‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 85 sur 226 · SOLIMAN II KT ROXELANE · texte numérisé non relu

SOLIMAN II KT ROXELANE

moral, et je ne puis découvrir où se cache la moralité qu'il renferme. Assurément, il n'est pas aussi libre, aussi licencieux qu'un conte de La Fontaine ou de Grécourt, mais parce qu'il n'est pas* tout à fait immoral, s'ensuit*il qu'il soit moral?

Un sultan qui bâille au sein des voluptés, qui les trouve fades et rebutantes, parce qu'il en jouit tous les jours et sans aucun effort; qui voudrait qu'un objet nouveau et tout à fait singulier vînt ranimer et exciter ses nerfs émoussés; auprès de qui la sensualité la plus ingénieuse, les caresses les plus raffinées s'épuisent en vain; en un mot, un voluptueux languissant, tel est le héros maladif du conte de Marmontel. Je dis maladif: c'est en effet un gourmand qui s'est gâté l'estomac à force de douceurs et pour qui rien n'a plus de saveur, jusqu'à ce qu'il tombe enfin sur des objets qui révolteraient un estomac sain, tels que des œufs pourris, des queues de rats et des pâtés de chenilles : voilà ce qui pique son goût. Une beauté de la tournure la plus noble et la plus modeste, aux grands yeux bleus, au regard plein de langueur, au cœur ingénu et sensible, règne sur le sultan, jusqu'à ce qu'il l'ait réduite. Une autre, plus majestueuse dans sa démarche, d'un teint plus éblouissant, qui porte sur ses lèvres la persuasion et dans sa voix tout un concert d'accents enchanteurs, une véritable muse, plus séduisante encore que les Muses, est à son tour défaite et oubliée. Enfin, paraît une créature fémi* nine, un être insaisissable, étourdi, fantasque, spirituel jusqu'à l'effronterie, gai jusqu'à la folie, avec de la physionomie et peu de beauté, une personne plutôt mignonne que bien faite; jolie taille, point de figure. Cet être singulier, dès qu'il aperçoit le sultan, lui lâche, comme un coup d'encensoir au visage, la plus grosse flatterie du monde : « Grâces au ciel, voici une figure humaine^ I » — (flatterie que plus d'un prince allemand, semblable à ce sultan, a entendue, tantôt plus finement tournée, tantôt plus grossiè-

1 . Ces mots sont en français dans le texte, ainsi que la citation suivante. {Trad.)

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rement encore, et il y en a neuf sur dix qui Font prise aussi bien que le sultan, sans s'apercevoir de l'injure qu'elle renferme réellement). Et après le compliment du début, le reste suit du même ton :

a Vous êtes beaucoup mieux qu'il n'appartient à un Turc : vous avez même quelque chose d'un François... En vérité, ces Turcs sont plaisants... Je me charge d'apprendre à vivre à ce Turc... Je ne désespère pas d'en faire quelque jour un François...»

Eh bieni la petite créature réussit. Elle rit et querelle, menace et raille, fait la moue et les yeux en coulisse, jusqu'à ce que le sultan, non content d'avoir changé, pour lui plaire, tout l'aspect du sérail, se voie forcé de changer aussi les lois de l'empire et de s'exposer à soulever contre lui le clergé et le peuple; et cela pourquoi? Pour être aussi heureux avec elle que l'ont été déjà dans sa patrie tel et tel, comme elle le lui apprend elle-même I Gela en valait bien la peine!

Marmontel commence son conte par la réflexion suivante : «De grands changements politiques ont été souvent amenés par de véritabiesbagatelles^; » et c'est le sultan qui énonce^ la conclusion, en s'adressant à lui-même cette question : « Est-il possible qu'un petit nez retroussé renverse les lois d'un empire? » On serait donc porté à croire que l'auteur s'est proposé seulement de commenter par un exemple la réflexion précédente et cette disproportion qu'on voit ici paraître entre la cause et l'effet. Mais apparemment cette leçon serait trop vulgaire; et Marmontel lui-même nous apprend, dans sa préface, qu'il a eu un dessein tout autre et bien plus particulier.

.<( Je me proposai, dit-il, d'y faire sentir la folie de ceux qui emploient l'autorité pour metlre une femme à la raison ; et je

1 . Voici la phrase même de Marmontel : c C'est un plaisir de voir les graves historiens se creuser la tète pour trouver de grandes causes aux grands événements. ■ {Trad,)

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