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LE THEATRE DE HAMBOURG

Une belle figure, une physionomie attrayante, un regard expressif, une démarche séduisante, un accent qui charme, une voix mélodieuse, sont des choses qu'on n'exprime pas bien avec des mots. Et cependant ce ne sont là ni les seuls mérites qu'on demande au comédien, ni les plus grands : dons précieux de la nature, très-nécessaires à sa vocation, mais qui sont loin d'y suffire ! Il faut partout qu'il pense avec Fauteur; et quand l'auteur a eu quelque défaillance, il doit penser pour lui.

On a tout lieu d'attendre de nos acteurs de pareils exemples... Mais je ne veux pas exciter outre mesure l'attente du public. On se fait tort à soi-même quand on promet trop, et aussi quand on espère trop.

C'est aujourd'hui que se fait l'ouverture du théâtre. Elle aura quelque chose de décisif, mais il ne faut pas qu'elle décide de tout. Pendant les premiers jours, les jugements seront un feu croisé. Il ne serait pas aisé de trouver un auditoire calme. La première feuille de cette revue ne paraîtra donc qu'au commencement du mois prochain.

Hambourg, 2Î avril 1767.

PREMIÈRE SOIRÉE. — Olinte et Sophronie, de Cronegk.— Du sujet de la pièct : le Tasse et Cronegk. — Caractères des personnages. — Du merveilleux chrétien; Voltaire, dans Alzire; Corneille, dans Polyeitcte. — Dénoûment de la pièce. — Les acteurs : Eckbof; des maximes de morale dans la pièce; de l'art de débiter les moralités au théâtre ; du geste des acteurs ; Mme Hensei. — Conseils d'Hamlet aux comédiens. — Le Triomphe du Tempt passé , de Le Grand. — Prologue et Épilogue d'Olinte et Sophronie. — Le théâtre et les lois. — De la tolérance religieuse. — De l'acteur Quin et de Garrick. — Des prologues et des épilogues dans les pièces anglaises.

(n° I, 1" mai 1767). — L'ouverture du théâtre s'est faite heureusement, le 22 du mois dernier, avec la tragédie d' Olinte et Sophronie.

Bans doute on était bien aise de débuter par un ouvrage alleffland original, qui eût encore ici Tattrait de la nou* ¥eauté. Quant au mérite intrinsèque de la pièce, il ne justifiait pas une pareille préférence. Ce choix serait donc à blâmer, si l'on pouvait montrer qu'il fût possible d'en faire un beaucoup meilleur.

Olinte et Sopbtonie est Tceuvre d'un jeune poète, œuvre posthume et inachevée. Cronegk^ est mort assurément trop lot pour la scène allemande; mais il faut avouer que sa réputation est plutôt fondée sur l'opinion qu'avaient ses amis de ce qu'il aurait pu faire, que sur ce qu'il a fait réellement. Au reste pourrait*-on citer, en quelque temps, en quelque pays que ce soit, un poëte dramatique mort à vingt-^sis: ans, et qui n'ait pas laissé la critique incertaine sur la valeur réelle de son talent?

Le sujet de la pièce est l'épisode bien connu qu'on lit dans le Tasse '. Transformer un petit récit touchant en un drame touchant n'est pas chose si facile. Sans doute on peut, sans se donner beaucoup de peine, inventer des incidents nouveaux, étendre en scènes certains sentiments. Mais faire que ces nouveaux incidents n'affaiblissent pas l'intérêt et ne nuisent pas à la vraisemblance ; savoir sortir du point de vue du narrateur pour se mettre à la place de chaque personnage; ne pas décrire les passions, mais les mettre en action sous les yeux du spectateur ; leur communiquer une réalité si soutenue, si propre à produire l'illusion, que le spectateur soit obligé, bon gré mal gré, de les ressentir par sympathie : voilà ce qui est nécessaire pour accomplir cette transformation ; voilà ce que le génie fait 3ans le savoir, sans se l'expliquer pesamment, et ce que l'homme qui n*a que de l'esprit ne réussit pas à faire, tout en se mettant h la torture.

1. Friedr. Ton Cronegk fut on des jeunes poètes que Lessing encouragea. En 1757, un ami de notre auteur, le libraire Nicolaî, avait proposé un prix poar la aieilleu« tragédie : Lesiiag fit déeenier le prit a* Codnu de Cronegk, tout en trouTant l'ouvrage médiocre. Loinnème, il f essayé de refaine Ift ÇodrM; qavà au jeune poëte, on va lire ce qu'il en pensait. (Trad.)

î. Jérusalem délivrée, cb. ii,8t. i-54. (Drad.)

CRONEOK XT LE TASSE. 7

Le Tasse, en écriYaiit «on épisode d'OIinde H Sophronie, sefnble avoir eu sous l«s y««x celui de Nist!^ et Euryale, dans Virgile '. De même que Virgile avait montré de quoi r amitié est capable, le Tasse a voulu représenter la puissance de Tamour. Chez l'un, c'est un zèle héroïque qui met l'amitié en demeure de se faire connaître; chez l'autre, c'est la religion qui offre à Tamour l'ooDasion de se iaa«» nifester dans toute son énergie. Mais la religion, ches le Tasse, n'est que le moyen à F aide duquel le poète fait voir de quoi l'aoïoar est capable : elle est devenue l'objet prifh cipal dans l'osuvre de Gronegk. Il a voulu gtofiflef le triomphe de la religion dans le tnomphe de Tarnour. Pieuse modification, sans doute, mais oô Ton ne prat louer que la piété de l'auteur t Où l'a-t^elle conduit? Tout, cbm. le Tasse, est simple, naturel, vrai et humain ; Cronc^ en a fait quelque chose de si compliqué, de si romanesque, de si merveilleux et de si divin, qu'après cela, il faut Umt l'échelle I

Chez le Tasse, il y a un enchanteur, un drôle, qui n'est ni chrétien ni mahométan, mais qui, en arrangeant les deux religions» s'est fait une superstition qui lui est propre. Ce personnage conseille à Aladin d'enlever du temple l'image miraculeuse de Marie et de la transporter dans la mosquée. Pourquoi Gronegk a-t*il fait de eet enchanteur un prêtre mahométan? Il fallait que ee prêtre fût aussi ignorant dans sa religion que le poète paraît Tétre, pMr donner un pareil conseil. L'islamisme ne tolère point d'images dans les mosquées. Gronegk laisse voir en plus d'un lieu qu'il n'a qu'une idée fort inexacte des croyances mu« sulmanes. Mais la faute la plus grossière est d'accuser partout de polythéisme une religion qui s'attache plus qu'aucune autre peut-^être à l'unité de Ûeu. La mosquée, chez lui, s'appelle « la demeure des faux dieux; » et voici l'exclamation qu'il met dans la bouche du prêtre lui-^ même:

i. Énéidé, I. tX, T. ft7»«446. [Tmd.)

« Eh quoi! ne vous armerez-vous point, ô dieux, des traits de la vengeance? Tonnez, foudroyez le peuple insolent des chrétiens! »

L'acteur consciencieux qui joue ce rôle s'est appliqué à observer de la tête aux pieds Texactitude du costume ; et voilà les imperlillences qu'il faut qu'il débite !

Ch&i le T^ss^ l'image de Marie disparaît de la mosquée, sans qu'on sache au juste si elle a été dérobée par des mains humaines, ou si une puissance surnaturelle est intervenue. Cronegkfait d'Olinte l'auteur de l'enlèvement. Il est vrai qu'il change l'image de Marie en une image « du Seigneur sur la croix; » mais une image est toujours une image, et cette misérable superstition fait paraître le caractère d'Olinte sous un aspect très-méprisable. On ne peut plus lui pardonner d'avoir conduit toute sa nation au bord de l'abîme par cet exploit ridicule. Si dans la suite il se dénonce volontairement, ce n'est après tout qu'un devoir : il n'y a pas là de générosité. Dans le Tasse, c'est l'amour seul qui le conduit à se dénoncer : il veut sauver Sophronie ou mourir avec elle ; et il veut mourir avec elle simplement pour mourir avec elle. Ne pouvant partager sa couche, il veut partager son bûcher. Debout près d'elle, lié au même poteau, destiné à être consumé par les mêmes flammes, il ne ressent que la félicité d'un si doux voisinage ; il ne songe pas à ce qui peut l'attendre au delà de la tombe; il ne souhaite qu'une chose, que ce voisinage puisse devenir plus proche et plus intime encore, et qu'il lui soit permis, en la tenant pressée contre sa poitrine, d'exhaler son âme sur les lèvres de son amante.

Qu'est devenu, chez l'auteur allemand, ce contraste qui oppose si heureusement la jeune fille calme, enthousiaste, exaltée dans sa foi, au jeune homme ardent et plein de désirs? C'est une beauté évanouie. Les deux jeunes gens sont des modèles de froideur uniforme : ils n'ont l'un et l'autre que le martyre en tête. Et ce n'est pas assez que lui et elle veuillent mourir pour la religion : Évandre aussi

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