DE LA PHILANTHROPIE AU SENS D'ARISTOTE
Je ne connais rien de plus froid ni de plus maladroit que les traductions qu'on donne ordinaicement de ce mol de philanthropie. On rend ordinairement l'adjectif de ce nom, en latin, par hominibus gratum; en français par « ce qui peut faire quelque plaisir » ; et en allemand par was Vergnûgen machen kann. Le seul Goulston, que je sache, n'a pas manqué le sens du philosophe : il a traduit ç>c^àv©/)&)7rov par quod humanitatis sensu tangat '.En effet, par ce sentiment philanthropique, auquel peut prétendre le malheur même d'un scélérat, il ne faut pas entendre la joie que nous cause son châtiment mérité, mais le sentiment de sympathie humaine qui s'éveille en nous au moment où il est frappé, bien que nous nous représentions son malheur comme mérité. M. Gurtius veut que ces mouvements de compassion pour un scélérat malheureux ne s'étendent qu'à une seule espèce des maux qui l'atteignent.
« Pour que les malheurs' du coupable n'éveillent ni notre terreur ni notre pitié, dit-il, il faut qu'ils soient des suites de son crime ; car s'il en est atteint par hasard ou sans qu'il y ait de sa faute, il conserve dans le cœur des spectateurs les privilèges de l'humanité, et, à ce titre, on ne refuse pas la pitié même à un impie qui souffre sans qu'il y ait de sa faute. »
Mais M. Gurtius n'y a pas suffisamment réfléchi. Gar, même quand le malheur qui frappe le criminel est une suite immédiate de son crime, nous ne pouvons nous empêcher de souffrir avec lui au spectacle de ce malheur.
<( Voyez, dit l'auteur des ikttres sur les sensations, cette foule épaisse qui s'amasse autour d'un condamné à mort. Tous ont appris les crimes que ce scélérat a commis; ils ont pris en horreur sa vie et peut-être sa personne même. Maintenant il
1. • Ce qai est capable d'éTciller en nous le sentiment de l'humanité. » f.e
mot exprime, en effet, l'intérêt que nous prenons, en tant qu'hommes, au sort des autres hommes. C*est le sentiment exprimé dans ce beau vers de Térence :
Homo sum ; humant nihil a me alienum puto. • Je suis homme; rien ne m'est indifTérent dans les choses humaines. » (Trad.)
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est traîné^ défaut et tremblant, vers Taffreur échafôud. On se pousse, dans la foule^ on se dresse sur la pointe des pieds, an grimpe sur les toits j. pour voir son visage décomposé par Tatv tente de la mort. Sa sentence est proclamée; le bourreau s'approche de lui ; encore un moment, et c'est fait de lui ! Combien maintenant tous les cœurs désireraient qu'il obtînt sa grâce! Quoi? cet objet d'horreur qu'ils auraient eux-mêmes condamné à nrort un moment auparavant? Comment donc un rayon di'bumanité se fait-il maintenant jour dans tous ces coeurs?: N'est-ce* pas rapprocha du châtiment, le spectacle Horrible de la soujfrance physique, cfui nous réconcilie, pour ainsi dire,, avec un scélérat, et lui conquiert notre amour? Car, sans amour, nouâme. saurions éprouver de la sympathie pooir son. sort. »
Et j'ajoute : cet amour pour nos- sembla'blesi que rien ne saurait entièrement détruire, qui couve sous la eendre dont il est recouvert par d'autres passions plus fortes, et qui n'attend, pour ainsi dire, qu'un coupdie vent propice, à savoir, un souffle de raaUieur, de souffrance et de désespoir, pour seranimer et pour éclater en pitié, est précisément cet amour qu'Aristote entend sous le no m de philanthropie. Nous avons bien le droit de le comprendre sous le nom de compassion. Mais Aristote n'avait pas tort non plus de lui donner un njom particulier,, pour le diatinguer, comme je rai.dit,,du plus haut degrédes sentiments com-patissanls, où ceux-ci deviennent une<pasfli©n.paT lein^t-lange de la crainte qpe. nous: croyons» avoir lieu de concevoir pour nous-mêmes.
(n** lxxvii, ^janvier 1768), — Ici'^ nous devons prévenir encore une* objection. Si Aristote croyait que la pitié doit nécessairement être liée*à' Ife crainte pour nous-mêmes, quelle nécessité y avait-il de faire une mention particulière delà crainte? Le mot de pitié impliquait la crainte, et il aurait suffi de dire simplement : «La tragédie doit purger nos passions en* éveillant la- pitié. » Car raddîtion du mot de crainte ne ditrien de plus et ne-fait que rendre vague et incertaine la. pensée'qu'il s'agit d*exprrmer.
DEFINITION I>E LA THJkQHDXE 2)ANS AHISTOTE. 357
Voici ma réponse. Si Aristote ne s'était propose que de nous enseigner quelles sont les passions quela tnagédiepeut >fit v^iit eiciter, il aurait pu s'épargner absolument laddi* .tian du mot de crainte, et sans doute il se la serait épar- ^ôe; car jamais philosophe n'a été plus économe de mots que lui. Mais il voulait «n même diemps odus appiteftdre quelles passions devaient être pui^gées au moyen de celles qui sont excitées dans la tragédie; et, dans ce dessein, il fallait qu'il fît une mention particulière de la crainte. €ar bien que, selon lui^ la pitié ne puisse exister ni au théâtre ni hors du théâtre sans crainte pour nous-mêmes; bien que la crainte soit un ingrédient nécessaire de la pitié, il •ny a pas cependant de réciprocité; et la pitié pour les •autres n'est pas un élément de la crainte pour nousmêmes. Dès que la tragédie est finie, la pitié cesse, et il ne reste, de tous les mouvements ressentis par nous, que la crainte d'un mal vraisemblable, éveillée en nous par le spectacle du mal qui a excité notre pitié. Nous emportons cette crainte avec nous; et de même qu'elle a servi, comme ingrédient de la pitié, à purger en nous la pitié, elle sert maintenant, en tant que passion qui dure d'elle-même, à se purger elle-même. En conséquence, pour montrer qu'elle peut le faire et qu'elle le fait réellement, Aristote a trouvé nécessaire de la mentionner en particulier.
Il est certain qu' Aristote n'a pas voulu donner une définition en forme de la tragédie. Car, au lieu de se borner aux caractères essentiels du genre, il y en a introduit d'accidentels, que l'usage avait rendus nécessaires. Si nous retranchons ces derniers et que nous résumions les autres, il xeste une définition parfaitement exacte, que voici :
« La tragédie, en un mot, est un poëme qui éveillé la pitié. Par le genr£ auquel elle appartient, elle est limitation d'une actian, de môme que l'épopée et la comédie ; par sa différence spécifique, elle est l'imitation d'une action qui éTeiite la pitié. »
De ces deux idées on déduit parfaitement toutes les
règles du genre, et même la forme qui lui convient, qui est la forme dramatique.
Sur le dernier point, on pourrait élever des doutes. Au moins ne saurais-je nommer un critique qui se soit avisé de tenter cette démonstration. Tous acceptent la forme dramatique, dans la tragédie, comme une tradition : elle est ainsi parce qu elle a été ainsi autrefois; et on la laisse telle qu'elle est, parce qu on la trouve bonne comme cela. Aristote est le seul qui en ait approfondi les raisons; mais, dans sa définition, il les a plutôt supposées que nettement indiquées.
<i La tragédie, dit-il, est l'imitation d'une action..., qui produit, non au moyen du récit, mais au moyen de la pitié et de la crainte, la purgation de ces passions et de celles du même genre. »
Ce sont là ses expressions mot pour mot^. Qui ne serait surpris de cette antithèse : « Non au moyen du récit, mais au moyen de la pitié et de la crainte? » La pitié et la crainte sont les moyens dont la tragédie se sert pour atteindre à son but, lesquels entraînent la manière dont on doit ou ne doit pas se servir de ces moyens. Ne semblet-il pas par conséquent qu Aristote saute brusquement d'une idée à une autre? Ne paraît-il pas évident qu'il manque ici un terme, celui qui est véritablement l'opposé du récit, à savoir, la forme dramatique'? Mais que font
i . Nous avons dû traduire littéralemeat la traduction de Lessing , qui sert de base au raisonnement qu'on lit ensuite . Hais sa traduction est faite sur un texte évidemment -vicieux , qu'on a corrigé depuis. Le texte généralement adopté aujourd'hui donne un sens très-différent de celui de Lessing. Le voici : a La tragédie est rimitation d'une actiun... au moyen de personnages agissants, et non en forme de récit; elle opère, par la pitié et la crainte, la purgation des passions de ce genre, d 'Eotiv ouv x^fia$ia. |il{tv)vt( it^d^tu;..., $p<SiyTwv, xa\ oi ^i' éit9.'(fiKi«.^ - ii* IXiou xa\ f^Cov itt^ivovva Ti)v tCv toioOtuv iraOi]|JiâTb>y xdtapviv. (C. TH.) Le texte traduit par Lessing portait : Kat où ii' im^fiXiai^ àXkà 8\,* iXiou xai fiCou... (^Trad.'j
2. Ce terme ne manque pas dans le texte rectifié, qu'on peut lire plus haut : c'est le mot i^imwt. il ne manquait pas non plus dans celui que Lessing avait sous les yeux; mais, par une ponctuation vicieuse, il faisait partie de la proposition précédente, qui devenait par là inintelligible. Quant au mot âXXà, qui liait les deux