DIDEROT ET LE THEATRE FRANÇAIS
écrit que par un jeune homme capable de rougir un jour de ravoir écrit.
S'il n'est connu que d'un petit nombre de mes lecteurs, le mal n'est pas grand. Je me garderai bien de le leur faire connaître plus que ne l'exige mon sujet.
Un empereur — je ne sais lequel ni dans quel pays — avaitfaitjaser certains bijoux par la vertu d'un anneau magique, et leur avait fait dire tant de laides choses, que la favorite n'en voulut plus entendre parler. Elle aurait mieux aimé rompre là- dessus avec tout son sexe. Du moins elle se résolut de borner toute sa société, pendant la quinzaine suivante, à sa majesté le sultan et à deux hommes d'esprit. Ceux-ci s' appelaient Sélim et Riccaric. Sélim était un homme de cour, et Riccaric un membre de l'Académie impériale, homme très-instruit et grand admirateur de l'antiquité, mais sans pédanterie. La favorite s' entretenant un jour avec eux, la conversation tombe sur le ton insupportable des discours de l'Académie. Personne ne se prononce plus vivement contre ces discours que le sultan : il est importuné de s'y entendre toujours louer aux dépens de son père et de ses prédécesseurs; et il prévoit bien qu'un jour l'Académie sacrifiera de même sa gloire à celle de ses successeurs. Sélim, h titre de courtisan, avait été en tout de l'avis du sultan; et c'est ainsi que la conversation s'engage sur le sujet du théâtre. Ici, je la veux communiquer tout entière à mes lecteurs.
« Je crois, monsieur, que vous vous trompez, répondit Riccaric à Sélim. L'Académie est encore le sanctuaire du bon goût; et ses beaux jours ne nous offrent ni philosophes ni poëtes auxquels nous n'en ayons aujourd'hui à opposer. Notre théâtre passait, et peut passer encore, pour le premier théâtre de TAîrique. Quel ouvrage que le Tamerlan de Tuxigraphe! C'est le pathétique d'Eurisope et l'élévation d'Azophe. C'est l'antiquité toute pure 1
— « J'ai vu, dit la favorite, la première représentation de Tamerlan; et j'ai trouvé comme vous l'ouvrage bien conduit, le dialogue élégant et les convenances bien observées.
— «t Quelle différence, madame, interrompit Riccaric, entre un auteur tel que Tuxigraphe, nourri de la lecture des anciens, et la plupart de nos modernes !
— « Mais les modernes, dit Sélim, que vous frondez ici tout à votre aise, ne sont pas aussi méprisables que vous le prétendez. Quoi donc î ne leur trouvez-vous pas du génie, de l'invention, du feu, des détails, des caractères, des tirades? El que m'importe à moi des règles, pourvu qu'on me plaise? Ce ne sont assurément ni les observations du sage Almudir et du savant Abaldok, ni la poétique du docte Facardin, que je n'ai jamais lue, qui me font admirer les pièces d'Aboulcazem, de Mubardar, d'Albaboukra et de tant d'autres Sarrazins! Y a-t-il d'auti'e règle que l'imitation de la nature? Et n'avons-nous pas les mêmes yeux que ceux qui l'ont étudiée?
— « La nature, répondit Riccaric, nous offre à chaque instant des faces différentes. Toutes sont vraies, mais toutes ne sont pas également belles. C'est dans ces ouvrages, dont il ne paraît pas que vous fassiez grand cas, qu'il faut apprendre à choisir. Ce sont les recueils de leurs expériences et de celles qu'on a faites avant eux. Quelque esprit que l'on ait. Ton n'aperçoit les choses que les unes après les autres; et un seul homme ne peut se flatter de voir dans le court espace de sa vie tout ce qu'on avait découvert dans les siècles qui l'ont précédé. Autrement il faudrait avancer qu'une seule science pourrait devoir sa naissance, ses progrès et toute sa perfection à une seule tête : ce qui est contre l'expérience.
— « Monsieur Riccaric, répliqua Sélim, il ne s'ensuit autre chose de votre raisonnement, sinon que les modernes jouissant des trésors amassés jusqu'à leur temps doivent être plus riches que les anciens; ou, si cette comparaison vous déplaît, que montés sur les épaules de ces colosses, ils doivent voir plus loin qu'eux. En effet, qu'est-ce que leur physique, leur astronomie, leur navigation, leur mécanique, leurs calculs, en comparaison des nôtres? Et pourquoi notre éloquence et notre poésie n'auraient-elles pas aussi la supériorité?
— « Sélim, répondit la sultane, Riccaric vous déduira quelque jour les raisons de cette différence. Il vous dira pourquoi nos tragédies sont inférieures à celles des anciens; pour moi je me chargerai volontiers de vous montrer que cela est. Je ne vous accuserai point, continua- t-elle, de n'avoir pas lu les anciens. Vous avez l'esprit trop orné pour que leur théâtre vous