MARMONTEL ET FAVART
pris pour exemple un sultan et son esclave , comme les deux extrémités de la domination et de la dépendance. »
Mais il faut bien que Marmontel ait aussi perdu de vue, dans le cours de son travail, ce dessein qu'il annonce : car presque rien ne s'y rapporte. On ne voit pas du côté du sultan la moindre tentative de violence. Dès les premières impertinences que lui adresse la galante Française, on ne voit en lui que l'homme le plus réservé, le plus indulgent, le plus complaisant, le plus docile , le plus soumis; en un mot, la meilleure pâte de mari^ qu'on puisse trouver, même en France. Ainsi, pour conclure franchement, ou bien il n'y a aucune morale dans ce conte de Marmontel, ou bien la morale est celle que j'ai indiquée en décrivant le caractère du sultan : le scarabée, après avoir voltigé de fleur en fleur, finit par venir expirer sur le fumier.
Mais laissons cette question. Le poète dramatique s'inquiète peu de savoir si l'on peut ou si l'on ne peut pas déduire de sa fable une vérité générale; et par conséquent, qu'il y eût une morale ou qu'il n'y en eût pas dans le conte de Marmontel, il n'en était ni plus ni moins propre à être mis sur la scène. Favart l'y avait mis avec beaucoup de bonheur. Je conseille à tous ceux qui voudront chez nous enrichir le théâtre au moyen de semblables contes, de comparer l'œuvre de Favart avec celle de Marmontel, où il a puisé sa matière. S'ils ont les dons requis pour ce genre d'opération, les moindres changements que la matière a subis, — et qui étaient en partie nécessaires, — seront pour eux pleins d'enseignements; et leur propre sagacité les mettra sur la voie de plus d'un secret, qui aurait bien pu échappera leurs méditations, que nul critique n'a encore érigé en règle, — bien qu'il en valût la peine, — et qui souvent introduira dans leur pièce plus de vérité et plus de vie que tous ces préceptes mécaniques, avec lesquels de froids critiques s'escriment, s imaginant, en dépit du génie, que
i. Sic. (Trod.)
Tobservation de ces règles est la source unique de la perfection dans le genre dramatique.
Je ne m'arrêterai que sur un seul de ces changements. Mais je veux auparavant citer le jugement que des Français même ont prononcé sur la pièce '. Ils commencent par exprimer leurs doutes sur le fond du récit de Marmontel :
« Soliman II, disent-ils, fut Tun des plus grands princes de son siècle. Les Turcs n'ont point d'empereur dont la mémoire leur soit plus chère. Ses victoires , ses talents , mille vertus le rendirent l'objet de la vénération des ennemis mêmes dont il triomphoit. Ce héros si sensible à la gloire ne put se défendre de l'être à l'amour. Mais, délicat dans ses plaisirs, il sentit, même au milieu de la corruption d'un sérail, que la volupté est vile sans le sentiment. Il crut l'avoir trouvé dans Roxelatie , jeune Italienne amenée au sérail comme captive , tendre peutêtre, mais plus artificieuse encore, ambitieuse et habile à faire servir ses plaisirs à sa grandeur. A force de feindre le sentiment, elle amena le sensible Soliman jusqu'à fouler aux pieds la loi de l'empire qui défendoit au sultan de se marier. Elle monta sur le trône avec lui ; ambition pardonnable si Roxelane ne se fut pas servie de son ascendant sur son amant pour le forcer à souiller sa gloire en immolant un fils innocent ! C'est cette femme que M. Marmontel a choisie pour en faire l'héroïne d'un de ses Contes. Mais qu'il l'a changée ! D'abord d'Ità-» lienne il l'a faite Françoise. D'une femme artificieuse et jouant le sentiment, il en a fait une coquette des cercles de Paris; en-» fin, au lieu d'une âme dévorée d'ambition et capable des coups les plus hardis et les plus noirs pour la satisfaire, il lui a donné une tête légère et un cœur excellent. Ces travestissements sontils permis? Un poète, un conteur, quelque licence qu'on leur ait donnée, peuvent-ils l'étendre sur les caractères connus? Maîtres de changer dans les faits , ont-ils le droit de peindre Lucrèce coquette et Socrate galant? »
Voilà qui s'appelle enfoncer le poignard avec respect. Je ne saurais entreprendre la justification de M. Marmontel; je me suis déjà prononcé sur ce point; j'ai dit que les
i. Journal encyclopédiqw ^ i&ayier 1762. {Note de l'auteur,) — Ce juge* méat est anonyme. (Trad.)
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