‹ Dragonne et MignonneChapitre 6 sur 6 · I)RAG0^^E ET M1GN0>XE · texte numérisé non relu

I)RAG0^^E ET M1GN0>XE

Et Dragonne, «nlaçant 1« yieillard de aas ■

deux liras, ajouta : ;

— Kefuserez-vous la main de votre âlle, non père, à celui qui vous la rendit saine et aauTef

— Mon Dieu! fit le marquis avec tristesse, mesaïéux ne me maudiront-il» pas?

— Non, monsieur, répondit Gaston, car ils étaient cluétiptts, et ri^\ani;il<^, qui fut leur loi et qui est la nôtre, commando de pardonner.

Puis Gaston se leva, posa la main sur sa poitrine Pt acheva :

~ Monsieur \c marquis de Lancy, moi, Gaston, baron de Vieu\-Loiip, le chef de marnée selon la lignée et le droit d"alnpsse, je vous démandi^ hunihîement pardon, eu mon nom et en relui de cette même rare, dos torts que les Vieux-Loup eurent envers les Lancy. et je désire qo*nne double union cimente à jamais la paix de nos deux familles.

Devant cette sup/'ème démarohe, en présence i de cette excose 8i noblpmpnt feite, le dernier I scrupule, le dernir-r re-^eiitinient du niat-rpiis J devait tomber; il étendit se* main» tremblantes sur les tètes de Dragonne et de Gaston âgenmiillés de nou\eau, et il leur murinnra Houceniput : — Mes enfants, aimez-vous toujours. !

L'adbdeion formelle de son pére rendit à Drn.Lioime re roiirnire viril qui l'avait si complètement abanilininée depuis quelques heures; ' elle eseeya ses 1' aux yeax. elle se redres.sa tiRm nouvelle laiblesee, et pressant la maîn de Gaston :

— TODt n'est point fini, lui dit-elle, il faut encore qu'Albert époune Mifriionne. et je me 1 charge d'épouvanter ces dignes châtelains de k Cbitaigneraie, de ftçon qa*ila ne puissent ' refaeor.

— Dragonne, ma chore belle, murmura Cas- ^ ton, ne renonceras-tn donc jamais à ce rdie 1 d'béroTne qui vous va si bien, madame; mais qui est si peu en harmonie avêc ton cœur d'ange I et ta beautf' de séraphin?

' — Si fait, répondit-elle, qoand Je m'appellenti la baronne de VIenx-Lonp.

— Et.. . jusque-là? denin:nla-t-il tendretnent. Jusque-là, monsieur, je veux être cette

Dragonne chasseresse qui poursuivait votre oncle Joseph à coups de pierres et cau^ail si grand'penr aux valets de ferme de la Cbà- I taignende, et & ce brave chevalier de Vieux- I Loup, ce gros homme tout rond qui narre si bien l'histoiie de la pieuse Mathilde et du galant Malek-Adel. (

Gaston mit un bai'^nr au front de Dragonne, i un baiser que nul ne surprit et qui retentit au > fond du coBur de la jeune fille comme la pre- | roière strophe de ce longliyume d amour qu'ils ' allaient dé.sormnis chanter tous les deux, sans , crainte de voir ap}iHraUre l'ombre sanglante et COurnuicée de feu le chevalier de Lanry.

Qu'on nouï; permette de revenir ^ur nos pas vne fois encore pour raconter nn événement d'une nature différente , accompli une heure avant la scène que nous venons de décrire. '

L*oncle Antoine on, si vons le préféra», M. le

chevalier de Vieux-Loup de la Chàtai'iiieraie, était parti le matin pour Saint-Lâiidry, oii il y avait ti ire. 11 allait traiter avee nn riche meunier de Nevers pour la vente du blé de la Ciiat.ii^rneraie. et en nif'uie temps pour acheter un petit cheval de l a l' limousine qui pùt servir à deux fins, la selle et le cabriolet, si toutefois on pouvait donner ce nom à l'aatique pataclie que les deux gentilshommes avaient sous remise à la Châtaigneraie, et dans laquelle ils se faisaient voiturer lorsqu'ils se rendaient tous les deux dans les villages voiMOS.

L'oncle Antoine, malgré ses penchants à la littérature, une inclination des plus fonestesi, selon nous, aux mathématiques, était assez retors en affaires; il s'entendait même beaocoap mieux à conclure on marché qne M. le baron, son frère ainé, Icqutil lui MlKiml piinnir volontiers les négociations mercantiles, se réservant la direction affricole des fermes.

M. le chevalier <le Vieux-I.oup avait donc, le verre en main, dans un cabaret borgne de Sainlr Landry, condn en «ne henre nn marahé avantageux, qui avait été ratifié en espèces .sur-lechamp. Le meunier avait délié nn gros sao de cuir dont il avait répandu le contenn sar la table ; l'oncle .\ntnine avait élevé méthodiquement les piles d'écus et de louis, compté et recompté, puis il avait onvert nngroesae dé toile écrue et fait disparaître l'arg^ent du m*»anier, qui changeait simplement ainsi de prison.

Le meanier devait faire enlever le blé le lendemain.

Cette première affaire terminée. M. le chevalier de Vieux-Loup étaiit allé se promener «or le champ de foire et lor;;ner les chevaux qui s'y trouvaient, la queue embellie d'un bouchon de paille. Il était escorté dans cette pérégrinatioo par Jean le 8arcleur,ce grand benêt que les épithètes de Mignonne rendaient si joyeux. Jean se conhais.«iait quelque peu en maquignonnage, et l'onde Antoine l'avait emmené. En venant de Saint-Landry, Jean chemina, son bissac sur l'épanle, son bâton h. la n lin, à c6té du cheval de labour qne montait M. le chevalier; mais il avait la promesse de s*en retourner bien installé sur une selle, puisque le digoo gentilhomme devait acheter un cheval.

L'oncle Antoine fureta longtemps sans s*ar^ r^ter à un clioix ; cette hê(e-ci avait une vilaine robe, celle-là le garrot bas, une autre le jarrét engoi^, one troisième la tète épaisse, ane qoatrième amblait ; Jean le sarcleur n'osait plus hasarder sou avis et se disait tout bas que M. le chevalier ferait tant et si bien que loi, Jean, s'en retournerait piteusement à pied.

Jean se trompait. L'oncle Antoine avisa tout &Coup une jolie pouliche berrichonne gris-defer, grêle de formes, l'œil saillant et plein de feu, et âgée de trois ans.

Le marché fut conclu en dix minutes; mais le digne cliàtelain eut le tort de prolonger outre mesure la uouvelle séance que ce nouveau mar-

ché nécessitait, au raharet de VAifjIe Noir, l'hùreilerie ù la iiiude du bourg île Suiiii- Landry. On but beaucoup, on s'attarda, la bruiD» vint. L'ntK le Antoine réfléchit qu'un homme qui a bu beaucoup a grand besoin de diner, et de Saint-Landry à la Châtaigneraie il y avait cinq bonnes lïpues. Il proposa iloiic h Jean li' sarcleur de diner à V Aigle xXuir en sa conipagaie. Jean aceapta avec enthousiasme l'honneur de dliipr avec son châtelain; ce qui fit qu'on but encore, et it iiouf heure» seulenioiit M. lu chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie mettait le pied à Tétrier et enfourchait la iolie pouliche, qui se cabra gentiment tout d'abord.

— Tu arriveras quand tu pourras, dit-il à Jean. Coco a le pas lourd, et il a fait une bonne trotte ce matin. Ménage-le ; moi, je prends les davauts.

— Prenez ^rdo, sauf votre respect, monaienr le chevalier, ohaarva J«an avec- déférenea, mais les chemins sont mauvais et cette hèta ne parait loger le dmble dans ses jambes.

— Bah t répondit la vianz geutilhomma. j*ai do b«nnes tradiiion* d*4qiiitatioii, ja m*aii loaviendrai. •

n roulait un pen mr la eella en disant eela, il avait la tôte chaudo, et son gros vent rf> se trouvait mal à l'aise entre les pommeaux îles arçons.

La pouliche partit au petit trop, puis elle allongea le pas, et puis, s'pclinnrta-it, eUo j>rit le galop, et enfin elle seniijia j-.istitier, tant !>a course devint ni{ii<i<-. l'opinion de Jean le $arcleiir. qui wrtit putendu qu'elle logeait le diable dauà seâjamb&s.

Le digne gentilboiume , légèrement ému, essaya bien de retenir la ]|pnliehe et de modérer sa fantastique allure, mais la bète sVcbaofiait de gloa en plus et tirait de nombreuses étincelles des cailloux du chemin, qui devenait de plus en plu? mamais, ;\ mf"^urr que la nutt s'épaississait et se trouvait envaiiie par ténèbres.

L'oncle Antoine commpnrnit hipn à se dégriser, mais la force lui manquait, il perdait insensiblement la tète, et il vint un moment où il rnuli si fort sur la selle, qu'il mit involontairement 1 éperon dans le ventre de l ardente Mëls qui prit le mors aux dents.

Dès lors, l'oncle Antoine se sentit en péril et appela au secours, niais nul ne l'entendit ; puis pour comble de malheur, le coup de flasil d'un braconnier acheva d'épouvanter la pouliche qui, par un bond précipité, brisa à moitié les sangles de la selle, et le vieux cavalier, perdant l'aplomb, se trouva sous le ventre de sa monture, le pied engagé dans Tétrier, une Jambe ' pendante» et se cramponnant avec terreur au

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chanfrein» pour n'fttre point broyé par les

cailloux.

Mais il était lourd, l'excellent chevalier de

[ Vieux-Loup, son volumineux abdomen avait un poids énorme, le clumfrein commençait ù céder, I et le pauvre homme aJolé, et voyant arriver le moment fatal oii son dertii-r point (i"a|>]!iii se briserait et où il serait truiné par le pied .>>ur la route de plus en plus pierreuse, se pritàpousser des cris lamentables.

Tout à coup, le chanfrein cassa; mais en ce I moment aussi, ta hète s'arrêta court; une main I de fer lui avait, dans l'ombre, étreini les ua- I aeaux, et le digne gentilhomme, parvenant à se i déga^'er. se releva tout meurtri, contosiouné» mais, en somme, sain et sauf.

Son Wttvenr était un Jaune homme, autant qu'on pouvait en juger, dans les ténèbres, à sa i teille et À sa touruure.

L^oncle Antoine se précipita vers lui, les mains ouvertes et pénétré de reconnaissance... mais soudain U recula d'un pas et comme saisi ; de vertige, car son sauveur lu disait : I — Vous l'échappez belle, monsieur le chevalier de VieuX'Loup.

Cette voix, l'oncle Antoine la connaissait trop bien; c'était celle de Dragonne, de Dragonne qui venait de quitter Ga»ujn et traversait la route an moment même oit le chevalier se trouvait en si grand péril de mort.

— Cornes du diable! s'écria-t-il, suis-je. donc assez malheureux pour devoir la vie k un Lancy en jupons?

— Bah ! répondit Dragonne, je ne vous demande aucune reconnaissance.

— Corbleu! ma petite, il n'est pas moins i vrai que sans vous...

: —Dame ! vouv iWie/ ninr* uv.tnf dix minutes.

Âh! maudite pouliche... Si encore vous : ne m'aviez, pas reconnu... si j*étais bien sAr que I vous ne saviez pas. . mais je criais... . — Alors même que vous n'eussiez pas crié. I monsieur le chevalier, je voue aariia Uea reconnu tout de <nite... à votre gros ventral Et Dragonne s'éloigna en riant.

— Cornes de cerf 1 cornes du diaj^Ie I jurait le chevalier, et dire que c'est ce démon de Drsr gonne qui me sauve... Ah! je ne me le pardonnerai de ma vie... Maintenant ces gens-là vont le publier partout, et ils auront le beau

! rôle... J'en rougis d'indignation 1 I Et l'honnête chevalier reprit en maugréant ! le chemin de la f'h.Ataigneraie, regrettant jus- I qu'à un certain point de n'être pas mort.

Il eut grand'peine. tant il était bouleversé, à gravir les hauteurs de la Châtaigneraie pédestrenient, car il ne se fiait plus à la maudite pouliche.

L'oncl« Joseph et Mignonne étaient couchéa; il était trop honteux de sa double mésaventure pour éprouver quelque besoin de la conter; < aussi, après avoir attaché la pouliche au rà- 1 telier, gagna-t-il son lit en trébttohant et aana i songer même à se proonrar om kmf».

DRAGU.NNK ET MIUNO.NNE

lu *'t'lai«Dt barricaticf , C«* bravct gtnt »niit (aa». {Page 87.)

n se coucha sans Inmière, et, le vin aidant, dormit jusqu'au lendemain neuf heures, le moment où les valets de ferme de la Châtaigneraie se réunissaient dans la vaste cuisine de la tour pour prendre le repas du matin.

L'honnête chevalier de Vieux -Loup avait fait les plus mauvais rêves. Dragonne de Lancy avait tourmenté .«on sommeil sous toutes les formes et dans toutes les attitudes; il avait essuyé dans son rêve plus d'un coup de fusil A gros sel, plus d'un coup de pierre hien ajusté.

En s'éveillant etse frottant les yeux, l'excellent homme se souvint du péril qu'il avait couru, de son ivresse, et surtout de sa lihératrice. Un soupir rempli d'angoisses s'exhala de ■a poitrine, et il quitta sa chambre honteux et triste comme ce renard pris par une poule, dont parle le bon La Fontaine.

L'oncle Joseph, lorsque son frère apparut sur le seuil de la cuisine, était assis dans son grand fauteuil, et son visage refrogné disait éloqueniment qu'il savait d«''jà une partie de l'équipée nocturne de M. le chevalier de Vieux-Loup,

— Ah! vous voilà, monsieur mon cadet, ditil avec humeur ; vous dorme/ bien le lendemain d'un voyage.

— Quelle heure e^(-il iloiic, mon frère t demanda l'oncle Antoine avec la timidité d'un

enfant sévèrement admonesté par an grand parent.

— Neuf heures, mon frère.

— Je suis rentré tard, balbutia le chevalier.

— Pourtant, ricana l'oncle Jo.scph, la pouliche que vous avez achetée me parait avoir la jambe grêle et lejarret .solide.

— Ah! vous... ravez vue? 6t l'oncle Antoine, qui se prit à rougir comme une belle fille, malgré ses soixante ans révolus;

• — Pardienne ! ricana le baron, je lui ai même enlevé la selle qu'elle avait sous le ventre, au lieu de la porter sur le dos... Est-ce une farcm à vous de monter à cheval, monsieur mon cadet?

— La maudite bête, balbutia l'oncle Antoine, a failli me tuer.

— A qui la faute, monsieur? Jean le sarcleur j ne vous avait-il pas prévenu?... Mais, poursuivit le baron de Vieux-Loup, les jeunes gens ne doutent de rien; les chemims pierreux, la imit, une bête ufTolée, qu'est-ce que cela? Ils vont toujours, quitte à arriver en mille morceaux.

— Ah! soupira l'oncle Antoine, c'est un coup de la Providence que je sois encore de ce monde, ou plutôt...

L'oncle Antoine se souvint de Dragonne, et ' se troubla tellement, qu'il balbutia, puis s'ar«

••n,. — Ii>.|. l>»,|Mi.|«q)yn> 4< lÉt,M

rëta net. Il était si ému, le digne homme, que vainement on lui eût demandé la suite de ces belles histoires qui charmaient les veillées de la cuisine.

— Corbleu! monsieur, s'écria sévèrement M. le baron de Vieux-Loup , que vous est-il advenu de si terrible que vous vous arrêtiez court comme un bidet qui s'épouvante ?

— J'en mourrai de honte, grommela l'oncle Antoine.

— Mais enfin...

— Eh bien! mon frère, répondit le bon chevalier qui fit un stoïque efl"ort... eh bien ! nous sommes déshonorés à tout jamais.

— Que voulez-vous dire, monsieur mon cadet? exclama l'oncle Joseph qui fit un soubresaut sur son siège.

— Je veux dire que moi, Antoine de Vieux- Loup de la Châtaigneraie, murmura piteusement le chevalier, je suis encore de ce monde parce qu'il existe des Lancy en Morvan.

La stupéfaction de l'oncle et des valets fie trouva portée à son comble par ces derniers mots, et cepen<lant nul n'osa interroger le chevalier, tant il était paie et confus.

Il eut la force enKu de raconter d'une voix entrecoupée sa terrible aventure et comment il devait la vie à Dragonne. On l'écoutaavec une

sourde colère, car à la Châtaigneraie on détestait les Lancy autant que, à la Fauconnière, on abhorrait les Vieux-Loup. L'oncle Joseph cachait sa tète dans ses mains avec une douloureuse indignation.

— Cornes du diable ! s'écria-t-il tout à coup, cette race maudite nous poursuivra donc partout et à toute heure!... Ah! j'ai le mot de l'énigme h présent... Les Lancy recherchent notre alliance.

— Ventre de daim! exclama l'oncle Antoine à son tour, que voulez-vous dire aussi, monsieur mon ainé ?

— Mignonne .. murmura l'oncle Joseph.

M. le chevalier de Vieux-Loup était si troublé en pf^nétrant dans la cuisine, qu'il n'avait pas songé à demander où était Mignonne, et Mignonne, en effet, ét-ùt absente.

— Mignonne! fit l'oncle Antoine, où donc est-elle ?

— Dans sa chambre.

— Et pourquoi ne vient-elle pas déjeuner, cette petite?

— Parce qu'elle n'a pas faira.

— Hein ! fit le digne chevalier, qui ne comprenait pas qu'on n'eût pas faim à seize ans.

— Elle n'a pas faim, murmura tristement le baron, parce qu'elle pleure.

im&GONNB ET MIGNONNE

— EUe pleure! exclama le cadet des Vieux - Loup... elle pleure!... Kt pourquoi pleuret-elle, monsieur mon aîné ?

L'oncle Joseph bauisa les épaules.

— Ditos-moi donc, flt-il dédaigneusement, vous qui avez lu tant de livres uù il est \i:ir]é des femmes* daiM quelle circonstance il est possible do nrolr ce oae lei femmes pensent et ce qu^ellea éprouvent?. . .

— Mail euân... elle ne pleare pae... sans ndson?

— Non, certes; seulement elle no veut point dire pourquoi. Je l'ai vainement questionnée pendant iiM iMure, priant, careeiant, grondant, la prenant sur mps genoux et l'apprlant > ma chère petite botlu, » ou la repoussant avee eolère, et lui disant : « Allez voua cacher, vilnine sotte! « tout a étr inutilf. Ellf? ne contentait de me répondre ; • Je pli'in-e, parce que je suis malheureuse ! ... »

— Elle est folle I monnwMt le ohevalier de Vieux-Loup. j

— Folle!... non, répondit l'oncle Joteph avec irritation; mais elle a été enjAlép par ce ; drôle d'Albert. Oh! les Lancy !... les Lancy!... qtielle race maudite!...

— Curneii du diable! monsieur mon aîné, s'écria l'oncle Antoine, êtes-vous bien sùr de ce que vous dites là?

— Si j'en suis sûr, ventre de daim ! riposta le baron ; mais comment donc expliquer ces larmes?... Pourquoi pleure-t-elle?... Ne savez- Toos pas qu'Albert et elle se sont rencontrés sonvent? Qu'avant-bier encore...

La colère étouffa la fin de la phrnsn de M. le baron de Vieux>Loup et la At dégénérer en un flourd gémissement.

— Ah! soupira l'onde Antoine, si ce diable incarné de Dragonne ne m'avait pas arraché h la mort hier soir, je sais bien, monsieur mon aîné, ce que je vous aurais proposé...

— Eh bien ! fit le châtelain, que me propo- ; serie»>voaa? '

— Je vous aurais dit, monsieur mon aîné ; Il y a assez longtemps que le manoir de la Aneonnière nous défigure lo paysage et nous masque l'horizon; il faut en finir; nous allons nous mettre à la tète de nos vassaux...

L'oncle Joseph haussa les épaules.

— Vous avez la lierlue, dit-il, et vousonbliez que nous n avons plus de vas.saux...

C'eal joate. murmura le petit homme ventru, je me crois tonjours au temps des chevaliers de la Table-iioude.

Un nouveau geste dédaigneux da ehàtelain accueillit ces paroles de son puiné.

— En attendant, murmura Toncle Antoine désappointé, qu'allons-nous faire? Cette petite pleure à nous fendre le cœur. Je l'entenda sangloter d'ici.

— Nous la mettrons au couvent.

— Belle consolatiqn, ma foil afin qu'elle

Km» le voile oonms madamdiétta de 1» Valdont Je Unis, il 7 a liait joua, la ton- ;

chante histoire, ou qu'elle se fasse enlever par ce drôle d'Albert, favorisé par l'abbe.sse... Eh ! mon Dieu ! ccda s'est vu.

—Oui, répondit ironiquement l'oncle Joseph, cela se voit dans tous ces romans de l'empire, dont vous nto cassiez la tête... mais pn»; ailleurs.

Il est probable que le colloque hargneux des deux frères se flkt prolongé Indéfiniment sans aucun profit pour la pauvre Mignonne qui continuait à pleurer, si une grande rumeur ne se Ittt élevée tout à coup dans la cour do manoir, ',11'' les valets avaient prudemment gag:u"^' nu à un pour se soustraire aux éclaboussures do la quer^le qui ne pouvait manquer d*ëe1ater entre les excellents L'^entilshorames , lesquels traduisaient souvent leurs querelles en bourrades que Jean le sarcloar at LasaM le bouvier avaient le guignon de happer au passage.

— 0ht ohl dît l'oncle Joseph; qu'est cela, s'il vous plaltf

Et il se leva pour paginer le corridor; mais soudain Jean le sarcleur apparut, le visage bouleversé.

— Monsieur le baron ! dit-il« monsieur la baron ! Ah I si vous saviez i . . .

— Eh bien ! qn'estHM domt imbdoila.

— Le diable !

— Que parles-tu du diable, maraud!

— Je me trompe, monsloor la baron, o*ait

mademoiselle Dragonne.

— Dragonne! ârent les deux frères reculant

tous deux.

— Oui, le démon, le diable. Dragonne qui vient! répéta Jean dont les dents claquaient de terreur.

— > Qui vient ici? exclama le baron stupéfait.

— Ici, répondit Jean, avec «on fnatl. . .

— Seule?

— Non, avec trola hommes... Nous sommes perdus!...

— Cornes du diable !.. . s'i^rria l'oncle Joseph, c'est la Providence qui nous l'euvoie... Nous allons la recevoir à coupe de duil, moniiaor mon frère... Que tout le monde rentre, qa*OR ferme les portes, qu'on charité les armes!...

— Oui, oui, répétait l'oncle Antoine... Les Lanry iinus attaquent, eh bien ! nous allons les recevoir... nous sommes Vieux-Loup, ventre de <laim ! ...

Les ordres du baron Joseph de Vieux-Loup de la Châtaigneraie avaient été exécutés ponctuellement. Les valets, si souvent gourmandéa à roups de crosse par la belle châtelaine et qui tremblaient d'ordinaire en entendant prononcer son nom, a'étaient rous réfugiés dans la cuisine et s'empre.ssaicnt ile barricader la porte de la tour, poussant les verrous, fermant les serrures et amoncelant dans les corridors les bahuts et les escabeaux. Ils s'attendaient à soutenir on , véritable siège.

M. le baron de Vieux-Loup et le gros chevalier, son frère, avaient démoli pièce à pièce la vaste trophée qui mirohai«aait M oiÉiitMa da I'AIm; lia avalant diitoilMié kaftMdli, laavl«IU«a

DBàGONNB BT HIGNONNE

épées, et ils armaient les carnhines ù double ; coup, tout cela en tremblant et a^i^ d'une singulière émotion.

Mignonne accourut à ce vacame; ellepleu» rait encore ; mais rétonnement arrêta le cours î de ses larmes.

— Mon Dieu ! tleiii;inda-t-€lle avec terreur, qu'arrive-t-il et qu'allez- vous donc faire ?

— Ce qui arrire ! flt Tonde Antoine que la pour rendait féroce .. il arrivo, niiuleinoiselle, que nous allons en finir avec les Lancy !

— Mon Dieu ! exclama Mignonne épouvantée et pâle, vous êtes fou !...

Pendant tous ces préparatifs de défense, Dragonne, qn*on avait Tue gravir le sentier de la Cbàtaignernio. venait d'atteindre le pont da sa))insjeté sur lo ïosaù du manoir.

Trois hommes étaient avec elle, ainai que rayait dit Jean lo sarcleur, niais elle n'avait punit de fu^il, commo l'avait pruieadu le paysan, et même elle était revêtue de ses habits de femme et ne portait à la main qu'une simple ombrelle rose à manche d'ivoire. Les trois hommes qui l'accompagnaient étaient, on le devine, Gaston, Albert et le jeune clievalier de Lancy, arrivé si à propos la veille.

Dngonne s'appuyait au bras do Gaston; elle causait nonchalamment et se préoccupait fort peu de la fkçon dont ils allaient pénétrer dans le manoir, loi . '^qu'une voix, partant du fatta de la tour se flt enteudre :

Qui étes-voQS et oii a1!ei>vonsf demandait ci'tU' voix i\\n dissinnilait mal une certaine terreur sous sou accent de menace.

-» Oh! oh!... flt Dragonne en riant, alloosnous être obligés de sonner à la herse et de mettre la lance au poing?

— Pardiea! s'écria Gaston, je crois que mes oncles ont vrainitMi* p n îu I;i tt'>te ; voici des canons de fusil pas^iant à toutes ïea croisées.

— N'avances pas! répéta la grosse voix.

— L'oncle Antoine ! murmura Gaston qui finit par apercevoir le digne chevalier de Vieux- Loup, un fusil & la main, à califourchon sur le reboi-d d'une croisée du deuxième étage.

Dragonne se prir à rire.

— Bhl mon Dieu! tit-elle. (pio vous prendil donc, monsi(=iur le chevalier? Comptez-vous soatenir un siège? Je vous jure cependant que nous n'avons pM, otwime vous, l'intentioii de niottre le feuau manoir, et je n'ai, moi que vous craignez tant, d'autre arme que mon ombrelle.

• Et DragonnCf pen soucieuse des canons de mousquet que les deux vieillards, ivres de peur bien plus qu'avides de vengeanre. avaient innocemment braqués à toutes les fonètre.s, Diagonne traversa la cour au luas de Gaston et vint frapper à la porte de la iinir.

— Qui est làf deniaDda la voix de Tonde Joseph, voix non moins rude et non moins altérée que celle du gros chevalier.

— Une femme, répondit Dragonne ; et vous seriez bien aimable, monsieur le baron de Vieux- Loup, de loi ouvrir sans la moindre crainte, car

elle n'a dans la main ni fesU ehai^é k eel, &i

même un simple caillou.

— Allons, mon oncle, disait en môme temps Gaston, ouvrez-nous dotic, je vous prie : ftHlt>u, par hasard, enfoncer la poi ff ?

La voix de bon ueveu inoditia singulièrement les projets de défense de M. le baron de Vieux-Loup ; il donna des ordres, et Dragonne et .ses compagnons entendirent à l'intérieur un grand remue-ménage de tables et de chaises.

— Bon ! fit Dragonne en riant, ils s'étaient barricadés. Ces braves gens sont fous.

Tandis que Dragonne attendait que la porte s'ouvrit, l'oncle Antoine avait le vertige à son

i teste de sentinelle. 11 avait épaulé dix fois, dix bis la crosse de son fusil était retombée. La terreur s'emparait de lui à la pensée qu'il avait I devant loi nne femme, et que cette femme I l'avait sauvé.

j Au bout de dix minutes d'hésitations, de ' pourparlers et de conoiliabnles entre les deux

ch:ttc!;uii s. dont l'épouvante allait croissant, et { leurs valets qui frissonnaient au seul nom de Dragonne, la porte de U tour finît par s'ouvrir, et mademnispilp de î^anny entrant, appuyée sur Gaston, se trouva face à face avec l'oucle Joseph^ fort pâle et fort ému, et ronde Antoine, qui avait abandonné son poste d'observAtion et était rouge comme un coquelicot.

Dragonne était charmante dans son négligé du matin; elle souriait avec rêverie et ne ressemblait à rien moins qu'à cette Dragonne chas» seresse, i\ cette amazone redoutable qui pourchassait les Vieux-Loiip, et dont l'Imagination des honnôtes vieillards s'était singulièrement exagéré la férocité.

L'oncle Joseph et l'oncle Antoine, après .ivoir I reculé devant elle, éprouvèrent quelque honte ' de tous ces préparatifs de défense ridicules que la jeune fille et Gaston remarauaient en réprimant à grand'peine un éclat de rire. Ils allè^ I rent même jusqu'à onlDiiiier aux f;iii(i ou six i valets qui tremblaient dans le coin le plus ohê» onr de la cuisine, de dépooer lann mues, «t ' eux-in^nies replacèrent au trophée leurs uinoj cents fusils.

I Dragonne s'assit aton dans le grand (hoteuil

,\ ( lni;s d'nr, q ie l'oncle Antoine, obéissant à I un instinct de courtoisie, mélangé peut-être I d'an reste de terreur, lid Kn&% avancé.

— Aîi f-'i ! dit-elle en riant et rpgardant tour à tour les deux chÀtelains, je suis donc bien terrible, messieura mes VOisittS, VOUS pnoes do telles précautions pour vous garer du manche

• de mon ombrelle. Regar<loz-moi ddnc, monsieur [ lù baron, et VOUS, mo)isM'iu' le chevalier, VOUS qui me devez un assez joli cierge depuis hier, et puis, dites-moi tous deux s'il est nécessaire, pour me recevoir, de disttUMier des armes à cinq ou six lourdauds, d'armer vos fusils k double coup, et de barricader toutes les portes, ce qui fait frissonner et pleurer cette jolie enfant que je vois là, dans l'angle de la dMoinéet Ms , beaux yeux remplis de larmes.

DRAGONNE ET MIGNONT^B

Et Diane tendit la main à Mignonne.

— Venez donc, ma petite cousine, lui dit-elle.

— Sa cousine ! exclamèrent les deux vieillards avec stupéfaction.

— Pourquoi pas? répondit mademoiselle de Lancy, puisque j'épouse M. Gaston de Vieux- Loup, que voilA.

L'oncle Joseph recula, et ses cheveux se hérissèrent; l'oncle Antoine eut le vertige, et il crut uu moment qu'il était encore au pouvoir de la pouliche qui le traînait sur les cailloux de la route.

— Mes chers oncles, dit alors Gaston, vous n'en voulez tant au marquis de Lancy que parce que, instinctivement, vous sentez que nous avons les plus grands torts, et que le meurtre de son frère, le chevalier, pèse sur votre conscience. Vous seriez moins disposés à haïr, si vous étiez moins coupables, aujourd'hui surtout, n'est-ce pas? Oh! l'un de vous n'est encore de ce monde que parce qu'il a plu à Dieu de placer des Lancy sur son chemin.

L'oncle Antoine baissa la tête et balbutia.

— Eh bien! reprit Gaston, rassurez-vous; mon père n'a point tué le chevalier de Lancy, mais son laquais. Le chevalier de Lancy est mort aux Indes l'année dernière, et voici son âls que je vous présente.

Là-dessus, Dragonne reprit la parole et narra si spirituellement l'histoire du chevalier, que l'oncle Antoine, qui prisait fort les conteurs et les contes, se sentit subjugué. L'oncle Joseph gardait cependant un silence farouche.

— Savez-vous bien, reprit Dragonne, que notre dernière querelle, messieurs mes voisins, date du règne de Louis XV, et qu'il y a plus de cent ans? N'est-c-e pas qu'il serait temps que cela ânlt et qu'une des deux races fit des excuses à l'autre ?

— Des excuses ! exclamèrent les deux gentilshommes avec indignation.

— Mon Dieu! oui, répondit Dragonne, et ce sont les Lancy qui les font. Moi, Dragonne de Lancy, le diable incarné, comme vous dites, le véritable homme de la famille, ainsi que vous le prétendez, je vous fais humblement mes excuses, messieurs mes oncles.

Et la jeune fille prit la main des deux vieillards qui essayèrent bien de se dégager et de se débattre, mais demeurèrent fascinés par son sourire et sa douce voix.

— C'est drôle tout de même, murmura Jean le sarcleur à l'oreille de Lazare le bouvier, c'est une vraie enjôleuse que cette demoiselle.

— Et jolie ! répondit Lazare avec une béate admiration.

— Messieurs mes oncles, acheva Dragonne en prenant Mignonne dans ses bras, je vous demande la main de ma cousine pour mon frère Albert.

Les dignes châtelains de la Châtaigneraie essayèrent bien de résister encore ; mais ils avaient tremblé dix ans au seul nom de Dragonne, ils n'étaient pas assez forts pour loi ré-

sister. Elle les enjôla, pour justifier le mot de Jean le sarcleur.

Le soir même, M. le marquis de Lancy et M. le baron de Vieux-Loup se réconcilièrent publi4{uement. Le lendemain, il y eut un gt'and dîner de famille à la Faiiconnière, et quinze jours après, dans la petite église de la Châtaigneraie, Gaston et Dragonne, Albert et Mignonne furent unis à-la môme heure et par le même prêtre qui avait iduqnè Mignonne et 1 l'avait rendue plus savante que lui.

Aujourd'hui, le marquis et la marquise sont morts, mais les excellents seigneurs de la Châtaigneraie vivent encore et se portent à merveille.

Quand vient le printemps, Dragonne et Gaston, Albert et Mignonne, qui habitent Paris, ' accourent en Morvan ; et c'est alors entre les ' deux vieillards une lutte perpétuelle de petits soins, de délicatesses, de caresses et d'attentions pour cette jolie Mignonne et cette terrible Dragonne qui maniait si lestement le gourdin et la crosse de fusil.

Dragonne a renoncé à son justaucorps de chasse, elle ne tire plus l'épée ni le pistolet, mais elle se promène, son ombrelle sur l'épaule, dans les grands bois qui avoisinent la Châtaigneraie, au bras de l'oncle Antoine, avec lequel elle discute gravement romans et littérature. Quant à l'oncle Joseph, il dit souvent, en écoutant sa belle-nièce qui cherche à le distraire, car il tourne insensiblement à l'hypocondrie :

— Savez-vous bien, madame la baronne de Vieux-Loup, que vous lanciez les pierres comme un frondeur du moyen âge...

— Bahl... fait Dragonne piquée, vous vous en souvenez encore, mon bon oncle?

— Cornes du diable ! répond le vieillard, comment ne m'en souviendrais-je, madame ma nièce? j'en porte les marques.

Et M. le baron de Vieux-Loup de la Châtaigneraie met un baiser au front de l'amazone, devenue la plus séduisante, la plus rêveuse de nos femmes du monde, et qui n'a conservé de Dragonne la chasseresse que cet amour ardent et profond qui naquit un soir dans les bois, entre les deux couplets d'une, fanfare, et dont elle enveloppe toujours son Gaston bien-aimé, auquel pariois elle répète sur son piano :

HoUkI nu, Fanfar* «t Bcllone,

l.'uibe luit.

Et IDA bonne troinp« y^ionne

Avec brait.

J« vaii vous dî-ooupler, mei bellet.

Il le faut; Le Mrf en Terr* de omellas..,

TayaatI

Fart*. -~ Impiiiarri* U Poopart-Dityl^ ra« do B«e, 30u

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