‹ Dramaturges et romanciersChapitre 4 sur 12 · SIBYLLE · texte numérisé non relu

SIBYLLE

M. Octave Feuillet est un de ces écrivains de plus en plus rares dont chaque production nouvelle mérite l'attention de la critique. Son originalité, qui est des plus fines et des plus subtiles, se trouve en même temps des plus solides et des plus vraies. Nous voudrions expliquer en quoi elle consiste; la tâche étant quelque peu délicate, on voudra bien nous pardonner quelques subtilités; notre excuse est dans le sujet même qui va nous occuper.

M. Octave Feuillet est l'auteur d'une des tentatives les plus singulières qui se puissent concevoir : il a cherché à unir les dangereux et puissants plaisirs de l'imagination aux vertus paisibles de la vie de famille, et a voulu faire bénéficier les cœurs honnêtes des séductions poétiques qui sont propres aux tentations équivoques et aux passions interdites. Nature en même temps poétique et sensée, àme d'artiste ouverte à toutes les émotions brillantes et sensible à tous les souffles qui viennent du pays des passions, cœur hon-

no DRAMATURGES ET ROMANCIERS.

nêle habité par tous les sentiments qui sont l'honneur des existences droites et simples, il s'est trouvé dès ses débuts partagé entre deux instincts contraires et sollicité par deux voix qui lui parlaient un langage différent. C'est toujours une grande souffrance que d'être tiré et sollicité en sens contraire, mais ici le martyre n'a rien eu que de délicieux, à en juger par les œuvres qui en ont été le produit. Le romancier a découvert le moyen d'associer en un paisible ménage les deux instincts ennemis et de faire dialoguer les deux voix sans clameurs violentes et sans dissonances anarchiques. Bref, M. Feuillet s'est trouvé dans la situation de ce héros d'un joli roman chinois, qui, se voyant aimé de deux femmes également belles, se tire d'affaire en les épousant toutes deux, et vit heureux avec elles dans l'union la plus parfaite. C'est dans cette bigamie moraXe que consiste principalement l'originalité de son talent.

Tous les mondains honnêtes gens, toutes les âmes poétiques quivivent résignées aux contraintes que leur imposent les lois sociales ont su gré au romancier de cette tentative difficile si délicatement menée abonne fin, et cela avec juste raison. Les brillants scandales de la littérature romantique avaient eu quelque chose de choquant et d'insultant, non seulement pour la conscience, mais, ce qui est quelquefois plus grave, pour l'amour-propre des honnêtes gens. Il était vraiment humiliant de s'avouer que la poésie était le privilège des cœurs faibles et des âmes équivoques, et de se voir relégué dans le troupeau du vulgaire pro-

saïque pour être l'esté fidèle aux prescriptions de la droiture et de l'honneur. Eh quoi! la passion coupable aura toutes les séductions, et la passion légitime et permise ne connaîtra d'autres plaisirs que moroses et n'inspirera qu'une estime froide et sans attraits! Toutes les fleurs de la terre seront cueillies pour l'ornement du vice, et la vertu devra se contenter des herbes maussades qui sont l'emblème de la patience, de la routine et de l'ennui! Quoi! les émotions poétiques les plus innocentes me seront refusées, parce que je ne suis ni aventurier, ni corsaire; les simples promenades au clair de lune me seront interdites, sous le beau prétexte que les honnêtes gens ne sont pas des rêveurs et que la vertu doit se coucher de bonne heure! C'est cette révolte secrète, très légitime et très fondée, que M. Octave Feuillet a comprise, exprimée et favorisée.

Les mondains ont été heureux de rencontrer un écrivain qui ne nourrissait contre eux aucune prévention, qui avait su remarquer ce qui se cachait souvent de passion sous leurs discrètes paroles, et combien d'émotions puissantes animaient en se dissimulant leurs existences sagement réglées et prudemment conduites. On ne savait pas bien avant M. Feuillet, et surtout on n'avait jamais bien dit tout ce qu'il y a de poéïie chez les gens qui ne font pas profession d'être poétiques. La poésie dans le monde est en effet semblable à ces rares mines d'émeraude qui sont d'une exploration si laborieuse et si difficile, mais qui récompensent si richement leur patient explorateur.

On passe souvent des années avant que la pioche ait remué autre chose qu'une argile sans valeur; puis tout à coup la pierre précieuse se découvre. C'est cette richesse poétique, rare et cachée comme l'émeraude, dont M. Feuillet s'est emparé et dont il a fait la matière de ses délicats et fins bijoux.

L'ingénieux écrivain ne s'est pas contenté de plaire aux honnêtes gens en leur révélant la poésie qui était en eux, il a voulu joindre à ce service un don qui pouvait être dangereux et équivoque, mais qui, grâce à son art sagace et prudent, n'a eu que des influences heureuses. Ce don, nous l'avons dit, c'est d'avoir fait bénéficier la vertu de toutes les séductions des passions coupables et d'avoir appris aux âmes loyales qu'elles pouvaient parler un langage aussi poétique et aussi éclatant de métaphores, si cela leur plaisait, que les âmes les plus aventureuses et les plus folles. Les gouffres ont des attractions irrésistibles; cela est bien connu de tous ceux qui se sont penchés sur des précipices ou qui ont pris trop de plaisir à lire certaines productions de notre moderne littérature romanesque. M. Feuillet a fait promener ses honnêtes héroïnes au bord des précipices les plus dangereux, de manière à leur faire connaître et savourer les puissantes, et paraît-il, voluptueuses émotions de labîme. Les fleurs empoisonnées ont des parfums mortels, mais enivrants; M. Feuillet les a fait respirer à ses héros juste le nombre de minutes voulues pour que la sensation désirée ne dégénérât pas en torpeur. Les fruits de l'arbre de la science du bien et du mal con-

servent toujours sur les fils d'Adam et sur les filles d'Eve leur prestige fatal; M. Feuillet les détache adroitement de l'arbre et les leur présente d'assez près pour en faire admirer l'éclat et les couleurs et de trop loin pour leur permettre de mordre à la cendre dont ils sont pleins. L'orage qui foudroie a des beautés contre lesquelles l'imagination voudrait en vain se défendre; M. Feuillet fait passer la lueur vive des éclairs devant les yeux de ses héros, et les fait menacer des grondements de la foudre, mais il les fait rentrer au foyer dès que les premières gouttes de pluie tombent; ou bien, s'il faut qu'ils soient victimes, il les fait périr dans toute la pureté de leur cœur, sans autre crime que l'imprudence avouable des natures généreuses. Ainsi les plus honnêtes gens ont aussi leurs aventures périlleuses, et connaissent à leur heure tout ce qu'il peut paraître doux de connaître des passions défendues. L'auteur leur verse la livre de parfums dont parle l'Écriture, en leur épar^ gnant l'once d'amertume.

M. Feuillet a donc réussi à unir deux esprits en apparence inconciliables : l'esprit judicieux et moral du bonhomme Chrysale, ou plutôt de la charmante Henriette, avec l'esprit des personnages d'Alfred de Musset. Le mélange est si complet, qu'il en résulte une sorte d'équité tout à fait exceptii.nnelle, et aussi charmante qu'elle est rare. Cette équité consiste en ce que ces deux esprits, non seulement se tempèrent mutuellement, mais se défendent et se justifient réciproquement. Si M. Feuillet ne permet pas que la vie

de famille et les sentiments légitimes soient sottement flétris de l'épithète de prosaïques, il ne permet pas davantage que les sentiments poétiques soient ealomnieusement traités de chimériques, et il défend avec autant d'habileté que de courage les caractères que l'on qualifie de romanesques contre les outrages de l'hypocrisie.

Une de ses thèses favorites est de montrer que ces caractères que l'on présente comme reposant sur un fondement faux ou comme perdus à la poursuite d'une vaine chimère, reposent au contraire sur la véracité et la loyauté, et sont épris des réalités les plus désirables et les plus grandes, les seules grandes et les seules désirables. Tous les lecteurs connaissent les îioms de ses héros et surtout de ses héroïnes, Mme de Palme, Marguerite Laroque, Sibylle de Férias. Ces âmes, que leurs ennemis et aussi leurs amis qualifient de chimériques, sont au contraire d'une substance très forte et très réelle, si bien que les vrais esprits chimériques sont leurs accusateurs, car leurs reproches s'adressent à d'autres que ceux qu'ils accusent. Loin de caresser voluptueusement des rêves, ces personnages sont sévères jusqu'au point d'être durs et cruels pour eux-mêmes. Loin de se repaître de mensonges, ils poussent l'amour de la sincérité jusqu'à la destruction de leur bonheur. Loin de nourrir des sentiments faux, ils les redoutent chez autrui, et les poursuivent, lorsqu'ils les rencontrent, de toute leur haine et de tout leur mépri?. C'est une ingénieuse apologie des caractères poétiques que de les avoir montrés

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fidèles à la nature et fortement attachés aux sentiments vrais. On n'a pas assez remarqué, jusqu'à présent, ce côté du talent de M. Feuillet, et j'éprouve un véritable plaisir à le révéler.

Son nouveau récit, ï Histoire de Sibylle, est en tous points digne de ses aînés ; mais je crains que ses destinées soient plus orageuses, et qu'il ne soit pas applaudi avec la même unanimité. Il soulèvera, il soulève déjà des controverses en sens très divers, controverses dont le résultat pourrait être très instructif. L'observateur curieux qui irait interrogeant avec adresse, sollicitant les opinions de ses amis et connaissances, au sujet de ce roman, pourrait peutêtre, en coordonnant les confidences qui lui seraient faites, savoir exactement à quoi s'en tenir sur la pensée véritable de notre société touchant un des points les plus délicats du mariage.

Sibylle de Férias est une enfant de vieille race, dont le corps frêle et gracieux loge une de ces âmes ardentes et mélancoliques que l'on pourrait appeler une àme ancienne, tant les hauts désirs et les nobles pensées y naissent de bonne heure, tant les con:;binaisons de l'imagination y sont inattendues, subtiles et hardies. Qui n'a vu le spectacle charmant et effrayant à la fois de ces âmes d'enfant qui naissent mûres à la vie, dont l'intelligence semble, non s'initier péniblement aux choses de ce monde, mais reprendre sans efforts une expérience un instant interrompue, comme leur corps reprend ses jeux après une heure de repos! A ces eiifants on peut prédire à coup sûr

une destinée douloureuse. Tout les fera souffrir, même ce qui donne aux autres le bonheur et la joie. Les anecdotes et les riens de l'enfance minutieusement recueillis par l'auteur font comprendre ce caractère mieux que ne le pourrait exprimer la psychologie la plus profonde, et évoquent aux yeux du lecteur le personnage de Sibylle. Un soir, lorsqu'elle était enfant, et avant même qu'elle pût parler, on la vit pleurer en levant les yeux au ciel, et en étendant la main vers quelque chose de lointain; Sibylle demandait une étoile. Plus tard, un de ses grands désespoirs fut qu'on ne lui permit pas de chevaucher un des cygnes qui nageaient dans les bassins du jardin paternel. Cette dernière anecdote resta proverbiale dans la famille, et, comme diraient les Anglais, illiLSlrative du caractère de la jeune fille : « Voilà Sibylle qui veut monter sur le cygne! » ne manquait jamais de dire son grand-père, lorsqu'elle exprimait quelque haut désir trop noble pour les conditions de la terre, ou qu'elle aspirait à quelque perfection impossible à rencontrer. Quant au tempérament de cette âme, à ce qu'on pourrait appeler sa partie ph}"siologique, M. Feuillet nous l'a révélé par un mot étrange et profond. Un jour que tous les habitants du petit village maritime qu'habitait la famille de Férias, suivaient avec anxiété sur la plage les luttes d'une barque de pêcheurs contre la tempête, Sibylle, malgré les instances de son grand-père, voulut rester jusqu'à la fin de cette scène navrante : « Laissez-moi! je suis trop heureuse! » dit-elle. Cette variante naïve

du suave mari magno exprime bien l'intensité de sensibilité de cette nature ardente et fragile. Nous comprenons que cette âme sera facilement courageuse contre elle-même , parce qu'elle trouvera d'âpres jouissances dans l'accomplissement des lois du devoir et du sacrifice. Ce mot prépare le dénouement du livre, et en donne au lecteur la complète intelligence. Mais en même temps il nous révèle le côté faible et répréhensible de l'héroïne. Il peut entrer un atome d'égoïsme jusque dans le sacrifice le plus désintéressé, et il y a telle âme angélique dont la douceur est implacable.

Cette première partie du livre où M. Feuillet a rassemblé avec un soin minutieux et sympathique les menus détails de l'enfance de Sibylle, comme aurait pu le faire le vieux marquis ou le bon abbé Renaud, possède un charme poétique extrême. Les manies poétiques de la jeune fille, son amitié pour le fou Feray dont elle assouplit l'humeur sauvage, les tourments de sa jeune raison qui prend tout au sérieux, le culte qu'elle adresse à Dieu sur un autel bâti de ses mains en pleine nature, son déguisement en magicienne et sa rencontre avec Raoul auprès de la fontaine, autant d'incidents ingénieusement inventés, combinés et juxtaposés. Dans ces trois mots nous renfermons l'éloge en même temps que la critique de celte partie du récit. Cela, en effet, donne l'impression d'un tableau en mosaïque, composé de pièces rapportées avec adresse, et procure le même genre de plaisir que nous éprouvons en parcourant un parc

anglais. On goûte je ne sais quelle joie artificielle et naïve en même temps à rencontrer ingénieusement rapprochés tous les spectacles poétiques et pittoresques que nous rencontrons séparés dans la nature et à effleurer successivement les émotions très variées qu'ils peuvent faire naître. Voici une maisonnette rustique qui est destinée à faire penser aux menteuses idylles, un assemblage de rochers qui reporte notre esprit vers les âpres déserts de la Thébaïde, un fourré où la lumière est habilement ménagée de manière à nous donner l'impression des bois sacrés antiques, une riante prairie propre aux causeries du Décaméron ou aux rencontres des contes de fées. En même temps que nos yeux parcourent tant d'objets disparates, notre imagination effleure sans les approfondir les sensations que peuvent donner les mondes divers de la poésie et de la nature. Tel est à peu près le plaisir qui ressort du récit de l'enfance de Sibylle. Les sentiments les plus forts et les plus divers. afTections de la famille, candeur catholique, fermeté prolestante, mélancolie du scepticisme, magie de la nature, sont comme conviés par l'auteur à se réunir pour former un spectacle poétique. L'effet de cette réunion est d'une bizarrerie quelque peu artificielle, mais souvent touchante et toujours élégante et gracieuse.

La partie la plus sérieuse et la plus humaine de ce long et minutieux récit est la double description des deux familles de Sibylle : le contraste est excellent et posé de main d'artiste. D'un côté, le fo3'er

patriarcal du château de Férias, dont les dalles sont moins solides que les sentiments des hôtes qu'il réchauffe; de l'autre, le mondain et quelque peu banal foyer parisien, étroit et élégant, inhospitalier .dans sa banalité même,. — un foyer où les dieux lares n'ont jamais élu domicile, auprès duquel ne se sont jamais échangés que de froids saints et de vaines

et quelquefois d'amères paroles Je me contente

d'indiquer le contraste, car j'ai hâte d'arriver à la donnée véritable du livre, à l'idée qui en est. sinon le charme, au moins l'intérêt capital et sérieux.

Sibylle ne connaît qu'un seul amour dans sa triste existence, et elle meurt volontairement, afin de se dérobera cet amour. Lorsqu'elle était enfant, poussée par une de ces boutades de poésie fantasque dont la solitude était l'unicjue témoin, elle s'était assise un jour auprès d'une fontaine, coiffée de fleurs sauvages et une baguette en main, de manière à figurer la fée de ce lieu qu'elle croyait désert; c'est dans cette attitude qu'elle avait eu le joyeux déplaisir d'être surprise par le plus aimable des importuns, un beau jeune homme, du nom de Raoul,, qui lui avait baisé galamment la main et avait disparu après cet hommage chevaleresque. Les années s'écoulent et le ■souvenir de celte apparition reste toujours vivant dans le cœur de Sibylle. Ce n'est pas que ce souvenir y soit violent ou impatient; non, mais ce qui est plus grave peut-être, il y est endormi. Reverra-t-elle jamais Raoul? elle n'y songe même pas; comment les hasards de la destinée pourraient-ils jamais les

rapprocher? Ce souvenir ne lui cause donc ni regrets, ni désirs. Mais à son insu il suffit pour empêcher qu'aucun autre amour ne s'éveille en elle; il maintient son cœur exempt de trouble et indifTérent. De loin en loin, lorsqu'on prononce devant elle ce nom de Raoul, un léger flot de sang vient colorer son visage, et c'est tout. Cet état d'impassibilité aimante, de vague ténacité, pendant lequel, sans bruit et sans en avoir conscience, l'âme se recueille et se prépare à ses passions sérieuses et durables, a été bien observé et bien rendu par M. Feuillet.

La passion de Sibylle nous permet aussi de mesurer la distance qui sépare deux sentiments qu'on confond d'ordinaire et qui sont d'ordre très différent. Ce n'est pas ce premier amour des jeunes filles, qu'un romancier a comparé à cette fleur du pêcher qui tombe au plus léger souffle sur le premier passant venu, et qui plus tard n'a d'autre importance dans le souvenir que de marquer la date du premier éveil du cœur. Si cet amour était celui de Sibylle, elle s'en guérirait, mais cet amour date de plus loin que l'adolescence, et il a toute la netteté et toute la fidélité obstinée des souvenirs de l'enfance. C'est Raoul que ses yeux ont rencontré lorsqu'ils se sont ouverts à la lumière; il est le premier qui ait forcé son attention jusqu'alors sommeillante, le premier qui lui ait fait connaître la sensation de l'étonnement et qui ait imposé la fixité à ses regards Jusqu'alors flottants à l'aventure. Contrairement aux amours de jeune fille qui sont passagers comme une ondée d'avril,

ces sortes de sentiments, heureusement très rares, sont généralement incurables. N'y eùt-il que cette cause, Sibylle ne pourrait guérir.

Ce qu'il y a d'étrange et d'original dans le malheur de Sibylle, c'est que l'obstacle à son amour ne lui est pas extérieur; il vient d'elle-même, de la détermination de sa volonté. Sibylle sacrifie son bonheur et son existence à une raison de conscience. Jeune, elle avait connu les inquiétudes du scepticisme; mais comme elle avait subi ces tourments avec candeur et sincérité, son âme n'y avait rien perdu de sa fraîcheur et de sa faculté de croire. Elle n'avait jamais perdu la confiance, même dans ses pires moments de doute; aussi avait-elle retrouvé la foi sans efîort. Sibylle était catholique fervente et convaincue. Depuis sa conversion, ses méditations et ses rêveries, sans prendre aucun caractère dogmatique, avaient acquis une fixité qu'elles n'avaient pas connue autrefois. Sibylle s'était habituée à diriger toutes ses pensées vers la religion, et à considérer toutes choses à la lumière de la foi, Alors s'était développé dans son cœur un sentiment qu'on prend quelquefois pour l'intolérance, et qui pourtant n'a rien de commun avec elle : je veux dire celte espèce de fierté défensive qui nous fait considérer, non pas nécessairement comme ennemis, mais comme étrangers, tous ceux qui ne pensent pas comme nous. Quel n'est donc pas son effroi, lorsque, ayant retrouvé Raoul par un hasard inespéré, elle l'entend tenir des discours empreints du scepticisme et de l'athéisme du siècle 1

Chacune des paroles du bien-aimé est une. blessure pour sa conscieuce et son cœur. S'il n'était pas le bien-aimé, il ne serait plus, après de tels discours, qu'un étranger indifférent, que sa charité pourrait plaindre et qui l'attristerait sans la blesser; mais il est le bien-aimé et il se transforme par conséquent en ennemi et en persécuteur. Ainsi, à peine retrouvé, ce rêve d'amour, si longtemps caressé, doit s'envoler. Partagée entre son amour et sa conscience, en proie à une passion qu'elle ne peut vaincre, et à laquelle elle ne veut pas céder, elle meurt doublement victime, et opère par sa mort cette inversion qui eût été nécessaire pour qu'elle vécût et ût heureuse.

Telle est la donnée du livre : elle est, je l'ai dit, très controversée à l'heure qu'il est. Beaucoup la trouvent fausse et précieuse, quelques-uns la trouvent empreinte d'intolérance. Comme la foi de Sibylle n'est ni vague, ni chimérique et qu'elle porte un nom très net et très franc, quelques incrédules et même, je le dis à regret, quelques esprits éminenls des communions dissidentes ont vu dans la résolution de la jeune fi41e une apologie de certaines tactiques mondaines. La leçon pratique qui ressort du récit de M. Feuillet, a-t-on imprimé, c'est que pour faire un beau mariage et se pousser dans un certain monde, il est nécessaire de faire d'abord le sacrifice de ses opinions. Critique légère autant qu'injuste, surtout venant d'un esprit aussi éclairé que celui qui l'a exprimée K Ce qui vous choque, convenez-en, c'est le

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