‹ Dragonne et MignonneChapitre 5 sur 6 · BB DRAGONNE · texte numérisé non relu

BB DRAGONNE

• J'avais un frers. un noble jfiuiie homme (\n\ suivit no* princes on oxil pcndatit la premiore révolution, coml t i lii avcment pour eux et ne remit 1a pied sur le sol de ia France «(u'avec eux.

• Il revenait après viiietans d'exil, de privations, de larmes, il revenait luMirr ux du bonheur de ses maltri*», heureux de me revoir, entln, après nne séparation ri emelle et ri longue; incorporé dan< la gardi' du roi, il avait demandé et obtenu un «tongé. il allait partir pouf le Morvnn. je l'attendais avec impatience... Il fut tufl le matin 'lu jdur 1im- pour si;»n- dcp.irt. Un Vieux- Loup l'aborda, le provoqua et prolongea ainri eette traînée d» sang qui remontait loin dans le | as^c^. Kh bien! monsieur, cet homme que vous .vo^vez là, à mes pieds, pleurant comme une femme, ose me venir parler de son amour pour mademoiselle de Vieux- Lou|i... Et moi, qui pleure encore mon frère, je lai défends de jamais porter mon nom, je lui ordonne de sortir de ma présence.

. — Monsieur le marquis... pria Gaston.

— Pardon, monsieur, reprit M. de Lancy, ' venillez m'éooater an instant. A partir d'aujour» | dMiui, je n'ai pins de fils, et, cependant je titans

à mon nom, à l'avenir de ma race, il faut que Dragonne se marie et que je transmette mon '< titre et ma fortnno à son époux. Jt tait rietio, > ma famille c-.f aiicienno. nous avons line vieille réputation de loy auté et d'honneur en Morvan, . je eroi^ mon alliance honornble. Vous aval i sauvi^ ma fille, monsieur, vous ;inr(fz un vieux nom, voità des titres suffisants et, qui n'ont nul i besoin d'être accompagnée d*ane fortune ^ande ou petite. Vous vov'^z en r.- mo:iient mon bon- ! neur et l'avenir de ma race en souffrance; si je vous offrais la nisin de ma fille... "

A ces derniers mots du marquis. Dragonne et Gaston reculèrent tous les deux et comme do- . minés par un subit oflroi ; en môme temps Albert | de Laticv vimlut reprendra i«a mains do »oû i père, et nnu nuira : j

— Mon père... mon père... à oettê hearo ' aaprème ne me maudisses point...

— Je vous mnndis, au contraire! répondit le marquis d'une voix tonnante.

11 i-egarda la pendule ; l'aiguille allait marquer minuit.

« Kt, ( oa» inita le marquis en dirigeant son doigt vers celle aiguille et puis vers un portrait i do famille placé en fbce de la cheminée, et qui représentait le clievalier de Ijincy h l'acre de vingt ans, et s'il est vrai, comme le prétend [ uno vieille tradition de noblesse, qae los aTeux sortent, au tip?,.in, r^.e leurtomlip jmur d'^f-Mnlre ! h leurs descenilants de les désiiouorer, s'il est vrai qu'A minuit il «st permis aux fantômes de i se dépouiller de leur suaire, j'adjure l'ombre du chev.ilier de Lancy, mon Irèrtî, dont voilà le , portrait. . je l'a^ljure <!fl |)araltrt et do joiiidro !• I malédiction à l.i tniciin**!

Ces |iai oies ils aient été prononcées d'une voix grav«' à laquelle l'heure de minuit imprimait uu cachet de oonviotîoii ol do t«rrihl« aolannité. i

KT NlUNONNI

Ce vaste salon à tentures sombres, ces personnagi'^ luiiets. ce vieillard invoquant l'ombre des morts à l'appui de son honneuTt tout cela avait une teinte lugubre et fantastique qui eût impressionné la nature la plus imbue de scepticisme.

Tous les regards, celui de Gaston lui-jnèmo, s'arrêtèrent avec une poignante anxiété sur eette pendule où Thenre solennelle allait retentir, et soudain, à la première vibiatiuii, la porte du fond s'ouvrit à deux battants et uu laquMS annonça :

— > MoMaiBim u casvAun Dt Lamot.

vn

Pondant les deux secondes qui s'écoulèrent ontra raanonce du laquais et l'apparition de ce personnage terrible évoqué par le marquis de Lancy. un silence de mort régna dans le grand salon de la Faucunnière; toutes les poitrînesae prirent à battre avec violence, i'efi'roi s'empara de tons, et Gaston, que Sun éducation parisienne rendait, le plus lirave en cettO ciroons> tance, recula d'un pas cependant.

Alors, un homme entra, et le marquis jeta un cri. On s'attendait à \i.ir paraître un homme de quarante à cinquante ans. p&li par le trépas, et tel que devait ètra la ehovalier do Lancy le jour de .sa mort : au lieu de cela, c'était un jeune homme de vingt ans, brun, svelte et ressemblant au portrait indiqué nogaèro par 1o marquis, comme l'original ressrmtde a la cupie.

On eût dit que ce portrait euit peint de la veille et que l'homme qui entrait avait oomplaisamment posé devant l'artiste. Le costume «enl était changé. Au lieu de l'uniforme d'enseigne de vaisseau du roi, le chevalier de Lancjr portait celui de midabipman de la mariuo anglaise.

L'anxiété étreignalt tontes les gorges, nat n'osa aller à sa rencontre, nul n'eut la force do répéter ce cri de surprise et de teneur éi-liappé au niarqui*.

Le chevalier remarqua alors tous ces visages bouleversés, et il s'arrftta an milieu dn salon, nmct comme ceux au milieu des lud» il arrivait.

Le marquis s'était couvert la face avec ses deux mains. Il paraissait voaloir chasser maintenant ce faiitûine (évoqué par lui.

— Grâce !... murmura-t-il eoiin, grice, mon frère, pour eo malhearonxl

Et il dé>^igiiait Albert.

— Ne le maudissez pas, mon frère, car il portera bien notre nom; oar, loin d« noua

déshonorer, il nous vengera...

Le marquis parlait d'une voix entrecoupée par la terreur, il frissonnait sur sa chaiao longuo et n'osait regarder le fanttVnc.

— Ah mon oncle, répondit le chevalier ouvrant enfin la bonohe, wKb parce que j'arrive à minait qoorons mo pren et pour on* ombre ?

DIlàG(»NllB ET MIGNONNK

Ce mot : Mon oncle! produisit sur la mnette assemblée une commotion électrique et délia tontes Ia8 langues.

— Mot) oncle!... répéta-t-on avec une surprise plus grand« «ncore peat^tra que reffroi qu'avait produit l'arThrée du mystérieux pwsonnage.

Celai«ef s*avança alors vers le marquis stupéfait et lui dit :

— Mais regardez*nioi bien, mon oncle. Je suis tirant, parfiiitement vivant, et je ne ressemble point ;'i un fatitOiiiP.

Mais qui donc ôtea-vous? s'écria M. de Lancy.

— Je snis Oscar- Honoré de Lancy, votre neveu, le Als da chevalier de Lancy, votre frère.

— C'est impossible! murmura le marquis.

Mon fn'îre est mort...

— Hélas ! dit le chevalier.

— Et mort sans enfants.

— Voas vous trompez, mon oncle, il a laissé un tils : ce tils. c'est moi.

— Quel âge aves-vooa donof demanda le ▼ieillard.

— Vin^ ans, mon oncle.

— Vous voyez bieu que c'est impossible ; il y a trente>de'ix ans que mon frère est mort, et cependant vous foi ressembles... vous lui ressoinblez à ce point, quf j'ai ci-u que '".'t^tait lui... lui à vingt ans, comme il était lorsque noos nous sépartmes pour toujoars.

— C'est tour simplp, je suis son fils.

— Monsieur, dit sévèrement le marquis, n'abuses point d*«n eaprioe étranfe du hasard pour ess-nver de dnpi'r iinf^ hdnv.ôrp f.itr/illr-.

— Monsieur le marquis, interrompit froidement le chevalier de Lancy, et avec un accent de cnnvirfinii pt de franchise tel, que tous le.s personnagae rt^inoina de cette étrange .scène se sentirent dominés, je me nomme Oscar-Honoré de Lancy, je suis officier i\c la marine juiu'!aiâf>, et je n"a\ jam.iLs trompé personne. Je vous dis Tfâi, je suis le fils du chevali^'l■ ili' Lancy, mort aux Indes le février 1840, et non point à Paris en 1815, comme vous l'avez cru nafiUère.

Un double cri s'échappa de la gorge de Draf^nnne et de celle de Gaston; mais le doute

ri'vinf aiis-itnt après, car ce dernier ;ivair toujours entendu dire à son père qu'il avait tué le chevalier de Laiicr d'un coup de quarte dans la poitrine, et r)i;i|»onne avait vu vingt fois l'extrait mortuaire du défunt dressé & la mairie du deuxième arrondissement de Paris.

— Monsieur le marqn:^:. r( |)i\t In nonvi^nu venu, connaissez- vous l'écriture de votre frère?

— Oui, dit le marquis.

— Cette écriture ne vous a-t-elle point somblé altérée ea sa formi pr nutive, dans les lettres que vous avez rerues, .sous l'Èmpire, de ditfpr< ntes villes d'Allemagne, bien que portant sa si^iKiiure?

— Non, répondit le marquis, mon frère me faisait toiyoun^erire par son valet de chambre.

empôcbé qu'il était )m«mêm« par «no blessure

& la main droite.

— Ah! fît le midshipman; mais recoiinaltriez-vous cependant et bien exactement cette écriture?

— Certainenii'Mt.

— • Alors, monsieur, avant de m'ioterroger de nouveau, avant que hioi-môme je vou donne aucune explicatiôii, veuilles ouvrir eelts

lettre.

Le marquia s'empara du pli qu'on lui tondait

et en lut la susrription ainsi conçue ;

Au marquis de L incy, mon frère, ou à ses descendants, »i deji\ il est trépassé. >

— ("est bien so;i pcriture, murmura le marquis, et il oiiM il la lettre et poursuivit avec émotion, au milieu du aileooe et do rélonnament général :

" Mon cher frère,

« Je ne sais si vous êtes encore de ce monde ; je ne sais pas, non plus, si vous n'environnez pas un imposteur de l'affection que vous me portiez. Je vous écris à mon lit de mort, après avoir oublié vendant i rès do cinquante années qui J'étais et le nom que j'avais reçu de nos pères. Si extraordinaire que vous paraisse ce débat, écoutez- moi avec paiicnco et laissez-moi vous dire mon étrange histoire. Âu mois de novembre 1792. j allais m'embarquer pour l'Angletorre avec mou valet de chambre Baptiste. Cet homme me ressemblait; il avait ma taille, mon âge ; il était bran comme moi, et l'iatonar tiun de \<nx se rapproobait aiogulièrement de la mienne... >•

Le marquis tressaillit et s'arrêta, la lettro lui ( h ippa des mains. Dragonne s'en ausit «k poursuivit.

Le chevalier racontait ce que nos lecteurs savent déjà, c'est-à-dire les atroces péripéties du drame dont Baptiste et le père Kervan avaient été les héros, puis arrive à co muaient où le tonneau qui l'enfermait avait été jeté à la mer, il disait :

« Lorsque je me sentis ballotté par les vagues,

l'énergie qui m'.avait j;i<iqiie-là soutenu disp.irut; le délire me prit et je n'ai jamais su ce qui arriva. Al jonr je me trouvai couché sur le pont d'un navire anglais parmi do'^ vi^^acres inconnus. Chose étrange, lacommnt on que j'avais éprou* vée était si grande que j'avais complètement perdu la mémoire et di? ce qui s'êtair jia i> et de ce que j'étais la veille. Je ne me souvenais pas même de mon nonl. En vain m'tntern^at-on, il me fut impo<;sil)!p i\r répondre. t>n m'.Tpprit qu'on m'avait enti-ndu pousser des gémissements, que le tonneau, harponné et m>mté à hnri\. avait été défoncé... Tout i>>la m'ét()ana, et je ne pus fournir aucun renseignement.

« Cependant mes mains blanches, l'aisanM avoi^ laf]Utflle je m'i.'Xj'riiiiais ni' laissaient aucun doute sur ma position dam le mun ie; le docteur du bord, ajires m'avoir lo.igneniont interrogé,

déchira que je n'étais nollement fou, mais que

DKAGO.NNE Eï MIGNONNE

— Et je eroii même qoé vous lui devriez

tendre la main.

Albert poussa ua cri et se jeta dans les bras én marquis, tandis que sa mère fondait en larmes et qne Dragonne dé£atUaote se laissait

tomber sur un siège.

~ Je serais donc d'avis, monsieur le marquis, poursuivit Gaston froidement, que vous eussiez le beau rôle dans la vieille querelle qui ddsDaitles Vieux-Loup et lesLançjK.

— Comment l'entendez-vous, monsieur? fit le marquis en tressaillant et dont le cœur se prit à battre au souvenir des paroles belliqueuses dont on avait bercé sa ieunesse.

— Albert est un bon et loyal jeune homme, poursuivit Gaston. Niiture dévouée et tendre, exempte de passion et de haine, il s'est laissé prendre aux awa. regards et au naïf sourire de Mignonn.' d<' Vieux-Loup, la plus charmante enfant qa on paisse trouver. Us se sont aimés tons les deux, ils s'aimeront toi|}onn. Refuser de les unir serait une barbarie indigne de vnu^ et des traditions de bonne loyauté de votre race.

Le marquis leva les jrenx au del et ne répondit pas. Une dernière et Mprtaie latte s'éleva dans son cœur.

— 11 serait beau, continua Gaston, de voir le marquis de L^îiirv se fait'H porter demain an manoir de lu Chulaigneraie, aborder avec calme et dignité ces pourfendeurs iunocentâ, ces tètes grises pleines de colère, ces cœurs remplis de bonhomie qu'on nomme les Vieux-Loup, et leur dire :

• Messieurs mes voisins, ne trouvez-vous pas qu'il est ridicule et fileheux outre mesure que

parce qu'il a plu à nos aïeux de se battre pour une belle et de s'enferrer maladroitement, nous nous regardions éternellement de mauvais œilf

qie nos deux manoirs qu'un vallon s(''pr\re sr contemplent avec colère, et que les barons de Vieux-Loup ne paissent chasser dans le parc de laFauconnière, pas plus que le marquis de Lancy dans les bois de la Châtaigneraie? Ne trouvezvous point encore que lorsqu'on a (ille et fils à marier, il est dur de s'en séparer et de les envoyer en pays lointain, alors qu'il serait si commode de les avoir près de soi, de les voir s'aimer et perpétuer deux bonnes vieilles races qui ne mentiront jamais à leur sang? Dites, monsieur le marquis , croyez - vous que les Lancy n'auraient point le beau rAle en agi»» santdelaaortef »

— Oh I mes pèrMl marmora le marquis d^à vaincu.

Et il attacha un regard humide sur les por-

tralts de fumillr qui dérorainnt le salon, et sembla leur demander pardon de répudier enfin cet héritage de haine séculaire qu'ils lui avaient transmis. Puis il dit à Gaston :

— Soit, monsieur; admettons qui? je permette à mon fils d'épouser mademoiselle de Vieux-Loup, croyez-vous que ses oncles?...

— Je vous comprends, monsieur, mais j'ai le ferme espoir que ses oadee sacrifieront au

d'iUbert de-

bonheur de Mignonne leur rancune, qui u'esi

plus qu'un mot et un prétexte à forfanterie,

— Je ne sais... murmura le marquis.

— Je serai l'avocat de Mignonne et d*i

— Vous connaissez donc ces net manda M. de Lancy.

— Un peu, monsieur le marquis, et j'ai quelque confiance en mon habileté d'orateur.

Le marquis sourit, tendit de nouveau les bras à Albert et lui dit :

— Je vous autorise, mon fils, à demander la raainde mademoiselle Mignonne de Vieux-Loup.

En ce moment, Gaston s'approoba de Dragonne, qui pleurait silenneosement dans on coin du salon :

— Dois-jr juirter encore, DragoanOi mftbieaaimée? murmura-t-il tout bas?

— Oui, répondit-elle d'une voix étooffée. Ga-'trjn revint auprès du vieillard et loi prit

affectueusement la main :

— > Monsieur, dit-il, voos pensiex, tout i riipure, que votre honneur était eu souflfi-ance, et vous \om ètesadresséà moi pour lere.'^taurer?

— C'est juste, monsieur, réponditle marquis, je vous ai ofi'ert la main de ma fille.

— Et vous m'avez dit : « Vous avez sauvé mon enfant, vous portes on nom honorable, j'ai foi en votre loyautt- -

— Sans doute, dit le marquis.

— Peut-être aves-vous eo tort, monaleor le marquis.

Un geste d'étonnement échappa an vieillard.

— Veuillez m'écouter, monsieur, reprit Gaston. Je ne m'aopelle point M, de Launay ; je me suis introduit chez vous uTee an but, et ce but vous eiit paru crimiiicl si je l'avais .avoué.

-~ Monsieur l... fit le marquis au comble de Tétonnement.

— J'aime Dragonne de Laoej» voira fille» répondit Gaston.

Le marquis to«ma ses regards vers Dr»gonne et s'aperçut qu'elle pleurait. . ,

— Je l'aime, continua Gaston, et il y a une heure, je venais ici, monsieur, pour prendre congé de vou«. afin de ne !:i revoir jnrnais'.

— Mais votre véritable nom est donc entaché, monsieur 1 s'écria le marquis aa comble de la stupéfaction.

— Non! plus à présent, mais tout à l'heure...

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire, arUcnla lentement Gaston, que je vous demande formellement la main de mademoiselle de Laney, moi, Gaston de Vieux- Loup, le fils de ce baron de Tienx-Loup que

Î tendant trente années vous avez r^rdé comme e meurtrier du chevalier votre fri re.

Le marquis ât ua soubresaut sur son siège.

— Ah ! mnrmara4>il, c'en est trop.

Gaston alla prendre Dr?\?onne par la main,

il l'amena aux genoux du vieillard, il se courba lui-même devant lui et lui dit :

— Monsieur le marquis, savez-vous bien que ma vie tout entière sera consacrée â son bonheurl

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