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Douze journées de la révolution

Avant de creuser dans ses détails le sujet grandiose qu'il avait entrepris, Fauteur de ces poèmes a dû faire poser long-temps devant lui la grande époque révolutionnaire, jaloux qu'il était de la saisir et de la reproduire dans son type d'ensemble.

Pour la surprendre à nu, ce n'est pas à l'histoire qu'il s'est adressé : il y eût trouvé sans doute de savantes recherches, des aperçus judicieux, de lucides calculs financiers, ou de larges appréciations politiques; il y eût vu en bloc ce beau mouvement d'hommes, suivi sa marche intellectuelle du point de départ au point d'arrivée; mais la partie dramatique descriptive de son sujet, ses nuances physiques, son individualité lui eussent échappé.

ij PREFACE.

Craignant cet écueil, l'auteur s'est résigné au plus laborieux travail. Durant trois longs mois de captivité subis avec quelque courage, il a vécu dans son cachot de cinq pieds carrés, en compagnie des plus ardens révolutionnaires. Sa chambre à Sainte-Pélagie était meublée de collections complètes des journaux du temps : Prudhomme , Marat, le Père Duchêne y le Vieux Cordelier, les Gatilinaires de Camille Desmoulins ? etc. , etc. , etc. , gisaient pêle-mêle sur quelques rayons et sur une table , seul meuble que souffrît le local à côté du lit de sangle obligé.

C'est là , c'est dans ces documens où venaient se refléter les passions de chaque jour, de chaque heure, que l'auteur des Douze Journées s'est initié aux choses et aux hommes d'alors. 11 a tout écouté; la voix des Clubs et celle des Assemblées nationales-, il a tout passé en revue, Montagnards, Girondins, Feuillans , Cordeliers; il s'est mêlé aux faubouriens qui brandissaient la pique, et aux tricoteuses qui

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hurlaient dans leurs tribunes; il a battu dans tous les sens le pavé révolutionnaire, de l'Abbaye à Bicêtre, des Tuileries au Temple, de la Bastille à Saint-Roch; il a voulu voir son peuple à l'œuvre, le prendre sur le fait: ici sublime, là hideux; héros ou bourreau, généreux ou forcené.

Puis, lorsque remis de tout ce bruissement, il a pu rasseoir ses idées, alors seulement il a songé à sa grande tâche épique. Jugeant les partis, de haut et de loin , il n'a voulu embrasser aucune querelle, arborer aucune couleur. Il a pris du drame et de la poésie partout où il en a rencontré, il a mis sur le piédestal tout ce qui lui en a paru digne, allant chercher ses héros où ils se trouvaient, dans la Plaine ou dans la Montagne, dans la rue ou aux Jacobins, dans les Sections ou à la Commune.

Pourtant, il doit le dire, une pensée a dominé son œuvre, et là seulement il a quitté le rôle de peintre pour prendre celui déjuge.

A son avis, le grand mouvement politique

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qui précipita la France vers la liberté, sa marche mêlée de bien et de mal, étaient une juste et nécessaire réaction contre une terreur royale de quatorze siècles. Il lui semble même, et au premier coup d'oeil cette assertion sera traitée de paradoxe, il lui semble que les crimes de cette époque appartiennent moins à ceux qui les commirent qu'à ceux qui en tombèrent victimes.

Si Ion se prête en effet à suivre de bonne foi la progression révolutionnaire, on en vient à reconnaître que chaque pas vers la terreur eut sa cause déterminante dans une démonstration contre -révolutionnaire, quelquefois impuissante et fanfaronne, mais le plus souvent active et menaçante. Ainsi les correspondances secrètes de Louis XVI amenèrent le 10 août; les troubles de la Vendée, les manifestes de Brunswick , les intrigues de Coblentz préludèrent à la catastrophe des 2 et 3 septembre. Plus tard encore , quand la Révolution fut obligée de passer à gué son fleuve de sang.

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elle ne s'y enfonça que parceque toute autre voie de salut était fermée pour elle. Il fallait vaincre au-dehors, comprimer au-dedans toutes les volontés mauvaises. Pour sauver la sainteté du territoire, force était d'user de tout, de tendre ici la fibre de l'enthousiasme, là, de créer des soldats par l'ascendant de la peur ; défaire en un mot de l'intérieur du royaume quelque chose de si désolant, que chacun eût le désir d'aller aux armées où l'honneur national restait si pur et si lumineux.

Certes, de nos jours encore, à quarante ans d'intervalle, si l'un de ces tribuns farouches qui battaient monnaie sur la place de la Révolution , et envoyèrent tant de chair humaine à l'échafaud; si l'un d'eux, homme d'action et d'audace, paraissait devant un jury national nommé pour peser sa vie ; et que là , pour toute réponse aux accusations de sang, il se bornât à dire : « Sous 1ère du despotisme vous avez « été envahis deux fois : deux fois les cosa- « quesse sont chauffés avec votre bois de Bou-

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« logne; s'ils ne sont plus là, c'est que deux fois «vous avez payé votre rançon. Nous, sous a notre forte République , le sol est resté vierge «de souillure. Les Prussiens ont trouvé leurs « Thermopyles dans les défilés de l'Argonne.» Que répondre à cet homme? Comment le juger? Dieu ou démon !

En cela Fauteur ne prétend pas soutenir que tout ce qui se fit alors, même en face de la nécessité, fut moral autant qu'utile. Des crimes sans excuse se commirent à cette époque comme à d'autres, des excès déplorables souillèrent une régénération qui eût été trop belle à demeurer pure. Mais, à tout prendre et à tout peser, l'ensemble sauve les détails; le bien l'emporte sur le mal, le but sur les moyens , le fond sur la forme.

Voilà quelle pensée-mère domine cette épopée; son esprit se résume tout entier dans la haine du despotisme féodal. Quant au reste, c'est surtout la grande victoire du peuple sur la royauté, victoire qui commence au

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1 4 juillet pour finir au 21 janvier; c'est encore à la suite de cet acte décisif, la lutte des partis qui s'entre-tuent, jusqu'à ce que la mesure de sang soit comblée; c'est enfin la venue de ce messie militaire, qui devait plus tard convertir l'Europe à son épée, et qui déjà sous la date républicaine donnait, au i3 vendémiaire et au 18 brumaire, un avant-goût du régime consulaire et impérial.

Voilà le plan de cette épopée. On comprend aisément qu'il était impossible d'en faire une oeuvre selon Aristote. L'auteur est assez de son siècle pour n'y avoir pas seulement songé ; mais il a cru devoir, pour mieux peindre l'époque révolutionnaire, en saisir les points culminans, et leur donner la forme épisodique. Il n'a pas même cherché à lier ses Journées entre elles par des transitions oiseuses et toujours prosaïques; ces transitions sont dans la connexité des événemens, dans leur ordre de déduction, et l'auteur aurait, en suivant une

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marche contraire, à-la-fois gêné la liberté de ses allures poétiques, et fait injure à l'intelligence de ses lecteurs.

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