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goût d'écrire et la facilité pour du génie. Quant à ceux qui sont plus récents, ma conscience me dit clairement que je suis redevable à la critique seule de ce qu'ils renferment de plus supportable. Je ne sens pas en moi la source vivifiante qui jaillit par sa propre force, qui s'élance d'ellemême en une gerbe riche, fraîche et pure : il faut que je ^'asse tout sortir de moi à l'aide de la machine de compression et des tuyaux. Il faudrait que je fusse d'un naturel bien pauvre, bien glacé, bien myope, pour n'avoir pas appris dans une certaine mesure à emprunter discrèlement à des trésors étrangers, à m'échauffer au feu d'autrui, à étendre ma vue au moyen des lunettes de l'art. Je me suis donc toujours senti honteux et blessé, quand j'ai lu ou entendu des discours où Ton rabaissait la critique. Elle étouffe, dit-on, le génie : et je me flattais de lui devoir quelque chose qui approchait beaucoup du génie. Je suis un boiteux, qui ne saurait être édifié d'un pamphlet contre les bé' quilles.
Mais il faut l'avouer : la béquille aide un boiteux à se transporter d'un lieu dans un autre, mais ne fera jamais de lui un coureur, 11 en est de même de la critique. Son aide me met bien en état d'exécuter quelque chose de mieux que mes talents sans la critique n'auraient pu le faire; mais il me faut pour cela tant de temps, il faut que je sois si libre de toute autre occupation, si affranchi de toute distraction forcée; il faut que mes lectures me soient si présentes; il faut que je sois si à mon aise pour repasser à chaque pas que je fais toutes mes anciennes remarques sur les mœurs et sur les passions; il me faut, en un mot, tant de choses, que personne au monde ne peut être moins apte que moi à entretenir un théâtre de pièces nouvelles.
Ainsi il faut que je renonce h faire pour le théâtre allemand ce que Goldoni faisait pour le théâtre italien, quand il Tenrichissait en un an de treize pièces nouvelles. Et même il me faudrait y renoncer, en fussé-je capable. Je suis plus défiant h Tégard de ma première
BIDASCALIES ET DRAMATDRaiE. 4o7
pensée que ne l'étaient Jean de la Casa et le vieux Shandy ^ Je ne la tiens pas pour une suggestion du démon, ni au sens littéral ni au sens allégorique; mais je pense que la première est toujours la première; et que, dans la marmite, ce n'est pas d'ordinaire le meilleur qui surnage. Mes premières pensées ne sont certainement pas meilleures que celles du premier venu; et avec les penséesdupremier venu, on fait bien de rester chez soi.
Enfin il me vint à l'esprit de mettre à profit ce qui fait de moi un travailleur si lent, ou si paresseux (comme disent mes amis plus actifs) : à savoir, la critique, Et c'est ainsi que naquit l'idée de cette feuille.
Elle me plut, cette idée. Je songeais aux didascalies de^ Grecs, c'est-à-dire, à ces courtes notices, comme Aristote lui-même n'a pas dédaigné d'en écrire sur les pièces de la scène grecque. Cela me rappelait que j'avais ri autrefois à moi tout seul d'une erreur du savant Casaubon, qui, n*estimant que le solide dans les lettres, s'imaginait qu' Aristote, en rédigeant ses didascafies, avait pensé surtout aux intérêts de la chronologie^. Il faut l'avouer, ce serait une honte éternelle pour Aristote, s'il s'était préoccupé du mérite poétique des pièces de théâtre, de leur influence sur les mœurs, des progrès du goût, plutôt que de l'olympiade, de l'année de l'olympiade, et du nom de l'archonte sous lequel chaque pièce avait été jouée I
J'avais déjà arrêté d!'mtii\i\ev cette îem\lQ Jbidascalies de Hambourg. Mais ce titre me parut avoir une couleur trop étrangère, et aujourd'hui je m'applaudis de lui avoir préféré celui-ci. Que devais-je mettre ou ne pas mettre dans une dramaturgie? Cela ne dépendait que de moi seul; au moins Lione AUacci^ n'avait rien à me prescrire
1. Life and Op, of Trislram Shandy, vol. V, p. 74. (iV. de Vaut.) — Suit là citation du passage auquel Fauteur fait allusion. {Trad.)
2. Ànimadv. in Àthenasum, l. VI, o. 7« {N. de l'amt.)--Smi une citation de CasauboD. [Trad.)
3. Savant d'origine grecque, qui fut bibliothécaire du Vatican, et publia une Dramalurgia ou liste des auteurs de théâtre et de leurs pièces, Rome, 1636. (Trad,)
là-dcssus : tandis que pour les didascalies, les érudits croient savoir comment elles doivent être tourn<^es, ne fût-ce que d'après les didascalies de Térence, que nous possédons encore, et que ce même Gasaubon déclare écrites avec brièveté et avec élégance {breviler et déganter scriptas,) Je n'avais envie de faire mes didascalies ni si courtes ni si élégantes; et nos Casaubons d'aujourd'hui auraient secoué la tête d'une belle manière, s'ils avaient vu combien il m'arrive rarement de mentionner un document chronologique propre à jeter dans l'avenir quelque lumière sur quelques faits de l'histoire, quand des millions d'autres seront perdus! En quelle année du règne de Louis XIV ou de Louis XV tel ou tel chef-d'œuvre français a-t-il été joué? est-ce à Paris ou à Versailles? en présence ou en l'absence des princes du sang? Voilà ce qu'ils auraient cherché dans mon journal, et ils auraient été stupéfaits de ne l'y pas trouver.
Ce que du reste je me proposais dans ces feuilles, je l'ai dit explicitement dans X Annonce: ce qu'elles sont réellement devenues, mes lecteurs pourront le dire. Ce n'est pas tout à fait ce que j'avais promis; c'est autre chose, mais ce n'est pas, je crois, quelque chose de moins utile.
Elles devaient « suivre pas à pas les progrès que la poésie et l'art dramatique pourraient faire ici. »
Sur le second point je me suis vite lassé. Nous avons des artistes dramatiques; nous n'avons pas d'art dramatique. S'il a existé autrefois un art de ce genre, nous no l'avons plus; il est perdu; il est k inventer entièrement à nouveau. De généralités, de bavardages sur ce sujet, on en a bien assez en différentes langues; mais s'il s'agit de règles spéciales, reconnues de tout le monde, exprimées avec clarté et avec précision, d'après lesquelles on puisse décider dans un cas particulier si un acteur est à blâmer ou à louer; j'en pourrais à peine indiquer deux ou trois de ce genre. De là vient que tout raisonnement sur cette matière paraît toujours si incertain et si douteux : il n'est