‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 80 sur 226 · DU CARACTERE DE CLEOPATRE · texte numérisé non relu

DU CARACTERE DE CLEOPATRE

second lieu, l'orgueil chez une femme est encore moins naturel que chez un homme. La nature a formé le sexfî féminin pour Tamour, et non pour la violence; il doit éveiller la tendresse, et non la crainte ; il doit tirer toute sa puissance de ses charmes; il ne doit régner que par les caresses, et ne doit prétendre à la domination qu'autant qu'il est capable d'en jouir. Une femme qui n'aime le pouvoir que pour le pouvoir, chez qui tout est subordonné à l'ambition, qui ne connaît d'autre bonheur que de commander, de tyranniser et de tenir le pied sur la gorge à tout un peuple : une femme de ce caractère peut avoir existé une fois et même plus d'une fois, mais elle n'en est pas moins une exception; et quiconque représente une exception prend évidemment pour modèle ce qu'il y a de moins naturel.

La Cléopâtre de Corneille est une femme de ce caractère : pour satisfaire son ambition et son orgueil offensé, elle se permet tous les crimes; elle se répand en maximes machiavéliques : c'est un monstre dans son sexe. Médée, en comparaison d'elle, est un caractère vertueux et aimable; car toutes les cruautés de Médée ont la jalousie pour cause. Je pardonnerai tout à une femme éprise et jalouse : elle est ce qu'elle doit être, seulement avec trop d'emportement. Mais quand je vois une femme se livrer aux forfaits par de froids calculs d'orgueil et d'ambition, mon cœur se soulève, et toute l'habileté du poète ne saurait me la rendre intéressante. Nous la regardons comme nous regardons un monstre, avec étonnement; et quand nous avons satisfait notre curiosité, nous remercions le Ciel de ne pas permettre que la nature s'égare ainsi plus d'une fois en mille ans; et nous en voulons au poëte, qui veut nous faire passer de pareilles erreurs de la nature pour des êtres de notre espèce, qu'il nous serait utile de connaître. Parcourez toute l'histoire : sur cinquante femmes qui ont détrôné et tué leurs époux, on en trouverait à peine une de qui l'on ne pût montrer que l'amour offensé Ta seul poussée jusque-là. A peine y en a-t^il une

qui soit allée si loin par pure envie de gouverner et de porter elle-même le sceptre que tenait la main d'un époux aimé. Plusieurs, il est vrai, après s'être emparées du gouvernement par ressentiment d'épouses offensées, l'ont ensuite exercé avec une hauteur toute virile. Elles avaient trop senti auprès d'époux froids, moroses et infidèles, ce que la sujétion a de blessant, pour ne pas sentir ensuite d'autant mieux le prix d'une indépendance acquise avec les plus extrêmes dangers. Mais assurément aucune d'elles ne s'est jamais entretenue des pensées et des sentiments que Corneille met dans la bouche de sa Cléopâtre, et qui ne sont que d'absurdes fanfaronnades de crimes. Le plus grand scélérat du monde a l'art de se disculper à ses propres yeux : il cherche à se persuader à lui-même que le crime qu'il commet n'est pas un si grand crime, ou que la nécessité la plus irrésistible l'oblige à le commettre. Rien de plus contraire à la nature que de se vanter du crime en tant que crime; et l'on ne saurait trop blâmer le poète qui, pour le plaisir d'écrire des vers forts et brillants, nous induit en erreur sur le cœur humain, et nous fait croire que nos penchants peuvent nous porter au mal considéré comme mal.

Et cependant on ne trouve nulle part plus que chez Corneille de ces caractères faux et de ces tirades affreuses; et il pourrait bien se faire que son surnom de grand lui vînt en partie de là. Il est vrai que tout, chez lui, respire l'héroïsme; mais il en met même là où l'on n'en devrait jamais voir, là où l'on n'en voit jamais, c'est-à-dire dans le crime. On aurait dû l'appeler le monstrueux^ le gigan^ tesque, et non pas le grand. Car il n'y a pas de grandeur où il n'y a pas de vérité.

(n* XXXI, 14 août 1767). — Dans l'histoire, Cléopâtre se venge seulement de son époux : elle n'a pas pu ou n'a pas voulu se venger de Rodogune. Chez le poète , cette vengeance est déjà ancienne : le meurtre de Démétrius est seulement rappelé; mais toute l'action de la pièce se concentre sur Rodogune. Corneille ne veut pas que sa Cleo-

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DB LA JALOUSIE ET DE L'AMBITION. i51

pâtre reste à moitié chemin : ii ne faut pas qu'elle se croie vengée tant qu'elle ne l'est pas de Rodogune. En général, il est naturel qu'une femme jalouse se montre encore plus implacable envers sa rivale qu'envers son époux intîdèle. Mais la Cléopâtre de Corneille est , comme nous l'avons dit, médiocrement jalouse : elle est seulement ambitieuse; et la vengeance de l'ambition ne devrait pas ressembler à celle de la jalousie. Les deux passions sont trop différentes entre elles pour produire les mêmes effets. L'ambition ne va pas sans une espèce de noblesse d'âme, et la vengeance s'accorde trop mal avec la générosité, pour que l'ambitieux veuille se venger sans mesure et sans fin. Tant qu'il poursuit son objet, il ne connaît pas de barrières; mais à peine a-t-il atteint son but, à peine sa passion est-elle satisfaite, que sa vengeance commence aussi à devenir plus froide et plus réfléchie. Il ne la proportionne pas tant au dommage qu'il a subi qu'à celui qu'il doit craindre encore. Si vous ne pouvez plus lui nuire, il oublie aisément que vous lui avez nui. Quiconque n'est pas à craindre pour lui devient l'objet de son dédain; et celui qu'il dédaigne est trop au-dessous de sa vengeance.

La jalousie, au contraire, est une espèce d'envie, et l'envie est un vice mesquin et rampant, qui ne connaît d'autre satisfaction que la ruine entière de son objet ^ Sa furie est un feu toujours brûlant : elle est incapable de réconciliation : la blessure qui Ta fait naître ne cessant jamais d'être la même blessure, et s' aggravant au contraire par la durée, sa soif de vengeance ne saurait non plus s'éteindre : il faut qu'elle la satisfasse tôt ou tard, et tou^ jours avec la même fureur.

Telle est la vengeance de Cléopâtre dans Corneille. Le désaccord qu'il y a entre cette vengeance et le caractère du personnage ne peut donc manquer de paraître très- choquant. La fierté de ses sentiments, sa passion

1 . Ces remarques méritent d'être comparées aux premiers chapitres du Ii re II de la Rhétorique d'Aristote, et notamment aux chap. ir et x. (Trad.)

sans frein pour les honneurs et l'indépendance, nous donnent ridée d'une âme grande et haute qui mérite toute notre admiration. Mais la malignité de sa rancune; son acharnement à se venger d'une personne de qui elle n'a plus rien à craindre, qu'elle tient en sa puissance, à qui elle devrait pardonner s'il y avait en elle une lueur de générosité; la facilité avec laquelle, non contente de commettre des crimes elle-même, elle en suggère aux autres d'invraisemblables, et cela sans adresse et sans détour : tous ces traits la rapetissent tellement à nos yeux que nous ne croyons pas pouvoir assez la mépriser. Ce mépris finit nécessairement par absorber l'admiration; et, de Cléopâlre tout entière, il ne reste qu'une femme odieuse et hideuse, toujours en furie et en démence, et digne d'une place d'honneur aux petites-maisons.

Mais ce n'est pas assez que Gléopâtre se venge de Rodogune. Le poëte veut encore que sa vengeance ait quelque chose de tout à fait exceptionnel. Comment s'y prend-il? Si Cléopûtre se débarrassait elle-même deRodogune, la chose serait bien trop naturelle : car qu'y a-t-il de plus naturel que de faire périr une ennemie? Mais, se dit l'auteur, si nous faisions tuer une amante par son amant, ne serait-ce pas bien trouvé? Pourquoi non? Laissez-nous faire : nous allons imaginer que le mariage de Rodogune avec Démétrius n'était pas encore un fait accompli; nous imaginerons qu'après la mort du roi ses deux fils se sont épris de la fiancée de leur père ; nous supposerons que les deux fils sont jumeaux, que le trône appartient à l'aîné, maîâ que leur mère a toujours caché lequel des deux était l'aîné; supposons que leur mère s'est enfin résolue à dévoiler ce secret, ou plutôt à ne pas le dévoiler, mais bien à déclarer pour aîné et, par suite, à mettre sur le trône celui de ses deux fils qui voudra se soumettre à une certaine condition; enfin supposons que cette condition est la mort de Rodogune. Voilà notre -affaire! Les deux princes sont donc éperdument amoureux de Rodogune; et celui des deux qui tuera celle qu'il aime aura la royauté.

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