CHAPITRE LXXX
Cuisson des tuyaux
La cuisson des tuyaux, comme celle de toutes les poteries, se compose de trois opérations : enfournement, conduite du feu, défournement.
Nous avons vu qu'avec les fours ordinaires, tels que ceux de M. Vincent (p. 380) et de MM. Virebent (p. 397), il faut de 5 à 18 jours pour la cuisson des tuyaux; cette durée est diminuée dans les fours continus, en accordant moins de temps au refroidissement après le grand feu et en chauffant plus vite. En général, il ne faut pas chercher à cuire trop vite, parce qu'un refroidissement trop brusque ou une chaleur trop vivement appliquée donnent lieu à un déchet qui peut devenir très-considérable. Si l'on pousse le feu trop rapidement, l'eau qui reste dans le tuyau séché à Pair, se transformant tout à coup en vapeur au lieu de s'échapper lentement, brise la poterie. D'un autre côté , l'air froid arrivant sur une poterie très- chaude la fait également éclater. On ne peut jamais échapper com-
plétement à ce double danger ; il y a toujours un déchet dans la cuisson; ce déchet est en moyenne de 8 pour 100,, et on ne peut guère le faire descendre au-dessous de 2 pour 100. Il faut, pour qu'il soit réduit à son minimum, n'enfourner que des tuyaux bien secs ; dans beaucoup de fabriques on n'accorde que trois ou quatre jours à la dessiccation dans les séchoirs, et, à moins de très-beau temps fixe, c'est un délai trop court.
D'après des pesées que nous avons faites, les tuyaux perdent en séchant, et ensuite en cuisant, les quantités d'eau suivantes. Nous avons opéré sur trois sortes de tuyaux provenant des fabriques de MM. Lauret, ïhackeray et Vincent, ayant tous la même longueur de 0m.32 à 0m.33.
Laurent. Thackeray. Vincent.
in. m. m.
Diamètre extérieur 0.055 0.055 0.060
Diamètre intérieur 0.035 0.040 0.040
Epaisseur des tuyaux 0.010 0.075 0.010
kil. kil. fc.ll.
Poids de 1,000 tuyaux frais... 1,360 1,148 1,187
sèches. 1,203 970 1,009
— cuits.. 1,013 759 957
De ces chiffres nous concluons les pertes suivantes, pour un poids de 100 kil. de terre fraîche :
Laurent. Thackeray. Vincent.
Pendant la dessiccation J2.26 15.50 14.99
Pendant la cuisson 13.86 18.38 4.38
Perte totale 26.12 33.88 19.37
La perte pendant la dessiccation consiste intégralement en eau; la perte pendant la cuisson provient à la fois d'eau et d'acide carbonique chassés par la chaleur. Tandis que la première perte reste comprise entre 12 et 15 pour 100, la seconde varie de 4 à 18.
L/usage de placer les tuyaux debout facilite beaucoup la
cuisson; il en résulte, en effet, un nombre de cheminées verticales égal à celui des tuyaux qui tiennent sur Paire du laboratoire. Les gaz passent dans toutes ces cheminées avant de s'échapper, et répartissent convenablement la chaleur. Le tirage se fait peut-être avec trop d'activité, et il est bon , dans les premiers temps de la mise en feu, de couvrir le four avec des planches que l'on enlève plus tard. Quand on a à enfourner des tuyaux de divers diamètres, on les place les uns dans les autres. D'après des renseignements que nous a donnés M. Thackeray, avec sa grande et sa petite machine, ce fabricant fait des tuyaux des six dimensions suivantes :
N° des tuyaux. Diamètre intérieur. Diamètre extérieur. Épaisseur.
Pour enfourner il emboîte ensemble les numéros \, 3 et 5, d'une part; 2, 4 et (>, d'autre part.
M. Lauret, dans la fabrique fondée par M. Gareau à la Chapelle- Gautier (Seine-et-Marne), fait quatre sortes de tuyaux, ainsi qu'il suit :
K° des tuyaux. Diamètre intérieur. Diamètre extérieur. Épaisseur,
m. ni. m.
M. Lauret emboîte le n° 1 dans le n° 4.
Nous avons vu précédemment (chap. LXIX, p. 304) que M. Borie a imaginé une filière concentrique qui permet d'étirer à la fois trois tuyaux emboîtés l'un dans l'autre.
Cette disposition des tuyaux les uns dans les autres n'a pas, du reste, une très-grande importance, à cause du petit nombre de tuyaux des forts numéros employés par rapport à la quantité considérable de tuyaux n° 1 usités dans les drainages. Voici, par exemple, les proportions dans lesquelles les tuyaux de divers diamètres ont été employés pour 1,000, d'après les relevés du drainage de 420 hectares exécuté par M. Lauret :
Diamètre Nombre proportionnel
Nos. intérieur. de tuyaux,
Total 1 ,000
M. Jacquemart, dans le compte rendu si intéressant du drainage de 110 hectares qu'il a exécuté, rapporte avoir employé les proportions de tuyaux suivantes :
Diamètre Nombre proportionnel
Nos intérieur. de tuyaux.
Quand il est nécessaire de donner passage à un fort écoulement d'eau , on peut placer au fond des tranchées plusieurs tuyaux superposés. C'est le parti que prennent la plupart des draineurs, et alors des tuyaux de diamètres variés sont moins nécessaires. M. Vincent ne fait, en conséquence, que deux sortes de tuyaux, savoir :
N° des tuyaux. Diamètre intérieur. Diamètre extérieur. Épaisseur,
m. m. ni.
Les tuyaux éprouvent un retrait, tant par la dessiccation
Tuyau sec.
Tuyau cuit,
que par la cuisson. Dans des mesures que nous avons prises sur des tuyaux n° 1, de la fabrique de M. Lauret, nous avons trouvé :
Tuyau frais, m.
Longueur 0.380
Diamètre intérieur. . . 0.038 Diamètre extérieur. . . 0 . 060
Le retrait total est de J3 pour 100,, ou d'environ £ des dimensions linéaires.
A ce propos, nous ne pouvons trop recommander à tous ceux qui achètent des tuyaux d'en mesurer la longueur. Quand on parle d'un bout de tuyau, il doit être entendu qu'il s'agit d'une longueur de 0m.32 à 0m.33. Or. nous avons eu l'occasion de constater que certains fabricants avaient peu à peu rapproché les intervalles de leurs fils coupeurs, de manière à ne plus livrer que des tuyaux cuits de 0m.30, puis de 0m.28 de longueur. A ce compte on peut se permettre, par rapport à des confrères plus loyaux ou moins avisés, une apparence de bon marché sur le prix de d,000 tuyaux; mais le cultivateur paye tous les frais de la ruse commerciale ; car si chaque tuyau est diminué d'un sixième, il faut un nombre de tuyaux d'un sixième plus grand.
La cuisson exerce une grande influence sur la qualité du tuyau de drainage. Il faut éviter également un défaut ou un excès de cuisson. Le premier inconvénient est surtout grave pour l'acheteur, le second pour le fabricant. « Quand les tuyaux ne sont pas assez cuits, disent des fabricants très-habiles que nous avons déjà cités plusieurs fois, MM. Virebent, les terres restent tendres, terreuses, ayant une teinte sombre, soit qu'elles donnent par la cuisson la couleur rouge ou la couleur blanche. Elles ne sont point sonores, se délitent et s'exfolient aux moindres in-
tluences de l'atmosphère, donnent accès à la formation du salpêtre, s'effritent et se perdent en peu de temps. Un feu trop longtemps soutenu ou trop vigoureusement poussé calcine ou vitrifie la pâle céramique, qui peut se ramollir ou même couler en fusion ; ce qui occasionne, sans bénéfices pour la qualité des tuyaux, des pertes et des avaries qui peuvent devenir majeures. La terre ainsi frappée par une température Irop élevée devient d'un brun foncé, et peut arriver au noir. Tous les tuyaux gauchissent et adhèrent les uns aux autres par l'effet du ramollissement. »
On voit qu'il est très-important de bien apprécier le point qu'il faut atteindre et qu'il faut se garder de dépasser dans la cuisson. La chaleur qui convient varie d'un rouge sombre à un rouge très-vif. On peut la reconnaître à l'aide d'une grande habitude, à défaut de laquelle il faut employer des montres, c'est-à-dire quelques bouts de tuyaux que Ton pourra saisir, à l'aide d'une pince, par des orifices ménagés dans la porte d'enfournement et de défournement. Ces oritices ne sont fermés qu'avec une brique qu'on enlève facilement lorsque la masse des produits est arrivée à la température rouge sombre. On commence par prendre la montre la plus basse ; si elle indique, par l'état de sa cuisson, qu'on est arrivé à un feu convenable, on prend vite une montre plus élevée, de manière à savoir si l'on doit augmenter, maintenir ou ralentir le feu.
L'enfournement se fait en mettant sur la sole du four un ou deux rangs de briques placées verticalement et séparées par de petits intervalles. On commence par les tuyaux du plus grand diamètre, et on achève par les assises des tuyaux du plus faible calibre. A la troisième, quatrième et cinquième assises, on laisse au fond de la porte de service des couloirs pour placer les montres dont nous venons de parler.
On allume le feu, dans le fond des alandiers, avec du bois refendu, de manière à établir le tirage. On rapproche ensuite peu à peu le l'eu de la bouche. 11 faut aller avec précaution pendant tout le temps du petit feu. On fait le feu moyen quand toute la masse est chaude, en augmentant progressivement jusqu'à ce que les arceaux commencent à rougir. Alors commence le grand feu, qui demande le plus de surveillance et de continuité ; il faut donner un coup de vigueur, qui constitue le talent du chaufournier. Le grand feu terminé, on diminue la charge du combustible ; puis on ferme les bouches à l'aide de petits murs en briques faits à sec, mais lûtes extérieurement avec un peu d'argile.
On doit éviter de rouvrir trop tôt, pour empêcher la casse que produirait sur la marchandise un courant d'air d'une température trop différente de celle de la poterie.