‹ Douze sermonsChapitre 9 sur 10 · LE FILS DE L'HOMME · texte numérisé non relu

LE FILS DE L'HOMME

Jésus étant arrivé dans la région de Césarée DE Philippe interrogea ainsi ses disciples: Qui

DIT-ON QUE JE SUIS, MOI LE FiLS DE l'hOMME ? IlS

répondirent : les uns disent que tu es Jean Baptiste, d'autres Elie, d'autres Jérémie ou l'un des prophètes. Jésus reprit: Et vous, qui dites-vous que je suis? plerre s'écriai tu ES LE Christ, le fils du Dieu vivant.

Matth. XVI : 13—16.

M, F. , je connais un pasteur qui , pour exercer la réflexion de ses catéchumènes, leur pose habituellement la question que voici: De ces deux noms, Fils de Vhomme et Fils de Dieu , quel est celui qui , dans le Nouveau Testament, n'est appliqué qu'à Jésus Christ? Le plus souvent, avec la promptitude de la jeunesse, sous l'influence aussi des traditions environnantes, surtout dans l'idée que le titre de Fils de Dieu est supérieur à celui de Fils de l'homme, les jeunes gens répondent: C'est le nom de Fils de Dieu.

Je suppose, M. F., que parmi vous plusieurs au moins s'aperçoivent que cette réponse n'est pas juste. En effet le nom de Fils de Dieu, soit dans l'Ancien, soit dans le Nouveau Testament , est appliqué à bien d'autres qu'à Jésus Christ. Il s'applique, par exemple, aux anges, aux juges d'Israël, au peuple d'Israël lui-même, ou bien à tous les

fidèles. Les passages abondent pour démontrer cela. Partout cette dénomination de Fils de Dieu implique un être qui, soit par choix délibéré, soit par sa nature, soutient avec Dieu des rapports intimes de soumission ou d'amour, analogues à ceux qu'un fils respectueux et aimant entretient avec son père , et si Jésus est fils de Dieu , si même nous devons lui appliquer ce titre dans un sens d'excellence, il ne faut pas oublier qu'il le partage avec beaucoup d'autres et qu'il n'y a rien dans cette appellation qui le distingue essentiellement des autres hommes. Je laisse ici de côté, cela va sans dire, les spéculations métaphysiques du quatrième évangile sur le Fils unique , elles appartiennent à la théologie, mais non à l'histoire.

Il en resuite donc, quelqu'étrange que cela paraisse au premier abord, que le titre de Fils de Thomme est, je ne dis pas plus élevé, je dis plus caractéristique, plus personnel que celui de Fils de Dieu pour désigner Jésus Christ. En effet le Nouveau Testement ne l'attribue qu'à lui. C'est dans toute la force du terme son »nom propre." Et nous pouvons ajouter: C'est celui que Jésus s'est donné exclusivement à lui-même, c'est sous ce nom qu'il s'est présenté à ses contemporains et se présente encore à la postérité. Tous ses autres titres de gloire, celui même de Christ ou Messie, on les lui a donnés avant qu'il les prît, et parconséquent nous ne saurions trop approfondir le sens et la vraie portée du titre de Fils de l'homme pour pénétrer par là jusqu'à la pensée intime de Jésus sur lui-même et sur son œuvre.

Voyez comme notre texte d'aujourd'hui met bien cela en évidence. Il signale un des points culminans de l'histoire évangélique. Jésus, depuis assez longtemps déjà, prêche, enseigne, parcourt la Palestine, suivi de ses douze disciples intimes et fondant le royaume de Dieu. Il ressort

de notre texte et de ce qui le suit que personne encore n'avait songé à saluer en Jésus le Christ attendu. C'est du moins ce qui résulte clairement du fait que Pierre affirme pour» la première fois que Jésus est le Christ, et doit à cette déclaration toute spontanée, inspirée par des motifs d'ordre purement spirituel , cette mise au premier rang d'honneur dans le collège apostolique, dont plus tard l'Eglise romaine devait faire un si étrange abus. Evidemment, si Jésus eût dit et répété antérieurement qu'il était le Christ , il n'y aurait eu absolument rien de remarquable dans la confession de Pierre. Du moment qu'il avait été disciple de Jésus et qu'il continuait de l'être, il est clair, dans cette supposition, que cette adhésion signifiait qu'il le reconnaissait déjà pour le Messie , et que ses compagnons partageaient la même persuasion. D'ailleurs, comment l'opinion publique, dont on nous rapporte ici les suppositions et les indécisions, aurait-elle assigné au prédicateur de Nazareth un simple caractère de prophète? Remarquez-le bien, toutes ces opinions différentes, qui voyaient en lui, soit Jean Baptiste, soit Elie, ou l'un des prophètes, s'accordent sur ce point qu'il est prophète. C'est là l'impression que Jésus fit sur ses contemporains avant que l'esprit de parti ou l'intolérance intervinssent. Mais, encore une fois , cela eût-il été possible si Jésus eût débuté en inaugurant son ministère par la proclamation de sa dignité messianique? S'il avait commencé par dire: Vous attendez le Messie , c'est moi qui le suis ! le peuple n'aurait pu répondre que par oui ou par non; le déclarer simplement prophète, c'eût été trop ou trop peu; trop pour ceux qui n'eussent vu en lui qu'un imposteur, trop peu pour ceux qui eussent salué en lui le Messie attendu.

On dira : Comment se fait-il donc que , dans les mêmes évangiles où ce fameux incident de la confession de Pierre est rapporté, nous lisions, antérieurement à cet événement ,

des récits où Jésus parle en Messie? Pour expliquer cette circonstance , nous aurions besoin de beaucoup plus de temps que nous n'en pouvons disposer. Qu'il nous suflGise de dire que c'est précisément là un de ces faits nombreux qui autorisent la critique à dire que nos trois premiers évangiles out combiné des documens de diverses dates , sans s'astreindre toujours à la succession rigoureuse du temps. Rien en tout cas ne saurait ébranler la certitude basée sur le fait saillant de la déclaration de Pierre, déclaration qui n'aurait aucun sens , si elle n'était pas la première de son genre, et qui est si bien la première qu'au v. 20 nous voyons Jésus défendre encore à ses disciples de lui donner en public cette qualification de Messie, que leur enthousiasme pour sa personne leur avait suggérée.

De tout cela résulte, M. F., une preuve nouvelle du caractère original et tout personnel du titre de Fils de l'homme appliqué à Jésus Christ ou plutôt revendiqué par lui. Le titre même de Christ, nous le voyons par notre texte, lui a été donné plutôt qu'il ne l'a pris, et cela est marqué en termes bien clairs dans la manière même dont il adresse à ses disciples cette question significative: Qui disent les hommes que je suis, moi, le Fils de Thomme?

Raison de plus pour que nous envisagions de près ce seul nom que Jésus se soit dès l'abord donné à lui-même. Dans l'antiquité palestinienne surtout , où le nom de famille n'était pas usité, un nom, une qualification spéciale que s'adjuge une personne, a un sens très déterminé qui doit servir à préciser ses intentions, son œuvre et son caractère. Que veut dire le nom de Fils de Vhomme?

Quand on a dit que Jésus avait voulu par là désigner sa nature humaine pour la distinguer de sa nature divine, laquelle serait désignée par le nom de Fils de Dieu , on a oublié que ce dernier nom s'applique aussi à des hommes.

Du reste cette explication se rattache au dogme métaphysique de la trinité ^ dont Jésus lui-même n'a pas dit un seul mot et qui est contraire à ses déclarations les plus positives.

Cherchons dôïlc ailleurs. — Il est des passages des pro- . phètes et des psaumes où l'expression de Fils de Vhomme n'est autre chose qu'une locution signifiant simplement . Vhomme. Par exemple : Eternel , qu^est-ce que Vhomme que tu te souviennes de lui et du fils de Vhomme que tu le visites? Ou bien: Dieu n'est pas homme pour mentir , ni fils de Vhomme pour se repentir. Dire fils de Vhomme pour Vhomme est une coutume qui n'est pas seulement particulière à rhébreu, et qui se retrouve dans plusieurs autres langues.

En ce sens Jésus se nommant de préférence Fils de Vhomme , s'est affirmé en tant qu' homms , et cela dans toutes les explications. Que signifierait en efifet un tel nom appliqué à une personne qui ne serait pas un homme?

Mais vous me direz , et avec raison , que ce mot Whomme est d'un sens trop .vague , trop banal , pour que là se borne sa portée dans la bouche de Jésus. Je vous avertis seulement que celui qui se dit Vhomme^ non pas un personnage quelconque, mais l'homme, dit quelque chose de beaucoup moins banal qu'on ne pense. Mais cherchons encore, et nous trouverons. '

Parmi les livres les plus populaires , les plus lus au teplps de Jésus'J il faut compter le livre attribué au prophète Daniel. Le moins ancien des livres de l'Ancien Testament, il fut écrit pendant la lutte sanglante que soutinrent les Juifs contre le roi Antiochus de Syrie et, d'après un procédé bien étranger aujourd'hui à nos mœurs, mais qui, dans l'antiquité, ne peut scandaliser que eelix qui ne la connaissent pas, il parut sous le nom d'un vieux prophète du temps de la captivité babylonienne. Dans ce livre se trouve une vision qui dessine à grands traits les

destinées du monde telles qu'elles apparaissaient à l'auteur. Le monde , était-il enseigné , doit être soumis successivement à cinq grands empires. Les quatre premiers sont symbolisés par une force animale, l'empire babylonien par un lion ailé, l'empire mêde par un ours, l'empire perse par un léopard, l'empire grec par un animal horrible et sans nom. Ces symboles doivent es;primer le caractère brutal, tyrannique et cruel de ces empires successifs qui régneront par la violence et le carnage. Le cinquième empire sera tout différent, ce sera le royaume des saints, des hommes de Dieu, qui régneront éternellement. Il est certain que, dans la pensée de l'auteur, le peuple des saints n'était autre que le peuple juif. Mais, comme il avait représenté chacun des empires antérieurs par une forme animale, il représente le dernier par la forme humaine. nJe vis,''^ dit-il, nœmme un fils cThomme qui venait avec les nuées ndu cieV Ce fils de Vhomme de Daniel n'est donc pas le Messie, comme on l'a dit trop souvent, il est la forme humaine représentant l'empire humain qui succède à la domination bestiale, le royaume des saints se substituant à celui des tyrans et des scélérats.

Ce qui ressort de cet ensemble d'idées, c'est la supériorité de l'homme comme tel sur les autres puissances du monde. C'est que l'homme ou , pour parler le langage du prophète, le fils de l'homme doit vaincre tout ce qui lui est opposé, et qu'il a reçu de Dieu l'empire éternel. L'esprit de cette vision, c'est donc la grande noblesse de la nature humaine, du moment qu'elle est religieuse, toute consacrée à Dieu et dotée de ses grâces, et voilà ce qui nous aide déjà à comprendre ce que Jésus entend quand il s'intitule le Fils de Vhomme.

Evidemment ce n'était pas sans* un rapport au moins indirect avec la vision si bien connue du prophète qu'il

se donnait ce nom. Si nous en pouvions douter, nous n'aurions qu'à nous rappeler sa réponse à Caïphe où il n'hésite pas à s'appliquer personnellement le passage décrivant la venue du fils de l'homme avec les nuées du ciel. Nous venons de voir que, dans le passage prophétique, ce nom ne signifiait pas le Messie, mais l'empire humain succédant à l'empire bestial, la nature humaine, enrichie et sanctifiée par Dieu, triomphant désormais des forces brutales qui l'ont si longtemps opprimée. Hé bien! en suivant ce cours d'idées, n'est-il pas bien vraisemblable qu'en se donnant le nom de Fils de l'homme, Jésus a entendu se poser en homme vrai, sans autre prétention que celle d'être vraiment homme, exprimer l'amour de ITiomme en lui-même et pour lui-même, sans autre qualification nationale ou personnelle. Ajoutons que, son œuvre étant exclusivement religieuse , il faut chercher toujours à définir sa pensée du point de vue religieux. Le Fils de l'homme , c'est l'homme , mais surtout l'homme de la religion humaine , universelle, conforme à la nature humaine en général. En deux mots, dans la bouche de Jésus, ce nom de Fils de l'homme signifie l'homme en soi , dans son rapport essentiel et légitime avec Dieu, et vivant de la religion vraiment humaine. Et je dis, M. F., que jamais qualification plus noble et plus modeste à la fois n'a été portée sur la terre.

Car ce n'est pas une petite idée que celle de l'homme, M. F. Elle réveille le sentiment de bien des misères, mais aussi celui de bien des grandeurs, et à vrai dire l'homme n'est si misérable que parce qu'il se sent destiné à devenir bien grand. Ici surtout, en présence de Dieu qui nous entend, nous ne saurions exagérer ni notre petitesse ni notre gloire. En présence de Dieu, notre petitesse est immense, mais en présence de Dieu aussi, de Dieu que nous connaissons, qui nous appelle et nous attire à lui, notre

gloire n'est pas moindre. L'homme touche d'un côté au néant, de l'autre à la vie divine. De là les contradictions, les disparates, les horreurs et les beautés de son histoire; créature étrange et sacrée, qui joint la bête à l'ange, la matière à l'esprit, dont le bonheur consiste à vouloir toujours plus que ce qu'elle a et à espérer en Dieu du sein même du péché.

Hé bien! Jésus a senti la misère et la grandeur de notre nature humaine. 11 a voulu l'avoir, l'avoir pleinement, mais purement. 11 a dédaigné tous les titres que son pays, la société où il vivait , la religion de son enfance mettaient à sa disposition. 11 n'a pas voulu de dignité temporelle. Il a laissé les hommes vêtus d'habité précieux hanter la maison des rois et les grands de ce monde commander aux autres avec autorité. Il a repoussé toute prétention à la dignité sacerdotale. Il n'a voulu être ni pharisien ni scribe, deux titres d'honneur en ce temps-là. Il ne s'est jamai* vante, que nous sachions, de sa nationalité ; en tout cas, il ne s'est donné aucun nom inspiré par la vanité nationale. Ce n'est pas lui qui, à grand renfort de recherches, a prétendu qu'il descendait en ligne directe du roi David. Non, il s'est appelé simplement le Fils de l'homme, il a voulu être cela et tout cela.

Voye? aussi combien la nature humaine — une expression moderne, M. F,, mais ce qu'elle exprime est ancien comme l'humanité ;>— voyez, dis-je, combien la nature humaine a le don d'attirer et d'émouvoir Jésus. Il l'aime et la respecte partout. Quand un sentiment authentiquement humain se fait jour, son cœur s'émeut aussitôt. Il *a pitié aussi de tout ce qui est misère humaine, et voilà pourquoi il aime la repentance presqu'à l'égal de l'innocence, et le même Maître bénit les petits enfans qui se jouent dans les plis de sa tunique et la pauvre pécheresse

arrosant ' ses pieds de ses larmes muettes. C'est le même regard qui s'étend plein de compassion sur le pauvre peuple dispersé dans la vallée, et qui s'humocte d'une larme d'attendrissement à la vue de la bonne veuve vidant sa pauvre bourse dans le trésor du temple. C'est dans la nature humaine qu'il cherche ses meilleures raisons pour démontrer la vérité de ce qu'il dit sur Dieu. Si voiis^ tout méchans que vous êtes^ savez donner de bonnes choses à vos enfanSj combien plus votre Père céleste! Ou bien: Un homme avait deux fils et le plus jeune dit à son père, et la suite, pour apprendre à l'homme qu'il ne doit jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. Ou bien encore: Un homme descendit de Jérusalem à Jéricho et tomba entre les voleurs qui le dépouillèrent et le laissèrent à demi mort. Quel est cet homme ? On ne nous le dit pas , et ceux qui passeront par le chemin ne le sauront pas davantage : car il est nu et muet. La seule chose qu'on verra, c'est un homme qui souflfre, et cela devra suffire, si bien que le Samaritain qui aura eu pitié de lui sera bien plus agréable à Dieu, malgré toutes ses erreurs , que le Lévite et le Sacrificateur égoïstes malgré toute leur orthodoxie.

Aussi voyez combien la religion du Fils de l'homme est humaine, j'entends par là d'accord avec les besoins supérieurs de notre nature. Il ne nous donne pas une notion philosophique de Dieu, il nous en donne un sentiment, celui du Père céleste, le sentiment qu'il porte lui-même dans son cœur. Quelle que soit sa philosophie ou sa théologie , celui qui pense à Dieu comme au Père infini est de la religion de Jésus Christ. C'est ainsi que le philosophe le plus profond, si du moins sa religion est vivante , s'accorde quant à l'essentiel avec le plus humble enfant dont le cœur est touché par l'amour du Père céleste. Les conditions de l'union avec Dieu ne sont ni arbitraires, ni magiques, ni

sacerdotales , ni dogmatiques. Jésus laisse à d'autres le soin de dire : Si tu ne crois pas à ce dogme , ou si tu ne reçois pas ce sacrement, tu ne saurais entrer au Royaume de Dieu. Au contraire il dit : Le Royaume est pour les pauvres en esprit, poui: les cœurs purs, pour les miséricordieux, pour les afEEimés et altérés de justice, en un mot, pour ceux dont le cœur est bien disposé et tend vers Dieu. Il émaYicipe ainsi l'individu de toute tyrannie, de tout arbitraire sacerdotal ou théologique, en le mettant face à face avec Dieu son Père, et c'est là la vraie liberté; car l'homme n'est jamais plus vraiment libre que lorsqu'il se sent soumis à Dieu et qu'il n'a à rendre compte qu'à lui de l'usage qu'il fait de sa liberté.

C'est aussi poiuxjuoi la religion de Jésus est favorable à toutes les émancipations, contraire à toutes les tyrannies , d'accord avec tous les progrès. Elle ne décrète pas la nécessité de telle institution ou le maintien de* telle tradition, elle cherche le bien de l'homme, et partout où l'expérience démontre que l'homme se trouve plus heureux, plus moral et plus fort par une réforme ou par une invention ou par une libération quelconque, elle plaide en principe pour cette réforme, pour cette invention, pour cette libération. Jésus, avec sa douce parole, a brisé et brise encore des fers ' qui avaient résisté à tous les marteaux.

Les plus grand des bienfaits dont nous soyons redevables à Dieu, c'est la religion du Fils de l'homme. Et si Jésus a pris ce titre avec un admirable mélange de modestie et de sens de sa divine vocation, nous, à notre tour , nous le lui redonnons en lui disant : Fils de l'homme, nous te vénérons et nous t'aimons, car nul ne nous a plus aimés, ne nous a fait plus de bien que toi; tu es le roi de notre race, l'honmie parmi les honmies, et le premier des fils de Dieu.

Si Jésus, en s'intitulant le Fils de rhomme, a voulu caractériser ainsi son œuvre, sa tendance et la religion qu'il apportait au monde, nous avons vu que ce titre impliquait aussi chez lui la noble ambition d'être homme dans le sens le plus noble et le plus beau, de réaliser la vie humaine de la manière la plus complète et la plus pure. Nous lui devons ce témoignage qu'il l'a fait. Non pas en ce sens qu'il aurait parcouru toutes les sphères possibles de l'activité humaine, mais en ce sens qu'ayant à remplir une tâche à laquelle il se sentait appelé, il l'a remplie avec toute son âme, de tout son cœur, et qu'il a été la religion vivante sur la terre.

A présent, une chose qu'il n'a pas dite, mais que ses apôtres ont dite pour lui, c'est que le caractère chrétien consiste dans la ressemblance avec lui. Avoir le même esprit, le même sentiment qui était en Jésus Christ, telle est une des idées communes de l'enseignement apostolique.

Le bon sens du reste indique sufl&samment que celte ressemblance avec Jésus Christ doit' être quant à l'esprit, quant aux principes , et non quant aux applications spéciales. Nous ne sommes pas appelés comme lui à fonder la religion de l'humanité et à payer de notre sang le service que nous voulions lui rendre. Mais, chacun dans sa sphère, nous sommes tous invités à lui ressembler. Jésus a voulu être le Fils de l'homme, l'homme pur, saint, aimant Dieu, en un mot l'homme vrai. Donc, plus nous serons hommes, plus nous serons chrétiens.

Je suppose , M. F., que vous ne vous méprenez pas sur ma pensée. Les personnes qui ne saisissent que la surface des choses pourraient se récrier sur l'étonnante facilité de cette ressemblance avec Jésus Christ. Ne sommes-nous pas tous hommes ? Avons-nous la moindre peine à l'être ? Cela ne nous est-il pas donné de naissance? — Prenez

garde. L'homme, nous l'avons dit, est un être complexe, dont on peut dire autant de mal que de bien, et dans la nature duquel se réunissent les vestiges de l'animalité première et les germes de la transfiguration céleste. Ce n'est pas parce que nous mangeons, buvons et dormons que nous sommes des hommes. Les animaux eux-mêmes n'en font-ils pas autant? Ce n'est pas non plus en étant sensuels, orgueilleux, vindicatifs, égoïstes, que nous sommes des hommes. Encore une fois tout cela appartient au côté inférieur de notre être. Non , ce. qui fait l'homme , ce qui lui appartient en propre dans la nature vivante, c'est l'empire de soi-même , l'usage de la raison , du sentiment, de la conscience, de toutes les facultés humaines proprement dites, c'est la religion vivante par laquelle nous sommes unis à Dieu, non pas seulement comme la créature qui n'en sait rien à son Créateur, mais le sachant, le voulant et y trouvant notre joie. Voilà ce qui fait l'Jiomme, l'homme vrai, et ce que nous devons réaliser, si nous voulons être vraiment des hommes.

C'est la dignité de la vie que je vous montre là, M. F.; car ce n'est pas une simple figure de mots quand on dit que l'homme, esclave de ses convoitises, se rabaisse et se dégrade. C'est aussi le sentiment béni de la confiance dans la destinée ou, ce qui revient au même, en Dieu. L'homme développé religieusement et moralement acquiert en proportion de ce développement lui-même un pressentiment toujours plus vif de sa destinée supérieure, et avec Jésus il arrive à cette hauteur où aucun désastre, aucune épreuve, aucune douleur ne l'empêche de contempler la face de Dieu pleine de miséricorde et lui disant toujours : Tiens toi à moi ! C'est enfin l'espérance éternelle, cette fille du Dieu vivant, que je puis vous promettre comme récompense de cette participation à l'esprit

humain de Jésus Christ. Ne ToubUez pas , pour être , pour se sentir vraiment fils de Dieu, il faut marcher sur les traces du Fils de l'homme. Gomme lui , plein de foi dans ,1a nature humaine et dans son auteur qui est Dieu, on marche vers le Père en toute confiance; il faut regarder autour de soi et aider ceux qui ne peuvent marcher, soit par ignorance, soit par abattement, soit par faiblesse morale, soit par souffrance, les aider à devenir avec nous de plus en plus hommes. L'Evangile est la condamnation et la glorification tout à la fois de la nature humaine. Mais il ne ]a condamne dans son état actuel que pour la pousser à sa gloire future, et son œuvre ne sera achevée que le jour où, de tous les enfans des hommes, il aura fait autant de fils de Dieu.

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