DE LA CROYANCE AUX SPECTRES
qui paraissent très-ridicules à notre raison? La conclusion doit donc être toute différente, et il n'y a que l'hypothèse qui soit fausse. Nous ne croyons plus aux fantômes? Qui le dit? ou. plutôt qu'entend-on par là? Veut-on dire que nos idées sont assez avancées pour que nous puissions démontrer Timpossibilité des fantômes ? Certaines vérités inébranlables, en contradiction avec la croyance aux apparitions, sont-elles assez généralement répandues, assez présentes à tout moment, môme aux esprits les plus vulgaires, pour que nécessairement tout ce qui contredit ces vérités paraisse à tout le monde ridicule et absurde? On ne saurait le prétendre. « Nous ne croyons plus aux fantômes » ne signifie donc que ceci : dans cette affaire, où Ton peut trouver à dire autant pour que contre, qui n est pas décidée et ne peut l'être, la manière de penser actuellement régnante fait pencher la balance du côté de l'incrédulité : quelques personnes, en petit nombre, pensent ainsi; beaucoup veulent en avoir Tair : ceux-là composent la voix publique et donnent le ton ; la majorité se tait et se montre indifférente; elle pense tantôt d'une façon, tantôt de l'autre : en plein jour, elle aime à entendre railler les fantômes, et, par une nuit sombre, elle frissonne en entendant les récits qu'on en fait.
Mais si c'est en ce sens qu'on ne croit pas aux fantômes, cela ne peut ni ne doit empêcher le poëte dramatique d'en faire usage. Nous avons tous à leur sujet des germes de crédulité, et il s'en trouve surtout chez ceux pour qui le poëte travaille principalement. C'est à son talent à faire fructifier ces germes ; il y a des procédés de l'art qui donnent soudain carrière aux raisons secrètes que nous avons d'y croire. S'il a ces moyens à sa disposition, nous pourrons bien, dans la vie ordinaire, croire ce qu'il nous plaira; mais, au théâtre, nous sommes obligés de croire ce qu'il lui plaît de nous faire croire.
Shakespeare est un poëte de ce genre, et il est à peu près le seul. A l'apparition de son spectre dans Hamlet, les cheveux se dressent sur la tête, qu'on soit d'ailleurs cré-
dule ou incrédule. M. de Voltaire n*est pas adroit de s'autoriser de ce fantôme : cela ne fait que rendre lui-môme et son spectre de Ninus — ridicules.
Dans Shakespeare, le fantôme vient réellement de l'autre monde, à ce qu'il semble. Car il vient à l'heure solennelle, dans le silence effrayant de la nuit, accompagné de toutes les circonstances sombres et mystérieuses avec lesquelles nous sommes accoutumés, depuis les leçons de notre nourrice, à attendre des fantômes et à en imaginer. Mais le spectre de Voltaire n'est pas bon même à faire peur aux enfants; ce n'est qu'un comédien déguisé, qui n'a rien, ne dît rien, ne fait rien de ce qu'on attendrait de lui s'il était ce qu'il veut être; toutes les circonstances de son apparition sont plutôt propres à dissiper l'illusion, et trahissent la froide conception d'un poëtc qui voudrait bien nous tromper et nous effrayer, s'il savait comment s'y prendre. Qu'il réfléchisse seulement à ceci : c'est en plein jour, au milieu de l'assemblée des États de l'empire, que le spectre, annoncé par un coup de tonnerre, sort de son tombeau. Où Voltaire a-t-il appris que les spectres soient si hardis ? Quelle vieille femme ne lui aurait dit que les fantômes redoutent la lumière du soleil, et n'aiment pas à visiter les assemblées nombreuses ? Mais Voltaire le savait aussi bien qu'un autre : seulement il était trop timide et trop délicat pour faire usage de ces circonstances communes; il voulait nous montrer un esprit, mais il fallait que ce fût un esprit du grand monde; et c'est avec cela qu'il a tout gâté. Un spectre qui se permet des choses contraires à toutes les traditions, à toutes les convenances établies entre les spectres, ne me paraît pas un vrai spectre, et tout ce qui ne contribue pas à l'illusion la dissipe.
Si Voltaire avait tenu quelque compte de la pantomime, il aurait senti encore d'une autre façon quelle maladresse il y a à faire paraître un spectre devant un grand nombre de personnes. Il faut que tout le monde, à la vue d'une telle apparition, montre de la crainte et de l'horreur; il faut que chacun manifeste ces sentiments d'une manière