‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 66 sur 226 · DES TITRES DE COMEDIES · texte numérisé non relu

DES TITRES DE COMEDIES

titre ne doit ôtre attribué à Plaute que pour la moitié? Plaute nommait sa pièce simplement Glùriosm (le Fanfaron), de même qu'il en intitulait une autre Trttculentus^, Le mot JUiles (le Militaire) doit être une addition d'un grammairien. Sans doute le fanfaron que Plaute met en scène est un militaire; mais ses fanfaronnades n'ont pas trait seulement à sa condition et à ses exploits guerriers. Il est également glorieux en amour; à l'entendre, il n'est pas seulement le plus brave des hommes, il en est aussi le plus beau et le plus propre à faire des passions. Ces deux genres de gloriole peuvent être compris dans le mot gloriosus, mais dès qu'on y ajoute miles, le sens de l'épithète gloriosus se trouve restreint au premier genre. Peut-être est-ce un passage de Cicéron * qui a égaré le grammairien, auteur de cette addition; mais il aurait dû ici préférer l'autorité de Plaute lui-même à celle de Cicéron. Voici ce que dit Plaute :

Alazon graece huic nomen est comœdise : Id nos latine gloriosum dicimus 3.

Quant au passage de Cicéron, il n'est pas encore bien prouvé qu'il y soit question précisément de la pièce de Plaute. On voyait dans plus d'une comédie le caractère du soldat vantard. Cicéron peut avoir eu en vue tout aussi bien le Thrason de Térence *. — Mais ceci n'est qu'une digression.

Je me souviens d'avoir déjà exprimé mon opinion sur les tilres en général. Il pourrait bien se faire que la question ne fût pas sans importance. Plus d'un grimaud a fait une méchante comédie sous un beau titre, et ne l'a faite qu'à

1. Le Brvlalj suWant la traduction de M. Naudet, ou mieux, selou nous, le Bourru, {Trad.)

2. De Officiis, lib. I, ch, xxxtiii. (Note de l'aulew,) Déforme eliam est, de se ipso prœdicare , falsa prsesertim ; et cum irrisione audientium imitari militem g^loriosum.

ît. fin grec, cette comédie est intitulée Alazon , que nous traduisons en latin par gloriosus, 4. Eutiuehu$, act. m, se. 1 ; act. it, se. 7. (7Va<i.)

lot) VINGT-SEPTIEME SOIRÉE.

cause du titre. J'aimerais mieux une bonne comédie avec un méchant titre. Quand on cherche quels caractères ont été déjà traités, on n'en trouve guère qui n'aient servi de titre à quelque pièce, surtout chez les Français. « Ce caractère-là! s'écrie quelqu'un; mais il y a déjà longtemps qu'on l'a peint ! Et celui-ci aussi ! Celui-là est emprunté de Molière, et celui-ci de Destouches I » — Emprunté ? Voilà l'effet des beaux titres. Quel est donc ce droit de propriété qu'un auteur acquiert sur un caractère par le fait d'en avoir tiré le titre de sa pièce ? S'il l'avait traité sans en rien dire, j'en pourrais faire autant, et personne ne m'accuserait d'imitation. Mais qu'on s'y risque après que le nom a été prononcé ! Et, par exemple, qu'on fasse un nouveau Misanthrope ' / Vous aurez beau ne pas emprunter à Molière un seul trait, votre Misanthrope n'en sera pas moins traité de copie. Il suffit que Molière se soit avant vous servi de ce nom. Vous avez le tort d'être venu cinquante ans trop tard ; et tant pis pour vous, si le langage ne possède pas une infinité de dénominations pour les variétés infinies du cœur humain.

Si le titre de Nanine ne dit rien, le second titre n'en est que plus explicite : le Préjugé vaincu. Et pourquoi une pièce n'aurait-elle pas deux titres? Les hommes ne portent-ils pas deux et trois noms? Les noms servent à distinguer les personnes, et deux noms rendent la confusion plus difficile qu'un seul. Quant au second titre, M. de Voltaire ne paraît pas s'être bien entendu avec lui-même. Dans la même édition de ses œuvres, on lit sur une feuille : le Préjugé mincuy et sur Tautre : V Homme sans préjugé *. Mais il n'y a pas grande différence entre les deux titres. Le préjugé dont il s'agit est celui qui veut que, dans un mariage raisonnable, il y ait égalité de naissance et de fortune. En un mot, l'histoire de Nanine n'est autre que

i. Schiller a essayé de refaire le Misanthrope; mais il a touIu que son héros fût un véritable ennemi du genre humain. Cette tentative ne lui a pas porté bonheur. (Trad.)

2. Lessing avait entre les nudns l'édition de Genève « de 1 756* {Trad.)

NANINE ET LA COMÉDIE TOUCHANTE. iOl

celle de Paméla. Sans doute, M. de Voltaire n'a pas voulu se servir du nom de Paméla, parce qu'il avait déjà paru quelques années auparavant deux pièces sous ce titre, et que ni Tune ni l'autre n'avait eu grand succès. La Paméla de Boissy et celle de la Chaussée sont, il faut le dire, des pièces assez plates, et Voltaire n'avait pas besoin d'être Voltaire pour faire beaucoup mieux.

Nanine appartient au genre de la comédie attendrissante. Mais elle renferme aussi beaucoup de scènes plaisantes; et ce n'est qu'autant que les scènes plaisantes alternent avec les scènes touchantes, que Voltaire admet que celles-ci soient souffertes dans la comédie. Une comédie entièrement sérieuse, où l'on ne rirait jamais, où Ton ne sourirait môme pas, où Ton ne ferait que pleurer, lui fait l'effet d'un monstre. Au contraire, il trouve le passage du touchant au comique et du comique au touchant trèsnaturel. La vie humaine n'est qu'une chaîne continue de passages semblables, et la comédie doit être le miroir de la vie.

Rien n'est si commun, dit-il, qu'une maison dans laquelle un père gronde, une fille occupée de sa passion pleure ; le fils se moque des deux; et quelques parents prennent différemment part à la scène. On raille très-souvent dans une chambre de ce qui attendrit dans la chambre voisine; et la même personne a quelquefois ri et pleuré de la même chose dans le même quart d'heure. Une dame très-respectable, étant un jour au chevet d'une de ses filles, qui était en danger de mort, entourée de toute sa famille, s'écriait en fondant en larmes : « Mon Dieu, rendez-la moi et prenez tous mes autres enfants! » Un homme, qui avait épousé une de ses filles, s'approcha d'elle, et la tirant par la manche : « Madame, dit-il, les gendres en sont-ils? » Le sang-froid et le comique avec lequel il prononça ces paroles, fit un tel effet sur cette dame affligée, qu'elle sortit en éclatant de rire; tout le monde la suivit en riant; et la malade, ayant su de quoi il était question, se mit à rire plus fort que les autres *.

1 Préface de VBnfani prodigue. (Trad*)

t08 VINGT-HUITIEME SOIREE.

Homère, dit-il dans un autre endroit *, représente même les Dieux riant de la mauvaise grâce de Yulcain dans le temps qu'ils décident du destin du monde. Hector sourit de la peur de son fils Astianax, tandis qu'Andromaque répand des larmes. On voit souvent jusque dans l'horreur des batailles, des incendies, de tous les désastres qui nous affligent, qu'une naïveté, un bon mot excitent le rire jusque dans le sein de la désolation et de la pitié. On défendit à un régiment, dans la bataille de Spire, de faire quartier; un officier allemand demande la vie à l'un des nôtres, qui lui répond : « Monsieur, demandez-moi toute autre chose; mais pour la vie il n'y a pas moyen. » Cette naïveté passe aussitôt de bouche en bouche, et on rit au milieu du carnage. A combien plus forte raison le rire peut-il succéder dans la comédie à des sentiments touchants? Ne s'attendrit-on pas avec Alcmène? Ne rit-on pas avec Sosie? Quel misérable et vain travail, de disputer contre l'expérience ?

Très-bien; mais quand M. de Voltaire déclare que la comédie tout à fait sérieuse est un genre aussi faux qu'ennuyeux, ne dispute-t-il pas aussi contre l'expérience? Mais peut-être no peut-on pas le dire du temps où il écrivait ce jugement. On n'avait encore ni Cénie ni le Père de famille^; et il y a bien des choses qu'il faut que le génie accomplisse, pour que nous les regardions comme possibles.

VINGT-HUITIÈME SOIRÉE. - L'Avocat Patelin, - La Femme qui se pâme^ de Gellert. Une conversation de dames sur la pièce.

(n° XXII, {^juillet 1767). — Le vingt-hiiiliènic soir (mardi, 2 juin), on a joué de nouveau r Avocat Patelin, et l'on a terminé par la Femme qui se pâme^ de M. Gellert.

De tous nos auteurs comiques, M. Gellert est, sans con-

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