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LE JUGEMENT

Voici la grande scène où le drame s'explique :

Voici la Royauté devant la République.

Il est nuit; mais jamais en face du soleil 2

Ne s'ouvrit plus terrible un suprême conseil ;

Nul souvenir des temps, nulle histoire qui nomme

Tant d'hommes rassemblés pour juger un seul homme. 3

Sur les triples gradins qui heurtent le plafond

La foule , à flots massifs s étage et se confond ;

Les bonnets phrygiens rougissent les tribunes,

On voit flamber des yeux sous des paupières brunes ,

On voit saillir des fronts qu'une vague lueur

Révèle tout luisans de vin et de sueur.

Ornemens obligés des séances fatales,

Parmi ces groupes noirs surgissent dans les stalles

Des femmes au teint pur, debout aux premiers rangs,

Mélange gracieux de cheveux odorans ,

De robes de velours, démeraudes luisantes,

De parures d'hiver aux formes séduisantes,

De tout ce qu'inventa de chefs-d'œuvre nouveaux

La mode qui riait devant les échafauds :

Elles sont là, pour voir, pour entendre et pour plaire;

D'un rayon solennel le lustre les éclaire ,

N met en relief dans ses reflets tremblans

Leur gorge de satin et leurs bras nus et blancs ;

Puis, la pâle lueur qui tombe et diminue

Comme un éclair lointain rejailli de la nue,

Glisse au fond de la salle , où les Représentais

Agitent leur écharpe et leurs plumets flotîans,

LA MORT DE LOUIS XVI. il 1

Et ce livide jour qui nage dans les ombres Blanchit sur un fond noir tous ces visages sombres. Un mélange de voix, orchestre rauque et sourd, Pareil au roulement d un tombereau qui court, La foule qui, hâtant l'heure du sacrifice, Bat de ses flots épais les flancs de l'édifice , Les pas tumultueux froissant les corridors, Les appels de l'huissier, les clameurs du dehors, L'heure, la nuit d'hiver, les ombres , tout imprime A ce tableau sans nom une teinte sublime. Mille voix ont sonné le redoutable instant , Puis tout se tait : voilà l'accusé qu'on attend, Le roi , voilà le roi ! sa misère est complète; Un impassible huissier lui montre la sellette ; Un président s'adresse au royal prévenu , Lui demande son nom comme un nom inconnu,

Et , résumant lavis du terrible prétoire , Lui permet de s'asseoir pour l'interrogatoire. Oh ! ne le suivons point dans ces tristes débats Où le peuple est si haut et le trône si bas ; Hâtons-nous ; déployons la scène décisive Où chaque Député, l'œil creux, lame pensive, Devant un peuple entier, jette à l'urne du sort La syllabe qui donne ou la vie ou la mort. Déjà la Plaine tremble et la Montagne gronde, Un vent semble rouler la flottante Gironde ; Hommes irrésolus, dans leurs voeux délirans, Hier encore ils criaient : Anathème aux tyrans ! Tant que pour contenter d eblouissans prestiges, Il leur fallut du trône effacer les vestiges, Louis ne fut qu'un homme ; et consternés d'effroi, Au moment de frapper ils songent qu'il fut roi ;

Le cri de la pitié dans leur ame française Plaide mieux aujourd'hui que Tronchet et Desèze; Leur audace a pâli : comme ces nécromans Qui, la nuit, évoquaient de confus ossemens, Et qui mettaient de peur la main sur la paupière Quand le spectre attendu se dressait de la pierre, Devant leur propre ouvrage ils baissent le regard ; Fraternels Girondins! vos yeux s'ouvrent trop tard, Ce n est plus désormais l'heure des théories ; Le jour que votre pied heurta les Tuileries, De cet âpre sentier vous deviez voir le bout, Il fallait reculer, la veille du dix août. Ceux qui de la Montagne illuminent la crête Ont marché comme vous; mais rien ne les arrête, En partant , ils ont dit : Silence à tous remords ! Leur monument futur sera pavé de morts,

Qu'importe! pour qu'un jour leur empire se tonde, Ils sont prêts , s'il le faut, à décimer le monde; L'arbre républicain que leurs bras ont planté , Pour monter vers les cieux doit être ensanglanté ; Ils seront aujourd'hui, dans leur terrible office, Durs , froids comme le fer qui sert au sacrifice , Et d'un doigt inflexible indiquant l'échafaud, Debout sur leur Montagne ils diront : Il le faut ! Ils sont tous là, groupés dans une attente sombre; Le peuple les connaît, et son doigt les dénombre; C'est le sage Garnot, général et tribun , Qui doit veiller bientôt pour le salut commun ; Dubois-Crancé qu'attend un renom funéraire; Voici les deux Merlin; puis Chabot; puis Barrère, Qui, rhéteur homicide et bourreau caressant, Mêle dans ses discours le miel avec le sang;

Tallien dont la voix fut toujours obéie ; Billaud, fumant encor du sang de l'Abbaye; Collot-d'Herbois assis à côté de Bourdon ; Fouché qui de son code a rayé le pardon; Le squalide Marat, ame cadavéreuse, Qui promet tant de morts à la fosse qu'il creuse ; Et Chénier, qui, chargé du glaive de la loi, Se souvient que Milton fut le juge d'un roi. 4 Là se montrent aussi sur la cime vivante Trois hommes enlacés, trinité d'épouvante, Destructeurs qui, montés sur un monde nouveau, Elèvent dans leurs mains la hache et le niveau : Gouthon qui dans ce jour consacrant sa doctrine, Tousse un arrêt de mort , de sa faible poitrine ; L'extatique Saint-.Tust, aux courageux frissons; 5 Et le froid Robespierre escorté de soupçons,

2l6 SEPTIÈME JOURNÉE.

Qui porte dans son œil et sa figure blême

De son plan d avenir l'indicible problème.

Ils sont tous trois, vivans avec la flamme au front;

Qui dirait qu avant peu leurs têtes tomberont?

L'impérissable vote à cette heure commence Escorté des clameurs d'un auditoire immense ; Chaque juge du roi de son siège descend Pour frapper le coupable ou sauver l'innocent; Debout à la tribune où la sentence flotte Il dit quelle raison a décidé son vote ; Tant qu'il parle, sa voix recueillie avec soin Frappe la voûte calme et retentit au loin , Puis, selon qu'il retire ou qu'il cède la proie, Le peuple ardent rugit de fureur ou de joie ,

Et cet immense écho, ce tonnerre de cris Portent sept cents arrêts dans Je vaste Paris.

Tout est fait ; chaque vote est déposé dans l'urne , Le lustre va s éteindre, et la scène nocturne N'a qu'une lueur vague, un rayon incertain, Crépuscule d'hiver qui se lie au matin. Un long cri de terreur parcourt le péristyle : Quel ami vient prêter un secours inutile? C'est un juge mourant descendu de son lit; c Il entrouvre à deux mains la foule qui pâlit; Tel que ces spectres blancs qui, vêtus de suaires, Parcourent à minuit les pieux ossuaires, Il entre, en étalant ces nocturnes bandeaux Qui chargent le malade à l'ombre des rideaux;

Le fantôme imposant étend sa main glacée , Et la foule liquide est soudain condensée, Et tous ont écouté, dans un morne repos, Ce souffle solennel qui murmure des mots, Cette voix formidable à la tombe ravie Qui sème pour le roi des paroles de vie. Voilà le dernier vote ; il tombe d'un linceul ; Les arrêts de chacun réunis en un seul , Au milieu des horreurs d'un lugubre silence Vont charger les bassins dune double balance ; Tous les yeux de la foule envisagent de près Le calme président qui suspend les arrêts : Alors un des plateaux de la balance austère S'incline avec lenteur et descend vers la terre; Là, pèsent de la mort les mots silencieux : Le côté de la vie est monté vers les cieux.

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