‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 72 sur 226 · PIECES AVANTAGEUSES AUX ACTEURS · texte numérisé non relu

PIECES AVANTAGEUSES AUX ACTEURS

Telle est l'importance du choix du sujet pour le poêle tragique. Un sujet heureux suffit pour faire une sorte de fortune aux pièces les plus faibles et les plus embrouillées; et je ne sais pourquoi c'est toujours dans ces sortes de pièces que de bons acteurs se montrent le plus à leur avantage. Il est rare que la représentation d'un chefd'œuvre soit aussi magistrale que l'œuvre même : le médiocre réussit mieux aux acteurs. Peut-être est-ce qu'ils peuvent y ajouter davantage du leur; peut-être est-ce que le médiocre nous laisse plus de loisir et de calme pour remarquer leur jeu; peut-être enfin est-ce que tout y repose sur un ou deux personnages saillants; tandis que, dans une pièce plus achevée, chaque personnage demanderait un acteur de premier ordre, et que, faute de cet acteur, une mazette, en gâtant ce rôle, nuit en même temps à tous les autres.

Dans Essex, il y a peut-être de tout cela et autre chose encore. Ni le comte ni la reine n'ont été dessinés par le poëte avec assez de vigueur pour qu'il ne soit pas possible d'y ajouter beaucoup par la représentation. Les discours d'Essex ne sont pas tellement hautains, que l'acteur ne puisse mettre plus de hauteur encore dans les attitudes^ dans les gestes, dans le jeu de la physionomie. C'est le propre de l'orgueil, de se manifester moins par les paroles que par l'ensemble de l'extérieur. Les discours de l'orgueil sont assez souvent modestes : ce sont nos yeux et non pas nos oreilles qui nous font reconnaître là une modestie orgueilleuse. Ce rôle doit donc gagner nécessairement à la représentation. D'autre part, les rôles subalternes ne peuvent avoir d'influence fâcheuse sur celui-ci : plus Cecil et Salisbury sont inférieurs, plus ils font ressortir Essex. Je n'ai donc pas besoin de dire longuement combien ce rôle, que Facteur le plus médiocre ne saurait gâter tout à fait, devient excellent, quand il est tenu par un Eckhof. .

Il n'en est pas entièrement de même du rôle d'Elisabeth; cependant il est difficile aussi qu'il n'obtienne aucun succès. Elisabeth est aussi tendre quefière. Je crois volontiers

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qu'un cœur de femme est capable de ces deux qualités à la fois; mais comment une actrice peut les représenter également bien toutes les deux en même temps, c'est ce que je conçois difficilement. Dans Tordre naturel, nous ne supposons pas beaucoup de tendresse chez une femme fière, ni beaucoup de fierté chez une femme tendre. « Nous ne supposons pas, » dis-je : c'est que les signes de Tune des deux qualités contredisent les signes de Tautre. C'est un prodige qu'une femme ait les deux genres de signes à sa disposition; et si elle ne dispose parfaitement que de l'un des deux genres de signes, elle pourra bien éprouver le sentiment qui s'exprime par l'autre genre; mais nous aurons de la peine à croire qu'elle l'éprouve aussi vivement qu'elle le dit. Gomment donc une actrice pourrait-elle sarpasser la nature? Si sa taille est majestueuse, sa voix pleine et virile, son regard hardi, ses mouvements rapides et résolus, les passages fiers lui réussiront parfaitement; mais que deviendront les passages tendres? Si sa physionomie, au contraire, est moins imposante, si la douceur règne dans ses traits, un feu modeste dans ses yeux, dans sa voix plus d'harmonie que de profondeur, dans ses mouvements plus de grâce et de noblesse que de force et d'inspiration, elle rendra à merveille les passages tendres; mais ceux où il faut de la fierté? Elle ne les gâtera pas, assurément non; elle s'en tirera encore assez bien; nous verrons en elle ujie amante offensée et irritée : mais nous n'y verrons pas une Elisabeth, qui était assez homme pour renvoyer son général et son favori chez lui avec un soufflet. Je pense donc que les actrices capables de nous faire illusion de tout point, en nous rendant Elisabeth tout entière, dans son double caractère, pourraient bien être plus rares encore que lesÉlisabeths mêmes; et nous pouvons et devons nous tenir pour satisfaits , si une moitié du rôle est tout à fait bien jouée sans que l'autre soit entièrement faussée.

Mme Loewen a beaucoup plu dans le rôle d'Elisabeth; mais, pour lui appliquer ces observations générales, elle nous a fait voir et entendre bien plus la femme tendre que

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