LE COMTE D'ESSEX. U
L'auteur de cette pièce est M. Hippel, de Danzig. Les traits plaisants n'y manquent pas : c'est dommage qu'on prévoie tous ces traits dès qu'on entend prononcer le titre. On y trouve aussi la couleur nationale, ou plutôt provinciale. Ce pourrait bien être là un autre extrême, où nos poètes comiques sont exposés à tomber quand ils veulent peindre de vraies mœurs allemandes. Je crains bien que chacun ne prenne les petites habitudes du coin de pays où il est né pour les mœurs de la patrie commune. Or, que nous importe d'apprendre combien de fois l'an, dans tel et tel pays, on mange des choux verts?
Une comédie peut bien porter un double titre; mais il doit y avoir quelque différence dans le sens, cela s'entend. Ici, il n'en est rien : « l'Homme à l'heure » et « l'Homme rangé» disent absolument la même chose, si ce n'est que le premier titre paraît être la charge du second.
TRENTIÈME SOIREE. — Le Comte d'Essex, de Thomas Coraeille. Essex et Elisabeth; question d*histoire. Robertsoa, Voltaire, Hume. De la yérité historique dans les tragédies. De la vérité des caractères. Jugements de Voltaire et de l'auteur sur le Comte d'Essex, Des rôles ; de celui d'Elisabeth ; Mme Loewen. Digression sur la critique et les acteurs. Retour au rôle d'Elisabeth.
Le trentième soir (jeudi, 4 juin), on a représenté le Comte d' Essex, de Thomas Corneille.
Cette tragédie est à peu près la seule des nombreuses pièces du plus jeune des deux Corneille, qui se soit maintenue au théâtre. Et je crois qu'elle est jouée plus souvent encore sur les scènes allemandes que sur les scènes françaises. Elle est de l'année 1678, et de quarante ans postérieure à la pièce de la Galprenède sur le même sujet.
Il est certain, écrit Corneille, que le comte d'Essex eut grande part aux bonnes grâces d'Elisabeth. Il était naturellement ambitieux. Les services qu'il avait rendus à l'Angleterre lui enflèrent
H2 TRENTIEME SOIREE.
le courage. Ses ennemis Taccusèrent d'intelligence avec le comte de Tyron que les rebelles d'Irlande avaient pris pour chef. Les soupçons qu'on en eut lui firent ôter le commandement de l'armée. Ce changement le piqua. Il vint à Londres, révolta le peuple, fut pris, condamné; et ayant toujours refuse de demander grâce, il eut la tôte coupée le 25 février 1601. Voilà ce que l'histoire m'a fourni. J'ai été surpris qu'on m'ait imputé de l'avoir falsifiée, parce que je ne me suis point servi de l'incident d'une bague, qu'on prétend que la reine avait donnée au comte d'Essex pour gage d'un pardon certain, quelque crime qu'il pût jamais commettre^ contre l'Etat; mais je suis persuadé que cette bague est de l'invention de M. de La Calprenède ; du moins je n'en ai rien lu dans aucun historien.
Assurément, Corneille était libre de se servir de la circonstance de la bague ou de la négliger; mais il est allé trop loin en déclarant que c'était pure invention. La réalité du fait a été presque mise hors de doute récemment, et les historiens les plus réservés, les plus sceptiques, Hume et Robertson l'ont admise dans leurs récits.
Robertson, dans son Histoire d'Ecosse, parle de la mélancolie dans laquelle Elisabeth tomba avant sa mort, et à ce propos, voici ce qu'il dit :
L'opinion la plus accréditée parmi les contemporains, et peut-être la plus vraisemblable, était que ce mal provenait d'une sorte de remords relatif au comte d'Essex. Elle tenait la mémoire de ce malheureux seigneur en une considération extraordinaire; et bien qu'elle se plaignît souvent de son entêtement, elle ne prononçait guère son nom sans attendrissement. Récemment encore, il était survenu un incident qui n'avait fait que raviver sa tendresse et rendre ses regrets plus amers.
La comtesse de Nottingham, à son lit de mort, avait exprimé le désir de voir la reine et de lui révéler un secret; elle ne pouvait sans cela, disait-elle, mourir en paix. Quand la reine entra dans la chambre de la comtesse, celle-ci lui dit qu'Essex, après avoir entendu son arrêt de mort, avait souhaité de demander pardon à la reine, et dans la forme que Sa Majesté lui avait elle-même prescrite autrefois; c'est-à-dire quil avait voulu lui renvoyer l'anneau qu'elle lui avait donné au temps de sa
CRITIQUE DU COMTE D'ESSEX PAR VOLTAIRE. iV4
faveur en lui assurant que, dans quelque disgrâce qu'il pût tomber, si jamais il lui envoyait cet anneau comme un gage du passé, il pouvait se tenir pour certain de rentrer pleinement en grâce auprès d'elle. îiady Scroop, ajoutait la comtesse, était la personne par qui le comte avait voulu faire parvenir cet anneau ; mais, par suite d'une méprise, Tanneau était tombé dans ses mains, au lieu de venir dans celles de lady Scroop. La comtesse avait fait part de cette aventure à son mari, qui était un des ennemis mortels d'Essex, et qui lui avait défendu de rendre Tanneau à la reine, aussi bien que de le renvoyer au comte.
Après avoir raconté ce secret à la reine, la comtesse implora son pardon ; mais Elisabeth, comprenant enfin la méchanceté des ennemis du comte et sa propre injustice, pour Tavoir soupçonné d'un entêtement indomptable, répondit ; a Que Dieu vous pardonne ; pour moi , je ne le puis ! » Elle quitta la chambre dans le plus grand désordre; et dès ce moment, ses facultés s'affaissèrent entièrement. Elle ne prenait ni aliments ni boisson; elle repoussait tous les secours de la médecine; die ne voulut plus se mettre au lit; elle resta dix jours et dix nuits sur un coussin, sans prononcer une parole, plongée dans ses pensées, un doigt dans la bouche, les yeux ouverts et fixés à terre ; jusqu'à ce qu'enfin, consumée par ses angoisses intérieures et épuisée par un si long jeûne, elle rendit l'àme *.
(n° xxiii, M juillet 1767). — M. de Voltaire a fait une étrange critique de la tragédie à'Fssex, Je ne voudrais pas soutenir contre lui que ce soit une pièce excellente; mais il est facile de montrer qu'une partie des défauts qu'il y blâme ne s'y trouve pas, et qu'une partie de ses reproches porte sur des misères et ne témoigne pas chez lui d'une idée bien juste ni bien haute de la tragédie.
C'est une des faiblesses de M. de Voltaire, de vouloir être un historien très-profond. Il est donc monté sur son cheval de bataille et l'a fait vigoureusement caracoler. Malheureusement les prouesses qu'il accomplit contre la tragédie d'Essex ne valent pas la poussière qu'il soulève.
Voltaire dit que Thomas Corneille ne savait guère
t. Traduit sur la traduction allemande. {Trad.)
114 TRENTIEME SOIREE.
rhistoire d'Angleterre et que, par bonheur pour lui, le public d'alors la savait encore moins. Maintenant, ajoutet-il, nous connaissons mieux la reine Elisabeth et le comte d'Essex; et Ton relèverait plus sévèrement chez un poëte des altérations si grossières de la vérité historique.
Quelles sont donc ces altérations? Voltaire a calculé que la reine, à Tépoque où elle fit faire au comte son procès, était âgée de soixante-huit ans. Il serait donc, ditil, ridicule de s'imaginer que l'amour ait pu avoir la moindre part à cette aventure. — Pourquoi donc? Ne se passe-t-il rien de ridicule dans le monde? Et croire qu'une chose ridicule s'est accomplie, est-ce si ridicule?
Quand la sentence d'Essex eut été prononcée, dit Hume, la reine tomba dans la plus extrême agitation et dans l'irrésolution la plus cruelle. La vengeance et la tendresse, l'orgueil et la compassion, le soin de sa propre sûreté et le souci de la vie de soft favori, se livraient un combat sans relâche; et peutêtre, dans cette affreuse situation, était-elle plus à plaindre qu'Essex lui-même. Elle signait et révoquait tour à tour Tordre de son exécution ; un moment, elle était presque résolue à le livrer à la mort; l'instant d'après, sa tendresse se réveillait et elle voulait qu'il vécût. Les ennemis du comte ne la perdaient pas de vue : ils lui représentaient qu'pssex lui-même désirait la mort; qu'il avait déclaré lui-même qu'autrement la reine n'aurait jamais de repos. Vraisemblablement cette expression produisit un tout autre effet que celui que ses ennemis s'en étaient promis. La reine y vit une marque de repentir, une préoccupation de sa tranquillité, à elle, que le comte préférait affermir par sa propre mort. Cela ne fit que rallumer le feu de Tancienne passion qu'elle avait si longtemps nourrie pour le malheureux prisonnier. Ce qui pourtant endurcit son cœur contre lui, fut sa prétendue obstination à ne vouloir absolument pas demander grâce. Elle attendait de lui à toute heure cette démarche; et ce fut seulement par dépit de ce qu'il ne voulait pas la faire, qu'elle laissa enfin la justice suivre son cours*.
i. Traduit sur la traduction allemande. {Trad.)
KSSEX DEVANT L'HISTOIRE. 115
Pourquoi Elisabeth, à Tâge de soixante-huit ans, n'aurait-elle pas encore aimé, elle qui se plaisait tant à se laisser aimer; qui était si flattée d'entendre louer sa beauté; qui acceptait si bien qu'on semblât porter ses chaînes? Le monde na sans doute jamais vu femme plus vaine à cet égard. Ses courtisans feignaient tous d'être amoureux d'elle et employaient envers Sa Majesté, avec toute l'apparence du sérieux, le style de la plus ridicule galanterie. Lorsque Raleigh tomba en disgrâce, il écrivit à son ami Cécil une lettre, destinée sans doute à être montrée, dans laquelle la reine était pour lui une Vénus, une Diane et je ne sais quoi encore. Pourtant cette déesse était alors âgée de soixante ans. Cinq ans plus tard, Henri Unton, son ambassadeur en France, lui tenait le même langage. Bref, Corneille était suffisamment autorisé à lui attribuer cette faiblesse amoureuse, qui produit une lutte si intéressante entre la tendresse de la femme et l'orgueil de la reine.
Il n'est pas plus exact de prétendre qu'il a dénaturé ou falsifié le caractère d'Essex. — Essex, dit Voltaire, n'était pas ce héros que Corneille nous représente. Il n'a jamais fait une action digne d'être remarquée. — Mais s'il n'était pas ce héros, il croyait du moins l'être. L'anéantissement de la flotte espagnole, la prise de Cadix, auxquels Voltaire ne lui laisse guère de part, s'il lui en laisse, lui semblaient si bien son œuvre, qu'il ne pouvait souffrir que personne s'en attribuât le moins du monde l'honneur. Il ^offrit à soutenir l'épée à la main, contre le comte de Nottingham, sous qui il avait commandé, contre le fils du €omte et chacun de ses parents, que la gloire en appartenait h lui seul.
Corneille lui prête des propos très-dédaigneux au sujet de ses ennemis, notamment de Raleigh, de Cécil, de Coban. Voltaire le trouve encore mauvais. « Il n'est pas permis, dit-il, de falsifier à ce point une histoire si récente, et de traiter avec tant d'indignité des hommes de la plus grande naissance et du plus grand mérite. » Mais il ne
416 TRENTIEME SOIREE.
s'agit pas ici de ce que ces hommes étaient réellement : il s'agit seulement du jugement qu'Essex portait sur eux, et il était assez orgueilleux de son propre mérite pour ne leur en accorder absolument aucun.
Quand Corneille fait dire à Essex qu'il ne lui a manqué que de le vouloir pour monter lui-même sur le trône, il lui fait dire, sans doute, quelque chose qui était encore loin de la vérité. Mais Voltaire n'aurait pas dû pour cela s'écrier : « Le lord Essex au trône I De quel droit? comment? sur quelle apparence? par quels moyens? » Car Voltaire aurait dû se souvenir qu'Essex descendait par sa mère de la maison royale, et qu'il s'est réellement trouvé plusieurs de ses partisans assez insensés pour le compter parmi ceux qui pouvaient avoir des prétentions à la couronne. Lorsque ensuite il entra en négociations secrètes avec le roi d'Ecosse Jacques, son premier soin fut de l'assurer qu'il n'avait jamais eu lui-même de ces pensées ambitieuses. Les pensées dont il se défendait ainsi ne sont pas beaucoup moins fortes que les suppositions que Corneille lui prêle.
Ainsi Voltaire, tout en ne trouvant dans la pièce que fautes contre l'histoire, en commet lui-même d'assez fortes. Il y en a une sur laquelle Wal pôle s'est déjà égayé ^ Voulant citer les précédents favoris de la reine ÉHsabeth, Voltaire nomme Robert Dudley et le comte de Leicesler. Il ne savait pas que ces deux personnages n'en font qu'un. On serait tout aussi fondé à faire deux personnes différentes du poëte Arouet et de M. de Voltaire le chambellan. Il a epcore commis un anachronisme impardonnable au sujet du soufflet que la reine donna à Essex. Il est faux qu'il l'ait reçu après sa malheureuse expédition en Irlande : c'était longtemps auparavant; et il s'en faut de beaucoup qu'il ait cherché alors à apaiser la colère de la reine par la moindre soumission; au contraire, il en manifesta son ressentiment de vive voix et par écrit, de la manière la