LE DERNIER JOUR
Dans le Temple aux froides murailles ., O vous , ses derniers courtisans , Chantez l'hymne des funérailles , Le psaume des agonisans.
Chantez sous la funèbre voûte La prose lente de l'absoute ; Qu'il entende un cortège ami ; Que vos voix frappent son oreille , Que ce triste concert l'éveille ; Car le roi de France a dormi !
Lorsque la sentence est signée , Que le jour suprême est venu ,
Une victime résignée Sait tendre au bourreau son cou nu.
Le roi , que la révolte enferme , N'avait pas su dune main ferme Tirer son vieux glaive et sortir. Le chrétien à la foi bénie , Dort son bon sommeil d'agonie Avec le calme du martyr.
Homme né pour un monastère !
Maudis les malheurs de ton sang ; Maudis le droit héréditaire Qui te fit monarque en naissant.
Il te fallait la vie heureuse , Le toit calme dune Chartreuse ,
Les concerts de l'hymne sans fin , La cellule où la paix habite, Et les travaux du cénobite Sous les ailes du séraphin.
Quel deuil dans la prison du Temple Auprès du lit où le roi dort , Le saint prêtre qui le contemple Psalmodie un verset de mort; Les pleurs couraient à sa paupière ; Il commençait une prière, Qu'un bon serviteur achevait.
Puis le roi s'éveilla sans crainte, Laissant une dernière empreinte.
Sur 1 edredon de son chevet.
Un bruit sourd retentit dans les noires tourelles , Le vieux manoir du Temple agite son beffroi ; Les grilles , en grinçant , se disputent entre elles. Qui frappe? C'est la Mort qui vient chercher le roi
Le roi se lève , il rit au jour qui le délivre , Pour les ciseaux de mort soigne ses cheveux longs ; Il met ses vêtemens comme s'il devait vivre , Et donne avec fierté le dernier ordre : Allons !
Et son char funèbre roule , .
Gomme un ondoyant cercueil Que la populeuse houle Va briser contre un écueil.
Vers la sinistre portière Se presse la ville entière , Et dans ce cadre flottant On voit par la vitre basse La tête du roi qui passe :
C'est la tête qu'on attend.
Des cavaliers au pas leste , Alignés sur son chemin , Tous vêtus de bleu céleste , Marchent le mousquet en main.
Santerre , qui le protège , A requis pour le cortège Dix archers le sabre haut.
On voit s'avancer en tête
Ces messagers dune fête Qui finit à lechafaud.
A cet effrayant mélange D'hommes sortis des faubourgs, Se joint la vieille phalange Qui marche au pas des tambours ; Ceux que le dix août vit naître , Ceux qui se firent connaître Au grand assaut du palais ; Ceux qui dune main hardie Allument un incendie Avec le feu marseillais.
LA MORT DE LOUIS XVf. 225
Ainsi qu'au front d'une armée , Pourquoi dans ces rangs confus Les canons , mèche allumée , Vont roulant sur leurs affûts ?
Hélas ! quand son heure sonne, On ne voit venir personne Au secours du souverain.
Éteignez la mèche ardente , Car sa noblesse prudente Est assise aux bords du Rhin.
La pluvieuse Lutèce , Pour ce jour sans lendemain , A pris ce ciel de tristesse Que Ion touche avec la main ;
Sous les branches effeuillées , Et que la brume a mouillées , Se glisse un vent refroidi ; C'est le deuil dune tempête , C'est la nuit sombre qui prête Ses ténèbres à midi.
Déjà la funèbre escorte , Dans ce nocturne matin , A franchi la double porte Saint-Denis et Saint-Martin ; Le boulevart se déroule Aux yeux de l'immense foule Longeant les sentiers étroits , Lt le char enfin s'arrête,
Avec sa victime prête , Devant le château des rois.
Oh ! que d'hommes armés ! cette place où l'on tue C'est celle où Louis-Quinze avait une statue ; Ce beau marbre est tombé sous le marteau fatal , Il n'en reste plus rien qu'un hideux piédestal , Un grand socle de bois ; eh bien ! on le destine
Au roi Fermez les yeux, voilà la guillotine !
C'est elle ! et que ce nom par la plume tracé Avec l'humaine voix ne soit pas prononcé ! Le roi vient; nul ami sur la place publique Ne l'a suivi, sinon un prêtre catholique, Qui, devant lui marchant au funeste escalier, Serre encore une fois ses mains qu'on va lier,
Lui présente le Christ et du doigt le convie A ces cieux éternels palais de l'autre vie ; Consolante parole et suprême entretien Qui donne tant de vie à la mort du chrétien ! Tout est donc prêt; le roi monte à son dernier trône, Contemple froidement la Cour qui l'environne ; Il s'apprête à parler : un pouvoir surhumain A des quatre bourreaux paralysé la main; Tout-à-coup une voix sortant de dessous terre Retentit à la place où commandait Santerre , Et cette voix disait : Bourreau! fais ton devoir ! Alors tout œil est fixe et regarde sans voir; On touche le chaînon de la hache plombée... Dites ! quel est ce bruit? Une tête est tombée! L'homme exterminateur la tient par les cheveux, Vive et tremblante encor d'un mouvement nerveux;
Ainsi brillait jadis, suspendue et coupée, Une médaille d'or à sa gloire frappée : Quatre fois le licteur,* aux coins de l'échafaud, Montre au peuple béant ce trophée encor chaud, Et ce hideux aspect qu'à dessein il prolonge Atteste quatre fois que ce n'est point un songe, Que cent mille Français, témoins de ce trépas, En conteront l'histoire et ne mentiront pas. En même temps un homme à la face inconnue Bondit sur l'échafaud, fouille de sa main nue Legout du sang royal; de ses doigts palpitans Le secoue avec rage au front des assistaus , Et le peuple enivré, défiant Fana thème, Accepte en rugissant cet horrible baptême.
Cependant, que fesait ce conseil orageux Qui conviait alors le peuple à de tels jeux? Qu'ont-ils dit ces tribuns à la sentence brève? Peut-être ont-ils cru voir comme en un triste rêve Sur le seuil de leur porte où veille le canon Le roi décapité qui les menace? Non; Non, rien n'a détrempé leur impavide audace; Les stoïques tribuns siègent tous à leur place, Nul signe délateur de crainte ou de remords N'a trahi sur leur front ce qui s'est fait dehors; Ils avaient décrété la mort; l'œuvre finie, Que leur font les détails d'une longue agonie? Quand l'huissier du sénat, à la hâte arrivé , Vint faire le récit du grand drame achevé,
D'une voix dédaigneuse on lui dit de se taire, Et de ne pas troubler l'ordre parlementaire. La salle est sans écho pour la joie ou le deuil ; Sublime d'arrogance , héroïsme d'orgueil ! Au moment où l'on croit que leur humble prière Va demander pardon à l'Europe guerrière, Va conjurer les coups que préparent les rois , Ils ajoutent un titre au grand livre des lois, Et le premier décret que leur conseil décide Inscrit au Panthéon le nom d'un régicide. 7
DE LA
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