Dragonne et Mignonne
Par une soirée plaviease et froide du mois de novembre 1792, une barque était amarrée dans une petite baie des côtes du Finistère, à quarante pas environ d'une hutte de pêcheur, dont la mer, lorsqu'elle était grosse, venait ébranler les murs et battre la porte à moitié disjointe.
La barque dansait sur la lame avec un sinistre bruit que causaient ses avirons en heurtant les bordages, l'Océan était gros de colères encore contenues, mais qu'un souffîe de vent allait faire éclater; et ce souffle n'était pas loin, si l'on en jugeait à la forme bizarre et tourmentée des nuages qui se mouvaient lourdement iî Thorizon.
La nuit était proche, la plaie rétrécissait ce demi-cercle que, du haut des plages, l'œil parait embrasser an loin sur la mer : cependant, aux dernières et blafardes lueurs de ce crépuscule privé de rayons, on apercevait, à cette ligne extrême qui sépare le ciel de l'Océan, un point noir qui semblait s'approcher de la terre avec une prudente circonspection.
Ce point noir n'était autre qu'un de ces petits bâtiments de commerce qui, pendant les orages révolutionnaires, sauvèrent de la guillotine tant de victimes, en les déposant, en une seule nuit, sur le rivage anglais. Dans la hutte du pêcheur il y avait un grand feu, autour duquel étaient assis trois personnages dont la dififérence' de costumes indiquait suffisamment la diversité de rang et ^e profession. .
Le premier était le maître de la hutte, on grand gaillard bien découplé, aux épaules larges, aux cheveux d'un roux ardent, aux
DBAGONiS'E ET .MKi.NONNK
mains calleuses et couvertes ilc ces liurillous ineffaçables qui proviiMuicut du fi-ottemf^nt continuel do l'aviron. Ce n'était plus un jeune homme, peut-être était-ce un vieillard, mais des plus robustes à cbnp sûr.
Ses deux Ilotes pouvaient avoir l'un et Tautro de vingt-trois ù vingt-cinq ans; ils étaient bruus de visage et de cheveux.; on aurait pu, à une vague ressemblance existant entre eux. et provenant bien plus d'une communauté de type que d'une identité de race, les prendre pour deux frères, si l'un n'avait été vêtu d'un uniforme d'officier qui indiquait le gentilhomme, tandis que l'autre portait la livrée d'un valet; lo premier était assis sur l'unique chaise qui se trouvait dans la hutte, les pieds tournés vers le feu, son front appuyé dans ses mains, accoudé qu'il était à une table boiteuse et encore chargée des débris du plus modeste des repas. Une somnolence pénible, double résultat il'uiic loiiuiie marche ut de navrantes préoccupatitiu», ^Htraissait s*emparer de lui, car sa tète B*i|iollnait parfois et ses yeux se ferjiinient ù demi.
— Baptiste, dit-il tout-ù-t oup à sou valet, à quelle heure devons- nouH partir?
— A mimùt, monsieur feohivàllfr*
— Quelle heure est-il?
— Huit heures à peine.
— Quatre heures encore! murmura le chevalier, et l'on m'attend là-bas, car ma place est dans les rangs de l'armée du roi.
— Si monsieur le chevalier voulait écouter mon couseil, dit le valet dont la voi.\, élait dominée [tar une intraihii^ble émotion, U essayerait de dormir et s*allonp:erait sifr ce grabat. M(»nsieur le chevalier ne s'est pas couché depuis bientôt trois jours, et il doit être brisé. Kervan et n\oi nous veillerons sur le repos de monsieur le chevalier, et nous le ferons relever aussitôt que le louf^re anglais sera près di's (■l^t(■s.
— Soit, répondit le chevalier ; pour être fort il faut dormir, et j'ai besoin de tontes mes forces car j*ai encore à faire un lonj voyage.
U s*allougea sur une méchante paillasse placée dan» UD coin de la butte, et peu après on entendit résonner cette respiration Iruyanto
3m n^appartient qu'à Is^ jeune$j>e lorsqu'elle dort e son oalme et pesant sommeil.
Celui qui eût .surpris alors l'éclair do sombre joie qui brilla d93)A l'œil de Baptiste on eût été épouvanté ; un rire silencieux et terrible glissa sui- si's lèvres et mit à nu ses dents aitruës et blancliea qui trahissaient l'origine méridionale.
Il ouvrit la porte de la hutte, fit un signe discret au pêcheur et so dirigeu vers '. a !,'rève, où la hune rugissait et «e couronuaJl d écume en galopant sur le galet.
Le pécheur le suivit sans trop savoir de quoi il était que.stion, et tous deux s'arrêtèrent à vingt pas do la <-abajie et se regardèrent, l'un avoc curiosité, l'autre avec une expression subite do résolution et d'audace qui lit reculer d'un pus le rohuste pêcheur.
— Dittiii donc, l'ami, fit alors Baptiste à mi-
vuix, M. le che\alier vous a promis cinq louis pour le conduire dans votre canot jusqu'au lougre ?
— Oui, du le pécheur, ce n'est pas trop, car je joue ma Mte chaque jour à passer des émigrés.
— Croyex-vous en Dieu?
— C'est Hlon, répondit le pécheur.
— Avez-voua des scrupules?...
— C'est selon encore...
— Si je vous offrais mille louisf...
L'œil du pêcheur élincela oomme naguère celui de Baptiste.
— Quel crime voulez-vous dono me faire commettre? demanda-t-ii.
— Auoon ; Je me charge de tout.
— Mais eiu-ore.. .
— Ehl dit soudain le valet prenant à sa ceinture un pidtolet tout armé, je von« casse la tète
en cas de refus.
Le gekte avait été si prompt, l'énergie qui brillait dans l'œil du valet était si terrible que le j i">f henr s - vit^ contraint d'ôbéir sans plus ample explication.
— Que faut-il fairet demanda-t-il.
— Presque rien, répondit Baptiste. Vous voyex cette futaille.
Et du geste il indiquait un tonneau qu'un naviie trop lesté ;'.v:i;r ji'té à la iner p.ir le f'r is teuips et qui s'etau ci evassé en se heurtant aux rocs de la grève, poussé qu'il était par les lames en fureur.
— Prenez-la, ajouta Baptiste, l't suivez-aioi.
Le pécheur s'empara de la futaille et la souleva dans ses bras robustes, malgré soi» ]ini,ls ut sa dimension; puis, sur un signe du valet, il la déposa à l'entrée de la hutte.
Le chevalier dormait toiyours; Baptiste n'avait point remis à sa ceinture ce pistolet qui lui aspirait lacouiplicité du père Kervnu: c'était le nom du pécheur.
— Maintenant, continua le laquais à voix bas.se. cherdiezdes cordes, et, si vou-; n'en ave/ po-s, prenez du tll de carel. Très-bien. Voici mon mouchoir,- vous ailes saisir le chevalier à la gorge "t vous le liaillonnerez.
Le père Kervan tremblait de tous ses membres, car il commençait k comprendre; mua il voyait lo canon du pistolet à la hauteur de sa tenip, et il se résigna à obéir.
Le chevalier, éveillé en sursaut par la brusque pn ssion des mains du pérhem' êri-figiiirent son C(»ucomiiie un étau, ouvrit les yeux et voulut crier, mais il fut bèilhmné sur>-le« champ ; il essaya de se débattre et de renverser son agresseur, mais Kervan lui appuya son genou sur la poitrine et le garrotta en un tour de main, et si solidement, qu'il lui fut impossible de faire un mouvement.
Baptiste assistait A cette étrange exécution avec un horrible sa!i;.,-:'ri'id et supportait avec calme lo regard indigné de son maître, dont le geste et la voix étaient complètement para- Ijrsés.
— A pt éiidut, reprit le laquais s'adressaiil. au pèchear, souviens-toi de ton premier métier,
pèro Korvan, car tu as éti^ rhai'iiontier jV bord d'un navire du roi, prend:) un marteau et des doua, et rsfistole-moi ce tonneau de façon qu'il
puisse être un logis agréable à M. le clanalicr.
Le père Kervan obéit encore. Il rejoignic les j douves l'une apivs l'auirt-, à l'exception de trois ([u'il Gt sauter iiurti des cercles, ut, ai'lé de Baptiste, qui, pour un moment, uéposa i>ou pistolet sur la table, il enleva le chevalier de sou grabat j et le pîara lans le tonneau, couché sur le dos et ' étendu tout du son l-tUf,'; puis, 6ur un nouveau j signe du laquais. U raju'^ta soigneusement luj douves, et le chevalier se trouva enseveli vivaiit dans cet étrange cercueil, n'ayant plus avec le monde d'autre cuuununication que le trou de la boude, trou que Baptiste jugea inutile de boucher.
— Il fiiut, dit-il, que M. le chevalier puisse avoir de l'air et respire tout à son aiae, car il va faire un long voyage.
Puis il poussa du ]>iâd le tonnuau dans un coin et se tourua vers le pôcheur :
— • Tu peux border tes avirons, lui dit-il, nous allons j.artir. J'ai upei ru tantôt le Itcaupré du lottgre ; il court des bordées à une lieue à peine.
— La mer est iiiaiivai.se, répondit Kcrvan, nous t'erion^ mieux d'atleiidre encore.
-~Non pas, répondit impérieusement Baptiste en ressaisissant son pistolet, je suis pressé.
ie huiJ» à vus ordres, iiiurnmra Korviui.
Le laquais prit alors suus la table une petite valise qu i! ouvrit, et il en retira un vêtement u^mplet qui u'éuul auue que la petite tenue d'un officier de la marine du roi; cet uniforme appartenait au chevalier, qui servait naguère en qualité d'enseigne sur une frégate de Sa .Majesté.
Le chevalier venait de Toulon, en droite ligne; il était porteur d'un message important dos l'oyalistes du Midi à l'aruiee de Condé. ilésesporaut de pouvoir passer la frontière allemande et gagner Coblentz par le Nord, le chevalier avait préféré traverser la Uretagno, où émigtés éuueut protégés partout, et a'embarquer pour l'Angleterre, d'où il lui devait Atro lacilo dtt gagner les Pavs-llas et la Prusse.
Baptiste dépouilla lesteweut ses babits de laquais, et. devant Ui imcheur iiUerdit, endossa pièce à pièce sa petite tenue de iiiai iii; puis il pritl'épée que le chevalier avait rûiivée do sou ceinturon et placée dans on coin, et se la passa galan-.tneut en verrouil; enlin il se coiffa du tricorno de son niaitre, et regardant le pécheur stupéfait :
roinuieiit mo trnnves t'i, drôle? lui déni luda-t-il ; pensus-tu que je ne ferai pas un geiitilliomme accompli?
Le ])ècheur ne répondit reiil-èfro ù[ir;m- •yait-il honte et remords de ^H ooiupUcilo dans Oe crime sans précédent.
— Allons, continua le laquais lorsqu'il «ut
achevé sa métamorphose, en route, mou maitrel et prends ce tonneau. M. le chevalier fera avao
nous une pai-tin du voyage.
Kervan obéit; le terrible pistolet lui semblait la plus significative des logiques.
Dapliste s'arma d'une tcrcho de résine et éclaira le pécheur, qui déposa à l'avant de la barque ce bizarre cercueil oh le vrai chevalier était eafermé tout vivant; puis il s'Installa Ittimèmo à côté et dit à Kervan ;
— Pousse au large !
Le père Kervan s'assit sur son banc, après avoir ouvert la cliaiue qni retenait le canot à un anneau de ter enfoncé dans le roc, et, d'un coup d'aviron, il se trouva à dix brasses de la plage.
L;i mer était mauvaise, ainsi iia'il l'avait dit ; le vent s'élevait, le» vagues se dressaient éc.imantes et blanchâtres, et la frôle embarcltion qui portait les trois hommes se trouvait tantôt suspendue à leur sommet, tanli*)t plongée en d'incommensurables abîmes, iLervan nageait avec vigueur, la sueur ruiaselmt sur son front; de tenips à autre il touruait lu tète et clierchait à s'orienter sur le (anal de ^oupc du lougre; mais il apercevait le laquais aevena gentilhon inu qui <■ t :i>;i' deb iut à l'axant, le pied dédaigneusement posé »ur le tonneau qui enfer* niait son maître, et la vue de ce misérable la glaeait d'horreur à ce ptdnt qu'il oubliait, le lou* gre et le lanal, et se courbait de nouveau sur les avirons.
— Maitre. lui dit tout à coup Baptiste, tu es las, passe-ni'd tes rames, je vais nager à mon tour, et ne crains rien, j'ai été matelot sur Ut ('aiirir'tiufse. une !j die frégate du roi que coramandait en second .M. le chevalier. Demeure à ton banc, il y • ici près d'aatras eheviltea de fer.
Lo père Kervan, pour ne point se retourner, éleva saa avirons au-dessus de sa tète et les tendit en arrière & Baptiste, qui s'en empara.
Mais tout aussitôt le pêcheur poussa un cri étoull'é et roula au fond de la barque ; d'ua coup d'aviron sur le haut de la tète, Uaptiste l'avait assommé.
Alors, sans perdre de ti'mps, le laquais saisit à bras-le-corps le pôobeur évanoui, et le l«mg4 à la mer, où il disparut sous une vt^e.
— Voilà, dit-il, un gaillard qui ne livrera point mon secret, j'imagine. A nous denx, ouuiltenant, monsieur le chevalier.
Et Baptiste se pencha sur le tonneau, et piaga ses lèvres à la hauiour du trou par où le clievalier pouvait respirer.
— Mon doux seignour, lui dit-il avec un accent de féroce raillerie, vous aviez la maiu leste autrefois, et vous m'avez bétonné en mainte occurrence. Je crois tnèine rjue vous y [ireniez un certain plaisir, parce que j'avais l'insolence de vous ressembler, moi, votre l i iuais! Eii tiien, vov"/ <'e])eii laiit combien cette ressoiiiblauce sa uie .servie; Uya dix ans que vous n'avez mis les pieds en Morvan. 0003 arrivona des Indft» tous deax« nul ne voua • va
DUAGONM-: ET ^ilU^U.^^E
en France, nul ne pourra juger, à l'étranger, qnê je ne sais pas la cherauer de Laocy; comprenez-vous ?
Je vais rejoindre les émigrés... Uli! soyez tranquille, mon dons seigneur, j'ai de l'asage et une certaine bravoure, je porterai bien votre nom ; je me battrai en gentilhomme. Et lorsque la bourrasque aura passé, quand nous reviendrons en France, nous tous les fidèles du roi. votre v!eax le marquis et votre frire le comte uii' reccMont ;\ l>r;is ouverts dans leur manoir morvandiau de la Fauconuière.
Je deviendrai le héros de votce famille, monseigneur; je partagerai votre liaitie héréditaire pour les barons de Vieux-Loup, vos voisins, et pas plus que vous ne Taoriez souffert, je ne les laisserai point chasser sur mes terres.
Adieu donc, chevalier, mon doux maître, il ftnt nous qniliter. o*est indispensable, car il ne peut y avoir maintenant deux chevaliers de Lancy. Mais avouez que votre laquais Baptiste est un garçon qui ne manque nullement de procédés délicats; je vous ai réservé, à vons, enseigne de corvette, des funérailles de marin.
Un éclat de rireachevalaphra.se du scélérat, puis il laii' -i le tonneau par-dessus le bordcige, et le vraj chevalier de Luncy s'en alla sur le dos des lames nyolndr» le radavre de Kenwn le pdchear...
On était au mois de juillet 1815. C'était le matin vers neuf heures, sur le boulevaurd de Oand, an Café de Paris. Les alliés encombraient eni'orr h > rues dr la capitale, et les uniformes les plus bizarres, les plus variés, depuis le bonnet fourré des Gosaqnes jusqu'à la pelisse du hussard hongrois, le croisaient dans tons les sens.
Le Café de Paris, qui, dès cette époque, jouissait de î.i vcptie qu'il possède aujounl'hui encore, était le rendez-vous de deux camps bien opposés qui recherchaient toutes les occasions possibles da se trouver mataellement en présence.
Le premier se composait de quelques of8<âen de l'empire, mis en demi-.solde par le nouveau régime, glorieux parias qui pleuraient leur général et protestaient à coup.s d'épée, chaque matin, dans les allées du bois de Boulogne, contre l'euvahissemeut de notre territoire. Le second se recrutait de quelques majors prussiens et autrichiens et d'un petit nombre de gentilshommes récemment rentrés eu France, qui s'indignaient de l'épithite ridienle de voltigpsmn de Louis XV.
Chaque jour, d'une table h Vautre, dans un corridor, sur les marclics du jH^ run, un regard, OU défi» étaient échangés, et on allait se battre.
La police avait lini par ne plus s'en mêler, tant le fait se renouvelait fréquemment.
Or, ce jour-là, vers neuf heures, «ans le grand salon du Café de Paris, deux officiers de l'ancienne armée française fumaient en prenant du chocolat, et causaient à voix basse. Ils étaient vêtus du costume de ville, mais leur longue moustache retroussée et la façon toute militaire dont était boutoiinéo leur rediiagotene laissaient prendre le change à personne sor leur profession.
Le café était À peu près désert à cette heure matinale, et Tan des deux oflloiers disait à son camarade:
— Je vous avoue, mon cher, que, malgré mes opinions royalistes, dont je ne me suis jamais
départi, du reste, et yonr le.Nquelles Sa ^I.iji sté l'Empereur daigne faire quelque cas de moi, je ne serais nullement f&ché de rencontrer un major prussien voulût bien me permettre de l'envoyer dans l'autre monde pour me venger ainsi de nos humiliations et de nos revers.
— Et moi, répondit le second interlocuteur, je tirerais volontiers l'épée contre un émigré.
— Vous n'êtes pas gentilhomme, vons, mon ciier Roland, et cela vous estperuns. Mais moi, je suis baron, et ne puis oublier que lee émigrés sont tout simplement mes parents, mes amis, mes coreligionnaires. Ils ont suivi leur roi, je suis demeuré pour servir mon pays. C*eit la seule différence qui existe entre nous.
Au moment où le baron achevait, deux hommes portant l'uniforme de capitaine an chevau-légers entrèrent et vinrent a'assemr à une table voisine. A l'empressement que montra le garçon à leur arrivée, il était aisé de les reconnaître pour des habitués, et l'officier de l'EmpiretreisailUttontà coup lorsque le maltro de l'établissement, n'approchant ^ni-'mèine, eut dit à l'un d'eux :
— Mohsieur le chevalier de Lmey déeire-t-il
déjeuner?
Celui qu'on venait de nommer le chevalier de Lancy était un homme de quarante-cinq à
quarante-huit ans. lie haute taille, à la fii^ure basanée, aux cheveux noirs, à peineargeutés fjà et là d'un filet blanc. Il avait le geste impérieux, l'œil fier, la raine hautaine. Il entama presque aussitôt avec son ami une conversation doot les premiers mots étaient évidemment détê^ gréiihles ruix deux officiers de l'empire, cir celui qui avait tout à l'heure avoué son titre de baron se leva et vint à lui :
— Monsieur, lui dit-il poliment, deux mots, u'il vous plait.
— Je vous écoute, nu>n.>ieur.
— Vous êtes le chevalier de Lancy t
— Pour vous servir, monsieur.
■— Gentilhomme du Horvanf
— Précisément.
—Et le fflsdn marquis de Lanoy, mort il y n
trois ans?
— Vous touches juste.
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DRAGONNE HT MIGNONNB .
*— Me permettez-vous, à mon tour, de tous «Mdinormonnomf
— Jé l'attends avec impatience, monsieur.
— Bhbien, monsieur, je suis le colonel baron de Viemc-Loiip, TOtreToisin de terre.
— Ah! ah! dit le chpvalifr.
— > Vous savez, reprit le baron, que nos deux famiUea ont tooioiirs eo l'ime pour Tantre, et cela à travers Iss sièolei, une TieiUe antipathie...
— Dont la eaase première se perd dans la
nuit tpmps, ripo=;ta le chevalier.
— l^ardon, reprit le baron, je crois que vous fidtes erreur, et si vons voules bien me le permettre, tandis qu'on apprête votre dojounor, je vous ferai l'hiritorique de notre haine commune. Elle remonte au règne de Charles IX.
— En effet, je rrnis me souvenir.
— Attendez, chevalier : Enguerrand, baron de Vieux- Loup, était capitaine aux lansquenets; Gi^, marquis de Lancy, cornette aux Suisses. Dans la nuit de la Saint-Barthélémy, ils voulurent sauver la niAnie dame; la dame sauvée, ils engagèrent le fer et firent coup fottiré.
— Vons avez raison, dit li^ rhevalier.
— • Sons Louis Xill, poursuivit le baron, mon trisaTeul Gaston de Vieux-Loop serrait aux
mousquetaires; le vôtre, Hector de Lancy, était guidon aux gardes de Son Ëminence. Ils se croisant un jonr daa<i le grand escalier da château de Rueil. L'ëpée du baron s'accro'-lia dans les chausses du marquis ; ils se regardèfent, se soavinrent de la fin tragiqne de leurs aïeux et dégainèrent snr-le-cliamp.
— Mon père m'a conté cela, interrompit le cheralier.
— ■ Le marquis fut tué roide, et le cardinal, qui montait l'escalier en ce moment, le reçut tout sanglant dans ses bras. Ceci lui procura même roccasion d'un joli mot; il dit au baron : « Vous m'avez fait une mauvaise plaisanterie, mondear, et si ma robe n'était rouge, le sang de mon garde me couvrirait des pieds à la tète. >
Sous Louis XIV, poursuivît de VieuT-Loup, nos pères se firent protestants; le roi l-'ur rôtira leur droit de chasse et en investit les Lancy. P*oft il résulta que Louis de Vieux-Loup coupa le jarret au lévrier favori du marquis, son voisin, lequel lui envoya deux balles dans le bras «t le lui cassa roide.
Depuis lors îc^ T.rirn^y r'f les Vienx-Lonp évitèrent de se rencontrer ; leurs chiens ne chassèrent jamais ensemble, et quand il yavaitféte à votre manoir de la Fauconnière, on éteignait un candélabre dans le grand A$alun de notre ch&teau de la Ch/itaigneraie. Voilà, monsieur, l'histoire précise de notre aniraosité.
— Eh bien? demanda le chevalier.
— £h bien, monsieur, reprit le baron, il me parait raisonnable et bien que cette antmosité se
perpétue. Que vous en semble?
— Mais, dit le chevalier avec hauteur, je n'jr TOis aucun inconvénient, monsieur.
I — Et ti'WT, Tf-prir. !f' Ivtrnn, le hasard me parait s'en môler singulièrement à propos.
— Vous trouvez?
I — Parhiou! nous nous rencontrons ici, dans j ce café qui est presque un diamp de bataille. Vous Mes capitaine de chevau-légers. émigrd rentrant." Vous avez le verbe hardi et le geste I hautain du vainqueur; je suis, moi, coionel d'un, régiment de la garde impériale, rangé et parqué parmi les vaincus, contraint de voiries officiers russes et prussiens fouler les boulevards de Paris, et voici que nonsnons trouvons en présence, et chacun dans un camp opposé.
— C'est juste.
— L^^s Vieux-Loup et les Lancy des Ages éteints ne trouvèrent jamais une plus belle 00-
j casion de croiser le fer, n'est-ce pas? I — En eiTêt, dit le chevalier.
— Vous plairait-il me donner votre heure?
— Ce sera la vôtre.
— Quant à l'arme, inutile d'en parlor.Entrs gentilshommes, on choisit l'épée.
— Tallais vons le dire.
— Eh bien, tenez, poursuivit le baron, voici précisément un cabriolet de régie, nous avons un ami chacun, allons voiroft en sont les jeunes pdusses au bois de Boulogne.
— Monsieur, répondit le chevalier, j'ai une antre proposition à vous faire.
— Je vous écoute, monsieur.
— Le maître de rétablissement a ici une grande considération pour moi.
— Vous me paraisses la mériterde tout point,
monsieur.
— Il se fera un plaisir de nous prêter on de
de ses cabinets, le plus large.
— A quoi bon?
— Le roi n'aime pas les duels; an bols de
Boulogne, une égratignure fait scandale.
— Comme il vous plaira, monsieur.
— Me donnerez-vous le temps ie déjeuner?
— Parfaitement; je sais par expérience qu'un galant homme se bat médioerement à jeun.
Le chevalier déjeuna, le baron acheva son cigare, puis ils montèrent au premier étage avec leurs témoins, s'installi' rHnt dans un cabinet dont on avait tout exprès enlevé les meubles, et ils mirent Tépée à la main.
A la troisième pa.sse, le chevalier de Lancy reçut un coup de quarte dans la poitrine et tomba sans pousser un cri.
La mort avait été instantanée.
DBAOONNE ET MIGNONNE
LA CBASt>BRKSSB
La route de I.yon à Nevers, qal passe par VîUefrancho ot ('harolles cl longe les (lernières montagnes de la haute Auvergne, côtoie, pendant quelques lieues, la lisière da Morvan.
Lo Morvan est une province peu connue et dont le nom n'éveille de souvenirs que ch-r/. h s chasseurs; c'est un coin montagneuse, nne pot i te Ecosse, un canton sauvage et d'une ;i|»ie poésie, jeté comme par liasard entre les collines verdoyantes et les plaines fertiles dv Nitenuûs et du Bcrri. et h < coti uux chargés de viguobles de la basse Bourgogne.
Le Morvan est une contrée giboyeuse; par suite, elle est p(Mi[ili'rt de brnconiiitTs.
Se« vallons boisés, ses sites abruptes rappellent les Alpea; çà et là, sur un roc, au coin d'nn boi'^ do diàtaigniers. le voyacetir attardé par les chemins de traverse découvre une ruine féodale dont une aile est encore habitée par des gentilshommes devenus paysans ou des paysans (|ui out eu grand'peine à installer leur métairie et leurs greniers à foin dans la vieille demeure des gpntil^homnles.
Uu étrange Isen d'amitié, de parenté même, nnitencore le paysan morvandiau à son ancien seigneur, qui généralfiment est aussi pauvre que lui. L'un et l'autre sont braconniers, le premier rar .nécessité, le second par orgueil de caste. Tous deux dédaignent le permis de chasee et sont en perpétuelle contravention avec la loi. De là une étroite amitir-, un di-voucmciit réciproque que resserrent et augmentent une certaine communauté d*idée«, -une singulière uniformité de niii'ui s. Le gentiUiommo nidi vandiau ressemble fort à l'ancien seigneur breton, il est vêtu comme un paysan ; il porte souliers ferrés et guêtres de cuir; il se tient vfl'oiticr,-,
{leadaut les soirées d'hiver, sous le manteau de a cheminée des ctûsînef, et écoate gravement les légendes des pfttres et les sornettM du bouvier.
Les traditions superAtitienses d'autrefois, de
vieilles haines dont l'origine est douteuse, ont survécu, on Morvan, au passage des révolutions ; il n'est pas rare de rencontrer à une lieue l'un
de l'autre deux manoirs rrntilants, abritant deux races de Capulets et de Montaigus.
An commencement d'octobre de l'année 1847, par une soiréf pî-ivii use et tellement embrumée qu'on n'y pouvait, voir .i dix pas devant soi, uu cavalier suivait au petit pas, êtse flant entièrement à l'instinct de sa monture, un sentier étroit et rocailleux courant entre un précipice au fond
duquel foulait nn torrent et une Iwnde de
bruyci cs ^zi i-cs qui léchait les derniers eacw» penients d'une chaîne de collines.
C'était un jeune homme de vingt-cinq à vingtsix ans, d'une taille avantageuse, brun de visage et de cheveux, assez régulièrement beau, et possédant surtout cette mobilité de traits, cette jdiysiononiic infelligetite qui séduit chez l'iiomme bien mieux qu'un type de beauté accompli, trop ordinairement dépourvu d'expression.
Son co«itume d.» vo^'age, bien que des plus simplt^s, av.iit ce cachet d'élé:.'nuce qui décèle le Parisien: l'irison iiMu-o nvi" I cjucUe il voyait arriver la nuit et l)i'a\ait la pluie qui lui fouettait le visage trahissait cette bravoure singulière, celte gaieté sans nuages que l'habitant de ! la grande ville conserve dans ses plus lointaines pérégrinations. •
Il pouvait être environ sept heures; le jour baissait rapidement, et lo brouillard épaississant à mesure, en même temps que le sentier devenait plusdifflcilc et ph;-; roide. force devait être bientôt à notre voyageur de s'arrêter et de chercher nn abri pour la nuit sous l'auvent de que!(|ne rocher, s'il n'avait une eonualssance parfaite du pays.
Il n'y songeait point cependant, car il fredonnait le plus joyeusement du monde un air d'opéra, il paraissait se peu soucier de la pluie qui pénétrait son manteau et ses vêtements.
Mais tout A. coup le cheval bnmclia, puis, s'ar ratant court, refusa d'avancer. L« cavalier fut donc contraint de s'occuper un peu plus de son chemin et nn peu moins de son motif musical. Il reconnut alors que le sentier qu'il suivait aboutissait à un pont de troncs d'arbres jeté sur un ravin, et que ce pont avait éré emporté par les derniers orag-e», si bien qu'il était impossible d'aller plus loin.
• Morbleu! se dit-il, mes obéra oncles les paysans gentilshommes auraient bien dù ra'envoyer un guide à Nevers, pour me conduire sans encombre jusqu'à leur nid d'oiseuux de proie. Ces gens-la s'imaginent que j'ai le pied montai gnard comme eux, et que j'y vois la nuit, ainsi qu'un chat de gouttière. Que vais-ja donc devenir juscgu'à demain? It doit bien y avoir un autre I sentier queliine ]»art; mais il faut le trouv r. et je défierais Christophe Colomb lui-même d'en venir i bout par le bromllard qu'il fait. Brrr I cette pluie me glace les os. Cherchons en gîte;
ion dit qu'il y a une Providence pour les ivrognes, les voyagenrs et les Pharisiens; je sais me griser, j'habite Paris et je voyage : la Providence ne peut manquer de s'offrir à moi sous lu forme la plus simple, fÙt-ce celle d'une grutie ou m{>me d'un arbre assez touffu poornovs abriter mon cheval et moi. •
Le jeune homme mit aussitôt pied à terre, et, laissant le sentier, remonta à travers les bruyères jusqu'à une toufl'e d'arbres qui masquaient assez l)ien un Uoc de roche creuse, sous laquelle il se plaça avec sa monture, qu'il laissa en liberté après s'être assis iui-mème
nr Une couche de bruyère, préservée de l'humidité par ce toit nttarel.
- Fort htMifo'ts . inpitt, continua-t-il en reprenant son ii[mv'v, lorsqu'il se fut installé le plus commodément poseible, fort benrettsement j'ai déjeuné t;\rd à Nevers, et je me suis pourvu do cigares; car je crois que je ne dînerai pas ce soir, et que je serai contraint de passer la nuit ici, h mélaii','er de mon mieux la fumée de mon panatellas avec le brouillard du ciel. »
Le voyageur tira un cigare de son étui, l'alluma, puis s'étendit sur les bru.yôres et se mit à fumer avec la gravité d'un musulman.
« Il est, dit-il en lui-même lorsqu'il en fat à sa quatrième bouffée, il est de singulières phases dans l'exbtence d'un homme du monde qui a le lii ilIi'Mir il\"trft endetté. Il y a quarante-huit heures à peine, j'étais chez moi, a Paris, rue du Helder, dtnant gaiement avec Aznrine et mes bons amis Restaud et d'Epurny; nous causions des courses dernières, et je songeais à acheter SHdah, la jument arabe du petit comte Persony. \,>? champa!,'ne était bien frappé, on avait sufrisamment chauffé le bordeaux, et je me trouvais dans un tel état de béatitude que j'avais oubli'' iin's (I- Ua^ ,>t une certaine lettre de change souscrite uu bénéfice de Thomas Baptiste, mon carrossier, lequel me logera bien certainement rue de Clicby, si je n'arrani^e mes aHaires au plus vite. Arrive une lettre.. J
- P.irdieu! cette lettre est trop curii'use pour que je ue la relise point \ la lueur de mon cigare, car le jour me faitconipl :tM - ut défaut. "
Le voya;,'eur ju-it dans la poche de son gilet un (•'lifibn de papier ^n"i>iitre, plié t;rossièrenn'ut et qui avait dû i;tre c iclieté, à défaut de cire, avec de la mie de pain. Une grosse écriture et une orthographe de pure fantaisie en couvraient le recto et le Terso sur les trois premières paifcs.
Le Parisien relut à mi-voix arec une inflexion de raillerie légère -:
• Monsieur mon neveu,
« Mon frère Antoine me sert de secrétaire, car vous savez que je n'ai jamais appris à écrire, étant né pendant la révnlution; mais c'est moi, votre oncle Joseph, qui dicte la présente. Bien que nous ne vous ayons jamais va, Antoine et moi, car vous n'êtes point venu nous rendre visite en Morvan, j'ai tout lieu de croire que vous avez pour nous l'affection qu'un bon gentilhomme doit conserver aux frères de son père, et je suis persuadé que ma lettre vous fera un plaisir intiiii.
« Notre frère bien-aimé Louis, votre père, était notre atné de prte de dix ans. A«ssi avionsnous pour lui une tendresse respectueuse, et avons-nous toujours regretté vivement qu'il noua eftt quittes, en 1805, pour aller servir dans li s arnii'es de l'empereur. Il ' t \rai que ce départ fut pour lui une source de fortune,
puisqu'il épousa votre mère, qui avait cinquante mille livres de rente.
t Mais il parait qu'on d''ppnse beaucoup à Paris, lorsqu'on est jeune et bien tourné comme vous, car il nous est revenu que vous aviez mené si grand train defiuis la mort de notre frère Louis, que vous étiez aux trois quarts ruiné, ce qui nou.s a affligés plus que TOUS ne sauriez croire. Cependant, peut-être avons-nou'i trouvé un moyeu de réparer en partie vos pi i tus, et ce moyen le voici :
» Vous savez que nous avions un quatrième frère qui s'appelait Pierre, et qui est mort il y a huit ans. Il nous est resté de lui une fille qui aura seize ans vienne la Toussaint, et noua sommes qvetmmt à la Un d'octobre.
- C'est la plus jolie fille qu'on ait jamais vue de Saint-Pierre à Saiut-Landry eu passant par notre manoir de la ChÂtaigneraie et en allant jus(ju'au château de la Fauconnière, où nichent ces oiseaux de malheur qu'on appelle les Laney.
" A propos des Lanrv, jp dois vous dire que le marquis est aux trois quarts mort et qu'il ne quitte plus son fauteuil. Quant à son fils, e*est un prand benêt qui se cache sit(>t qu'il nous voit. Mais sa sœur est un vrai démon ; nous n'osons plus mettre le pied dans le paro de là Fauconnière ilopuis qu'elle nous a envoyé une charge de sel dans les jambes à mou frère Antoine etàmoi. Elle tient contre nous des propos à faire frémir, et nos laboureurs frissonnent des pieds à la tète quand ils la rencontrent.
» Je vous assure qu'elle est bien nommée, et son sobriquet de Dragonne lui va à raviré
• Mais revenons à notre ni^oe. Je vous disais donc que c'était la plus jolie fille du pays; nous l'avons fait éduouer par le curé du villt^e, et elle est tout à Tnenre plus savante que lui. Bile est si petite, si frêle, si blonde, que nous l'avons appelée Mignonne. Elle a des mains roses et menues comme vos dames de Parisi et nous en sommes amoureux , mon frère et moi . à ce point, que nous l'épouserions, l'un ou l'autre, si nous n'avions passé la soixantaine. Du reste, si cela arrivait, nous nous brouillerions trèscertninement, et c'est pour cela que nous avons songé à TOUS.
" Mii^nonne sera riche après nous. Nous avons un beau bieu, et nous l'augmentons chaque année des trois quarts do nos revenus, ne dépensant rien pour nous. Depuis dix ans nous n'avons eu, mon frère AnLuiin; et moi, qu'une seule fantaisie, et je vous assure que oe fut bien ù tort. Nous achetAmes, l'an dernier, deux fusils Lefaucheux, des armes qui so chargent par la culasse. Nous n'avons jamais pu nous en servir, et nous en sommes revenus a nos vieux fusils de braconniers.
" Il faut vous ilirc qut^ Mi;^'iionae aura bien cinq cent mille francs quand nous serons morts, et c'est tin beau denier ert tout payi. Nous avons donc p'''nsé, ruon frère Antoine'et moi, qu'il vous conviendrait de l'épouser. C'est
pourquoi j« vous écris. Si notre proposition von» convient, Tonos; linon, n^pondezndu.
« n faut TOUS dire que le l!Is Lancy ost toujours fourré dans les environs; comme je suis porsoadé que vous détestez les Lancy presque antaat que nom, yt&tùB à croira que vous ani- •verez au plus vite, ne serait-ce que pour empêcher ce drôle d'en conter à notre Mignonne. 8nr cê, non char naroa, nous voua «mlumMona do toot connr, moa frèro Antoine ot moi.
• Baron Joseph dr Vieux-Loi p, soigneur de Lh Chataiqnb&ue. •
■ P. i9. Mon frire Antoine, qni est nn
sayant, a lu dans les livres qne les mari.ages d'amour étaient les meilleurs; aussi n'avonsnous parlé de rien à Mignonne, afin qu'elle tons aime; ce qni ne peut manquer, otr on dit que vous êtes fort joli garçon.
Le jenne voyageur termina la lecture de cette lettre pnr nn nonrean aonrire, et il se dit :
• n est possible que cette petite fille qu'on appelle Mignonne, et dont mes chers oncles font un si grand éloge, soit en effet gentille ; À coup sûr, une dot de cinq cent mille franes a bien son mérite, mais ces braves messieurs de Vieax-Loup se moquent de moi, très-certainement, s'Us supposent que je vais épouser leur querelle avec leur vieux voisin le marquis de Lancy. Ce serait au moins curieux, pour ne pas dire ridirâle, qu'en l'an de grâce mil huit cent quarante-sept, moi Gaston do Vieux-Loup de la Châtaigneraie, membre du Jocliey-Ciub et d'une foule de sociétés et d'institutions remarquables au point de vue da progrès de la reproduction et de l'amélioration des races chevalines, j'allasse continuer une petite goonu de clocher remontant à Charles IX! Me voyezvous chaussant uu éperon d'acier, montant un destrier gris de fer, et, la lance au poing, m'en aller clouer avec ma dague mon gant sur la porte de mes voisins les marquis de Lancy? Le tout dans le but unique do plaire ;i mon oncle Joseph, qui ne sait pas écrire, et à mon oncle Antoine
Jtni a nn style et une orthographe de si hante antaisie ! Il est vrai, reprit Gaston de Vieux- Lonp (nous pouvons, dès à présent, lui donner ce nom), il est vrai que je débute en Morvan par le métier de chevalier errant, et que. l'éloquence de mes oncles aidant, je pourrais prendre Jusqu'à nn eertain point mon rdle an saienz.
Le voyageur fut interrompu dans ses réflexions par une voix fraîche et mâle, une voix d'adoleoeent, qui chanlmt au loin, loiia lee
bruyères, ce couplet d'une fanfare de cha«se célèbre autrefois parmi lei venenn du centre de la France :
'HolJi! tas! FMl&n«tB«ll0M,
L'*ab« Init, Bt ma bonne trompa viloaM,
Avac brait.
3» vous Mwq^, «Maballmt
DllMtl
T^Mitl BdkM 1» «rillMrt»; Ti^itl FhitCm, M |oll biUé,
TkjMt I — !• mM Mt b«i.
« Oh! oh! dit Gaston de Vieux- Loup en riant, voici le second épisode de mon voyage ; le troubadour vient au secours da chevalier errant. •
Et comme il savait parfaitement la fanfare dont lui arrivait le premier couplet, il sortit à demi de la grotte' et continua à pleine poumons :
A l'taorinm oonrt nn nuage.
An flanc noir, Mrs belles, nons aurons l'orage.
Aviint Of siiir.
Mais qu'impoTlPnt gr^le et tempêta,
Noir - 'ir.i^in, Qni de, su; ir.s r nnrhe In 1*te,
Au voti'-ur Irmir ; Au franc vcri' ur ■i-juX la fimfara
1 iVi" Ic; ''l'iiûâ 'Ici h-'lS
Et qui poursuit aans orier ; gtin!
U kMt d« «hHM an «bob t
« Parbleu! se dit Gaston, ce beau chasseur qni chante si lestement la Ân/br» de reime ne peut ignorer le troisième couplet, et s'il est vrai que tous les veneurs sont frères en saint Hubert, il me répondra et viendra à mon aide. "
Le voyageur ne se trompait pas, la voix des bruyères, qui semblait se repprocher» r^t aunitôt :
I^Wtt «qPftat I Fanfai« U VlilksIS,
Bien lancé'.
G* n'est point, morbleu, <h>iirtH tlMllilSDH
Ni daim blaaiAl Oi n'est pas on oaïf à a«a tMiattnw Sfai
Pu pla» q«'w 4faE-«on, C'«it OB aolitafaa mt nd« jil^p.
Ua viantatanl lUUil ftrfÉnt JUMil BaMflMl TMtolbtotelUil fins aiint Habok 4s job «B ftliMBn!
• Ce garçon-là, murmura Gaston, a la voix flûtée comme une jolie fille et il arrive comme marée en carême. Je meurs de faim : voyons le quatrième et dernier couplet, afin qu'il ne s'égare pas dans le brouillard. Je tiens essentiellemeut à souper et à ne point coucher ici. »
Et Gastcm chanta geillanlement :
ORAOOXNE ET MIGNONNE
M vagng* M tourisU, j« wia à r«Twtan. (Pig* 10.)
Lt Vian «da» BiAiit w toww Mint Pfam,
Et Ini dit t •'LaiHc-ntoi «oTtir un* henre eatièrai — Ah ! ▼«near mandit,
Venenr inbiuDaiii, 81 je te lâcb«i« pur le* jeaaM MBmi
G» Mrir td denuùn, DMMia li jÊWÊi; à ma part* doit,
On M la TCBatt rtrsiur. hm inin «Mt gtaa qai da taota ehaaa, pMaaaiaa tm aanât, patdant aasvanir. •
Gaston s'arrêta, bien que le quatrième couplet eût encore une stance; il voulut permettre ainsi à la voix des bmyèm dê Vachever, et il avait calculé juste, car ces quatre derniers vers retentirent à quelques pas dans le brouillard:
t ITaa-la paiat aaec oonm ont ai Hbm^
LtUf, tUÊti at daim?
Uaaa là I» tnapa at ealme u fitvrt... > iairt Hrtart imuMa» { a Caat tUbmx d*4tra «aiiit. *
Au moment où la voix s'éteignait, deux chiens de chasse de la race vendéenne sortirent d«a hncyèma et yinrent bondir auprès de Gaston, en même temps qu'un jeune homme de taille moyenne se dégageait du brouillard et apparaissait an irajagmir, un fuil de ehaaw à ]Â naîa et une eananère an doa.
I C'était an tout jewie liomme, autant qoe
l'obscurité pouvait permettre d'en juger, un joli garçon, de bonne mine et d'excellente maiaon, dont le justaucorps de chasse enfermait une taille fine et cambrée, et dont. la petite main était soigneusement gantée de peau de daim.
— Ma foi, mon Jeune chasseur, lui dit Gaston qui continuait à mmer son cigare, avant tout, laissez-moi vous complimenter sur votre talent; vooa chantez à ravir.
— Voiufttes bien bcm, monsieur, et je trouve, moi, que vous avez une voix superbe.
Lejeune homme prononça ces mots avec une tinrimté pleine de gràce.
— Pardonnez- moi , reprit Ga.ston , de vous avoir, selon toute apparence, dérangé de votre chemin, mais je me trooTe en un embarraa extrême.
— Que ie devine, monsieur, car je le vois, vous êtes éhnnger à ce pays.
— J'y viens pour la première fois.
— Et vous vous êtes égaré au milieu de uqh ravins et de nos bruyères.
— Précisément, en véritable Parisien qui ne doute de rien absolument.
— Ah ! vous êtes de Paria?
Ooi» BMNMieor.
— Et pnis-jp vons demander oft vons alleiî Gaston allait dédiiinr son nom et If^ l>ui de
son vojas^e ; une réflexion l'arrêta : Si je parle de mes oncles, se dit-Il, je n'apprendrai absoliitiiorît rif'ii sur fiix, je ne serais ceiKnidant pomt fiiché de savoir de quelle réputation ils jouissent : mon p^re m'en avait torgourt parlé coiniiio do \ ra\< srxnvairnf: ; on ontrp, jo tiendrais iurt à avoir quelques détails sur la beauté si vantée de ma coosine Mignonne. Gardons rince^'ni to.
Kt il répondit :
— Je voyage en touriste, je v^s & l'aventure. ox. je nomptaia aller ooncher ce aoir à Saint-
Landrj.
— Vons eompitiez mal, monsieur, il y a cinq bonnes lieues encore d'ici à Saint-Landr}-,
— Diable! En ce cas, vous m'indiquerez, j'imagine, un village plus rapproehét
— Pourquoi faire?
— Mais pour y souper d'abord et y couciier ensuite.
— Monsieur, répondit le jeune chasseur, j'aime beaucoup les Parisiens; j'ai passé un liiver à Paris, pt j(> m'y suis tant amusé, que je voudrais pouvoir prouver ma reconaaissaiico à tons ses habitants.
— C'est fort aiinulde à vous.
— > Anssi, je compte bien vous offrir l'itospitalité ce soir.
— En vérit«'^?
— - Et demain, si la maison de mon père vous est agréable, et tout aussi longtemps que cela
pourra vous plitirn.
— Vous êtes charmant, monsieur. Est-ce bien loin? ajouta Gaston, dont l'cstoinac jetait les liants cris, est-ce bien loin encore, la maison
de monsieur vi)(re |ièie?
— Un (]uai t de lieue. Sans ce maudit brouillard, nous la verrions d'ici. Par exemple, le cliemin est ii;anvais, etsi vous u'ôtes chasseur,. ,
— .h- lii suis.
— Alors tout est pour le mieux.
Kt le jeune chasseur prit la bride du cheval de Gaston.
— Voua n'avez qu'à me suivra, dit-il.
— "Voilà un entant charmant, murmurait Gaston, et ^ui a une voix do <lu';Ii<'s>e. A < et àige, on est caudide, je vais le faire jaser un peu sur mes ondes.
— Vous 110 C'Kinais'^ez donc personne en Morvan? demanda l'eufant.
J'y viens pour la première fols. On dit qu'il y reste encore quelques vieilles familles. ..
— Oui et non. Trois ou quatre qui sont ri4>faeB, sept ou Irait qui sont pauvres on qui vivent ainsi que des paysans.
— Ah !
— Les Vieux- Ii0U[>, par exemple.
— Qu'est-ce que cela?
— Des espèces de gentilshommes fermiers, répondit l'enfant avec dédain, doux vieux bandits qui jouaient ù mon père les plus vilains toura quand j'éUis enfant.
— En vérité?
— Mais A présiMit, reprit le jeune cbasscur avec une âère assurance, ils ne se risquent plus à la portée de mon fusil.
— Oh ! oli !
—-Ah! c'est que, voyez- vous, il y a une vieille haine entre nos deux familles, et les
deux Iiandits feront bien de toujours passer à droite quand je tiendrai la gauche du chemiu.
— Biais vons m'effrayes, sur l'honneur, mon
jeune ami.
— Ma foil dit le chasseur avec orgueil, je me nomme Lnncy, monsieur.
— non ! pensa Gaston, oîi suis-je allé me fourrer? Me voici l'hôte de mes ennemis acharnés : c'est le fils du marquis qui me sert de guide. J'ai bien fait de taire mon nom; ce char-, mant entant était capable de m'assassiner. »
Le jeune chasseur avait fait prendre à Ga." ton un chemin tortueux qui grimpait au flanc des collines et s'élevait peu à peu au-dessus de la vallée.
— Dans dix minutes, lui dit-il, nous serons hors des brouillards, et, comme il fait clair de lune, nous ajieri*evrons la Fauconniére.
— Qu'est-ce que la Fauconniére? demanda Gaston avec une naïveté parfaitement jouée.
— C'est le ■li.iteau de mon père.
• — Ah! (it Gaston.
Puis il ajouta :
Est-' e iprils n'ont pas d'enfants, ees... comment les appelez-vous?
— Les Vieux-Loup. .
SiriL'ulier nom.
Nom de baadils ! ils ne sont mariés ni l'un ni l'autre , mais ils ont une nièce.
— Jeune?
— Seize ans.
Jolie?
En adressant cette dernière question, Gaston
se disait :
— Mes ondes prétendent, dans leur b trre, que le lils du marquis fait les doux yeux à Mignonne; je vais bien voir tout de suite ce qu'il en est...
— Peuhl répondit l'enfant, jolie si l'on veut.
— Oh! oh! il ilissimule, pensa Gaston.
— Mais, après tout, c'est une petite fille sans éducation et fort mal élevée...
Gaston três^^iillit, et il lui revint en mémoire ce passage de la lettre de ses oncles ; « La fille du marquis est un vrai démon, et son nom de
Drafroniii' lui va ;\ ravir. "
— l'ardieu ! se dit-il, eu voici bien d'une autre! Le jeune chasseur & la voix sL fratehe et si
douce, c'est bien certainement mademoiselle Dragonne de Lancy ! Décidément, me voici eu , pleine aventure de roman...
En ce moment, ils atteignaient le sommet de la colline, si bien qu'ils avaient le brouillard sous inurs pieds et qu'un rayon de lune glissant
entre les nuage.* viiif échùrfi' en [dein le visage du jeune chasseur et arraciier une exclamation
LBAGOMNE Kl' MIy^()^i^E
de surprise et d'admiration k Gftston de Vieux- Loup.
Les peintres qui ont essavé de ren<ire la màle beftutë des Amaeonee de rantiquité, n'ont, à
coup sûr, rien créé de plus correct, de plus expressif que le visage charmant de mademoiselle Dragonne de Lancy.
Des rliev<Mix iruii noir do jais, «Miriv.iîés autour tle son cou en une torsade épaisse, de façon à lui permettre la casquette de chasse, ttii fV>oiit large,- blanc et vein»^ de petits rf^seaux Meus au coin des tempes, un œil bleu foncé, profond, brillant, bordé de longs cils, une bouche charinnnt^ trarnio do lôvrt's rougos et de dents cbloia^saïUciii tout cela animé ^ar la ieaoesse, la force, les pasnons nobles et gêné* reusea.
Sous ses haliitij d'Iionune, Dragonne était de taille moyenne et paraissait avoir quinxe ou
i '" ans; sous les vêtements de son sexe, cil»; devait être grande et svelto, et porter vinyttrois ans environ.
Ln surprise et l'admiration de Gaston ne lui échappèrent point, et, comme elle était femme avaiit tout, elle aeoneilUt l'une et l'antre par «n «ourire.
Gaston avait mis le chapeau à la main et paraissait, d'un geste éloquejnment muet, s'excuser de la harrli(>s^»> familière avec laquelle il 1* traitait depuis qu> Iques instants.
Dragi'iiiit' l'i'it il rii'i'.
— kemette2-vous donc, monsieur, lui ditelle, et veuilles tous couvrir.
— Madame..., lialltutia Gaston, qun la bi auti» de la jeune iilie impressionnait de plus en
plOfl. m
— Je ne suis que raadpmoisollo, répondit-elle, et, à mon tour, vou>s me voyez un pou embarrassée et presque confuse, monsieur.
— Mademoiselle...
— Mon Dieu! reprit Uragoime en rougissant, 1m habitants du pays me connaissent depuis
mon enfance, et ils sa\(Mit tous fini je suis; mais vous, monsieur, (jui êtes ëliaugcr, vuu.s aves le droit de concevoir une singulière opinion d'une jeuiit' flllo qui court les buis, un fu!>il sur l'opaule, avec une veste et un pantalon.
— Ah! mademoiselle, ce soupçon m'est cruel...
— Aussi, me voilà forcée, monsieur, pour me conserver votre estime, de vous faire des confidences, en vous narrant mon histoire.
Et Dragonne, redevenant tout à fait feinuic, et pensant que le devoir de il'homme, en toute oeenrrenee, est de servir sa compagne, ne fûtce qu'une compagnie de vo.vage, 6ta sa carnassière et la tendit à Gaston.
— Vous seriez bien aimable, loi dit-elle, si vous vouliez mn porter mou gibier. J'ai là deux lièvres et six perdreaux qui m'écrasent.
— Avec bonheur, répondit galamment Gaston.
— Ou plutôt, tenez, accrochez ma carnas*
sière à Tarçon de votre selle et donnez-moi le bras. Le sentier s'élargit et nous pouvons, 4 prosent, cheminer tous deax de front.
Dragonne s'appuya nonchalamment sur le bras de Ga.ston et reprit :
— Figurez-vous que mnji fi i >■ et moi nous sommes jumeaux, mais > i a iuiu je .suisratnée, étant veuuo au momie la première. Nous nous ressemblons trait pour trait, avec cette diiTérence qu'Albert est blond, tandis que je suis brune, ce qui lui donne l'uppai^MK^e d'une fille, tandis que j'ai l'air d'un garçon. Or, Albert et moi nous nous aimons besmconp, mais par suite ni"'me de celte afl'iv-tion nous repré.<;eritons assez bien la monde renversé. Je suis un peu plus grande, certainement je suis plus forte; il est timide, on dit que je suis U'o]! hardie; au bout d'une heure de marche U est las, je cours à la chasse des journées entières.
» Quand nous étions enfants, Albert tétait toujours malade, je n'ai jamais ressenti une seule migraine ; il était cousu sans cesse aux jupons de ma mère, je n'avais, moi, do sympathie que pour Jean, le garde-chasse du château. Lorsqu'on nous envoyait des Jouets de Par», je donnais à Albert mes poupées et je m*emparais d'un sabre, d'un fusil et d'un tambour. Si bien qu'un jour mon père dit à maman : « U faut décidément donner une calotte k ce petit diable et une jnpe à cet imbécile d'Albert. La nature avait la berlue le jour <!e leur naissance: i-'f^r, Diane qui était le gan;on, aussi je la débaptise et je rappelle désormais Dragonne. • Le nom me jdut fort, je l'ailoptai. On ne me OOnnalt que sous celui-là dans le pays.
« Un jour, nous avions dix ans, Albert et moi, nous trottions dans les allées dn parc, et j'étais déjà vêtue en homme; nous rencontr:tnnes an grand vieillard laid à faire peur, qui avait u;; fi;sil et -un chien avec lequel il cim-ait, et, ce qui ost suigultor, le chien parai.s.saii le comprendre.
— Ah ! interrompit Gaston en s ^n; i tnt,
— Or, savez-vous ce qu'il disait à .son chien?
— Non, dit Gaston.
— Il lui disait, reprit Dragonne : « l'inot, mon ami, autrefois les Lancy, que le diable emporte! nous auraient drôlement reçus si nous étions entré» dans leur parc; mais à présent, mon bel ami, c'est dilTérent, nous pouvons ne pas nous gêner» le dernier marquis a la goutte, et il est dians son faiitëuil à lire les gazettes, cor il .sait lire, paralt-il, ce beau monsieur. Donc, Finut, mon chéri, sus aux lapins do lagaronnu..* J'ai nne* envie de lapereau santé aux câpres, ai jiuird'lnu , et mon fri'u e Antoine parc; II» meut... •• Au moment oîi le vieux bandit achevait, nous nous trouvAmes fiaoe à face avec lui. .•\ll)ert avai^ ii-^nr et voulait s'enfuir; mais moi, j'allai me placer sous le menton du vieillard, et je lui dis :
« — Vous êtes un misérable lâche, monsimir de Vieux-Loup, puisque vous insultez la vieil»
lesse de mon père, et moi qui ne suis qu'une p«titemie...
— Ah 1 oui, fi(i41«n ricanant, mademoiMlle Dragotme...
« — PréeiiAiMiit, «i ja tcm ordonna da aortir da chas moi.
m — Petite, me dit-il en riant, je t*aoliAtarai une poupée à la foire de Saint* Landry» car tu es vraiment bien gentille.
• «-> Je na veux pas de votre poupée, et vous allez sortir.
■ — Oh! oh! et si je ne veux pas?
> — Ah ! Tow ne Toales pas, m'éeriai>je avec colère, attendez alors...
« Et, ramassant une pierre, je reculai d un pas et la lançai à la tftta dn Tieillard qui esquiva le coup.
• Il laissa échapper un juron et me menaça dn fovet.
« Pour toute réponse, je pris une seconde pierre, et cette fois je l'atteignis en pleine ^ure. Je crois qu'il eut peur, car il s'anfîiit, et •on chien ne se jeta point sur moi.
« Alors, ce commencement de victoire m"enbadÛasanti. je ponrsuhris monsieur de Vieux- Loup à coups de pierres, l'atteignant plusieurs fois, et je ne revins sur mes pas que lorsqu'il eut franchi la clôture du parc.
•• Je trouvai Albert. Il i»learait de frayeur ; je me moquai de lui et j'allai conter mes exploits à mon père, qui en fut tout rayonnant et m'appela monsieur le marquis le plus sérieusement dn monde.
— Ah çà, interrompit Gaston, vous avez donc one haine bien vivace pour tout ce qui porte le nom de '^^avxpIiOiipt
— Oh! lit Dragonne an» me aspreirionde colère.
~ Pourtant, nna fimme...
— C'est dans le sang, répondit-elle.
Puis elle ajouta :
— Figurez- vous que, pendant longtemps, j'avais formé un .singulier projet, un projet bien extravagant, je vous jure, et il m'a fallu tonte le raison d'une femme ponr y renoncer.
— Et... ce projet... ?
— Attendez donc. 11 faut vous dire que les deux bandits de la Châtaigneraie avaient un frère aîné qui avait servi l'Empereur. Ce frère se trouvait à Paris quand mon oncle le chevalier de Lancy revint do Paris: ils se rencontrèrent.
— Ah! fit Gaston, qui tressaillit aussitôt.
— Et, poursuivit Dragonne, ils se battirent. Mon oncle fut tué. Mon père était trop vieux pour le venger. De précoces rhumatismes le cloaaient déjà sur vne chaise longue. On miavait raconté cette sombre histoire durant mon enfonce, et voici ce que j'avais résolu. Le baron de Vieu-Lonp, celai de Paris, a laissé vn fils qui doit être de mon âge.
— Vraiment ! murmura Gaston.
— ravais songé à aller à Paris sous mes Imfbitsd'homme, à couper mes cheveux,poarqo*on ne pût soupçonner mon sexe, et...
Dragonne s'arrêta rougissante.
— Et...? fit Gaston dont l'émotion croissait.
— Et, acheva Dragonne, comme je suis trè»> forte à l'épée et au pistolet, je l'aurais provoqué et tué pour venger mon oncle.
La jeune fille disait tout cala froidement, et Gaston, qui cependant ^it très-hniTe, ne pat s'empêcher de frissonnet-.
— Quelle folie ! murmura-t-il.
— Je le sais, mais qne Tontez-Vonst je hais si profondément toute cette rarn...
— Mais, interrompit Gaston, ne pensez- vous
I pas, mademoiselle, qne tontes ces 'vieilles haines qui se perdent dans la nuit dn passé doivent finir par s'éteindre?
[ — Non, dit résdikment Dragonne.
' — Ainsi, vous haïssez ce jeone honmef
— De toute mon âme.
— Sans TaToir jamais vat
— Oui.
— Ceci est de la folie, j — Peut-être...
I — Et si !e hasard fai.sait que ce jeune homme ; vous rencontrât... qu'il vint à vous aimer?... La voix de Gaston trahi.ssait une émotion
qui eût à coup sûr étonné Dragonne, si elle
n'eût été tout entière à sa haine.
— Tant pis pour lui !
— S'il vous sauvait la vie f
— Je serais capable de me tuer ponr rendre ce sacrifice inutile. Mais tenez, fit-elle, ne parlons plus de tout cela, et arrêtons-nous un.moment ; je veux vous faire admirer, an clair -de lune , leH splendities homurs et la sanvagé beauté de mon pajrs.
Du lien oh ils se trouvaient, r«il emhrassait un panorama d'un étrange et saisis.sant aspect. Deux chaînes de collines boisées encaissaient une petite vallée que le brouillard faisait ressembler h un lac immense. Çà et là, la flèche noire d'un clocher rustique perçait la brume et indiquait vaguement un. village. A droite, et comme le point culminant de l'une des chaînes de collines, se dressait le maiioir de la Fauconnière, le berceau de Dragonne; à gauche, de l'autre eôté de la vallée, ayant un rocher pour base et adossé k un bois de châtaigniers, s'élevait le château de la Châtaigneraie, la demeure des barons de Vieux-Loup.
L'étrangeté du paysage concentra l'attention de Gaston assez pour lui faire oublier un instant la haine dont la belle amazone l'enveloppait à son propre insn.
— D;\iis un quart d'heure, reprit Dragonne, nous serons arrivés. Mais comme vous devez avoir finim et qne le dîner n*e«t pas tonjoum servi très-ponctuellement , car on attend mon retour, je crois qu'il est bon d'avertir Marianne, qui est la cnînni^... Ici, Fanfare I •
La chienne de Drairnnne accnurut et posa se:> grandes pattes marquées de feu sur les épaules de la jeune chasseresse.
Dragonne prît son monehoir et le noua deus fois.
DKAUOiNNE ET :*11( ;>U.NNE
* Figuréz-vuu<, dit-elle en le plaçant dans \ la gaenle de l'intelligent anima) , qui partit I comme un trait et atteignit le (ossô du château en quelques bonds, figurez- vous qu'il ui'arrive i trds^OTent d'amener un convive. Alors, je i ttia deux nœuds au lieu d'un.
— Il parait, observa Gaston, que je ne buis pas le premier voyageur égaré...
— PardoA, les convives que j'amène sont de iwwre'R Imeonniers que les gendarmes ont, en les poursuivant, t'ioignés outre mesure de leur domicile; or, comme eu Morvan tout le monde est braconnier, tons 1m Imteoniiiers soatfrftrw. On les héberge au château comme des altesses ou des ambassadeurs.
Gaston ne put s'empêcher de sourire; et Us ae remirent en route.
— Pardon, mademoiselle, dit le jeune homme après un moment de silence, oserais-je ifous faire une question ?
— Deux, si vous voulez.
— Vous m'aves parlé de Parts?
— Oui.
— Ët... vous l'aimez ?
Avec passion.
— Pourquoi donc ne rhnbitpz vrms pas?
— Ah ! permettez ; nou.s y avons passé l'hi- ▼or dernier» non père, maman, mot «t Albert*
— Et. . . vous y retoumores I
— Je l'espère bien.
— Vous avez bien fait de me permettre deux questions au lieu d'une, car j'en ai une seconde a TOUS adresser à présent.
— Voyons !
— Est^ que... à Paris... voasporties?... Oaston 8*arrèta assez embarrasse.
— Mes habits d'homme? Oh ! non, je vous prie de le croire ; mes goûts masculins ne vont point jusque-là. et je yous avouerai même qu'ici, lorsque je ne chasse point» je reprends parfaitement mes Jupons.
— Ah I pensa uaston qui respira à cette réponse, c'est donc vraiment une femme ?
Ils atteignaient en ce moment la porte du 'vi«nz manoir de la Faueonnière.
— Holà! Jacques! Simon! r-ria Dragonne, Tenez prendre le cheval de momsieur, condui- •es-le a l'écurie, placez'le à côté de Frisette, ma jument, bouchonnes^Io avoo soin et donnezlui à manger.
Deux valets de ferme accoururent, saluèrent gauchement Gaston et s'empressèrent d'obéir aux ordres de leur jeune maltresse, qui dit à Gaston :
— Je continue à vous montrer le chemin. Venez au salon, monsieur.
Le manoir de la Faueonnière avait son parfum très-prononcé de féodalité et de chevalerie. Il y avait des fossés à l'entour, un pontlevis, une cour d'honneur.
Gaston traversa un vestibule et de vastes salles où les écussons des Lancy étaient complaisamment répétés.
C'était iané et vieilli, par cit par là, mais on
respirait partout l'aisance, ^iinon la fortune, et Oaàon commeinca à supposer qu'il dînerait beaucoup mieux chez les ennemis de ses onoles que chez ses oncles eux-mêmes.
Dragonne le conduisit au salon de compagnie. Ta pièce où se tenait la famille durant la jour.
— Qui annoncerai<ial demanda alors un do>
mestiqne à Gaston.
Celui-ci tressaillit à cette question; mais il retrouva sa présence d'esprit asass àtsmpa pour
1 répoudre ;
I —-H. Charles de Lannay.
, Ce nom de fantaisie, qui avait comme un pacfum historique, produisit une sensation évidemment agréiMe dans le grand salon de te Faueonnière, car deux des personnage.s qui s'y trouvaient se levèrent, taudis que le troisième essayait de se lever.
Les deux premiers étaient la marquise de Lancy et son fils ;
Le troisième , le vieux marquis, dmit la goutte paralysait tous les efibrts.
— Mon père, dit Dragonne en entrant et présentant Gaston, j'ai rencontré monsieur dans les bois, il était (^garé et mourait de fiùm, je loi ai otlert l'hospitalité.
Gaston remercia en homme du monde, et ses manières courtoises lui acquirent tout d'abord la sympathie de ses nouveaux hôtes. On lui fit mille questions sur Paris ; il broda une histoire assez vraisemblable, et le marquis le trouva charmant, surtout lorsqu'il l'eut amené sur le terrain glissant de la politique et se fut apsr^ qu'ils avaient la même manière de voir.
Dragonne tétait esquivée ; elle reparut bientôt i:()mpléteraent métamorphosée. Elle avait repris ses habits de femme, et Gaston la trouva plus belle que jamais.
Une robn de chambre cerise, à moitié ouverte et serrée par une torsade, formait tout son costume; ma» elle avait dénoué ses longs eheveux qui pendaient en boucles luxuriantes sur ses épaules, et son petit pied avait quitté le rude brodequin de chasse pour une jolie mule de satila bleu clair que Cendnlloa n'aurait certainement pu cliausser.
Gaston était ébloui. Il regarda ses mains, ce signe de beauté suprême chez les femmes ; les mains de Dragonne étaientadmirables de forme, de blancheur et de petuesse.
En dépouillantsonéquipementmasciilin, Dragonne avait perdu en môme temps cette démarche délibérée, ce ton hardi qui allaient si bien à son travestissement. Elle avait le maintien réservé d'une jeune fille, elle baissait les yeux à demi, et elle éprouva comme une sorte de honte pudique de s'être montrée à Gaston SOUS des vêtements étrangers à son sexe.
Gaston regarda alors Albert de Lancy.
Albert était bien le jeune homme que sa sœur avait peint. Il était blond, délicat, d'une beauté féminine. Son œil bleu, son sourire, toLit était en lui rèvaor et triste. Avait-il conscience
DHAGONNE KT MKJNONNE
de sa faiV)l(^Hse et de sa tituiilité natureiio. on bien on chagrin secret, nue douleur mystérieuse chai prealent-ils son liront d'nne préeoce méien-
colie?...
L'un et rentre pevt>ètre.
On vint nniionrpp que le souper jetait sprvi. Deux vale-ts ^irii eiit la bergère du iiianjuis ot le tnmeportèrent dessus h la sallo à manger, tandis que Gaf^fon c^iTrait respectnensement son bras k la mère de Dragonne.
Le souper fut joyeux. Le rnarqois avait conservé, malgré ses infirmités précoces, un fonds de gaieté inépuisable, un reouell d'anecdotes sur i'Rmpiro et la Restauration ; Gaston causait avec cet. esprit léger, frondeur, un peu sc«ptiquc du véritable Parisien, le type le plus complot de l'insouciance ét'^i'itell^', lie la gaioté inaltérable du soldat qui se bat dans les rues sans interrompre son refrain et meurt en disant un
Dragonne »eule était devenue pensive tout à eoup, elle aidait sa mère nvee distraction à faire
lesnonii 'iii - rlu rpi»as, et elle écoutait avec un rèrtnr sourire les saillies de Gaston qui amu- ■aient fort le marquis.
— Mon cher hôte, dit cclui-oî au jeune homme lorsqu'on se leva de table, vous avex fait une longue route, il tous est permi.<; de gagner Tappavt»Miu'nt qu'on vous a pn'paré au cliàtoau, et je vous conseille de dormir la grasse matinée. 'Vous nous appartenez pour demain tout entier. Puisque vnus ncfomplisseK un voyage de touriste dans nos montagnes, rien ne vous presse, et si TOtts ètea qvelqiu! peu chanseur, vous rendrez à Dragonne nn véritable service en l'accompagnant à la chasse, car elle est réduite à errer seule par lue boto. Mattpe Albert est une jolie fille qui ne comprend point les nobles enivrements de la vénerie.
Gaston x'inoUna «B signe d*aoqnieeeeni«nt et de gratitude.
Ce fat Draine qui le conduisit au logis qui lui était préparé.
Dragonne était toujours rêveuse; Gaston Tadmirait à la dérobée, et les deux jeunes genu étaient l'on et Pantro préoccupés à ce point qu'ils échangèrent à peine quelques mots insignifiants.
.\[in''.s qu(ti, la jeune fille alluma l^s rlonx ilauibeaux placé» sur la cheminée, souhaita le bonsoir h son hOte et se retira.
r)< nif^nré soul, GaatOD M dit avec «ne rêverie croissante : ■
— Ce serait an moine biiarre que, venant en Morvan pour épouser ma cousine Mignonne, je devinsse amoureux de mademoiselle de Lancy, la fille des ennemis de ma ra4^e. L'histoire de Juliette et Roméo n'est donc point «ne plaiianterie?
UI
Gaston s éveilla tard; disons-le tout de euita, à la honte des amoureux, il avait parfoitement
(lorini. .\ vingt-cinq ans, la passion la plus en» raciuée ue tient jamais contre le sommeil. Gaston s'était mis au Ut en se disant q«0
Dragoiiiift r iait la plus jolie, la plus séduisante créature qu'il eût vue jamais; il s'éveilUt en se répétant abeolumeut la mène ohoee; mais U
dormit parfaitement dans l'intervalle, et, chose I triste à dire, il ne fut nullement question de I mademoiselle de Lancy dans ses rêves, j II sauta hors du lit, sn vêtit à la hâte et ou- 1 vrit sa feiiètre, qui dunnail sur la vallée. Le I brouillard de la veille avait disparu ; les collines 11' ;illiiii jusqu'à ce torrent ini]'iH'iiMix qui giomiail la nuit précédento reprenuinal, sous les rayons du soleil, un aspect calme et cbarmant qui impressionna vivement le jeune I homme.
Devant lui, à une lieue, se dressaient les tours grises de la Châtaigneraie, cette demeure délabrée de safaraitle; la vue de cette masure, encore décoi oe du nom pcuupeux de château» éveilla chez Gaston un nkonde entier de souvenirs.
L'auimo.sité qui existait entra les deux races des Laucy et des Vieux-Loup, cette oxnltatioa haineuse qui dominait Dragonne, et qui était clic/ clin i(> fruit de l'éducation de famille, lui revenaient eu mémoire.
Il avait va le marquis, sa femme et son fils ; c'étiiieiit des gens de brnino compai^iiie, fi^rt doux, hospitaliers, bou.s ù l'excès, à m juger au moins par les apparences. Dragonne ellemême était une charmante onfant dont la pétulance se trouvait tempérée par un exceileut coaur, et surtout une naïveté, une candeur qui lui faisaient panbiiiner ces goûts masculins et cette hardiesse d allures qu'elle seud)lait revêtir avec les habits d'homme et qui disparaissaient aussitôt qu'elle redevenait mademoiselle de Lancy.
Kn réfléchissant à tout cela, Gaston fut contraint de se dire que ses ondes, selon toute ap- ])arence, valaient beaucoup moins que cette i'aniille au milieu de laquelle le hasard venait de le conduire, et il se laissa môme aller a supposer que les torts de sa race remontaient beaucoup plus loin dans lepjissé des générations acluelle.s, ce qui n'empèobait pas les deuxcbAtelaias de la Châtaigneraie d'abnser de la verdeur de lair voillesse pour molcstap lih visiUme infirme de leurs voisins.
n alla plus loin encore, et scngeant à la timidité, à la faiblesse d'Albert de Lancy, le seul bomnie jeune de la Fauconnière, il s'avoua que Dragonne s'élevait à la hauteur du rôle d'héroïne (^n s'i^inriaran' tic l'é; ée quelftfirèlo main da sou Irere iaiii;><ùt échapper.