‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 69 sur 226 · T/HISTOIRE ET LA TRAGÉJ)IE · texte numérisé non relu

T/HISTOIRE ET LA TRAGÉJ)IE

plus nette et la plus haute. II ne fit pas non plus alors la moindre avance pour rentrer en grâce; c'est la reine qui dut faire les premiers pas.

— Mais que m'importe ici l'ignorance de M. de Voltaire en fait d'histoire? — Ni plus ni moins que n'aurait dû lui importer celle de Corneille. Et en réalité, ce n'est que pour l'honneur de ce dernier que je discute contre le premier.

Admettons que toute la tragédie de Corneille ne soit qu'un roman : s'il est émouvant, cessera-t-il do l'être, parce que le poêle s'est servi de noms historiques?

Pourquoi le poète tragique choisit-il deâ noms dans rhistoire? Tire-t-il ses caractères de ces noms; ou adoptet-il ces noms parce que les caractères que l'histoire leur attribue ont plus ou moins de ressemblance avec ceui» qu'il s'est proposé de montrer en action? Je ne parle pas de la manière dont la plupart peut-être des tragédies ont pris naissance, mais de la manière dont elles devraient véritablement être conçues. Ou bien, pour me servir d'expressions plus en harmonie avec la pratique ordinaire des poètes; sont-ce les faits seuls, c'est-h-dire, les circonstances de temps et de lieu, ou sont-ce les caractères des personnes par qui les faits se sont accomplis, qui font choisir au poète tel ou tel événement de préférence à tout autre? Si ce sont les caractères, la question de savoir jusqu'où le poète peut s'écarter de la vérité historique, est immédiatement résolue. Dans tout ce qui ne touche pas aux caractères, il peut s'en écarter autant qu'il voudra. Les caractères seuls sont sacrés pour lui : leur donner plus de vigueur, les mettre mieux en lumière, c'est tout ce qu'il y peut ajouter du sien : le moindre changement essentiel détruirait la raison pour laquelle ils portent tels noms plutôt que d'autres; et rien n'est plus choquant que ce dont on ne peut rendre raison.

(n° XXIV, 2i juillet 1767). — Si le caractère de l'Élisabelh de Corneille est l'idéal poétique du caractère réel que l'histoire attribue à la reine de ce nom; si nous trouvons

jjg ' TRENTIEME SOIREE.

que Fauteur a peint en elle avec des couleurs vraies Findécision, les contradictions, les angoisses, les regrets, le désespoir où un cœur lier et tendre, comme celui d'Elisabeth, — je ne dis pas, est tombé dans telle ou telle circonstance, — mais a seulement donné à penser qu'il aurait pu tomber; — le poète a fait tout ce qu'on devait attendre de lui en tant que poëte. Contrôler son œuvre la chronologie à la main, le traîner devant le tribunal de Fhistoire, pour Fobligcr à rectifier d'après le dire des témoins chaque date, chaque mention qu il a pu faire en passant, même de personnes sur lesquelles Fhistoire ne se prononce pas, c'est méconnaître le poëte et sa mission : et, de la part d'un homme qu'on ne peut croire de bonne foi dans cette erreur, c'est ce qu'on appelle un esprit de chicane.

Il pourrait se faire, il est vrai, que chez M. de Voltaire ce ne fût ni erreur ni esprit de chicane. Car il est luimême poëte tragique, et, sans contredit, bien plus grand poëte que Corneille. Or, peut-on supposer qu'un homme soit maître dans un art et n'en ait que des idées fausses? Quant à la chicane, tout le monde sait que ce n'est pas son fort^. Ce qu'on pourrait prendre pour chicane çà et là dans ses écrits n'est que de la gaieté. C'est par pure gaieté aussi qu'il fait de temps en temps l'historien dans les questions de poétique, le philosophe dans Fhistoire et le plaisant dans la philosophie.

Quoi? il aurait su qu'Elisabeth était âgée de soixantehuit ans, quand elle fit décapiter le comte; et il n'en aurait rien dit? Encore amoureuse à soixante-huit ans! encore jalouse! Ajoutez le grand nez d'Elisabeth! Quelle source de bonnes plaisanteries! Il est vrai que ces bonnes plaisanteries se trouvent dans un commentaire sur une tragédie, c'est-à-dire hors de leur place. Le poëte aurait

1. Allusion malicieuse au procès que Voltaire avait eu à Berlin avec le juif Hirsch. Lessing lui avait servi de secrétaire dans cette afTaire. Voy. Lessing , par L. Croiwlc, p. 33. [Trad.)

Page 1