Douze sonnets
Ce serait bon : donner toute sa vie à Dieu Avec des mains d'humilité, calmes et jointes; Ouvrir son cœur comme une rose à blanche guimpe Qui naît à la douceur de mai, sous le ciel bleu;
Épouser le destin naïf des êtres simples Qui partagent les fruits de leur verger, un peu De lait, et dont la huche obscure près du feu S'entrebâille au Pater des cueilleuses de simples...
Hélas ! ô vœux d'enfant craintif perdu dans l'ombre. Ne sais-je pas qu'aux bras lassés du divin geste 11 faut les rubis bruts et l'âpre métal sombre
Du bracelet pesant des voluptés humaines. Et que la pauvre chair de faiblesse reprenne Son chemin vers l'amour et sa toute tristesse?
Pour Albert Samain.
Avec ses espaliers de luxure et de fastes Le jardin fabuleux où règne ton infante Vibre dans la lumière et s étage en terrasses Et surplombe mon val aux rives de silence.
Val paisible où le vol léger des feuilles lentes Soupire sous l'adieu d'un ciel d'automne chaste... Au bord des sources dont l'azur miroite et tremble Les tourterelles d'or trempent leurs ailes lasses;
Parmi le clair chagrin des trembles qui segouttent Le groupe harmonieux des amantes écoute S'affaiblir la rumeur attristante d'un cor;
Et dans la brume où le poète aux doigts pensifs De roses sans parfum enguirlande les ifs Plane l'impérial épervier de la Mort.
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Eau bleue et triste, moire éternelle des âmes Qui sont l'étang paisible endormi sous les saules. Son froid cristal reflète une grille et des roses. Dont l'arôme, furtif, en s'annulant s'exhale.
En elle tremble un parc de mystère, des arbres Bercent une maison déserte; on y voit l'aube Mirer ses ongles d'or et le soir ses cils mauves. Ou des femmes parfois sourire à leur visage.
Et quand le crépuscule, au gré de ses sourdines.
Etouffe la rumeur sans fin diminuée
Du jour, la brume fine ouate les roseaux.
Cette haleine, dans lame où burent des idylles.
Naît à la lune : ainsi la fragile buée
Qu'avec lenteur les bœufs expirent à fleur d'eau.
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Souffrir infiniment, souffrir, souffrir assez
Pour que le soc puissant et net de la douleur
Ouvre à fond ce coteau de vigne desséché,
Et qu'au prochain automne on vendange mon cœur.
Souffrir? je ne sais plus souffrir : j'ai trop pensé. Et j'envie en mon dur sépulcre intérieur, O lamentable Dieu des croix, ton front penché Où l'agonie expire en gouttes de fraîcheur.
j'implore un coup de lance au flanc, j'ai soif de fiel. Qu'une femme implacable entre toutes les femmes Me tende sa chair froide et sa bouche où je puisse
Me blesser d'un atroce amour! L'étoile au ciel Palpite d'un plus vif éclat après la pluie. L'âme humaine renaît en clarté dans les larmes.