DE L'HISTOIRE ET DE LA TRAGEDIE
dans le même état de passion, dans les mêmes conjonctures, nous en aurions fait tout autant. Rien, dans tout ce progrès, ne doit nous indisposer, si ce n'est que nous approchons insensiblement d'un but dont Tidée nous fait trembler, et devant lequel nous nous trouvons enfin, tout remplis d'une compassion profonde pour ceux qu'entraîne un courant si fatal, et saisis d'effroi à la pensée qu'un semblable courant pourrait nous entraîner à des actes dont nous nous croyons si éloignés quand nous sommes de sang-froid.
Lorsque le poète entre dans cette voie^ son génies lui dit qu'il n'est pas exposé à la honte de rester court : la maigreur de sa fable s'est tout d'un coup évanouie; il ne s'în* quiète plus de savoir comment il pourra remplit cincf actes avec si peu d'événements; il craint seulement qae cinq actes ne puissent pas renfermer toute la matière qui, • au fur et k mesure de son travail, se multiplie d'etlc^même^de plus en plus, dès qu'il en a découvert rorganièatiôn cachée et qu'il a trouvé le moyen de la développer.
Au contraire, le poëte moins digne de ce nom, celui qui n'est qu'un esprit ingénieux, un bon versificateur, sera si peu choqué de l'invraisemblance de son dessein, qu'il y trouvera plutôt un titre à l'admiration : pour rien au monde, il ne voudrait l'atténuer : ce serait se priver de son plus sûr moyen d'exciter la terreur et la pitié. Car il sait si peu en quoi consistent proprement cette terreur et cette pitié, qu'il ne croit jamais pouvoir accumuler assez de choses étranges, inattendues, incroyables, monstrueuses, pour exciter la première ; et que, pour éveiller la seconde, il croit devoir sans cesse avoir recours aux infortunes et aux forfaits les plus extraordinaires et les plus épouvantables. Aussi à peine a-t-il découvert dans l'histoire une Cléopâtre, meurtrière de son époux et de ses fils, qu'il ne voit plus rien h faire pour en composer une tragédie, si ce n'est de combler les lacunes entre les deux crimes, et de les combler avec des inventions qui nous choquent autant que ces crimes eux-mêmes. Ses propres inventions et les*
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malériaux pris dans l'histoire, il pétrit tout ensemble, comme des œufs et de la farine; puis, il étend délicatement la pâte en un long roman, bien difficile à digérer; il la dispose sur son cadre d'actes et de scènes, et voilà sa pâtisserie au four. Il fait raconter, raconter; il fait écumer et rimer ses personnages; et en un mois ou six semaines, selon que la rime lui vient plus ou moins aisément, le chefd'œuvre est terminé. Cela s'appelle une tragédie. Elle est imprimée et représentée, lue et vue, admirée ou sifflée; elle se soutient ou tombe dans l'oubli, comme il plaît à la fortune. En effet, et habent sua fata libelli^.
Puis-je me permettre d'appliquer ceci au grand Corneille? ou bien faut-il employer encore des détours? — Par un effet de la destinée mystérieuse à laquelle les écrits soQi soumis, aussi bien que les personnes, sa Radogune a été admirée depuis plus de cent ans comme le plus grand chef-d'œuvre du plus grand poète tragique de toute la France, et par conséquent aussi de toute l'Europe. Une admiration séculaire peut-elle manquer de fondement? Qu'est-ce que les gens ont fait pendant si longtemps de leurs yeux et de leur goût? Depuis 1644* jusqu'à 1767, a-t-on attendu le dramaturge de Hambourg pour découvrir des taches sur le soleil et pour rabaisser une conslel-* lation au rang d'un météore?
Non, certes t Dès le siècle dernier, un honnête homme de Huron se trouvait enfermé à la Bastille' : il s'ennuyait, quoiqu'à Paris, et pour se désennuyer il étudiait les poètes français. Ce Huron ne pouvait réussir à goûter Rodogune. Plus tard, au commencement du présent siècle, vivait quelque part en Italie un pédant qui avait la tête farcie