‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 3 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Débarquement. — Sidi-el-Ferruch. — Tempête. — Fausse alerte nocturne. — Ses incidents comiques. — Bataille de Staouely. — Sidi-Mohamwt. — Chapelle fontaine. — Sidi-Kalef- — Désordre dans la marche de l'armée. — Danger couru par notre ambulance. — Siège et prise du fort l'Empereur,

Le 14, à quatre heures du matin, le canon gronda très fort pour débloquer la plage qui devait servir à la descente des troupes.

L'ennemi riposta avec énergie ; mais à six heures, sa batterie était réduite au silence, et la plage paraissant libre, la descente commença,

En débarquant, à dix heures du matin, j'aperçus un blessé que l'on transportait. Je me précipitai à son secours. Quoique seul et sans le matériel d'ambulance qui n'était pas encore en situation, je pus néanmoins extraire la balle superficiellement placée sous la peau à l'épaule gauche. Je fis ensuite, à l'aide de mon mouchoir, un pansement provisoire.

On comptait trop sans les Arabes qui n'avaient fait que se dissimuler dans les ondulations de terrain et qui arrivèrent bientôt en bandes nous offrir une résistance opiniâtre.

On trembla même un instant pour le général en chef

qui, ayant eu le courage ou l'imprudence de descendre trop tôt, courut le grand danger d'être fait prisonnier.

Le fort de Sidi-el-Ferruch fut pris vers neuf heures ; il ne put résister plus longtemps au feu nourri de notre artillerie.

De l'autre côté, nos troupes s'avançant, baïonnettes en avant, s'emparaient de deux batteries avec quatorze pièces de canon ; deux lieues seulement les séparaient alors du camp ennemi.

Pendant ce temps, le débarquement du matériel s'effectuait avec une grande rapidité.

A onze heures du matin, notre ambulance était installée et prête à fonctionner. Les deux premiers blessés qu'on y amena furent des Arabes.

Pour ne pas entraver les mouvements de Tarmée et laisser la liberté aux ambulances actives, tous les blessés, après un premier pansement, étaient conduits sur les bâtiments le Diiguesne et la Vigogne^ qui les transportaient à Mahon, où on avait eu la précaution d'établir un grand hôpital largement pourvu du personnel et de tout le matériel nécessaires.

Une alerte très regrettable, qui aurait pu avoir les plus fâcheuses conséquences, eut lieu dans la nuit du i4au i5.

Quelques hommes, appartenant au 28*, s'étant égarés en avant de nos lignes, cherchaient à rentrer au camp. Les sentinelles les prenant, dans l'obscurité, pour des Arabes, firent feu sur eux. Ces détonations réveillèrent tout le monde ; le jour apparut heureusement pour empêcher de plus grands malheurs. Cependant quelques blessés furent amenés à Tambulance, où des soins leur furent aussitôt prodigués.

Le lendemain, 1 5, l'armée ne put s'avancer que d'une lieue environ. On songea alors à mettre à Pabri d'un coup de main le camp et le matériel.

Il fallait, pour cela, faire une tranchée: les soldats se mirent à l'œuvre avec un entrain et une gaieté dignes de tous éloges. Aussi ce travail gigantesque s'accomplit-il miraculeusement en 24 heures, à l'étonnement et à la grande joie de toute Tarmée.

Le 16 au matin, les fossés étaient creusés et les batteries à leurs places. Ce moyen de défense, en rassurant les esprits, permit à chacun de prendre un peu de repos ; nous nous croyions déjà tous un peu chez nous.

Profitant d'un moment de calme, je fis, de bonne heure, une longue promenade jusqu'aux avant-postes.

Nos troupes restaient dans les positions dont elles s'étaient emparées en avant de Torre Chica, où le général en chef avait établi son quartier général. La presqu'île se convertissait en place d'armes. Le débarquement des vivres, des munitions, du matériel, continuait avec une admirable activité. Mais le temps, qui était favorable depuis le débarquement, se gâta dans la nuit du 1 5 au 16 juin ; à huit heures du matin, il devint orageux. Le tonnerre gronda avec force ; des grains violents se succédèrent jusqu'à onze heures environ.

Dans un instant, la mer devint monstrueuse ; les lames croissaient à un tel point, qu'un navire du convoi, tirant i3 pieds d'eau et mouillé par vingt, talonna et démonta son gouvernail. « Si ce temps s'était prolongé deux heures de plus, disait l'amiral Duperré dans son rapport, la flotte était menacée d'une destruction peut-

aussitôt la mer est tombée. Le mal s'est borné à un gouvernail démonté par la bagarre. La Vigogne, que j'ai fait retirer des lames au milieu des grains, et trois navires du convoi ont éprouvé la même avarie, mais la leçon a été effrayante pour tout le monde, à terre comme à la mer. »

Pour éviter des malheurs, la flotte de transport, qui n'avait encore débarqué que fort peu de chose, dut prendre le large et s'éloigner de la côte.

En apercevant ces vagues immenses soulevées par ce gros temps, le souvenir pénible des désastres des précédentes expéditions envahissait les esprits, et y jetait une très grande anxiété.

Les inquiétudes furent vives. Il n'y avait que quinze jours de vivres de débarqués ; les pièces n'avaient que deux cent vingt coups chacune à tirer, les grands approvisionnements de munitions étaient encore à bord, ainsi que la plus grande partie des chevaux de trait et le matériel nécessaire pour le siège. La flotte portait la victoire et le salut de l'armée. Aussi tous les regards se tournaient-ils avec anxiété vers la mer pendant cette tempête. Vu du rivage, le spectacle qu'elle offrait avait quelque chose d'effrayant. Le vent poussait à la côte. Des torrents de pluie inondaient le camp, les plus gros bâtiments chassaient sur leurs ancres, les navires du commerce, moins en état de lutter contre la fureur des vagues semblaient menacés d'une perte prochaine, et les bateaux-bœufs disparaissaient sous la lame. Les soldats étaient inquiets de ce qu'ils voyaient ; les officiers, plus érudits, étaient en outre tourmentés par le souvenir du désastre de Charles-Quint, dont les espérances, après un débarquement heureux, avaient été ainsi ruinées par une tempête.

La mémoire du passé ajoutait aux craintes du présent. Dans ce péril, on n'oublia point la précaution que la marine avait prise sagement de donner de doubles enveloppes imperméables aux caisses et aux ballots, afin de les lancer à la mer, si le mauvais temps empêchait les vaisseaux d'approcher et d'approvisionner l'armée. Lancés à l'eau avec une incf-oyable célérité, les caisses de biscuits, les tonneaux de vin, d'eau-de-vie, de farine, de légumes, les ballots de foin, les sacs d'orge et d'avoine, étaient roulés par la vague, et venaient échouer sur le rivage.

Plusieurs bâtiments de guerre furent très exposés. Deux vinrent s'échouer sur la côte qui, heureusement, était en la possession des troupes françaises. La frégate Vlphigénie n'eut que de légères avaries.

La flotte marchande put revenir au mouillage à quatre heures. L'orage était alors dissipé et la mer assez calme.

Il ne se passa, le 17 et le r8, aucun tait intéressant; le débarquement du matériel administratif tl de guerre continua sans encombre.

Le 19, ce fut tout différent ; l'affaire devint très sérieuse.

De quatre à six heures du matin, le canon tonna continuellement ; les feux de peloton se succédèrent sans interruption. Une grande anxiété régnait au camp, nous étions placés entre un ennemi qui semblait vouloir disputer courageusement le terrain, et une mer qui paraissait aussi peu hospitalière, et, les désastres du passé aidant, notre position était émouvante.

Le calme finit cependant par se rétablir, et c'est avec une bien grande joie que nous reçûmes la nouvelle de la défaite des Arabes.

Nous avions gagné la bataille et conquis le camp de Staouély. Les forts, ainsi que toutes les tentes des Arabes y compris celle de TAga ; loo chameaux, 3oo moutons et plusieurs chevaux tombèrent en notre pouvoir.

Cette victoire, remportée fort à propos, releva le courage de l'armée, qui reprit confiance : Tavcnir de la campagne apparut alors sous un aspect beaucoup plus souriant.

La bataille de Staouély fut, sans contredit, l'une des plus brillantes et des plus décisives qu'aient gagnées les armées françaises, depuis celles de Napoléon I^r. Nous pouvons ajouter maintenant qu'elle fut la plus profitable à la France.

Elle nous ouvrait le pays, nous donnait un immense ascendant sur les Arabes et nous assurait le succès de la campagne, en inspirant aux soldats une confiance sans limites.

Le 20, le camp fut de nouveau troublé par une alerte sérieuse.

Deux marins, qui s'étaient éloignés du camp, voulurent, comme les soldats du 28e, y rentrer pendant la nuit, malgré la défense des factionnaires; ceux-ci, ne pouvant se faire obéir, tirèrent sur les hommes qu'ils prenaient pour des Arabes. L'un d'eux parvint cependant à entrer. La sentinelle continua à tirer sur lui, tout en lançant le cri sinistre : Aux armes !

Ce cri, répété par tous les postes, jeta l'alarrrte dans tout le camp; les occupants, saisis de frayeur, sortirent de leur tente dans un costume très simple, courant en tout sens comr.ie des effares et demandant des nouvelles.

Quant à moi ne devant pas quitter l'ambulance, je

DOUZE ANS EN ALGERIE '3r)

restai à mon poste de guerre. Je pus néanmoins jouir d'un coup d'œil assez pittoresque.

Ce cri : aux armes! jeté au milieu de la nuit, produisit le même effet que dans une salle de spectacle alors que le cri : au feu! se fait malheureusement entendre.

Le désarroi fut à son comble : les uns, plus calmes, avaient eu le temps de se vêtir et de s'équiper, tandis que d'autres, seulement à moitié éveillés, avaient quitté leur tente, n'ayant pour tout insigne militaire qu'un casque à houppe!

Oh! cruelle ironie!

Il faut dire cependant qu'en sortant dans ce simple appareil, la plupart avaient néanmoins eu le soin de s'armer, qui d'un sabre, qui d'un pistolet ou d'une arme quelconque.

Un vieux de la vieille, muni d'un pistolet dans chaque main, courait comme un fou et ne cessait de crier : « Où donc sont-ils-? »

Cette scène, qui eût été comique dans toute autre circonstance, dura environ une heure. Elle prit fin, grâce à l'arrivée d'un officier d'état-major qui parcourait le camp au galop en criant qu'il s'agissait seulement d'une fausse alerte, que le calme régnait partout. Un aide-major, M. P.... ayant conservé les allures du premier Empire, eut l'air de beaucoup regretter cette bonne occasion de faire prendre l'air à son sabre, qui n'avait, depuis longtemps, disait-il, quitté son fourreau. Il répétait sans cesse que, depuis qu'il ne faisait plus de moulinets, il lui semblait que ses mains se garnissaient de poils.

Peu à peu, l'ordre se rétablit ; nous aurions bien ri de la méprise qui venait de se produire et de la scène

burlesque qu'elle avait provoquée, si des blessés assez nombreux ne nous eussent été amenés. L'alerte avait été très sérieuse aux avant-gardes du camp.

J'aurai malheureusement à enregistrer pas mal de méprises de ce genre dans le cours de mon récit.

Pendant cette alerte et la panique qui s'ensuivit, quelques faiblesses se manifestèrent; plusieurs personnes essayèrent de se sauver. Un officier d'administration de l'ambulance du quartier général, M. L..., parvint à sauter, dans le plus simple appareil, sur une petite embarcation et se fit conduire à bord d'un bâtiment marchand. M. X..., aide-major, se sauva de la même manière et ne revint plus. Il demeura à bord et aima mieux rentrer en France que de revenir sur un sol si inhospitalier; il dut à la haute position d'un parent de n'être point inquiété pour cet acte d'insubordination et de pusillanimité.

Les personnes qui ne doutent jamais de leur courage ne peuvent s'expliquer que des militaires deviennent si facilement la proie de terreurs pareilles. Cela serait peut-être étonnant si les deux armées en présence appartenaient toutes deux à un pays également civilisé; mais il n'en était pas ainsi dans cette campagne qui avait lieu sur un sol absolument inhospitalier où les habitants, ne faisanL aucun quartier à leurs ennemis, soumettaient aux plus atroces tortures tous ceux qui avaient le malheur de tomber entre leurs mains; et, finalement, leur coupaient la tête. Une pareille perspective était bien de nature à faire naître quelque appréhension dans l'esprit des plus courageux.

Il est donc bien excusable, alors que l'existence est en jeu et qu'on a pour objectif d'atroces supplices, d'avoir la fibre nerveuse et conservatrice un peu sus-

ceptible. C'était ici le cas, car un échec un peu important aurait fait surgir une quantité énorme d'Arabes qui, accourant de tous côtés, seraient venus fondre sur nous et eussent complètement entravé notre réembarquement.

Telle était la triste perspective qui apparaissait à nos yeux, d'autant plus que le mauvais état de la mer empêchait les bâtiments de transports, contenant les provisions et notre grosse artillerie, d'approcher de la terre.

Heureusement, la mer se calma peu à peu, quoique lentement, et permit aux secours de nous arriver.

Ce changement de situation nous rendit l'espoir qui nous abandonnait déjà, et nous envisageâmes la position sous un jour plus favorable.

Rien de bien important ne survint pendant les journées des 21, 22 et 23.

Mais un sérieux combat eut lieu le 24. A six heures du matin, le feu co'mmença et continua sans interruption jusqu'à onze heures.

Il reprit ensuite à une heure après-midi, pour ne cesser qu'à sept heures du soir.

Au nombre des blessés transportés à l'ambulance, se trouvait le fils du général Bourmont. Il avait été atteint au cou par une balle qui lui avait fait une blessure très grave, dont il mourut peu de temps après.

L'ambulance, qui comptait un assez grand nombre de blessés, dut, le 25, quitter Sidi-el-Ferruch, pour aller rejoindre la 3^ division.

Nous arrivâmes à onze heures au camp de Staouély, où l'armée s'était déjà confortablement installée sous les tentes que les Arabes y avaient abandonnées. Notre halte, sous ces abris, ne dura que deux heures; et nous

dûmes continuer notre route jusqu"'aux avant-postes ou se trouvait alors placée notre division.

La chaleur était excessive et fit quelques victimes dans nos rangs.

Le chirurgien-major du 48^, entre autres, qui nous accompagnait, allant rejoindre son régiment, tomba tout à coup de cheval. On tenta de lui porter secours et de le ranimer ; mais il venait d'être atteint d'une congestion cérébrale et avait rendu le dernier soupir.

A six heures, nous arrivions à Sidi-Mohammed, bien fatigués et littéralement^ couverts de poussière; une installation tout à fait inattendue nous y était réservée.

Nous pûmes nous abriter sous des ruines romaines, à proximité desquelles nous découvrîmes une fontaine coulant abondamment, et que nous nous empressâmes de mettre à contribution.

Après avoir fini nos ablutions, ce qui ne nous était pas arrivé depuis quelque temps, nous nous aperçûmes que des bosquets de tamarins et d'orangers nous environnaient. Aussi, notre joie fut grande de prendre un peu de repos sous ces ravissants et odorants ombrages.

Les combats recommencèrent peu après et durèrent toute la journée. Vers trois heures, nous vîmes passer à une grande distance un troupeau de bœufs destiné à nos ennemis,

A quatre heures, nos avant-postes reçurent le renfort d'une batterie de six pièces de canon. Nous apprîmes en même temps une agréable nouvelle, celle de l'arrivée du reste de la flotte de transport à Sidi-el- Ferruch, à neuf heures du matin. Elle y amena six cents chevaux et plusieurs pièces de siège.

Toute la nuit se passa sans repos, troublée qu'elle était par des alertes successives, dont l'une fut causée

par une pauvre chèvre qui, s'étant détachée, parcou" rait le bois et y cherchait un abri.

Le bruit qu'elle faisait la fit prendre pour un ou plusieurs Arabes nous guettant et se préparant à commettre quelque mauvaise action. Aussi de nombreux coups de feu furent dirigés sur la partie du bois d'où le bruit semblait s'échapper.

Heureusement, la pauvre bête ne fut pas atteinte; son propriétaire, un cantinier, ne la trouvant plus à sa place, s'en inquiéta et crut d'abord qu'elle lui avait été dérobée. Il apprit avec plaisir qu'elle s'était réfugiée à trois cents pas environ de la cantine, près de notre ambulance, où, plus heureuse que nous, elle s'était tranquillement endormie.

Le général en chef arriva le 26 juin aux avant-postes, escorté de trois batteries de campagne.

Nous apercevions alors les Arabes massés sur le côté, à notre droite et à une faible distance. Les voyant s'avancer, nous ouvrîmes sur eux un feu très rapide, qui fit de nombreuses victimes dans leurs rangs et les força, vers sept heures, à battre en retraite.

Vingt Bédouins voulant aller s'installer dans une maison de campagne qui leur semblait délaissée, y rencontrèrent un détachement du 23^, qui leur lit une réception peu courtoise. Aucun d'eux ne put échapper à cette malheureuse rencontre.

Je dois dire que ce massacre, qui avait lieu à une très faible distance de l'ambulance, nous impressionna profondément.

Trois hommes du 23e furent blessés aussi. Ace moment, six Bédouins passant non loin de l'ambulance, tirèrent chacun sur nous un coup de fusil. Personne ne fut blessé ; mais nous entendîmes parfaitement sif-

fier les balles qui passèrent heureusement sans atteindre personne.

Nous reçûmes Tordre à midi de nous porter en avant et nous arrivâmes à deux heures à notre poste. Les deux armées étaient aux prises depuis huit heures du matin.

La position occupée par les Arabes dominait la nôtre ; nous étions sous le coup de Tartillerie ennemie, composée de plusieurs pièces de i6 qui nous firent bien du mal.

Malgré notre résistance énergique et les pièces à longue portée, nos batteries furent très endommagées.

Les canons durent alors cesser de tonner. Mais une fusillade très vive continua jusqu'à sept heures.

Notre armée ne pouvait malheureusement pas avancer, car elle attendait une batterie de siège qui, n'arrivant pas assez vite, donna à penser aux Arabes que nous étions sans moyens de défense : aussi entretinrent-ils sur nous un feu très ardent qui blessa un grand nombre d'hommes.

Aussitôt pansés, nos blessés étaient évacués sur Sidiel-Ferruch où se trouvait Fhôpital général. De là, ceux qui pouvaient supporter la traversée, étaient expédiés à Mahon, oti, comme nous Tavons dit, un grand hôpital, richem.ent pourvu en matériel et en personnel, avait été installé pour les recevoir.

Le fils d'un cheik, d'une tribu importante, ayant été blessé à cette bataille, fut transporté à rambulance ; il avait la jambe gauche fracturée d'une manière si grave, que l'amputation fut jugée nécessaire. Mais le malade, faisant de la résistance, désira que son père, qui était parmi les combattants, fût instruit de sa blessure. On s'empressa d'accéder à ses désirs. Le père,

prévenu, s'opposa formellement à toute opération, en s'écriant : « Par Allah ! je le défends, je ne veux pas qu'il en soit ainsi. Cest Allah qui nous a donné le corps, c'est Allah qui nous a donné la vie : ni l'un ni l'autre ne nous appartiennent. Couper une partie du corps, c'est un sacrilège. Les hommes n'ont le droit d'abréger, ni de prolonger la vie. Dieu seul a l'un et l'autre. » Le fils mourut de sa blessure. Le père, ayant obtenu un sauf-conduit, vint remercier le général en chef de l'hospitalité si généreuse qu'il avait donnée à son fils; il était curieux, ajouta-t-il,de voir le général des étrangers qui était venu envahir son pays, et de s'informer des sentiments qu'il avait à l'égard des Arabes. Bourmont lui fit répondre qu'il était venu pour les délivrer du joug des Turcs. Mais, à peine eut-il quitté le caiîip français et fut-il revenu auprès des siens, sa démarche fut dénoncée à Hussein-Dey, qui lui fit expier sa généreuse résolution, inspirée par la piété paternelle ; il lui fit trancher la tête presque aussitôt.

Les armées conservèrent, le 27 et le 28, les positions qu'elles occupaient la veille ; mais de terribles combats y furent livrés : le canon, ainsi que les feux de peloton et de tirailleurs ne cessèrent de se faire entendre depuis cinq heures du matin jusqu'à huit heures du soir.

Nos blessés furent nombreux. Nous en reçûmes plus de quatre cents à l'ambulance, C'est là que commença la carrière chirurgicale que j'ai si rapidement parcourue en Afrique.

Un grand nombre d'amputations devant être faites immédiatement, M. Devaux, le chirurgien-major, voyant que, malgré son habileté, il ne pourrait suf-

fire aux nécessités du moment, dut appeler à son aide M. H..., vieil aide-major, et le pria de le seconder.

N'ayant osé avouer son inexpérience à son chef, celui-ci communiqua l'invitation à son collègue, M. A., qui, borgne, mais très spirituel et aussi ancien de grade, déclina cet honneur, en disant que, n'ayant jamais fait d'opération, il n'osait commencer.

Je fus alors signalé par les deux aides-majors au chirurgien-major, comme ayant été préparateur d'anatomie au Val-de-Grâce et étant, par conséquent, habitué à manier les instruments. Je reçus immédiatement Tautorisation, et procédai à l'amputation d'une jambe, de deux bras et d'un avant- bras.

Il paraît que M. Agniés, qui me secondait, fut satisfait de moi ; car, à peine nos pansements terminés, M. Devaux me tit appeler et me complimenta sur l'énergie et la présence d'esprit dont j'avais fait preuve pendant l'accomplissement de ces pénibles devoirs professionnels.

Je fus très touché des paroles que m'avait adressées mon supérieur, j'en ressentis une émotion bien compréhensible ; car, jeune et simple sous-aide, j'étais heureux de pouvoir être sérieusement utile.

Nous attendions toujours l'artillerie, qui arriva enfin dans la soirée. Elle fut saluée avec joie et dirigée aussitôt sur les avant-postes.

Deux heures après, à neuf heures du soir, le bruit courut qu'une attaque générale devait avoir lieu pendant la nuit ou au point du jour. Tout le monde reçut l'ordre de se tenir prêt.

A deux heures et demie du matm, toutes les divi-

sions marchèrent de front, par un très beau temps et un splendide clair de lune.

A quatre heures, Parmée était rangée en bataille sur une même ligne qui, éclairée par un beau soleil levant, présentait un magnifique coup d'œil.

Nous restâmes une demi-heure, sous les armes, attendant l'ordre de marcher. Le signal d'attaque fut bientôt donné ; mais avant d'y répondre, un cri formidable, de Vive le Roi! partit spontanément sur toute la ligne; et, s'il n'ébranla pas les montagnes voisines, il dut pourtant étonner les Arabes qui Tentendirent. Cette explosion produisit une violente et patriotique commotion.

Le pas de charge sonna ; Farmée, la bayonnette en avant, franchissant les obstacles et bravant, en silence, le feu de Tennemi, s'empara victorieusement de toutes les positions. Les Arabes, surpris à pareille heure, quittaient les maisons dans le plus grand désordre, n'ayant même pas eu le temps de faire leurs ablutions. Un grand nombre furent tués pendant qu'ils se sauvaient.

Bientôt après ce magnifique succès, il se produisit un mouvement désordonné et un incident qui est demeuré inaperçu ; il n'a été du moins relaté par aucun historien.

Pendant que, emportés par leur élan, le centre et l'aile gauche de l'armée poursuivaient l'ennemi et le chassaient du plateau de Sidi-Kalef, l'aile droite, faisant une fausse manœuvre, laissa notre ambulance et tout son matériel complètement à découvert.

Les Arabes, s'en apercevant, coururent sur nous en braillant leur cri de guerre et de victoire.

M. Mélin, le comptable, voyant l'ennemi se diriger de notre côté, et prêt à nous atteindre poussa un cri

d^larme et nous dit : « Mes amis, coupez les cordes des bagages, nous sommes tous perdus ! »

Nous vîmes aussitôt les caissons de Tambulance rouler au fond du ravin.

Chacun prit ce qu'il put de ce qui restait à sa portée. Pour moi, je ne pus saisir que la musette contenant quelques provisions de bouche, et tout le monde se sauva dans le plus grand désordre.

Afin de me dérober, le plus possible, aux Arabes dont j'entendais les cris de joie et que je sentais arriver par derrière, je me couchai à plat ventre, et mon camarade Batigne, suivit mon exemple ; nous descendîmes ainsi, en roulant, jusqu'à ce que nous trouvions une haie, ou tout autre abri, pour nous dérober à la vue de Tennemi.

Pendant ce temps, les Arabes se disputaient le butin du matériel de notre ambulance, dont ils eussent massacré tout le personnel sans le secours d'un bataillon du 35e de ligne. Le colonel Ruillère, qui le commandait, s'étant aperçu de notre position critique, fit faire halte à son régimervt et par une fusillade bien nourrie, ralentit la marche de l'ennemi.

Les balles échangées des deux côtés, sifflèrent audessus de nos tctes pendant un bon quart d'heure, qui fut certainement pour nous bien long et bien palpitant.

Je ne sais ce qu'il serait advenu de nous, si du renfort n'était arrivé pour arrêter la marche triomphale des Arabes.

Nous reprîmes alors notre marche à la débandade, car nous ignorions complètement où nous étions et ce qu'était devenue Pambulance.

Deux infirmiers avaient été tués : le plus étonnant

c'est que tous nos mulets, au nombre de vingt environ, s'étaient sauvés du côté où le canon tonnait. Tous furent remis le lendemain par l'artillerie à l'ambulance avec leur harnachement complet.

Une fausse direction nous ayant été donnée, nous dûmes, pour rejoindre notre quartier général, descendre et remonter des ravins escarpés, au fond du Boudjareah, et nous frayer un passage à travers des broussailles et des ronces abondantes qui nous écorchaient; nous trébuchions de temps en temps sur des cadavres arabes que l'ennemi avait oubliés, ou n'avait pu enlever.

Harassés de fatigue et complètement isolés au fond d'un grand ravin, nous n'osions nous arrêter et prendre un peu de repos, dans la crainte d'être coupés par l'ennemi ; imitant les mulets, qui ne furent si ânes, nous nous dirigions toujours du côté d'où le bruit des coups de feu nous arrivait. Mais, exténués, nous dûmes enfin nous arrêter sur le bord d'un ruisseau, où ne coulait malheureusement que de l'eau très troublée.

Nous fîmes, en cet endroit, un bien frugal déjeuner, composé de biscuits que j'avais dans ma musette, et que nous arrosâmes avec l'eau vaseuse du ruisseau.

Mais enfin, à la guerre comme à la guerre!

Ce repos et cette mince restauration si peu confortable nous remirent un peu. Nous nous préparions à reprendre nos difïicultueuses et pénibles ascensions, lorsqu'un bruit de voix d'homme se fit entendre à une faible distance.

N'étant pas en pays ami, nous jugeâmes prudent de nous arrêter et d'écouter attentivement de quel côté venait ce bruit.

5o DOUZE ANS EN ALGÉRIE

Comme nous ne pouvions distinguer les paroles, il nous était bien permis de craindre, dans des contrées si isolées, qu'elles ne fussent prononcées par des Arabes : heureusement une voix de femme criant et appelant un Victor quelconque de venir Paider à relever son mulet, nous rassura complètement.

Nous nous dirigeâmes de ce côté, en décelant notre présence par des cris et des appels en français, dans la crainte ou nous étions que le bruit de nos pas fît penser à nos compatriotes que nous étions des Arabes, ce qui nous eût certainement rendu victimes de quelques coups de fusil.

Nous nous trouvâmes bientôt en présence d'une cantinière et de son mari qui, comme nous, tapis derrière une haie entre les combattants, dont les balles se croisaient, s'étaient sauvés comme ils avaient pu du milieu de la bagarre.

Ils furent aussi bien heureux de nous rencontrer; l'ayant aidée à relever son bouriquet, Mme Victor nous pria d'accepter un petit verre d'eau-de-vie et nous continuâmes de cheminer ensemble.

A force de nous renseigner, nous arrivâmes entin à notre but, mais absolument meurtris et dans un état de fatigue morale et physique extrême.

Notre arrivée étonna tout le monde, car on nous croyait perdus et on pensait que nos têtes avaient déjà été portées en triomphe à la Kasbah.

Un moment, le drapeau du 28* de ligne, se trouvant très compromis, par l'attaque vigoureuse des Arabes, le colonel s'en aperçut et s'écria : « Mes amis, au drapeau ! » puis, donnant l'exemple, il y courut luimême ; tout le monde s'y rallia, et le drapeau fut sauvé.

DOUZE ANS EN ALGERIE 5l

Dans cette journée, la troisième division, duc d'Escars, eut la tâche la plus laborieuse. Après avoir repoussé et chassé les Arabes jusqu^au montBoudjaréah, Parmée n'avait qu'à continuer sa marche dans Tordre primitivement donné, pour investir tout le promontoire 011 se trouvait le fort l'Empereur et la ville d'Alger, et, finalement pour empêcher la retraite des troupes du bey de Constantine, chargées d'un immense butin, et refoulées entre la ville et le fort Bad Azum. Par ignorance de la disposition du terrain, des ordres impératifs furent donnés par le général Desprez, chet d'état-major, et transmis par le général Tholosé au général Berthezène pour marcher à gauche. Malgré son étonnement, Berthezène dut obéir et transmettre ces ordres au général d'Arcines qui était déjà parvenu avec sa brigade presque sous le fort l'Empereur qu'on pouvait apercevoir. Le général de Loverdo, frappé de ce mouvement, en fit l'observation ; mais il dut obtempérer à son tour à un ordre aussi absolu, et le transmettre au général d'Arcines. Celui-ci, homme d'expérience, résista successivement à trois aides de camp, en disant que sa position était bonne, que le plus léger mouvement de sa part serait considéré par les Arabes qui l'observaient, comme un acte de faiblesse et un signal d'alarme. Connaissant ses devoirs, il se rendit lui-même auprès du général Loverdo escorté de deux colonels.

Ses observations turent d'autant plus favorablement accueillies que Loverdo les avait, lui aussi, faites à Berthezène et celui-ci à Tholosé. Mais rien n'y fit, les ordres de Desprez demeurèrent aussi absolus. D'Arcines rejoignit sa brigade mécontent ou plutôt en colère de ces ordres et contre-ordres.

On trouve dans la vie du général Souwarow, racontée par lui-même, Tcpisode suivant qui trouve ici une trop juste application.

Après une bataille perdue par les Russes, où ce général commandait une division, il dut obéir à des ordres contradictoires qui, suivant lui, devaient fatalement conduire à une défaite. Mécontent de n'avoir pu faire prévaloir ses conseils et voulant donner une leçon à ses chefs, il fit faire un mannequin, le fit attacher, les bras étendus, au haut d'un poteau, au milieu d'un carrefour. La main droite portait en grosses lettres le mot ordre, la gauche contre-ordre, et sur le front désordre.

Les généraux Loverdo et d'Arcines auraient pu dans cette journée, rappeler Pépisode de Souwarow. Seulement ici. Tordre se rétablit lentement, c'est vrai, mais il se rétablit parfaitement. Le lendemain matin, tout le monde était à sa place et à son rang de bataille, excepté pourtant la section de l'ambulance dont je faisais partie, qui avait été égarée, et qu'on croyait perdue. A Tappui de ces réflexions, je copie les lignes suivantes empruntées à VAlgérie de Galibert (page 3oo). L'auteur peint bien cette journée qui faillit être si néfaste (i). « Au reste, dit-il, pendant toute cette journée du 29, notre armée fut exposée aux plus grands dangers.

« Obligées de s'avancer sans guide, sans cartes stratégiques, à travers un pays hérissé de monticules, sillonné par des ravins et des anfractuosités sans nombre, les divisions et les brigades s'égarèrent plusieurs fois dans ce vasie labyrinthe. On faisait deux ou trois fois

I. Voir aussi la relation émouvante de cette journée. Conquête d'Alger, par Camille Roussel, 1880,

la même route ; le mirage produit par les vapeurs de la Mitidj'a s'étendant sur la plaine de Mustapha, fit supposer à plusieurs chefs de corps qu'ils se trouvaient en face de la mer, et leur fit prendre une route contraire à celle qu'ils devaient tenir. Les régiments se confondaient, leurs drapeaux marchaient pêle-mêle dans le même peloton ; et, de toutes parts, on entendait battre le rappel pour rallier les détachements, comme il arrive après une violente mêlée. La chaleur excessive qu'il faisait au milieu de ces gorges et de ces vallons rétrécis rendait encore plus pénibles ces marches et ces déconvenues ; l'eau manquait partout ; le soldat tombait accablé de fatigue ou exténué de besoin. Si, dans cette journée de désordre et d'imprudence, Hussein eût fait garder les principaux passages et couronner quelques hauteurs par ses miliciens et ses Arabes, c'en était fait de notre armée ; une poignée d'hommes aurait suffi pour l'anéantir ou la forcer à rendre les armes sans avoir combattu. »

Mais Dieu, en ce moment, protégeait la France !

On raconte que lorsque l'Aga, gendre du Dey, se présenta devant son beau-père après la bataille de Sidi- Kalef, honteux de n'avoir qu'une mauvaise nouvelle à lui annoncer, le Dey le prévint, et, faisant semblant de croire à un succès, il lui dit :

« Salut, invincible Aga ! Salut, vainqueur des infic( dèles! Ils sont tous probablement précipités dans la a mer, comme tu nous l'avais promis ; il faudra sans « doute agrandir la Kasbah pour contenir leurs dé- « pouilles, créer de nouveaux bagnes pour tant d'es- « claves ; qu'en pense notre invincible Aga ? »

Un terrible silence succéda à cette interpellation du Dey.

« Est-il vrai, reprit Hussein d'une voix vibrante de colère, que toi, notre Aga, notre guide, le généralissime de milliers de nos odjeacs, est-il vrai que tu as fui lâchement devant les Français?...

« Je me suis précipité trois fois avec rage contre ces « infidèles maudits^ répondit TAga, trois fois j'ai été « repoussé ; les murs de la Kasbah sont moins iné- « branlables qu'eux; il faut, par Mahomet, qu'on les « ait ferrés les uns contre les autres. ;*

Ces paroles n'ébranlèrent pas la fureur du Dey qui éclata par ces paroles : « Chien ! poltron ! esclave 1 s'écria-t-il, sors de ma présence ; va-t'en misérable ; va-t'en et bénis Allah d'être l'époux de ma fille ; sans cela je t'aurais fait à l'instant précipiter sur les garches (Crochets où l'on suspend les têtes). »

Le mercredi, 3o juin, les canons du fort l'Empereur commencèrent le feu à 3 heures du matin, et Je continuèrent avec rage toute la journée.

Les boulets dépassant l'ambulance, et un cheval et un homme ayant été tués tout près, on nous fit déloger ; trois heures après, nous dûmes encore changer de place, pour échapper aux projectiles des canons à longue portée.

Ayant quelques loisirs et étant très désireux de visiter les travaux de la tranchée, commencés la veille, mon camarade Lambert me proposa de l'accompagner.

Nous arrivions à peine, lorsque le général Vàlazé, commandant le génie et dirigeant ces travaux, courut à nous et dit en nous arrêtant :

— « Mes amis, je comprends parfaitement votre curiosité; elle est naturelle à votre âge ; mais sachez qu'à l'armée, en campagne et surtout en faisant le siège d'une

ville, chacun doit absolument restera son poste et ne le quitter sous aucun prétexte. C'est ici qu'est le mien ; j'y serai tué, si tel est mon destin ; mais le vôtre est à l'ambulance, où vous avez des devoirs sacrés à remplir et où, en ce moment, vous faites peut-être bien défaut; votre mort ici n'aurait aucun mérite et vous courez de grands dangers en vous y trouvant. »

Le général eut à peine prononcé ces mots qu'un biscaïen, pour donner raison à ses arguments, rasa la terre entre nous.

— Partez vite, s'écria le général, avant qu'il nous vienne un nouveau projectile moins révérencieux.

Nous remerciâmes respectueusement le savant et si bienveillant général de ses sages conseils, nous prîmes congé de lui, et nous regagnâmes notre poste au pas accéléré.

A peine étions-nous rentrés à l'ambulance qu'un boulet renversa un gros figuier et nous obligea à changer encore de place.

Le canon du fort ne cessait de tirer.

Une alerte eut lieu pendant la nuit. Quelques Arabes s'introduisirent dans le camp en rampant. Deux furent faits prisonniers et exécutés sur-le-champ.

Après cela, l'aboiement des chiens et des chacals nous empêchait absolument de prendre le moindre repos.

Le fort lançait quelques fusées pour éclairer le camp et tâcher de voir les travaux, ou mieux les travailleurs de la tranchée.

Le I" juillet, à trois heures du matin, on nous fit changer de bivouac pour nous envoyer à la droite d'Alger. Là, une discussion assez vive s'engagea entre le chirurgien-major et un commandant d'état-major, à

propos de la mauvaise installation qu'il nous avait indiquée.

Le sous-intendant d'Arnaud ayant fait part au général des observations de notre chef, on nous fit revenir sur nous-mêmes, et chercher un endroit plus favorable.

Nous nous trouvions très heureux de notre nouvel emplacement dans un jardin où Tambulance eût été très convenablement placée, à cause de Feau et de Tombrage; mais notre bonheur fut de courte durée, car un général de Tétat-major général, que je ne veux pas nommer, nous laissa à peine le temps de descendre nos caisses et nous signifia d'avoir à déguerpir bien vite, ce campement lui étant réservé.

Nous eûmes beau invoquer l'avantage de l'eau et de Tombrage pour les malades et la commodité du service ; rien n'y fit, nous ne pûmes gagner notre procès. Force fut de plier bagages et d'aller nous établir dans un endroit sec, aride et tout à fait à découvert.

On verra du reste par la suite, que les sentiments d'humanité en campagne, tant vantés dans les livres, sont plus sur les lèvres que dans les cœurs, et que le pro milii est la devise la plus généralement mise en pratique.

A peine étions-nous installés qu'il nous arriva un grand nombre de blessés.

Le fort tonna si violemment dans la soirée que les travaux de tranchées en furent un instant interrompus.

Nous aperçûmes alors un détachement de trois ou quatre cents Bédouins, sans armes, qui longeaient la mer et qui cherchaient à pénétrer dans Alger, par.la porte Bab-Azoum.

DOUZE ANS EN ALGERIE 5 y

Une batterie de campagne et un détachement de tirailleurs furent aussitôt envoyés contre eux.

Deux de nos soldats furent blessés par les Bédouins qui se défendirent en lançant des pierres.

La marine défila devant le fort des Anglais en lançant plusieurs bordées. Mais, à cause de la distance, peu de projectiles arrivèrent à terre.

Après cette canonnade très bruyante, dont le spectacle était saisissant, mais dont les effets sur terre furent à peu près nuls, le vice-amiral écrivit à Bourmont. « Tel est, après le premier mouvement effectué avant-hier par la division Rosamel, celui opéré par Farmée navale, il a dû faire une diversion puissante et produire un grand effet sur le moral de Pennemi. »

Sur le moral, c^est possible et même probable, mais quant au matériel, tout se borna à quelques dégâts sur le mur d'enceinte du jardin du Dey et sur le fort des Vingt-Quatre-Heures, à Bab-el-Oued.

Le 2 juillet, le fort ne cessa de tirer et nous blessa beaucoup de monde. Les éclats d'obus étaient projetés de tous côtés.

Dix soldats, revenant de donner à manger à leurs camarades de la tranchée, rapportaient les gamelles vides, enfilées dans des bâtons et marchaient de cette façon les uns derrière les autres.

Un boulet, parti du fort, saisit ces malheureux en enfilade, en décrivant sa parabole descendante à leur droite et en atteignit sept.

Le premier, touché à l'épaule droite," eut un bras emporté et la poitrine ouverte ; il mourut sur-le-champ. Le second eut aussi le bras droit emporté. Le troisième atteint au flanc eut le foie à découvert, la mort fut immédiate. Le quatrième eut la région fessière en partie

enlevée, Tarticulation coxo- fémorale ouverte et l'épine illiaque fracturée. Le cinquième eut la cuisse enlevée dans son tiers inférieur ; le sixième et le septième eurent la partie inférieure de la jambe emportée également.

De ces sept blessés, trois succombèrent immédiatement. Les quatre autres furent amputés; trois seulement survécurent. Le quatrième,amputédela cuisse, ne put supporter l'opération et rendit le dernier soupir.

Je ne sache pas qu'il ait été donné d'observer, aussi malheureusement, la marche parabolique qu'affecte le boulet dans sa course, ou plutôt vers la fin de sa course.

Cet accident étant arrivé à peu de distance de l'ambulance, il fut possible de porter immédiatement secours à ces malheureux.

Une sérieuse discussion éclata entre quelques sousaides et d'autres employés à propos de la distribution du vin.

Chacun voulait avoir sa ration intégrale. Il était assez difficile de leur donner satisfaction; les bidons n'en contenaient pas, hélas ! la quantité suffisante.

La discussion s'envenimait et prenait un caractère de plus en plus agressif : un officier blessé jugea à propos de s'approcher des discutants et de leur faire remarquer que ce petit désagrément était bien léger en comparaison de ce qu'illeur fit entrevoir pour l'avenir, si la campagne se prolongeait.

— De toutes les denrées qu'il faut transporter à longue distance, disait-il, le vin est certainement celle qui s'altère et s'évapore le plus facilement, surtout dans un pays aussi chaud.

Tous les intéressés saisirent parfaitement rapoloc;ue et la paix se rétablit.

Après avoir achevé les pansements, nous fîmes une courte promenade jusqu'aux consulats de Suède et de Hollande.

Pendant ce temps, les travaux de la tranchée devenant très difficiles à cause des rochers qu'on rencontrait, on détacha trois ou quatre mille hommes pour les terminer. Le maréchal Bourmont alloua cent francs de gratification par compagnie, afin d'encourager et de stimuler les travailleurs.

Il fallait conduire, à huit heures du soir, six pièces de quarante-huit, six de vingt-quatre, six mortiers et autant d'obusiers à la tranchée. De crainte que le bruit des roues, sur Tancienne voie romaine, ne fût entendu de Fennemi, on joncha les chemins pierreux d'une couche épaisse de branchages de lentisque.

Le fort lança toute la nuit des bombes et des feux d'artifice.

Notre ambulance était placée à cinq cents mètres environ de la tranchée.

Les abords de la ville étaient encore défendus au sud par de nombreuses batteries échelonnées sur la plage^ et au nord par le fort des Vingt-Quatre-Heures, situé à 3oo mètres du Fort-Neuf; plus loin encore, à i,5oo mètres, s'élevait le fort des Anglais. Malgré ces constructions multipliées, la défense d'Alger était faible du côté de la terre, car il n'y avait sur ce point que le château de l'Empereur qui pût faire une résistance sérieuse ; encore était-il dominé lui-même, et vu dans son intérieur par le plateau supérieur de Bou-Zaréah. Aussi, dès que nos soldats eurent couronné ces hauteurs, le fort l'Empereur tira le canon d'alarme ; les

6o DOUZE ANS EN ALGÉRIK

Algériens n'avaient jamais pensé que notre armée tenterait de les escalader et de s'y établir.

On était persuadé à Alger, et le Dey lui-même partageait cette opinion, que les Français ne pourraient jamais s'emparer du château de l'Empereur qu'après avoir construit une citadelle de force supérieure et capable de les ruiner. Cependant les progrès rapides que nous avions faits dans une seule journée avaient jeté une vive alarme dans la ville. Le muphty fut chargé de relever, par ses exhortations, le moral des troupes et des habitants ; on distribua de nouveaux étendards, auxquels étaient attachées des grâces spéciales. Le Kaznadji (ministre des finances), qui avait toute la confiance du Dey, se chargea de la défense du château de l'Empereur; 800 kobjis (canonniers) pris parmi les plus habiles pointeurs, et r,5oo janissaires furent chargés de le seconder; tous jurèrent de défendre la place jusqu'à la dernière extrémité.

Après avoir visité les différentes positions de notre armée et reconnu un plateau que le capitaine Boutin avait désigné en 1808, comme l'emplacement le plus favorable pour l'ouverture de la tranchée, Bourmont établit son quartier-général à 2,000 mètres du fort l'Empereur. A peine y fut-il installé, que les consuls résidant à Alger demandèrent à lui être présentés. Ils venaient complimenter le général en chef de l'armée française, et lui exprimer les vœux qu'ils faisaient pour le succès de notre entreprise. Quoique leur pavillon flottât sur chacune de leurs résidences, ils s'étaient cependant tous réunis pour plus de sécurité, au consulat américain, situé à mi-côte de Boud-Zaréah. Bourmont les rassura encore davantage en mettant à leur

DOUZE ANS EN ALGERIE tl

disposition une garde particulière, composée de grenadiers français.

Malgré les horribles fatigues de la journée, il fut ordonné que les travaux de tranchée commenceraient dès le soir même.

Le feu dirigé contre nos travailleurs cessait ordinairement après le coucher du soleil ; car, en bons musulmans, les tobjis du fort TEmpereur ne se souciaient ni de veiller, ni de combattre au milieu des ténèbres. L'imminence du danger les fit pourtant déroger à cet usage, pendant la nuit qui précéda la ruine de Sultan-Calassy. Ayant aperçu nos travailleurs sur plusieurs points, ils y dirigèrent un feu terrible de mitraille, accompagné de bombes et d'obus ; en même temps une troupe de miliciens braves et dévoués se précipitait sur une de nos batteries qui n'avait pas encore été démasquée. Assaillis impétueusement et à l'improviste par les Arabes et les Turcs, qui, après avoir escaladé les gabions et les sacs à terre, déchargeaient sur nos artilleurs à bout portant, leurs pistolets et leurs fusils, ou les égorgeaient à coups de yatagan, nos soldats furent obligés de se défendre avec leurs instruments de travail. On combattit corps à corps ; d'un coup de levier, un sergent d'artillerie assomma un Bédouin, les officiers d'artillerie mirent le sabre à la main ; l'un d'eux, le lieutenant vicomte Daru, reçut une légère blessure; le capitaine du génie de Villalier, moins heureux que lui, succomba : après avoir- déchargé ses pistolets sur les Arabes, ne pouvant plus leur opposer que sa frêle épée, assailli par le nombre, il reçut un coup de yatagan au cœur, et sa tête alla augmenter le nombre de celles qui décoraient déjà la porte de la Kasbah. Mais bientôt l'infanterie, I. Douze ans en Algérie. 4

02 DOUZK AXS EN ALGï'rIE

qui s'était formée en bataille, ouvrant un feu de deux rangs bien nourri, força les Arabes et les janissaires à une prompte retraite.

Tout le personnel de l'ambulance, après avoir bien rempli son devoir, manifesta, le soir, l'intention de faire un repas aussi succulent que possible. Mais il fut bien frugal, car nous n'avions pas sous la main de quoi faire dîner LucuUus chez Lucullus et la carte n'indiquait aux gourmets que du bœuf, du saucisson, du jambon et du fromage. Toutefois quelques bouteilles de bordeaux et de Champagne donnèrent de Fentrain à la fête qui fut assaisonnée d'une gaîtc toute juvénile.

A cette époque, on avait l'agréable et innocente habitude de chanter après le repas du soir. Chacun dut payer son écot, en puisant dans les œuvres, si populaires alors, de Désaugiers et de Béranger, deux chansonniers qui attendent encore un successeur. Deux sous-aides, mélomanes émérites, qui faisaient partie de l'ambulance, nous firent grand plaisir, en faisant entendre quelques chansons : Jacques, le guitarero (La guitare était, à cette époque, en grande faveur). Et deux romances en vogue, La Petite Mendiante^ et Mire dans tes yeux \mes yeux ^ Nanette. L'aimable Lambert nous régala d'un air varié de Mozart sur le violon.

Le bruit du canon, des boulets et des bombes se succédant, il nous vint une idée assez originale; c'était de danser avec l'accompagnement de détonations fulgurantes, en leur faisant faire leur partie dans l'orchestre ; le canon simulait parfaitement la grosse caisse. Un galop, et celui-là était, à coup sûr, infernal, termina la fcte.

Tout cela était bien prosaïque, et nos petits crevés comprendront difficilement les plaisirs que nous pouvions trouver à cet exercice. Ils ne savent pas que l'homme entouré de privations si diverses dans un milieu oîi sa vie est, à tout instant, mise en cause, se laisse distraire par la moindre des choses. En somme, la soirée fut très gaie. J'oubliais de dire que le personnel dansant et chantant s'augmenta considérablement. Le son du violon et le trom-trom de la guitare se faisant entendre chez les voisins, attirèrent plusieurs officiers qui vinrent se joindre à nous et mêler leur gaîté à la nôtre.

La fête terminée, la salle de danse et de concert se transforma aussitôt en vrai dortoir. Chacun se coucha avec l'espoir de se livrer à un sommeil calme et réparateur. Mais nous avions compté sans notre brutal voisin ; car, à peine endormis dans les replis de nos manteaux, le fort, redoublant son vacarme, nous réveilla, du moins bien à propos, pour recevoir et soigner les nombreux blessés qu'il nous envoya, et qu'il fallut panser aussitôt à la lumière des lanternes. Deux officiers gravement blessés, nous apprirent que l'attaque du fort aurait lieu le lendemain de bonne heure, et que toutes les pièces de siège étaient en place.

Cette nouvelle mit les cœurs en émoi ; c'était le dernier problème de la campagne qui allait se résoudre, et il ne fut plus question de sommeil.

Le feu commença, en effet, à trois heures et demie du matin. Le chef d'escadron d'état-major de Borne, un des aides de camp du général en chef, vint se placer sur un monticule à côté de l'ambulance pour examiner la direction des feux d'une batterie du fort l'Empereur; à peine avait-il placé sa lorgnette, qu'un

biscaïcn lui brisa Tcpaulc gauche. Après avoir subi avec un courage héroïque le premier pansement, qui fut long et pénible, quoique fait avec une grande habileté par le chirurgien-major Devaux, le blessé me demanda du papier et de Tencre, en me disant : « Ma blessure esl: mortelle, je veux, si j'en ai encore le temps envoyer mes derniers adieux à ma femme et à mes parents. » Transporté le lendemain à Sidi-el-Ferruch, il y mourut le même jour.

L'attaque était vive et la résistance de même ; à six heures, les batteries du fort étaient réduites au silence; à neuf heures et demie, éclata une formidable explosion qui fit sauter en l'air une immense quantité de terre et de pierres, en éclipsant un instant le soleil.

Un épais nuage de poussière et de fumée s'éleva audessus du fort et s'étendit avec rapidité dans toutes les directions ; des masses de maçonnerie, des quartiers de remparts, d'énormes pierres, des affûts de canon et des lambeaux de cadavres, furent lancés dans les airs et tombèrent en pluie effroyable sur nos batteries. L'obscurité, plus encore que cet horrible grêle, ébranla quelques courages ; des travailleurs et des sentinelles abandonnèrent leurs postes ; mais les canonniers, impassibles, restèrent à leurs pièces, et les coups de canon qui partirent de nos batteries rassurèrent l'armée sur les effets de l'explosion.

Un grand nombre de projectiles informes et très dangereux tombèrent et blessèrent quelques personnes.

L'ambulance en reçut plusieurs, mais n'eut heureusement qu'un mulet de blessé.

Cette explosion était celle de la poudrière du fort, à laquelle les assiégés avaient mis le feu pour la soustraire au vainqueur.

Ce bouquet était pour les Arabes, surtout les Turcs, le signal d^un dernier et cruel adieu ; il fut pour nous, au contraire, celui d'un magnifique succès et nous combla de joie.

Cest réternelle histoire du coeur humain. A côté de Jean qui pleure se trouvera toujours un Jean qui rit.

Un silence religieux succéda au bruit de cette terrible explosion. Chacun se regardait anxieux et se demandait si tout était fini et si tout danger avait bien disparu.

Le Kaznadji (ministre du trésor), qui commandait le fort et qui était chargé de le défendre, reçut, dit-on, une forte contusion à la suite de laquelle il dut quitter son poste. On suppose que s'il y était resté, il aurait prévenu cette explosion et prolongé de quelques jours la défense du fort. C'est toujours Tétat psychologique du vaincu de critiquer ce qui a été fait, et de regretter de n'avoir pas agi autrement.

Nos troupes occupèrent le fort à onze heures.

Page 1