‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 81 sur 226 · DE I/INTRIGUE DE RODOGDNE · texte numérisé non relu

DE I/INTRIGUE DE RODOGDNE

Bien trouvé! Mais ne pourrions-nous pas embrouiller encore un peu Tintrigue? Ne pourrions-nous pas encore jeter ces bons princes dans un plus grand imbroglio? Essayons. Supposons que Rodogune connaît le dessein de Cléopâtre; supposons encore qu'à la vérité elle a un faible pour Tun des deux princes , mais qu'elle ne lui en a rien témoigné et n'en veut rien témoigner ni à lui ni à personne; qu'elle est fermement résolue à ne prendre pour époux ni celui qu'elle préfère, ni celui à qui le trône pourrait échoir; qu'elle ne veut choisir que celui qui se montrera le plus digne d'elle : il faut que Rodogune aspire à la vengeance; elle doit exiger qu'on la venge de la mère des deux princes; elle doit leur dire formellement : « Celui de vous deux qui veut m'obtenir, que celui-là tue sa mère !»

Bravo! voilà ce que j'appelle une intrigue! Les deux princes sont dans une jolie situation! Ils auront du fil à retordre, pour se tirer de là. Leur mère leur dit : « Que celui de vous qui veut régner tue son amante! » L'amante leur dit : « Que celui de vous qui veut m'obtenir tue sa mère! » II va de soi que ce doivent être des princes trèsvertueux, qui s'aiment entre eux du fond du cœur, qui ont beaucoup de respect pour cette diablesse de maman, et non moins de tendresse pour cette autre furie d'amaute qui leur fait les doux yeux. Car s'ils ne sont pas tous les deux très-vertueux, l'intrigue n'est pas aussi difficile à débrouiller qu'elle le paraît, ou bien elle l'est tellement, qu'on ne peut plus s'en tirer. L'un part, et tue la princesse pour avoir le trône : voilà qui est fait. Ou bien l'autre part et tue sa mère pour avoir la princesse : voilà encore qui est fait. Ou bien, ils partent tous les deux et tuent leur bien-aimée, et veulent tous deux obtenir le trône : de cette manière, on n'en peut plus sortir. Ou bien encore, ils tuent tous deux leur mère, et veulent tous deux avoir la demoiselle : et de cette manière encore, on ne peut plus s'en tirer. Mais s'ils sont tous les deux bien vertueux, aucun des deux ne veut tuer ni Tune ni l'autre : ils restent là

tous deux gentiment, bouche béante, ne sachant que faire; et c'est là justement la beauté de la situation. Il est vrai que la pièce aura un air bien étrange : les femmes y sont plus implacables que des hommes en furie, et les hommes y sont plus femmes que des femmelettes. Mais quel mal y a-t-il? C'est plutôt là encore un des avantages de la pièce : car le contraire est si commun et si usé !

Parlons sérieusement : je ne sais pas s'il en coûte beaucoup de travail pour trouver de pareilles inventions; je ne Tai jamais tenté, et il n'est guère probable que je le tente jamais. Mais ce que je sais, c'est qu'il n'est pas aisé de les digérer.

Si je dis cela, ce n'est pas parce qu'il s'agit d'événements de pure invention, dont on ne saurait trouver la moindre trace dans l'histoire. Corneille aurait bien pu s'épargner les scrupules que voici :

Peut-être, dit-il^ pourra-t-on « douter si la liberté de la poésie peut s'étendre jusqu'à feindre un sujet entier sous des noms véritables, comme j'ai fait ici, où, depuis la narration du premier acte, qui sert de fondement au reste, jusques aux effets qui paroissent dans le cinquième, il n*y a rien que l'histoire avoue. » Cependant, poursuit-il, « j'ai cru que, pourvu que nous conservassions les effets de l'histoire , toutes les circonstances ou tous les acheminements étoient en notre pouvoir; au moins , je ne pense point avoir vu de règle qui restreigne cette liberté que j'ai prise... Ceux qui en auront quelque scrupule m'obligeront de considérer les deux Electre de Sophocle et d'Euripide, qui, conservant le même effet, y parviennent par des voies si différentes, qu'il faut nécessairement conclure que l'une des deux est tout à fait de l'invention de l'auteur. Ils pourront encore jeter l'œil sur Vlphigénie in TauriSj que notre Aristote nous donne pour exemple d'une parfaite tragédie, et qui a bien la mine d'être toute de même nature, vu qu'elle n'est fondée que sur cette feinte , que Diane enleva Iphigénie dans une nuée et supposa une biche à sa place. Enfin , ils pourront prendre garde à VHéléne d'Euripide, où la principale action et les épisodes , le nœud et le dénoûment sont entièrement inventés sous des noms véritables. »

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