CHAPITRE XIV
Le duc d'Orléans à Bouffarick. — Destruction d'une forêt d'orangers. — La cavalerie d'Abd-el-Kader se dérobe. — Combat de VJfroum. — Cherchell. — Prise du col de Mouzaïa par les colonnes de Duvivier, de Changarnier et de Lamoricière. — Conclusion.
Le maréchal Vallée ayant informé le gouvernement de la nécessité de faire cette expédition, à laquelle le duc d^Orléans désirait prendre part, demanda et obtînt les moyens nécessaires. Bouffarick devint le point central de la nouvelle opération, et je conservai la direction du service de santé de l'ambulance attachée à la division du prince. S. A. R., arrivé quinze jours avant le départ, vint sMnstalIer à Bouffarick. C'est pendant ce temps que j'eus Thonneur de faire connaissance avec le prince, de le voir souvent et d'apprécier ses éminentes qualités. Bon, affable, il avait toujours un mot bienveillant pour ceux qui avaient Thonneur et le bonheur de l'approcher ; il recevait tous les soirs et faisait les honneurs de sa tente avec une dignité si familière, qu'il encourageait les officiers, quel que fûtleur grade, à lui adresser la parole : pas un ne 1^ quittait sans être profondément touché de Taffabilité avec laquelle il accueillait ses observations. A table, lorsque
tous les convives étaient assis, le Prince se levait ; et, d'un air souriant et en vrai camarade, il faisait ce petit speech.
a Messieurs,
« Nous n'avons ici, ni spectacles, ni concerts, ni nos femmes, ni nos enfants, aucune distraction ne nous oblige à sortir ; nous pouvons donc dîner lentement, à notre aisé et je vais vous en donner Texemple. »
Puis, après le dîner, lorsqu'on passait sous la tente qui servait de fumoir, le chef s'effaçait, le Prince n'était plus qu'un aimable amphitryon causant familièrement avec ses convives et leur racontant des histoires. Un soir pourtant, on parla politique, et la conversation s'étant un peu animée à propos de quelques événements qui venaient de se passer en Espagne, voici les paroles qu'il prononça, et que j'ai écrites aussitôt.
a Messieurs^
La France est la terre classique des révolutions : mais je déclare que, si le duc d Orléans assiste jamais à l'ime d'elles, il se fera tuer oîi il tuera les autres ; car tout gouvernement , quel qu'il soit, représentant Vordre, a le droit et le devoir de se défendre. »
Enfin l'expédition se mit en marche ; arrivé près de Blidah, le gouverneur ayant appris que les réguliers d'Abd-el-Kadcr se cachaient dans une foret d'orangers, pour tirailler vigoureusement sur tous les détachements qui allaient ou venaient au camp d'Erlon, fit abattre des milliers de ces arbres pour démasquer le terrain. Une pareille destruction d'arbres si précieux et si longs à venir ne pouvait trouver son excuse que dans une nécessité absolue ; bien des officiers supé-
rieurs metiaienr pourtant en doute cette nécessité, disant que l'ennemi aurait pu être facilement délogé, sans en venir à une pareille extrémité. Je me rappelle qu'après cet abattis, nos chevaux piétinaient les oranges qui jonchaient le sol, sur un parcours de deux kilomètres. Nous continuâmes à marcher jusqu^à la rive gauche de la Schiffa. Là, nous aperçûmes le matin, de bonne heure, la cavalerie d'Abd-el-Kader, rangée en bataille du côté du Levant : aussitôt l'ordre fut donné à l'armée de se tenir prête. Les cavaliers arabes gardant l'immobilité, le général en chef fit partir des chasseurs à cheval pour sonder leurs intentions. Mais quand ils turent arrivés à une certaine distance, la cavalerie ennemie se dispersa, rentra dans la montagne, et une heure après pas un Arabe ne paraissait dans la plaine. Le lendemain, à la pointe du jour, on aperçut la cavalerie d'Abd-el-Kader, prenant position du côté opposé, c'est-à-dire à Touest de la plaine, et se rangeant en bataille, bannières déployées, en ayant Tair de nous attendre. Comme la veille, le maréchal donna l'ordre de se préparer à marcher. Mais à mesure que nous avancions, la cavalerie ennemie reculait, se tenant toujours à égale distance, sans faire aucun meuve ment agressif. Nous marchâmes ainsi quatre et même cinq heures, dans un pays sans routes et très accidenté : puis le général fit faire une halte. Pendant ce temps, la cavalerie de l'émir diminuait, peu à peu, et s'éclipsait dans la montagne, pour disparaître complètement. Ce même jeu se renouvela quatre jours. Un matin, la cavalerie arabe s'étant un peu plus rapprochée, le maréchal Vallée donna Tordre de la faire charger par deux régiments. Ceux-ci partirent au galop ; le duc d'Orléans s'aperçut presque immédiatement de l'absence de -son
frère, le jeune duc d'Aumale, et apprit qu'il avait suivi la charge de cavalerie. Le duc d'Orléans fut tellement saisi de cette fugue qu'il envoya aussitôt un de ses officiers d'ordonnance, le capitaine Jamin, avec quelques hommes, pour arrêter et ramener son frère. Il était trop tard, la cavalerie était déjà si éloignée, qu'on ne la voyait plus. Elle en fut d'ailleurs quitte pour une course au clocher ; les cavaliers d'Abd-el-Kader n'attendirent pas l'attaque et disparurent, comme les autres jours, dans la montagne (i).
Le maréchal Vallée, furieux de ne pouvoir atteindre son but, et voyant son armée fatiguée par ces allées et venues continuelles, traita, dit-on, Abd-el-Kader de lâche, parce qu'il n'osait ni attaquer, ni attendre le combat. Ce mot étant parvenu jusqu'à l'émir, celui-ci aurait, paraît-il, fait la réponse suivante :
« Tu dis que je suis un lâche, parce que je ne livre ni n'accepte la bataille ; tu sais mieux que moi que je ne suis pas capable de me mesurer avec toi en bataille rangée, attendu que tu as une armée plus instruite, plus disciplinée que la mienne, et une artillerie qui me fait presque complètement défaut ; mais je vais te faire une proposition :
" Permets-moi de me procurer les moyens de bien organiser mon armée. Nous ferons une trêve de trois ans que j'emploierai à son instruction et à son armement. A cette époque, à nombre égal, je te donnerai ou j'accepterai un rendez-vous dans la plaine, nous nous mesurerons, et nous verrons auquel des deux restera la victoire. >>
(i) On voit, par ce trait de courage, que le jeune prince, duc d'Aumale, ayant à peine i8 ans, inaugurait vaillamment la carrière militaire qu'il a si glorieusement et si intelligemment parcourue.
3 go DOUZE ANS EN ALGERIE
JMgnore quelle réponse fit le maréchal à cette singulière proposition qui était le pendant de celle que l'émir avait faite à Bugeaud, à Oran, lors de Texpédition de la Tafna.
Le lendemain matin, de bonne heure, on vint annoncer au prince qui était en tête de la colonne que les réguliers d'Abd-el-Kader, s'étant massés et cachés dans les replis delà montagne de VA/f^oum. semblaient y attendre Tarrivée des cavaliers pour attaquer sa division. Le prince jugea à propos de ne pas leur laisser le temps de prendre Tinitiative et résolut de les surprendre,, de les attaquer vigoureusement et de les chasser d'une position qui pouvait leur permettre de nous faire beaucoup de mal et de contrarier notre •marche.
A peine Tordre donné, Finfanterie, les chasseurs d'Orléans en tête, se mit en marche, et après une fusillade bien nourrie qui débusqua l'ennemi du bas de la montagne, elle déposa les sacs; puis, baïonnettes en avant, défiant le feu des Arabes, elle repoussa ceux-ci de partout avec entrain et rapidité, mais non sans subir des pertes sensibles.
Ma section d'ambulance ayant suivi ce mouvement, nous eûmes pas m*til de blessés, entre autres le brave commandant Ulrich ; il reçut au-dessus du nez une balle qui resta fixée dans l'intérieur des fosses nasales, sans qu'il, fût possible de l'extraire. Dupuytren ne fut pas plus heureux, lorsque le malade fut le consulter à Paris. Cette balle a fait le pendant de celle que le général Trezel avait reçue à Waterloo dans la même région, et qui, après avoir résisté à toutes les tentatives d'extraction, tomba toute seule, quinze ans après, dans la cuvette ou le général faisait sa toilette. Celle d'Ulrich
DOUZE ANS EN ALGÉRIE 3gi
en fît autant un beau matin au bout de quatre ans, et fêla même le vase en tombant.
Le combat de VAffroiim, un des beaux faits d'armes de Tarmée d'Afrique, fait le plus grand honneur au prince qui le dirigea, ainsi qu'aux braves qui Texécutèrent.
Ce combat, ayant déblayé la plaine, nous permit de continuer notre marche sur Cherchell, sans être inquiétés,
Cherchcll, ou l'ancienne Césarée des Romains, ville assez importante, avait été, par les ordres de l'émir, complètement abandonnée. Les habitants étaient partis, emportant et emmenant avec eux, bestiaux, meubles, etc., etc. Un seul habitant, vieillard assez bien mis, fut trouvé couché à côté de la porte d'entrée de la ville où il avait été abandonné, et avait l'air de nous attendre. Marchant difficilement, il fut porté dans une maison et il y reçut les soins les plus empressés de la pan des zouaves. Nous séjournâmes un jour et demi dans cette ville, temps suffisant pour admirer le site excessivement pittoresque qui l'entoure et pour constater parmi les ruines, les mosaïques dont la mer s'est emparée, et qui jonchent encore le fond de la plage. L'importance de cette ancienne cité et le rôle qu'elle a dû jouer comme capitale de Vanciennc Mauritanie césarienne indiquent celui auquel elle est appelée, sous notre occupation, comme centre d'agriculture et de commerce.
Après une station de deux jours à Cherchell, l'armée revint sur ses pas pour se préparer à la glorieuse et si pénible ascension du mont Mouzaïa.
L'armée était divisée en trois colonnes : l'une commandée par le duc d'Orléans et dirigée par le général
Duvivier ; la deuxième, par le colonel Lamoricière, et la troisième par le colonel Changarnier. Les trois colonnes s'avançaient par trois chemins ou mieux par trois sentiers étroits, escarpés, sinueux ; il fallait, à tout instant, que les hommes s'aidassent pour franchir les obstacles, le long des rochers, dont chaque anfractuosité cachait un groupe d'Arabes tirant à bout portant. Nos soldats essuyaient ces feux, ainsi que ceux des batteries établies sur la crête, sans y répondre, occupés qu'ils étaient à grimper, comme des chamois, de roche en roche. Le 2" léger, surtout, formant l'extrémité de Taile gauche, dut surmonter des obstacles étonnants et subir le feu de l'ennemi plus longtemps, sans pouvoir riposter. Il me semble voir encore nos soldats faisant la chaîne et passant successivement leurs fusils à ceux qui étaient arrivés, parce qu'ils ne pouvaient eux-mêmes les porter, en donnant la main à leurs camarades. Le colonel Lamoricière, avec ses zouaves, était à la droite, et, après avoir culbuté l'ennemi, il se trouvait arrêté sur un escarpement où Hussein dirigeait un feu nourri et très meurtrier ; cette scène fut terrible, et très anxieuse. Bientôt une fusillade atroce, ressemblant à un roulement de tonnerre, s'engagea sur toute la ligne, surtout à Failc gauche avec le 2* léger. Un brouillard épais, obscurcissant l'atmosphère, empêchait les combattants de se voir et de distinguer les obstacles qu'ils avaient à franchir. Mais n'importe, le colonel Changarnier jugeant le moment décisif, car il fallait vaincre ou mourir, toute retraite étant devenue impossible, fit sonner la charge. Ici, la réalité se dérobe à toute description ; les soldats s'élancèrent à la baïonnette comme des lions, trébuchant, tombant, passant sur leurs camarades, se
DOUZE ANS EN ALGERIE SpS
relevant, mais avançant toujours à travers les balles, les boulets, et au milieu d'un brouillard épaissi encore par la fumée de la poudre. Enfin, un solennel silence se fit, il fut effrayant; il semblaitquenoscœurs-avaient cessé de battre, tant nous sentions, nous, simples spectateurs, combien le moment était critique. Nos soldats étaient exténués de fatigue et de faim, en face d'un ennemi acharné qui les attendait derrière des retranchements préparés de longue main, protégéseux-mémes par trois batteries superposées. Ce silence et ce calme furent de courte durée ; bientôt une fusillade et de terribles coups de canon ébranlèrent nos cœurs et Tatmosphère. Les détonations, roulant dans les anfractuosités des montagnes oii elles se répercutaient sans cesse, produisaient un bruit infernal qui semblait vouloir les soulever et les renverser. A ce terrible tapage qui dura trois quarts d^heure environ, succéda un nouveau silence, plus solennel et plus émouvant que le premier. L'immobilité était complète ; seuls, les épais nuages de la poudre se mouvaient dans l'espace et étaient consultés par nous, comme des augures, où nous cherchions à deviner s'ils apportaient la victoire ou la défaite, défaite qui eût été terrible et désastreuse. Mais Dieu protégeait la France, et nos braves la défendirent avec un courage au-dessus de tout éloge. Bientôt le bruit des clairons traversant cette épaisse couche de fumée parvint jusqu'à nous et nouspûmes distinguer la fanfare du 2* léger, dontl'air était si connu de toute l'armée ; l'entrain avec lequel elle était sonnée, annonçait bien la victoire. A cet air, tous, comme sous l'influence d'une secousse électrique, nous poussâmes, à l'unisson le cri de : Vive le roi ! Vive le 2" léger ! Quoique les autres régiments eussent, pris, autant que leur position
le leur permettait, une part très active à ce succès, le 2'^ léger, formant Textrémité de l'aile gauche, eut plus de distance à parcourir et de difficultés à surmonter, en escaladant les rochers et en se trouvant en face des retranchements et des batteries que l'ennemi avait établis de ce côté.
Changarnier, voyant ses hommes tomber par files et ayant toujours le mot pour les encourager, leur répétait : « Ce n'est rien, mes amis, nous serons toujours , assez nombreux pour atteindre les cîmes de TAtlas. » Les Arabes éperdus, ahuris en présence de tant de courage et certains qu''ils étaient de notre succès, abandonnèrent leurs batteries, leurs redoutes et s'enfoncèrent en courant au fond du ravin, où coule la Schiffa.
Peu après que Changarnier fût parvenu à la cîme de la montagne, Lamoricière arriva le second et les deux héros s'embrassèrent, dit-on, aux applaudissementsdes soldats, qui, eux aussi, avaient bien raison de se féliciter de se trouver sains et saufs au haut du piton.
Ici se passa une scène très émouvante ; elle m'a été racontée par M. Pasquier, qui se trouvait à côté du prince.
Le col pris, le général Duvivier, plus rapproché du quartier général, arriva le premier et vint rendre compte au prince du résultat obtenu. Entouré d'un bournous blanc, sa tenue adoptive, le général s'approcha d'un pas grave et mesuré, comme son caractère, et s'exprima ainsi :
« Monseigneur, cette journée marquera dans les fastes de l'armée d'Afrique ; votre présence a éleclrisé les hommes, qui se sont battus en vrais héros, etc. » Le prince lui tendit la main, en le félicitant. Un quart d'heure après, parut le colonel Lamoricière, la figure
DOUZE ANS EN ALGERIE SqS
teintée de noir par la fumée de la poudre, le fez sur l'oreille, la démarche assurée, un peu sautillante, enfin avec les allures d'un vrai soldat qui arrive d'une partie de plaisir. « Monseigneur, dit-il au prince, mes zouaves se sont battus comme de vrais lions ; Vive le Roi ! y> Le prince lui serra affectueusement la main.
Bientôt ce fut le tour du colonel Changarnier qui, n'ayant atteint le sommet de la montagne qu'avec les plus grandes difficultés, mit quelques instants à arriver au quartier général ; il était superbe à voir : le col nu, la figure noircie par la fumée de la poudre collée, par la sueur, sur la peau, les yeux hagards, la tunique déboutonnée et percée de trois balles, la casquette également trouée ; sa démarche, trahissant une grande animation, le rendait méconnaissable. A rapproche du prince, d'un air exalté, et brandissant son épée en l'air, il s'écria : « Monseigneur, j'étais dévoué à la famille des Bourbons, plus tard j'ai servi le gouvernement de Juillet par devoir, maintenant, Monseigneur, c'est avec admiration ! » en prolongeant de deux points d'orgue la dernière syllabe. Après ces paroles, prononcées avec l'animation qu'expliquait la circonstance et la conviction du devoir glorieusement accompli, le prince, avec le calme et le charme qu'il savait donner à tout ce qu'il disait, répondit :
tt Mon cher colonel, il n'appartient à aucun gouvernement de descendre dans le cœur des hommes. Il doit se contenter d'apprécier leurs actes, et les vôtres sont trop méritants pour que le roi ne vous en soit pas reconnaissant, soyez-en bien convaincu. » Une bonne poignée de mains termina cette scène émouvante.
La nouvelle de la prise de Constantine, en terrifiant la contrée de l'est de l'ancienne régence, s'était rapi-
dément répandue dans toutes les régions, et avait jeté une grande indécision dans l'esprit des populations indigènes qui voyaient notre puissance renverser insensiblement les obstacles principaux opposés à notre domination.
La prise du col de Mouzaïa, un des plus beaux faits d'armes de notre armée, s'adressait directement à Témir, et diminua considérablement son prestige. C'est alors qu'il eût fallu profiter de ces deux succès, pour le poursuivre et ne pas lui donner le temps de réorganiser son armée.
Après ces deux brillants succès, le gouvernement aurait dû doubler Teffectif de Farmée et le roi Louis- Philippe déclarer dans le discours du trône, comme il le fit solennellement en 1843 : « Que la terre d'Afrique serait une terre désormais et pour toujours française. »
Une armée, non de cent, mais de quatre-vingt mille hommes, et même moins, mise en campagne après ces deux succès, et sous l'influence d'une semblable déclaration du trône, aurait bien certainement obtenu très vite le même résultat qui amena, en 1845, la chute et la reddition de l'émir ; la colonisation y aurait gagné cinq bonnes années, etdegrandes économies en hommes et en argent eussent été réalisées.
Tel était le plan que le maréchal Clauzel présenta au gouvernement, quand il revint en Algérie en i835, et il était homme aie bien exécuter. Mais les ministères changeaient souvent à cette époque. Trois hommes, tous remarquables, se disputaient ou arrivaient successivement au pouvoir. C'étaient Guizot, Thiers et Mole, et chacun, à l'exemple de Pénélope, modifiait ou n'approuvait pas, pour l'Algérie, les projets de son
prédécesseur. C'est ainsi que le ministère Thiers- Maison, très favorable à Toccupation, avait complètement adopté les plans dressés par le maréchal Clauzel. Sur ces entrefaites, le ministère fut changé et remplacé par Guizot et Mole, et ceux-ci se montrèrent complètement hostiles, non seulement au plan général de la conquête, mais même à Tenvoi des troupes que le maréchal sollicitait pour faire l'expédition de Constantine. Vint ensuite le remplacement à la guerre dumaréchal Maison par le général du génie Bernard, qui, étant encore plus opposé à l'agrandissement et même à l'occupation de l'Algérie, s'empressa d'écrire au maréchal Clauzel une lettre très explicite : son plan paraissait trop vaste et trop dispendieux au gouvernement, et, puisque l'expédition de Consiantine était projetée, il ne pouvait l'autoriser que comme une expédition toute spéciale, ne devant avoir aucune conséquence pour l'exécution du plan général d'occupation qu'il avait présenté. Le ministre terminait sa lettre par cet avertissement : « Qu'il était bien entendu que l'expédition ne se ferait qu'avec les ressources en personnel et en matériel dont le maréchal Clauzel pouvait disposer. » On connaît les conséquences de ce refus, d'après le récit que j'ai fait de la première expédition de Constantine.
Et chose plus grave qui s'est présentée trop souvent : nombre de tribus qui faisaient leur soumission quand nous marchions en avant et qui restaient soumises tant que nous restions près d'elles ou que nous pouvions les protéger, étaient bien obligées, alors d'abandonner notre drapeau, pour éviter le châtiment qui leur était réservé par l'émir ou par tout autre chef arabe.
Telle était pourtant la politique de cette époque à
l'égard de FAlgérie. On faisait chevaucher à grands frais Tarmée, et on l'envoyait tantôt de Test à Pouest, tantôt de l'Occident à TOrient ; on commençait tout, on n'achevait rien et on ne pouvait rien organiser ; on détruisait les'pouvoirs, l'organisation sociale des Arabes, ainsi que les positions individuelles, mais, à la place de ce qu'on jetait par terre, on ne savait rien reconstruire.
Bugeaud, qui a eu la gloire de soumettre les Arabes et de préparer glorieusement la reddition de l'émir, vaincu par le duc d'Aumale, ne fit que réaliser le plan conçu par Clauzel en i835. J'ai déjà dit que celui-ci, en sollicitant son retour en Afrique, n'avait accepté cette mission que sur la promesse formelle du gouvernement, et surtout de M. Thiers, qu'il lui serait donné un effectif de cinquante mille hommes au moins, s'il le jugeait nécessaire pour soumettre toute la régence. Le plan du maréchal était d'attaquer successivement les trois provinces ; et il est probable que les Arabes n'ayant à cette époque, ni armée organisée, ni chef qui centralisât et régularisât leurs forces, auraient bien plus facilement cédé, que lorsque l'émir, devenu leur chef unique, eût une armée imposante à nous opposer.
Etait-ce une politique habile que celle qui ne faisait, à propos, ni la paix ni la guerre, ou qui faisait l'une et l'autre par entraînement d'amour-propre ? On agissait un peu par boutade, pour satisfaire à un besoin momentané de l'opinion publique et, disons-le tout bas, on cédait parfois aussi à un entraînement militaire, que justifiaient à peine les événements.
Ne convient-il pas de blâmer aussi ces mouvements continuels des troupes que le gouvernement rappelait,
envoyait en Afrique^ pour les rappeler aussitôt, puis les y renvoyait, quelque temps après, pour les rappeler encore ? Cette façon d'agir aboutissait à une perte d"hommes, et à des dépenses inutiles et donnait au peuple le plus stable de la terre, Tidée d'une versatilité fâcheuse qui lui faisait supposer la faiblesse du gouvernement. Pendant que celui-ci se perdait au milieu de toutes ses hésitations, les avertissements et les renseignements ne lui manquaient pas. Citons deux brochures qui parurent, Tune en i838 et Tautre en 1839 : la première traitait de l'administration et de la politique, et était due à la plume intelligente et éminemment pratique de M. Blondel, directeur des finances à Alger ; la seconde, purement hygiénique, traitait spécialement de la salubrité incontestable du climat d'Alger, de Passainissement impératif des marais avant rinstallation des nouveaux émigrants, et des précautions à observer pour le défrichement des terres, afin d'éviter les fièvres si graves à cette époque. Cette dernière brochure publiée par Tauteur de ce livre fut imprimée pourtant aux frais du gouvernement. Il parut d'ailleurs beaucoup d'autres publications dont le nom m'échappe, et qui, toutes, émanant d'hommes compétents, et connaissantparfaitementle pays, démontraient, par des arguments irréfutables, corroborés depuis par l'histoire, l'avenir prospère de la colonie, au triple point de vue politique, militaire et agricole. Mais c'était prêcher dans le désert, le démon de la fatalité empêchait ces documents de franchir le seuil des ministères.
Voici en effet, ce que le ministre delà guerre, général Bernard, poussé à bout dans un conseil, répondit à propos de l'Algérie, en 1837 :
« L'Algérie n'est qu'un rocher stérile dans lequel il faut tout apporter, excepté l'air : encore y est-il mauvais. »
Heureusement, les colons, malgré les incertitudes qu'inspiraient Fesprit gouvernemental et la puissance croissante de Pémir, ne se découragèrent pas. Avec une persistance et une opiniâtreté, dont on n'a pas toujours tenu assez compte, ils continuèrent souvent leurs travaux au milieu de réels dangers. Ils travaillaient pour eux, dira-t-on, cela est vrai, mais, tout en agissant dans leur intérêt, leur œuvre collective ajoutait de nouveaux éléments à l'édifice qui devait forcément achever de convaincre les plus incrédules, entraîner le gouvernement et, finalement, relier un jour d'une manière indissoluble, l'Algérie à la France.