SIDNEY, DE GRESSET
teur ne sente aucune secousse et se trouve entraîne^ par une gradation rapide et cependant sensible. D'abord, Orosmane se montre dans toute sa générosité, disposé h pardonner à Zayre, au cas où son cœur se trouverait déjà pris, à condition qu'elle soit assez loyale pour ne lui en point faire un mystère. Cependant sa passion se réveille, et il exige le sacrifice de son rival. Il s'attendrit assez pour assurer Zayre de toute sa clémence à cette condition. Mais comme elle continue d'affirmer son innocence, contre laquelle il croit avoir des preuves si manifestes, le plus extrême ressentiment s'empare de lui peu à peu. Et ainsi il passe de la fierté à la tendresse et de la tendresse à Tin* dignation. Toutes les nuances que Remond de Saint-Albine, dans le Comédien^, recommande d'observer, sont si exactement ménagées par M, Eckhof, qu'on dirait que lui seul a servi de modèle au critique.
DIX-SEPTIÈMK SOIUKE. - Sidney , de Grcsselj Eckho.*. - A-t-il des Aïevs ?
d'après l'Afficbard.
(n<> xvii, "^6 juin 1767). — Le dix-septième soir (jeudi, 14 mai), on a représenté Sidney, de Gresset.
Celte pièce parut pour la première fois sur le théâtre en 1745. Une comédie «îontre le suicide ne pouvait pas avoir un grand succès à Paris. Les Français dirent que c'était une pièce pour les gens de Londres. Je ne sais trop : les Anglais pourraient bien trouver que Sidney n'est pas assez Anglais; il ne va pas assez vite en besogne; il philosophe trop avant d'eu venir à l'action, et pas assez quand
1. Le Comédien, part. II, ch. x, p. 209. (Note de l'auteur.) — Lessing avait publié des Extraits traduits de cet ouvrage dans sa Bibliothèque théâtrale (1754), i" iivr., n*' 4. Il Va. très-souvent présent à l'esprit dans ses observations sur l'art dtt comédien. {Trad.)
il croit l'avoir accomplie; son désespoir pourrait paraître une pusillanimité honteuse; et même le fait d'être ainsi mené par un domestique français pourrait sembler h plus d'un Anglais une humiliation digne de la corde.
Mais telle qu'elle est, la pièce nous paraît fort bonne, à nous autres Allemands. Nous aimerions assez à pallier, comme Sidney^ un acte de frénésie par un peu de philosophie. D'autre part, nous ne trouvons pas notre honneur blessé, quand on nous empêche d'achever un trait de sottise et qu'on nous arrache l'aveu d'avoir philosophé à faux. Nous nous trouvons donc si bien disposés pour Dumont, en dépit de sa forfanterie française, que nous sommes contrariés de l'étiquette que le poëte observe à son égard. Au moment où Sidney apprend que, grâce à la prévoyance de ce domestique, il n'est pas plus près de mourir que l'homme de France qui se porte le mieux, Gresset lui fait dire :
A peine je le crois
Rosalie!... Hamilton!... et toi dont l'heureux zèle, etc.
Pourquoi cet ordre hiérarchique? Est-il permis de sacrifier la reconnaissance à la politesse? C'est le serviteur qui l'a sauvé, c'est au serviteur qu'appartient la première parole, la première expression de la joie, tout serviteur qu'il est, et quelque inférieur qu'il soit à son maître et aux amis de son maître. Si j'étais acteur, je n'hésiterais pas à faire ici ce qu'aurait dû faire le poëte. Si je ne pouvais changer son texte pour adresser ma première parole à mon sauveur, je lui adresserais du moins un premier regard d'attendrissement; c'est lui que j'irais embrasser tout d'abord; puis je me tournerais vers Rosalie et vers Hamilton, et je reviendrais ensuite à lui. Ayons toujours plus à cœur de faire preuve de sentiments humains que de politesse î
M. Eckhof joue le rôle de Sidney avec une perfection!... C'est, sans contredit, l'un de ses plus forts rôles. On ne