CHAPITRE PREMIER
Préliminaires. — Départ de Paris et arrivée à Toulon. — Embarquement, — Incident fâcheux pour le lieutenant L. sur la Caravane. — Départ de l'escadre. — Les îles Baléares. — Incident de la frégate la Jeanne-d'Arc devant Palma. — Einotion causée par des matelots français dans un bal. — Réunion de la tlotte de guerre et de la flotte marchande. — Spectacle imposant de 700 bâtiments. — Dissentiment entre l'amiral Duperré et le général Bourmont.
Quand on parcourt Fhistoire de la régence d'Alger, on a lieu d'être étonné que cet État, peu important en apparence, ait pu vivre et exister pendant plusieurs siècles, tout en soutenant une lutte presque continuelle avec tous les Etats européens et même l'Amérique. On comprend encore moins que ces puissances aient été aussi débonnaires et aussi peu confiantes dans leur supériorité pour rester, durant cette même période, tributaires de ce minuscule repaire de pirates ; ou du moins, qu'après les échecs que chacune d'elle avait essuyés isolément, elles n'aient pas eu la sagesse de réunir leurs forces pour écraser, dans une action commune, cette puissance éphémère, raser les villes du littoral et détruire ou capturer tous les bâtiments qui I. — Douze ans en Algérie. i
y trouvaient un refuge. En agissant ainsi, et en renouvelant cette opération, autant de fois que cela eût été nécessaire, les corsaires n'auraient pas tardé à disparaître complètement de la Méditerranée et la liberté de la navigation eût été promptement acquise aux bâtiments de tous les Etats, grands ou petits.
Il est impossible que cette idée si simple ne soit point venue à la pensée de quelques hommes d'Etat, surtout après l'insuccès des diverses expéditions entreprises par les puissances militaires et maritimes de premier ordre. Je sais bien que, pour les gouvernements comme pour certaines associations, il est moins difficile de se réunir pour frapper un grand coup que de se mettre ensuite d'accord pour le partage du butin, en donnant à chacun la part à laquelle il croit avoir droit. C'est peut-être ce qui a fait échouer toutes les tentatives de ce genre, bien que, dans une expédition commune contre la régence d'Alger, on ne dût avoir pour objectif que la destruction de la piraterie, sans chercher à faire aucune conquête.
Le seul avantage réservé aux puissances consistait uniquement à acquérir, pour chacune d'elles, le droit de sillonner librement et en tous sens la Méditerranée, sans crainte de rencontrer ces barbares et cruels forbans.
Après des siècles de patience et de nombreux échecs essuyés par toutes les puissances, il était réservé à la France, seule, de remplir victorieusement cette mission si périlleuse et si humanitaire.
Chacun connaît les motifs qui poussèrent la France à déclarer la guerre au Dey d'Alger, et a entreprendre une expédition contre lui. En toute impartialité, justice doit être rendue au gouvernement qui
eut à lutter, et qui lutta victorieusement, avec une grande énergie, contre Topposition qui lui fut faite à ce sujet, tant en France qu'à l'étranger, en Angleterre surtout.
Honneur soit donc rendu à la mémoire de Charles X : car, sans la volonté ferme qu'il manifesta, et qui ressembla à de l'audace, Alger serait peut-être encore la ville capitale de la piraterie et le repaire des anciens écumeurs de mer. Je suis heureux de rappeler quelques faits qui témoigneront de toute l'énergie qu'il déploya pour exécuter ce grand œuvre. J'ose espérer qu'on me pardonnera ces détails. Nous traversons d'ailleurs une période où la société est encore si peu en équilibre, elle est si troublée, les événements y naissent et s'y succèdent avec une telle rapidité, qu'ils entraînent après eux les jeunes générations sans leur laisser le loisir de jeter un regard sur le passé. Il n'est peut-être pas mal de leur rappeler, et de mettre de temps en temps sous leurs yeux les événements, encore contemporains, qui ont jeté quelque éclat sur la France. Celui qui fait le sujet de mes causeries comptera toujours pour un des plus glorieux et surtout des plus humanitaires.
Les rapports de bonne intelligence qui avaient existé entre la France et la Régence d'Alger depuis le règne de Louis XIV, et la terreur que Napoléon avait inspirée aux nations barbaresques cessèrent avec la Restauration. La politique suivie depuis cette époque par notre représentant à Alger avait un tel caractère de faiblesse qu'elle ne pouvait commander ni la confiance ni le respect. M. Deval, né dans le Levant, connaissant la langue turque et les usages des Orientaux, fut nommé consul général à cette résidence en i8i5. Il
avait exercé pendant plusieurs années les fonctions de drogman à Péra, et y avait contracté l'habitude de ces formes souples et obséquieuses que les autorités musulmanes exigent toujours des agents subalternes. Ainsi, il avait consenti, sans faire d'objections, à ce que la redevance annuelle de la compagnie d'Afrique fût portée de 60,000 à 200,000 francs; il avait laissé imposer à la France la condition de ne construire, dans les limites de ses concessions à la Galle, ni forts, ni enceintes pourvus d'artillerie, privilège réservé dans les anciens traités. Nous reviendrons plus tard sur cet important sujet.
Enhardi par tant de faiblesse, le Dey d'Alger annonça hautement le projet de chasser la compagnie d'Afrique de ses possessions et de détruire ses établissements. Il avait déjà violé le privilège de la pêche du corail, en exigeant une redevance énorme, il refusait maintenant de se conformer au droit maritime international; il prétendait continuer son système de piraterie et commettait sans ceSse des infractions aux règlements arrêtés pour la visite des bâtiments en mer; enfin il autorisait et encourageait, sous divers prétextes, le pillage des bâtiments qui naviguaient sous la protection du pavillon français. Une dernière insulte, faite au représentant de la France, amena une rupture immédiate.
En 1828 et au commencement de 182g, la presse française blâmait beaucoup l'hésitation du gouvernement à répondre à l'outrage qui venait de lui être faite par le Dey sur la joue de son consul général Deval. Ce fonctionnaire, qui laissait bien à désirer, dit-on, avait reçu, comme on sait, un léger coup d'éventail ou de chasse-mouche sur la joue, de la main même du Dey.
Aussi, certains journaux et plusieurs membres honorables de la Chambre des députés et des pairs reprochaient-ils au gouvernement sa lenteur et sa faiblesse.
Nous signalerons ici, entre tous les opposants, Fauteur d'une brochure intitulée : Sur les véritables causes de la rupture avec Alger et l'expédition qui se prépare, par Alexandre de Laborde, député de la Seine, Paris, avril i83o. On y verra, l'état d'exaltation où en était Topposition, même pendant qu'on faisait les préparatifs du départ.
Après la prorogation de la session de i83o, c'est-àdire au mois d'avril de la même année, au moment où la flotte et l'armée se réunissaient à Toulon, M. Alexandre de Laborde publia cet écrit où étaient résumés et aggravés, par l'amertume du langage, toutes les objections, tous les reproches, toutes les préventions, tous les blâmes accumulés par les journaux de l'opposition contre l'expédition d'Afrique. Cet écrit- était adressé au roi et aux Chambres, « seuls juges de ce grand procès, » disait l'auteur. Mais le roi avait pris sa résolution, puisque les vaisseaux et les troupes se rassemblaient; les Chambres prorogées étaient absentes et ne devaient se réunir qu'après le succès ou l'échec de l'expédition. Ces paroles ardentes n'arrivaient donc qu'aux passions émues, qu'elles excitaient encore, aux gouvernements étrangers qui étaient opposés à notre entreprise, et enfin, à l'ennemi, qu'elles encourageaient.
L'auteur disait, dans la préface : « Il est plus facile de surprendre la religion d'un prince généreux que le bon sens d'un peuple éclairé. La vérité se fait jour avec peine à travers les murs d'un palais et les rigueurs de l'étiquette ; mais le bon sens circule dans les masses,
est accueilli partout, et partout il dit aujourd'hui qu'avant de sacrifier 3o,ooo hommes, soixante millions, il faut savoir pourquoi et comment. »
Plus tard, Texpédition étant décidée, il advint le contraire. La même presse, qui avait montré une si grande impatience et un si grand patriotisme en 1828, n^eut pas d'arguments assez forts ni assez persuasifs, en 1829, pour faire ressortir la légèreté d'un pareil projet et les dangers d'une semblable expédition, en énumérant, et en commentant avec détails, les échecs de toutes celles qui avaient été déjà tentées dans le même but par l'Espagne, l'Angleterre et la France.
Les puissances étrangères, excitées et secondées par nos journaux, se mirent de la partie, non par crainte d'un échec pour la France, mais parce qu'elles redoutaient de lui voir acquérir trop de prépondérance sur la Méditerranée et une influence morale trop grande sur le continent. Et, ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que cette opposition rencontra des défenseurs jusqu'au pied du trône. Heureusement le Roi eut deux fermes auxiliaires dans le ministère, le baron d'Haussez, ministre de la marine, et le prince de Polignac, ministre des affaires étrangères, président du conseil, lesquels, convaincus de la nécessité de lever haut l'étendard de la France, demeurèrent inébranlables. Ils eurent le bon esprit de garder le silence et de laisser crier. Il faut aussi accorder des éloges au général Bourmont, dont la vie avait été pleine de vicissitudes : il avait des connaissances et cette aptitude naturelle que rien ne remplace; dès son entrée au ministère de la guerre, il eut à cœur de prendre les mesures les plus utiles à l'armée. Aussi peut-on dire, à l'honneur de sa mémoire, que jamais expédition n'^
été mieux préparée; tout avait été prévu avec une intelligence rare. Le général savait que, si les batailles se gagnent à coups de canon ou de fusil, il faut, pour que les armes portent plus juste, que les hommes qui s'en servent n'aient pas la préoccupation d'être mal nourris et mal soignés. Les puissances étrangères essayèrent de mettre des entraves aux préparatifs ; une surtout, la fière Albion, osa se poser en adversaire.
Les quelques citations qui vont suivre suffiront, en effet, pour mettre en évidence l'opposition de l'Angleterre et la fermeté que le Roi et le ministre durent déployer pour y répondre et pour persister dans leur résolution.
Aux observations que les ambassadeurs firent à une circulaire du gouvernement, le président du conseil des ministres répondit :
« La France insultée n'a besoin de l'aide de personne pour se venger... Quant aux Anglais, nous ne nous mêlons pas de leurs affaires, qu'ils ne se mêlent pas des nôtres. »
A Lord Stuart, ambassadeur anglais, voici la réponse qui fut faite :
« Le Roi veut que l'expédition se fasse et elle se fera. — Vous croyez donc qu'on ne s'y opposera pas, dit Stuart? — Sans doute. Qui l'oserait? — Qui? Nous, les premiers ! — Milord, lui dit le ministre d'Haussez avec une émotion qui approchait fort de la colère, je n'ai jamais souffert que, même vis-à-vis de moi, simple individu, on prît un ton de menace ; je ne souffrirai pas davantage qu'on se le permette à l'égard du gouvernement dont je suis membre.
« Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas traiter cette question diplomatique; vous en trouverez la
preuve dans les termes que Je vais employer
« La France se moque de l'Angleterre... La France fera, dans cette circonstance, ce qu'elle voudra sans souffrir de contrôle, ni d'opposition. Nous ne sommes plus au temps où vous dictiez des lois à FEurope...
« Votre influence était appuyée sur vos trésors, vos vaisseaux, et une habitude de domination. Tout cela est usé.
« Vous ne compromettrez pas ce qui vous reste de cette influence en allant au delà de la menace. Si vous voulez le faire, je vais vous en donner les moyens. Notre flotte déjà réunie à Toulon, sera prête à mettre à la voile dans les premiers jours de mai. Elle s'arrêtera pour se rallier aux îles Baléares, et opérera son débarquement à l'ouest d'Alger. Vous voilà informé de sa marche et vous pouvez la rencontrer si la fantaisie vous en prend ; mais vous ne le ferez pas, vous n'accepterez pas le défi que je vous porte, parce que vous n'êtes pas en état de le faire. Ce langage, je n'ai pas besoin de vous le répéter, n'a rien de diplomatique. C'est une conversation entre lord Stuart et le baron d'Haussez, et non une conférence entre l'ambassadeur d'Angleterre et le ministre de la marine de France.
« Je vous prie cependant de réfléchir à la réponse que le ministre des affaires étrangères pourrait vous traduire en d'autres termes, mais sans rien changer au fond(i). »
(0 Pour plus de détails sur les préliminaires, voir : L'Alf^crie ancienne et moderne, par I.éon Galibert, 1844. Alfred Nettement, Histoire de la conquête d'Alf^er, 1807. Et surtout Camille Rousset, de l'Académie française, Histoire de la conquête d'Alger, 1879.
Après ces déclarations si formelles et si accentuées, le silence se fit partout, et le gouvernement continua avec la plus grande activité les préparatifs de la marine et de Tarmée de terre. Ainsi, tout étant prêt, les corps désignés pour faire partie de l'expédition reçurent Tordre de se rendre à Toulon.
A ce moment, je fus nommé sous-aide major à l'ambulance de la 3^ division, commandée par le duc d'Escars, dont le quartier général était à Aix.
Avant de partir et de quitter Paris, M. de Champagny, directeur de Fadministration au ministère de la guerre, et M. Dubois, son adjoint, devenu plus tard intendant général et mon ami intime, désirèrent me présenter à S. A. R. le duc d'Angoulême.La présentation eut lieu aux Tuileries, un dimanche, au sortir de la messe. Le prince eut la bonté de m'assurer de toute sa bienveillance et me fit entrevoir un avenir que les événements n'ont pas permis de réaliser. Mais je ne puis laisser échapper cette occasion d'exprimer, sur la tombe de mes si bienveillants protecteurs, la profonde reconnaissance que je leur conserverai jusqu'à ce que j'aille à mon tour les rejoindre.
Quelques jours après mon arrivée à Aix, on m'envoya à Marseille, pour assister, sur le cours Bourbon, à la revue des officiers de santé, sous les ordres de MM. de Beaupré et Roux, médecins en chef.
Disons, d'abord, que le personnel des officiers de santé en activité étant insuffisant, le gouvernement dut faire appel à tous ceux qui, licenciés en i8i5, avec l'armée de la Loire, voulaient reprendre du service.
Plusieurs répondirent à cet appel et endossèrent, pour venir au rendez-vous, les costumes qu'ils avaient
portes vaillamment sous TEmpire et dont ils se paraient alors, dans leurs beaux jours.
Ces costumes étaient très variés de formes et de couleurs. Les habits verts, rouges ou bleus, avaient des collets couvrant les oreilles, des basques flottant et caressant les mollets ; quant aux pantalons, ils étaient collants, rehaussés de galons dorés ou argentés plus ou moins fanés ou râpés. Le sabre était traîné à la hussarde ou retroussé à la turque ; on voyait même de petites épées d'abbés de cour.
Tout cela formait un assemblage bizarre que nous, jeunes gens, admirions avec un sentiment de respect. Mais cette variété de costumes était si originale et si pittoresque que, ma foi, nous ne pouvions nous défendre d'en rire un peu à l'écart.
Ce bizarre recrutement n'avait guère trouvé d'adhérents que parmi quelques enthousiastes ou ceux qui n'occupaient que de modestes positions. Car, déjà âgés, ceux qui avaient un foyer convenable n'éprouvaient nul besoin de courir de nouvelles aventures.
La ville de Marseille lit à l'armée l'accueil le plus enthousiaste. D'abord, comme ville maritime et commerçante, elle prévoyait, dans le succès de cette entreprise, un nouvel et immense essor donné à son commerce ; et, comme ville essentiellement légitimiste, elle était bien aise de voir la branche aînée des Bourbons tenter une conquête si humanitaire, dont le succès, qu'on escomptait d'avance, devait ajouter un si glorieux fleuron à sa couronne.
Quelques jours après cette revue, je reçus l'ordre de me rendre à Toulon pour m'embarquer. J'y arrivai le 1 1 mai. Jamais on n'avait vu pareil emcombrement. Les hôtels étaient remplis. Impossible d'y trouver
place, ni même de se caser sous un escalier, à l'exemple de saint Alexis. Les maisons particulières étaient également assaillies.
Enfin, un scribe de la mairie découvrant une maison qui n'avait pas été requise, me délivra un billet que je me hâtai d'utiliser. La chaleur était extrême et j'étais horriblement fatigué.
L'accueil que j'y reçus fut gracieux; on me conduisit aussitôt à une chambre proprette, où je fis un peu de toilette. Le soir, je rentrai de bonne heure, savourant d'avance la douceur d'un sommeil auquel un lit moelleux semblait me convier. Nous étions d'ailleurs assez loin du centre de la ville pour que le tumulte et le bruit des tambours et des trompettes ne vinssent pas troubler un repos auquel j'avais si bien droit. Je me couchai, m'apprêtantà faire les plus beaux rêves. Mais, ô cruelle déception ! je ne prévoyais pas l'empressement des hôtes que je devais rencontrer à cet étage.
Les habitants du rez-de-chaussée avaient été très agréables ; mais ceux que je trouvai là-haut devinrent trop importuns, trop piquants et surtout trop insinuants ; ne respectant rien, passant par-dessus toutes les convenances, ils m'obligèrent bientôt à leur abandonner ce lit tant convoité. J'en fus réduit à m'instal- 1er sur une grande table, où je plaçai seulement mon oreiller, après l'avoir fortement secoué et en avoir, aussi complètement que possible,, chassé les habitants lilliputiens.
Mais rien n'y fit. Mon campement improvisé sur ce lit d'un nouveau genre ne put me préserver des atteintes de mes ennemis ; toute la nuit se passa sur une constante et persistante défensive.
Le lendemain, je revins à la mairie ; quand je fis ma
plainte au secrétaire, tous les scribes se mirent à rire et s'étonnèrent que je ne tusse point accoutumé à ce genre de tourment, dont les gens du pays ne s'inquiétaient guère.
J'Obtins toutefois mon changement. En ma qualité d'officier de santé, on m'envoya chez M. Fleury, médecin en chef de la marine, qui était dispensé de loger des militaires. On espérait que, les circonstances plaidant en ma faveur, M. Fleury voudrait bien faire une exception pour un futur confrère. On le jugea bien, car je reçus chez mon chef le plus gracieux accueil; je trouvai, dans sa maison, un confortable dont je garde bon souvenir.
Il serait difficile de décrire Toulon à cette époque. Les rues, les places, les quais étaient encombrés de troupes. Les restaurants, les cafés, ne pouvant contenir tous leurs consommateurs, avaient dû mettre des tables et des sièges dans les rues. C'étaient des reconnaissances continuelles et imprévues, des oh ! des ah ! et des cris divers, poussés avec l'enthousiasme dont Tarmée étaitanimée. Non, jamais, j'oseledire,laFrance n'assistera, avec le même entraînement, aux préliminaires de la grande œuvre qu'elle allait entreprendre.
Le port et la magnifique rade, couverts de bâtiments, étaient sillonnés par les canots majors et minors qui allaient sans cesse de la ville aux bâtiments et des bâtiments à la ville. Ce spectacle était grandiose et des plus imposants.
La première division s'embarqua le 12 mai i83o.
Le i3 et le 14, ce fut le tour de la deuxième; le temps était alors très mauvais. Un bâtiment faillit échouer sur la côte, près le fort Balaquié. Il fut heureusement .secouru par le Rhône et la Bonite, qui re-
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curent à leur bord les militaires, jusqu'à ce que le temps permît de les renvoyer à bord de leurs bâtiments respectifs.
La troisième division, dont je faisais partie, s'embarqua le i5 et le i6, par un très beau temps. Je montai à bord de la Caravane et j'y rencontrai un détachement du 28e de ligne, avec son état-major, que j'avais connu à Paris.
A peine les troupes furent-elles embarquées, on annonça l'arrivée à Toulon du grand-amiral de France, le duc d'Angoulême, qui se proposait de visiter la flotte le 28. Cétaitun dimanche ; une réception splendide fut préparée à Son Altesse par Tamiral Duperré et le général en chef Bourmont. Toute la flotte se faisait une fête de cette royale visite.
Le canon des forts tonna le dimanche matin, à neuf heures, pour annoncer l'embarquement du prince sur le canot major. A ce signal, les pavillons de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel apparurent et flottèrent au sommet des mâts. Les matelots, rangés sur les vergues, comme des hirondelles, guettaient le moment de l'arrivée du grand amiral pour faire retentir les cris de : Vive le Roi, vive le duc d'Angouléme !
On n'attendait qu'un simple avertissement ; un religieux silence régnait à bord. Mais le temps s'écoulait dans une anxieuse attente.
Ce retard commençait à impatienter les matelots perchés au haut des mats.
— Comment ! c'est notre grand-amiral de France, disaient-ils, qui recule devant quelques lames houleuses et seulement en pleine rade ?
Pour moi, qui avais gardé si bonne mémoire du bienveillant accueil dont le prince m'avait honoré,
j'étais très contrarié d'entendre les chuchotements qui se faisaient autour de moi, à propos de ce retard que les officiers du bord attribuaient à une faiblesse.
Enfin le prince arriva, et son embarquement sur le vaisseau amiral la Provence fut signalé par un salut tel que la marine a le secret de les faire.
Nous pensions tous mettre à la voile le 20 ou le 21 ; la flotte militaire était prête le ig. A ce moment, un incident assez piquant égaya un instant Téquipage de la Caravane^ mais il fut bien pénible pour celui qui en était l'objet.
Le lieutenant de vaisseau L..., qui venait de se marier, arriva à Toulon accompagné de sa jeune femme. Désirant ne la quitter qu'au moment du départ, il la laissa à terre, comptant revenir la retrouver quelques heures après.
Il se rendit à bord le 20, au matin, pour présenter ses devoirs au commandant et pour présider à Taménagement de sa cabine.
Pendant qu'il était absorbé dans ses occupations intérieures, arriva à toutes rames un canot major avec un personnage qui venait prendre passage sur la Caravane.
C'était le diplomate d'Aubignosc, qui, envoyé en mission à Tunis, avait été nommé grand prévôt et chef de la police de l'armée expéditionnaire.
A cette époque, bâtiments et passagers arrivant des côtes orientales et africaines, étaient, sans exception, mis en quarantaine. Aussi, à peine ce diplomate eut-il touché les premières marches de Tescalier du bâtiment que le pavillon jaune fut hissé au grand-mât et Téquipage entier dut subir la loi quarantenaire.
M. d'Aubignosc eut beau affirmer qu'aucune mala-
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die n'avait éclaté à Tunis durant le court séjour qu'il y avait fait ; c'était le règlement sanitaire alors en vigueur, et ses réclamations ne furent point écoutées. D'importants changements ont été apportés depuis lors à ces mesures qui n'ont d'autre mérite que de rassurer les peureux. Devant lever l'ancre le lendemain, cet incident ne nous contraria pas autrement.
Tout l'équipage croyait que le nouveau marié était retourné à terre auprès de sa femme, lorsque, à l'étonnement de tous, il apparut sur le pont, se disposant à aller à Toulon. Pendant qu'il demandait un canot, on le pria de jeter un regard sur le sommet du grand mât. En apercevant cette couleur sinistre, n'y comprenant rien, il poussa un cri de détresse. Dès qu'on lui eut donné l'explication de l'incident et comment il s'était produit, il alla trouver le commandant.
Ce pauvre lieutenant, désespéré, s'arrachait les cheveux; et, d'un ton très exalté, il annonça à son camarade de quart qu'il allait se jeter à la mer et gagner un canot pour se rendre à terre.
L'officier de service lui fit observer qu'un tel acte l'obligerait à faire tirer le canon d'alarme, comme pour un forçat évadé, et qu'on tirerait sur lui comme sur un requin, un être malfaisant et pestiféré. Tel est le règlement que les nations soi-disant les plus civilisées conservent précieusement dans leur législation. Le malheureux descendit dans sa cabine et y pleura comme un enfant. Bientôt on vint lui apprendre que le départ de la flotte était remis, et qu'en tout cas, elle ne partitait pas le lendemain. A cette nouvelle, qu'il se fit répéter, il reprit un peu de calme et s'écria : « Je pourrai donc, quoique au lazaret, revoir ma femme avant de partir, causer avec elle et lui faire mes derniers
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adieux ?.,. » Nous fûmes aussi en quarantaine et forcés de rester à bord ou d'aller respirer Tair du lazaret. La petite ville de la Seyne nous' était également interdite. Le lazaret, où nous respirions plus à l'aise, étant proche de la Caravane, nous y passâmes toutes nos journées jusqu'au départ.
Là, seulement, nos jeunes mariés purent se voir et converser ensemble ; mais deux grilles implacables éloignées de deux à trois mètres séparaient ces tourtereaux.
Cinq jours se passèrent ainsi ; c'est pendant notre séjour et nos promenades au lazaret que j'eus occasion de faire la connaissance du savant et spirituel secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, Pariset, qui arrivait d'une mission en Grèce, en compagnie du docteur X...
Enfin, nous apprîmes que le départ était fixé au lendemain dimanche 25, à midi : Quelle fut notre joie à cette heureuse nouvelle !...
Le lieutenant L..., qui avait fait ses adieux et adressé du geste seulement, hélas! mille baisers affectueux à sa chère femme, reprit sa gaieté habituelle et fut le plus aimable et le plus spirituel de la fête.
La soirée parut très longue ; dans la surexcitation où nous étions personne ne songeait à se coucher, attendant le lendemain avec une fébrile impatience.
Ce jour si désiré arriva enfin, et s'annonça sous les plus riants auspices. Le ciel, d'un pur azur, laissa toute liberté à un soleil radieux d'éclairer de ses plus joyeux rayons cette journée qui fut la plus belle et la plus poétique que l'histoire de France ait eue et aura probablement à enregistrer.
L'aspect de la rade de Toulon, vue du centre d
l'escadre, où je me trouvais alors, était indescriptible.
Comptant sur l'indulgence du lecteur, que je sollicite avec instance, je ne peux résister au désir d'essayer d'en donner une idée.
La rade de Toulon, de forme à peu près circulaire, est entourée de côtes et de collines qui forment, en quelque sorte, un immense amphithéâtre. Eh bien ! l'affluence des curieux était si grande que la surface du sol, faisant face à la rade en était littéralement tapissée.
Les populations, surtout la partie féminine, venues de bien loin pour assister au départ de l'armée expéditionnaire lui donnaient ainsi un profond témoignage de leur sympathie. Aussi en étions-nous tous très flattés et en ressentions-nous une douce émotion.
L'escadre se composait de 104 bâtiments de guerre, de tous rangs, et de 676 bâtiments de commerce : en tout, 780 voiles portant 36, 000 hommes, y compris Tarmée expéditionnaire, et 60,000, au moins, attachés au service de la marine : soit 100,000 hommes • plus le matériel immense pour le service et l'alimentation de toute cette nombreuse population. Jamais on n'avait vu et jamais on ne verra très probablement maintenant, une pareille flotte allant naviguer sur les eaux de la Méditerranée.
L'ordre de départ étant donné, à dix heures, tous les bâtiments se pavoisèrent. Leurs pavillons multicolores, agités aussitôt par le vent, produisirent un effet merveilleux; les couleurs, constamment mélangées, transformèrent en quelque sorte la rade en un immense jardin aérien, au milieu duquel circulaient et se fondaient, sous des formes fantastiques, les épais nuages
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de fumée que des centaines de canons lançaient dans Tespace.
L'ensemble de ce spectacle si original ressemblait à un kaléidoscope aux dimensions infinies.
Les musiques de la marine et les musiques militaires firent alors retentir ensemble Tair national.
Au signal donné par le vaisseau amiral, elles se turent : alors éclata à bord de tous les navires un cri formidable de : Vive le Roi ! qui fut répété par les milliers de spectateurs contemplant cette scène si grandiose et si patriotique.
L'émotion générale était à son comble.
Les pavillons de fête furent amenés, les voiles larguées, et le défilé du départ commença.
Lorsque le premier bâtiment passa devant le cap Cepet, un nouveau cri unanime de : Vive le Roi ! — retentit spontanément et nous arriva comme un dernier adieu et un souhait d'heureux voyage, de la part de la population animée de si bons sentiments à Tégard de toute l'armée expéditionnaire et de la flotte.
A six heures, la Caravane doublait le cap Cepet, oii se trouve le tombeau du général Destouches.
Le 26, à dix heures du matin, nous perdions de vue la côte.
Une demi-heure après, une frégate apparut, mais si loin de nous qu'il nous fut impossible de la distinguer sans lunette d'approche. A l'aide de cet instrument, nous découvrîmes qu'elle avait un pavillon rouge au grand-mât. Le mât de misaine aussi portait un pavillon rouge, sur lequel était brodé un croissant blanc ; cet emblème indiquait suffisamment la nationalité du bâtiment qui avait toutes voiles dehors et marchait avec une extrême rapidité. Elle était escortée d'un brick
français qui faisait partie du blocus d'Alger où elle avait été arrêtée.
Parvenue à la distance réglementaire du vaisseau amiral, la frégate salua la Provence qui lui rendit immédiatement le salut. Ce devoir accompli, il s'établit entre les deux bâtiments un va et vient d'officiers qui témoignaient que des relations importantes s'échangeaient entre notre général en chef et l'amiral turc. Ces pourparlers, se prolongeant plus de deux heures, provoquèrent une certaine anxiété dans le personnel expéditionnaire. On craignait quelque intrigue tendant à une conciliation. Le calme ne fut rétabli qu'en voyant la frégate turque naviguer à côté de la flotte, escortée d'une frégate française, et faisant route du côté de la France.
L'amiral turc était, en effet, porteur de dépêches de son gouvernement pour négocier la paix. Ses démarches ayant échoué auprès du général de Bourmont, le plénipotentiaire ottoman se rendit à Paris, où elles éprouvèrent le même sort de la part du prince de Polignac et du roi.
On disait que Tahir-Pacha, c'était le nom de l'amiral turc, en supposant qu'il eût pu pénétrer à Alger, y aurait reçu un accueil peu favorable. Hussim-Dey le détestait et le croyait porteur du cordoii fatal.
Sans s'en douter, l'escadre de blocus commit une bonne action dont plus tard dut se féliciter le plénipotentiaire turc. On ajoute même que l'apparition de ce vaisseau devant Alger nous fut de quelque utilité; les Algériens le croyant au milieu de nous, cette opinion nous fit quelques partisans dans la ville.
Du 25 au 26, et jusqu'au matin du 27, nous ne fîmes (|ue trois nœuds à l'heure, soit une lieue.
La mer devint un peu houleuse les 27 et 28, et notre vitesse acquit six nœuds et demi, soit deux lieues et quart.
Le 28, à 4 heures, nous aperçûmes les îles Baléares; et à 5 heures nous arrivions en face et à deux lieues de Tîle Minorque.
Nous distinguions Mahon et son port ; les forêts d'orangers, d'oliviers et de figuiers qui couvrent les environs de la ville nous parurent en pleine végétation et bien cultivées.
Le roulis insupportable, que nous avions eu le 27 et le 28 jusqu'à deux heures, finit heureusement par disparaître. Nous étions alors juste en face et assez près de terre; aussi une foule d'oiseaux vinrent nous souhaiter la bienvenue.
Le 29, calme plat; à midi, un grand vent du Nord s'éleva et le roulis redevint très gênant.
Les oflliciers furent presque tous malades et ne purent prendre de nourriture. Seul, je restai sur le pont et je me maintins debout, en enlaçant un des cordages du grand-mât. Le pont prenait parfois une telle inclinaison, qu'il semblait que le navire allait tourner complètement sur lui-même.
Malgré ce roulis et le tangage qui lui faisait opposition, le bâtiment continua sa marche avec une vitesse de huit à neuf nœuds à l'heure. Nous n'étions plus, le soir, qu'à une quarantaine de lieues d'Alger.
Le 3o, au matin, une distance de quinze lieues seulement nous séparait d'Alger; le temps était assez beau, le vent très fort. Toute la nuit, nous ne fîmes que* louvoyer en restant à la même distance de la côte.
Le 3i, ordre fut donné de revenir du côté des îles
Baléares ; le vent redevint très-fort vers quatre heures, le bâtiment roula de plus belle et obligea les passagers à reprendre la position horizontale.
L'ordre de regagner les îles Baléares étonna tout le monde ; on se demandait s'il avait été donné à cause du mauvais temps, ou pour y attendre la flotte marchande. Ce dernier. motif nous parut plus plausible; c'était probablement pour cela que nous ne devions point aller trop près de la côte d'Afrique, où nous comptions effectuer notre débarquement le 2 ou le 3 juin. Le mauvais temps persistant dut bien être pour quelque chose dans l'ordre de nous tenir au large. Peut-être aussi le souvenir des précédentes expéditions, terminées d'une façon si désastreuse, était-il trop présent à l'esprit de tout le monde et surtout de nos chefs.
Le i^r juin, Tamiral donna à l'escadre de réserve l'ordre de mouiller à Palma, capitale des îles Baléares. L'ancre fut jetée assez près, et nous distinguions parfaitement tous les mouvements qui se produisaient dans le port. Quanta la troisième escadre, dont la Caravane faisait partie, à peine était-elle entrée dans la baie, qu'elle reçut l'ordre de virer de bord et de naviguer au large.
A huit heures, une grande partie de la flotte marchande passa devant nous pour aller mouiller dans la rade. A neuf heures, la ville paraissait bien éclairée et la côte se garnissait de feux nombreux.
Pendant la journée du 2, on fit louvoyer dans la baie les vaisseaux de guerre ; le lendemain nous étions près de la ville. Nous voyions distinctement les édifices les plus remarquables : les églises, les couvents, etc. Nous apercevions aussi les rues et distinguions même
les personnes qui se trouvaient sur le quai. Ce fut un moment bien agréable pour tous les passagers, qui voyaient enfin approcher le terme de leur voyage fijttant.
Les alentours de la ville, décorés d'un grand nombre de maisons de campagne, présentaient un aspect très pittoresque ; ces maisons nous paraissaient toutes neuves. Il n'en était rien, cet effet étant dû au badigeon blanchâtre dont on les recouvre fréquemment; éclairées par un magnifique soleil, elles se détachaient très coquettement sur le fond verdoyant des orangers et des citronniers. Cet ensemble si nouveau pour les passagers nous procura d'agréables distractions.
Le bâtiment tira des bordées toute la journée du 4 devant la baie; il s'en éloigna pendant la nuit pour y revenir le 5 au matin.
Vers sept heures, plusieurs bâtiments marchands, après avoir défilé devant nous, jetèrent l'ancre au fond de la baie.
La frégate Iphigénie^ qui avait accompagné l'amiral turc ou, pour mieux dire, l'avait conduit à Toulon, rejoignit l'escadre. En même temps arrivait le brick Actéon venant d'Alger. Plusieurs bâtiments, partis des côtes d'Afrique, entrèrent aussi en rade le soir.
L'intendant en chef Déniée eut, au moyen de signaux, une longue conversation avec le vice-amiral commandant. Il était alors six heures et demie.
A neuf heures, des signaux de nuit firent leur apparition.
Ils étaient composés de fusées de couleurs les plus variées, qui éclatèrent en grand nombre de toutes les parties de la flotte. Ces feux, se reflétant dans les eaux, étaient d'un effet curieux.
Les bâtiments faisant partie de l'armée de débarquement, reçurent, le 6, Tordre de se tenir en pleine mer à deux lieues de la ville. Nous aperçûmes alors la cote de Tîle de Cabrera, de si triste mémoire.
Une pluie abondante et le vent impétueux qui régnèrent toute la journée occasionnèrent un roulis très désagréable.
La position fut la même le 7, nous eûmes du tangage, le matin, jusqu'à dix heures, et un calme plat le reste du jour.
La mer, qui, la veille, avait été agitée et Tétait encore en dessous, produisait un roulis insupportable qui nous empêchait de jouir avec satisfaction du beau temps dont nous étions favorisés. Les passagers, sans exception, furent plus ou moins malades; personne ne put manger.
J'étais moi-même légèrement indisposé.
La nuit, la mer s'étant calmée, il nous fut donné le spectacle d'une illumination merveilleuse. Je veux parler d'un clair de lune splendide, comme il arrive rarement d'en voir en France, surtout dans le nord. Pour Tadmirer, chacun de nous resta presque toute la nuit sur le pont.
Nous nous trouvions au même endroit le 8, le temps était encore superbe et la mer polie comme une glace. De temps en temps, une brise légère et bienfaisante soufflait légèrement, ridait un peu la surface de la mer qui bientôt redevenait absolument unie.
Vous dire la joie générale, à bord, n'est pas possible ; chacun, ce jour-là, commodément assis devant une table bien dressée, mangea de bon appétit. Et, le repas fini, il ne fut pas moins agréable de se promener de long en large sur le pont, sans crainte d'y perdre Téquilibre.
C'était la première fois que la mer nous permettait de jouir de cette liberté ; aussi la gaieté éiait-elle sur tous les visages et dans tous les cœurs.
Le 9, nous reparûmes de nouveau, en louvoyant, auprès de Palma. A sept heures, nous étions en panne, à rentrée de la baie.
Nous aperçûmes bientôt un bateau pêcheur, à une assez grande distance de la Caravane. Comme il venait du côté de la ville, et qu'il avait Tair de chercher, nous eûmes l'idée qu'il portait des provisions de bouche. A l'aide du porte-voix, il fut hélé et prié d'approcher. Parvenu à une faible distance, il était huit heures du soir, nous lui demandâmes s'il avait des aliments frais.
— Oui, nous répondit-il, et je les porte à la frégate la Jeanne-d'Arc.
Un capitaine du 28^, vrai loustic, qui aurait bien regretté de ne pas saisir cette occasion de faire une espièglerie et surtout d'obtenir ces vivres frais si convoités, s'empressa de répondre au patron du bateau que c'était précisément de la Jeanne-d'Arc qu'il recevait ces questions. Il ordonna au patron d'aborder sans plus tarder et de lui remettre son chargement.
Le patron obéit et nous lui achetâmes la plupart de ses provisions : consistant en 2 moutons; 600 oranges; 144 laitues; 1 grand panier d'abricots et de prunes; des choux, des carottes, etc., et plusieurs livres de chocolat. Nous ne lui laissâmes qu'une paire de ç^allines {poules), qu'il ne voulait céder qu'à 10 francs.
Les officiers passagers firent seuls les frais de ces acquisitions qu'ils confièrent triomphalement à l'officier du bord, chargé spécialement de notre cambuse, le malheureux M. L....
La Jeanne-d'Arc, plus généreuse eût acheté peutêtre aussi les deux gallines.
Nous nous sentîmes cependant un peu envahis par le remords d'avoir commis une action déloyale ; mais ces remords n'étaient pas de force à lutter longtemps contre le bonheur de posséder des denrées si fraîches et si appétissantes : puis en guerre on se pardonne facilement ces petits écarts.
Ces provisions bien venues, bien reçues, et surtout bien accommodées, furent unanimement fêtées le soir à table. La succulence du mouton, la fraîcheur des oranges et la sapidité des abricots ramenèrent bientôt la tranquillité dans nos consciences : je confesse même naïvement que dans un moment d'expansion bien excusable à nos âges, et en savourant le parfum des prunes reine claude, nous fûmes assez généreux pour porter un toast aux camarades de la Jeanne -d'Arc, qui, bien inconsciemment, nous avaient procuré une agréable aubaine et nous mettaient ainsi à l'abri de doubler de sitôt le cap Fayol (i).
Le patron nous fit connaître la cause d'un léger désordre provoqué en ville par la présence de quelques marins et militaires auxquels on avait octroyé la permission de se rendre à Palma.
On racontait, nous dit-il, que dans un bal nos matelots s'étant permis, de se livrer à une danse un peu trop Mabilienne dont les évolutions auraient été plus sympathiques aux jeunes ma jorquines qu'aux indigènes, il en était résulté entre les danseurs, une querelle qui avait frisé la rixe.
(i) Doubler le cap Fayol, en terme marin, être réduit à manger des haricots secs,
Afin d'y mettre un terme, les matelots reçurent Tordre de quitter la salle et de se rendre à bord de leurs bâtiments. Ce qu'ils firent d'ailleurs sans opposer la moindre résistance.
L'amiral Hugon, instruit de cet incident, prévint toute récidive en supprimant les permissions.
Il paraît que les officiers passagers qui furent autorisés à aller à terre, durant les quelques jours que la flotte de transport stationna dans la rade, reçurent un cordial accueil en ville et rapportèrent de Palma d'agréables souvenirs.
Le 9 juillet, les chefs de l'armée de terre furent appelés sur VAréthuse, où s'était rendu le général en chef. 11 leur fit part des moyens de défense que le Dey d'Alger devait nous opposer. Il avait, disait-on, réuni 2,ooo chameaux qui seraient enchaînés deux à deux par les narines, puis lancés contre les premières troupes de débarquement après avoir mis préalablement le feu à leurs queues enduites d'une forte couche de goudron. Les instructions du général en chef portèrent spécialement sur les moyens de défense contre un si bizarre et si singulier ennemi (i).
Le 10 juin, jour de la Fête-Dieu, la Caravane s'éloigna de la ville , à six heures du soir, elle reçut l'ordre de reprendre son rang de bataille. Nous voyagions le cap sud-sud-est, et jouissions d'un très beau temps.
Le 1 1, à cinq heures et demie du matin, nous apercevions, à deux lieues environ, la flotte de guerre, et bientôt nous étions à notre poste.
Nous nous trouvions, à ce moment, à 25 lieues de Bougie. La nuit du 1 1 nous préparait un magnifique
(i) L'Algérie, par le général Berthezcne.
spectacle. La flotte marchande, qui nous précédait, reçut Tordre de s^arrêter ou au moins de ralentir sa marche.
Pendant que nous défilions lentement à côté d'elle, le sommet des mâts du vaisseau amiral, comte Hugon, se couronna de fanaux. Les cinq cents autres bâtiments hissèrent de suite ces mêmes signaux, lesquels reproduits de mille façons par Tagitation et la transparence de Peau, nous valurent le spectacle magique d'une illumination à ^/or«o.
Il est impossible de comparer la splendeur d'un tel coup d'œil à ceux, de même genre, qui se produisent à terre; la réflexion et la lumière dans les eaux y ajoute beaucoup et en multiplie infiniment les effets.
Une nouvelle merveille nous attendait le lendemain matin, et cela n'a rien d'étonnant ; car, en mer, avec une flotte à voiles, on va toujours de surprises en surprises et on est à chaque instant témoin d'incidents pittoresques et inattendus.
Les voiles, mouillées la veille par une pluie très fitie, avaient été carguées et pliées encore humides.
Pour les sécher, on donna l'ordre à toute la flotte de les larguer en même temps.
Au signal convenu les matelots étaient à leur poste ; les voiles se détachant des mâts avec un ensemble surprenant se déployèrent en face d'un soleil levant splendide venu fort à propos.
Cette ville flottante dont les toits étaient assez bien représentés par les voMes étendues en tous sens, produisait un effet très original. Ajoutez à ce spectacle l'effet du soleil dont les rayons resplendissants les éclairaient de mille manières. Ce coup d'œil ravissant exhalait une poésie qu'on ne reprochera jamais à ces
nouveaux monitors, masses lourdes, informes, vraies citadelles flottantes qui, si elles ne peuvent être la ruine de Tennemi, sont et seront à coup sûr, dans l'avenir, celle des gouvernements.
On a fait, depuis, subir à la marine de radicales transformations qui bannissent à jamais de pareils et si surprenants effets. L'aspect si grandiose produit par la hauteur et l'élégance des mâts, la multiplicité, Pentrecroisement si varié des cordages, et, par-dessus tout, le déploiement si majestueux des voiles, tout cela a disparu pour laisser la place au progrès Les navires, maintenant, n'offrent à la vue qu'une masse de fer prosaïque : mais ils sont les témoignages du progrès et du génie de la destruction.
Nous éprouvions sous cette influence émouvante des sentiments indéfinissables. Nous ne pouvions nous en communiquer Texpression qu'en nous serrant cordialement la main et en nous félicitant tous de prendre part à une pareille expédition.
Nous étions, il est vrai, bien jeunes, nos cœurs, loin d'être blasés, comme le sont peut-être ceux de la jeunesse actuelle au même âge, étaient accessibles aux plus légers événements. Un ardent patriotisme les animait ; ils n'avaient encore pu s'émousser aux distractions si nombreuses, si attrayantes, qui se sont introduites peu à peu dans nos habitudes et dans nos mœurs.
Le i3, à huit heures, les côtes d'Afrique nous apparurent de nouveau. L'escadre naviguait en face du cap Matifoux, et nous distinguions parfaitement quelques maisons qui bordaient la côte.
Nous rencontrâmes, à huit heures et demie, trois bâtiments qui croisaient devant la rade d'Alger • -«'ers
neuf heures, la mer était trop mauvaise pour songer au débarquement.
La flotte de transport, qui était en arrière, nous rejoignit à deux heures : le vent se calmant, nous nou approchâmes de terre.
A trois heures, la Caravane, qui se trouvait en tête, s'éloigna de la côte pour laisser la place à deux divisions de l'escadre de guerre. Ces dernières défilèrent devant nous sur deux colonnes de trois lieues de longueur environ. Le temps resta couvert toute la journée.
On fit paravirer dans la nuit du 12 au i3. Nous naviguâmes au nord jusqu'à dix heures du soir. A une heure du matin, des signaux nous firent reprendre le large. Cet ordre donna lieu à une panique et à des murmures qui s"'étendirent bientôt d'un bout à l'autre de la flotte.
Les ordres et contre-ordres qui se succédaient depuis quelque temps n'étaient pas faits, du reste, pour rassurer nos esprits ; les officiers de Téquipage disaient tout haut que l'amiral Duperré craignait de ne pas trouver sur ces côtes inhospitalières, un endroit propice au débarquement.
Ayant manifesté quelque doute au général Bourmont, celui-ci lui aurait très énergiquement répondu qu'il persistait dans l'accomplissement de sa mission, qu'il fallait et qu'il voulait débarquer.
On dit même que l'opinion des deux chefs se manifesta en termes un peu énergiques.
Dès le début de cette expédition, pendant ses préparatifs et durant toute la traversée de la flotte, il sembla qu'il y eut une froideur apparente entre les deux commandants en chef, le vice-amiral Duperré et le géné-
3o DOUZE ANS EN ALGERIE
rai Bourmont. Celui-ci aurait voulu arriver à Alger avant que les beys de Constantine et d^Oran eussent eu le temps de réunir le contingent qu'ils avaient promis au dey d^Alger, dont le chiffre était évalué, pour Constantine, à treize mille hommes, presque tous cavaliers; et pour Oran à trente mille.
Duperré, moins confiant dans le succès de l'expédition, n'eut pas l'air de mettre toute l'ardeur désirée ni dans les préparatifs ni dans la traversée. Peut-être aussi doit-on mettre au compte de la responsabilité énorme qui incombait au vice-amiral cette sage prudence que Bourmont et son chef d'état-major, Desprez, prenaient à tort pour du mauvais vouloir.
Dans cette journée du i3 juin,, il y eut, entre le commandant de la flotte et le commandant de Fexpédition, une explication qui décida du sort de l'entreprise. L'amiral Duperré se promenait sombre et soucieux sur le pont de la Provence, lorsque le comte de Bourmont se dirigea vers lui et dit : « Monsieur l'amiral, cette fois, il faut débarquer.» L'amiral répondit que cela dépendait du vent, u Non, monsieur l'amiral, cela dépend de moi, et je vous assure que cette fois nous débarquerons. » L'amiral renouvela ses objections, en alléguant que toute la responsabilité pesait sur sa tète, et qu'il tiendrait compte des circonstances. « Monsieur l'amiral, la mer n'est pas mauvaise; vous savez que j'ai le droit de vouloir, et je veux que nous débarquions. » L'amiral Duperré ne répondit pas. Il continua de se promener de long en large avec des marques non équivoques d'impatience. Ce ne fut qu'à l'entrée dans la baie de Sidi-el-Ferruch, quand plusieurs vaisseaux curent passé sans encombre devant la batterie ennemie, que la confiance revint à l'amiral. Il
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s'avança, les bras ouverts, vers le général fen chef et lui dit : « Maintenant, c'est entre nous, à la vie, à la mort ! Nous débarquerons demain.» — «Voilà qui est à merveille, Monsieur Tamiral, reprit le comte de Bourmont,avec ce doux et fin sourire qui lui était habituel. J'étais bien sûr que nous débarquerions. »
Toujours est-il que des signaux donnèrent, à deux heures, l'ordre à la flotte de regagner la côte, et, le i3, au matin, nous doublions le cap Matifoux.
A six heures du matin, on ordonna à toute l'escadre de se ranger et de naviguer sur une seule file. En ce moment, la terre apparaissait distinctement.
La ligne de guerre, formée à onze heures, comptait au moins quatre lieues de long. Nous laissions la flotte marchande à notre gauche.
Notre défilé, qui dura jusqu'au soir, produisit un certain effet sur les habitants d'Alger; on apprit depuis que cette capitale vit la plupart de ses hôtes saisis d'une grande et soudaine panique.
Nous nous trouvions assez près pour distinguer la ville, bâtie en amphithéâtre et de forme triangulaire.
L'aspect général en était blanchâtre, et nous apercevions un grand nombre de minarets. Le môle, communiquant avec la ville, était hérissé de canons et dominé par le phare.
Sur la partie la plus élevée, on distinguait le fort l'Empereur, à droite et à gauche la campagne, en pleine végétation et parsemée de coquettes habitations.
La tête de l'escadre se trouva, à deux heures, en rade de Sidi-el-Ferruch: soudain, deux bombes lancées de la côte nous annoncèrent que l'ennemi était présent et
qu'il nous préparait une réception assez brutale. Quel ques optimistes croyaient que le débarquement pourrait s'effectuer sans que nous rencontrions grande résistance ; mais, le soir, cinq ou six autres bombes, qui nous furent lancées, dissipèrent tous les doutes,
La soirée entière fut consacrée aux préparatifs du débarquement.