de Boulogne,
Jacques Hermont relit tout haut la lettre.
Sa voix a perdu son calme ordinaire. Il précipite les phrases ou coupe les mots par moitié. La lettre lue, il étale sous la lampe une grande carte sur laquelle il suit d'un doigt nerveux les villes étrangères où les acteurs se sont arrêtés. Et, pour finir, en riant un peu, il frappe du plat de sa longue main remplacement de l'Algérie cl dit :
— C'est de là qu'elle rentre.
Il parle de ces pays lointains qu'il connaît
DOUCE I.USIlÈtlE j.,
pour ia plupart, ayant passé une partie de sa jeunesse au côté de son père qui faisait alors ees mêmes tournées comme musicien, et qui, étant veuf, n'avait jamais voulu se séparer de son enfant. II parle comme un homme on peu ivre, sautant d'un fait à l'autre, et «'embrouillant dans les dates autant que dans le nom dés villes. Mais Eglanliuc cesse bientôt de l'en tendre. Elle regarde cette main dont les doigts repliés frappent impatiemment la carte. Ces doigts d'organiste, presque cornés du bout, font sur le papier glacé un bruit dur qu'elle voudrait faire cesser. Cette main, qui s'ouvre ei se ferme, lui paraît être un nouvel obstacle entre elle et Noël. Elle voudrait consulter longuement la carte et tâcher de découvrir l'endroit où il a bien pu. se fixer, mais la main est toujours là, ainsi qu'une menace. Excédée, elle fait un geste pour la repousser, tandis que de ses yeux deux larmes s'évadent et se répandent. A ce geste, l'animation de Jacques s'éteint. Il cesse de parler et replie la carte qu'il va ranger dans le tiroir d'où il l'a tirée. Quand il revient, Eglantine a le front appuyé sur ia table. Il voit sa nuque trop mince courbée par le chagrin. Il voit ce corps qui s'abandonne. Il entend le son brisé des san-
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£?Uils que l'on refoule. Et, pris d'une pitié intense pour eette jeune fille dont il surprend le mal profond, il lui entoure L'épaule, ainsi qu'il te ferait pour une sœur chérie; et, penchée sur elle, très près de son oreille, il murmure :
— N'ayez pas honte de pleurer.
Il se relève en ajoutant :
— Ah! si nos larmes pouvaient emporter l'amertume de notre cœur.
Déjà Eglantiae essuie ses yeux. Elle essaye de sourire à Jacques avant de dire :
— C'esl que moi, je suis tellement plus riche d'amertume que de larmes!
Jacques Hermont lui rend son sourire. Et, comme malgré lui, lorsqu'elle va le quitter après le bonsoir habituel, il la retient, et la regarde un long moment au visage.
Etendue dans son lit, où le sommeil refuse de venir, Eglantine, pour la première fois, a une révolte contre Noël. Est-ce que ee mal qui lui déchiquetait le cœur et liai tarraudail l'âme n'allait pas prendre fin?
Est-ce que ce regard ami qui s'était appuyé sur elle ce soir ainsi que la caresse affeclueuse des longues mains, n'allaient pas
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emporter sa peine plus sûrement que des larmes? Non. Elle le savait, son tourment ne finirait jamais. Depuis plus de dix ans que la séparation avait eu lieu, sa peine restait intacte. Devant cette certitude, sa pensée quitta la France et passa la mer pour faire ce reproche :
— Ah! Noël, qu'as-tu fait?
Sans Noël, un autre serait venu à elle, un être simple et pauvre qui l'eût aimée et lui eût donné des enfants. Que lui fallait-il pour être heureuse? Un chien, un verger, une vieille maison proche d'une sapinière toute bruissante dans le vent et tout en or dans le soleil. Sans doute, de par le monde il ne devait pas manquer d'hommes faits sur te modèle de Louis Pied Bot et Jacques Hermont; mais il avait fallu que ce fut Noël qui vînt. Noël qui était entré dans sa maison par escalade, comme un voleur, et qui, lui ayant tout pris, l'avait quittée sur un mensonge qu'il ne s'était pas même donné la peine de découvrir et s'en était allé par-delà les mers sans souci aucun du chagrin d'une jeune fille qu'il disait aimer,
— Ah! Noël qu'as-tu fait?
Et, redevenue craintive devant ce mal dont elle ne peut guérir, Eglantine retourne à son jardin de souffrance, où, parmi les
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allées sombres et tortueuses, elle reste à errer sans titi.
Tensîa ne devait jamais pins danser ni rire dans le logement de son mari. Le jour même de son retour à Paris elle s'était tuée en tombant de cheval dans une allée du Bois.
Eglantine et Jacques se sont approchés ensemble du lit de parade sur lequel elle était exposée, vêtue d'une robe tissée d'argent et d'or, et ehaussée de fins souliers brillants. Elle gardait une rageuse audace dans ses yeux ouverts et à peine ternis. Sur ce visage si beau il n'y avait aucune douceur, mais dans les traits, tendus vers on ne savait quoi, il y avait un tel désir de vivre, que l'idée vint à Eglantine que tout n'était pas fini. Pour s'en assurer elle loucha la ni ai n raidie. Tout aussitôt un courant de glace lui monta jusqu'à l'épaule. Ce fut comme si Tensia, impatientée, lui disait :
s Mais si! Vous voyez bien que tout est fini. » Elle recula, ne pouvant supporter ce regard fixe qui semblait un reproche à tout vivant de l'avoir laissée mourir.
7,a blessure à la tête, qui avait eu raison d'elle, était dissimulée par une sorte de casque, formant couronne, d'où sortaient ses magnifiques boucles brunes cachant en
partie ses joues délicates. Ai)! comme il devait l'aimer, celui qui l'avait parée ainsi. Et dans le silence de cette chambre, Eglantine, malgré elle, cherchait une autre présence.
Le visage de Jacques marquait plus d'étonné ment que de chagrin. Il pouvait soutenir, lui, ce regard fixe et mécontent.
Mais, était-ce bien là Tensia? La Tensia rieuse et frivole au cœur joli, malgré son insouciance et l'amour exagéré de sa beauté? Non, c'était une jeune femme, très belle certes, mais dure et avide, qui avait dû prendre pour elle seule tout ce qui pouvait donner de la joie aux autres, et n'avait permis à personne d'entraver le moindre de ses caprices. Longtemps, il regarda cette forme rigide sous ses habits de reine. Il se pencha même sur les pieds, aussi brillants que la tète, et, se relevant, il fit de la main un signe d'adieu à cette idole d'or et d'argent. Dehors seulement il dit à Egiantine :
— Là où elle va, puisse-t-elle retrouver tout ce qui faisait son bonheur ici!
quel invisible messager, la petite Christine fut-elle avertie de la chute mor-
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telle de su more'/ A l'heure même de cette chu le, elle s'ùlait dressée de son lit, pleurant et criant que sa maman ne reviendrait plus jamais, jamais. A la longue, elle s'était calmée mais le lendemain, alors qu'elle semblait avoir oublié son mauvais rêve, elle avait posé des questions si précises, et si au-dessus de ses dix ans, qu'il avait bien fallu lui dire la vérité. Elle n'avait montré aucune surprise. Seule, sa petite figure s'était ilétrie et comme vieillie lorsqu'elle avait dit à son père : « Je savais bien que maman était morte. Je Fai vue tomber de sou beau cheval taudis que je donnais, »
Arrivé l'un des premiers à l'église de la Madeleine, pour la messe de l'enterrement, Jacques s'assied sur le banc le plus reculé.
Il ne s'intéresse guère à l'entrée des jeunes femmes et des jeunes hommes qui se pressent comme au théâtre afin d'être au premier rang. Pourtant ce n'est pas son ebagrin qui le rend indifférent à ce qui se passe autour de lui. 11 n'en a pas, lui semble-t-il. Ces cierges, qui brûlent par centaines et illuminent l'église tout entière, ces larmes d'argent tombant sur du drap noir
el couvrant les murs du haut en bas, ce n'est pas pour Tensia. C'est pour cette magnifique créature victime d'un accident, pour celle-là seulement, cjue cette foule élégante avait sans doute aimée autant qu'admirée.
Quant à lui, il n'était là que pour entendre Eglantine qui devait venir chanter ie Dies Irae, accompagnée par un musicien inconnu, un riche étranger, disait-on, qui avait suivi la troupe d'acteurs et était venu lui-même supplier Eglantine de donner cette marque d'amitié à celle qui n'était plus.
Jacques Hermont entend les premiers chants sans y apporter grande attention. Il les a si souvent accompagnés lui-même!
Que ce soient chants de douleur ou chants de triomphe, à la longue cela devient un métier que i'on fait sans y penser. Il ne sait pourquoi, aujourd'hui, il a si grande hâte d'entendre la voix d'Eglantine. Il la connaît à fond pourtant. Mais ii se souvient du Miserere. Il en garde le son dans l'oreille, et retrouve la surprise et l'émotion qui l'ont bouleversé alors. A entendre celle voix ici, dans cette grande église, il lui semble qu'il ne sentira plus ce poids qui lui écrase la poitrine, ni ces chocs qui heurtent ses tempes avec tant de violence. Soudain il s'in-
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quiète de l'heure. Comme elle tarde, Eglanlinc 1 Encore quelques minutes, et ce sera le Oies Irai:, Pourvu que rien ne J'empêche de venir. Il la revoit telle qu'il l'a vue ce matin, silencieuse et pâle, et îe regard si lointain qu'il en paraissait égaré. Avait-elle donc, ainsi que lui-même, passe une de ces abominables nuits qui vident votre cerveau et vous ôtent le goût de vivre? Pourvu qu'elle ne soit pas malade, pourvu qu'elle vienne!
Elle est venue, et, dés les premières strophes, il y a des chuchotements dans l'église. Des têtes se tournent, des gens se lèvent, comme à la recherche d'une chose qui les surprend.
Maintenant elle va, cette voix sonore et pure. Elle avance par des chemins tracés depuis toujours. Elle monte sans faiblesse ni recul vers un lieu inconnu des vivants et d'où les morts ne sont jamais revenus. Jacques Hermont la suit, comme s'il l'entendait pour la première fois. Il la suit avec une attention ardente, et dans ses modulations il entend distinctement les paroles de repentir qu'elle adresse à un juge redoutable en ce « jour de crainte et de détresse ».
« Coupable je gémis, la rougeur couvre mon front, »
Elle va, elle va toujours, cette voix si belle et si forte. Au Lacrymosa, elle s'élève encore, et sa plainte s'étend comme si elle voulait recouvrir le monde. Puis, suppliante et vibrante, dans le brusque silence des orgues elle lance comme un cri d'angoisse :
Pie Jésus Domine Dona eis requiem.
Jacques Hermont en frémit de tout son être. Ce cri de supplication miséricordieuse, il ne l'a jamais entendu ainsi. Ce cri, il voudrait le pousser lui-même vers un Dieu d'amour et de bonté, implorant le repos éternel pour cette morte qui est là, et qu'il reconnaît enfin pour celle qui fut sa femme.
Par deux fois Eglantine Lumière a jeté son appel de miséricorde. Cet appel, c'est celui qu'elle cultive en secret pour sa propre peine, Aujourd'bui la plante mystérieuse a donné sa fleur, une fleur de douleur et de regret qu'elle offre à Tensia, en signe du parfait amour de Jacques et du pardon de Christine.
Malgré les soins les plus assidus, Christine reste frêle et sans force. A travers sa faiblesse et les mauvais jours de fièvre, elle Sarde cependant son gentil caractère, et, ainsi qu'Eglantine, on pourrait l'appeler Douce, Mais, à rencontre d'Eglantine enfant, elle n'aime pas te jeu. Elle évite même de parler, et refuse nettement d'apprendre à lire et à écrire. Elle dit : « Je n'ai pas besoin d'apprendre, puisque vous autres vous savez. » Elle montre une parfaite indifférence pour tout ce qui n'est pas nécessaire dans l'instant. Et à trop s'occuper d'elle on l'ennuie. Sans être très gaie, elle donne de la gaieté aux autres par ses réparties malicieuses et souvent moqueuses.
Ce soir, parce que son père lui reproche de ne pas dormir malgré l'heure avancée, elle répond :
— Si tu veux que je dorme, va changer la lune de place! Je ne peux pas dormir quand elle me regarde.
Tout comme son joli visage retient le regard, ce qu'elle dit retient l'attention.
Parce que la déviation de son épaule s'accentue, ses deux anges gardiens se
voient obligés de se séparer d'elle, les médecins ayant ordonné un long séjour à la mer dans l'espoir d'une complète guérison.
Tous deux sans se le dire appréhendent cette séparation. Ils ne verront plus la fillette assise ou étendue sur le balcon qui domine le patronage, ils ne la verront plus rire à cœur joie aux disputes des gamins, ou se moquer de leur maladresse. Ils ne l'entendront plus plaindre les acacias et les marronniers, lorsque, dépouillés et malmenés par le vent d'hiver, ils se courbent et se tordent comme le feraient des êtres de misère attachés par le pied. Et ses deux menottes qu'elle levait si haut pour supplier : « Pas si fort! Monsieur grand veut, pas si fort! »
Pour l'accoutumer, autant qu'eux-mêmes, à la séparation, Jacques lui parle de Marîe- Danièle, une parente éloignée, habitant une petite île de la Vendée où il a passé sa première enfance. Il lui parle des qualités affectueuses de sa parente chez laquelle elle va demeurer. Il lui vante la beauté et l'étrangelé de l'île où elle n'aura pas le temps de s'ennuyer, la mer étant comme une personne agissante et bruyante qui apporte chaque jour du nouveau. Et, comme Christine reste boudeuse, il la nie-
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na.cc de la Dame Blanche qui erre autour des villages par les soirs do haute lune. Il ia menace même de la fée Gârgourife, qui court sur la lande à la recherche des en- Tau Ih boudeurs, et les emporte dans son trou d'eau où ils deviennenl des poissons si méchants et si laids que les pêcheurs qui Tes prennent dans leurs filets les rejettent à la mer, personne ne voulant les acheter sur le marché. Christine rit à la fin, et pose alors mille questions sur la Dame Blanche et la fée Gargourite.
Au jour du départ les deux anges gardiens sont avec l'enfant sur le balcon. Tandis qu'elle fait ses adieux aux arbres qui ont retrouvé leur jolie robe de printemps, elle leur parle comme à des amis que l'on quitte malgré soi. Elle les prévient que son absence sera longue, et dît son regret de partir. A les voir se balancer mollement vers elle, on dirait qu'ils comprennent son adieu et le lui rendent. Elle agite une dernière fois ses mains, et ils se penchent un peu pms sous le vent léger que le doux mois de mai embaume et réchauffe.
Jacques Hermont, depuis la mort de Ten-
sia, s'il n'a pas perdu sa santé, a perdu le peu de gaieté qui lui restait. Ce n'est pas la Tensia du lit de parade qu'il regrette.
Celle-là s'est vite effacée de sa mémoire.
C'est l'autre, celle qui est partie un jour, dansant, riant el chantanf, et qui ne reviendra plus jamais, jamais, ainsi que l'a dit Christine.
Maintenant surtout que l'enfant n'est plus là pour éclairer les heures sombres, il se laisse aller tout entier à sa peine, et même à son ressentiment. Ce ressentiment devient parfois si violent qu'il ne peut le cacher. Il répète, à l'adresse de Tensia, et sans rien y changer, le reproche d'hier et des jours passés :
« Pourquoi n'a-t-elle pas suivi le droit chemin? Etre aimée de son mari et de son enfant, que faut-il de plus à une femme? »
Et, comme s'il venait de soulever un poids trop lourd pour sa force, il s'assied et revient à cet état morne et comme assommé, plus pénible à supporter pour Eglantine que ses reproches et ses accès de colère.
A l'inverse de lui, Eglantine continue de souffrir en silence. Jamais encore elle n'a laissé échapper un mot de son secret. Il lui est même impossible de parler de son îays; et s'il lui arrive de vouloir le faire.
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les mots refluent .comme des oiseaux nés en cage et que l'espace épouvante. Son silence peut durer des jours entiers. C'est alors au tour de Jacques de s'apitoyer. Ce matin à regarder cette bouche si durement close, i) n'a pu s'empêcher de dire :
— Ayez pitié de vous-même, Eglantine!
Dites seulement un mot de votre peine, afin que les larmes vous apportent un peu de soulagement.
Mais elle a levé sur lui des yeux d'une supplication telle, que c'est à lui que les larmes sont venues, et qu'il s'est éloigné, l'âme bouleversée de pitié.
Dans les moments plus calmes, Eglantine s'efforce de rire en parlant de leur mutuelle douleur qu'elle réunit et compare. Celle de Jacques, dit-elle, peut s'échapper par quelques fissures de son cœur, alors que sur le sien quelqu'un a mis un si lourd couvercle que, malgré son désir, elle n'a jamais pu le soulever.
Dans le même temps Mlle Charmes vint augmenter l'ennui d'Eglantine au lieu de l'apaiser, ainsi qu'elle en avait l'intention. Tout d'abord sa lettre parlait longuement du mois de mai toujours si beau à Bléroux.
Elle parlait plus longuement encore de la vie si simple, si unie et si heureuse de Mar-
guéri le et de Louis Pied Bot, et enfin elle parlait de l'Algérie où dans le ménage de Noël venait de naître un troisième enfant.
Elle citait même ces mots reçus de là-bas:
« Si je savais qu'Egîantine Lumière ait ellemême des enfants, je croîs que je pourrais être heureux. » Tout de suite après venaient les conseils : Ne pas se confiner dans le regret d'une chose qui ne peut pas être.
Est-ce que tout ne recommençait pas? Elle disait à peu près les mêmes choses que Jacques: « Que faut-il à une femme? un mari qui la protège, des enfants qui réclament toutes ses forces et tonte sa tendresse. Cette Eglantîne, qu'elle aimait et connaissait bien, possédait justement les qualités qui peuvent apporter le bonheur au foyer. De plus elle touchait à la trentaine, et le temps passait pour elle comme pour tout le monde. Peut-être n'avait-elle pas à chercher bien loin, pour trouver celui qui pouvait lui faire oublier le passé. Enfin elle l'engageait vivement à méditer ce passage composé à son intention :
« Sur votre cheminée il y a un beau vase qui vous plaît infiniment et dont vous prenez un soin extrême. Un jour, sans que vous sachiez comment cela s'est fait, il glisse de vos mains et se brise. Désolée, vous
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ramassez les morceaux que vous essayez de raccorder, connue si par le fait de votre seule volonté tout ullait se réparer. Mais très vite vous vous apercevez, que de ce beau vase il ne reste plus que des débris informes. El malgré votre répugnance pour ne plus voir sa place vide, il vous faut bien le remplacer par un autre, »
Après des adieux affectueux, Mlle Charmes donnait encore cet avertissement :
— Croyez-moi, Douce Lumière, faites attention au temps qui passe.
En lisant cela Eglantine eut un rire bizarre. Est-ce que vraiment le temps passait pour elle comme pour tout le monde? Depuis qu'elle était à Paris, à part son changement de métier, aucun événement n'avait marqué dans sa vie. Les mois avaient succédé aux mois sans qu'elle y prît garde en effet. El voici qu'elle allait avoir trente ans, mais serait-elle plus vieille à trente ans qu'à dix-huit? Elle ne le croyait pas. Et puis, qu'est-ce que cela pouvait faire? Noël n'était-il pas à jamais perdu pour elle?
Regarder autour de soi, pas très loin, pour trouver celui qui peut donner l'oubli?
Ahl oui, il y a l'homme aux poches pleines de livres qui vient s'asseoir auprès d'elle, dans le jardin du Luxembourg. Cet homme-
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là, jeune encore, a un visage de bonté et des yeux pleins de rêve. Il y a aussi le mécanicien, aux traits fins et à l'air timide, qui lui parle de ses inventions et lui montre des dessins compliqués, lout en disant qu'il serait heureux d'être marié à une femme qui comprendrait ses efforts et l'aiderait de toute sa tendresse. Auprès de ces deux-là il lui était arrivé de se dire qu'un mariage sans amour pourrait peut-être lui donner tout de même une vie paisible et agréable.
Mais, lorsqu'ils parlent, c'est la voix de Noël qu'elle cherche dans la leur. C'est le regard de Noël qu'elle cherche dans leurs yeux. Il en avait été de même pour d'autres, déjà, qui s'étaient approchés d'elle. Ah! que tous ces hommes étaient loin. Elle avait même oublié leurs visages, comme elle oublierait, dans peu de temps, elle en était certaine, celui de l'homme aux livres et celui du mécanicien. Elle les évoque, dans l'instant, parce qu'ils lui sont sympathiques, mais à leur place se présente le souvenir très précis d'un jeune garçon au visage frais comme la fleur de pommier que le vent semait sur sa tête et sur ses épaules. Cela ramène son rire bizarre et, tout en froissant avec un peu d'agacement la lettre, elle dit à Jacques qui la regarde :
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Elle est drôle, M lie CI) armes, avec son vase brisé. Elle qui suil tant de choses, ne sait-elle pas que certains vases précieux ne peuvent se remplacer?
Privés de la petite Christine, Egiantine et Jacques se trouvaient privés de leur seule distraction, et rien d'autre n'avait le pouvoir de les éloigner de leur peine.
Depuis que la lettre de Mlle Charmes avait éteint la toute petite lueur d'espoir qui hr il lait pour elle de l'autre coté de la mer, Egiantine ne .sortait plus guère de sou jardin de souffrance où elle recommençait à cultiver le goût du néant. Et les yeux las et les joues creuses de Jacques Hermont disaient toute sa détresse et son manque de courage pour s'en évader.
Par pitié l'un pour l'autre, dans l'espoir d'oublier un peu, ils en vinrent à se mêler à des fêtes où la gaieté s'exaltait jusqu'à la folie ; mais dans la joie des autres, leur peine montait comme une fumée noire et embrumait tout.
N'étant pas libres ie dimanche, ils sortent de Paris pendant les jours de semaine. Ils vont par la campagne, tantôt unis comme
un couple heureux, tantôt séparés par un écart qui fait dire aux gens rencontrés :
« En voilà deux qui ne sont plus d'accord, »
Leur ennui est tel que cela ne les fait même pas sourire. Dans l'été naissant, ils s'attardent sur les roules. Le soleil les quitte pour aller se coucher dans d'épais nuages qui gardenl, de loin en loin, comme des croisées ouvertes dans le ciel. La nuit qui vient les rend craintifs. Ils aimeraient ne pas rentrer dans le logement où n'es! plus Christine. Ils voudraient rester loin cîu bruit et de la foule. Lentement, très lentement ils regagnent la gare, où toujours un train les attend, et les ramène à toute allure vers la foule et le bruit.
Rentrés chez eux, attablés sans appétit devant quelques restes, ils reprennent la conversation de la veille. Jacques parie de Christine qui doit s'ennuyer loin d'eux comme ils s'ennuient loin d'elle. Il parle de cette ile, en plein océan, où il a conduit Tensia pour le temps de sa lune de miel. Et, comme à un appel, les regrets accourent qui rendent plus amer que le fiel, le pain et le vin du repas.
La table desservie, assis à même le balcon ainsi que le faisait Chrislinfi, ils se taisent, comme lorsqu'ils l'écoutaient parler
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nux nrbres. Dons l'air <jui fraîchit une paix vient n eux. Los bruits de la ville commencent de s'assourdir. Aucun moineau ne pépie dans les branches, et les hirondelles ont cessé dé voter. Seules les chauve-souris passent rapides au-dessus de leur tête, et parfois si près de leur front qu'ils craignent pour leurs yeux. De grands papillons de nui! les frôlent, attirés eux aussi par la lampe basse qui veille au fond de la pièce.
Et, venant de la gouttière, un chat — pas toujours le même — se glisse à pas doux entre les barreaux du balcon et quémande une caresse ayant de se coucher à leurs pieds. A cause du bruissement continu des arbres d'en bas, ils sont comme dans une foret où ne viendraient à eux que des bêtes libres et inoffensives.
Face au nord, ils suivent des yeux la ligne claire de l'horizon qui contourne lentement la ville et remonte vers Pest, Encore quelques heures et le jour renaîtra. Et dans le silence qui augmente, Eglantine et Jacques, immobiles el proches l'un de l'autre au point de se toucher, s'oublient mutuellement et s'enfoneent dans l'espace, U la poursuite de leurs rêves douloureux.
En ce premier dimanche d'août, sur la lande roussie de l'île vendéenne, Christine se hâte vers le port où ne tardera pas d'entrer La Ville d'Auray, amenant pour plusieurs semaines les seuls êtres qu'elle aime vraiment, Jacques Hermont, son cher papa, et Douce Lumière dont la tendresse ne lui a jamais fait défaut. Elle marche si vile que Marie-Daniel e, qui l'accompagne, la gronde un peu : à ce train là elles arriveront beaucoup trop tôt. Christine sera en nage, et d'attendre sur le quai, où l'air est si vif, elle risquera de prendre froid. Mais Christine tient tête : elles n'ont que le temps, elle en est sûre. Il leur reste encore beaucoup de chemin à faire. A son tour elle fait sa voix grondeuse :
— Aussi, quelle idée d'avoir pris par la lande et les plages, où les pieds s'enfoncent dans le sable, au lieu d'avoir gardé la
rnule où lu marche est facile cl la distance plus courte.
Marie-Danièle ne se fâche pas de cette mauvaise humeur dont elle n'a pas l'habitude. Elle en rit au contraire. Pour calmer l'enfant, clic donne ses raisons : si elle a choisi ce 'chemin, c'est par-je qu'elle sait bien qu'elles arriveront encore en avance.
l'Ile trouve même qu'il est siécessaire de se reposer un peu sur ce beau rocher blanc que la mer découvre par moitié, comme pour offrir, à ceux qui passent, nn siège uni, commode et tout lavé de frais. Christine grimpe sur le rocher, au lieu de s'y asseoir. Haussée de deux fois sa taille elle aperçoit au loin une chose noire qui touche le ciel autant que l'eau et qu'elle reconnaît pour la cheminée du bateau en route. Elle balance un peu, cette, cheminée, elle disparaît et reparaît comme pour jouer à cachecache avec l'enfant. Christine, pour mieux la voir, tient à deux mains ses cheveux que le vent soulève et lui rabat dans la figure.
I ] arce que c'-est dimanche, aucune barque n'est sortie du port. Au large, la mer est sans une voile pour arrêter le regard; rien que cette chose noire qui grandit et vogue vers son iieu de repos. Christine, reprise d'impatience, descend de son rocher blanc.
et supplie Marie-Daniéle de repartir. Elles arrivent juste pour voir La Ville d'Auray se diriger vers la bouée rouge qui marque l'entrée du port. Ce qui n'était au loin, qu'une cheminée touchant le ciel et l'eau, est maintenant un gros bateau chargé de passagers, tous debouts sur le pont, cherchant à reconnaître un visage ami dans la foule groupée sur le môle.
Un cri sonore de sa sirène, un joyeux bonjour dirait-on, à ceux qui l'attendent, et La Ville d'Auraij lourde, basse sur pied, oblique un peu, contourne la bouée et la voilà dans la passe. Elle trébuche en y entrant, roule d'un côté sur l'autre, se relève d'un coup, et droite et flcre ainsi qu'un personnage de marque qui se sait attendu, elle avance lentement entre les barques de pêche qu'elle fait danser au passage. Et, soudain silencieuse, son hélice comme endormie, elle vient se ranger à quai, juste devant Christine dont les petites mains tremblent et dont le joli visage se déforme comme pour pleurer.
Sur la route qui la ramène au village, Christine, entre ses deux anges gardiens,
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parle et rit à en perdre ic souffle. Jacques le corps penché, rit avec clic, D'entendant
([ d'elle, tie voyant qu'elle, et lui posant mille questions. EglanlJne se réjouit seulement de la musique gaie que Fait à son oreille la voix tic la fillette. Elle est tout occupée à reconnaître les choses dont parlait Jacques Ilennonl, lorsqu'il préparait sa fille à venir habiter l'île. Christine, alors, n'entendait que la voix un peu Iris te de sou père. Têtue et boudeuse, elle n'apercevait, à travers toutes les beautés qu'il lui décrivait, que le chagrin d'être séparée de lui.
Eglantîne, au contraire, avait écoulé attentivement. Cette île, située eu plein océan, la rapprochait de Noël, lui semblait-il.
N'allait-elle pas, comme lui, passer l'eau?
Et peut-être que cette île ressemblait à l'Algérie? Aussi, tout en tenant la main de Christine, marclie-t-elle la tête levée et les yeux à l'affût. Cette lande, si différente de tout ce qu'elle a vu jusqu'alors, la remplit d'étonnemeut. Ce sol, avec son tapis de joncs, — tapis sur lequel il ne fait pas bon marcher pieds nus, avait dit Jacques — d'où sort de loin en loin un arbre grêle, souvent tordu et toujours penché comme s'il cherchait un appui; ces pierres énormes aux formes inattendues recouvertes d'une
mousse dure, courte et jaune comme de l'or, elle les reconnaît et cherche leurs noms.
Celle-ci, biscornue, trouée de partout, aussi volumineuse qu'une maison, et qui semble venir à elle portée par des êtres invisibles, n'est-ce pas la roche aux farfadets? Et ce drôle de chemin qui se creuse et s'enfonce entre deux haies de jeunes tamaris dont les fines branches s'agitent comme de longues plumes vertes aux brins souples, n'est-ce pas le chemin d'où sort la Dame Blanche par les soirs de lune? Et encore, ce petit bois arrêté au bord de la route, qui a l'air d'attendre quelqu'un, avec ses ormes groupés, chétifs, pas jilus gros que le bras et qui pourtant semblent si vieux, n'est-ce pas là le bois d'amour? Un tournant brusque, et voici les premières maisons du village où habite Christine, Ces maisons-là, Eglantine n'en a jamais vu de pareilles, si blanches avec un toit si rose qu'elles font penser à des fleurs écloses le matin même. En les apercevant, à ia descente du bateau, sa surprise avait été grande; mais, prise tout entière par la joie de retrouver l'enfant, son attention ne s'y était pas arrêtée. Voici celle de Christine-, qui ne diffère en rien des autres, à part ses contrevents, tout fraîchement peints d'un vert tendre, qui font pa-
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raître les Diura plus blancs et Les tuils plus roses encore. Un beau mûrier lui donne l'ombre l'été el l'abrite, l'hiver, des mauvais vents.
L'intérieur est vaste, simple et propre.
Dans la pièce commune : deux lits, deux armoires, un large buffet et une longue table se rangent contre les murs, comme pour laisser plus de place ati chien Marsouin qui étale son grand corps au beau milieu, el tient autant de place qu'un homme.
EgJaaîïne et Jacques doivent partager la deuxième pièce dont les lits sont séparés par un large, paravent.
Habituée à ses nuits solitaires, Eglantine, dans cette chambre à deux, ne peut s'endormir malgré la fatigue du voyage. Tout l'inquiète. Un léger vertige lui fait croire qu'elle est encore sur le pont de La Ville dAuray. Et puis la lune n'en finit pas de quitter la fenêtre où elle s'encadre, pour regarder par-dessus le paravent. De plus, un bruit étrange se fait, au loin. On dirait une voix sourde et menaçante dont la colère grandit, en même temps qu'une force méchante cherche à démolir la terre en la frappant à grands coups. Pourtant ce n'est pas le vent qui détonne ainsi, Eglantine ne peui s'y tromper. Bientôt, au dehors, des
sabotements s'unissent à des appels. Il y a
des courses rapides, comme si des gens se hâtaient pour conjurer un danger. Réellement inquiète, Eglantine se lève et va vers la fenêtre pour savoir. Mais c'est Jacques qui la renseigne :
— La mer se fait dure, et il y a grande marée.
Elle voudrait bien en savoir davantage, cependant elle ne pose pas de questions, parce qu'elle entend Jacques se tourner contre le mur pour retrouver son sommeil interrompu. Elle-même s'endort enfin, les sabotements et les appels ayant cessé.
Au matin, elle retrouve Christine et son père debouts sur le mur de la petite terrasse. Levés depuis longtemps, ils regardent la mer, hier si calme et si brillante sous le soleil, aujourd'hui d'un vert si sombre sous le ciel gris; sans les bandes d'écume qui se poursuivent et 1 "éclairent on pourrait la croire devenue noire, Jacques hoche la tête.
Il craint du mauvais temps. Christine ne l'écoute pas. Sautée à bas de son mur, elle tire Eglantine par la main :
- — Viens, viens la voir sauter sur les rochers !
Et comme elle a déjà pris la manière de parler des gens d'ici, elle ajoute :
— Y a rien que j'aime tant!
D'instant en instant le vent grandissait.
Et bien avant l'heure de midi, la tempête était sur l'île. Une tempête qui dura deux jours entiers. Deux jours pendant lesquels Eglantinc ne quitta pas Je bord, se glissant et rampant le long des rochers, attirée partout où ïe flot battait le plus fort.
Pour l'instant, accoudée à une roche faisant partie d'une masse et âgée à vingt mètres au-dessus de Peau, elle regarde cette mer en furie qui se hausse comme pour escalader la masse et passer sur i'ile. Elle rit de sa fureur. Elle rit de la voir reculer pour prendre son élan. Elle rit de la voir bondir, hurler, frapper et toujours se briser à moitié chemin. Elle a envie de lui crier, ainsi que le faisait Christine au vent de Paris : « Pas si fort, voyons, pas si fort! »
Mais, très vite, son rire cesse. La main en abat-jour pour éviter l'embrun qui lui brûle les paupières, elle regarde se former un affreux bouillonnement au pied même des rochers. Dans ïe creux apparaissent des choses brunes qui se déplacent, et il lui semble voir des corps emmêlés luttant pour regagner la (erre. Une terreur lui vient. Son imagination, qui s'était affaiblie à Paris où tout était toujours si précis, retrouve d'un
206 douce uïmieue
coup tonte sa vigueur. Elle pense à un navire du temps passé qui se serait englouti là, et dont les passagers, réveillés par la nouvelle tempête, reprendraient vie et chercheraient à se sauver malgré tout. La mer fait sa voix plus dure, plus haute et plus menaçante encore, comme si, par ses cris, ses hurlements et ses grondements de bêtes enragées, elle s'efforçait de faire taire les voix plaintives de ceux qu'elle garde dans ses profondeurs. Eglantine écoute et regarde avec une attention extrême; quelque chose va sûrement sortir de ce bouillonnement. Soudain deux vagues se dressent comme pour atteindre le ciel. Crochues toutes deux, l'écume aux dents, elles se font face et se frappent avec un bruit semblable à un coup de canon, puis, réunies, telles deux ennemies allant à leur propre perte, elles s'enfoncent et laissent à leur place un vide profond.
— Baissez -vous ! baissez-vous ! dit précipitamment un jeune garçon qu'Eglantine aperçoit tout à coup accroupi auprès d'elle.
II la saisit par sa robe et l'oblige à se courber; mais elle ne le fait pas assez vite.
Du vide profond monte une vague énorme qui grimpe les rochers, arrive sur elle et la jette rudement sur une roche basse et cou-
pante qui menace de lui fendre la poitrine.
Cette fois, Eglantine a compris le danger.
KUe sait que ce torrent écumeux va faire retour à l'instant même et la reprendre au passage pour la descente. Aveuglée, son front touchant terre, elle lance ses pieds autant que ses mains à la recherche d'un point d'appui. Ses pieds ne rencontrent que du sable, mais ses mains sont tout de suite crochetées par d'autres mains dont elle sent à ses doigts les ongles durs et solides comme des crochets de fer.
Et la vague, dans sa colère de ne pouvoir l'entraîner au gouffre, la couvre de sable et de cailloux, et redescend les rochers en sifflant comme une mauvaise bête.
Redressée et tirée vers une encoignure sans danger, Eglantine reconnaît Raymond, le fils de Marie-Danièle. H rit, quoique son visage soit affreusement décoloré; mais il ne peut empêcher ses lèvres de trembler lorsqu'il dit :
— C'est à vous qu'elle en veut!
Trempé autant qu'Eglantine, il se secoue
comme un jeune chien, avant d'ajouter :
— J'étais là bien avant vous, et elle n'était pas si méchante.
Il rit en aidant Eglantine à se débarrasser de tout ce qui s'est collé à sa robe mouil-
lée. Il rit en voyant qu'elle a perdu dans la lutte une de ses sandales, et qu'elle garde son pied nu sous elle, ce qui rend son équilibre instable et lui donne l'air d'un grand oiseau s'essayant au repos. Et il rit plus fort encore en apercevant, au bas des rochers, la sandale que la mer tourne et retourne, comme si elle cherchait à reconnaître un objet lui appartenant et qu'on vient de lui rendre. Eglantine, à rencontre de Raymond, reste silencieuse. Pour la première fois elle a craint pour sa vie. Son cœur en reste tout désempare et bat à torts et à travers. Et puis, la roche qui lui a meurtri la poitrine, l'a également blessée au front où elle ressent des élancements doulouretiN.
Cependant, ainsi que son compagnon, elle ne peut s'empêcher de regarder encore les vagues lutter les unes contre les autres dans une bataille folle qui semble ne devoir jamais finir. Elle ne peut s'empêcher non plus de regarder à la dérobée le garçon, dont le visage intelligent et malicieux a retrouvé sa bonne mine. Et, à l'entendre rire de si bon cœur, elle retrouve elle-même sa bonne mine; et son propre rire éclate enfin, clair et frais, lorsque Raymond tout joyeux dit sur le même ton que Christine :
— Y a rien que j'aime tant!
POIJCR UJMIÈHE 'A)U
Les oreilles bouchées par le vent qui les poursuit et les transperce, ils quittent leur abri. Et, ruisselants, échevelés et rieurs, ainsi que deux enfants retour d'une escapade dangereuse, ils regagnent la maison où Christine et Jacques les reçoivent avec des exclamations bruyantes et variées qui éloignent pour un instant le bruit de la tempête.
Toute la nuit encore le vent hurla, tournant comme un fou autour de la maison, frappant à la porte et aux volets, courant sur le toit dont il faisait craquer les traverses, arrachant les tuiles roses et se glissant par les trous pour composer une musique de terreur et de folie. Eglantine pense aux paroles de Raymond : « C'est à vous qu'elle en veut. » Peut-être que le vent lui en veut aussi, et que c'est contre elle qu'il hurle si fort. Son cœur se dérange de nouveau. Elle craint ces tuiles qui roulent et se brisent au-dessus de sa tête. Elle a peur de ces cb arpentes qui gémissent comme des êtres humains. Serait-elle donc la cause de cette tempête dont s'étonnent même les vieux marins en cette saison d'été?
Ecrasée par une lassitude de tout le corps, elle sommeille pendant les minutes d'accalmie; mais son sommeil est trop faible pour
DOUCE r.CMii'.KI-; "jt
chasser la peur qui veille el la trouble. Elle ne sait plus mettre les choses à leur place.
Qu'est-ce donc que ces éclairs blancs, plus rapides que des flèches, se succédant sans relâche et coupant en deux la fenêtre toujours au même endroit? Et cette lune, plus pâle que la mort, qui court d'un nuage à l'autre avec une rapidité incroyable, comme pour échapper au vent qui la menace de son grand souffle? Réveillée par l'affreuse musique du toit, elle reprend conscience, et reconnaît les éclairs blancs du phare et les nuages déchiquetés roulant les uns sur les autres comme des vagues, et fuyant, tel un troupeau pris de panique. Elle voudrait se lever el sortir de la maison; elle voudrait parler à Jacques; mais elle comprend que Jacques dort profondément, sans aucun souci du vacarme qui l'entoure.
Le jour suivant, si la mer hruissait encore avec force, le vent s'était enfui, laissant à sa place une pluie drue qui mouillait l'île à fond, emplissant et faisant déborder ses ruisseaux qui se hâtaient de courir à la mer comme au refuge le plus sûr. Puis, brusquement, ce fut le beau temps. Dès lors, Eglanline abandonna les rochers pour courir sur la lande, à travers les ajoncs, les fougères et les ronces. Elle retrouvait là tout qui
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avait t'ait sa joie de petite fllle : des fondrières et des haies, des fossés à franchir et des buttes à escalader. Elle rentrait à la maison, les mains saignantes, les jambes couvertes d'éra Hures et les pieds pleins d'épines que Christine arrachait patiemment de ses petites mains adroites. Elle refusait obstinément la compagnie de Raymond qui s'offrait à la guider par des chemins où l'on pouvait marcher sans se blesser. C'est que seule, dans ses courses ù l'aventure, elle pouvait laisser courir sa pensée autant que ses jambes. Elle avait tout de suite imaginé que Noël était dans l'île, et qu'elle allait le rencontrer, ici ou là. Elle en arrivait, par instant, à croire réellement à cette présence. Une émotion arrêtait net sa marche et la laissait le cœur tout tremblant. « C'est bien Noël qui fait signe, là-bas? Non, c'est une pierre de forme bizarre. Et cet homme au loin, dormant en plein soleil? Non, c'est un petit arbre renversé par la tempête. »
Les jambes lourdes, elle s'étend alors, les mains jointes sous sa tête et les yeux fermés, afin que rien ne vienne la détourner de son rêve. Derrière ses paupières closes, tout se détruit et renaît. Son corps devient une pi an le de la sapinière de BJêroiix, trans-
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plantée au milieu des mousses d'or et des ajoncs piquants. Dans le cœur de cette plante, une tige d'amour a poussé que des méchants ont brisé sans lui laisser le temps de s'épanouir, mais si cette tige ne doit jamais fleurir, elle garde toute sa sève et ne -veut pas mourir. Puis, sous le chaud soleil qui la pénètre toute, Eglantine retrouve sa forme; et elle lui parle comme à un être séparé d'elle-même dont elle a grande pitié :
— Je te le dis, il faut te résigner à ne vivre que de cet amour brisé. Et comment pourrais-tu faire autrement? Cet amour a poussé ses racines dans ton cœur trop jeune, trop tendre; elles sont maintenant fortes et vivaces, et rien ne peut les déraciner. Et comment donc feraient d'autres racines pour s'insinuer dans ton cœur? Celles-ci ont pris toute la place.
Reposée, Eglantine reprend sa marche en se moquant de ses divagations et de ses élans vers tout ce qui lui paraît être Noël.
Elle s'en inquiète même. N'est-ce pas là une folie commençante? Elle ne s'inquiète pas moins de ces malaises subits qui précipitent les battements de son cœur, lui donnent des vertiges, lui serrent les tempes et semblent vouloir lui ouvrir les flancs. Cela non plus, n'est pas naturel. Elle essaye de se ras-
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sures en mettant la faute sur l'air vif du large succédant ù l'air vicié de Paris; mais malgré cela elle cherche des signes de dérangement cérébral chez ses parents. Son père, le doux Marc, qui a préféré mourir plutôt que d'être séparé de sa femme ; le grand-père, qui par amour pour son fils n'a vécu que de haine pendant rie si longues années; elle-même, avec, ses yeux trop grands, et ses cheveux rebelles, dont les épais bandeaux se soulèvent et s'écartent de ses tempes, ce qui lui donne, au dire de Jacques Hermont, l'air d'un oiseau peureux cherchant toujours à s'envoler sans jamais y parvenir ; ses cheveux au parfum mystérieux et indéfinissable dès que l'eau vient à les toucher. Oui, certainement, ]es Lumière étaient marqués de folie, comme les Barray étaient marqués d'avarice; ceuxlà, qui ne vivaient que pour la terre, semblaient en porter tout le poids sur leur tête, ce qui rapetissait leur front et y creusait des lignes verticales et profondes, toutes pareilles à celles qui se creusaient au front de leurs bœufs.
Attristée soudain, Eglantine va et s'égare dans la lande où les petits arbres courbés s'en vont seuls, comme des maudits.
La première semaine écoulée, on ne vit plus Eglantine courir par la lande ainsi qu'un mouton égaré. Elle marchait au contraire très posément, comme accompagnée d'un ami avec lequel elle s'entretenait. Cet ami, c'était Noël, que seule elle voyait et entendait. Elle ne s'inquiétait plus d'une folie possible. Elle s'en réjouissait plutôt, s'efforçant de vivre, comme d'une réalité, de tout ce que créait son imagination, A force de chercher Noël dans l'île, elle l'avait trouvé. II lut était apparu soudainement à la tombée du jour, debout sur la plus haute pierre de l'endroit où elle avait été en danger. Ah! comme elle avait couru à sa rencontre, Peut-être était-il là depuis longtemps déjà, II y était sûrement, lorsque la vague l'avait frappée, cherchant à la briser sur les rochers avant de l'engloutir. Les doigts solides auxquels s'étaient si fortement accrochés les siens, étaient certainement ceux de Noël lui portant secours.
Comment un frêle garçon de treize ans aurait-il pu la maintenir avec tant de force contre cette eau bouillonnante dont la descente était aussi rapide qu'une pierre qui
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tombe. El maintenant, dans la hri.se qui voltige ou tous sens, elle entend parler Noël.
Elle reconnaît su voix affectueuse cl tendre, cette voix qu'elle a tant cherchée et jamais retrouvée parmi tant de gens qui l'entouraient à Paris.
Il arrive que Noël la quitte pour quelques heures. Ne faut-il pas qu'il aille voir sa femme et ses enfants?
Elle attend son retour, assise sur une large pierre tapissée de cette mousse jaune et dure qu'elle aime, sans comprendre la raison de sa couleur. Elle n'a plus peur de la mer; elle l'a longuement regardée, et Jacques a parlé des lames de fond très dangereuses à certains endroits de la côte, surtout par gros temps. Elle voit maintenant la mer comme une créature intelligente et forte, belle et capricieuse, soumise seulement au vent doux qui vient de la terre et passe sur elle comme une caresse. Pour ce vent-là, seulement, elle la voit mettre sa robe bleue, brodée de blanc, dont les plis traînent sur le sable et sur les rochers. Elle la voit aussi tracer, pour de longues promenades, des chemins, des routes, des carrefours. Ces routes et ces chemins s'en vont vers des buts inconnus d'Eglantine, mais qu'elle devine facilement. Noël, pour s'en
aller, a sûrement pris ce sentier qui mène droit à ce grand bateau qu'on aperçoit au loin, et dont la fumée s'allonge et reste à la traîne, comme ennuyée de suivre. Un désir subit vient à Eglantine de rejoindre ce bateau qui emporte Noël à son foyer. Elle voudrait tant connaître ce foyer. Comment sont les enfants de Noël? Comment est sa femme? Très belle, sans doute, et aussi très bonne. Elle ne ressent aucune jalousie contre celle qui a pris sa place. Son amour à elle est si vaste et si profond qu'elle est heureuse de penser qu'une femme belle et bonne peut rendre heureux Noël.
A son tour elle s'engage dans le sentier de traverse. Accompagnée du vent doux et soutenue par la mer, elle marche longtemps sur ce chemin d'eau, le regard fixé sur îa fumée qui peu à peu devient un mince nuage parmi d'autres nuages. Lasse enfin, elle s'assied à un carrefour. Des milliers et des milliers de petites étoiles d'argent scintillent autour d'elle, tandis qu'un peu plus loin d'énormes barres d'or se rapprochent en se balançant sous la nappe d'un bleu vert,
Le soleil, las aussi, sans doute, d'un trop long parcours, descend pour se reposer.
Comme il descend vitel On dirait qu'il
cour! au-devant de lu nuiL Voici déjà qu'il touche la nier, juste au bout de celte belle route qu'il fait miroiter. Et tout de suite il entre dans l'eau pour le bain du soir. lit lentement, très lentement il se laisse glisser dans les profondeurs qu'il éclaire de quelques rayons; puis, sans hâte, il éteint sa lampe et s'endort.
Ah! si Eglauline ne craignait pas d'inquiéter Christine et Jacques, comme elle irait dormir auprès de lui, bien étendue sur les herbes du fond, ces herbes couleur de bronze poli qui se balancent d'un mouvement doux et lent.
liais voici que les routes s'effacent, et que montent, d'en bas, des bois sombres dont la cime effleure la surface de l'eau. La mer a été sa robe bleue. Elle frissonne eu mettant sa robe couleur d'ardoise tandis que le veut léger regagne la terre.
De retour en même temps que lui, Eglantine, assise sur son rocher au tapis jaune, écoute un murmure qui vient do large. Ce murmure qui semble bercer et endormir les vagues, elle le connaît bien et s'en réjouit. C'est la mer qui vient lui parler, comme chaque soir, à l'heure de la veillée. Elle lui parle du soleil clair et du vent doux qui s'en sont allés loin d'elle, et qui, peut-être,
mettront longtemps à revenir. Elle parle du passage dans la nuit de grands bateaux dont le falot a l'air d'une étoile en voyage traçant son chemin pour le retour. Elle parle aussi de la lune, triste et pâle, qui vient se mirer dans l'eau avec l'espoir d'augmenter son éclat. Et surtout elle dit la joie silencieuse des amants qui profitent de l'heure tardive pour s'éloigner du rivage dans une toute petite barque, et voguent sous le ciel serein, sans souci de l'air qui fraîchit ni des méchants qui les guettent.
A la mer, qui lui dit tant de choses, Eglantine peut parler de son pays.
— Dans notre sapinière, les chemins étaient à peine tracés, et cependant nous les suivions dans l'obscurité sans jamais nous tromper.
Elle dit la beauté d'un verger fleuri où dort, près de la barrière d'entrée, un ami qui fût toujours fidèle, et qui mourut pour la sauver. Elle parle aussi de son étang :
— Il était tout petit, pas plus grand que cette crique qui est à mes pieds. Nous en faisions le tour à la nage, des fois et des fois, sans que l'envie d'un plus grand nous soit jamais venue. II se trouvait juste au milieu de la sapioière. Les arbres qui l'en-
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lotiraient étaient forta et droits; tous se tenaient proches les uns des autres ainsi que des frères, et ils nous protégeaient autan!
du soleil que de la pluie.
Eglantine dît bien d'autres choses encore.
Certain soir elle reste si tord sur son rocher que Christine et Jacques Hermont se mettent à sa recherche et unissent leurs voix pour l'appeler dans la nuit devenue noire.
Reculez, reculez encore, jardin de souffrance! Ht vous, âme désolée, cessez de gémir! La miséricorde est sur vous! Eglantine Lumière a trouvé une amie. Une grande amie qui berce el console, et à laquelle elle peut parler de Bléroux sans se lasser. Elle en parle a lèvres fermées, et cependant elle est sûre que les mots sortent de sa bouche; elle les voit et elle les entend; ils s'envolent, tantôt douloureux et lents comme l'appel de certains oiseaux de mer perdus dans le brouillard, tantôt vifs comme des mouettes qui s'élancent dans l'air pur en criant de joie.
DOUCE LtfMlfcRE
Leurs vacances finies, Eglantine cl Jacques Hermont devaient quitter l'île enscm ble, ainsi qu'ils y étaient venus, mais à l'instant du départ Christine avait montré un chagrin si violent, qu'Eglantine, dont la présence à Paris n'était pas indispensable, avait décidé de rester quelque temps encore auprès d'elle. Il lui fallut bien alors abandonner ses rochers pour partager les jeux de l'enfant. Elle passe presque tout son temps dans 3e petit village où Christine retrouve des camarades qui lui font oublier l'absence de son père. La vue ne s'étend guère dans ce port encaissé entre de hautes roches, et dont l'étroit goulet est bizarrement disposé. Mais Eglantine se plaît auprès des pêcheurs qui goudronnent leur barque ou raccommodent leurs filets.
Des femmes sont là aussi, qu'elle écoute parler. Elle partage la joie de celles dont le mari vient de rentrer, mais surtout elle partage plus encore le tourment de celles dont le mari, au loin, pourrait ne pas revenir. Et puis, ces pêcheurs, au visage hardi et intelligent, ont des conversations pleines d'imprévu, et savent des histoires pleines
racmi-
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d'intérêt. L'un d'eux, Bénoni, vieux marin de tout bateau comme de toute mer, parce qu'il voit Eglantine attentive à ses paroles, tt'fl jamais fiai de raconter. Il citante aussi ; mais le plus souvent, il chante une mélopée qu'il entrecoupe de longs silences, et qui semble faite à la mesure de sa voix comme à la mesure de ses gestes. Eglantine raccompagne en sourdine :
Là une s'en va Ça ira
Là deux revient
Ça va bien La jolie une La jolie deux.
Lorsque les pécheurs sont absents, Eglanfine s'efforce de jouer avec ies enfants. Elle a pris en amitié le petit Traiala, ainsi que le nomme Christine. C'est un joli enfant de sept ans, menu de corps et de visage, qui vient de perdre sa maman, et qu'on voit chaque malin pleurer à chaudes larmes, juché sur la quille d'un vieux bateau renversé. Ce vieux bateau, avec sa chaîne rouiilée, ses planches vermoulues et décolorées, semble la carcasse d'un grand pois-
son échoué sur les galets, attendant on ne sait quelle résurrection qui lui permettrait de regagner la mer. L'enfant, las de pleurer, joue au cheval sur la quille rongée. Et soudain, sans un sourire, sans regarder personne, il chante à tue-tête :
Trala la-la- la Tralala-ia-la
A travers les distractions qu'elle s'impose, Egiâaline continue cependant sa vie mystérieuse. À l'heure du hain, après avoir aidé Christine, elle se retrouve seule avec Noël. Sa nage, qui étonne les marins, lui donne, tout comme dans l'étang, l'air d'un bel oiseau souple glissant avec lenteur d'une vague à l'autre. Elle s'éloigne considérablement de la côte malgré les recommandations des pêcheurs. Autour d'elle les mouettes plongent en criant, comme si elles avaient peur de se noyer. Elle sait que le danger dont on la menace n'existe pas pour elle, puisque Noël est là. Et puis, pour elle la mer se fait tiède et lisse à l'aller comme au retour.
Le dimanche Christine entraîne Eglantine à la messe « oii elle voit, sans les
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voir ». dit-elle, les anges du paradis, La fillette prie avec une ferveur qui attire l'attention de ses voisines. Elle prie pour le répits tle celte jolie maman dont elle garde le souvenir; elle prie pour son père qu'elle aime si profondément, et dont les lettres journalières disent le regret de ne plus être auprès de son enfant. Eglantine ne prie pas; elle accompagne seulement tout bas les hymnes chantés, mais elle se tait et baisse le front lorsque les jeunes filles, de leurs voix fraîches, entonnent le beau cantique :
Elève-toi, mon âme, à Dieu
Sa voix pourrait s'élever vers Dieu.
Mais son âme, elle Ta donnée avec son amour à Noël; et cet amour est si grand qn'il lui cache Dieu et les beaux anges de son paradis.
Le retour de la messe se fait en silence.
Eglantine et l'enfant, serrées l'une contre l'antre sur le chemin, sont pins séparées que si elles marchaient aux deux extrémités de la lande, chacune d'elle parlant en secret à un être aimé que personne ne voit. Un peu avant l'heure du coucher, assise sur le petit mur blanc, Eglantine
s'applique à écouter la fillette qui parle de son père, seul dans la grande ville et n'ayant, pour compagnons de veille, que les acacias défleuris et les marronniers aux feuilles déjà sèches.
Pendant son séjour dans l'île, Eglantine a vécu une vie de rêve si intense qu'elle ne savait plus parfois si ce n'était pas justement celle-là qui était réelle. Aujourd'hui, dans le train qui la ramène à Paris, Noël l'accompagne encore. H l'accompagne jusqu'à sa maison, jusqu'à sa porte même, et l'abandonne seulement à la minute où elle se souvient que, d'accord avec Christine, elle n'a pas prévenu Jacques Hermont de son retour. Jacques Hermont n'est pas chez lui. Elle frappe à sa porte et se nomme, mais rien ne bouge dans ïe logement. II se fait tard pourtant. L'organiste, sans doute, est retenu en ville pour une soirée de musique. Rentrée chez elle, Eglantine enlève ses vêtements et fait couler l'eau de Paris sur son corps devenu brun et ferme. A courir par la lande et les rochers elle a retrouvé toute sa souplesse. Oh! elle pour-
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rait très bien de nouveau grimper au faite des arbres. Elle s'en réjouit, et par jeu, elle plie et déplie ses membres, fait les culbutes savantes d'autrefois, tourne sur place ainsi qu'une toupie bien lancée, et, les bras ouverts, renverse son buste jusqu'à l'extrême.
L'heure s'avance. Dans l'attente de Jacques Hermont, Eglantine va, vient, par la chambre, se penche à la fenêtre, écoute les bruits de la rue avec l'espoir d'entendre le pas de son voisin, regarde à tout instant la pendule et enfin, se met au lit où elle s'endort, l'esprit autant que le corps en repos.
Un bruit, qui avait cessé de lui être familier, la réveille. Elle ne reconnaît pas tout de suite sa propre chambre, se croyant encore chez Marie-Danièle, puis elle cherche à savoir d'où est venu le bruit. Elle heurte sans le vouloir la cloison commune, Aussitôt elle entend :
— Etes-vous là, Eglantine?
Oui, elle est là. Et, l'instant d'après, Jacques est là aussi, en bras de chemise et les pieds nus dans ses chaussons. Pas très bien réveillée encore, Eglantine, à moitié nue, cherche un siège, mais Jacques la retient :
— Remettez-vous au lit, vous pourriez prendre froid.
Et lui-même s'assied au pied du lit, réclam uni sans plus tarder tes nouvelles fraîches.
Eglantine reprend pleinement conscience, et parle avee vivacité. Elle a tant à dire à Jacques Hermont de sa petite Christine) Elle ne néglige aucun détail. Elle retrouve les mots, les gestes de l'enfant et même ses petites grimaces de dépit ou de satisfaction. Gela met entre eux une gaieté qui les fait rire, ainsi que deux êtres très .jeunes exempts de tout souci. Dans leur contentement, ils ne voient pas le jour se lever; ils ne voient pas non plus les premiers rayons du soleil se glisser dans la pièce, et jusque sur le lit, comme pour mieux éclairer leurs rires et la joie de leurs visages, Avee l'impétuosité de sa jeunesse retrouvée, Esdantine dit encore ;
— Et tous ces baisers que je vous apporte, j'allais oublier de vous les donner.
D'un geste vif, elle prend îa tête de Jacques en imitant la voix de Christine :
— D'abord sur le front, puis sur les yeux, puis sur le bout du nez.
Elle n'en peut dire davantage, Jacques Hermont à son tour lui prend la tète à deux mains pour lui rendre les même bai-
sers. Et brusquement, sans qu'ils l'aient voulu, leurs lèvres se rencontrent. Surpris, ils se reculent et se regardent. Ils se regardent, gênés; et ce qu'ils voient dans les yeux l'un de l'autre, les laisse immobiles et le souffle en suspens. Puis ils se sourient et du même mouvement leurs lèvres se rapprochent et s'attachent. Et, tandis que le soleil étend sur eux ses doux rayons, leurs corps fléchissent, leurs yeux se ferment et toutes leurs pensées s'envolent.
Chaque semaine une lettre de Christine apporte des nouvelles de l'île. Parmi ces nouvelles, mêlées à l'odeur de la lande et au bruit de l'océan, Eglantine cherche en vain la silhouette de Noël, dont la présence fictive là-bas la ravissait et la laissait comme étourdie de bonheur. A Paris, son imagination reste impuissante à recréer le beau rêve. Il lui semble même que le passé, avec sa réalité, commence à s'éloigner d'elle; et cela lui fait mal, comme si Noël t'abandonnait de nouveau.
Dans les lettres de Christine, il est surtout question de l'hiver qui s'annonce et ramène la mauvaise humeur de la mer. II
DOUCE LOMIÈRE
semble bien que la bonne humeur de l'enfaul soit en péril au moins autant que celle de la mer. Kl le se pi a in t de tout et de. tous; de l'école, beaucoup trop éloignée du village; du vent qui souffle sans arrêt, surtoul de ce petit « Nordé » qui passe en sifflant dans le ciel bleu, et vous pique le nez au point de vous tirer des larmes. Et puis, dans le petit porf, il n'y a plus de gaieté.
Les pêcheurs ne s'y arrêtent que pour embarquer ou débarquer. Ils raccommodent maintenant leurs filets chez eux, à porte fermée. Bénoni ne raconte plus d'histoires, et le petit Tralala joue sur sa carcasse de bateau sans plus jamais pleurer, ni chanter. Même chez Marie-Danièle rien ne va bien. Le bruit que font les ouvriers en remettant tes tuiles du toit lui fait mal à la tête, le chien se couche en rond sous la table, où il gêne les pieds, an lieu de s'étaler au milieu de la pièce. Le mûrier bouche le jour de la fenêtre, et Raymond, qui vient d'avoir quatorze ans, parle de s'en aller à Nantes pour apprendre un métier.
Les lettres de Christine ont toujours une écriture informe aux lignes de travers ou se chevauchant. A son père, qui lui es fait le reproche, elle répond qu'elle ne peut pas écrire droit, parce que Paris l'appelle de
DOUCE LBMIÉKE
sa grande voix, et que cette grande voix fait osciller sa plume comme une cloche. En lignes bien droites elle ajoute :
Ne riez pas, vous deux! C'est comme orsque la musique vous tire par l'oreille.
Je sais bien, moi, comme vous vous agitez alors.
Jacques Hermont ne s'attriste pas du petit ton rageur de ces lettres; il en rit au contraire. Et pour faire partager son contentement à Eglantine dont les yeux restent tristes, il lui dit :
— Si elle bataille ainsi avec toute chose, c'est qu'elle devient plus forte.
Eglantine et Jacques n'avaient pas voulu du tutoiement trop intime. Leurs rapprochements étaient rares, car d'un commun accord, ils luttaient jusqu'à épuisement de leur volonté contre la dure exigence de leur chair. Jacques était celui des deux qui en souffrait le plus; certains jours, il se surprenait à guetter chez Eglantine cette lueur bizarre qui s'allumait dans ses prunelles et crispait ses traits jusqu'à la dureté. A chaque rapprochement Jacques Hermont croyait aimer d'amour vrai; mais il suffi-
nouai mjmiùhe 231
sait que ie sou venir de Tensia lui revînt pour qu'il comprît que rien n'était changé.
Cependant il ne pouvait s'empêcher de retarder celle qu'il prenait l'habitude d'appeler Douce. N'était-elle pas plus jolie que Tcnsia lorsque la lueur avait fait place à ce rayonnement qui éclairait son visage délicat? Un apaisement était sur elle. Tous ses gestes, comme resserrés î'instant d'avant, devenaient faciles. Son buste s'abandonnait, sa taille se pliait sans effort, et ses pieds ne semblaient pas toucher terre tant sa marche était silencieuse. Mais ce que Jacques s'attardait surtout à regarder, c'était une bouche fraîche, presque trop fine, dont les coins se relevaient pour un mystérieux sourire, tandis que ïe regard s'en allait au loin. Ce regard et ce sourire rendaient grâce à quelqu'un; mais ce n'était pas à Jacques Hermont. Pourtant, à la voir ainsi, il se réjouissait. D'autres fois il disait son regret ; « Pourquoi ne pouvaient-ils s'aimer d'amour et foire leur mutuel bonheur, pour le temps qui leur restait à vivre?
Devant ce regret Eglantme baissait la tête et devenait grave, sachant trop bien que son bonheur à elle était défait pour toujours, et que personne, pas même Jac-
([lies, n'était capable de le refaire. Dans ses moments d'abandon, une flamme veillait dans l'ombre, mie flamme vivace qui éclairait le passé sans jamais permettre au présent de l'éloigner ni de le surpasser.
Cette fois Christine s'était appliquée, et Jacques, dès la première ligne, fit entendre un rire qui attira Eglantinc. La lettre disait :
& Et puis, vous savez, mes enfants : j'ai vu la Dame Blanche. Tant de gens l'avaient vue que j'en étais un peu jalouse. Aussi, vite, vite, je viens vous le dire, pour que vous vous amusiez avez moi. C'était l'antre soir, lard, très tard. Il y avait grande marée. Le port était presque à sec, et tout le village était à la pêche dans les flaques et les creux des rochers. Raymond avait même emporté sa lanterne pour mieux voir dans les trous; il n'en avait pas besoin pourtant, la lune éclairait plus qu'un grand phare, et, tout comme le soleil, elle traçait sur l'eau des chemins à n'en plus finir. C'était beau comme dans les rêves, mais il faisait froid et il nous fallut, Marie- Danièle et moi, rentrer sans attendre les
mi 1res qui compfuîcnt bien pêcher jusqu'au retour de ta marée. Tandis que Marie-Dan ièlc s'attardait auprès de Raynuiud, je partis en courant pour me réchauffer, et, comme j'ouvrais la porte de la maison, juste, je vois la Dame Blanche.
Elle se tenait toute droite, le dos collé à la porte du fond. Vous savez, la porte verte?
J'ai eu peur, oh! que j'ai eu peur! J'ai cru que mon cœur allait se sauver tant il faisait cies bonds; puis, comme je restais sur le seuil, un fort coup de vent a secoué le mûrier, el aussitôt la Dame Blanche s'est mise à danser. Elle dansait comme une dame prise de folie, et pourtant elle n'avait pas de pieds. Elle s'est calmée en même temps que l'arbre reprenait sa tranquillité.
A ce moment j'ai compris que c'était l'ombre du mûrier qui s'agitait sur la grande tache blanche que faisait dans la maison le clair de lune, une tache plus blanche encore que le linge lavé par Marie-Dard èle.
Alors je me suis mise à rire très fort, aussi fort que j'avais eu peur, tandis que mon cœur se reposait et que ma peur se sauvait bien loin. Marie-Danièle a dû èlre surprise aussi en arrivant. Elle a fait un pas de recul avant d'entrer, et elle a étendu le bras comme pour nie protéger. Elle ne m'a
même pas demandé pourquoi je riais, mais elle m'a dit : « Il fallait m'attendre, par cette grande lune tu. pouvais rencontrer la Dame Blanche. » Elle ne dansait plus, la Dame Blanche; elle remuait seulement un peu la tête et les Liras, et sa robe traînait de plus en plus par terre. Le grand chien Marsouin, qui arrivait tout trempé d'eau de mer. se coucha en plein dessus. Il savait bien lui, qu'il n'y avait là que le clair de lune. Je le savais bien, moi aussi. Malgré cela, pour gagner mon lit, je levais les pieds très haut pour être plus légère et ne blesser personne.
Te ne sais combien de temps j'avais dorrni lorsque Raymond rentra. Il nous réveilla pour nous montrer sa pèche qui était superbe, au dire de Marie-Danièle; mais je ne la regardais guère. Tout de suite je cherchais la Dame Blanche. Elle avait ramassé sa robe et se tenait, toute petite et mince, étendue au ras de la porte, prête à sortir par-dessous, comme si elle craignait d'être enfermée avec nous poulie reste de la nuit.
Jacques Hermont devient jaloux. Sous
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prétexte île marcher par les rues, il accompagne Eglantine jtis<iu'« l'église où elle doit chanter, et bien souvent elle îe retrouve à la sortie. Jamais pour Tensia il n'avait connu cet état de méfiance qui lui mettait aux yeux une colère lorsque le regard d'an passant s'arrêtait sur sa compagne. Elle-même ne s'apercevait de rien, n'ayant aucun désir de plaire. Elle allait, ainsi que toujours, de son pas rapide, la tète haut levée, connue quelqu'un qui cherche un visage ami dans la foule. Jacques se tenait très près d'elle, et il ne pouvait s'erapèeher de lui répéter les paroles de Mlle Charmes:
— Douce Lumière, prenez garde à votre beauté.
D'où lui venait donc cette beauté singulière? Où avait-elle pris ces yeux qu'on ne voyait à personne? Ces lourdes paupières qui se relevaient lentement comme avec le regret de laisser voir à tous les trop larges prunelles qu'elles étaient chargées de recouvrir et garder pour un seul?
Un soir de veillée, après une conversation affectueuse sur l'avenir, où leurs deux vies resteraient liées à celle de Christine.
Jacques Hermont osa poser des questions à Eglantine. II devenait jaloux aussi de son
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passé, ce passé dont il ignorait tout, alors que lui-même avait dévoilé le sien tout entier. Angoissé un peu de ce qu'il allait apprendre, il brusque les questions : Qui était-elle '? d'où venait-elle ? Et qu'était ce niai qu'on devinait rôdant autour de son front, faisant son sourire si amer, et la rendant plus craintive qu'un petit enfant ?
Elle rougit violemment, resta silencieuse pendant quelques secondes, puis se mit à rire. Et tout aussitôt sa réponse prit le ton de la plaisanterie :
Elle était Eglantine Lumière. Cela, elle pouvait l'affirmer. D'où elle venait? Tombée de la lune, sans doute, ou surgie de quelque gouffre. Elle ne savait.
Elle cessa de rire pour ajouter :
— Un chien était mon frère, et un grand verger m'a nourrie de fleurs et de vents.
Jacques Hermont, profondément froissé, recula sa cbaise et voulut s'éloigner. El!e le retint, les yeux plus suppliants encore que la voix :
— Ayez pitié, Jacques. Songez que je ne possède au monde que ma souffrance. Laissez-la moi.
Il rapprocha sa chaise et leur soirée s'acheva presque en silence.
Il semblait que ce mal, dont parlait
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Eglanline, était aussi indispensable qu'un bien. S'il lui arrivait de l'oublier un instant, cl te restait inquiète comme quelqu'un qui vient d'égarer un objet qu'il lut faut retrouver sur l'heure. Elle n'était jamais bien loin, sa douleur. Au premier signe elle accourait, traînant après elle une chaîne aux anneaux si durement forgés qu'une vie tout entière ne suffirait pas pour in hriser.
Ce soir-là, seule chez elle, le cœur douloureux et la pensée torturée, elle se demanda :
« Sans cette souffrance, est-ce que je pourrais vivre? »
Après plusieurs années passées auprès de Marie-Daoièle, Christine est de retour à Paris. La déviation de son épaule reste la même, mais elle a grandi sans autre déformation, et sa santé paraît maintenant solide. Elle garde son joli caractère et sa façon toute particulière de laisser voir la tendresse dont son cœur déborde. Elle n'a pas perdu non plus, sa manière de se moquer et d'imiter avec la plus grande perfection les tics ou les ridicules des gens.
Mais surtout elle est devenue d'une gaieté qui ne s'altère jamais et lui fait accepter les désagréments comme de petites choses sans importance. Cependant, à son sujet, Jacques se fait du souci. Non seulement eîle est très en retard pour son instruction mais elle refuse de s'instruire davantage.
Elle veut être infirmière. Pour cela, ditelle, il n'est pas besoin d'être si savante. Et pour égayer son père donl le front reste
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soucieux, elle chante une chanson de l'île
tout en s'occupa nt du ménage :
Mon père aussi ma mère Sous la feuille, ta feuille N'avaient d'enfant que moi Sous la feuille du bois.
Jacques Hermont rit de l'intention malicieuse de sa fille et reprend avec elle le couplet suivant :
Me mirent aux écoles Sous la feuille, la feuille Aux écoles du roi Sous la feuille du bois.
Elle n'est pas coquette, les belles robes ne la tentent pas. A son père, qui lui conseille de se regarder dans la glace afin de se mieux coiffer, elle répond :
— Les glaces m'ennuient. On y -voit trop ses défauts.
Elle revient sans cesse à son idée d'être infirmière. Elle en parle avec un désir qui fait briller ses yeux -et met sur son joli visage une douceur qui l'embellit encore. Eglantine n'est pas trop surprise de cette vocation. Elle se rappelle que Christine, toute petite, aimait par-dessus tout à soigner ses
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poupées malades ou blessées. Un jour que, ia regardant faire, elle chantonnait, comme autrefois mère Clarisse :
Quand vous irez visiter les malades Portez bouillon cl découvrez l-e lit.
Chris Une, gravement intéressée, avait réclamé la suite avec insistance ;
— Dis, après, quand on a découvert le lit, qu'est-ce qu'on Fait?
Pour avoir la paix, Eglantine avait dû continuer son couplet qui parlait de malade à tenir propre et de plaies à panser doucement.
Par la suite, Christine avait souvent réclamé la chanson, et chaque fois elle disait:
— Moi, lorsque je serai grande, je soignerai les malades.
Pour ne pas la chagriner, Jacques Hermont a promis de la mettre infirmière dès qu'elle aura ses dix-huit ans.
Mais déjà, elle exige ïa permission de suivre des cours. Les veillées à trois sont un enchantement. On reparle de l'île.
Les dix-huit ans de Christine arrivèrent avec le printemps de 1914, et, dès l'été, la guerre déchaînait sa férocité. Jacques Hcrniont partit avec les premiers soldats, mal-
DOUCE LU Ml Jim:
gré ses quarante-deux ans, et moins d'un mois après, il était de relotir, si gravement blessé &va jambes que pour lui conserver la vie, le médecin parlait de les lui couper. Mais Christine avait soigné son père avec une telle adresse qu'elle lui avait évité l'amputation, et avait fait dire au médecin qu'une pareille infirmière ferait merveille auprès de ses grands blessés. Et Jacques, devant la demande répétée de son enfant, avait fini par céder à l'offre du médecin de garder la jeune fille à l'hôpital.
La joie de Christine, ce jour-là, avait été sans bornes. Et ses larmes, à tout instant, avaient accompagné son rire.
Jacques, pourtant, comme s'il regrettait d'avoir cédé, exprimait déjà ses craintes.
— Séparée de nous, pourras-tu suivre le droit chemin?
Christine savait très bien ce qu'était le droit chemin dont parlait son père, mais dans sa joie, par taquinerie pure, elle obligea Eglantine à donner des précisions.
Eglantine ne savait pas trop quoi dire. Elle essayait de se souvenir de ce que Jacques disait autrefois à propos de Tensia, mais rien ne venait. Sous le regard de Christine, qui se faisait sévère, elle trouva :
— C'est d'abord de se marier jeune.
Douciï i.trsuÈnn
lfi
Christine, la bouche pleine de rire et un doigt menaçant, l'interrompit aussitôt :
— Je connais une Eglantine Lumière qui n'a pas suivi le droit chemin, puisqu'elle n'est pas encore mariée à l'approche de ses quarante ans.
Et son regard malicieux allait avec une telle insistance d'Egiantine à son père que mus deux s'efforcèrent de rire pour éviter de rougir.
Chaque soir, maintenant, ils la voient revenir à la maison, lasse, très lasse, mais si jolie, si enfantine dans son costume d'infirmière, si heureuse surtout que Jacques ne regrette plus d'avoir donné l'autorisation demandée.
Jacques Hermont reste infirme. Cependant au début de 1916 il a pu reprendre sa place d'organiste. On le voit sortir de sa maison, appuyé au bras d'Eglantine qui soutient sa marche lente et difficile. Tous deux ne parlent guère, si ce n*est de Christine dont la santé semble décliner. Christine ne se plaint pas, au contraire, elle prétend n'avoir jamais été aussi forte.
Elle ne rentre plus chez elle eomme au début. Infirmière gradée, il lui faut souvent passer ses nuits à l'hôpital. Elle vient seulement de temps à autre passer une
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heure auprès des siens. Puis, peu à peu, ses visites s'espacent et s'écourtent. Souvent même elle ne prend pas le temps d'ôter son manteau, tant elle est pressée de retourner auprès de ses blessés, dont l'un d'eux, ditelle, réclame sa présence pour avoir un peu de sommeil.
Quelques mois passent ainsi, et les visites sont remplacées par de courts billets d'excuses promettant une autre visite qui doit toujours être très prochaine.
Pour tranquilliser Jacques, qui commence à s'inquiéter sérieusement de cette absence prolongée, Eglaniine s'échappe un matin et court à l'hôpital où elle apprend, du médecin lui-même, que Christine a été transportée la veille à la Maternité.
A la Maternité?
Elle en reçoit comme un dur choc. Et, ainsi que cela lui arrive toujours dans les grandes émotions, sa gorge se serre au point de lui enlever la parole. Incapable de demander autre chose, elle quitte rapidement le médecin. Sa stupeur est immense.
Christine, à la Maternité? Elle s'y rend, craignant tout. A reine entrée dans le couloir indiqué, elle entend ries plaintes, de longues et faibles plaintes d'un être très jeune qui serait blessé à mort, A certaines
BOUCS r.UMlÊRE
vibrations de la voix, elle a reconnu Christine qu'elle trouve étendue sur un lit étroit, et recouverte seulement d'un drap comme si elle était déjà sans vie. Christine, aussi blanche que le linge qui la recouvre, cesse sa plainte et tend deux petites mains vers Eglantine en disant :
— Je t'attendais, je savais que tu viendrais.
Toutes deux se regardent, et la voix affaiblie de Christine reprend :
— Je n'ai pas la force de le mettre au monde.
Elle ajoute, plus bas encore :
— Ils vont me l'ôter.
Apitoyée au delà de tout, Eglantine continue de la regarder sans pouvoir parler.
Oh! Ce petit corps tout semblable à celui d'une fillette, comment, en effet, pourraitil mettre un enfant au monde? Sur le visage défait qui est là, devant elle, elle croit cependant voir un rayon de joie tandis que la petite voix se fait entendre de nouveau:
— Tu ne sais pas, toi, Douce Lumière, ce que c'est que de porter en soi un petit enfant!
A ce moment seulement, Eglantine pense au père de ce petit enfant qui va naître.
Sait-il? Et pourquoi n'est-il pas présent?
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Comme si Christine entendait cette pensée, elle dit avec effort :
— Son père n'est plus.
Le sursaut qui échappe à Eglantine lui rend la parole pour demander :
— Tu l'aimais?
Christine fait une petits moue avant de répondre :
— Il était très malheureux.
Dans le don qu'elle avait fait d'ellemême, Christine s'était dévouée, Eglantine le voyait bien. Une pitié intense îa retient penchée sur le lit, malgré le g«ste du médecin qui vient d'entrer dans la chambre et lui fait signe de s'éloigner.
Elle s'éloigne, mais elle ne veut pas quitter la Maternité avant la naissance de l'enfant. Elle attendra cette naissance dans le couloir, là, tout près, adossée au mur pour tenir moins de place. Une intuition, comme elle en a souvent, lui dit qu'elle ne verra jamais cet enfant; mais elle ne veut pas y croire. Elle s'efforce au contraire d'imaginer ce que sera le petit de Christine, un petit qui sera autant à elle qu'à sa jeune maman. Elle attend. Le lourd silence qui se fait dans la pièce, à côté, l'étourdit ainsi qu'un bruit trop violent. Ses jambes fléchissent, et son cœur lui fait mal, mal
comme lorsque Noël l'a laissée seule au bord de l'étang. L'oreille tendue, elle écoute ce silence qui dure trop. Elle fait quelques pas, elle ira jusqu'au bout du couloir et reviendra. Mais l'infirmière sort de la chambre et -vient à elle, l'air grave. FJie lui prend le bras comme pour la retenir :
— Ne partez pas, elle est au plus mal Son enfant a déjà cessé de vivre.
Elle a parlé si bas qu'Eglantine a surtout deviné ses paroles. Pourquoi donc, alors, Christine la rappelle- t-elle avec tant d'insistance?
Effrayée de cette voix d'enfant en détresse, elle dégage son bras des mains de l'infirmière et rentre dans la chambre, malgré le geste d'ennui du médecin.
Christine s'apaise aussitôt. Son regard se pose longuement sur le médecin, puis il revient à Eglantine, et la petite voix défaillante supplie :
— Dis-lui qu'il me le laisse!
Incapable de répondre, Eglanline acquiesça d'un signe de tête en reprenant dans les siennes les mains glacées de Christine. Elle trouve la force de lui faire le petit sourire qui les avait faites si souvent complices dans les choses qu'il fallait cacher à Jacques, pour éviter les gronderies. Il lui
uoircii r.i'.vm'.iii:
ula alors qu'une malice enfantine fais;til briller les doux yeux. Puis les prunelles noires s'élargirent, devinrent moins sombres, les doigts menus qu'Eglantine tenaient tout contre sa bouche devinrent doux et mous, La poitrine de Christine se souleva lentement, s'abaissa plus lentement encore, et ne fit plus remuer le drap, Le médecin, qui était resté attentif, salua Eglantiue et s'éloigna.
Dans le sac à main de Christine, parmi ses objets familiers, Eglantine a trouvé un papier couvert d'une écriture hachée, comme si la main qui l'avait tracée était blessée ou secouée d'un violent tremblement. Elle finit par déchiffrer :
« Autrefois j'étais un être perdu dans le monde. Mes plaintes n'éveillaient aucun écho. Maintenant toutes mes pensées vont frapper à votre cœur. Je sens que là est la source de ma vie, et j'ai besoin d'y puiser souvent. »
Sous ces mots, Christine avait mis une date. Une date de mort, peut-être?
Dans la même enveloppe, Eglanline a trouvé un autre papier adressé à Jacques.
Une lettre que Christine n'a pas voulu, ou n'a pas pu finir, où elle disait :
« Comme -vous m'avez gâtée, et comme il faisait bon vivre entre vous deux! »
Trois lignes restaient en blanc, et on pouvait lire de nouveau :
m Je sais maintenant pourquoi vous aviez si peur de me voir loin de vous. Ahl comme vous m'aimiez! »
Encore deux lignes blanches, puis :
« Que les êtres sont malheureux! »
Jacques n'a pas pleuré. Il n'a pas parlé non plus pendant les deux jours qui ont
précédé l'enterrement de son enfant. Au cimetière, seulement, lourdement appuyé au bras d'Eglantine, il l'a regardée fixement pour lui dire :
— Il fait encore trop noir, il faut attendre le jour.
Par la suite, il refusa de manger, parce que, disait-il, Christine et Tensia étaient en retard. Il s'asseyait constamment devant
Il 'harmonium, mais ses mains ne savaient plus s'en servir. De temps en temps ses longs doigts couraient encore sur le clavier;
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avec ses poings fermas que l'organiste frappait les notes du bel instrument.
Dans îa maison où il fallut bien le conduire, les médecins ne donnent aucun espoir de guérison. Eglantîne, à chacune de ses visites, le retrouve plus lointain et plus émaeic. Le clair rayon, fait d'intelligence et de bonté, qui semblait hausser son front, est maintenant éteint et remplacé par une expression de crainte indicible. Eteint aussi le souvenir de Christine et de Tensia.
Eteint de même celui d'Eglantine. Il ne paraît pas la voir ni l'entendre. H regarde sans cesse autour de lui, comme s'il apercevait un danger, et il ne sait que répéter à toute heure :
— Il fait encore trop noir, il faut attendre le jour.
— Il ne verra pas le printemps, a dit hier, le médecin des fous.