‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 71 sur 226 · ELISABETH ET ESSEX · texte numérisé non relu

ELISABETH ET ESSEX

« La duchesse prétendue d'Irton est une femme vertueuse et sage , qui n'a voulu ni se perdre auprès d'Elisabeth en aimant le comte, ni épouser son amant. Ce caractère serait beau s'il était animé, s'il servait au nœud de la pièce; elle ne fait là qu'office d'ami : ce n'est pas assez pour le théâtre.

« Il me semble qu'il y a toujours quelque chose de louche , de confus, de vague, dans tout ce que les personnages de cette tragédie disent et font. Que toute action soit claire, toute intrigue bien connue, tout sentiment bien développé : ce sont là des règles inviolables. Mais ici que veut le comte d'Essex? Que veut Elisabeth ? Quel est le crime du comte ? Est-il accusé faussement? Est-il coupable? Si la reine le croit innocent, elle doit prendre sa défense; s'il est reconnu criminel, est-il raisonnable que la confidente dise qu'il n'implorera jamais sa grâce, qu'il est trop fier? La fierté est très-convenable à un guerrier vertueux et innocent, non à un homme convaincu de haute trahison. QuHl fléchisse y dit la reine. Est-ce bien là le sentiment qui doit l'occuper, si elle l'aime? Quand il aura fléchi, quand il aura obtenu sa grâce , Elisabeth en sera-t-elle plus aimée? Je Vaime, dit la reine, cent fois plus qm moi-même. Ah! madame, si vous avez la tête tournée à ce point, examinez donc Tafifaire de votre amant, et ne soufifrez pas que ses ennemis l'accablent et le persécutent injustement sous votre nom, comme il est dit, quoique faussement, dans toute la pièce. »

« Il en est de même ^ de Tami du comte, de Salisbury : on ne peut voir s'il le tient pour coupable ou pour innocent. Il représente à la reine que l'apparence trompe souvent, qu'on a tout à craindre de la prévention et de l'iniquité de ses juges. Et cependant il a recours à la clémence de la reine. Quel besoin a-t-il de le faire, s'il ne croit pas son ami coupable? Mais que doit croire le spectateur? Il ne sait pas plus à quoi s'en tenir sur la conspiration du comte que sur la tendresse de la reine pour lui. »

« Il est bien étrange que Salisbury dise qu'on a contrefait l'écriture du comte d'Essex, et que la reine ne songe pas à

1. Ici Lessing résume plutôt qu'il ne citeMcs observations de Voltaire. [Trad.)

ni TRENTIEME SOIREE.

examiner une chose si importante. Elle doit assurément s'en éclaircir, et comme amante et comme rcino. Elle ne répond pas seulement à cette ouverture, qu'elle devait saisir, et qui demandait Texamen le plus prompt et le plus exact; elle répète encore en d'autres mots que le comte est trop fier. »

Si en effet sa signature a été contrefaite, par quelle raison demanderait-il grâce?

(n*» xxy, ^^ juillet 4767). — « Quant à Essex^ il proteste de son innocence; mais pourquoi veut-il mourir plutôt que d'éclairer la reine sur ce point? Ses ennemis l'ont noirci : il peut d'un mot les mettre h terre; et il n'en fait rien. Est-ce l?i ce qu'on attendait d'un caractère si hautain? Si c'est son amour pour Irton qui lui inspire une conduite si étrange, le poète aurait dû, dans tout le cours de la pièce, nous le montrer tout autrement dominé par sa passion. La violence de l'amour peut tout excuser; mais nous ne voyons pas chez lui cette violence. »

« La fierté de la reine , qui lutte sans cesse contre la fierté d'Esseï, est toujours le sujet de la tragédie. C'est une illusion qui ne laisse pas de plaire au public. Cependant, si cette fierté seule agit, c'est un pur caprice de la part d'Elisabeth et du comte d'Essex. Je veux qu'il me demande 'pardon; je ne veux pas demander pardoHj voilà la pièce. Il semble qu'alors le spectateur oublie qu'Elisabeth est extravagante , si elle veut qu'on lui demande pardon d'un crime imaginaire; qu'elle est injuste et barbare de ne pas examiner ce crime avant qu'on lui demande pardon. On oubUe l'essentiel pour ne s'occuper que de ces sentiments de fierté qui séduisent presque toujours. »

En un mot, « tous les rôles paraissent manques dans cette tragédie , et cependant elle a eu du succès. Quelle en est la raison? Je le répète, la situation des personnages, attendrissante par elle-même...

« Un grand seigneur qu'on va mener à Téchafaud intéresse toujours le public, et la représentation de ces aventures, sans aucun secours de la poésie , fait le même effet à peu près que la vérité même. »

1. Ce passage est encore une analyse et non une citation. {Trad.)

Page 1