DU DRAME ET DE LA FABLE
l'esclavage; qu'un froid remercîment, pour l'avoir retenu à temps, quand il allait faire un pas si grave, ne sorte de sa bouche, au lieu d'une confirmation chaleureuse de sa résolution; et qu'enfin la pauvre enfant ne reperde d'un coup par sa générosité tout ce qu'elle a si péniblement gagné par des caprices et des témérités. Mais cette crainte se trouve sans fondement, et la pièce se termine à notre entière satisfaction.
Et maintenant, quelle raison à porté Favart à faire ce changement? Est-ce un simple caprice? ou s'y est-il trouvé obligé par des règles particulières du genre dans lequel il travaillait? Pourquoi Marmontel n'a-t-il pas donné aussi ce dénoùment satisfaisant h son conte? Le contraire de ce qui est une beauté ici est- il ailleurs un défaut?
Je me souviens d'avoir déjà fait observer dans un autre endroit^ quelle différence il y a entre l'action de la fable ésopique et celle du drame. Ce qui est vrai de la fable l'est aussi de toute narration morale qui se propose de rendre sensible une maxime morale. Nous sommes satisfaits quand ce but est atteint ; et peu nous importe que ce soit par une action complète, qui forme en elle-même un tout bien circonscrit. Le poëte peut interrompre l'action où 11 lui plaît, dès qu'il a touché son but; il ne s'inquiète pas de l'intérêt que nous prenions au sort des personnages qui lui ont servi pour cette action. Il a voulu nous instruire, et non nous intéresser; il s'adresse exclusivement à notre intelligence et non à notre cœur : peu importe que celui-ci se trouve ou ne se trouve pas satisfait, dès que celle-là se trouve édifiée. Le drame, au contraire, ne prétend nullement donner une leçon déterminée, qui découle de la fable de la pièce; il a pour objet les passions allumées et entretenues par le cours des événements et par les péripéties de sa fable, ou le plaisir que nous procure une peinture vraie et vivante des mœurs et des caractères : or, des deux
1 . Dans ses Dièsertations sur la Fable. Le passage auquel l'auteur fait allusion a été reproduit en français dans la traduction de la Dramaturgie publiée par Juuker. (Trad.)
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parts, il nous faut une action complète, un dénoûment satisfaisant que nous ne demandons pas dans le récit moral, parce que là toute notre attention se trouve dirigée vers la proposition générale, dont le fait particulier nous présente un exemple si lumineux.
Donc, s'il est vrai que Marmontel ait voulu nous enseigner par son récit que l'amour ne subit pas la contrainte, qu'on doit l'obtenir par des soins et de la complaisance, et non par la majesté et par la force, il avait raison de terminer comme il Fa fait. L'intraitable Roxelane ne cède qu'à la soumission du sultan : peu importe à l'auteur ce que nous pensons de leurs deux caractères; il lui est indifférent que nous tenions l'une pour une folle, et l'autre pour quelque chose qui ne vaut guère mieux. Il n'a pas non plus dô raisons pour chercher à nous satisfaire relativement aux suites. Il nous paraît vraisemblable que le sultan ne tardera pas à se repentir de son aveugle complaisance; mais qu'est-ce que cela fait à l'auteur? Il voulait nous montrer le pouvoir de la complaisance sur les femmes en général : il a donc pris une femme des plus intraitables, sans se soucier si elle méritait, ou non, un tel excès de complaisance.
Mais lorsque Favart voulut transporter ce conte sur la scène, il ne tarda pas à sentir que la forme dramatique faisait évanouir, pour la plus grande partie, la démonstration de la maxime morale, et que, lors même que cette demonslration pourrait être entièrement conservée, la satisfaction qu'on en éprouverait ne saurait être ni assez grande ni assez vive pour tenir lieu d'un autre plaisir, qui est plus essentiel au genre dramatique. Je parle de celui que nous causent des caractères aussi justement conçus que nettement dessinés. Or, de ce côté, rien ne nous choque plus que de découvrir une contradiction entre la valeur morale des caractères et la manière dont le poète les traite; nous sommes mécontents quand nous trouvons que l'auteur s'est trompé sur leur mérite, ou qu'il veut nous tromper en élevant sur des échasses ce qui est petit.
MARMONTEL CORRIGE PAR FAVART. ilô
en donnant à des caprices et à des folies Tair de la réflexion et de la sagesse, en parant le vice et l'extravagance de toutes les séductions trompeuses de la mode, du bon ton, du savoir-vivre et des usages du grand monde. Plus nous avons été éblouis au premier coup d'œil, plus nous nous montrons sévères à la réflexion. Un visage laid, que nous voyons lardé avec art, est déclaré par nous plus aflreux encore qu'il ne l'est en réalité. L'auteur n'a donc plus qu'à choisir s'il préfère que nous le tenions pour un empoisonneur ou simplement pour un sot. C'est ce qui serait arrivé à Favart , avec ses caractères de Soliman et de Roxelane; et il Ta senti. Mais comme il ne pouvait changer ces caractères dès le début sans se priver d'un grand nombre de jeux de scène qu'il jugeait tout à fait accommodés au goût de son parterre, il ne lui restait plus à faire que ce qu'il a fait. Nous nous réjouissons à la fin de ne nous être intéressés qu'à des gens que nous pouvions estimer; et, eu même temps, cette estime rassure notre curiosité, inquiète de l'avenir. Car l'illusion, dans le drame, étant beaucoup plus forte que dans un simple conte, l'intérêt que nous y prenons aux personnages est aussi beaucoup plus vif. Il ne nous suffit pas de voir leur sort décidé pour l'instant présent : nous voulons être rassurés pour toujours sur leur compte.
(n® XXXVI, 1" septembre 1767). — Sans l'heureuse tournure que Favart donne à la fin au caractère de Roxelane, il est hors de doute que son couronnement aurait excité notre raillerie et notre mépris : c'eût été le triomphe grotesque d'une serva padrona^; l'empereur n'eût été à nos yeux qu'un pauvre diable de Pimpinello, et la nouvelle impératrice qu'une affreuse friponne de Zerbinelte, toute prête à jouer encore d'autres tours au pauvre sultan Pimpinello II. Cependant cette évolution de caractère nous
1. On trouve une comédie de Gio. Balt. Fagivoli, poëte florentin, sous le titre de la Serva padrona (éd. 1729). Ce sujet reparaît ensuite mainte et mainte fois, en italien et en français, en comédie et en opéra. Il a été notamment mis en musique par Paesiello, 1802. ÇTrad.)
paraît en elle-même toute simple et toute naturelle; et nous ne pouvons nous empêcher de nous étonner qu'elle ne soit pas venue à Tesprit de plus d'un auteur^ c'est ce qui a fait que tant de contes plaisants eu apparence, réellement comiques, n'ont pu réussir sous la forme dramatique. .,
Prenons pour exemple la Matrone d*Éphèse. Ce conte si mordant est bien connu : c'est, sans contredit, la satire la plus amère de la légèreté des femmes qu'on ait jamais écrite. On l'a conté, après Pétrone, mille et mille fois; et comme il a toujours plu, même dans la plus mauvaise copie, on a cru que le sujet ne réussirait pas moins bien au théâtre. Houdar de la Motte et autres l'ont essayé; mais comment ces essais ont-ils été accueillis? Je m'en rapporte à l'opinion des gens de goût. Le caractère de la matrone dans le conte n'éveille qu'un rire ironique, et qui n'a rien de désagréable : on rit des illusions de la foi conjugale, voilà tout; mais, dans le drame, ce caractère inspire le dégoût et l'horreur. Les moyens de persuasion que le soldat emploie envers la matrone sont loin de nous paraître au théâtre aussi délicats, aussi pressants, aussi victorieux que nous nous les représentons dans le conte. Ici, nous nous imaginons une petite femme sensible, qui a bien pris son deuil au sérieux, mais qui succombe à la tentation et à son tempérament; sa faiblesse nous semble être la faiblesse de tout son sexe; nous ne concevons donc point d'aversion particulière contre elle; ce qu'elle fait, nous pensons qu'à peu près toute autre l'eût fait. Même quand l'idée lui vient de se servir du mari mort pour sauver l'amant vivant, nous croyons devoir la lui pardonner, grâce à ce qu'elle a de spirituel et d'ingénieux; ou plutôt ce qu'il y a d'ingénieux dans cette idée nous fait supposer qu'elle pourrait bien n'être qu'une addition du malin conteur, qui s'est plu à terminer son historiette par un trait empoisonné. Mais, dans le drame, il n'y a pas place pour cette conjecture : nous y voyons réellement arriver ce dont nous entendons seulement le récit dans le conte. Là, nous
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LA MATRONE D'ÉPHESE. 177
pouvions encore douter, ici nos propres sens ne nous convainquent que trop; en présence de la simple possibilité du fait, nous le trouvions spirituellement imaginé et amusant; en présence du fait réel, nous n'en voyons plus que la noirceur; l'idée réjouissait notre esprit, l'exécution révolte notre sensibilité. Nous tournons le dos à la scène, et nous disons avec le Lycas de Pétrone, même sang nous trouver dans le cas particulier de Lycas : Sijusius impei'ator fuisset ^ debuit patins familiœ corpus in moniinentum re ferre,, mulierem adfigere cruci^. Et nous trouvons qu'elle mérite ce châtiment d'autant plus que Tauteur met moins d'art dans la scène de la séduction; car alors ce que nous condamnons, ce n est pas la faiblesse de la femme en général, mais une certaine femme légère et libertine entre toutes.
Bref, pour transporter avec succès le conte de Pétrone sur la scène, il faudrait faire en sorte qu'il eût le même dénoûment et qu'il ne l'eût pas; que la matrone allât aussi loin, sans aller aussi loin. Ailleurs l'explication de ceci*.
TRENTE-SEPTIÈME SOIRÉE. - Nanine et VÀvocat Patelin.
TRENTE-HUITIÈME SOIRÉE. — Mérope, de Voltaire. Auteurs obligés de paraî.nr sur la scène. La Mérope de Haffei. Fable de Mérope; Pausanias, Apollodore^ Hygin; Aristote et Plutarque; le P. Tournemine. Opinion d'Aristote sur la mciU
1. « Si le gouverneur avait été juste, il aurait dû remettre le corps de l'époux dans son tombeau, et attacher la femme sur la croix. • (Pétr., Salyr.f chap. 111-113.)
2. Cette entreprise si difGcile a tenté l'imagination de Lessing. Nous trouvons dans ses œuvres posthumes (éd. de Maltzahn , t. Il) deux plans et une pièce à peu près achevée sur ce sujet de la matrone d'Éphèse. L'artifice de l'auteur consiste à supposer que le corps du pendu u'a pas été réellement dérobé, mais que cette nouvelle a été feinte pour obliger la matrone à se déclarer. Au moment où elle va tirer le corps de son mari du sépulcre, la vérité se découvre ; ce corps reste donc à sa place , et ainsi le dénoûment est le même et n'est pas le même. (Trad.)
leâre tragédie : les commentateurs d^Aristote ; si Aristote se contredit. Opinion de Maffei sar les Fables d'Hygin. Dessein de Maffei dans sa JUérope» Yoltaira et la Lindeile sur la Mérope de Maffei. Du goût italien. Défauts de la pièce de Maffei; sa défense contre les reproches de la Lindeile. Défauts de la Mérope de Voltaire. Les Français et les règles. Des caractères dans Maffei et dans Voltaire. Des coups de théâtre dans la tragédie ; opinion de Diderot. Des prologues d'Euripide. Artifices dramatiques de Voltaire, Sa liérope n'est qu'une eopie de celle de Maffei.
Le trente-huitième soir (mardi, 7 juillet), on a représenté Mérope^ de M. de Voltaire.
C'est la Mà*ope de Maffei qui inspira à Voltaire la pensée de faire cette tragédie. Il récrivit vraisemblablement en l'année 1737 ^, à Cirey, auprès de son Uranie, la marquise du Châtelet. Dès le mois de janvier 1738, le manuscrit de cette pièce était à Paris, entre les mains du P. Brumoy, qui, à titre de jésuite et d'auteur du Théâtre des Grecs, était plus apte que personne à répandre sur Mérope des préjugés favorables et à diriger l'attente des esprits de la capitale dans le sens de ces préjugés. Brumoy montra la pièce aux amis de l'auteur, et, entre autres, il dut aussi l'envoyer au vieux P. Tournemine, qui, très-flatté d'être? consulté par son cher fils Voltaire sur une tragédie, c'està-dirfe sur un ouvrage où il n'entendait pas grand'chose, lui répondit par un billet tout plein d'emphase élogieuse, lequel depuis a toujours été imprimé devant la pièce, pour servir de leçon et d'avertissement à tous critiques sans mission. Mérope y est proclamée une des tragédies les plus parfaites qu'il y ait au monde, un modèle de tragédie; et dorénavant, nous pouvons nous consoler de la perte de la pièce d'Euripide sur le même sujet; ou plutôt, elle n'est plus perdue : Volaire nous l'a rendue.
Quoique Voltaire dût être bien rassuré par ces déclarations, il ne parut cependant pas pressé de faire représenter sa pièce : elle ne parut sur la scène qu'en 1743. Il recueillit de sa politique et de ses temporisations tout le fruit qu'il pouvait s'en promettre. Mérope obtint le succès le plus
1. Voltaire dit lui-même, dans sa Lettre à M. Maffei : « Ma Mérope fat aehe* Tée au commencement de 1736. » {Trad.)