‹ Douze ans en Algérie, 1830 à 1842Chapitre 20 sur 29 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La conquête et l'occupation de l'Algérie ont rencontré dès le début et conservent, même encore aujourd'hui, des antagonistes incorrigibles, et rien n'a pu changer, ou seulement modifier leur opinion, ni les transformations des villes anciennes, ni la création des cités nouvelles, qui sont toutes dans un état prospère, ni les immenses progrès de l'agriculture et ceux surtout de la viticulture. A leur point de vue, l'Algérie sera toujours une charge onéreuse pour la France et pis encore.

Il faut cependant que cette contrée offre bien des avantages et bien des attraits, puisqu'elle a été de tout temps convoitée par des peuples si divers et que ceuxci ont fait de grands sacrifices en hommes et en argent, pour la conquérir, l'occuper et la coloniser, afin d'en extraire les ressources qu'elle leur promettait. Après avoir joui des bienfaits et des produits qu'il en retirait, chaque conquérant ne l'a abandonnée qu'après une défense poussée aux dernières limites, en pliant sous les efforts d'un nouveau conquérant.

Mais, chose curieuse et difficile à comprendre, parmi les conquérants qui se sont succédé, arrivant de contrées si diverses et apportant chacun une civili-

sation et une religion si différentes , aucun n'a su s'assimiler Télément indigène et dompter assez l'état social de la colonie, pour y asseoir sa domination d^une manière-définitive.

Malgré les résultats que nous avons déjà obtenus, j''entends répéter encore que la France ne sait pas coloniser ; et pour appuyer ce dire, on cite toujours l'exemple des Romains, en rappelant les monuments remarquables qu'ils ont laissés et qui attestent leur immense aptitude civilisatrice.

Il est incontestable que les Romains avaient une grande force de volonté pour atteindre le but qu'ils croyaient leur être profitable, qu'ils apportaient à la réalisation de leurs projets une persévérance et une obstination à toute épreuve et qu'ils ne reculaient jamais devant aucun moyen, quelque cruel qu'il fût.

Mais les Romains ont ils vaincu, pacifié et civilisé les indigènes plus vite que nous ?... Quelques chiffres, bien connus d'ailleurs, que nous avons relevés dans Salluste, RoUin et Suétone et dans la remarquable histoire des Romains de M. Duruy, suffiront pour répondre à cette question.

La première guerre punique eut lieu de 264 à 241 avant Jésus-Christ;

La deuxième de 21g à 201 ;

Et la troisième de 149 à 146.

Or, l'histoire nous apprend que la domination romaine de l'Afrique ne date que de la mort de Jugurtha survenue dans son cachot à Rome, en l'an 1 36 avant Jésus-Christ.

La France aurait donc un grand avantage sur les Romains, puisqu'on peut faire dater sa domination de la prise et non de la soumission du moderne Jugurtha,

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qui eut lieu après la mémorable victoire de Plsly en 1845, c'est-à-dire quinze ans seulement après la conquête d'Alger. J'espère que l'Emir Abd-el-Kader ne m'en voudra pas d'être comparé à son courageux et ancien émule Jugurtha, lequel moins heureux que lui, fut vendu et livré lâchement aux Romains par son beau-père Bocchus, puis conduit a Rome, où le Sénat le fit jeter au fond d'un cachot et le laissa mourir de faim et de misère. La France, plus humanitaire et plus généreuse que le Sénat de Rome, s'est vengée de l'émir, de cet ennemi implacable qui ne rêvait que l'extermination de tous les Français, ces impies, en lui offrant une généreuse hospitalité et en lui laissant le choix d'une résidence, où on lui assure une existence aussi digne de notre nation que de celui qui en est honoré.

Cette conduite du gouvernement français comparée à celle du sénat romain |à l'égard du vaincu, met en présence les qualités de l'état social et la nature de la civilisation des deux peuples conquérants et peut favoriser les progrès de notre colonie. En effet, si parmi les indigènes érudits, qui connaissent l'histoire de leur pays, et il y en a plus qu'on ne pense, il en est quelques-uns qui aient de la sympathie pour la France, ils peuvent voir dans le rapprochement de ces deux événements éloignés, un gage des faveurs que la France réserve à la population indigène qui voudra accepter franchement sa domination, avec ou sans la fusion. Pour seconder ce mode de propagande essentiellement humanitaire, le gouvernement ferait peut être bien d'inviter officieusement les municipalités musulmanes, qui paraissent nous être sympathiques, à prier les kodjahs, ou maîtres d'école, de faire connaître à

leurs élèves ces deux épisodes historiques, tels qu'ils se sont accomplis, en leur faisant remarquer la conduite si différente de la France et des Romains à Tégard des vaincus.

Ainsi les Romains ont guerroyé dans cette contrée de 264 a 46, c'est-à-dire pendant un espace de 218 ans, sans y jouir de cette tranquillité morale et matérielle qu'exigent les études et l'application des institutions civilisatrices, puisque le Sénat de Rome ne décréta l'Afrique, province romaine, qu'après la mort de l'intelligent et savant roi Juba, qui se fit oter la vie l'an 46 avant Jésus-Christ.

On voit donc que la France, comme l'histoire nous l'apprend et comme les plus incrédules peuvent s'en convaincre, n'est pas trop en retard et qu'elle devance de beaucoup les Romains, lesquels n'avaient certainement pas, dans les cinquante premières années de leur débarquement, fait subir à ce pays ses transformations commerciales, industrielles et agricoles semblables à celles que la France y a apportées. Et si, comme il est permis de l'espérer, cette belle colonie continue le même mouvement progressif .pendant le même laps de temps, elle laissera loin derrière elle les résultats obtenus par les fameux conquérants.

Le tableau placé à la fin de ces réflexions, indique sommairement les divers peuples qui ont 'successivement conquis et abandonné l'Afrique septentrionale et qui y ont régné pendant une période de 2690 ans, sans parvenir à changer ni les mœurs, ni les habitudes des indigènes. Les divers conquérants ont cependant apporté un état social, des habitudes et jusqu 'à une religion qu'ils ont vainement cherché à faire pénétrer dans l'esprit de ces derniers. Mais tous leurs efforts

se sont brisés contre ces peuplades essentiellement nomades, immobiles dans leurs traditions et jalouses de leur indépendance absolue.

L'islamisme seul est parvenu à serrer quelques liens entre elles, en leur inculquant ses croyances et en leur faisant enseigner les principes du Coran. Mais cela n^a pas encore suffi, puisque les Turcs, professant cette même religion, n'ont pu arriver à les dompter complètement.

La France sera-t-elle plus heureuse?... C'est un problème que Tavenir seul tranchera. Mais elle a, en outre des obstacles que les conquérants, ses prédécesseurs, ont rencontrés, une difficulté bien plus grande à surmonter : c'est la religion musulmane essentiellement opposée à la religion catholique. Les Arabes se feraient tuer, plutôt que d'abjurer celle que Mahomet leur a donnée et de renoncer aux récompenses si séduisantes qu'elle réserve aux fidèles de Tlslam. Je rappellerai, à ce propos, ce que je disais dans une brochure (i) qui eut quelque succès et qui me valut une note très flatteuse de Guizot, alors ministre.

Les Arabes ont une fidélité désespérante pour leurs idées d'immobilité morale et n'ont jamais voulu rien recevoir des peuples vainqueurs, ni les mœurs, ni les usages, ni les ans, ni la civilisation, ni les villes, ni les monuments. En présence d'une résistance si opiniâtre au développement intellectuel, est-il permis de compter sur un changement quelconque ? A notre avis, le but à atteindre semble dépasser l'omnipotence humaine. La religion seule pourrait, peut être, terminer l'œuvre de la conquête, en plantant son étendard au milieu des peuples conquis. Malheureusement ce

I, Réflexions sur l'Algérie, chez LedoyCn, 184(5.

moyen puissant a échoué et les efforts si dévoués, si intelligents et si généreux des éminents prélats mis à la tête de l'épiscopat en Afrique n^ont pu triompher. J'ai nommé l'évêque Dupuch, que j'ai beaucoup connu et qui avait le cœur rempli, en arrivant à Alger, d'espérance et de douces illusions. L'archevêque Pavie et le cardinal de Lavigerie ont confirmé pleinement, de leur côté, les idées que j'avais émises en iSSg dans ma géographie médicale des environs d'Alger, et que j'ai reproduites plusieurs fois depuis, dans diverses publications.

Je suis heureux de citer, à ce sujet, la lettre que le cardinal de Lavigerie a écrite à M. Dauphin, directeur général de l'œuvre des écoles en Orient ; elle montre comment il entend l'action religieuse en Algérie et en Tunisie.

« Je déclare donc que je considérerais comme un « crime ou comme une folie de surexciter, par les « actes d'un prosélytisme imprudent, le fanatisme de « nos populations musulmanes : comme un crime, « parce que j'ajouterais ainsi une difficulté nouvelle à « toutes celles dont la France doit triompher en ce « moment ; comme une tolie, parce que, au lieu d'at- « teindre le but, nous Péloignerions peut-être à jamais. « J'ajoute que les règles que j'ai tracées à cet égard aux « prêtres de la Tunisie sont suivies fidèlement. En « matière aussi grave, aucun d'eux ne s'exposerait à « me désobéir.

« Voilà plus de trente années que j'étudie, d'abord « comme directeur de cette œuvre émérite, et aussi « comme évêque, ce grand problème religieux et social a du mahométisme et ces études m'ont conduit, m'ont « amené à cette conviction que le prosélytisme per-

« sonnel et la prédication ordinaire sont impuissanst " et même nuisibles à la transformation des races de « l'Afrique du nord : la vraie, la seule prédication « efficace c'est Taction des événements qui changent « lentement la situation politique de ces contrées. Sans « le savoir, sans le vouloir même, nos gouvernants, a nos soldats, sont les vrais agents de cette mission tt nouvelle. Ils sont la force, et la force pour les mu- « sulmans c'est Dieu même. »

Tableau synoptique des diverses occupations de l'Algérie par les peuples qui Font successivement conquise et abandonnée.

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