‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 43 sur 226 · SHAKESPEARE ET VOLTAIRE · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE ET VOLTAIRE

particulière, si Ton ne veut pas que le tableau présente la symétrie glaciale d'un ballet. Maintenant, qu'on dispose une troupe de figurants muets; et en supposant qu'on l'ait dressée de la façon la plus heureuse, que l'on songe combien l'expression multipliée d'un même sentiment partagera nécessairement Tattention et la distraira des personnages principaux! Pour peu que ceux-ci produisent sur nous l'impression désirable, il ne suffit pas que nous puissions les voir, il est bon que nous ne voyions qu'eux. Dans Shakespeare, c'est au seul Hamlet que le fantôme s'adresse; dans la scène où la mère d'Hamlet est présente, il n'est ni vu ni entendu par elle. Toute notre attention se concentre donc sur Hamlet, et plus nous observons en lui de signes d'effroi, plus nous sommes disposés à prendre l'apparition qui cause ce trouble pour tout ce qu'il voit eu elle. Le spectre agit sur nous par Hamlet plus que par lui-même. L'impression produite sur lui passe en nous, et nous sommes pris trop soudainement et trop fortement pour songer à douter de la cause, tout extraordinaire qu'elle est. Combien Voltaire a encore mal compris cet artifice î Beaucoup de gens s'effrayent à la vue de son fantôme; mais ils ne s'effrayent pas beaucoup. Sémiramis s'écrie une fois: «Ciel! je meurs!» et les autres ne font pas beaucoup plus de cérémonie avec lui qu'on n'en ferait avec un ami qu'on croyait éloigné et qui entrerait tout à coup dans la chambre.

(n* XII, 9 juin 1767). — Je remarque encore une autre différence entre les deux spectres, celui du poëte anglais et celui du poëte français. Celui de Voltaire n'est qu'une machine poétique : il n'est là que pour l'action : il ne nous intéresse nullement par lui-même. Celui de Shakespeare est au contraire un personnage réel et agissant : nous prenons part à son sort : il excite le frisson, mais aussi la sympathie.

Cette différence est venue, sans aucun doute, de la^'manière dont les deux poètes envisagent les spectres en général. Voltaire considère l'apparition d'un mort comme un prodige; Shakespeare, comme une aventure tout^à^ fait

naturelle. Qui des deux pense le plus en philosophe , cela ne fait pas question ; mais Shakespeare pensait davantage en poëte. L'ombre de Ninus, chez Voltaire, ne se présente pas comme un être encore accessible, au delà de la tombe, à la satisfaction et au déplaisir, et, par conséquent, capable d'exciter notre sympathie. Nullement : le poëte a seulement voulu nous apprendre par là que la puissance suprême, pour mettre au jour et punir des crimes cachés, fait quelquefois une exception à ses lois éternelles.

Je ne veux pas dire que ce soit une faute, chez un poêle dramatique, de disposer sa fable de telle manière qu'elle puisse servir à éclaircir ou à confirmer une grande vérité morale. Mais j'ose dire que cela n'est rien moins que nécessaire; qu'il peut y avoir des pièces très-instructives et parfaites qui n'aboutissent pas à une maxime de ce genre; qu'on a tort de considérer la dernière sentence, qui forme la conclusion de certaines tragédies des anciens, comme le but unique de l'ensemble.

Si donc la Sémiramis de M. de Voltaire n'avait pas d'autre mérite que celui dont il s'applaudit tant : à savoir, qu'on y apprend à honorer la justice suprême, qui choisit des moyens extraordinaires pour punir les forfaits extraordinaires; Sémiramis ne serait à mes yeux qu'une pièce très-mcdiocre , d'autant plus que cette morale môme n'est pas la plus édifiante qu'on puisse concevoir. Il est, sans aucun doute, plus digne de la sagesse suprême de n'avoir pas besoin de ces voies extraordinaires, et d'envelopper la rémunération du bien et du mal dans l'enchaînement ordinaire des causes et des effets.

Maisjene veux pas m'arrêter plus longtemps sur la pièce, afin de pouvoir dire encore un mot de la manière dont elle a été représentée. On a tout lieu d'en être satisfait. La scène est assez vaste pour contenir sans confusion la foule que le poëte y fait paraître à différents moments. Les décors sont neufs, du meilleur goût; et, en dépit des fréquents changements de lieu, ils rétablissent l'unité autant qu'il «st possible.

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