FIN D'ANNÉE
Pensez aux choses d'en haut, et non aux
CHOSES SUR la TERRE.
Coloss. III : 2.
Pourquoi, M. F., êtes-vous ce soir plus nombreux que vous ne Fêtes ordinairement à pareille heure dans ce temple? Est-ce uniquement par obéissance à la coutume? Mais lors même que telle serait la cause de votre aflfiiuence inaccoutumée, ce ne serait pas encore une réponse à ma question, ou du moins elle se transformerait en celle-ci: D'où vient cette coutume, et l'empressement avec lequel on lui obéit?
D'où elle vient? De toi, cœur humain, si grand à la fois et si petit, si insatiable dans tes désirs et si souvent égaré dans la poursuite de tes satisfactions, qui as soif de vivre et qui te sens à chaque heure au bord de la tombe, qui marches en avant avec des espérances, mais aussi et surtout avec des souvenirs déplaisans ou tristes: le fait même que, fussent-ils joyeux, ils se rapportent à des joies passées , les revêt d'une teinte de tristesse. Et il y a des momens dans l'année où la disproportion entre le désir de nos cœurs et les réalités passées ou présentes se révèle
à nous d'une manière plus frappante, il est des heures d'une mélancolie particulière, qui font penser au néant de ce qui passe et nous forcent à plonger le regard dans l'infini. Le moment où nous sommes à cette heure est de ceux-là.
Le temps est notre maître, M. F. L'homme a beau faire ici-bas, il ne parvient pas à se soustraire à son pouvoir. Les sables du désert recouvrent lentement, mais continuellement , les tombeaux gigantesques où les Pharaons s'imaginaient que leur dépouille reposerait inviolée, et ne sont pas encore montés assez haut pour empêcher l'infatigable curiosité des modernes de pénétrer sous les sombres voûtes où leurs momies se réduisent peu à peu en poussière impalpable. Babylone, depuis des siècles, est allée rejoindre au sépulcre les cités qu'elle y avait fait descendre ; elle est devenue comme l'une d'entr'elles , et c'est en fouillant dans les décombres amoncelés, c'est en se gardant des bêtes fauves et des rares habi{ans qui hantent ces lieux désolés , que nos explorateurs parviennent à tirer au jour quelques vestiges de cette civilisation colossale et cruelle, qui pesa jadis sur l'Asie antérieure comme un cauchemar et l'épuisa comme un vampire. Où est l'Athènes polie et raflinée de la Grèce antique? Qu'est devenue la Rome des consufs et des Césars? Où en est réduite la théocratie qui fit trembler nos pères du Moyen Age? Tout cela s'était cru étemel, tout cela avait défié les siècles , et l'on peut se~demander de tout cela ce qu'un poète se démandait touchant les neiges de l'an passé.
Et quand, de ces généralités historiques qui ne peuvent nous toucher désormais que de loin, nous revenons à nous, à notre destinée individuelle, la chute est bien plus grande encore. Tout à l'hem'e je parlais de siècles, avec nous il faut parler d'années. Les murs de ce temple le savent. Il
y a quatorze ans (1) qu'à pareil jour, à pareille heure, je montais dans cette chaire, et déjà j'étais familier avec les visages de l'auditoire qui se réunit habituellement autour de cette chaire. Mon Dieu! Quel changement! Que d'amis, que de frères et de sœurs manquent aujourd'hui au- rendez-vous ? Combien y seraient certainement à cette heure, et qui nous ont quittés pour ne plus revenir! Et tous, tant s'en faut, n'avaient pas atteint les dernières limites de l'âge. Beaucoup sont partis dans leur force, beaucoup n'avaient pas même encore connu la vie. Et nous, sommes-nous sûrs de nous y retrouver dans un an? Un an, c'est bien vite passé, et, selon la loi des probabilités humaines , il en est parmi nous que l'ange de la mort a déjà marqués pour l'an qui va commencer , et nul, nul si jeune ou si robuste qu'il soit, nul ne peut dire: Ce n'est pas moi!
Oh! c'est une des nombreuses manières dont l'homme paie l'avantage qu'il possède de pouvoir réfléchir et raisonner. L'animal et le petit enfant n'ont pas conscience du temps, qui s'enfuit. Ils jouissent sans arrière-pensée de l'heure présente. C'est un sens profond que celui du récit de la Genèse qui nous montre l'homme assujetti à la mort, c'est à dire la prévoyant et s'en tourmentant à partir du moment où il a touché l'arbre de la connaissance. Le plus souvent les affaires, ou les plaisirs, ou les soucis nous font oublier cette pensée amère. Toutefois il est des évènemens trop fréquens qui nous ramènent en face de notre destinée inévitable. Il est des dates qui nous y font penser régulièrement, et aujourd'hui, bon gré mal gré, il faut bien que nous nous disions que, nous et toutes nos œuvres, nous sommes condamnés à mort par la nature.
(1) Ce discours a été prononcé le 31 Décembre 1865
Alors monte dans notre cœur un sentiment particulier, fruit de la réflexion et de rexpérience, d'autant plus fort que la réflexion et l'expérience elles-mêmes sont plus profondes et plus riches, le sentiment de la mélancolie, qui est à la vie ce que le brouillard est à la nature visible. Il s'étend sur tout et ôle à tout la couleur et le relief. On se prend à trouver un sens poignant de vérité à ces paroles du vieux Job: Vhomme né de femme est de courte vie et rassasié d* agitations; il surgit comme une fleur ^ puis il est coupé et il s^enfuit comme une ombre qui ne s^arrête point. Savez-vous ce que vous dira de sa langue d'airain la cloche qui bientôt va frapper les douze coups au son desquels cette année rejoindra ses devancières dans le gouffre sans fond de l'éternité? Elle retentira sur nos projets, nos travaux, nos agitations, nos plaisirs, nos orgueils, nos personnes, et elle dira de tout cela: Vanité! Vanité!! Vanité!!!
Cependant cette impression mélancolique et lugubre n'est ni la seule ni même la première de celles qui nous amènent ici ce soir. Si nous n'avions qu'à nous attrister et à répandre des larmes sur notre fragilité et notre courte vie, il serait parfaitement inutile de quitter pour cela nos demeures et de joindre nos tristesses pour les augmenter l'une par l'autre. Si nous sommes réunis dans ce temple, c'est qu'au sentiment de notre misérable condition terrestre s'associe immédiatement, du moins chez les hommes de l'esprit, le sentiment de Dieu, et que cette 'auguste pensée ne tarde jamais à combler le vide infini en face duquel notre âme est saisie de vertige. C'est le bon côté de ces réflexions sombres que de nous forcer à lever la tête pour faire un appel énergique à la vie et au Dieu vivant. Le sentiment religieux, en s'é veillant dans l'âme, lui apprend qu'il peut être bon de réfléchir sur la misère
humaine, mais qu'il n'en faut pas rester là. A sa lumière une protestation vigoureuse s'élève contre l'arrêt en apparence inexorable du destin, et nous disons alors: Tout passe, mais Dieu reste; tout est vanité, mais Dieu règne; tout meurt, mais Dieu vit.
Et nous ajoutons : Et nous vivrons en Lui , si nous vivons pour Lui.
.Voulez-vous que cette heure, au lieu d'engendrer le regret amer et la tristesse sombre, soit pour votre âme une heure de lumière et de relèvement? Pensée aua^ choses d'en haut, et non aux choses sur la terre,
IL Ce conseil apostolique serait-il limité, quant à son application, à certaines circonstances, à certaines heures de la vie? Nullement. C'est un précepte d'application constante , c'est une règle de vie permanente , et c'est comme tel qu'il nous faut maintenant l'envisager , tout en constatant qu'il doit à la circonstance et à l'heure qui nous rassemblent une véritable actualité. C'est en effet dans les momens où nous sommes le plus frappés du peu que nous avons à vivre ici-bas qu'il est le plus urçent de savoir comment il nous faut vivre.
Un mot d'éclaircissement d'abord. C'est figurément et en vertu d'une analogie qui s'exprime dans toutes les langues, que notre texte oppose les choses d'en haut à celles qui sont sur la terre. S'il fallait prendre ces expressions dans leur sens rigoureusement littéral, on ne tarderait pas à tomber dans l'absurde. Il est clair que , pendant toute la durée de notre existence terrestre, il nous faut Lien, que nous le voulions ou non, penser à une foule de choses qui sont sur la terre. Nous n'avons pas besoin qu'on nous rappelle qu'en voulant rompre absolument avec la vie terrestre, on ne tarde pas à donner en plein dans
l'extravagance. C'est la prétention du moine et du fakir, de l'ermite et du derviche, de se séparer entièrement du monde pour ne penser et ne travailler, comme on dit, qu'à son salut. Il en résulte tout simplement un égoïsme quintessencîé , en révolte flagrante contre le devoir fondamental de l'amour du prochain. Ce serait dépasser de beaucoup l'intention de notre texte que de lui donner une pareille portée. Le même chapitre, en application de ce précepte, contient ces belles et touchantes directions qui s'adressent aux hommes, aux femmes, aux pères, aux enfans, aux serviteurs, et qui poussèrent la famille chrétienne vers un niveau si élevé au milieu du relâchement général du monde payen. Notre texte a si peu l'intention d'isoler l'homme de ses semblables, qu'il nous montre comment tout dans la vie, parole ou action, peut se faire dans la pensée de Dieu.
L'opposition qu'il établit entre les choses d'en haut et celles qui sont sur la terre revient à celle que nous faisons tous les jours entre les choses que nous disons élevées et celles que nous disons basses. Nous ne pouvons exprimer les réalités spirituelles qu'en nous servant de comparaisons empruntées au monde matériel. Il est certain qu'il existe une analogie de sentiment entre la pureté du ciel , par exemple , et celle du cœur , entre l'air frais et salubre des régions élevées et l'impression que nous éprouvons à l'ouïe de maximes nobles et généreuses. En revanche , quand l'homme refuse d'obéir à ses penchans supérieurs pour se faire l'esclave des impulsions égoïstes, animales, qui sont en lui, nous disons qu'il se dégrade, qu'il se rabaisse , qu'il se plonge dans la fange ou qu'il rampe dans la boue. En un mot, la hauteur ou l'élévation physique, le ciel visible nous fournit l'expression figurée qui répond aux pensées et aux objets en rapport avec notre meilleure
nature; tandis que le sol, le terre-à-terre , la poussière et la fange nous fournissent les images qui répondent aux pensées et aux choses que nous savons mauvaises, parce qu'elles sont contraires à notre devoir et à notre destinée réelle.
Penser aux choses d'en haut, c'est donc avoir des pensées nobles, généreuses, c'est se prescrire un but élevé, ne pas se contenter du terre-à- terre d'une existence se consumant toute entière dans la poursuite des satisfactions sensuelles; c'est, dans chaque chose, chaque entreprise, chaque démarche , envisager le côté spirituel et moral pour s'y attacher. Vous savez qu'un véritable artiste, tout en voyant les mêmes choses que nous, les saisit pourtant d'une manière particulière , discerne le côté par lequel elles éveillent en lui le sens du beau. Hé bien ! l'homme qui nourrit de hautes pensées , qui pense habituellement aux choses d'en haut, est un artiste sur le domaine spirituel. En tout il discerne ce qui élève , ce qui ennoblit , ce qui est conforme à l'idéal divin dont il porte le reflet dan§ son âme.
Or cette noblesse morale peut être favorisée par l'éducation ou par l'exemple. Elle n'en est pas le fruit nécessaire. Un pauvre ignorant peut la posséder à côté d'un homme instruit et riche qui en est dépourvu. Vous avez rencontré plus d'une fois des hommes peu favorisés sur tout le reste , mais dont le cœur était haut placé. En revanche vous avez- pu contempler plus d'une fois le triste spectacle d'hommes auxquels rien ne manquait, excepté l'amour de ce qui seul donne un prix réel à l'existence.
Malheureusement le nombre de ces hommes qui ne veulent pas s'élever au-dessus du terre-à-terre de l'égoïsme sensuel, ce nombre est grand. Nous les voyons étaler leur immoralité blasée ou leur poursuite fiévreuse du gain au milieu d'un inonde pour lequel ils n'éprouvent que du mépris , le cœur sec
comme une pierre et l'esprit rétréci par le calcul perpétuel ou la sensualité raffinée. Ce sont ces jeunes gens qui ne croient pas à la vertu, qui n'ont pas même, les malheureux ! les illusions de leur âge , qui ne savent plus ce que c'est qu'un mouvement religieux ou qu'un acte d'adoration, qui sourient de leur vilain sourire fade et stupide, quand un autre, moins dépourvu de hauteur d'esprit, se montre devant eux animé d'un sentiment desintéressé ou poétique, et qui s'imaginent faire preuve d'une sagesse profonde en gaspillant leurs plus belles années dans des plaisirs qui n'en sont guère et des occupations qui n'en sont pas. Ce sont ces hommes qui ne voient qu'une chose dans le monde, le gain , le gain par tous les moyens , et qui se croiraient changés en mal si quelcjue noble et forte passion venait par malheur faire battre leur cœur. Ce sont ces jeunes filles et ces femmes qui n'ont absolument dans l'âme que des préoccupations de vanité, qui ont peur de la moindre conversation sérieuse ou de la moindre lecture instructive, pauvres fleurs éphémères qui ne se doutent pas qu'en se condamnant à ce genre de vie, elles s'ôtent elles-mêmes leur parfum et leur grâce. Supposez, et c'est plus qu'une supposition, que dans une société vous voyiez augmenter l'industrie, les fortunes, le luxe, l'excitation à gagner beaucoup pour dépenser plus encore, et vous ne tarderez pas à voir chez beaucoup ce qu'on appelle justement l'abaissement des caractères, la décadence des bonnes mœurs, une soif effrénée de jouissances d'ordre inférieur qui se punit elle-même, parce qu'elle devient de plus en plus incapable d'atteindre son but. Je ne parle pas en ce moment des autres châtimens qu'elle s'attire.
Car, ne l'oublions jamais, il est une règle, une loi impérieuse, imprescriptible, présidant à tout ce qui a vie. Tout être vivant, qui s'écarte de sa vraie nature, en
souffre. Cela est inévitable , logique , inexorable , comme une loi physiquç. Or la nature humaine doit être violentée, détournée de sa marche normale, pour que Thomme se retranche ainsi la vie du cœur et de l'esprit. Et la nature violentée se venge. Autrement elle ne serait pas la nature , elle serait l'arbitraire, le chaos, tout au monde, excepté la nature, c'est-à-dire un ordre de choses soumis par Dieu à des lois fixes et logiquement reliées entr' elles. La nature humaine se borne-t-elle au pouvoir de jouir et de calculer? N'y a-t-il pas en nous d'autres pouvoirs, d'autres facultés, d'autres virtualités, qui réclament, elles aussi, leur droit à l'existence? Pauvres mutilés de l'esprit, comme vous êtes ennemis de vous-mêmes ! Imaginez-vous que vous voyez s'agiter devant vous une foule composée de gens qui se seraient tous estropiés volontairement. Celui-ci se serait ôté un bras, celui-là une main, cet autre une jambe; celui-ci se serait fait borgne, cet autre aveugle, cet autre sourd. Ce serait horrible, n'est-ce pas; au bout de quelques instans il faudrait détourner la vue. Hé bien! au soleil de l'esprit , ces hommes qui ne pensent qu'aux choses qui sont sur la terre, tout en bas, dans la poussière, dans la boue, font un effet semblable. Ce sont des mutilés, des estropiés, des difformes, et leur joie, quand ils en ont , leur joie fait peur.
L'homme vrai, au contraire, l'homme fidèle à sa nature et aux joies saines de son être, dirige ses pensées vers le ciel, il s'attache aux choses qui sont en haut, c'est-à-dire qu'il vit par l'esprit, par le cœur, par la conscience. Acquérir de vérité ce qu'il en peut connaître , aimer autant qu'il lui est donné d'aimer, faire son devoir en toute chose et avant toute chose, le tout dans le sentiment du lien mystérieux et sacré qui l'unit à Dieu , voilà comment il comprend la vie. Il place très haut son trésor, et il a raison. Car là où
est notre trésor^ là aussi sera fwtre cœur. La vie pour lui a un but supérieur à elle-même, dont elle est le moyen, sans se confondre avec lui. Ce but, c'est le perfectionnement de son âme immortelle. Et quand on comprend la vie de cette manière , on est heureux et fort. Sans doute on n'est à l'abri ni du revers ni de la souffrance, mais on peut tout faire concourir à son bien. On sait alors la loi véritable de la nature humaine. On réalise la prophétie écrite dans tout cœur d'homme. On répond à l'appel de Dieu. La vie peut être courte; n'importe, elle donne son fruit. Nous sommes redevables à Jésus Christ de bien des choses, mais en particulier du sentiment, parfaitement conciliable avec celui de l'humilité, du sentiment de la dignité de la nature humaine. C'est là une de ces perle.^ de grand prix que son incomparable parole a déposées dans le trésor de l'humanité et que celle-ci ne perdra plus. Nous sommes tous appelés à devenir des fils de Dieu^ non pas seulement des créatures de Dieu au même titre que les autres êtres qui composent avec nous le monde, mais des fils de Dieu , entrant graduellement en possession des biens et prérogatives de leur noblesse. Que cette vocation de Dieu s'adresse à des êtres qui, comme nous, tiennent encore de si près au sol sur lequel nos pieds reposent , cela peut être merveilleux, cela ne doit jamais être oublié, cela doit nous prémunir contre l'orgueil et .nous rappeler sans cesse la nécessité de la vigilance , mais surtout cela est. L'homme qui se rabaisse par son matérialisme pratique ressemble à un fils de bonne maison qui oublie son rang et flétrit son nom. Ayons de hautes pensées, non de nous-mêmes, mais sur nous-mêôies. Elevons nos sentimens et nos vues. Ne jetons pas aux pourceaux les perles de nos âmes. Fensons aux choses qui sont en haut et non à celles qui sont sur la terre.
III. Quand, de ces thèses générales, je reviens à notre réunion de ce soir, il me semble qu'il y a un lien tout naturel entre les sentimens que cette heure nous inspire et le point de vue que j'ai tâché de vous exposer. Nous ne nous bornerons pas à des réflexions mélancoliques sur la vie, sa brièveté, le néant des choses humaines. Que les morts enterrent leurs morts; cela est dans l'ordre; pour nous, nous voulons vivre et nous vivrons.
Je viens de vous dire comment. En ayant de hautes pensées, qui nous élèveront à elles, nous nous élèverons vers Dieu.
Il se peut, il est même probable qu'à la fin d'une année, nous ayons lieu de regretter d'avoir trop peu écouté jusqu'à présent les meilleures inspirations de notre nature et d'avoir trop peu pris au sérieux la vie qui nous est donnée. Des récriminations seraient inutiles. Faisons mieux, rachetons le temps. Promettons-nous d'en faire par la suite un meilleur usage , de lutter plus énergiquement contre nos paresses morales , nos lâchetés , nos défaillances. Aspirons au mieux et eflbrçons-nous de le réaliser. Secouons cette funeste indifférence en matière de religion et de morale qui nou§ paralyse. Plaçons haut nos pensées pour nous élever avec elles.
Il faut nous élever au-dessus de l'égoïsme par la bonté, la bienfaisance, le support, la bonne volonté envers les hommes, la charité dans tous les sens. Ne nous enfermons pas dans le cercle étroit de nos intérêts personnels. Sachons agir pour les autres, comme membres d'une église, comme habitans de la même ville, comme citoyens d'un même pays, comme sociétaires de la grande association humaine. Rappelons-nous que, dans le monde moderne, il est plus que jamais impérieusement ordonné de ne pas vivre pour soi seul, mais de vivre aussi pour ses semblables.
Il faut nous élever au-dessus de la souffrance, des revers , de la mort elle-même , par la foi en Dieu. Une année vient encore de passer, et elle a fait, comme ses devancières, couler bien des larmes. Elle a fourni à la mort son contingent. Elle a frappé sans discernement d'âge et de position, sans pitié pour les cœurs qu'elle déchirait. Cette année comme les autres, la fosse de l'enfant a été creusée à côté de celle de l'aïeul , de vénérables vieillards nous ont quittés et des anges se sont envolés loin de nous et de nos misères pour se réfugier dans le sein du Père. Ah! c'est ici qu'il faut penser aux choses d'en haut plutôt qu'à celles qui sont sur la terre et sous )a terre. Que ce qui était poudre retourne en poudre. Les âmes vivent en Dieu; pensons à Dieu pour penser à elles, pour y penser avec une mystérieuse et sainte espérance.
C'est ainsi que nous, qui vivons seulement quelques jours sur la terre, nous nous élèverons au-dessus du temps luimême, ce grand et souverain destructeur. Cette heure où nous sommes nous parle de sa rapidité. Qu'elle nous parle aussi de l'éternité, non pas de l'éternité abstraite et vide, mais de l'éternité pleine de Dieu. Si elle nous parle de la mort, qu'elle nous mette en face de la vie éternelle. Si elle nous parle de la terre , qu'elle nous parle aussi du ciel. Si elle nous attriste, qu'elle nous réjouisse encore plus. Si nous bornons nos regards à la terre , elle n'a que des pensées lugubres à nous inspirer; mais relevons-les vers le ciel , et elle se transformera en prophétie de félicité sans fin.
L'ONCTION DE BÊTHANIE.
Et gomme Jésus était à Béthanie dans la maison DE Simon le Lépreux , et qu'il était à table , une
FEMME SURVINT, PORTANT UN VASE d'aLBATRE PLEIN d'un PARÏUM FORT RARE ET DE GRAND PRIX, ET, BRISANT LE VASE, ELLE EN ÉPANCHA LE CONTENU SUR LA TÊTE DE JÉSUS. QuELQUES-UNS PARMI LES ASSIS- TANTS s'indignèrent et se DIRENT LES UNS AUX
autres: a quoi bon perdre ce parfum? On pouvait LE VENDRE PLUS DE TROIS CENTS DENIERS ET EN donner le prix aux PAUVRES. Et ILS ÉTAIENT COUR- ROUCÉS CONTRE ELLE. MaIS JÉSUS DIT: LAISSEZ- LA; POURQUOI LUI flAITES-VOUS DE LA PEINE? ELLE A FAIT UNE BONNE ŒUVRE ENVERS MOI. VoUS AUREZ TOUJOURS DES PAUVRES AVEC VOUS, ET, QUAND VOUS VOUDREZ, VOUS POURREZ LEUR FAIRE DU BIEN: MAIS MOI, VOUS NE M AUREZ PAS TOUJOURS. ElLE A FAIT CE Qu'eLLE POUVAIT : ELLE A d' AVANCE EMBAUMÉ MON CORPS POUR MA SÉPULTURE. En VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, EN TOUS LES LIEUX DU MONDE ENTIER OÙ LA BONNE NOU- VELLE SERA PRÊCHÉE, CE QU'eLLE A FAIT SERA AUSSI RACONTÉ EN MÉMOIRE d'eLLE.
Marc XIV : 3-9.
Mes Frères, la scène de l'histoire évangélique dont je viens de vous faire la lecture est belle et touchante par elle-même, en dehors de toute liaison avec ce qui l'environne. Mais son caractère, à la fois doux et lugubre, se prononce bien plus fortement encore lorsque l'on connaît bien les circonstances au milieu desquelles elle s'est produite. D'autant plus, et cela n'est pas contradictoire, que
lorsqu'on a rassemblé toutes ces circonstances, il se trouve qu'elle se détache, claire et lumineuse, sur un fond obscur, mystérieux, qui en fait ressortir le charme. Ainsi nous ne savons rien, ni de ce Simon dit le lépreux, dans la maison duquel' eut lieu cet incident remarquable, ni de cette femme au vase d'albâtre qui, avec Jésus, en occupe le centre. L'évangéliste lui-même , en la désignant vaguement par l'expression une femme ^ nous montre qu'il ne la connaissait pas davantage, et si le quatrième évangile nous la donne pour Marie, sœur de Lazare ressuscité par Jésus, ceux qui se sont rendu compte du caractère profondément symbolique de cet évangile , si différent des trois premiers , ne peuvent mettre en doute que cette désignation en fait simplement une femme convertie par la parole et l'esprit de Jésus, sans que cela nous renseigne autrement sur son passé ni sur les relations qu'elle pouvait avoir avec le cercle des premiers disciples.
Cependant, malgré le vague impossible à dissiper entièrement qui plane sur plus d'un détail de cette scène, sa signification, sa portée instructive et touchante ressortent avec une singulière énergie d'une étude quelque peu attentive des circonstances. Commençons par lés élucider autant qu'il nous sera possible. Nous ne tarderons pas à voir se dessiner nettement à nos yeux ce que j'ose appeler la statue en pied de la vraie piété chrétienne. Et c'est de là qu'il nous faudra tirer enseignement.
I. Ceci se passait tout à la fin du ministère de Jésus. Les beaux jours de l'histoire évangélique étaient déjà loin. On n'en était plus aux belles et joyeuses fêtes du royaume de Dieu, lorsque le Fils de l'homme, entouré d'une foule enthousiaste, prêchait la parole de vie sur les montagnes et le long des lacs de la Galilée. Le feu du premier em-
pressement était amorti. Le peuple, un moment réveillé de sa torpeur , un moment réjoui de l'incomparable lumière qui avait brillé à ses yeux, avait fait succéder l'indifférence et même la haine aux transports des premières heures. On lui avait tellement dit que ce Jésus de Nazareth était un profanateur de la sainte Loi, un négateur de Moïse et des prophètes, un usurpateur de l'autorité religieuse légitime , que ce pauvre peuple avait fini par le croire , et bientôt Jésus eut la douleur de le voir s'endurcir dans les ignorances , les corruptions et les rêves qui devaient tôt ou tard le conduire à sa perte.
Ceci nous amène à dire quelques mots d'un sujet ordinairement mal connu, je veux parler du plan que s'était proposé le divin Maître par rapport à son peuple. La question est plus compliquée qu'un lecteur superficiel des évangiles ne se l'imaghie. D',un côté , Jésus fonde , par la parole et par l'exemple , la religion universelle, c'est-à-dire la religion qui n'exige pour condition fondamentale que la participation à la nature humaine, cette religion que toute créature humaine devra et pourra embrasser , par cela seul qu'elle sera une créature humaine, quelle que soit sa nationalité, sa race ou sa condition sociale, qu'elle soit esclave ou libre, juive, grecque ou barbare. Gomme il le dit lui-même, le grain qu'il sème ^ c'est la parole du royaume, et le champ qu'il ensemence , c'est le monde. — D'autre part , nous le voyons renfermer systématiquement son action au sein du peuple juif. Ses apôtres sont tous des Juifs. Lui-même ne rompt en aucune façon avec les institutions extérieures du judaïsme, que dis-jë? il s'en sert, il fréquente les synagogues, il y prêche, il prend part aux fêtes, pascales, il n'organise rien qui ressemble à une société religieuse séparée du judaïsme, et jusqu'au bout il parle et agit comme s'il espérait que le peuple juif, sans révolution
formelle , par une transformation réfléchie et volontaire, se rangera à la fin sous sa divine bannière et l'acceptera luimême comme le vrai Messie, renonçant", par conséquent, au Messie de ses rêves et de son orgueil. N'y a-t-il pas contradiction entre ces deux faces de l'œuvre de Jésus?
Je crois qu'en réalité elles s'expliquent et se complètent l'une par l'autre. Oui, Jésus aspire à fonder la religion pure de l'humanité, il la voit déjà contenue, du moins en principe , dans la loi et dans les prophètes. Aussi ditil qu'il est venu non pour les abolir , mais pour les accomplir. Il pense , et avec raison , que la destinée providentielle de son peuple est de fournir, en quelque sorte, le creuset dans lequel le Saint-Esprit élabore le salut universel, et que si ce peuple sait s'élever à la hauteur de sa destinée, si, se servant de ses yeux pour voir et de ses oreilles pour entendre , il arrive à comprendre que le salut ne dépend ni de l'absolution du prêtre, ni de l'efficace du rite, ni de l'orthodoxie du scribe ,. mais du cœur pur , de l'amour ardent, passionné, de Dieu et des hommes, — alors il abjurera sa chimère d'un Messie belliqueux et vengeur, il assurera son existence et son repos en devenant pacifique, et par cela même il deviendra le peuple-apôtre , le rénovateur et le conquérant spirituel des âmes. Donc sa mission personnelle à lui-même est toute tracée. Tout en fondant la religion universelle , il ne fera rien , il ne dira rien qui puisse ôter à son peuple sa prérogative historique, il fera tout pour lui conserver, s'il est ppssible, cette prééminence religieuse à laquelle il a droit, et jusqu'à la fin il sera fidèle à ce double point de vue.
Nous pouvons même ajouter que cette fidélité lui coûtera la vie. Elle lui a déjà coûté sa joie. De quelle douleur son âme dut-elle être pénétrée quand il vit combien peu les dispositions du peuple répondaient à ses désirs! Sans
doute son œuvre en elle-même était impérissable. Il savait bien que l'homme ne déracine pas ce que Dieu plante; qu'à défaut d'un instrument qui se brise ou se refuse, l'Esprit d'en haut s'en crée dix autres qui valent mieux; qu'à défaut d'un peuple inintelligent de sa vraie vocation, Dieu donne le Royaume à tel autre peuple qui répond mieux aux vues de sa sagesse. Quant à la grandeur, à la durée, -au triomphe définitif de sa cause, Jésus n'eut jamais l'ombre d'une hésitation. Mais enfin ce triomphe pouvait se réaliser de bien des manières. Et qu'il était triste de voir ce malheureux peuple, égaré par les préjugés d'en bas et par les calomnies intéressées d'en haut, tourner le dos à ee qui eût fait son salut dans le temps et dans l'éternité, et fermer toujours plus obstinément les yeux à la lumière ! Oh ! quelles tristesses , en dehors de tout souci de soi-même , dans ces paroles que , de bonne heure , le Maître fit entendre à ses disciples interdits et n'en pouvant croire leurs oreilles : Il faut que le Fils de Vhomme souffre beaucoup^ quHl soit rejeté et mis à mort!
Bientôt, en effet, la question capitale put se résumer ainsi: Le peuple acceptera-t-il le tour que Jésus entend donner à ses espérances messianiques? Consentira-t-il à recevoir comme son Christ, comme l'Oint de Dieu, le prédicateur de l'humilité, du pardon absolu et de l'universelle charité? Tout était là. Reconnu, salué comme Messie, il allait voir le peuple à ses pieds; repoussé comme tel, il n'avait, dans un tel temps et dans un tel pays, qu'une prompte mort en perspective.
Le voyage que Jésus fit à Jérusalem et qui se termina par son martyre, fut son dernier efl:brt, son appel suprême à la conscience du peuple juif. Il entra à Jérusalem en Messie pacifique, entouré des acclamations des Galiléens qui l'avaient suivi, et, pour tout acte de vigueur, comme
prélude symbolique de la seule œuvre à laquelle il voulait se dévouer, il se borna à purifier les alentours du temple des scandales que, chaque année à cette époque, le démon du gain y étalait avec la connivence des autorités sacerdotales. Ses disciples purent se figurer que sa popularité première allait revenir. Mais lui, plus clairvoyant, ne put s'y tromper. Il devina tout de suite les intentions meurtrières des chefs et le peu de fond qu'il fallait faire des hosannahs du peuple. Depuis lors, une foule d'indices épars dans l'histoire évangélique nous le montre triste, inquiet, forcé de prendre des précautions inusitées, ne voulant plus , par exemple, passer la nuit dans Jérusalem (Luc XXI : 37), sentant que le découragement, la désaffection, la trahison même se glissent jusque dans le cercle de ses disciples intimes, ayant sans doute pour consolation sublime l'assurance que sa parole et sa mort , l'une portant l'autre, feront la vie du monde, mais devant assister, le cœur brisé , à la ruine entière du plan qu'il avait conçu pour le salut de son peuple, et lisant partout les lugubres présages d'une prochaine catastrophe.
Tel est le milieu, mes Frères, telles sont les circonstances au sein desquelles se présente à nous la scène de Béthanie. L'évangéliste , à qui nous en avons emprunté le récit, a-t-il compris ce qu'il y a de tragique, au sens le plus auguste de ce mot, dans la situation? On le dirait vraiment. Ce qui est certain, c'est que son récit est précédé d'une courte notice , mentionnant la résolution sinistre des autorités religieuses de Jérusalem, qui ont décidé de s'emparer de Jésus par la ruse et de le faire mourir sans tumulte. — Et il le fait suivre des lignes qui nous montrent Judas se rendant chez les prêtres juifs et offrant de leur dénoncer la retraite nocturne de son Maître.
Donc , entre le décret meurtrier du Sanhédrin et la lâche
trahison de Judas , Jésus était à Béthanie , village voisin de Jérusalem, probablement chez un des rares partisans qui lui restaient encore. Ses disciples, avec lui, prenaient leur repas, quand une femme, une inconnue, se présente, portant un vase d'albâtre plein d'une de ces huiles parfumées et précieuses, de tout temps si recherchées en Orient. Cette femme s'avance silencieuse vers Jésus , et sans expliquer ni motiver une action qui doit parler d'elle-même, elle brise le vase et en épanche le contenu sur la tête de Jésus. Que voulait-elle faire? Quelle était son idée?
Jésus l'a comprise , et cela lui suffit , je crois. Ce n'est pas, il va sans dire, une simple formalité de la politesse orientale qu'elle a voulu accomplir; mais ce n'est pas non plus un acte de repentance comme celui d'une autre femme dont il est aussi parlé dans l'histoire évangélique, et qui vint un jour se déclarer l'esclave humble et soumise de celui à qui elle devait la conversion et la vie, en répandant une huile parfumée sur sa tête et sur ses pieds, qu'elle arrosa de ses larmes et essuya de ces cheveux. Ici il n'est pas question de repentance, et personne ne reproche à cette femme d'avoir été de mauvaises mœurs. Rappelons-nous qu'à l'heure où nous sommes, la grande question qui se débat en ce moment à propos de Jésus , c'est de savoir s'il est ou non le Christ, le Messie, l'Oint de Dieu. Selon la réponse qui sera faite à cette question , ou bien on le tuera comme un blasphémateur, ou bien on tombera à ses genoux comme devant le roi d'Israël. Or la grande multitude, presque tout le monde penche décidément pour la négative. Il y a des senteurs de mort dans les airs. Tout, autour de lui, dit à Jésus: Tu n'es qu'un faux Messie et tu vas mourir. Tu osais prétendre à l'onction sacrée ? C'est le gib jt des sacrilèges qui t'attend ! — Voilà ce que la ville et la campagne, le mont des Oliviers et le mont Calvaire , ce
que le temple de Sion et le prétoire de Pilate, ce que le carrefour et la rue, le palais et l'échoppe, le prêtre, le soldat, le magistrat, l'ouvrier, tous disent d'une manière ou d'une autre au Fils de l'homme qui s'en va. Mais n'y aura-t-il donc rien qui contraste avec ces impressions horribles? Personne qui tienne un autre langage que ce langage de bourreau ? Oui , il y aura quelqu'un , une femme , qui emploiera le plus précieux des parfums, pour le répandre sur la tête de la sainte victime. Voyez-vous, mes Frères, cette action de la femme silencieuse, c'est comme si elle disait à Jésus : Que le peuple , et ses prêtres , et ses scribes, te maudissent et t'anathématisent , qu'ils t'accusent de sacrilège et de profanation, pour moi, tu es le Maître, le Roi, le Christ! Oui, je dis que tu es le vrai Christ de Dieu, et au nom des âmes qui, comme la mienne, puisent leur vie dans la tienne , je veux répandre sur ta tête l'onction royale, je viens, autant qu'il est en moi, t'oindre conformément à la dignité céleste que l'Eçprit de Dieu a marquée sur ton front!
Comprenez- vous maintenant le caractère de grandeur que cette scène doit aux circonstances , au milieu desquelles elle se passe, et comment, dans sa simplicité antique , elle vous saisit et vous domine?
Mais elle n'est pas finie. Son action symbolique achevée, la femme est restée silencieuse, bien que des objections s'élèvent du milieu des assistants. Ces objections ne manquent pas d'une certaine apparence. Elles se piquent de puritanisme. On fait observer que ce parfum a dû coûter fort cher, qu'on aurait pu en tirer plus de trois cents deniers et qu'il eût mieux valu le donner aux pauvres que d'en faire cet usage inutile. Mes Frères , il y a des gens qui savent toujours le prix de tout , leur conscience y compris, et je ne serais pas étonné que Judas, celui-là même qui
tantôt ira trouver les prêtres de Jérusalem , que Judas , dis-je, eût été le premier à donner le signal de ces remarques vertueuses. Avouons toutefois qu'elles pourraient avoir une certaine valeur dans d'autres circonstances. Supposons, par exemple, Jésus entouré d'amis, à la veille du triomphe, voyant tout lui sourire, et peut-être en pourrons-nous reconnaître le bien fondé. Preuve nouvelle de la faillibilité de nos jugemens et de la nécessité de ne jamais nous prononcer avant d'être bien éclairés! Quant au divin Maître luimême, il a eu de la joie, comme on en a toujours quand, du sein de l'inimitié générale, une voix affectueuse vient vous dire: «Moi, du moins, je t'aime toujours!" Oh! cela fait tant de bien!.... ^Laissez-la," dit Jésus, » pourquoi lui «faire de la peine? Elle a fait une bonne œuvre envers moi." Ne voyoz-vous donc pas ce qui se passe? N'entendezvous pas les bruits de mort qui traversent les airs ? Oh ! l'on fait pour ceux qui vont mourir ce qu'on ne ferait pas s'ils devaient vivre longtemps encore. «Vous aurez toujours des «pauvres avec vous (1) et vous pourrez leur faire du bien «toutes les fois que vous voudrez. Mais vous ne m'aurez «pas toujours." Et puis, écoutez ces paroles admirables: «Elle a fait ce qu'elle a pu: elle a d'avance embaumé
(1) Qu'il me soit permis de profiter de l'occasion pour protester contre l'étrange abus qui se fait de cette parole de Jéstls dans les discussions sociales de nos jours, les uns prétendant qu'elle affirme l'éternité du paupérisme, les autres tachant d'esquiver cette conséquence par des artifices d'interprétation, d'autres encore s'en servant pour reprocher au christianisme d'avoir voulu éterniser la misère. Voilà un des déplorables résultats de l'habitude d'envisager la Bible comme un centon d'oracles au sens absolu et qu'on peut interpréter indépendamment de leur contexte. En réalité, Jésus n'a pas la moindre idée de traiter ici la question sociale du paupérisme, il dit simplement à ceux qui sont à table avec lui que, tant qu'ils vivront, il y aura des pauvres autour d'eux, ce qui est évident , et si le génie philantropique des temps modernes parvenait, ce dont on peut douter, à faire disparaître le paupérisme, il serait très-antichrétien de s'en plaindre.
^mon corps pour ma sépulture!" Paroles d'une douceur, d'une mélancolie navrante , et qui attestent , avec tant d'autres , l'exquise délicatesse de3 sentiments qui faisaient battre le noble cœur de Jésus. Elle a d^avance embaumé mon corps! Tu ne sais pas, pauvre femme, que ton Messie, ton Maître bi«n-aimé va mourir, et précisément parce qu'il s'est dit ce que tu dis qu'il est, le Christ, l'Oint de Dieu. Son corps va être torturé, brisé, qui sait? jeté peut-être à la voirie comme chose immonde. Mais, grâce à toi, le voilà embaumé d'avance, et pardonne à ceux qui te blâment: ils ne comprennent pas que l'onction du vrai Messie n'est pas autre chose que l'embaumement de son cadavre. Mais à chacun sa récompense. L'onction du Messie par une humble femme ne doit être ignorée de personne. «En 1» vérité, je vous dis que partout où la bonne Nouvelle i»sera prêchée, ce qu'elle a fait sera aussi raconté en méj» moire d'elle."
Mes Frères, dix-huit siècles ont obéi. Et nous aujourd'hui, à la suite d'innombrables serviteurs de Jésus, nous disons à l'inconnue de Béthanie : Qui que tu sois, ô femme, ce que tu fis ce jour-là, c'était noble, c'était courageux, c'était bien et c'était beau!
IL Je vous ai dit en commençant que nous verrions se dessiner à nos yeux , sur le fond d'abord obscur et vague de cette scène, la statue vivante de la vraie piété chrétienne. Je suppose que vous n'hésitez pas à dire où elle est. Elle est , n'est-il pas vrai , dans cette femme silencieuse au vase d'albâtre plein d'un parfum de grand prix, dont elle répand le contenu sur la tête du Fils de l'homme. Forts de l'approbation pleine et entière que lui a donnée le Maître, tâchons, pour notre enseignement et notre profit, de relever quelques-uns de ses traits caractéristiques.
Il en est un que j'appellerai négatif, bien qu'en réalité il suppose une grande affirmation, d'est l'absence de tout dogmatisme dans cet élan du cœur qui la pousse à décerner à Jésus la royauté sur Israël et sur le monde , et à le proclamer son Christ et son Maître en dépit de toutes les oppositions coalisées contre lui.
Je le rappelle encore une fois : la question dans ces derniers jours de la vie terrestre de Jésus se concentrait tout entière dans ces deux mots: Est-il ou non le Christ? Beaucoup , la grande majorité , n'avaient pas hésité un instant. Jésus, par son humble origine, par sa vie non moins humble , par son enseignement de paix et d'amour infini , Jésus ressemblait si peu au Messie de l'espérance traditionnelle, que le grand nombre ne se donna pas même le loisir d'examiner la question. D'autres, nombreux aussi, purent hésiter. D'un côté, il y avait le poids très-lourd des traditions, des préjugés, des passages les plus populaires des livres saints, des interprétations rabbiniques, de l'autorité des prêtres et des scribes, de l'opposition des Pharisiens , cette prétendue élite religieuse de la nation. Mais , de l'autre, il y avait le charme suprême, l'étonnante puissance de la personne et de la parole de Jésus; il y avait sa sainteté, sa douceur, son courage, sa beauté morale, son désintéressement parfait, sa parole 'venue du ciel , son amour inépuisable. De quel côté la balance devait-elle pencher? Cela dépendait entièrement du caractère plus ou moins dogmatique des idées religieuses. Si, comme on le dit souvent aujourd'hui, le dogme fixé, déterminé , est la base de la vraie piété , il est clair que le dogmatisme juif devait indisposer la piété contre Jésus. Si, au contraire, comme nous le pensons, la piété vraie consiste surtout en amour ardent, passionné, de ce qui est saint et divin, si elle est un sentiment du cœur plutôt
qu'une soumission de l'intelligence, alors Jésus parlait assez puissamment au cœur pour que sa personne contrebalançât amplement toute la théolc^e des scribes. Hé bien! il est visible que chez la femme de Béthanie, c'est le cœur et non le dc^me qui parle. Etait-elle disciple des rabbins? Avait-elle étudié à l'école des docteurs de la Loi siégeant à Jérusalem ? Aurait-elle su interpréter victorieusement l'Ancien Testament contre les objections d'un scribe adroit et subtil? Non. Les théologiennes sont inconnues dans l'histoire évangélique. Cette fenmie n'avait eu pour se guider que sa conscience et son cœur. Mais n'est-ce pas là précisément que brille en nous la lumière divine? Et n'a-t-elle pas mieux vu avec sa conscience et son cœur que les autres avec leur dogme de fer et leur science pénible? Si l'on veut à tout prix qu'elle ait fait un raisonnement, voici le seul qu'elle ait pu faire. Pour elle, comme pour tout Juif pieux de son temps, il ne pouvait y avoir rien de plus grand sur la terre que le Christ attendu. Or l'idéal divin qui rayonnait autour de Jésus, avait resplendi aux yeux de son âme, et, plus éprise du divin que du dogme, c'est-à-dire plus religieuse que théologienne, sans hésiter, sans se préoccuper du reste, elle lui avait dit: Tu es le Christ! On ne peut être plus saint, plus céleste que toi! Tu es le Christ de Dieu!
Remarquez, en second lieu, combien cette piété pure est libre, personnelle, spontanée. Comme elle est protestante, cette femme! Un jour l'illustre Bossuet demandait au pasteur Claude, non sans un certain dédain, comment il pouvait soutenir qu'une femme saurait mieux se décider toute seule en matière religieuse que toute une assemblée de docteurs et d'évêques. Claude, pour toute réponse , lui demanda ce que devait donc faire une femme au temps
de Jésus-Christ, lorsque prêtres, docteurs et scribes étaient tous contre lui. 11 aurait pu alléguer la femme de notre texte. N'est-il pas visible que, dans le moment tragique où se passe cette scène , la femme au vase d'albâtre représente la légitimité de la foi individuelle et libre, de la conscience qui s'écoute elle-même au lieu d'écouter la voix de l'autorité traditionnelle ou sacerdotale, et que c'est contrairement à l'avis des hommes titrés pour en juger qu'elle se décide souverainement et qu'elle fait acte de liberté pleine et entière ? Oh ! je ne dis pas que pour cela elle soit à l'abri de toute erreur ; mais je dis que sa foi sera réelle, sincère, puissante et vivante. Car la foi que l'on embrasse sans savoir pourquoi ou uniquement parce qu'on nous i'a apprise comme cela, une telle foi est vaine. C'est un enduit plaqué sur l'âme. C'est un arbre qu'on veut faire pousser sans racines dans le sol et par conséquent sans sève sous son écorce. Du reste, soyez sans crainte. Les variétés du sens individuel ne vont pas à l'infmi, et on ne tarde pas à trouver le sol commun où se rejoignent toutes les religions sincères et toutes les piétés pures.
Dans la société chrétienne , l'un des élémens essentiels, ou , pour mieux dire , l'élément fpndamental de ce sol commun, c'est l'amour de la personne de Jésus fondé sur son attrait spirituel. C'est bien celui sur lequel reposait la piété ardente de la femme de Béthanie. Ce saint amour, engendré par la vue de la sainteté vivante, avait fait taire dans son âme toutes les objections contraires et l'avait élevée dans les sphères éternelles, bien au-dessus de l'immense majorité de ses compatriotes et de ses contemporains. C'est là aussi un point sur lequel il ne saurait y avoir de discussion parmi nous. Les idées peuvent beaucoup varier quant à la personne, à la nature de
de Jésus. Elle ne yarient pas sur -le droit qu'il a à notre vénération, à notre reconnaissance et à notre amour. A qui donc irons-nous, si ce n^est à M? Jésus est implanté pour jamais dans nos consciences comme le résumé vivant de tout ce que nous avons besoin de croire et d'espérer. Avec lui, on croit en Dieu comme en un Père, et en soi-même comme à un enfant de Dieu que rien ne peut arracher à son amour. Avec lui on s'ouvre au sentiment béni, à l'assurance que notre destinée est plus haute que ce monde, et tandis que sa parole austère nous humilie et nous confond, sa promesse de miséricorde nous relève et nous encourage. Avec lui on découvre que la royauté divine n'est pas celle que les armées décernent, que la politique soutient, celle qui permet de commander aux hommes avec autorité, mais celle de l'amour, du' dévouement à Dieu et aux hommes. Avec lui enfin on arrive au bord des régions mystérieuses, où la raison fatiguée n'avance plus, mais où le cœur pénètre, au bord desquelles il pressent, dans lesquelles il proclame la consolation de toutes les douleurs, la réparation de toutes les iniquités, le dédommagement de toutes les amertumes, l'harmonie de toutes les contradictions, la plénitude de la vie étemelle. Voilà les dispositions , les pressentiments, les affirmations grandioses de l'esprit que l'on puise en Jésus- Christ et qui est assuré à quiconque l'aime. '
Je veux relever aussi le caractère silencieux, réservé, je dirais volontiers pudique, de la piété chrétienne personnifiée dans l'inconnue de Béthanie, piété peu bruyante, plus concentrée qu'expansive , mais qui sait agir avec décision, énergie et courage, braver, quand il le faut, les dangers, et supporter des sacrifices. Ne nous tramons pas sur le détail du prix élevé du parfum et de Tusage qu'on en eût pu faire au profit des pauvres. De quel côté croyez-
vous que les pauvres aient toujours trouvé leurs plus généreux bienfaiteurs? Du. côté de la femme au vase d'albâtre, ou de ceux qui s'indignaient de son luxe qu'ils trouvaient déplacé? Je crois que d'avance nous savons à quoi nous en tenir. La bienfaisance large et généreuse est une plante délicate et rare, qui ne croît que dans les cœurs larges et généreux eux-mêmes, et, tout le contraire d'un calcul , elle est rarement la qualité de ceux qui sont avant tout calculateurs. Mais je reviens à mon dire de tout à l'heure, et je répète que la vraie piété chrétienne est peu bruyante , concentrée , cachée dans les profondeurs de l'âme , qu'elle ne s'étale ni ne s'affiche. Mais savez-vous à quoi on la reconnaît? Pas au drapeau qu'elle déploie, pas à la cocarde qu'elle arbore, en ayant soin de la composer des plus voyantes couleurs afin qu'on ne la confonde avec aucune autre. On la reconnaît au parfum rare, incomparable, hors de prix, qu'elle exhale. Oh! quand une âme vraiment chrétienne , vraiment pieuse de cette piété sincère et intense qui cache son trésor pour ne le montrer qu'à Dieu, quand cette âme se mêle aux actions et aux conversations des hommes, on s'aperçoit bien vite qu'elle est là. Avec elle la paix, la joie douce et confiante, l'espérance éternelle marchent ensemble , et l'on reconnaît alors la pré-i sence du Saint-Esprit de Dieu.
En effet , mes Frères , nous avons tous un vase d'un prix inestimable, qu'il s'agit de remplir d'un parfum de prix égal pour le faire monter comme un encens vers les deux. Trop souvent, hélas ! nous le remplissons de choses qui le souillent ou qui sont de nulle valeur. Tâchons de le remplir de ce qui convient à sa noblesse originelle, à sa destinée plus noble encore. Et pouf cela remplissons-le de l'esprit de Jésus-Christ, de cet esprit d'amour étemel, qui chante constamment les louanges de Dieu et veut toujours
ien des hommes. Puissions-nous, quand l'heure sera le où il devra répandre tout ce qu'il contient, pulsj-nous le présenter à Dieu comme un hommage, ou, si ion veut, rendre à l'esprit de Dieu ce qui sera venu de lui. Les vases d'albâtre se brisent; mais celui dont nous parlons maintenant est indestructible, et quand il a fini de se remplir sur la terre, il doit s'ouvrir à de nouveaux parfums, aux parfums de l'éternité.