‹ Douze sonnetsChapitre 3 sur 3 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

Sur nos pas le profond Enfer s'est refermé. O compagnon pensif qui m'enseignes la route, Moins réprouvés que nous les morts au fond du gouffre Blasphèment : Dieu nous hait, mais nous avons aimé.

Sur l'extrême plateau qu'une aube obscure teinte Nous resserrons nos mains qui vont se désunir. Et nos funèbres cœurs roulent des souvenirs Plaintifs comme je vol des âmes dans les limbes.

Vois s'étoiler le ciel terrestre au carrefour

Où Virgile attristé se sépare du Dante.

Un grand rêve t'arrête au seuil du monde humain,

Tu restes dans la nuit quand je remonte au jour. Pour me guider hors des ténèbres du chemin. Elève ton esprit sur moi, comme une lampe.

Le ciel pâlit, la terre humide et reposée Respire; une insensible haleine de vent pur Agite faiblement des feuilles contre un mur Formes, soupirs confus, ô plaines Elysées...

Le jardin vague luit d'herbes fleurdelysées, Et sur la crête en feu du val encore obscur. Dénouant ses cheveux de miel parmi l'azur, La jeune aube en riant marche dans la rosée;

Il semble que sa chair adorable ait neigé. Le soleil ourle d'or les nids, et son léger Rayonnement divin tremble sur les glycines. —

A l'orient d'un cœur nocturne ainsi l'amour Eploiera son plumage éblouissant de cygne. Et j'en ai peur comme une étoile a peur du jour.

)c te vois anxieuse et belle de pâleur; Le sang fiévreux afflue et palpite à tes tempes. Ferme les yeux, prends-moi plus près de toi, sois tendre. Et que ma chair se fonde à ta bonne chaleur.

La sève du désir gonfle ta gorge en fleur; Un sanglot fait mourir tes caresses plus lentes. Et le bruit de nos cœurs tombe au fond du silence. Mes lèvres à tes cils cherchent le sel des pleurs.

Un grillon chante, latre est noir, la lampe éteinte; La calme volupté qui ressemble au sommeil T'arrache par moments une amoureuse plainte.

L'heure, comme un ruisseau dans les herbes, s'écoule, Et je rêve d'un seuil endormi de soleil Où le fidèle essaim des colombes roucoule.

Il a plu. Soir de juin. Écoute, Par la fenêtre large ouverte.

Tomber de feuille en feuille verte Les pleurs de l'Eté, goutte à goutte.

C'est l'heure adorable entre toutes Qui s'envole en effleurant l'âme Du parfum vanillé qu'exhale La poussière humide des routes.

L'hirondelle aux ailes de soie Gazouille. Le soleil se croise Avec la nuit sur les collines.

Et son mourant sourire essuie Sur la chair pâle des glycines Les cheveux d'argent de la pluie.

Souvent, le front posé sur tes genoux, je pleure. Plus faible que ton cœur amoureux, faible femme. Et ma main, qu'ont mouillée, une à une, tes larmes. Se dérobe au baiser brûlant dont tu l'effleures.

Mais, dis-tu, cher petit enfant, tu m'inquiètes; J'ai peur obscurément de cette peine étrange : Quel incurable rêve ignoré des amantes L'infini met-il donc au cœur de ces poètes?

Il ne faut plus parler, ma bien-aimée. Ah! laisse... La douceur de tes doigts à mes tempes me blesse. Sache qu'il est ainsi d'immenses nuits d'étoiles

Où j'implore, malgré mon cœur, que tu t'éloignes. Où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue Ne font qu'approfondir ma détresse inconnue.

ACHEVE D'IMPRIMER LE 30 NOVEMBRE 1922, SUR LES PRESSES DE FRAZIER- SOYE, 168, BOULEVARD DU MONTPARNASSE A PARIS.

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