‹ Dragonne et MignonneChapitre 2 sur 6 · HA<.(»\M · texte numérisé non relu

HA<.(»\M

Ceci »*tait, ;i coup sur, (le rexagératirui; niai.s Gaston Y(n'ait lotit cela à travers la beauté de la jeune lille, ot il avait vinq-cinti an»!

Notre héros n'éUiit point ce|ieiidaiit un de de ces étourdis vulgaires qui s'éprennent 1nstantancmont et courent en aveu^'les vers un but qu'ils n'atteindront pas. Gaston était Parisien ; il a\ait vécu, nnon nous passe le mot; il était doué de la faculté précieuse de lire assas bien en Itti-inèmo, et il réfléchissait trèi^lroîdement au seuil d'une passion.

Si bien qu'en terminant sa toilette avec une sage lenteor, il srdit :

— Mad.'iiii i l'Ile de Lancy e«t bien certainement la fenitiie ijui m'a le plus viveuient impressionné; je dis plu», je crois fermement que si je passais huit jours ici, j'en ilevipiulrais éjterdùincnt aniuureax. Or, si cela arrivait,. qu'adviendrait-il? J'ai encore quelques débris d'une f( r iiiip pré-entaVde, un vieux iiom, une certaine réputation d'élé:^ance cpii séduit généralement l^s feunues, et le tout réuni m'assurerait ]ir(ibablonient la uiain de Dras:nnne, si je ne nriiji]H laiît Ciaston de Vieux-Loup. Mai», comme j'ai le malheur de ])orter ce norn , eussé-je la beauté de l'Antinoiis antitiue et les trésors d'Ali-liaba, Dragonne ne m'aimerait point; bien pins, elle me Iiiiïraii, e'est4-dire qu'elle me huit déjîi sans me connaître. Par conséquent, il est raisonnable î\ moi de détaler au plus vite et île me servir liu peu de bon sens qui me reste encore pour ne point devenir complètement fou. Je fend bien d'aller prendre congé de mes hâtes et de galoper jusqu'à la Cliàtaignenue.

Cette belle résolution prise, Gaston siffla une ariette et ohereha h se donner un oouiatif qu'il n'avait pas, courage qui lui fit complètement défaut lorsqu'il vint & songer qa*on saurait lné> vit.alilcnient à la Fauconnièi'.', er lès le lendemain de son départ, qui il était. Gaston crut voir alors l'indignation de Dragonne, se désolant fie n'avoir pnin* ili>viné en lui l'objet de sa haiiic et de ne lui avoir pas proposé, dans les bois, ce duel qu'elle avait projeté si longtemps.

— Ces braves ^'ens, se dit encore Gaston, qni ne savent pas combien p*>uj'ai hérité des préjugés et des rancunes de nia famille, sont capabics de croire que je me suis introduit chez eux dans un liiit quelque peu machiavélique, et alors, à la haine que me porte déjà Dragonne, elle joindra le mépris. C'est fort dur, soupira Gaston, d'être méprisé et haï par nne jolie flUe qu'on est tout près d'aimer, si on ne l'aime déjà.

Eu prononçant ces mots, notre héros cessa de demander conseil à sa raison ^our consulter un peu son cœur, et son cœur hii répondit par des pulsations précipitée».

— Mon Dieu! se dit-il, mon mal est plus avancé que )• ne le croyais d'abord, et j'aime bien n oll( mont Dragonne. Que faire? Le plus taf^e lierait de partir, de retourner à Paris et de

ET MiG.Mi.N.NK • 15

l'oublier; mais le puis-je? lit d'ailleurs, retourner à Paris, c'est me jeter dans le guêpier d'ob j*ai cru, un moment, pouvoir me retirer en épousant ma cousine, chose impossible, à présent, car j'aime Dragonne.

Gaston se prit ù rêver de plus belle.

— Corblcu! murmura-t-il enfin, ces vieilles haines de famille, témoin Roméo et Juliette, n( résistent jamais à un peu d'amour. Si Dragonut m'aimait... Et, ajouta-t-il avec queb^ue assurauci-, lie sais pas jusqu'à quel point il m'est interdit d'être aimé... Si je passais quinze jours ici sans qu'elle sftt mon vrai nom... Autre chose impossible! autre absurdité!

£t Gascon jeta son cigare avec colère et continua ainsi son monologue :

— Le marquis et sa famille sont de» gens charmants; ils se feront un plaisir lie me garder troisjoars, huit peut-être; mais après? — Après, il faudra )m i ;iie je m'expiique, que je décline mes prétentions...

(taston s'arrêta soudain ; une de ces pensées Itin.iueu'ies qui viennent souvent aux l'cns h bout d'expédients éclaira tout à coup son cerveau.

— Je vais, se dit-il, me loger dans le village le plus voisin; sous prétexte de chasser, j'accompagnerai Dragonne quelquefois; j'aurai le droit, ainsi, de revenir à la Fauconnière de temps en temps, et, le hasard aidant, nous verrons.

Ce parti adopté in exf remis était évidemment le plus sage; cependant il péchait encore par un côté essentiel ; Gaston oubliait complètement ses oncles, qu'il rencontrerait un jour ou l'autre an coin d'un bois, et qui le reconnaîtraient :\ sa r("->iMnblancc frappante avec son père, qui avait quitté le pays à peu près à l'âge où il éuût luiomèae, et qu'il n'avait jamais revu depuis.

Le défaut de la cuirasse trouvé, il fallut réfléchir encore; puis la réiexlon amen» un résultat, nnuvfau, et, Gaston ralluma son citjare avec calme et lenteur, ce qui était un signe évi lient de satisfaction et de oouflanee enkiméme.

L'exiu dient était trouvé.

En ce moment-l.à, on frappft disoritemeiit à sa porte; il ouvrit et se trouva «n préesBoe de Dragonne.

La jeune fille avait repris son costume mascolin : elle avait souliers ferrés et guèirse de

cuir.

Gaston se troubla à sa yw ; ellMllème rmgit

légèrement. Était-ce cher- elle vague pressenti» ment ou simplement le résultat de l'embarras inexplicable qui s'empare souvent des femmes qui se placent hors de leur cercle ordinaire? Toujours est-il que Dragonne perdit beaucoup de celte assurance qu'elle retrouvait toujours avec ses habits d'homme, et «qu'elle demanda à Gaston s'il avait bien domn d'une voix qui tremblait fort.

— Parfiaitement, répondit-il , et me voici

UHAliUNNE ET MIO^'ONNB

Le manoir d« I* Faocoaiuira

prit à «ontiiiver mon voyage le plus lattoiMiit

possible.

— Pas aujourd'hai, je suppose.

— Pourquoi pas, mMemoÎMllttt

— Mais, monsieur, parce qieTOos nous avis

promis trois jours.

— Vous croyezf

— J'en suis certaine.

— - Mais ce serait abuser étrangemeot...

— Vous n'alMiseref de rien.

— Oubliez-vous le lieu de notre rencontre?

— Non. Les connaissances faites à l'improipifte eant les meilleures.

— Je suis de votre avis, mais cependant...

— Monsieur, dit résolùment Dragonne , je vous ai rendu un vrai service hier, avouez-le...

— Je TOUS eu serai reconoaissant toute ma vie.

— En ce cas, prouvez- moi 8ur-le<3iainp cette reconoaissauce dont vous parlez.

— Que fottt-il fairet

— Vous ète9eluusae«r,ii*eat-06paBt

— Un peu.

— Bt vous deTes certainement Atra brave ; je l§ lis dans vos yeux.

— Vous êtes trop bonne, mademoiselle.

— Or, j'ai besoin, an moina aujourd'hui, de voirtaoiance da ahaiaeiir at da votre bravoure.

Vooa partirez d e n i ai n si boD voua aamble.

— Quelle Kst iliMic raventurenaa axpéditioD que nous devons tenter.

— Une chasae an aang^.

— Très-bien.

— Sans chiens courants, avec un seul limier. Figurez-vous que je suis lasse de cette chasse à courre, où une malheureuse bète, harcelée par les chiens, vient passer à portée de la balle et se fait tuer sans péril pour le chasseur. Il y a longtemps que je médite une chasse périlleuse, une attaque au sanglier dans son fort, à deux, afin d'avoir toutes le.s émotions, de ooorir'tooa lea daogara d'une véritable guerre.

— Voici un projet bionehevalereaqnel

— Je le sais et suis persuadée que pas un braconnier du pa^ ne voudrait en essayer en ma compagnie; if craindrait de m'exposer. Maia vous, monsieur, qui êtes mon obligé et me devez une reconnaissance éternelle, et Dragonne appuya snr ces mots avec une inflexion raiUMiaa, vous ne pouvez refuser de m'accompagner...

— Mais, mademoiselle, y songez-vous?

— Ou je cnrirai que cette belle reconnaissance dont vous parlai axiite dana da bien min» ces proportions.

Gaston, tandta que Dragonna pariait» HiU*

t«l» — lv|> luttai., -.tl' il l t> ■>

La Ch&Uign«r«i«.

— Une attaque au sanglier dans son fort est chose périlleuse, mais romanesque, et ce serait une bien belle occasion de me grandir singulièrement à ses yeux, si je la sauvais d'un danger quelconque; et, morbleu! je la sauverai, si danger il y a, car je l'aime.

Puis il répondit :

— J'accepte, n)ais pas pour aujourd'hui.

— Ah! fit mademoiselle de Lancy, pourquoi ce délai?

— Parce que j'attends de Nevcrs mes fusils et mon couteau de chasse. J'avais songé à m'ctablir pour quelques jours en Morvan et j'y songe plus que jamais... Quel est ce village, là-bas, au pied de la montagne?

— C'est la Châtaigneraie.

— Croyez-vous que je trouverai à y louer une maisonnette?

— Dans le village, non; mais au pied de ce coteau, précisément sur le chemin du manoir (les Vieux-Loup. Il y a là un petit pavillon que nous vous meublerons de notre mieux.

— Alors ceci est à merveille, je m'y installe aujourd'hui môme, et demain je suis à votre disposition.

La résolution que venait do prendre Gaston causait à Dragonne une joie secrète qu'elle ne s'expliquait encore que par le désir qu'elle

éprouvait d'avoir un compagnon de chasse, car son frère Albert était un pauvre veneur, il tirait fort mal un coup de fusil. Aussi ne trouva-t-elle aucune objection raisonnable à opposer à la décision du jeune homme.

— Venez déjeuner, lui dit-elle, on nous attend à la salle à manger. Je vais faire part à mon père de votre désir ; nous vous ferons transporter des meubles au pavillon, qui appartient à Jean, notre garde-chasse, et je vous accompagnerai après déjeuner. II vous sera facultatif de vous y installer aujourd'hui même.

Le vieux marquis de Lancy avait pris on goût extrême aux aperçus politiques de Gaston; lorsque Dragonne lui déroula son petit programme, il en fut enchanté et fit promettre à son hOte de venir partager le dtner de la Fauconnière le plus souvent possible.

Gaston et Dragonne partirent à midi pour le pavillon. En route, ils causèrent de Paris, des derniers bals de l'hiver précédent, des spectacles, des concerts, des nouveautés littéraires et artistiques. Dragonne, malgré son éducation campagnarde, parlait de tout cela en femme du monde; elle n'était étrangère à rien, empruntée sur aucun thème. Gaston l'écoutait avec un muet recueillement ; il n'avait jamais éprouvé les mysLérieasos attractions qui semblaient le

DEACSOMNK ET MIQNONHB

guider vers cette enfant qui réanÎMâit «i bien aux qualités viriles les adorables nuances, les coquetteries naïvement ratlini'es de la femme élégante. Ils s'en allèrent ù travers champs, au bras l'un de l'autre. Dragonne, renonçant à chasser ce jour-là, avait repris sa robe, une ombrelle à la main, coquftttMiient appuyée sur Gaston, et elle babillait avec on esprit IHYole et mutin qui épanôQfssait à ohaqoe instant un frais éelAtde rire sur ses lèvres rnupes.

— Savez-vous, loi dit Gaston tout à coup et comme ils approchaient da pftvilkm» anwwu que j'ai 111!^ singulière fanttÎMef

— Quelle est-elle}

— Je Toudnls faire» itn de oaa jours, une visite h ces mMûeun de ViMX-Loiip qui Mmt vos ennemis*

~ 0ht la Tilaina fentaiaiel dit Dragonne.

— Je serait «urieox da voir de près leur existence.

— Elle est asses reponnante, Je tous jure.

— En vérité!

— Ils vivent comme des uaysans, et leur avarice est telle, qu'ils congédient chaque soir leurs Tskta de ferme, tant ils ont peur d'être |

Tolés. j

— En sui te que, demanda Gaston, ils damail^ rant seuls, la nuit, à la Chàtaigneraiet

— Complètement seuls.

— S'environnent- ils de moyens de difenief

— Ils Terroailleut toutes les portât et ohar^ gent tons leurs fusils.

— Ah ! dit insouciaosement Gaston. Ri il parla d'autre chose.

Ils «rrivftrent à la porte du pavillon, où le jardinier do la Fauconnièrc Ifs avait précédés.

Ce pavillon, d'une exiguïté remarquable, formrit un assez joli logis de garçon, et sa position isolée, au bord d'un torrent, h la lisière d'un bois, en faisait une retraite charmante pour un chasseur, un rêveur ou un poète.

Dragonne niila le jardinier à le décorer et à le meubler; elle y mit un soin minutieux qui Gharma Gaston, «t en moins d*one heure le pavillon fut liiibitable.

— Voilà votre logis, lui dit-elle; comme vous ^ n'y viendrez que pour vous coucher, vous vous | apercevrez moins de sa nudité. Maintenant, retournons à la Faucomiière, où vous passerez la journée ; demain nous attaquerooa lesaoglier. A pro|»ns, ce sanglier que j'ai en VM est une 1 laie ornée de marcasiins.

— l:ra\oI répondit Gastuu, qui arrêtait tout un plan de conduite pour le lendemain et les jours suivants.

A neuf heures du soir, Gaston quitta la Fanconnière et descendit au pavillon. Il faisait un clair de lune magnifique, et il avait refusé qu'on l'accompagnât. 'Je pavillon avait deux portes : l'une au nord, qui donnait sur la forêt de châ- : taigniers et au seuil de laquelle passait le che- ' min qui conduisait au manoir des Vieux-Loups; l'autre an sud, et qu'on pouvait apercevoir des I faaètraade laFauconoière. Gaston pénétra par

celle-ci dans sa nouvelle demeure, alluma une latnpe qu'il approcha de la croisée de sa chambre, croisée exposée au sud, afin que sa clarté donnât ;i penser aux hôtes de la Fauconnière qu'il allait se mettre au lit; puis il mit dans sa poche ses pistolets et un poignard italien, et sortant du pavillon par la porte du nord, il prit le chemin de la Châtaigneraie, se disant :

— Allons voir naes onoles, il Cuit que je les fasse, àlavr idw, lascomplicei de mon amour...

Le sentier qui conduisait du pavillon A la Châtaigneraie était assez tortueux ot pénible pour que Gaston eût besoin de toute son attention, et surtout de ses jambes de vingt-cinil ans, afin de le gravir sans encombre.

Le clair de lune, du reste, lui était d'un grand secours, si l'on songe qu'il allait pour la première fois à la Châtaigneraie, que nul ne lui avait indiqué sa route, et qu'il marchait un peu h l'aventure, ne sachant par où il pénétrerait dans le manoir dont, prétendait Dragonne, l'humeur inquiète et soupçottliansada sas onolas avait fait une forteresse.

Tantôt s'enfonçant sous la futaie, longeant la lisière du bois, le chemin de la Thataigneraie se déroulait presque toujours en un sillon blanchâtre qu'on apercevait parfhitement des croisées de la Fauconnière, et la précaution qu'avait, prise Gaston de laisser chez lai une lumière qui pût faire eroire à sa présence dans le pavillon n'était nullement iiiut:lt'. r ir il étiit impossible qu'on ne vit point, gràco au clair de lune, un nomme monter chez les Vieux-Loup.

Du pavillon à la f 'h itaiLnieraie il y avait un quart d'heure de marche environ. Gaston cheminait lestement : m dépit da son ignorance des lieux, il se trouva en dix minutes au pied du manoir.

La Châtaigneraie, malgré son nom inofiensif,

offrait le type le phn complet de ces manoirs du moyeu âge construits comme des nids d'oiseaux de proie.

Assis sur une étroite plate-forme do rochers, environné do bois, ceint au nord d'un fossé, défendu au midi par un précipice, le vieux castel dressait ses tours crises sur le bleu foncé du ciel avec des façons dominatrices ot conquérantes qui eussent séduit un poète. Les murs tombaient en ruine et là, les tourelles étaient crevas.sées en mille endroits, les vitraux des croisées brisés en leurs ogives de fer ; l'antique pont-levis avait fait place à un tronc de sapin scié en deux dans su longueur et grossièrement rajusté; et cependant tout cela conservait une fière mine à l'extérieur, et, au clair de lune, la manoir des barons de Vieux- Lioup, perché suraon

DBAOOKNK UT MlONONKlS

roc et dominant la vallée, rappelait dans toate leorsombre splendeur les âges héroïques des chevaliers bardés de fer, des châtelaines vêtues de soie et des trouvères au pourpoint de velours et à la harpe en sautoir. On eut nème dit, placé qu'il était eu fane dv la Faiicoiinière qui couronnait la chuiue des collines opposées, on eût dit que le castel de la Châtaigneraie regardait de travers et a\ec oo!* ro la demeure des ennemis de ses maîtres, et qu'il se promettait de rester debout le plus longtemps possible, afin de perpétuer la vieille liaine des deux races h travers les âges, alors môme que les deux races auraient fini d'exister.

Gaston s'arrûta à l'entrée de la cour; il avait besoin de se consulter d'altord sur le langage qu'il tiendrait à ses oncles, et de chercher ensuite par quelle porte il s'introduirait, car il en existait plusieurs au milieu de ces ruines; et dans le manoir, dont les dans tiers avaient été successivement convertis en greniers à foin, hangars, écuries et biUiments de labour, il était difficile de deviner quel corps de logis les deux frères avaient choisi pour leur retraite noo tume.

— Mon expédition, pensa le jeune homme, ne manque ni d'audace ni d'inyrôvn, je dirai même de péril. Mes ohers ondes sont capables

de me prendre jiour un vidi'ur et de ureiuover une balle sans autre explication préalable. En second lieu, je n'ai point réfléchi, depuis que j'aime madcnniivelle de Lancy, que je sui- m mi en Morvan pour épouser Mignonne. Or, si j 'allais lui plaire. . . et que. . . elle m'aimât f

Cotte ri'flnxi'Ki. oh [UTeait quelque peu de fatuité, était de nature à faire hésiter Gaston ; inais Gaston était vn de «es bommas qui ont dans le liasar l u:ic conflaaoa illimitée et qui vont toujours eu avant.

^ Ma foi, se dit-il, arrive que pourra! je ne puis me dispenser de faire une visite à mes oncles. Cherchons où ils peuvent être.

Bien qu'il fût dix heures à peine, toutes les lumières étaient éteintes au manoir, et le plus profond Silence régnait à travers les ruines. Cependant, Gaston aperçut un filet de fumée s'élevant en spirale au-dessus du toit d'une grosse tour carrée qui bornait l'édifice au nord ; pois an examinant la tour avec attention, il remarqua qu'elle était dècouronnée de ses créneaux et terminée par un colombier.

Gaston n'avait jamais vu la province, mais il savait cependant que l'une des propriétés les plus chères aux gentilshommes campagnards et qui leur rappellent le mieux leurs anciens (iroits féodaux, est ce colombier dont les hôtes se répandent chaque jour dans la plaine et qui vont butiner chez le [.nvvau le blé des semailles et l'épi échappé à l'attention du glaneur.

Le pigeon, malgré la douceur de ses mcQurs, est le dernier brigand hlasonné dont la truflitiou ait survécu. Posséder un colombier est, en provfaice, un aveu indirect d.'UtflneiiM et d'autorité, et le propriétaire de oss graoieoK toU-

tiles qui représentent si bien le pillage organisé a su faire des lois sévères contre quiconque essayerait de les détruire; il veille sur leur conservation avec une sollicitude toute particulière, et il a toujours l'onl et Toreille an guet le jour et la mut pooT los préserver de toat danger.

I Notre héros, qui avait fiiit en quelques secondes toute? ces réflexions, conclut lîc ces divers indices, du filet de fumée et du colombier, que les Vieux-Loup habitaient la grosse tour, et il frappa rêsolnunMit ;\ la ymrte. Tout aussitôt les hurlements de deux chiens de garde s'élevèrent dans les profondeurs de l'édifice, et

; aux hurlements des chiens 80 m61ifar<mt pea après d'énergiques jurons.

— Diable! pensa Gaston, vais-je dono fUre un siège?

Et il renouvela les trois coaaa qu'il avait frappés.

La voix des chiens s'apaisa bientôt, dominée par un accent impérieux; puis Gaston entendit dans le corridor un pas pesant, et à oe iMdt s'en jni /nit un autre dont la signifloattOD devait être claire pour un chasseur. .

C'était un bruit seo, méteUiqne, eanant, celui des batteries d'un fusil dont les deux chiens tournaient sur leur noix avec une préoision méthodique et en marquant avec tine sage lenteur les demc tempe d'UTèt dn repos et de l'armement.

Oh 1 oh ! se dit le jeune homme, eed ne peut demeurer sans écho, ce serait dommage...

Ët il arma ses deux pistolets avec le même [ calme et la même préolsion, nrannwant aveo un sourire :

— Mes futurs épanchements de famille me paraissent préoédéa de préparatifs assez belliqueux... mes oncles sont gens de précaution, et si les trésors qu'ils défendent sont dans les mêmes proportions que lenr pmdence, je ferai peut-être bien d'épouser ma cousine Mignonne.

— Qui est là? demanda & l'intérieur une voix dure et pleine de menaces.

— C'est bien ici la Chàtaigneraiet répondit Gaston.

— Oui.

— Le château de MM. de Vieux-Loup?

— Sans doute. Que lenr vonles-vousf

— Je suis un voyageur attardé...

— Âh 1 fit-on à l'intérieur avec humeur.

— Et je désirerais fort trouver un gtte pour la nuit et un souper par-dessus le marché.

— Prenez le premier chemin à gauche, en bas des rochers, et sidvez-le, il vous omidnim an viilsge. Vous firapperet à la pwte d\ine

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DRAGONî<E ET MIGNONNE

grande maison jamia qui «et anr la droite, e*eet

l'auberge... Vous direi à Jean-Pierre qui est .rhdtelier, que -vous venez de mapart; il vous recevra bien et ne vous étrillera pas trop, répondit celui des chùtelains de latoarqvi avait prudemment armé son fusil.

— Quel oncle charmant I murmnra Gaston. Puis il reprit tout haut :

— On m'avait dit que les barons de Vieux- Lonp se disaient on plaisir. ..

— • On vous a trompé, répondit sèchement la voix, nous ne logeons pas les vagabuud».

— Hème lorsqu'ils sont de votre Csmille ! continua Gaston avec un flegme railleur.

— Oh ! oh ! fit la voix se radoucissant un peu, qoi donc êtes-vous?

Un parent de Vos Seigneuries.

-~ Nons n*avons pas de parent en Morvan.

— Aussi viens-jo de plus loin.

— Corbleu 1 s'écria ia voix, ce serait plaisant., si c'était...

— Ah çà, mon cher oncle, répondit Gaston, mis en belle liumeur par la cauteleuse défiance du vieUlard, est-ce pour me fure la mesquine plaisanterie de me laisser grelotter à votre porte que vous m'avez fait venir de. Paris! .

— lion neveu 1 e](plamaF*t-ont mon neveu Gaston ?

—«Lui-même.

— C'est bien vous,, n'esta pas?

— Mais sans doute.

— C'est que, acheva le vieux châtelain avec un reste de défiance, par le temps de révolution qui rourt, il y a tant de mauvais snicts qui ne demanderaient pas mieux que de tourmenter de pauvres vieillards...

— " Mon frère Ar.toii;c, qui o^t un savant, a lu dans les livres que les man.iges d auiour.,. " omnmença Gaston, citant textuellement le

Eost-scriptum de la lettre des viens gentilsommes.

Un cri de joie l'interrompit.

— Assez, dit-on, assez, monsieur mon ne> veu ! Attendez, je vous ouvre, et si vous n'avez pas soupé, niorbleu ! nous mettrons bien la basse-cour à réquisition de façon à vous contenter.

Gaston fntetuiit son oncle désarmer son fusil, le poser à terre, puis venir à la porte et mettre ui nudn sur les verrons.

Il en tira un, puis deux, puis trois.

Jamais porte de prison ne fut aussi solidement ferrée.

Et enfin il fit jouer les deux tours d'une serrure qui grinça lugubrement, et la porte s'ouvrit.

Gaston vit alors un corridor noir oi profond,

S|ui ressemblait à une bouche de l'eufer ; puis il îit subitement étreint par les bras robustes d'une sorte de géant orné d'une barbe blanche, et dont l'accoutrement bizarre avait, au clair de lune, les formes et les reflets les plus £uitastiques.

L'oncle Joseph, car c'était loi, était couvert

I d'une culotte courte ebanssée à la hftte et qui

laissait sa jambe nue (il n'avait pas eu le temps I de passer ses bas) ; d'une houppelande grise qui I n*était ni un habit; ni une robe de chambre, ni une veste, mais quelque chose qui tenait de tout cela. Un bonnet de coton pointu, un de I ces biinnet> immortalisés par Arnal, coonmnait le chef du digne gentilhomme et parachevait son étrange toilette.

— Comment, vous voilà ! s'écriait-il avec une ; émotion qui attestait que s'il avait le cœur fort

dnr à l'endroit des vagabonds, il possédait à un haut degré les vertus de famille ; vous voilà, mon cher neveu, le fils de notre frère bienaimé!... Ëh ! mon Dieu I comment donc arrivez-vous à cette heure indue, à pied, par nos mauvais chemins? A bas, Jupiter I Âllec coucher, Minerve ?

Ces deux dernières exclamations, à l'adresse des chiens qui recommençaient à hurler, furent suivies d'un vigoureux coup de pied et coopèrent court à un épanchement do l'oncle Joseph, qui finit nar songer qu'il pourrait bieu s'enrhumer an clair de Tune, et qu'il étaSi eonvenable d'introduire son neveu en lieu plus hospitalier que la cour d'honneur convertie en basse-cour.

— Venez, lui dit-il, allons rallumer le feu, éveiller Mignonne et mou frère Antoine, et je souperai um seconde fois pour vous tenir compagnie, tant je suis joyeux de vous voir.

— Je vous suis, dit Gaston, mais n'éveillez personne.

— Pourquoi?

— Parce que j"ai soupé.

— Et où cela, bon Dieu ?

— Je vous le dirai tout à l'heure. Mais oi fuut-ii passer? Il fait noir dans ce corridor...

— Prenez ma main et ne craignez rien. Ton- ' jours devant vous .. prenez garde à ce pas...

très-bien !... nous y sommes...

Gaston, malgré l'obscurité, reconnut qnHl se I trouvait dans une pièce assez vaste, au fond de laquelle ou apercevait une lueur rougeàtre et voilée, celle dtt foyer dont on avait converties Usons.

— Attendez, reprit Tonde Joseph ; avant

tout il faut y voir.

Et il s'approcha de l'àtre, y ^rit une bûche et souffla dessus. La bftcbe pétilla soudain, et

à la viigue clarté des étincelles qui s'en ëchap-

itèrent, il put mettre la main sur une de ces ampes de campagne qui ont la forme d'un tticorne, que les jinvsans appellent /iûlrn et qu'Ott suspend habituellement sous le manteau de la cheminée.

Le kalon allumé , Gaston examina son oncle. A part son bizarre costume, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Chàtaî-' gneraie, était un beau vieillard dont l'éneri^ique visage avait un cachet de sondire dignité et respirait un nitdauge bizarre de dureté et de bonhomie. Ldncie Joseph résumait assez bien ce type étrange, et presque eifacé ai\)ourd'liui, du

DBAOOMm BT HIGNONNB

paysan pentilhomme, personnage moitié laboureur, moitié guerrier, qui tenait alternativement le sor de charroe dn laboaiwur, le cou- 1 teau de chasse du veneur, et se rendait aux foires des environs, les fontes de sa selle gar- , tiies de pistolets et un fusil à doable conp fixé à l'arçon par un talon de cuir. Après avoir d'un coup d'œil envisagé le baron, le jeune homme I promena un regard rapide autour de lui.

La pièce où il se trouvait était la cuisine du manoir. Les murs en étaient noircis ; de vieux bahuts, des escabeaux grossiers en composaient toot l'ameablemeut; mais il y avait sous le manteaa de Vitre tin grand faatenil de vieux chône srulpté garni en rnir de Cordoue à clous de cuivre, et au-dessus du manteau on Assez bean trophée d'ftnnes à feu et de Tteines épées, au-dessus duquel encore on apercevait l'écosson des Vieux-Loup, parfaitement con- j senré, et le rapprochement de oee armes soutenant î'''s armoiries des anciens barons sem- ! blait dire que tout paysans qails étaient, les flis des preux étaient résolus a maintenfar par la force leurs titres de noblesse.

L'oncle Joseph ralluma le feu en un clin d'œil, puis il avança à son nereule fauteui) de cuir de Cordoue et lui dit :

— Chauffez-vous, mon cher enfant, je vais éveiller Mignonne, et votre souper sera prêt dans dix minutes.

— Je vous répète, mon oncle, que j'ai soupé et qu'il est inutile d'éveiller personne.

— 1^ ih ! buh ! fit l'oncle Joseph, qu'importe, à votre :\ge on soupe deux fois. Mignonne !

— Chut! lai dit Oaston mystériemement ; j'ai des choses sérieuses à vous dire.

— En vérité.

— Très-aérieoaefl» et il est mutile que ma

cousine...

— Oh ! oh t dit le vieux gentilhomme,

qu'est-ce donc, mon Dieu! et la proposition que mon frère Antoine et moi... nous vous avons «Utef...

— Me plaît infiniment.

Alors, qu'est-ce donc?

— ' Tenez, assqrex-vous là et causons.

L'oncle Joseph rsfpndait son neveu avec une béate admiration.

— Cornes de cerf 1 8*éerla4-il, vous ressemblez \ votre père comme une goutte d'eau à une autre, mon cher neveu, et vous êtes bien certainement le plus joli garçon que j'aie, vu depuis longtemps. Savez-vous que vous êtes mis comme un prince ! Peste I Mignonne aurait la berlue si elle n'était folle de vous avant deux jours. Mais, k propos de Mignonne, ee que vous

avez à me dire...

— Est très-mystérieux.

— Cornes de cerf!

— Écoutez-moi, mon cher oncle, savez-vous où j'ai soupé hier?

— Non.

— Et aujourd'hui?

Pas oavanttge.

I — A la Fauconnière, mon cher oncle. I M. le baron Joseph de Vieux-Loup fit un sou- ! bresaut sur son siège, ae leva d'un Dond et recula stupéfait.

— A la Fauconnière I s'écria-t-il avec un accent intraduisible, vous avez eoi^é à la Fauconnière?

I — Oai, mon onde.

— Ches le marquis de Lanoy t oomefl de cerf!

— - Oui, mon oncle, il a une cuisinière de mérite.

— Mais vous ôtes donc fou! exclama le vieux gentilhomme.

— Moi? nullement.

— Vous avez soupé à la Fauconnière?

— Et j'y ai oouehé hier, qui pins est.

— Mais, s'écria l'oncle Joseph avec unedoo- I loureuse colère, vous ne savez donc pas?...

— Je sais que les Lanoy sont les ennemis des I Vieux -Loup depuis de? siècles.

— Ah ! je comprends, ût le baron avec amertume, vous êtes leune, vous avez les mœurs de Paris... on appelle cela des mœurs, cornes du diable ! et vous traitez avec dédain les vieilles traditions de famille ! Que vous importent, n'est-ce pas ? les haines de vos pères, à voua les beaux âb de la génération actuellel...

Et l'oncle Joseph avait des larmea d'indignation dans les yeux.

— Pardon, interrompit Gaston avec calme, il est une chose dont jo doute fort.

— Et de quoi doute^-vons, monsievr mon neveu ?

— Je doute que vous ayez pour les Lancy nne hune aussi vivaoe, aussi implacable que la mienne.

Le baron Joseph de Vieux-Loup reprit une fois encore (il tombait d'étonnement en étonnement) :

— Mais dites-moi, alors, exclama-t-il, ditesmoi que voua avez eu on moment de folie, de vertige... unehannciuatioD...

— Rien de tout cela.

L'oncle Joseph regarda son neveu avec une froide attention.

— Dieu me pardonna, dit-il, ja wôb que vous ôtes fou 1

— Je ne erolfl pas.

— Mais alors, monsieur, expliquez-vous, parlez! Moi, Joseph, baron de Vieux-Loup, désormais la «hef de votre finniUe, je vous en somme.

— Écoutez-moi donc, mon oncle, et vous verrez si je ne suis pas digne de porter notre

nom, et si les Lancy eurent jamais d'ennemi plus implacable que moi. Hier j'étais, par le brouillard et la pluie, à huit heurea du soir, égaré dans les bois qd se trouvent au-dessoas de la Fauconnière.

Et Gaston conta avec quelques légères variantes sa rencontre do la veille avec Diane, et lorsqu'il en fut à ce point où la jeune âlle a'étidt exprimée aussi irrévérendeusemant sur le

compte des ch&telains de la Châtaigneraie, il donna k la mite de «es avwtores la veraioii soivante :

— n me fat facile alors de reconnaître & qui j'avais affaire, et je vous avout^, mon cher onde, qu'il me prit une terrible tentation de saisir ce démon à la gorge et de Tétrangler.

— Vous eussiez joliment bien UH, monsieur mon neven.

— Peut^tre, mon oqde ; mais une femme est tonjours une fumnet et novs eommes gentilshommes.

— C'est juate.

— Or, savez'VOTi? alors HdAe infernale qui traversa mon cerveau ?

— Non, dit l'oncle Joseph, dont le mot^ fernah allécliait la curiositf^.

— Je me pris à songer que le vieux marquis était an bcMit, que son fils était poltron, et que le seul homme de cette race maudite, le seul être qui nùt chagriner la vieillesse de mes bons et exceUents oncles, e'était mademoiselle Dragonne.

C'est vrai, soupira l'oncle Joseph.

— Kt je me dis alors, continua Gaston, que si.oe diable incarné venait & se pendre ou à se noyer, voire même à se faire sauter la cervelle avec son fusil, mes pauvres chers oiicles vivraient leurs derniers jours heureux comme des coi:[s {'A\ pâte.

— Ouais! fie l'oncle Joseph radieux, je le crois, morbleu, bien ! Le tout est de trouver un bon petit moyen qui coiidnise mam'zelle Dragonne ce résultat.

— Précisément* je l'ai trouvé, dit Gaston avee «n flegme saperbe.

— Cornes de cerf! dites-vous vrai?

— Écoutez donc : vous avez bien voulu m*aoeorder tantdt qw j'étais... joli garçon.

— Charmant.

. — Bien tourné.

— A ravir.

— Figurez-vous donc qu'à Paris il y a «ne foule de femmes absolument du même avis que WHU.

— Heureux coquin !

•^J ai ptiiisé justement que uiam'zelle Dragonne augmenterait le nombre.

— Ah! (It M. de Vienx-Lonp, qui redevint aussitôt inquiet.

— Et j'ai touché juste. Dans huit iours elle m'aimera à en perdre ii^ tâte ; elle a déjà commencé. . .

— Mais. . . mais. . . ot^eota Vonide Joieph, de plus en plus inquiet.

— Attendes doao, poursuivit CasUni... On m'a trouvé cliarmant an château ; le marquis raffole de moi, sa femme songe déjà à faire de sa fllle madame de Lavnay; Dragonne soupire de joie en songeant que je chasserai avec elle tous les jours... Or. vous comprenez, mou cher oncle, à la chasse, a la campagne, par les bois omiireux et les prairies vertes, (juand on se voit tous les jours, un va gruiid. traiii t>ur la route du

sentiment... En une semaine, mademoiselle Dragonne se mourra littéralement d'amour et me suppliera de demander sa main.

— Cornes du diable! exclama M. de A'ieux- Loup,

— Chut! continua Gaston, jusque-là j'étais M. deLaunay, de ce jour je redeviens M. de Vieux-Loup et j'épouse ma cousine Mi,t,Mniru)e. Alors, désespérée, furieuse d'avoir été jouée, Dragonne se jette à Tean ou se pend à un arbre.

— Bravo ! mon ueveu, bravo ! s'écria le baron.

— Mais vous comprenez, mon cher oncle,

3ue pour arriver au but sûrement, il faut que ans le pays nul ne sache qui je suis... que je ne vienne ici qu'en cachette, pour faire ma cour à Migiu)nue, et qu'elle-même...

— Oh ! dit le baron, nous pouvons la mettre dans la confidence et mon frère Antoine aussi.

— Diable I pensa Gaston, et s'il est vrai qu'elle aime Albert de Luoj, elle lui découvrira naïvement le pot4uix-roses, et alors tout

' sera pei-du.

I — Soit 1 reprit-il tout haut, mais je me

charge alors de lui faire moi-même la leçon. - ' Quant à mon oncle Antoine...

— Pardieu ! je l'entends marcher là-haut. Il se sera éveillé au bruit, et il est capable de croire qn*on m'assassine; le mieux est de rappeler.

L'oncle Joseph ouvrit une porte et cria :

— Holà! Antoine!

— Mon frère?

— Accourez ! Notre cher neveu de Paris est arrivé, répondit joyeusement Tonele Joseph.

I/iuicl.' Aulii'rif lîc-^rpn^'îi^ q:trure .\ quatre, ! et vint se jeter dans les bras de Gaston, avec non moins d'effusion que l'oncle Joseph.

M. le chevalier Antoine de Vieux- I^oup de la Châtaigneraie était l'antithèse vivatite de son frère Joseph.

Figurez-vous un petit homme tout rond, à la I face épanouie, au sourire éternel, ventru comme j Sancho Pança, haut en couleur et la face rubiconde, ainsi qu'un bourgmestre flamand, pluttH prêt à rouler qu';\ marcher ; tout chauve, les mains grassouillettes comme un prélat, possédant toutes ses dents et sifâotant au travers, du matin au soir, une ariette dont il avait trouvé les paroles dans un vieux roman, et pour laquelle il avait improvisé la plus originale des I musiques.

L'oiii lo Antoine avait un charmant caractère \ il riait toujours ; il prenait lestement le menton aux fillettes qu'il rencontrait à travers champs, et il savait jiar cœur tous Ic^ romans de mademoiselle Scudéri, de M. Crébillon fils, I et dn vénérable Dncrfty-Dnménil, ce naTf eohi teur de nos pères. Madame Cottin ellc-mf'^mp n'était point étrangère aux souvenirs de littératnre du digne gentilhomme. Il savait par cœur la touchant'- l)isf<^iir: (]p 1;^ pieuse Mathilde, du galant barnii^ui Malek-Adel; il eu

DBAOONNE ET MIGNONNE

citait même une phrase à propos et cbarnaait les iongaes soirées d'hirer ae la Châtaigneraie

par don r^'dU empnintfVs à sps auteurs favoris. Une seule chose était capable de rembrunir la face joyeuse de l'onde Antoine, c'étidt le nom de mademoispllf I^rrt^ronoe deLano^, prononoë subitement devant lui.

Pas plus que son frère Joseph, M. le eherftlier de Vienx-T,onp nVnfpndait raison sur ce chapitre. Et c'était raervpilk; de voir alors le petit homme rond prendre une attitude belliqu^ns'^ p{ montrpr avec col^re le poing au plafond ciiiiimé de la cuisine du vieux manoir.

La haine collective des deux frères pour le nom do Lancy <*tait aussi vivace que celle des Lancy pour le nom de Vieux-Loup. Il ne se passait pas une seule journée «ans que ronob- Joseph et l'oncle Antoine, qui, du reste, étaient en désaccord sur tout le reste, se cotisassent fraternellement pour envoyer ù travt^rs la valléo et l'espace un jaron soperbe et une magnifique imprécation aux murs croulants de la Faucon» nière, qui se dressùt devant cnx conme un cauchemar étemel.

Si les descendants des sires de Yieax-Loup n'aviicnt f'^'. m définitive, de très-honnf'tos gentilshommes, ils auraient certainement mis le feu une nuit on l'aiitre m manoir de leurs ennemie. Il est vrai qu'ils en parlaient sans cesse, que même ils projetaient gravement, 4^aque soir, de tordre le cou à ce diable incarné qu'on appelait Dragonne, c<» qui ne les empêchait nullement, le lendemain, de se dire : — Vàaê sommes gentilshommes, après toat, et nous ne commettrons jamais une tctlcm déloyale.

On le TOit» depms le deriii< r- ntj^li u b sdeux races ennemies, qui avait eu le Café de Paris pour champ de bataille, la haine des deux camps, si elle était toujours an^^i vivare, avait des résultats moins dramatiques et ne se traduisait plus guère que par des menaces de la part des sires de Vieux-Loup et quelipies coups de crosse de fusil que Dragonne se faisait un malin plaisir d'appliquer çà et là, et de temps à autre, aux valfts de ftîrme de la Châtaigneraie qu'elle rencontrait sur son chemin et qui fojaient épouTantés.

fi'i-i ircmpAcha point cependant l'oncle Antoine de sourire avec férocité lorsque Gaston luieutcompli^mment déroulé avec ses futures et dram;itiqups péripéties le plan machiavélique qu'il venait d'exposer à l'oncl^î Joseph. Il poussa même la barbarie, tant il avait de fiel dès qu'arrivait la brune , jusqu'à parler d'acheter une bonne corde en chanvre tout neuf pour l'en- Toyer à mam*zelle Dragcnma; mais l'arriTée subito d'un quatrième personnage covpa court à ses abominables projets.

Ce personnage, on le devine, o*éiait Mignonne. Mignonne, tout comme l'oncle Antoine, avait entendu parler et rire dans la cuisine au-dessus de laquelle so trouvait sa chambre, et, ouriease comme on l'est à seize

ans, intriguée au plus haut degré par ce vacarme inusité et même sans précédente dans les fastes de l'existence des hôt"s de la Ch:\taigneraie, elle s'était levée à la liàte, mais non * sans s'attifer le plus coquettement possible, 'car elle devinait la présence d'un étranger, et Mignonne était femme I

Mignonne était une charmante créature.

Elle était blonde et frêle, elle avait des petites mains blanches et rosées et des pieds de fée. Sa robe, de futaine rayée, enfermait une taille souple et mince comme celle de cet insecte roquet qui se pose au bord des fontaines et qu'on nomme une dmois0lle; quand elle son» riait, ses jolies lèvres roses mettaient k découvert de Itellos dents blanclies et bien rangées, en même temps que ses Joues, qui avaient le duvet et le tendre coloris d'une pèche d'au- I ti^mno, se creusaient d'une fossette mutine. Bien certainement, si déjà il n'eût aimé Dragonne, Gaston eût éprouvé à sa vue la plus enthousiaste des admirations.

Cependant, il s'avoua que l'oncle Antoine et l'oncle Joseph n'avaient rien exagéré, et que la beauté de Mignonne égalait pour le moins, à un autre point de vue, celle de mademoiselle de Lancy.

— Misnonne, ma chérie, dit ronde Antoine de sa voix la plus caressante, tandis que la jeune fille s'arrMait un peu confuse sur la aavil de la porte, ma chère petite Mignonne, nons te présentons ton cousin de Paria, qui est assez aimable pour venir rendre visite a aaa vieux oncles et à sa jeune et jolie cousine.

Mignonne rougit à ce compliment et mina son cousin avec quelque embarras.

Gasteu lui baisa galamment ia main ; puis il se pencha à roreille de Tonele Joseph et lui dit tout bas :

— Vous savez ce que je vous disais tout à Theuref Je possède un certain don de fascination sur les femnip'-

L'oncle Joseph cligna de l'œil en signe d'intelligence.

— Vous devriez me laissier en tôtd^tète avec elle, je commencerais ma cour ai je la mettrais dans le ae<ff«t.

i -Déjà?

i — Le plus tôt est toujours le meilleur.

L'oncle Joseph fit part de la demande de Gaston à son frère Antoine, lequel répondit par nn regard d'approbation.

Quelques phrases insignifiantes furent échangées, puis le baron de "Vieux-Loup se leva.

— Mignonne, ma chère belle, dit-il, tu sais que mon frère Antoine et moi nous sommes vieux et noua nous couchons comme les poules.

DRAQONNB ET lOaNONNB

— Oui, répondit Mignonne avec tine jolie

moue pleine du mutiiu i ic. ce qui fait que je sais obligée d'eu faire autant» et c'est bien en* nnyenz.

— Aussi, continua l'oncle Jo^cp]i avec non moins de c&linerie que naguère son frère Antoine ; aussi, ce soir, allons-nons te servir à ton goût. Antoine et moi nous allons nous coucher et nous te laissons a^ cc ton cousin qui voudra bien t'aeoorder un quart d*beare avant de redescc-nilro au villac:!?.

Gomment ! s'écria la jeune fille étonnée j mon ooQsin no loge point ici ?

— Non, dit Gaston en souriant, pour ce soir, au moins. Je tous expliquerai cela tout à l'heure.

Les deux vieux gentilshommes se Isvèrent et serrèrent la main à Gaston.

— Demain soir, reprit Gaston, après une certaine chasse au sanglier, qno jé dois foire avec inam'zelle Dragonne...

L'oncle Antoine, nous l'avons dit, ^tait en veine de férocité régulièrement tous les soirs ; ce mot de chasse aa sanglior lui inspira cette charitable formule : •

— Si nons poavidïia espArar on brave coup de boutoir...

— Ta ta ta, répondit Gaston en riant, ceci pourrait parfaitement arriver. Bonno nuit, mes

chers H diirnes oncles.

£t il demeura seul avec Mignonne, toute rougissante de se trouver en tète-à-tète avec

un beau monsieur de Paris, dont le costume élégant et les msoiières aisées lui imposaient un pea.

Gaston prit sa cousine par la main et la conduisit au grand fauteuil de cuir de Cordouc, dans lequel, en bivor» M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Cb&taigneraie, présidait les longues veillées.

— AsseTsc-Toos là, lai dit-il, ma obère cousine ; je veux causer avec vous.

— Slonsieur... balbutia Mignonne, qui rougissait toujours.

— Et d'abord, continua Gaston en riant, appelez-moi donc * mon cousin, » car je le suis, et soyons tout de suite comme de vieux axois qui ont à se faire des confidences.

— Ah ! mwmura Mignonne.

— Car je veux vous parler confidentiellement, ma belle petite cousine. J*ai à vous apprendre bien des ehoces...

— A moi?

— Dont vous ne vous doutez même pas du tout.

— Mon Dieul fit ^TifTnnnne émue.

— Oh I rassurez- vous, ie ne vous dirai rien de ftdienx ni de triste, ehère petite ooosine; loin de \h... Ecoutez-moi plutôt.

Mignonne le regarda curieusement.

— • Vous savez qne nous sommes cousins germains? reprit Gaston.

— Oui, dit Mignonne.

— Et qu'après nos oncles, je serai le dernier rejeton màle des barons de vieux-Loupf

— Je le sais.

— Nos oncles vous adorent, ma bdle cou-

sine, si j'en juge par toutes ks jolies ohoses qu'ils m'ont contées de voua.

— Hs sont si bons! soupira tristement Mignonne.

— Mais ils m'aiment. un peu, moi aussi, et c'est tout naturel, car je suis, comme vous,

l'enfant d'un de leurs frères.

— C'est tout .simple, murmura Mignonne.

— Or, savez-vous quel est leur projet?

Mignonne devina à moitié et pfilit.

— Ils se sont dit qu'ils feraient sagement et bien, avant de rejoindre nos pères dans les caveaux de notre famiUe» d'assurer l'avenir de leur.s neveux.

Mignonne écoutait haletante.

— Nous sommes leurs héritiers, vous et moi. Il semblerait, à première vue, qu'ils dussent nous partager par égale part leur fortune.

— C'est trop juste, soupira Mignonne.

— Bh bien ! poursuivit Gaston, il n'en est rien, cependant.

— Ahl

— ns sont très-fiers, nos ondes; ils tiennent essentiellement à ce que le nom de Vieux-Loup soit noblement porté, et ils pensent que pour cela il est besoin d^ine fortune considérable.

— Ils ont raison, balbutia Mignonne, et je suis tout à fait de leur avis. Aussi Je vous abandonne bien volontiers, mon cousin...

— Ce n'est point cela, ma jolie couône; il est un projet bien plus raisonnable...

Mignonne devint blanche comme une statue.

— Ils comptent écrire an pape et lui demander des dispenses.

— Des Àspensest

— Afin de nous marier, ma chère Mitonne* Mignonne devint livide.

— Cela ne vous semble-t-il pas charmant, r*ontinua Gaston, et croyez-vous, ma belle petite cousine, que nous ne pourrions pas faire beaucoup plus mal l'un et l'antre?... D'abord vous êtes charmante ; je vous crois douce et bonne.

Mignonne laissa échapper un soupir.

— Ët je ferai tous mes efforts pour vous rendre heureuse, je serai aux petits soins, je vous aimerai de t<Nit mon cœur...

Eu parlant ainsi, Gaston avait pris tendrement fa main de Mignonne... Il avait la v<»z et le peste caressants, il était tout pi « s d'elle.

— Kh bien, fit-il, vous ne me répondez pas? Mignonne ne répondit point davantage ; mids

tout à coup deux larmes brûlantes jailliront d» ses yeux, et elle retira sa main que Gaston pressut dottoement dans les siennes.

— Eh quoi! fit celui-ci, jouant admirablement la surprise, vous pleurez. Mignonne?

Mignonne éclata en sanglots et cacha sa tète dans .«es mains.

— > Vous pleurez, dit Gaston à Migaouue, et

DKAGONNli ET MIGNONNE

Xot«nd«z-Toa*? (Pag* 39.)

poarqaoi? mon Diea ! Avez-voas donc quelque aversion pour moi ?

— Non, balbutia Mignonne.

— Vous ne voulez donc pas être ma femme?

— Je ne peux, murmura la pauvre enfant.

— Mignonne, dit Gaston gravement en reprenant ses deux mains, je préférerais mourir que vous causer la moindre peine, et vos larmes me font éprouver une vive douleur... Voyons, voulez-vous que je sois votre ami? voulez-vous vous confier à moi, m'ouvrir votre cœur?

Mignonne pleurait toujours.

— - Je vous jure, reprit Gaston, que je désobéirais à mes oncles et serais prêt à encourir leur mécontentement plutôt que de vous chagriner. Mais, de grâce, avouez-moi le secret de votre cœur, comme :\ un ami, comme à un frère... Je le devine, ce secret, vous aimez...

— Hélas! soupira naïvement Mignonne.

— Et vous n'avez point osé parler de votre amour à nos oncles, puisque...

— Oh ! dit Mignonne avec effroi, si mes oncles savaient...

— Ah! dit Gaston jouant la surprise, celui que vous aimez...

— Est un noble cœur, murmura la jeune fille.

- Peut-ôtre est-il... pauvre.

— Non.

— De naissance obscure?

— Il est noble comme nous.

— Mais alors... pourquoi?

— Oh! mon cousin, exclama Mignonne avec un redoublement de larmes, je sais bien que c'est impossible...

! — Rien n'est impossible, ma chère petite cousine, surtout lorsqu'on a un ami dévoué I comme moi...

Mignonne leva ses grands yeux bleus sur I Gaston, et lut dans son visage un tel dévoue- I ment, une sympathie si vive qu'elle eut aussitôt en lui une confiance absolue, et elle lui prit vivement les mains.

— ■ Je vais tout vous dire, fit-elle.

— Je vous écoute; parlez, Mignonne.

— Vous savez combien mes oncles détestent le marquis de Lancy.

— C'est une haine de famille.

— Ah! soupira Mignonne, se reprenant à pleurer, je vois bien que vous aussi...

— Moi, dit froidement Gaston, je ne partage nullement ces vieilles rancunes, qui sont aujourd'hui pour le moins ridicules...

Un cri de joie s'échappa de la poitrine oppressée de ^lignonne.

— Vrai? exclaraa-t-elle,

])KACH)NNK KT MKJNONNE

— Très-vrai, r<^pondit G«%ston, ot maintenant e devine, on plntAt je viens d'obtenir de vous *avea d'un amour que je connaissais déjà... i

Vons aimez Albert de Lancy. !

Mignonne tressaillit.

— Vous l'aimez, reprit Gaston, et vous vous croyez la plus malhenrease des jolies Allés dn

pays niorvamliavi, rliAi i- Mignonne, parce que [ VOUS ne songez point oue vous avez un frère, | un ami, qui se nomme Gaston, ))t qoi, en dépit | dos préjugés et des haines ridicules de nos vieux oncles, fera tant et si bien que vous épon< ! serez Albert de Lanof. j Mignonne poussa un nouveau cri et «e jeta : dans les bras de Gaston avec la naïve expansion d*nn enfant.

— Oui, dit celui-ci, je vous promets, Mignonne, que vous épouserez Albert, et cela dans pen de temps ; mais, dites-riioi, comment vous Ate»*Toa8 vns, depuis quand TO«t ainaivous?

' — > n y a bien longtemps, murmura Mipnonne; nous étions encore tout petits. Un jour, mon oncle Joseph allait à la chasse; il prit le chemin qui descend en bas des châtaigniers et se dirigea vers les bois de la Fauconniërc. En route, il rencontra Albert qui jouait t en courant «près les papillons, et le menaça du fonet.

•I Albert se cacha derrière une haie et se mit cl pleurer. J'avais suivi mon oncle de loin, à petits pas, me dérobant derrière un tronc d*arbre lorsqn^il se retournait. J^étaia mne par une curiosité d'enfant, je ronlaia le voir tirer un coup de fusil.

• Je trouvai Albert qui pleurait. Je m'approrhai de lui et If^ qni'-tioniiai d^nn'PDLf'nt. Il me raconta alors ce qui s'était passé, et je compris la méchanceté de ronole Joseph quand U m eut dit son nom, car tous les soirs, i la Châtaigneraie, on <ii.''ait du mal de M. de Lancy, et je sentais instinctivement qu'il y avait une haine implacable enlr<' les deux faimlles.

<• Je consolai Alhort de mon mieux ; nous eau- i iàmes pendant quelque temps et puis noua nous I mimes à jnner. T^e retour de mon oncle, que nous apcrçûa^fls assez à temps pour pouvoir i nous esquiver, mit fin à notre premiOTO en* trevue. '

Quinze jours après, nous nous retrouvâmes par hasard sous les chitaigniers; et depuis, acheva Mignonne , nous nous sommes revus souvent, toujours en cachette et à l'insu de nos deux familles.

— Et vous vous aimez? dit Gaston en sou-* riant.

. Mignonne soupira.

— Ëh bien! ma bonne petite cousine, conttnna>t-il en se levant et en lui mettant un

hais.': ;iu front, si vous voulez vous fier entièrement à moi, vous épouserez Albert.

— J*ai en vons une foi absolue.

— Ce n'est pas font. . .

— Ail! dit Mignonne. - i

— Il faut encore être ma complice.

Mignonne étonnée regarda son cousin.

— Oui, reprit Gaston, il faut que vous m'aidiez dans mes projets, car, moi aussi, j'ai des projeta.

— Vous!

<— J'aime Dragonne de Lancy.

Mii/nonno poussa un cri de joie.

— Ohl alors, dit-elle, cette vilaine rancjme finira bien par 8*éteindre.

— Ce n'est nullement certain, car Dragonne hait nos oncles et notre nom avec un acluurnement plus grand pentrAtre que celui de noe

oncles eui-mômes. . ^

— Mais si elle vous aime !

— F^on, Je n*ai point dit ee1«. Hais elle

pourrait parfaitement m'aimer sans savoir que je m'appelle Gaston de Vieux-Loup.

— Je ne comprends pas bien cela.

— Attendez, cht-re Miî^nonne.

Et Gasion rai ijjita son histoire de la veille, non plus avec des restrictions et des variantes, comme il l'avait fait pour ses oncles, mats telle quelle et dans toute sa simplicité. Aprài> quoi il lui rapporta toxtoellenent ion eiitPitlen avec l'oncle Joseph,

— Je ne sais trop encore où cela nous mènera, dit Mignonne ; mais j*«l fol in VOUS et je vous garderai le secret.

— vous me le promettez?

- — Je vous le jure.

— Surtout vis-à-vis d'Albert.

Mignonne rougit; la recommandation de Gasfon signifiait clairement : Je suis Inen certain que vous voyez...

— Albert est discret, murmura-i-elle.

— C'est possible ; mais si Dragonne savait aujourd'hui mon vrai nom, tout serait perdu; idnsi jurez-moi qu'Albert lui-même...

— Albert ne .saura rien, r 'pondit Mignonne d'une voix ferme, je vous le j ure.

Alors, adieu. Mignonne, Je rstoome «u pavillon.

— Quand reviendrez-vous?

— Demain soir, vers neuf heures.

Gaston jugea inutile de parler à Mi^nionne de sa chasse du lendemnin ; il lui n)it un buistii' au front, s'envelopjia de .suii iruuireau pour se préserver de la bise de la nuit, et il reprit le chemin du pavillon où sa lampe brûlait encore lorsqu'il arrivft.

vn

Notre héros se mit lestement an lit, vuit le

sommeil fut lent à venir; il aimait déjà Dragonne beaucoup plus que la veille, et les amoureux donnent pen, même lorsqu'ils ont vingt

ans.

Gaston ne fer;na les yeux que tort avant dans

la nuit, et il se trouva brusquement éveillé pea après par trois coups frappés à la porte do papillon qui otivriif sur lr\ vallée.

C'était Dragonne qui arrivait le chercher pour la partie de elume projetée.

Le jeune homme 86 Tètit à la hAXa et descendit lui ouvrir.

Dragonne était saivie du jardinier, qui portaitson fusil et celui qu'elle destinait à (laston.

• — Ah ! lui dit-elle en riant, il parait que vous êtes un véritatilt' citasseur parisien, de ceux qui romptf^nt sur les chemins de fer pOOT pftreieer au Ut jusqu'au lever du soleil.

« En effet, répondit Gaston, je ne vona attendais point aussi tôt.

— Il est quatre heures pourtant.

— Déjà?

— Daine! fit Dragonne en riant» tous tous êtes eonebé si tard. Antoine, qui se met au Ut

1>> (Itirnier, i\ onze heures, • aperça de la lumière à Tos fenêtres.

— Le sommeil m'a pris k rimproviste* répondit Gaston, je me suis ondonni saos a?oir la force d'éteindre ma bougie.

L'ezeore était plausible; Dragonne Tadmit sans In moindre hésitation.

~ Eh bien! dit-elle, apprètez-vous, noua allons partir...

— .\vant le jour?

— Mais sans doute, car nous avons une bonne trotte d'ici au bois où nous chasserons.

— Ah çà! fit Gaston, ce n'est donc pa> une plaisanterie que ce projet d'attaque téméraire ?

— Non, certes.

— Et vous n'avez pas de chiens?

*— Un seul, une seule plutôt, car c'est une liée, une vaillante bète, qui donne rarement de la Toix et a le nez éCet^fêr, comme on dit. Elle nous conduira droit à la bauge... Ah! c'est que, continua Dragonne toutltas, pour n'être point entendue du jardinier demeuré à l'extérieur, j*ai du nouveau à tous apprendre. Le gardechiiss(i de la Fauconnière a découvert dans le bois des Verrière» les brisées d'une laie et de ses marcassins.

— Oh"! oh ! ceci vaut mieux qu'un sanglier. Je le crois bien ! répondit Dragonne avec

nnejoie d*enfant ; ce sera un Téritable combat.

— VA il vous a indiqué...

— ÎSon paâ; vous comprenez que je ne l'ai pas questionné, tant j*aTais peur d être devinée ; mais je l'ai fait assez ja'^er pour savoir que les brisées étaient fréquentes en un carrefour du bois que je connais parfaitement et qui aboutit à fun ravin («troit dans lequel les derniers ora^jes ont lait glisser un bloc de roche qui en intercepte l'issue opposée. Je n'ai pas même annoncé hier que jo chasserais ce matin, et j'ai dit au jardinier que nous ne nous écarlerioos pas beaucoup. Le bra,vft gnrgon s'imagine, j'en suis persuadée , que nous nous contenterons de tuer un lièvre au nez de Fanfare, et que nous rentrerons à neuf heures pour déji'uner.

—Mous ne l'emmenons donc pas?

' — C'est parfaitement inutile.

Mademoiselle de Lancy donnait tous ces détails à Gaston avec un calme parfait. Elle étail^ charmante de hardiesse et d'attitude soua sou costume de chasseur; eUe s'appuyait sur son fusil avec un abandon apparent qui disait éloquemment son audace, et elle jouait du bout do ses doigts blancs et roses avec le manche de nacre sculpté d'un joli couteau de chasse qu'ellu portait en sautoir, en sens inverse de sa car-

I nassière. De temps en temps. Fanfare, la belle chienne au poil brûlé comme celle de la légende cynégétique, se dressait et appuyait ses grandes pattes tachées de feu sur les épaules de sa jeune maltresse, qui la repoussait doucement en lui disant :

— Tout beau, nia belle, un peu de patience; dans une heure, vous vous en donnerez k omur joie, et il ne tiendra qn*à vous de vous ehnuffer a Taise <\ rhaleinr> brûlante de la bête rouese» si vous parvenez à la bien acculer.

Pendant ce temps, Gaston terminait ses pe« tits préparatifs.

Dragonne lui avait procuré, la veille, des guAtres de cuir montantes, des souliers ferrés ' et m " veste de velours, le vôteinent le plus I commode pour courir la broussaillo.

I II fut équipé en un tour de main, passa à sa ceinture un couteau de chasse semblable à celui de la jeune chasseresse, et rejeta sur sou épaule gaoolie le canon de fusil à double ooi^ que Dragonne avait chargé elle-même en y introduisant une charge de chevrotines d'un Odté et deux balles mariées de Tautre.

— En route! dit-elle; nous avons une heure au moins, et nous n'atteindrons le bois des Verrières qu'au soleil levant.

Elle avait déjà renvoyé le jardinier.

Le bois des Verrières se trouvait en amont de la vallée et du terrent de No vers; pour y I arriver, il fallait odtoyer pendant quelque temps le bois de châtaigniers auquel le manoir des barons de Vieux-Loup avait emprunté son nom, i et traverser ensuite le torrent sur un pont ( formé par un trono d*arbre, au bout duquel I s'ouvrait une vallée plus étroite et plus sauvage, j dont les deux revers formaient le bois des Ver- I rières.

' Au moment où les deux jfnlnp'^ gens quii* talent le pavillon, une teinte opale irisait légèrement le ciel à l'horizon oriental ; une clarté blanche et mate plissait au soimnot des montagnes, tandis que les bois et les vallons, encore plongés dans les ténèbres, ne jouiasaimitd'frotre clarté que de ce créptt-^cule vague et sans rayon qui se dégage, en ra.^e campagiïe, des émanations phosphorescentes de la terro et parvient à percer la nuit la plus obscure.

DragonuK chenu uaiî. la ]>remière avec cette assurance du montagnard et du chasseur qui se soucient peu des cailloux, des précipices et des ronces; elle guidait Gaston et fredonnait un air de chasse, «u lieu de continuer l'encretien. Pourquoi? . ■

drâgonnë et mignonms

C'est que Dragonne, malgré son éducation virile, ressentait à un haut degré ces instincts de ptideur alarm(^e et de timidité naïve qui s'emparent de la femme à certains monrients, surtout loirsqa*ell« est seule en un lieu isolé avec Vhomme qui eommence à ne lai être plus indifférent.

Lorsqu'elle s'était trouvée seule, cheminant par la nuit et les sentiers avec Gaston, Dragonne avait éprouvé tout à coup comme une vague appréhension, une sorte do crainte d'ellemême et de lui, qu'elle ne pouvait s'expUqaer; c'est pourquoi elle passa devant, et, an lien de causer, fredonna, d'une voix L'i^t'-rcmciit émue, le premier couplet de la fanfare qui, Tavantvetfle, lui avait servi de ralliement avec Gaston.

— Ma(lonioi?( lui dit celui-ci, non moins ému, non moins troublé que la chasseresse, je réclame une faveur.

Dragonne se retourna.

— Vous plairait-il de me faire porter votre carnassière r

— Pourquoi cela?

— • Pour vous alléger.

— Elle est vide,

— Et votre fusil?

— Encore moins, monsieur ; un chasseur ne ae sépare jamais de ses armes.

— C'est que, dit Gast<m, c'est lourd à porter, et nous ne chassons pas encore.

~ Mord de votre galanterie, répondit DraîfonTie, mais je v(m< rcînsp Avant-hier, j'ai eu un moment de taiblesse et me suis trop souvenue que J'étaiamadmnolwUadaliNncy ; mais aujourd'hui que nous allons attaquer l'hdte le plus redoutable de nos forêts, je veux être courageuse et forte. Et Dragonne s'élança d'un pas léger sur le tronc de sapin jeté sur le torrent et qui servait de point de jonction aux deux côtés de la vallée.

La clarté première de l'aube descendait in- 1 sensiblement de la cime de« montagnes; à me- sarf que l'ombre s'effaçait, que les étoiles pâlissaient au ciel, que, dans le lointain, s'é- | veillaient une à une ces mille voix des diampe, dont les murmures réunis renferment une harmonie mystérieuse et vague, et impriment à la nature ce cachet de poésie grandioee et sublime qui n'appartient qu'aux œuvres de Dieu, Dragonne sentait renaître peu à peu cette confiance en alle-néme, cette énergie que la femme puise en la pureté de son cœur, et quip un moment, avait failli l'abandonner.

Lorsqu'ils se trouvèrent à l'entrée de cette vallée sauvage dont les chênes séculaires formaient le bois des Verrières et recélaient le fort de la bète roniie, la Jeune fille se retourna vers Gaston.

— Vous allez me faire une promesse, lui ditalle.

— Laquelle?

— Vous me laisserez faire feu la première, k dix pas.

— Diable

I — Et vous ne vous mêlerez de l'affaire que i lorsque je serai hors de combat, j — Mais, mademoiselle...

I — Chut ! je suis entêtée et capricieuse. I — Mais je sois homme, rool..* j — Eh bien ?

■ — Et vous êtes femme...

I — Oh ! si peu, dit fièrement Dragonne.

— D'acconJ, mais vous l'êtes,

— Où voulez-vous en venir?

— A ceci, qu'en toute circonstance la pre« mier péril revient de droit à l'homme.

— line fois n'est pas conturae ; pour aujourd'hui, ce sera le droit de la femme. Tout ce que je puis vous permettre, c'est de venir à mon secours, si je suis en cas de maie mort.

— Vous voulez donc qiie je me df'shoiinre.

— Mon Dieu 1... fit Dragonne froidement, les histoires des temps passés sontplefnes deehfttelains qui se damnaient à cœur joie pour les beauxyeux d'une comtesse ou d'une baronne.

— Oui, dit Gaston qui saisit an vol cette faute lr<rrère de la ji^tme fille; mais aussi la baronne ou la comtesse en question les aimait.

Dragonne rougit, et .son cœur se prit à battre avec effVoi; cependant elle répondît en riant, et tempérant son sourire par un accent boudeur où perçait le reproche :

— Mon cher monsieur de Launay, allonsnous donc faire un madrigal au lieu de songer à notre chasse ?

Gaston se tut, et il éprouva en môme temps comme une sensation d'ivresse inconnue. Il devina que Dragonne avait peur, et. si elle avait peur, c'est qu'ellp se défiait déji\ d'elle-même... c'est qu'elle pourrait bien l'aimer...

— Tenez, reprit Dragonne, voici Fanfare qui prend le galop et entre sous le bois. Dans dix minutes, nous aurons des nouvelles de la bête. Quant à nous, gagnons ces rochers que v<ius voyez sur la gauche et qui dominent le val» Nous allons nous y asseoir, et attendre qu'il fasse clair et que Fanfare n>>m ait <lonné ,^igne de vie. Alors, je la rappellerai, et nous irons ' sur le fort en la suivant.

Dragonne gravit le talus qui séparait le fond de la vallée des rochers qu'elle avait indioués, et elle arriva la première sur leur étr(rite plateforme.

Gaston la suivait de près; cependant elle était d^à debout sur les rodiers qu*il en atteignait à peine la base, et il s'arrêta, malgré lui, pour admirer la séduisante et martiale attitude de la jeune flUe.

Elle était coiffée d'un petit chapeau de feutre gris, à larges ailes, à forme conique, et elle Tavatt coquettement incliné .sur l'oreille, ainsi qu'un page de Louis XIII. Le pied tendu en avant, le coude appuyé sur son fusil, elle avait la tête haute, tendue en avant; elle semblait aspirer avec délices les premières bouffées de la brise matinale et prêter l'oreille par avance aux aboiemoitB do Fanftro» qu'elle attendait avec impatience.

DRAG0N2<Ë BT MIGNONNE

Ga^itoii la rejoignit au moment où le premier rayon de soleil, glissant à la crête des monts, tombait sur la valli^e, et tout aussit.M, Fanfare donna un vigoureux coup de \oix dans les taillis voisins, et Dragonne tressaillit, tandis qae son visage exprimait cette satisfaction enthousiaste, cet éclair d'audace inspirée qui s'empare du cbaneur quand ratentit la voix das chiens.

La Uûe et ses marcassins n*4taîent pas loin ; 0)1 en reren-nil, qu'on noas pardonna î'expreision technique.

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