‹ Dramaturges et romanciersChapitre 5 sur 12 · M. Edmond Schérer · texte numérisé non relu

M. Edmond Schérer

M. OCTAYK FEUILLET. 123

nom de l'Église à laquelle Sibylle appartient; mais écartons les noms et les étiquettes, et prenons la donnée en elle-même : nous la trouverons fondée sur la vérité morale et sur la nature.

Pour comprendre combien la conduite de Sibylle est loyale et sensée, chacun de nous n'a qu'à descendre en lui-même et à se souvenir de ce qu'il a ressenti lorsqu'il a fait sur une plus petite échelle la même expérience. Combien de fois n'avons-nous pas éprouvé un désappointement amer en découvrant que telle personne vers laquelle nous nous sentions portés par un mouvement de sympathie ne partageait pas notre vie morale! Elle a parlé, et tout à coup nous avons senti un froid brouillard tomber sur notre âme et notre cœur s'est refermé. Cependant le sentiment que nous éprouvions n'était qu'attrait, bienveillance légère, sympathie superficielle; que serait-ce donc s'il eût été amour profond, irrésistible, si notre cœur s'était engagé tout entier! Par suite de quel singulier raisonnement voudrait-on que la passion la plus despotique de toutes fût exempte des exigences que nos cœurs imposent à leurs plus banales affections? Plus la passion sera forte au contraire, et plus le froid qui nous saisira sera âpre et cuisant. L'étranger indifférent nous choquera, mais le bien-aimé nous fera peur. De quoi donc s'étonne-t-on? Sibylle fait au nom de l'amour ce que nous faisons chaque jour au nom des affections les plus frivoles.

Je vais plus loin et je demande pourquoi les convictions religieuses n'auraient pas les mêmes droits

que les convictions politiques ou même les simples convictions littéraires. On sait quelle est la force des haines politiques et la vivacité des antipathies littéraires. Comment, nous traitons des noms les plus odieux l'homme qui ne pense pas comme nous sur le cens électoral, ou qui ne partage pas notre admiration pour notre auteur favori, et cette vivacité de sentiments que nous décorons des plus beaux titres, nous l'appellerions intolérance, lorsqu'elle anime nos opinions philosophiques ou religieuses! En quoi d'ailleurs la conduite de Sibylle difTère-t-elle de celle que nous voyons tenir chaque jour par la sagesse mondaine? A-t-on jamais vu beaucoup d'alliances entre royalistes et terroristes, et lorsqu'elles s'effectuent, ces alliances ne sont-elles pas regardées comme monstrueuses? Et pour prendre des exemples plus petits, mais plus instructifs encore, je demande si l'on voit beaucoup de partisans des trois unités et de la tragédie classique choisir leurs gendres parmi les romantiques? Ces intolérances n'étonnent personne, et l'on voudrait que la foi catholique de Sibylle n'eût pas autant de droit qu'une opinion sur la forme de gouvernement ou la tragédie classique! Ce serait un singulier temps que le nôtre en vérité, s'il refusait aux sentiments les plus forts, l'amour et la foi, les privilèges qu'il accorde à des sentiments d'ordre inférieur. Et puis se dresse le suprême obstacle. « Tu ne vis pas de la même vie morale que moi, et nos âmes obéissent à des attractions différentes. Si nos âmes étaient dépouillées de leurs enveloppes charnelles,

et laissées libres de suivre leurs attractions, il est trop évident qu'elles ne se rencontreraient pas une seule fois pendant toute la durée de l'éternité. Ces lois d'attraction sont profondément enveloppées et cachées dans la chair, et par conséquent nous ne les voyons pas s'accomplir, mais en existent-elles moins pour cela, et si nous sentons que nous devons être séparés pour Téternité, ne sommes-nous pas déjà séparés dans le temps? Qu'est-ce donc que cette alliance que nous poursuivons sinon une illusion odieuse et funeste? » Sibylle est héroïque, puisqu'elle accomplit contre elle-même le sacrifice do son amour, mais elle est en même temps sage et prudente. Elle agit avec vaillance sans doute, mais elle agit aussi avec intelligence.

Encore une fois, le nom de l'Église à laquelle appartient Sibylle importe peu : fût-elle protestante ou schismatique, elle aurait le droit d'agir comme elle agit, au nom de sa foi particulière, et la donnée de M. Feuillet reste vraie, qu'elle soit transportée de l'Église catholique à l'Église protestante, ou même, ce qui est bien plus fort, au simple rationalisme philosophique.

Nous connaissons l'objection : ce qui réunit les âmes, c'est la conformité de leur nature, de leur manière de sentir, l'identité de leur substance, et non la conformité d'opinions dogmatiques, qui, selon le temps et les lieux, peuvent être différentes, et qui n'ont par conséquent aucun caractère essentiel. L'objection est très forte, et, pour notre part,

nous l'admettons; mais elle n'est pas applicable au cas de Sibylle. Oui, l'union de Sibylle et de Raoul serait possible, si Raoul, quelles que fussent ses opinions particulières, était chrétien d'esprit et de cœur. Alors son âme serait véritablement formée de la même substance que celle de Sybille, et leurs différences d'opinions n'auraient pas plus d'importance que n'en ont les nuauces inévitablement diverses des caractères dans les ménages les plus unis. Si Raoul était de substance chrétienae, Sibylle pourrait lui pardonner aisément toutes ses hérésies, car ces hérésies ne seraient plus qu'un stimulant pour Itur intelligence et un aliment pour le feu dont ils brûlent également; leurs âmes auraient des ailes de couleurs différentes, mais elles auraient le même vol et seraient soulevées des mêmes souffles. Ici il y a rien de pareil. Raoul n'a pas dans sa nature le plus léger atome de christianisme; il est sceptique dans la plus froide acception du mot; et son incrédulité ne se contente pas d'être tolérante et passive, elle est volontiers agressive et hostile. En l'épousant, Sibylle épouserait non seulement un homme étranger à sa vie morale, mais un ennemi de sa vie morale.

J'ai dû me borner à expliquer et à justifier la donnée qui fait l'intérêt moral et philosophique de ne joli roman, et j'ai nécessairement négligé les beaux détails dont il est rempli. J'aurais aimé à appeler l'attention sur les deux plus émouvantes scènes de l'ouvrage, mais il se trouve que ces deux scènes n'ont pas un rapport toiit à fait direct avec la donnée fon-

damentale, et qu''elles n'ont pas besoin d'être rappelées pour l'expression de cette donnée. Ces épisodes nous représentent : l'un, les joies de la vertu triomphante; l'autre, les crimes et les noirceurs de la passion coupable.

La vertu est représentée par la duchesse Blanche de Sauves, cousine de Raoul. C'est une belle scène que celle où la duchesse avoue à Sibylle, qui ne le connaît pas encore, l'amour qu'elle éprouve pour le comte de Ghalys, et où, sur le conseil de la jeune fille, elle prend le parti de tout déclarer à son mari. Il y a surtout un trait pris dans le vif de la nature féminine : ce sont les transports de sa joie et les vivacités de son amitié reconnaissante pour Sibylle. La turbulence de cette afTection qui va tout de suite aux familiarités de l'amitié intime, l'agitation nerveuse qui naît de l'excès du bonheur et aussi du sentiment du danger couru, la spontanéité de ce besoin d'aimer qui saisit lorsqu'on s'est trouvé en péril de mort, la tendresse humide de larmes et presque orageuse qui s'empare du cœur lorsqu'il vient de triompher de lui-même, toutes ces nuances ont été linement saisies par l'auteur. La passion coupable est représentée par Clotilde du Val Chesnay, une amie d'enfance de Sibylle. Clotilde aimait Raoul; et lorsqu'elle désespère de s'en faire aimer, elle se venge en Se perdant. Elle fait sa victime d'un malheureux médecin positiviste qui s'aperçoit, trop tard pour son bonheur, que le scalpel et les alambics ne rendent pas compte de tous les mystères et n'expliquent pas,

par exemple, la diplomatie d'une jolie femme. La scène où elle congédie Louis Gandrax fait un parfait contraste avec celle dont nous venons de parler. Autant la première est attendrissante, autant celle-là est cruelle. On entend bien distinctement l'éclat de cette voix sauvage, et on pourrait noter les intonations des paroles méprisantes sous lesquelles elle foudroie le malheureux.

Le roman est écrit dans ce style poétique qui est propre à M. Feuillet, style tout fleuri et cependant sobrement imagé, qui ne laisse rien à désirer pour la délicatesse, mais auquel on voudrait souvent plus de force et de solidité. La trame est quelquefois faible et le tissu se déchire par moments. Un physiologiste (les physiologistes sont à la mode, et nous pouvons, en conséquence, leur emprunter sans bizarrerie quelques-unes de leurs expressions) dirait que M. Feuillet développe la partie nerveuse de son style au détriment de la partie musculaire. Ce défaut d'équilibre, qui n'est qu'à l'état de nuance et qui n'est appréciable que pour les gens du métier, pourrait être, ce nous semble, corrigé sans trop d'efforts. Que dans ses prochains écrits M. Feuillet donne plus d'importance à la partie musculaire de son style ; c'est sur ce point qu'il devrait désormais fixer son attention, car les nerfs n'ont plus rien à lui donner en fait de délicatesse, de grâce et de finesse. C'est sur cette critique bien légère que nous voulons prendre congé de cet ingénieux et poétique esprit.

Novembre 1862.

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